"Scindite corda vestra"... "Déchirez votre cœur".
1. Cette phrase du prophète Joël revient à plusieurs reprises au cours
du Carême : "Déchirez votre cœur et non vos
vêtements" (Jl 2, 13). Rappelons-nous ce geste: lorsque la nuit du
jeudi au vendredi, Jésus se trouva devant le tribunal du Sanhédrin, le grand
prêtre Lui posa la question : "Je te supplie, par le Dieu vivant, de nous dire
si tu es le Christ, le Fils de Dieu" ; et lorsque Jésus eut donné la réponse
affirmative, Chaïphe déchira ses vêtements (cf. Mt 26, 59-68).
Le geste de déchirer les vêtements exprimait l'indignation, la sainte
colère, et manifestait aussi la douleur. Il représentait un grand bouleversement
intérieur. Mais il pouvait aussi être un geste purement extérieur, qui ne
rejoignait pas l'intime vérité du cœur.
Pour cela le prophète avertit : "déchirez votre
cœur !".
2. C'est une invitation d'actualité dans le temps du Carême et surtout
en ces deux dernières semaines qui précèdent la Pâque. L'invitation est adressée
à tout homme à la partie la plus
intérieure à sa conscience. La conscience est la
mesure de l'homme. Elle témoigne de sa grandeur et de sa profondeur. Afin que
cette profondeur s'ouvre, afin que l'homme ne se laisse pas enlever une telle
grandeur Dieu parle avec les paroles de la croix. Verbum Crucis :
c'est celle-ci la parole ultime, définitive. Au regard de l'homme Dieu a voulu
se servir et se sert toujours de cette parole qui touche la conscience, qui a la
puissance de déchirer le cœur
humain.
L'homme intérieur doit se demander à lui-même pour quel motif Dieu a
décidé de parler par cette parole. Quelle est la signification de cette décision
de Dieu dans l'histoire de l'homme ? Voilà la question fondamentale du Carême et
de la période liturgique de la Passion du Seigneur.
3. L'homme contemporain découvre la menace d'une impassibilité
spirituelle et même de la destruction de la conscience. Cette mort est quelque
chose de plus profond que le péché : c'est la mort du sens du péché. De nombreux
facteurs conduisent aujourd'hui à la mort de la conscience chez les hommes de
notre temps. Et cela correspond à cette réalité que le Christ a appelée "péché
contre l'Esprit Saint". Ce péché commence lorsque la Parole de la Croix ne parle
plus à l'homme comme le dernier cri de l'amour, qui a la puissance de déchirer
les cœurs.
Scindite corda vestra.
L'Eglise ne cesse de prier pour la conversion des pécheurs, pour la
conversion de tout homme, de chaque homme, justement parce qu'elle respecte,
parce qu'elle estime la grandeur et la profondeur de l'homme et relit le mystère
de son cœur
à travers le mystère du Christ.
Acceptons donc, l'avertissement de saint Paul qui, nous exhorte "à ne
pas accueillir en vain la grâce de Dieu" (2 Co 6, 1), au contraire,
à comprendre et à goûter la
merveilleuse réalité que "si quelqu'un est dans le Christ, il est une nouvelle
créature" (ib. 5, 17).
4. Les épisodes de violence criminelle, survenus récemment, ici à Rome
même, à Londres, en Hollande, en Espagne et ailleurs, m'ont causé une grande
amertume comme aussi à tous ceux qui nourrissent des sentiments chrétiens et
humains de respect pour la vie, don sacré de Dieu. Je désire exprimer mon regret
profond pour la trop longue chaîne de délits cruels qui offensent vivement la
dignité et l'honneur de l'homme.
Je prie et je souhaite que tous les hommes comprennent que ce n'est pas
avec la haine et la violence qu'on peut instaurer une société juste et bien
constituée. Que l'approche des jours de la Passion du Seigneur, qui est mort
pour notre salut, en nous réconciliant avec Dieu et nous obtenant son pardon,
soit pour nous un stimulant à un engagement renouvelé pour la promotion de la
fraternité et de l'amour parmi les hommes.
Invoquons maintenant du Seigneur, par l'intercession de la Vierge
Marie, cette tranquillité dans l'ordre, sans laquelle il ne peut y avoir de
pacifique coexistence civile.
© Copyright 1979 - Libreria Editrice Vaticana