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EXHORTATION APOSTOLIQUE
POST-SYNODALE
VITA CONSECRATA
DE SA SAINTETÉ
JEAN-PAUL II
À L'ÉPISCOPAT ET AU CLERGÉ
AUX ORDRES
ET AUX CONGRÉGATIONS RELIGIEUX
AUX SOCIÉTÉS DE VIE APOSTOLIQUE
AUX INSTITUTS SÉCULIERS
ET À TOUS LES FIDÈLES
SUR LA VIE CONSACRÉE ET SA MISSION
DANS L'ÉGLISE ET DANS LE MONDE
INTRODUCTION
1. La Vie consacrée, profondément enracinée dans l'exemple et dans l'enseignement
du Christ Seigneur, est un don de Dieu le Père à son Église par l'Esprit.
Grâce à la profession des conseils évangéliques, les traits caractéristiques
de Jésus — chaste, pauvre et obéissant — deviennent « visibles »
au milieu du monde de manière exemplaire et permanente et le regard
des fidèles est appelé à revenir vers le mystère du Royaume de Dieu, qui
agit déjà dans l'histoire, mais qui attend de prendre sa pleine dimension
dans les cieux.
Au cours des siècles, il y a toujours eu des hommes et des femmes qui,
dociles à l'appel du Père et à la motion de l'Esprit, ont choisi la voie
d'une sequela Christi particulière, pour se donner au Seigneur avec
un cœur « sans partage » (cf. 1 Co 7,34). Eux aussi, ils ont tout
quitté, comme les Apôtres, pour demeurer avec lui et se mettre, comme lui,
au service de Dieu et de leurs frères. Ainsi, ils ont contribué à manifester
le mystère et la mission de l'Église par les multiples charismes de vie
spirituelle et apostolique que leur donnait l'Esprit Saint, et ils ont
aussi concouru par le fait même à renouveler la société.
Action de grâce pour la vie consacrée
2. Le rôle joué par la vie consacrée dans l'Église est si important
que j'ai décidé de convoquer un Synode pour en approfondir le sens et les
perspectives d'avenir, en vue du nouveau millénaire désormais imminent.
J'ai voulu que, avec les Pères, de nombreuses personnes consacrées soient
présentes à l'assemblée synodale, afin que la réflexion commune bénéficie
de leur contribution.
Nous sommes tous conscients de la richesse que constitue pour la communauté
ecclésiale le don de la vie consacrée avec la variété de ses charismes
et de ses institutions. Ensemble, nous rendons grâce à Dieu pour
les Ordres et les Instituts qui s'adonnent à la contemplation et aux œuvres
d'apostolat, pour les Sociétés de vie apostolique, pour les Instituts séculiers
et pour d'autres groupes de consacrés, de même que pour tous ceux qui,
dans le secret de leur cœur, se donnent à Dieu par une consécration spéciale. Au
Synode, on a pu toucher du doigt la diffusion universelle de la vie consacrée,
présente dans les Églises en tout lieu de la terre. Cette vie stimule et
accompagne le développement de l'évangélisation dans les différentes régions
du monde où l'on ne se contente pas de recevoir avec reconnaissance des
Instituts venus de l'extérieur, mais où il s'en constitue de nouveaux,
dans une grande variété de formes et d'expressions. Si donc, en certaines
régions de la terre, les Instituts de vie consacrée semblent traverser
une période difficile, dans d'autres, ils se développent avec une surprenante
vigueur, montrant que le choix d'un don total à Dieu dans le Christ n'est
nullement incompatible avec la culture et avec l'histoire de chaque peuple.
Cette floraison ne concerne pas seulement l'Église catholique, mais elle
est aussi particulièrement vive dans le monachisme des Églises orthodoxes,
dont elle constitue un trait essentiel. Elle est en train de naître ou
de renaître dans les Églises et les Communautés ecclésiales issues de la
Réforme, comme signe d'une grâce commune aux disciples du Christ. Une telle
constatation donne un élan à l'œcuménisme, qui nourrit le désir d'une communion
toujours plus grande entre les chrétiens, « afin que le monde croie » (Jn
17,21).
La vie consacrée, don fait à l'Église
3. La présence universelle de la vie consacrée et le caractère évangélique
de son témoignage montrent clairement, s'il en était besoin, qu'elle
n'est pas une réalité isolée et marginale, mais qu'elle intéresse toute
l'Église. Au Synode, les Évêques l'ont plusieurs fois répété: «De re
nostra agitur », « c'est une question qui nous con- cerne ».En réalité,
la vie consacrée est placée au cœur même de l'Église comme un élément
décisif pour sa mission, puisqu'elle « fait comprendre la nature intime
de la vocation chrétienne »et la tension de toute l'Église-Épouse vers
l'union avec l'unique Époux. Il a été plusieurs fois affirmé au Synode que
la vie consacrée n'a pas seulement joué dans le passé un rôle d'aide et
de soutien pour l'Église, mais qu'elle est encore un don précieux et nécessaire
pour le présent et pour l'avenir du Peuple de Dieu, parce qu'elle appartient
de manière intime à sa vie, à sa sainteté et à sa mission. Les difficultés
que rencontrent actuellement un certain nombre d'Instituts dans plusieurs
régions du monde ne doivent pas amener à mettre en doute le fait que la
profession des conseils évangéliques est une partie intégrante de la
vie de l'Église, à laquelle elle donne un élan précieux pour une cohérence
évangélique toujours plus grande. Dans l'histoire, on pourra rencontrer
par la suite des formes différentes, mais sans changement de la nature
d'un choix qui s'exprime dans le radicalisme du don de soi par amour du
Seigneur Jésus et, en lui, de chaque membre de la famille humaine. Le
peuple chrétien continue à avoir cette assurance, qui a animé d'innombrables personnes au cours des siècles, en sachant bien qu'il peut recevoir
de l'apport de ces âmes généreuses le plus fort des soutiens dans son chemin
vers la patrie du ciel.
Recueillir les fruits du Synode
4. Répondant volontiers au désir exprimé par l'Assemblée générale ordinaire
du Synode des Évêques réunie pour réfléchir sur le thème « la vie consacrée
et sa mission dans l'Église et dans le monde », je me propose de présenter
dans cette Exhortation apostolique les fruits de la démarche synodale et
de montrer à tous les fidèles, Évêques, prêtres, diacres, personnes consacrées
et laïcs, comme à tous ceux qui voudront y prêter attention, les merveilles
que le Seigneur veut accomplir aujourd'hui encore par la vie consacrée.
Ce Synode, à la suite de ceux qui ont été consacrés aux laïcs et aux
prêtres, complète l'examen systématique des données particulières qui caractérisent
les états de vie voulus par le Seigneur Jésus pour son Église. En effet,
si le Concile Vatican II a souligné la grande réalité de la communion ecclésiale
où convergent tous les dons en vue de la construction du Corps du Christ
et de la mission de l'Église dans le monde, au cours de ces dernières années,
il a paru nécessaire de mieux expliquer l'identité des différents états
de vie, leur vocation et leur mission spécifique dans l'Église. Dans
l'Église, en effet, la communion n'est pas uniformité, mais elle est un
don de l'Esprit qui passe à travers la variété des charismes et des états
de vie. Ceux-ci seront d'autant plus utiles à l'Église et à sa mission
que l'on respectera davantage leur identité. De fait, tout don de l'Esprit
est accordé afin qu'on le fasse fructifier pour le Seigneur,dans le progrès
de la fraternité et l'avancée de la mission.
L'œuvre de l'Esprit dans les différentes formes de vie consacrée
5. Comment ne pas faire mémoire avec reconnaissance envers l'Esprit
de l'abondance des formes historiques de vie consacrée suscitées
par Lui et présentes aujourd'hui dans le tissu ecclésial? Ces formes ont
l'aspect d'une plante aux multiples rameaux,qui plonge ses racines dans
l'Évangile et produit des fruits abondants à tous les âges de l'Église.
Quelle extraordinaire richesse! À la fin du Synode, j'ai moi-même éprouvé
le besoin de souligner la présence constante de cet élément dans l'histoire
de l'Église, le cortège de fondateurs et de fondatrices, de saints et de
saintes qui ont choisi le Christ dans la radicalité évangélique et dans
le service de leurs frères, spécialement des pauvres et des délaissés. Ce
service montre à l'évidence combien la vie consacrée manifeste l'unité
du commandement de l'amour, dans le lien indissoluble entre l'amour
de Dieu et l'amour du prochain.
Le Synode a fait mémoire de cette œuvre constante de l'Esprit Saint,
qui déploie au cours des siècles les richesses de la pratique des conseils
évangéliques grâce aux multiples charismes et qui rend ainsi perpétuellement
présent le mystère du Christ dans l'Église et dans le monde, dans le temps
et dans l'espace.
La vie monastique en Orient et en Occident
6. Les Pères synodaux des Églises catholiques orientales et les représentants
des autres Églises de l'Orient ont mis en relief les valeurs évangéliques
de la vie monastique,apparue dès les débuts du christianisme et florissante
aujourd'hui encore sur leur territoire, surtout dans les Églises orthodoxes.
Depuis les premiers siècles de l'Église, des hommes et des femmes se
sont sentis appelés à imiter la condition de serviteur du Verbe incarné
et ils se sont mis à sa suite en vivant de manière spécifique et radicale,
par la profession monastique, les exigences qui découlent de la participation
baptismale au mystère pascal de sa mort et de sa résurrection. En portant
la Croix (staurophóroi), ils se sont ainsi engagés à devenir témoins
de l'Esprit (pneumatophóroi), hommes et femmes authentiquement spirituels,
capables de féconder secrètement l'histoire par la louange et l'intercession
continuelles, par les conseils ascétiques et les œuvres de charité.
En voulant
transfigurer le monde et la vie dans l'attente de la vision définitive
du visage de Dieu, le monachisme oriental privilégie la conversion, le
renoncement à soi-même et la componction du cœur, la recherche de l'hésychia,
c'est-à-dire de la paix intérieure, et la prière continuelle, le jeûne
et les veilles, le combat spirituel et le silence, la joie pascale dans
la présence du Seigneur et dans l'attente de sa venue définitive, l'offrande
de soi et de ses propres biens, vécue dans la sainte communion du monastère
ou dans la solitude érémitique.
L'Occident lui aussi a pratiqué la vie
monastique dès les premiers siècles de l'Église, et il en a connu une grande
variété d'expressions dans les domaines cénobitique et érémitique. Dans
sa forme actuelle, inspirée surtout de saint Benoît, le monachisme occidental
est l'héritier d'hommes et de femmes nombreux qui, après avoir quitté la
vie selon le monde, cherchèrent Dieu et se donnèrent à lui, « sans rien
préférer à l'amour du Christ».Aujourd'hui encore, les moines s'efforcent
de concilier harmonieusement la vie intérieure et le travail dans
l'engagement évangélique de la conversion des mœurs, de l'obéissance et
de la stabilité, ainsi que dans la pratique assidue de la méditation de
la Parole (lectio divina), de la célébration de la liturgie, de
la prière. Les monastères ont été et sont encore, au cœur de l'Église et
du monde, un signe éloquent de communion, une demeure accueillante pour
ceux qui cherchent Dieu et les réalités spirituelles, des écoles de la
foi et de vrais centres d'études, de dialogue et de culture pour l'édification
de la vie ecclésiale et de la cité terrestre elle-même, dans l'attente
de la cité céleste.
L'ordre des vierges, les ermites, les veuves
7. C'est un motif de joie et d'espérance que de voir à notre époque
le retour de l'antique ordre des vierges, dont nous avons trace
dans les communautés chrétiennes depuis les temps apostoliques. Les vierges
consacrées par l'Évêque diocésain entrent dans une relation étroite avec
l'Église et elles se mettent à son service, tout en restant dans le monde.
Seules ou associées, elles constituent une image eschatologique de l'Épouse
céleste et de la vie future, dans laquelle l'Église vivra finalement
en plénitude l'amour pour le Christ son Époux.
Les ermites, hommes et femmes, appartenant à des Ordres anciens
ou à des Instituts nouveaux, ou encore en dépendance directe de l'Évêque,
témoignent de la fugacité du temps présent par leur séparation intérieure
et extérieure du monde; ils attestent par le jeûne et la prière que l'homme
ne vit pas seulement de pain, mais de la Parole de Dieu (cf. Mt 4,4).
Cette vie « au désert » est une invitation pour leurs semblables et pour
la communauté ecclésiale elle-même à ne jamais perdre de vue la vocation
suprême, qui est de demeurer toujours avec le Seigneur.
On assiste aujourd'hui
au retour de la consécration des veuves,connue depuis les temps
apostoliques (cf. 1 Tm 5,5.9-10; 1 Co 7,8), ainsi que de
celle des veufs. Par leur vœu de chasteté perpétuelle pour le Royaume de
Dieu, ces personnes se consacrent dans leur condition pour se donner à
la prière et au service de l'Église.
Instituts totalement consacrés à la contemplation
8. Les Instituts totalement ordonnés à la contemplation, composés de
femmes ou d'hommes, sont pour l'Église un motif de gloire et une source
de grâces célestes. Par leur vie et par leur mission, les personnes qui
en font partie imitent le Christ en prière sur la montagne, elles témoignent
de la seigneurie de Dieu sur l'histoire, elles anticipent la gloire future.
Dans la solitude et dans le silence, par l'écoute de la Parole de Dieu,
la pratique du culte divin, l'ascèse personnelle, la prière, la mortification
et la communion de l'amour fraternel, elles orientent toute leur vie et
toute leur activité vers la contemplation de Dieu. Elles offrent ainsi
à la communauté ecclésiale un témoignage unique de l'amour de l'Église
pour son Seigneur et elles contribuent, avec une mystérieuse fécondité
apostolique, à la croissance du Peuple de Dieu.
Il est donc légitime de souhaiter
que les différentes formes de vie contemplative connaissent une diffusion
croissante dans les jeunes Églises comme expression du plein enracinement
de l'Évangile, surtout dans les régions du monde où les autres religions
sont le plus répandues. Cela permettra de témoigner efficacement de la
vigueur des traditions d'ascèse et de mystique chrétiennes et cela favorisera
même le dialogue inter-religieux.
La vie religieuse apostolique
En Occident, on a vu fleurir au long des siècles de nombreuses autres
expressions de vie religieuse, qui ont permis à d'innombrables personnes,
renonçant au monde, de se consacrer à Dieu par la profession publique des
conseils évangéliques selon un charisme spécifique et une forme de vie
commune stable, pour les différentes formes d'apostolat auprès du Peuple
de Dieu. Il en va ainsi pour les diverses familles de Chanoines réguliers,
les Ordres mendiants, les Clercs réguliers et, de manière générale, les
Congrégations religieuses d'hommes et de femmes qui s'adonnent à l'activité
apostolique et missionnaire ainsi qu'aux œuvres multiples suscitées par
la charité chrétienne.
C'est un témoignage magnifiquement varié, qui reflète la multiplicité
des dons communiqués par Dieu aux fondateurs et aux fondatrices. Ceux-ci,
ouverts à l'action de l'Esprit Saint, ont su interpréter les « signes des
temps » et répondre de manière éclairée aux exigences qui apparaissaient
progressivement. Sur leurs traces, bien d'autres personnes ont cherché
par la parole et par l'action à incarner l'Évangile dans leur existence,
pour manifester en leur temps la vivante présence de Jésus, le Consacré
par excellence et l'Apôtre du Père. Les religieux et les religieuses doivent
continuer à prendre le Christ Seigneur pour modèle à toute époque, nourrissant
dans la prière une profonde communion de sentiments avec Lui (cf. Ph
2,5-11), afin que toute leur vie soit animée d'un esprit apostolique
et que toute leur action apostolique soit pénétrée d'un esprit de contemplation.
Les Instituts séculiers
10. L'Esprit Saint, admirable artisan de la variété des charismes, a
suscité en notre temps de nouvelles expressions de la vie consacrée;
cela paraît répondre, selon un dessein providentiel, aux besoins nouveaux
que rencontre aujourd'hui l'Église pour accomplir sa mission dans le monde.
On pense d'abord aux Instituts séculiers, dont les membres entendent
vivre la consécration à Dieu dans le monde par la profession des
conseils évangéliques dans le cadre des structures temporelles, pour être
ainsi levain de la sagesse et témoins de la grâce à l'intérieur de la vie
culturelle, économique et politique. Par la synthèse de la vie séculière
et de la consécration qui leur est propre, ils entendent introduire
dans la société les énergies nouvelles du Règne du Christ, en cherchant
à transfigurer le monde de l'intérieur par la force des Béatitudes. De
cette façon, tandis que leur totale appartenance à Dieu les consacre pleinement
à son service, leur activité dans les conditions laïques ordinaires aide,
sous l'action de l'Esprit, à donner une âme évangélique aux réalités séculières.
Les Instituts séculiers contribuent ainsi à assurer à l'Église, selon le
caractère propre de chaque Institut, une présence efficace dans la société.
Les
Instituts séculiers cléricaux exercent eux aussi une fonction très
utile: des prêtres appartenant au presbyterium diocésain, même lorsque
certains d'entre eux sont autorisés à être incardinés dans leur Institut,
s'y consacrent au Christ par la pratique des conseils évangéliques selon
un charisme spécifique. Ils trouvent dans les richesses spirituelles de
l'Institut dont ils font partie une aide importante pour vivre intensément
la spiritualité propre au sacerdoce et être ainsi des ferments de communion
et de générosité apostolique parmi leurs confrères.
Les Sociétés de vie apostolique
11. Il convient de mentionner spécialement les Sociétés de vie apostolique
ou de vie commune, masculines et féminines, qui poursuivent avec leur style
propre une fin spécifique apostolique ou missionnaire. Chez nombre d'entre
elles, les conseils évangéliques sont assumés par des liens sacrés que
l'Église reconnaît expressément. Toutefois, même en pareil cas, la particularité
de leur consécration les distingue des Instituts religieux et des Instituts
séculiers. Il faut sauvegarder et promouvoir la spécificité de cette forme
de vie qui, au cours des derniers siècles, a produit tant de fruits de
sainteté et d'apostolat, notamment dans le domaine de la charité et de
la diffusion missionnaire de l'Évangile.
Nouvelles expressions de la vie consacrée
12. L'éternelle jeunesse de l'Église continue à se manifester
aujourd'hui encore: dans les dernières décennies, après le Concile œcuménique Vatican
II, on a vu apparaître des formes de vie consacrée nouvelles ou renouvelées.
Dans de nombreux cas, il s'agit d'Instituts semblables à ceux qui existent déjà,
mais nés de nouveaux élans spirituels et apostoliques. Leur vitalité doit être
confirmée par l'autorité de l'Église, à laquelle il revient de procéder aux
évaluations nécessaires, tant pour éprouver l'authenticité de la finalité qui
les a inspirés que pour éviter la multiplication excessive d'institutions
similaires, avec le risque d'une fragmentation nocive en groupes trop petits.
Dans d'autres cas, il s'agit d'expériences originales, qui sont à la recherche
d'une identité propre dans l'Église et attendent d'être officiellement reconnues
par le Siège apostolique, à qui seul revient le jugement définitif.
Ces nouvelles formes de vie consacrée, qui s'ajoutent aux anciennes, témoignent
de la puissance d'attraction que le don total au Seigneur, l'idéal de la
communauté apostolique et les charismes de fondation continuent d'exercer sur la
génération actuelle. Elles sont aussi le signe de la complémentarité des dons de
l'Esprit Saint.
Toutefois, dans la nouveauté, l'Esprit ne se contredit pas! La preuve en est que
les nouvelles formes de vie consacrée n'ont pas supplanté les précédentes.
Malgré une telle variété, on a pu conserver l'unité fondamentale, car il n'y a
qu'un seul appel à suivre Jésus chaste, pauvre et obéissant, dans la recherche
de la charité parfaite. Cet appel, comme c'est le cas dans toutes les formes de
vie consacrée déjà existantes, doit être présent également dans celles qui se
proposent comme nouvelles.
Finalité de l'Exhortation apostolique
13. Recueillant la moisson des travaux du Synode, je désire par cette
Exhortation apostolique m'adresser à toute l'Église pour présenter non
seulement aux personnes consacrées, mais aussi aux Pasteurs et aux fidèles,
les fruits d'une stimulante confrontation, sur les développements
de laquelle l'Esprit Saint n'a pas manqué de veiller par ses dons de vérité
et d'amour.
En ces années de renouveau, la vie consacrée a traversé une période
délicate et difficile, comme d'ailleurs d'autres formes de vie dans l'Église.
Ce fut une période riche d'espérances, de tentatives et de propositions
novatrices qui tendaient à donner une nouvelle force à la profession des
conseils évangéliques. Mais ce fut aussi un temps marqué par des tensions
et des épreuves, où des expériences pourtant généreuses n'ont pas toujours
été couronnées par des résultats positifs.
Les difficultés, toutefois, ne
doivent pas pousser au découragement. Il faut plutôt s'engager avec un
nouvel élan, car l'Église a besoin de l'apport spirituel et apostolique
d'une vie consacrée renouvelée et renforcée. Par la présente Exhortation
post-synodale, je désire m'adresser aux communautés religieuses et aux
personnes consacrées dans l'esprit même qui animait la lettre envoyée aux
chrétiens d'Antioche par le Concile de Jérusalem, et je nourris l'espérance
que puisse aujourd'hui se renouveler la même expérience qu'alors: « Lecture
en fut faite et l'on se réjouit de l'encouragement qu'elle apportait »
(Ac 15,31). De plus, je nourris également l'espérance de faire grandir
la joie de tout le peuple de Dieu qui, mieux informé sur la vie consacrée,
pourra rendre grâce au Tout-Puissant pour ce grand don en toute connaissance de
cause.
Dans une attitude de cordiale ouverture à l'égard des Pères synodaux, j'ai tiré
profit des précieuses contributions qui ont vu le jour pendant les travaux
approfondis de l'assemblée, auxquels j'ai voulu être constamment présent. Durant
cette période, j'ai eu le souci d'offrir à tout le Peuple de Dieu des catéchèses
systématiques sur la vie consacrée dans l'Église. J'y ai proposé à nouveau les
enseignements contenus dans les textes du Concile Vatican II, qui fut un point
de référence éclairant pour les développements doctrinaux ultérieurs et pour la
réflexion menée par le Synode durant les semaines de ses travaux intenses.
Certain que les fils de l'Église, et en particulier les personnes consacrées,
tiendront à accueillir cette Exhortation avec l'adhésion du cœur, je souhaite
que la réflexion se poursuive pour permettre l'approfondissement du grand don de
la vie consacrée dans la triple dimension de la consécration, de la communion et
de la mission, et que les personnes consacrées, hommes et femmes, en plein
accord avec l'Église et avec son Magistère, trouvent ainsi une ardeur nouvelle
pour faire face spirituellement et apostoliquement aux défis qui se présentent.
CHAPITRE I
CONFESSIO TRINITATIS
AUX SOURCES CHRISTOLOGIQUES
ET TRINITAIRES DE LA VIE CONSACRÉE
L'icône du Christ transfiguré
14. Le fondement évangélique de la vie consacrée est à chercher dans
le rapport spécial que Jésus, au cours de son existence terrestre, établit
avec certains de ses disciples, qu'il invita non seulement à accueillir
le Royaume de Dieu dans leur vie, mais aussi à mettre leur existence au
service de cette cause, en quittant tout et en imitant de près sa forme
de vie.
Cette existence « christiforme », proposée à tant de baptisés au long
de l'histoire, ne peut être vécue que sur la base d'une vocation spéciale
et en vertu d'un don particulier de l'Esprit. En elle, la consécration
baptismale est amenée à donner une réponse radicale par la sequela Christi,
grâce à la pratique des conseils évangéliques, dont le premier et le plus
grand est le lien sacré de la chasteté pour le Royaume des cieux. Cette
forme de la sequela Christi, dont l'origine est toujours l'initiative
du Père, a donc une connotation essentiellement christologique et pneumatologique;
cela lui permet d'exprimer de manière particulièrement vive le caractère
trinitaire de la vie chrétienne, en quelque sorte anticipation de
l'accomplissement eschatologique vers lequel tend toute l'Église.
Dans l'Évangile, nombreux sont les gestes et les paroles du Christ qui
éclairent le sens de cette vocation spéciale. Toutefois, pour en saisir
les traits essentiels dans une vision d'ensemble, il est particulièrement
utile de fixer le regard sur le visage rayonnant du Christ dans le mystère
de la Transfiguration. C'est à cette « icône » que se réfère toute une
tradition spirituelle ancienne, qui relie la vie contemplative à la prière
de Jésus « sur la montagne ». En outre, les dimensions « actives » de la vie
consacrée peuvent elles-mêmes y amener aussi dans une certaine mesure, puisque
la Transfiguration n'est pas seulement une révélation de la gloire du Christ,
mais une préparation à accepter sa Croix. Elle suppose une « ascension de la
montagne » et une « descente de la montagne »: les disciples qui ont joui de
l'intimité du Maître, un moment enveloppés par la splendeur de la vie trinitaire
et par la communion des saints, sont comme emportés dans l'éternité. Puis ils
sont soudain ramenés à la réalité quotidienne; ils ne voient plus que « Jésus
seul » dans l'humilité de la nature humaine et ils sont invités à retourner dans
la vallée, pour partager ses efforts dans la réalisation du dessein de Dieu et
pour prendre avec courage le chemin de la Croix.
« Et il fut transfiguré devant eux... »
15. « Six jours après, Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean
son frère, et les emmène à l'écart, sur une haute montagne. Et il fut transfiguré
devant eux: son visage resplendit comme le soleil et ses vêtements devinrent
blancs comme la lumière. Et voici que leur apparurent Moïse et Élie, qui
s'entretenaient avec lui.
Pierre alors, prenant la parole, dit à Jésus: "Seigneur, il est
heureux que nous soyons ici; si tu le veux, je vais faire ici trois tentes,
une pour toi, une pour Moïse et une pour Élie". Comme il parlait encore,
voici qu'une nuée lumineuse les prit sous son ombre, et voici qu'une voix
disait de la nuée: "Celui-ci est mon Fils bien-aimé, qui a toute ma
faveur, écoutez-le". À cette voix, les disciples tombèrent la face contre
terre, tout effrayés. Mais Jésus, s'approchant, les toucha et leur dit:
"Relevez-vous, et n'ayez pas peur". Et eux, levant les yeux,
ne virent plus personne que lui, Jésus, seul. Comme ils descendaient de
la montagne, Jésus leur donna cet ordre: "Ne parlez à personne de
cette vision, avant que le Fils de l'homme ne ressuscite d'entre les morts" » (Mt 17,1-9).
L'épisode de la Transfiguration marque un
moment décisif dans le ministère de Jésus. C'est un événement révélateur
qui affermit la foi dans le cœur des disciples, les prépare au drame de
la Croix et anticipe la gloire de la Résurrection. Ce mystère est continuellement
revécu par l'Église, peuple en marche vers la rencontre eschatologique
avec son Seigneur. Comme les trois apôtres choisis, l'Église contemple
le visage transfiguré du Christ, pour être fortifiée dans la foi et ne
pas risquer d'être désemparée devant son visage défiguré sur la Croix.
Dans les deux cas, elle est l'Épouse devant l'Époux, elle participe à son
mystère, elle est entourée de sa lumière.
Cette lumière éclaire ses fils,
tous également appelés à suivre le Christ en fondant sur Lui le
sens ultime de leur vie, au point de pouvoir dire avec l'Apôtre: « Pour
moi, vivre, c'est le Christ! » (Ph 1,21). Les personnes appelées
à la vie consacrée font certainement une expérience unique de la lumière
qui émane du Verbe incarné. En effet, la profession des conseils évangéliques
fait d'eux des signes prophétiques pour la communauté de leurs frères
et pour le monde; dès lors, ils doivent nécessairement vibrer de manière
particulière aux paroles enthousiastes de Pierre: « Il est heureux que
nous soyons ici! » (Mt 17,4). Ces paroles disent l'orientation christologique
de toute la vie chrétienne. Toutefois, elles expriment avec vigueur le
caractère radical qui donne son dynamisme profond à la vocation
à la vie consacrée: comme il est beau pour nous de rester avec Toi, de
nous donner à Toi, de concentrer de manière exclusive notre existence sur
Toi! En effet, celui qui a reçu la grâce de cette communion d'amour spéciale
avec le Christ se sent comme saisi par son éclat: Il est le « plus beau
des enfants des hommes » (Ps 4544,3), l'Incomparable.
« Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le! »
16. Les trois disciples en extase reçoivent l'appel du Père à se mettre
à l'écoute du Christ, à placer en Lui toute leur confiance, à faire de
Lui le centre de leur vie. La parole venue d'en haut donne une nouvelle
profondeur à l'invitation à le suivre que Jésus lui-même, au début de sa
vie publique, leur avait adressée, en les arrachant à leur vie ordinaire
et en les accueillant dans son intimité. C'est précisément de cette grâce
spéciale d'intimité que proviennent, dans la vie consacrée, la possibilité
et l'exigence du don total de soi par la profession des conseils évangéliques.
Ces derniers, avant d'être un renoncement et même davantage, permettent
d'accueillir le mystère du Christ d'une manière spécifique, vécue
à l'intérieur de l'Église.
Dans l'unité de la vie chrétienne, en effet, les différentes vocations
sont comme les rayons de l'unique lumière du Christ « qui resplendit sur
le visage de l'Église ».Les laïcs, en vertu du caractère séculier
de leur vocation, reflètent le mystère du Verbe incarné surtout en ce qu'il
est l'Alfa et l'Oméga du monde, fondement et mesure de la
valeur de toutes les réalités créées. Les ministres sacrés, de leur
côté, sont de vivantes images du Christ chef et pasteur, qui guide son
peuple dans le temps du « déjà là et du pas encore », en attendant sa venue
dans la gloire. La vie consacrée a le devoir de montrer le Fils
de Dieu fait homme comme le terme eschatologique vers lequel tout tend,
la splendeur face à laquelle pâlit toute autre lumière, la beauté infinie
qui peut seule combler le cœur de l'homme. Dans la vie consacrée, il ne
s'agit donc pas seulement de suivre le Christ de tout son cœur, en l'aimant
« plus que son père ou que sa mère, plus que son fils ou que sa fille »
(cf. Mt 10,37), comme il est demandé à chaque disciple, mais de
vivre et d'exprimer cela par une adhésion qui est «configuration»
de toute l'existence au Christ, dans une orientation radicale qui anticipe
la perfection eschatologique, selon les différents charismes et pour autant
qu'il est possible d'y parvenir dans le temps.
En effet, à travers la profession
des conseils, la personne consacrée ne se contente pas de faire du Christ
le sens de sa vie, mais elle cherche à reproduire en elle-même, dans la
mesure du possible, « la forme de vie que le Fils de Dieu a prise en entrant
dans le monde ».Embrassant la virginité, elle fait sien l'amour
virginal du Christ et affirme au monde qu'Il est Fils unique, un avec le
Père (cf. Jn 10,30; 14,11); imitant sa pauvreté, elle Le
reconnaît comme Fils qui reçoit tout du Père et lui rend tout par amour
(cf. Jn 17,7.10); adhérant par le sacrifice de sa liberté au mystère
de son obéissance filiale, elle Le reconnaît comme infiniment aimé
et aimant, comme Celui qui ne se complaît que dans la volonté du Père (cf.
Jn 4,34), auquel Il est parfaitement uni et dont Il dépend tout
entier.
Par cette identification et cette « configuration » au mystère du
Christ, la vie consacrée réalise à un titre spécial la confessio Trinitatis
qui caractérise toute la vie chrétienne, reconnaissant avec admiration
la sublime beauté de Dieu Père, Fils et Esprit Saint, et témoignant avec
joie de sa condescendance aimante pour tout être humain.
I. À LA LOUANGE DE LA TRINITÉ
A Patre ad Patrem: l'initiative de Dieu
17. La contemplation de la gloire du Seigneur Jésus dans l'icône
de la Transfiguration révèle d'abord aux personnes consacrées le Père,
créateur et dispensateur de tout bien, qui attire à lui (cf. Jn 6,44)
une de ses créatures par un amour spécial et en vue d'une mission particulière.
« Celui-ci est mon Fils bien-aimé qui a toute ma faveur: écoutez-le! »
(Mt 17,5). Répondant à cet appel accompagné par un attrait intérieur,
la personne appelée se confie à l'amour de Dieu qui veut l'avoir à son
seul service et elle se consacre totalement à lui et à son dessein de salut
(cf. 1 Co 7,32-34).
Tel est le sens de la vocation à la vie consacrée: une initiative qui
vient tout entière du Père (cf. Jn 15,16), qui demande à ceux qu'il
a choisis la réponse d'un don total et exclusif. L'expérience de cet amour
gratuit de Dieu est à ce point intime et forte que la personne comprend
qu'elle doit répondre par un don inconditionnel de sa vie, en consacrant
tout, à ce moment-là et pour l'avenir, entre ses mains. C'est précisément
pourquoi, à la suite de saint Thomas, on peut comprendre l'identité de
la personne consacrée à partir de la totalité de son offrande, qui est
comparable à un authentique holocauste.
Per Filium: sur les pas du Christ
18. Le Fils, chemin qui conduit au Père (cf. Jn 14,6), appelle
tous ceux que lui a donnés le Père (cf. Jn 17,9) à venir à sa suite,
ce qui oriente leur existence. Mais à certains, précisément les personnes
consacrées, il demande un engagement total qui comporte l'abandon de toutes
choses (cf. Mt 19,27) pour vivre en intimité avec lui et le suivre
où qu'il aille (cf. Ap 14,4).
Dans le regard de Jésus (cf. Mc 10,21), « image du Dieu invisible
» (Col 1,15), resplendissement de la gloire du Père (cf. He 1,3),
se lit la profondeur d'un amour éternel et infini qui atteint les racines
de l'être. La personne qui se laisse saisir ne peut que tout abandonner
et le suivre (cf. Mc 1,16-20; 2,14; 10,21.28). Comme Paul, elle
considère tout le reste comme « désavantageux à cause de la supériorité
de la connaissance du Christ Jésus » devant qui elle n'hésite pas à regarder
tout « comme des déchets, afin de gagner le Christ » (Ph 3,8). Elle
aspire à s'identifier à lui, en ayant les mêmes sentiments et la même forme
de vie. Cette façon de tout abandonner et de suivre le Seigneur (cf. Lc
18,28) constitue un programme valable pour toutes les personnes qui
sont appelées et pour tous les temps.
Les conseils évangéliques, par lesquels
le Christ invite certains à partager son expérience d'homme chaste, pauvre
et obéissant, demandent et manifestent chez celui qui les accepte le
désir explicite d'être totalement configuré à lui. Vivant «dans l'obéissance,
sans rien de personnel et dans la chasteté», les consacrés professent que
Jésus est le Modèle dans lequel toute vertu atteint la perfection. Sa forme
de vie chaste, pauvre et obéissante apparaît, en effet, comme le mode le
plus radical de vivre l'Évangile sur cette terre, un mode pour ainsi dire
divin, parce qu'il a été embrassé par lui, l'Homme-Dieu, afin d'exprimer
sa relation de Fils unique avec le Père et avec l'Esprit Saint. Tel est
le motif pour lequel, dans la tradition chrétienne, on a toujours parlé
de l'excellence objective de la vie consacrée.
En outre, on ne peut
nier que la pratique des conseils constitue une manière particulièrement
intime et féconde de prendre part aussi à la mission du Christ,
à l'exemple de Marie de Nazareth, première disciple qui accepta de se mettre
au service du dessein de Dieu par le don total d'elle-même. Toute mission
commence par l'attitude même de Marie lors de l'Annonciation: « Me voici,
je suis la servante du Seigneur; qu'il m'advienne selon ta parole! » (Lc
1,38).
In Spiritu: consacrés par l'Esprit Saint
19. « Une nuée lumineuse les prit sous son ombre » (Mt 17,5).
Une interprétation de la Transfiguration, spirituelle et riche de sens,
voit dans cette nuée l'image de l'Esprit Saint.
Comme l'existence chrétienne
tout entière, l'appel à la vie consacrée est lui aussi en relation étroite
avec l'action de l'Esprit Saint. C'est l'Esprit qui, au cours des millénaires,
pousse toujours de nouvelles personnes à percevoir l'attrait d'un choix
si exigeant. Sous son action, ces personnes revivent en quelque manière
l'expérience du prophète Jérémie: « Tu m'as séduit, Seigneur, et je me
suis laissé séduire » (20,7). C'est l'Esprit qui suscite le désir d'une
réponse totale; c'est Lui qui accompagne la croissance de ce désir, portant
à son terme la réponse affirmative et soutenant ensuite son exécution fidèle;
c'est Lui qui forme et façonne l'esprit de ceux qui sont appelés, en les
configurant au Christ chaste, pauvre et obéissant, et en les poussant à
faire leur sa mission. En se laissant guider par l'Esprit pour avancer
constamment sur un chemin de purification, ils deviennent, jour après jour,
des personnes christiformes, prolongement dans l'histoire d'une
présence spéciale du Seigneur ressuscité.
Avec une pénétrante intuition,
les Pères de l'Église ont qualifié ce chemin spirituel de philocalie,
d'amour pour la beauté divine, qui est un resplendissement de la
bonté divine. La personne, amenée progressivement par la puissance de l'Esprit
Saint jusqu'à la pleine configuration avec le Christ, reflète en elle un
rayon de la lumière inaccessible et, dans son pèlerinage terrestre, elle
chemine jusqu'à la Source inépuisable de la lumière. Ainsi la vie consacrée
devient-elle une expression particulièrement forte de l'Église-Épouse qui,
conduite par l'Esprit à reproduire en elle les traits de l'Époux, apparaît
devant lui « toute resplendissante, sans tache ni ride ni rien de tel,
mais sainte et immaculée » (Ep 5,27).
Le même Esprit, loin de soustraire
à l'histoire des hommes les personnes appelées par le Père, les met au
service de leurs frères selon les modalités propres de leur état de vie
et il les pousse à accomplir des missions particulières, en rapport avec
les besoins de l'Église et du monde, à travers les charismes propres des
différents Instituts. C'est l'origine des multiples formes de vie consacrée,
grâce auxquelles l'Église est « ornée des dons variés de ses enfants comme
une épouse parée pour son époux (cf. Ap 21,2) »et dotée d'une grande
diversité de moyens pour accomplir sa mission dans le monde.
Les conseils évangéliques, don de la Trinité
20. Les conseils évangéliques sont donc avant tout un don de la Très
Sainte Trinité. La vie consacrée est une annonce de ce que le Père
accomplit par le Fils, dans l'Esprit, par son amour, sa bonté, sa beauté.
En effet, « l'état religieux [...] fait voir d'une manière particulière
l'élévation du Royaume de Dieu au-dessus de toutes les choses terrestres
et ses exigences les plus hautes; il montre aussi à tous les hommes la
grandeur suréminente de la puissance du Christ, qui exerce la royauté,
et la puissance infinie de l'Esprit Saint qui agit dans l'Église de façon
admirable ».
Le premier devoir de la vie consacrée est de rendre visibles
les merveilles opérées par Dieu dans la fragile humanité des personnes
qu'il appelle. Plus que par les paroles, ces dernières témoignent de ces
merveilles par le langage éloquent d'une existence transfigurée, capable
de surprendre le monde. À la stupéfaction des hommes, elles répondent par
l'annonce des prodiges de grâce que le Seigneur accomplit en ceux qu'il
aime. Dans la mesure où la personne consacrée se laisse conduire par l'Esprit
jusqu'aux sommets de la perfection, elle peut s'exclamer: «Je vois la
beauté de ta grâce, j'en contemple l'éclat, j'en reflète la lumière, je
suis saisi par son indicible splendeur; je suis conduit hors de moi en
pensant à moi-même; je vois ce que j'étais et ce que je suis devenu, ô
prodige! Je reste attentif, je suis rempli de respect pour moi-même, de
révérence et de crainte, comme devant Toi-même; je ne sais que faire, devenu
tout timide, où m'asseoir, de quoi m'approcher, où reposer ces membres
qui t'appartiennent, à quelle action, à quelle œuvre les employer, ces
merveilles divines ». Ainsi la vie consacrée devient-elle l'une des traces
perceptibles laissées par la Trinité dans l'histoire, pour que les hommes
puissent connaître la fascination et la nostalgie de la beauté divine.
Le reflet de la vie trinitaire dans les conseils
21. Rapporter les conseils évangéliques à la Trinité sainte et sanctifiante,
c'est révéler leur sens le plus profond. En effet, ces conseils expriment
l'amour porté au Père par le Fils dans l'unité de l'Esprit. En les pratiquant,
la personne consacrée vit avec une intensité particulière le caractère
trinitaire et christologique qui marque toute la vie chrétienne.
La chasteté des célibataires et des vierges, dans la mesure où
elle manifeste le don à Dieu d'un cœur sans partage (cf. 1 Co
7,32-34), constitue le reflet de l'amour infini qui relie les
trois Personnes divines dans la profondeur mystérieuse de la vie trinitaire;
amour dont témoigne le Verbe incarné jusqu'au don de sa vie; amour « répandu
en nos cœurs par l'Esprit Saint » (Rm 5,5), qui pousse à une réponse
d'amour total pour Dieu et pour les frères.
La pauvreté confesse
que Dieu est l'unique vraie richesse de l'homme. Vécue à l'exemple du Christ
qui, « de riche qu'il était, s'est fait pauvre » (2 Co 8,9), elle
devient une expression du don total de soi que se font mutuellement
les trois Personnes divines. C'est un don qui se répand dans la création
et se manifeste pleinement dans l'Incarnation du Verbe et dans sa mort
rédemptrice.
L'obéissance, pratiquée à l'imitation du Christ, dont
la nourriture était de faire la volonté du Père (cf. Jn 4,34), manifeste
la beauté libérante d'une dépendance filiale et non servile, riche
d'un sens de la responsabilité et animée par une confiance réciproque,
qui est reflet dans l'histoire de la correspondance dans l'amour
des trois Personnes divines.
La vie consacrée, par conséquent, est appelée
à approfondir continuellement le don des conseils évangéliques par un amour
toujours plus sincère et plus fort dans une dimension trinitaire:
amour du Christ, qui appelle à l'intimité avec lui; amour de
l'Esprit Saint, qui dispose l'âme à accueillir ses inspirations; amour
du Père, origine première et but suprême de la vie consacrée. Elle
devient ainsi confession et signe de la Trinité, dont le mystère est montré
à l'Église comme modèle et source de toute forme de vie chrétienne.
La vie
fraternelle elle-même, en vertu de laquelle les personnes consacrées
s'efforcent de vivre dans le Christ avec « un seul cœur et une seule âme
» (Ac 4,32), se présente comme une confession trinitaire riche de
sens. Elle confesse le Père, qui veut faire de tous les hommes une
seule famille; elle confesse le Fils incarné, qui rassemble les
rachetés dans l'unité, indiquant le chemin par son exemple, sa prière,
ses paroles et surtout sa mort, source de réconciliation pour les hommes
divisés et dispersés; elle confesse l'Esprit Saint comme principe
d'unité dans l'Église où il ne cesse de susciter des familles spirituelles
et des communautés fraternelles.
Consacrés comme le Christ pour le Royaume de Dieu
22. La vie consacrée « imite de plus près et représente continuellement
dans l'Église », grâce à l'élan donné par l'Esprit Saint, la forme de vie
que Jésus, premier consacré et premier missionnaire du Père pour son Royaume,
a embrassée et proposée aux disciples qui le suivaient (cf. Mt 4,18-22;
Mc 1,16-20; Lc 5,10-11; Jn 15,16). À la lumière de
la consécration de Jésus, il est possible de découvrir dans l'initiative
du Père, source de toute sainteté, l'origine de la vie consacrée. Jésus
lui-même, en effet, est celui que « Dieu a consacré par l'Esprit Saint
et rempli de sa force » (Ac 10,38), « celui que le Père a consacré
et envoyé dans le monde » (Jn 10,36). Accueillant la consécration
du Père, le Fils à son tour se consacre à lui pour l'humanité (cf. Jn
17,19): sa vie de chasteté, d'obéissance et de pauvreté exprime son
adhésion filiale et totale au dessein du Père (cf. Jn 10,30; 14,11).
Son oblation parfaite confère la portée d'une consécration à tous les événements
de son existence terrestre.
Il est l'obéissant par excellence, descendu du ciel non pour
faire sa volonté, mais la volonté de Celui qui l'a envoyé (cf. Jn 6,38;
He 10,5.7). Il remet son être et son agir dans les mains du Père
(cf. Lc 2,49). Par obéissance filiale, il adopte une forme d'esclave:
« Il s'anéantit lui- même, prenant condition d'esclave [...], obéissant
jusqu'à la mort, et à la mort sur une croix » (Ph 2,7-8). Telle
est l'attitude de docilité au Père par laquelle, tout en approuvant et
en défendant la dignité et la sainteté de la vie conjugale, le Christ assume
la forme de vie virginale et révèle ainsi le prix extraordinaire et
la mystérieuse fécondité spirituelle de la virginité. Sa pleine adhésion
au dessein du Père se manifeste aussi dans son détachement des biens terrestres:
« Il s'est fait pauvre, de riche qu'il était, afin de vous enrichir par
sa pauvreté » (2 Co 8,9). La profondeur de sa pauvreté se
révèle dans la parfaite oblation au Père de tout ce qui lui appartient.
La
vie consacrée constitue en vérité une mémoire vivante du mode d'existence
et d'action de Jésus comme Verbe incarné par rapport à son Père et
à ses frères. Elle est tradition vivante de la vie et du message du Sauveur.
II. DE PÂQUES À LA PLÉNITUDE DES TEMPS
Du Thabor au Calvaire
23. L'événement éclatant de la Transfiguration prépare l'autre événement,
tragique, mais non moins glorieux, du Calvaire. Pierre, Jacques et Jean
contemplent le Seigneur Jésus entouré de Moïse et d'Élie, avec qui — selon
l'Évangile de Luc — Jésus parle « de son départ, qu'il allait accomplir
à Jérusalem » (9,31). Le regard des Apôtres est ainsi fixé sur Jésus qui
pense à la Croix (cf. Lc 9,43-45). C'est sur la Croix que son amour
virginal pour le Père et pour tous les hommes trouvera son expression la
plus forte; sa pauvreté ira jusqu'au dépouillement total, son obéissance
jusqu'au don de sa vie.
Les disciples sont invités à contempler Jésus élevé sur la Croix, où
« le Verbe issu du silence »,dans son silence et dans sa solitude, affirme
prophétiquement la transcendance absolue de Dieu sur tous les biens créés,
où il est vainqueur dans sa chair de notre péché et où il attire à lui
tout homme et toute femme, donnant à chacun la vie nouvelle de la résurrection
(cf. Jn 12,32; 19,34.37). La contemplation du Christ crucifié est
une source d'inspiration pour toutes les vocations; par le don fondamental
de l'Esprit, elle est à l'origine de tous les dons et, en particulier,
du don de la vie consacrée. Après Marie, Mère de Jésus, Jean reçoit ce don,
lui, le disciple que Jésus aimait, le témoin qui se trouvait au pied de
la Croix avec Marie (cf. Jn 19,26-27). Sa décision de se consacrer
totalement est le fruit de l'amour divin qui l'enveloppe, le soutient et
lui remplit le cœur. Aux côtés de Marie, Jean est parmi les premiers de
la longue suite d'hommes et de femmes qui, depuis les origines de l'Église
jusqu'à la fin, saisis par l'amour de Dieu, se sentent appelés à suivre
l'Agneau immolé et vivant partout où il va (cf. Ap 14,1-5).
Dimension pascale de la vie consacrée
24. La personne consacrée, dans les différents états de vie suscités
par l'Esprit au cours de l'histoire, fait l'expérience de la vérité de
Dieu qui est Amour, d'une manière d'autant plus directe et profonde qu'elle
se situe sous la Croix du Christ. Celui qui paraît aux yeux des hommes
dans sa mort, défiguré et sans beauté, au point d'amener les spectateurs
à se voiler le visage (cf. Is 53,2-3), manifeste pleinement sur
la Croix la beauté et la puissance de l'amour de Dieu. Saint Augustin le
célèbre ainsi: « Il est beau, le Verbe auprès de Dieu [...]. Il est beau
dans le ciel, beau sur la terre [...]; beau dans ses miracles, beau dans
le supplice; beau quand il appelle à la vie et beau quand il ne s'inquiète
pas de la mort [...]; beau sur la Croix, beau dans le tombeau, beau dans
le ciel [...]. Que la faiblesse de la chair ne détourne pas vos yeux de
la splendeur de sa beauté! ».La vie consacrée reflète cette splendeur de
l'amour, parce qu'elle fait profession, par sa fidélité au mystère du Calvaire,
de croire à l'amour du Père, du Fils et de l'Esprit Saint et d'en vivre.
Elle contribue ainsi à garder vivante dans l'Église la conscience que
la Croix est la surabondance de l'amour de Dieu qui se répand sur le
monde. La Croix est le grand signe de la présence salvifique du Christ,
et cela spécialement dans les difficultés et les épreuves. Un grand nombre
de personnes consacrées en témoignent continuellement avec un courage digne
de profonde admiration, en vivant souvent dans des situations difficiles,
jusqu'à la persécution et au martyre. Leur fidélité à l'unique Amour se
manifeste et se fortifie dans l'humilité d'une vie cachée, dans l'acceptation
des souffrances pour compléter ce qui, dans leur propre chair, « manque
aux épreuves du Christ » (Col 1,24), dans le sacrifice silencieux,
dans l'abandon à la sainte volonté de Dieu, dans la fidélité sereine même
lorsque déclinent les forces et l'influence personnelle. La fidélité à
Dieu suscite aussi le dévouement au prochain que les personnes consacrées
vivent non sans sacrifices par l'intercession constante pour les besoins
de leurs frères, par le service généreux des pauvres et des malades, par
le partage des difficultés des autres, par leur participation active aux
préoccupations et aux épreuves de l'Église.
Témoins du Christ dans le monde
25. C'est du mystère pascal que découle aussi le sens missionnaire,
qui est une dimension inhérente à toute la vie ecclésiale. Il trouve dans
la vie consacrée une réalisation spécifique. En effet, au-delà même des
charismes propres des Instituts consacrés à la mission ad gentes
ou engagés dans des activités de nature apostolique proprement dite, on
peut dire que le sens missionnaire se situe au cœur même de toutes les
formes de vie consacrée. Dans la mesure où la personne consacrée mène
une vie uniquement vouée au Père (cf. Lc 2,49; Jn 4,34),
saisie par le Christ (cf. Jn 15,16; Ga 1,15-16), animée par
l'Esprit (cf. Lc 24,49; Ac 1,8; 2,4), elle coopère efficacement
à la mission du Seigneur Jésus (cf. Jn 20,21), en contribuant de
manière particulièrement profonde au renouveau du monde.
Le premier devoir missionnaire des personnes consacrées les concerne
elles-mêmes, et elles le remplissent en ouvrant leur cœur à l'action de
l'Esprit du Christ. Leur témoignage aide l'Église entière à se rappeler
que le service gratuit de Dieu, qui vient en premier lieu, est rendu possible
par la grâce du Christ communiquée au croyant par l'Esprit. C'est ainsi
que sont annoncés au monde la paix qui vient du Père, le don de soi dont
témoigne le Fils et la joie qui est fruit de l'Esprit Saint.
Les personnes
consacrées seront missionnaires avant tout par le constant approfondissement
de leur conscience d'avoir été appelées et choisies par Dieu, vers lequel
elles doivent donc tourner toute leur vie et à qui elles doivent offrir
tout ce qu'elles sont et tout ce qu'elles ont, en se libérant des entraves
qui pourraient retarder la plénitude de leur réponse d'amour. Elles pourront
devenir ainsi un signe authentique du Christ dans le monde. Leur
style de vie doit aussi refléter l'idéal qu'elles professent, en se présentant
comme des signes vivants de Dieu et des prédicateurs convaincants de l'Évangile,
même si c'est souvent dans le silence.
L'Église doit toujours avoir le souci
de se rendre visiblement présente dans la vie quotidienne, spécialement
dans la culture contemporaine, si souvent sécularisée et cependant sensible au
langage des signes. Pour cela, elle peut à bon droit attendre une contribution
particulière de la part des personnes consacrées, appelées à rendre un
témoignage concret de leur appartenance au Christ dans toutes les situations.
Parce que l'habit est un signe de consécration, de pauvreté et d'appartenance à
une famille religieuse déterminée, avec les Pères du Synode, je recommande
vivement aux religieux et aux religieuses de porter leur habit, convenablement
adapté en fonction des circonstances des temps et des lieux. Lorsque des
exigences apostoliques justifiées le requièrent, ils pourront, conformément aux
règles de leur Institut, porter aussi un vêtement simple et digne, avec un
insigne adapté, de façon à rendre reconnaissable leur consécration.
Les Instituts qui, depuis leur origine et par les dispositions de leurs
constitutions, ne prévoient pas d'habit particulier, veilleront à ce que les
vêtements de leurs membres répondent, par leur dignité et leur simplicité, à la
nature de leur vocation.
Dimension eschatologique de la vie consacrée
26. Du fait qu'aujourd'hui les préoccupations de l'apostolat paraissent
toujours plus urgentes et que l'engagement dans les affaires de ce monde
risque d'être toujours plus absorbant, il est particulièrement opportun
d'attirer l'attention sur la nature eschatologique de la vie consacrée.
« Où est ton trésor, là sera aussi ton cœur » (Mt 6,21): le trésor
unique du Royaume suscite le désir, l'attente, l'engagement et le témoignage.
Dans l'Église primitive, l'attente de la venue du Seigneur était vécue
d'une manière particulièrement intense. Mais l'Église n'a pas cessé d'entretenir
cette disposition à l'espérance au cours des siècles: elle a continué à
inviter les fidèles à porter leur regard vers le salut dont la manifestation
est proche, « car elle passe, la figure de ce monde » (1 Co 7,31;
cf. 1 P 1,3-6).
Dans cette perspective, on comprend mieux le rôle
de signe eschatologique propre à la vie consacrée. En effet, la doctrine
constante la présente comme une anticipation du Royaume à venir. Le Concile
Vatican II reprend cet enseignement lorsqu'il affirme que la consécration
« annonce la résurrection future et la gloire du Royaume céleste ».C'est
ce que fait avant tout le choix de la virginité, toujours entendu
par la Tradition comme une anticipation du monde définitif qui,
dès maintenant, agit en l'homme et le transforme en tout son être.
Les personnes
qui ont consacré leur vie au Christ ne peuvent que vivre dans le désir
de Le rencontrer, pour parvenir à être avec Lui pour toujours. De là, l'attente
ardente, de là, le désir de « se plonger dans le Foyer d'amour qui brûle
en elles, et qui n'est autre que l'Esprit Saint »,attente et désir soutenus
par les dons que le Seigneur accorde librement à ceux qui recherchent les
choses d'en haut (cf. Col 3,1).
Le regard tourné vers les réalités
du Seigneur, la personne consacrée rappelle que « nous n'avons pas ici-bas
de cité permanente » (He 13,14), parce que « notre cité se trouve
dans les cieux » (Ph 3,20). La seule chose nécessaire est de chercher
« le Royaume et sa justice » (Mt 6,33), en implorant sans cesse
la venue du Seigneur.
Une attente active: engagement et vigilance
27. « Viens, Seigneur Jésus! » (Ap 22,20). Cette attente est
tout autre que passive: tout en se tournant vers le Royaume à venir,
elle se traduit par le travail et la mission, parce que le Royaume se rend
présent dès maintenant, à travers l'instauration de l'esprit des Béatitudes,
propre à susciter dans la société humaine une réelle aspiration à la justice,
à la paix, à la solidarité et au pardon.
Cela ressort largement de l'histoire
de la vie consacrée qui a toujours produit des fruits abondants pour le
monde. Par leurs charismes, les personnes consacrées deviennent signe de
l'Esprit en vue d'un avenir nouveau, éclairé par la foi et par l'espérance
chrétienne. La tension eschatologiques se traduit dans la mission,
afin que le Royaume s'affermisse et progresse ici et maintenant. À l'invocation
« Viens, Seigneur Jésus! », s'ajoute l'autre prière: « Que ton Règne vienne!
» (Mt 6,10).
Celui qui veille pour attendre l'accomplissement des promesses du Christ
est en mesure de communiquer l'espérance à ses frères et sœurs, souvent
découragés et pessimistes face à l'avenir. Son espérance se fonde sur la
promesse de Dieu que contient la Parole révélée: l'histoire des hommes
avance vers « le ciel nouveau et la terre nouvelle » (Ap 21,1),
dans lesquels le Seigneur « essuiera toute larme de leurs yeux: de mort,
il n'y en aura plus; de pleur, de cri et de peine, il n'y en aura plus,
car l'ancien monde s'en est allé » (Ap 21,4).
La vie consacrée est
au service du rayonnement définitif de la gloire divine, lorsque toute
chair verra le salut de Dieu (cf. Lc 3,6; Is 40,5). L'Orient
chrétien souligne cet aspect, lorsqu'il désigne les moines comme des
anges de Dieu sur la terre qui annoncent le renouveau du monde dans
le Christ. En Occident, le monachisme est célébration de mémoire et de
veille: mémoire des merveilles que Dieu fait, veille dans
l'attente de l'accomplissement ultime de l'espérance. Le message du monachisme
et de la vie contemplative redit sans cesse que la primauté de Dieu apporte
à l'existence humaine une plénitude de sens et de joie, car l'homme est
fait pour Dieu et il est sans repos tant qu'il ne repose en Lui.
La Vierge Marie, modèle pour la consécration et pour la sequela
Christi
28. Marie est celle qui, dès son immaculée conception, reflète avec
la plus grande perfection la beauté divine. « Toute belle », c'est le titre
sous lequel l'invoque l'Église. « La relation à la très sainte Vierge Marie,
que tout fidèle entretient en conséquence de son union au Christ, apparaît
encore plus accentuée dans la vie des personnes consacrées. [...] Chez
tous [les Instituts de vie consacrée], il y a la conviction que la présence
de Marie a une importance fondamentale tant pour la vie spirituelle de
toute âme consacrée, que pour la consistance, l'unité, le progrès de toute
la communauté ».
Marie est en effet un exemple sublime de consécration
parfaite, par sa pleine appartenance à Dieu et par le don total d'elle-même.
Choisie par le Seigneur, qui a voulu accomplir en elle le mystère de l'Incarnation,
elle rappelle aux consacrés la primauté de l'initiative de Dieu.
En même temps, ayant donné son assentiment à la Parole divine qui s'est
faite chair en elle, Marie se situe comme le modèle de l'accueil de
la grâce par la créature humaine.
Proche du Christ, avec Joseph, dans
la vie cachée de Nazareth, présente auprès de son Fils dans les moments
cruciaux de sa vie publique, la Vierge est maîtresse pour montrer comment
suivre le Christ sans conditions et Le servir assidûment. En elle, «
sanctuaire du Saint-Esprit »,brille ainsi toute la splendeur de la créature
nouvelle. La vie consacrée la considère comme un modèle sublime de consécration
au Père, d'union avec son Fils et de docilité à l'Esprit, dans la conscience
qu'embrasser « le genre de vie virginale et pauvre »du Christ signifie
faire sien également le genre de vie de Marie.
En outre, la personne consacrée
rencontre chez la Vierge une Mère à un titre tout à fait spécial.
De fait, si la nouvelle maternité conférée à Marie au Calvaire est un don
fait à tous les chrétiens, elle a une valeur singulière pour ceux qui ont
consacré pleinement leur vie au Christ. « Voici ta mère » (Jn 19,27):
les paroles de Jésus au « disciple qu'il aimait » (Jn 19,26) ont
une profondeur particulière pour la vie de la personne consacrée. Celle-ci
est en effet appelée, comme Jean, à prendre avec elle la très sainte Vierge
Marie (cf. Jn 19,27): elle l'aimera et elle l'imitera avec la radicalité
propre à sa vocation, et elle fera l'expérience, en retour, d'une tendresse
maternelle toute spéciale. La Vierge lui communique l'amour qui lui permet
d'offrir chaque jour sa vie pour le Christ, en coopérant avec Lui au salut
du monde. C'est pourquoi le rapport filial avec Marie constitue la voie privilégiée
de la fidélité à l'appel reçu et une aide très efficace pour progresser
dans sa réponse et vivre en plénitude sa vocation.
III. DANS L'ÉGLISE ET POUR L'ÉGLISE
« Il est heureux que nous soyons ici »: la vie consacrée dans
le mystère de l'Église
29. Lors de la Transfiguration, Pierre parle au nom des autres Apôtres:
« Il est heureux que nous soyons ici » (Mt 17,4). L'expérience qu'il
fait de la gloire du Christ, tout en ravissant son esprit et son cœur,
ne l'isole pas, mais au contraire le lie plus profondément au « nous »
des disciples.
Cette dimension du « nous » amène à réfléchir à la place de la vie consacrée
dans le mystère de l'Église. Ces dernières années, la réflexion
théologique sur la nature de la vie consacrée a approfondi les perspectives
nouvelles découlant de la doctrine du Concile Vatican II. À sa lumière,
on a pris acte de ce que la profession des conseils évangéliques appartient
indiscutablement à la vie et à la sainteté de l'Église. Cela signifie que la
vie consacrée, présente dès les origines, ne pourra jamais faire défaut à
l'Église, en tant qu'élément constituant et irremplaçable qui en exprime la
nature même.
C'est évident du seul fait que la profession des conseils évangéliques est
intimement liée au mystère du Christ, car elle a pour mission de rendre présente
en quelque sorte la forme de vie que le Christ a choisie, en montrant qu'elle
est une valeur absolue et eschatologique. Jésus lui-même, en appelant certaines
personnes à tout abandonner pour le suivre, a inauguré cet état de vie qui, sous
l'action de l'Esprit, allait se développer progressivement au cours des siècles,
sous les différentes formes de la vie consacrée. La conception d'une Église
composée uniquement de ministres sacrés et de laïcs ne correspond donc pas aux
intentions de son divin fondateur telles qu'elles apparaissent dans les
Évangiles et les autres écrits du Nouveau Testament.
La consécration nouvelle et particulière
30. Dans la tradition de l'Église, la profession religieuse est considérée
comme un approfondissement unique et fécond de la consécration baptismale
en ce que, par elle, l'union intime avec le Christ, déjà inaugurée par
le Baptême, se développe pour être le don d'une conformation qu'exprime
et réalise plus complètement la profession des conseils évangéliques.
Cette
consécration ultérieure a toutefois une particularité par rapport à la
première, dont elle n'est pas une conséquence nécessaire. En réalité,
quiconque est régénéré dans le Christ est appelé à vivre, par la force
qui vient du don de l'Esprit, la chasteté correspondant à son état de vie,
l'obéissance à Dieu et à l'Église, un détachement raisonnable des biens
matériels, parce que tous sont appelés à la sainteté qui réside dans la
perfection de la charité. Mais le baptême ne comporte pas par lui-même l'appel
au célibat ou à la virginité, le renoncement à la possession des biens,
l'obéissance à un supérieur, sous la forme précise des conseils évangéliques.
La profession de ces conseils suppose donc un don de Dieu particulier qui
n'est pas accordé à tous, ainsi que Jésus lui-même le souligne dans le
cas du célibat volontaire (cf. Mt 19,10-12).
D'ailleurs, à cet appel
correspond un don spécifique de l'Esprit Saint, afin que la personne
consacrée puisse répondre à sa vocation et à sa mission. C'est pourquoi,
comme en témoignent les liturgies de l'Orient et de l'Occident, au cours
du rite de la profession monastique ou religieuse et dans la consécration
des vierges, l'Église invoque sur les personnes choisies le don de l'Esprit
Saint et associe leur oblation au sacrifice du Christ.
La profession des
conseils évangéliques est aussi un développement de la grâce du sacrement
de la Confirmation, mais cela dépasse les exigences normales de la
consécration propre de la Confirmation en vertu d'un don particulier de
l'Esprit, qui fait développer de nouvelles capacités et produire de nouveaux
fruits de sainteté et d'apostolat, ainsi que le montre l'histoire de la
vie consacrée.
Quant aux prêtres qui font profession des conseils évangéliques,
l'expérience montre que le sacrement de l'Ordre reçoit une fécondité
particulière de cette consécration, du fait qu'elle est une exigence et un
appui pour un lien plus étroit avec le Seigneur. Le prêtre qui fait profession
des conseils évangéliques est particulièrement aidé à revivre en lui la
plénitude du mystère du Christ, également grâce à la spiritualité propre de son
Institut et à la dimension apostolique de son charisme. En effet, chez le
prêtre, la vocation au sacerdoce et la vocation à la vie consacrée se rejoignent
pour former une unité profonde et dynamique.
Ce qu'apportent à la vie de l'Église les religieux prêtres intégralement
consacrés à la contemplation est aussi d'une valeur incommensurable. Dans la
célébration eucharistique, en particulier, ils accomplissent un acte de l'Église
et pour l'Église, auquel ils unissent l'offrande d'eux- mêmes, en communion avec
le Christ qui s'offre au Père pour le salut du monde entier.
Les rapports entre les différents états de vie du chrétien
31. Les différents états de vie, dans lesquels, selon la volonté du
Seigneur Jésus, s'articule la vie ecclésiale, présentent des rapports mutuels
et il est utile de s'y arrêter.
Tous les fidèles, en vertu de leur régénération dans le Christ, ont
en commun la même dignité; tous sont appelés à la sainteté; tous participent
à l'édification de l'unique Corps du Christ, chacun selon sa vocation et
selon les dons reçus de l'Esprit (cf. Rm 12,3-8). L'égale dignité
de tous les membres de l'Église est l'œuvre de l'Esprit, elle est fondée
sur le Baptême et sur la Confirmation, et elle est corroborée par l'Eucharistie.
Mais la pluralité est aussi l'œuvre de l'Esprit. C'est lui qui fait de
l'Église une communion organique dans la diversité des vocations, des charismes
et des ministères.
Les vocations à la vie laïque, au ministère ordonné et
à la vie consacrée peuvent être considérées comme paradigmatiques, du moment
que toutes les vocations particulières, d'une manière ou d'une autre, les
rappellent ou s'y rattachent, prises séparément ou conjointement, selon
la richesse du don de Dieu. En outre, elles sont au service l'une de l'autre,
pour la croissance du Corps du Christ dans l'histoire et pour sa mission
dans le monde. Dans l'Église, tous sont consacrés par le Baptême et par
la Confirmation, mais le ministère ordonné et la vie consacrée supposent
l'un et l'autre une vocation distincte et une forme spécifique de consécration,
en vue d'une mission particulière.
La mission des laïcs, à qui il
appartient « de chercher le Royaume de Dieu en gérant les affaires temporelles
et en les ordonnant selon Dieu »,a pour fondement propre la consécration
du Baptême et de la Confirmation, commune à tous les membres du Peuple
de Dieu. Les ministres ordonnés, en plus de cette consécration fondamentale,
sont consacrés par l'Ordination pour poursuivre dans le temps le ministère
apostolique. Les personnes consacrées, qui s'engagent dans les conseils
évangéliques, reçoivent une consécration nouvelle et spéciale qui, sans
être sacramentelle, les engage à adopter la forme de vie pratiquée personnellement
par Jésus et proposée par Lui à ses disciples, dans le célibat, dans la
pauvreté et dans l'obéissance. Même si ces différentes catégories sont
la manifestation de l'unique mystère du Christ, les laïcs ont comme caractéristique
propre, mais non exclusive, la sécularité, les pasteurs, la charge du ministère,
les consacrés, la conformation spéciale au Christ chaste, pauvre et obéissant.
La valeur particulière de la vie consacrée
32. Dans cet ensemble harmonieux de dons, chacun des états de vie fondamentaux
reçoit la tâche d'exprimer, dans son ordre, l'une ou l'autre des dimensions
de l'unique mystère du Christ. Si la vie laïque a une mission spécifique
pour faire entendre l'annonce évangélique dans les réalités temporelles,
ceux qui sont institués dans les Ordres sacrés, spécialement les
Évêques, exercent un ministère irremplaçable dans le cadre de la
communion ecclésiale. Les Évêques ont le devoir de guider le Peuple de
Dieu par l'enseignement de la Parole, l'administration des sacrements et
l'exercice des pouvoirs sacrés au service de la communion ecclésiale, qui
est une communion organique, hiérarchiquement ordonnée.
Dans l'Église, en
ce qui concerne sa mission de manifester la sainteté, il faut reconnaître
que la vie consacrée se situe objectivement à un niveau d'excellence,
car elle reflète la manière même dont le Christ a vécu. C'est pourquoi
il y a en elle une manifestation particulièrement riche des biens évangéliques
et une mise en œuvre plus complète de la finalité de l'Église, qui est
la sanctification de l'humanité. La vie consacrée annonce et anticipe en
quelque sorte le temps à venir, dans lequel, une fois survenue la plénitude
du Royaume des cieux qui est déjà présent maintenant en germe et dans le
mystère,les fils de la Résurrection ne prendront plus ni femme ni mari,
mais seront comme des anges de Dieu (cf. Mt 22,30).
En effet, l'excellence
de la chasteté parfaite pour le Royaume,considérée à bon droit comme la
« porte » de toute la vie consacrée,fait partie de l'enseignement constant
de l'Église. Par ailleurs, l'Église porte une grande estime à la vocation
au mariage, dans laquelle les époux « sont témoins et coopérateurs de la
fécondité de la Mère Église, en signe et en participation de l'amour dont
le Christ a aimé son Épouse et s'est livré pour elle ».
Dans cette perspective
commune à toute la vie consacrée, on peut distinguer des voies différentes
mais complémentaires. Les religieux et les religieuses entièrement consacrés
à la contemplation sont de manière spéciale des images du Christ qui
s'adonne à la contemplation sur la montagne. Les personnes consacrées de
vie active le représentent tandis qu'il « annonce aux foules le
Royaume de Dieu, ou qu'il guérit les malades et les blessés, ou qu'il amène
les pécheurs à se tourner vers le bien, ou qu'il bénit les enfants et fait
du bien à tous ». Les personnes consacrées dans les Instituts séculiers
servent à leur manière propre l'avènement du Royaume de Dieu; elles font
une synthèse spécifique des valeurs de la consécration et de celles de
la sécularité. En vivant leur consécration dans le siècle et à partir du
siècle,elles « s'efforcent [...] d'imprégner toutes choses d'esprit évangélique
pour fortifier et développer le Corps du Christ ».À cette fin, elles participent
à la tâche d'évangélisation de l'Église par le témoignage personnel d'une
vie chrétienne, par leurs engagements qui ont pour but d'ordonner les réalités
temporelles selon Dieu, par leur coopération selon leur propre mode de
vie séculier au service de la communauté ecclésiale.
Témoigner de l'Évangile des Béatitudes
33. Une fonction particulière de la vie consacrée est de maintenir
vive chez les baptisés la conscience des valeurs fondamentales de l'Évangile,
en rendant « le témoignage éclatant et éminent que le monde ne peut être
transfiguré et offert à Dieu sans l'esprit des Béatitudes ».Ainsi, la vie
consacrée rend continuellement présente dans la conscience du peuple de
Dieu l'exigence de répondre par la sainteté de la vie à l'amour de Dieu
répandu dans les cœurs par l'Esprit Saint (cf. Rm 5,5), en reflétant
dans le comportement la consécration sacramentelle que Dieu opère par le
Baptême, par la Confirmation ou par l'Ordre. Il convient, en effet, de
passer de la sainteté conférée par les sacrements à la sainteté de la vie
quotidienne. La vie consacrée, de par son existence même dans l'Église,
se met au service de la consécration de la vie de tous les fidèles, laïcs
et clercs.
D'autre part, on ne doit pas oublier que le témoignage propre des autres
vocations apporte aussi aux consacrés un soutien pour vivre intégralement
leur adhésion au mystère du Christ et de l'Église dans ses multiples dimensions.
En vertu de cet enrichissement réciproque, la mission de la vie consacrée
devient plus éloquente et plus efficace: montrer aux autres frères et sœurs,
en gardant les yeux fixés sur la paix future, le but qui est la béatitude
définitive auprès de Dieu.
L'image expressive de l'Église-Épouse
34. La signification sponsale de la vie consacrée prend un relief particulier,
car elle évoque la nécessité pour l'Église de vivre pleinement et exclusivement
vouée à son Époux dont elle reçoit tout bien. Dans cette dimension sponsale,
propre à toute la vie consacrée, c'est surtout la femme qui se retrouve
spécialement elle-même, y découvrant en quelque sorte la valeur propre
de sa relation avec le Seigneur.
À ce sujet, il y a dans le Nouveau Testament une page très suggestive
qui présente Marie avec les Apôtres au Cénacle, dans l'attente priante
de l'Esprit Saint (cf. Ac 1,13-14). On peut y voir une image expressive
de l'Église-Épouse, attentive aux signes venant de l'Époux et prête à l'accueillir
comme un don. Chez Pierre et chez les autres Apôtres apparaît surtout la
dimension de la fécondité, telle qu'elle se traduit dans le ministère ecclésial,
qui se fait l'instrument de l'Esprit pour engendrer de nouveaux fils en
dispensant la Parole, en célébrant les Sacrements et en conduisant l'action
pastorale. En Marie est particulièrement vive la dimension d'accueil sponsal,
par lequel l'Église fait fructifier en elle la vie divine par son amour virginal
et total.
La vie consacrée a toujours été située de manière privilégiée aux côtés de
Marie, la Vierge épouse. De cet amour virginal résulte une fécondité
particulière, qui contribue à la naissance et à la croissance de la vie divine
dans les cœurs. La personne consacrée, sur les traces de Marie, nouvelle Ève,
réalise sa fécondité spirituelle en se faisant accueillante à la Parole, pour
coopérer à la construction de l'humanité nouvelle par son dévouement
inconditionnel et par son vivant témoignage. L'Église manifeste ainsi pleinement
sa maternité par la communication de l'action divine, confiée à Pierre, et par
l'accueil responsable du don divin, caractéristique de Marie.
Pour sa part, le peuple chrétien trouve dans le ministère ordonné les moyens du
salut, dans la vie consacrée un stimulant pour être pleinement disponible par
amour à toutes les formes de diaconie.
IV. GUIDÉS PAR L'ESPRIT DE SAINTETÉ
Une existence « transfigurée »: l'appel à la sainteté
35. « À cette voix, les disciples tombèrent la face contre terre, tout
effrayés » (Mt 17,6). Dans le récit de la Transfiguration, les Synoptiques,
avec différentes nuances, mettent en évidence le sentiment de crainte qui
saisit les disciples. La fascination qu'exerce sur eux le visage transfiguré
du Christ n'empêche pas qu'ils se sentent effrayés devant la majesté divine
qui les dépasse. Quand l'homme entrevoit la gloire de Dieu, il fait toujours
l'expérience de sa petitesse et il éprouve un sentiment de frayeur. Cette
crainte est salutaire. Elle rappelle à l'homme la perfection divine et,
en même temps, s'impose à lui comme un appel fort à la « sainteté ».
Tous les enfants de l'Église, appelés par le Père à « écouter » le Christ,
ne peuvent que percevoir une exigence profonde de conversion et de sainteté.
Mais, comme cela a été souligné au Synode, cette exigence intéresse en
premier lieu la vie consacrée. En effet, la vocation des personnes consacrées
à chercher avant tout le Royaume de Dieu est, en priorité, un appel à la
pleine conversion, par le renoncement à soi-même pour vivre entièrement
du Seigneur, afin que Dieu soit tout en tous. Appelés à contempler le visage
transfiguré du Christ et à en être les témoins, les consacrés sont aussi
appelés à une existence « transfigurée ».
À ce sujet, ce qui a été exprimé
dans le Rapport final de la deuxième Assemblée extraordinaire du
Synode est très significatif: « À travers toute l'histoire de l'Église,
les saints et les saintes ont toujours été source et origine de renouvellement
dans les circonstances les plus difficiles. Aujourd'hui, nous avons grand
besoin de saints qu'il faut inlassablement demander à Dieu. Les Instituts
de vie consacrée doivent avoir conscience, dans leur profession des conseils
évangéliques, de leur mission spéciale dans l'Église d'aujourd'hui, et
nous, nous devons les encourager dans leur mission ». Les Pères de cette
neuvième Assemblée synodale font écho à ces avis en déclarant: « La vie
consacrée a été, à travers l'histoire de l'Église, une présence vive de
cette action de l'Esprit, comme un espace privilégié d'amour de Dieu et
du prochain témoignant du projet divin de faire de toute l'humanité, dans
la civilisation de l'amour, la grande famille des fils de Dieu ».
L'Église
a toujours vu dans la profession des conseils évangéliques une voie privilégiée
vers la sainteté. Les expressions mêmes par lesquelles elle la qualifie
— école du service du Seigneur, école d'amour et de sainteté, chemin ou
état de perfection — montrent l'efficacité et la richesse des moyens propres
de cette forme de vie évangélique, ainsi que l'engagement particulier de
ceux qui l'embrassent. Ce n'est pas sans raison qu'un si grand nombre de
consacrés ont laissé au cours des siècles des témoignages éloquents de
sainteté et qu'ils ont mené à bien des initiatives d'évangélisation et
de service particulièrement généreuses et exigeantes.
Fidélité au charisme
36. Dans la sequela Christi et dans l'amour pour la personne
du Christ, certains points touchant au progrès de la sainteté dans la vie
consacrée méritent spécialement d'être mis en relief aujourd'hui.
Il est avant tout demandé d'être fidèle au charisme fondateur
et au patrimoine spirituel ensuite constitué dans chaque Institut. Cette
fidélité à l'inspiration des fondateurs et des fondatrices, don de l'Esprit
Saint, permet précisément de retrouver et de revivre avec ferveur les éléments
essentiels de la vie consacrée.
En effet, tout charisme comporte constitutivement
une triple orientation: vers le Père, d'abord, avec le désir de
rechercher filialement sa volonté dans une conversion continuelle, où l'obéissance
est une source de vraie liberté, où la chasteté exprime la tension d'un
cœur qu'aucun amour fini ne satisfait, où la pauvreté nourrit la faim et
la soif de justice que Dieu a promis de rassasier (cf. Mt 5,6).
Dans cette perspective, le charisme de tout Institut incitera la personne
consacrée à être toute à Dieu, à parler avec Dieu ou de Dieu, comme on
le dit de saint Dominique,pour goûter comme est bon le Seigneur (cf. Ps
3433,9) dans toutes les situations.
Les charismes de la vie consacrée comprennent
également une orientation vers le Fils, avec lequel ils invitent
à entretenir une communion de vie intime et joyeuse, à l'école de sa générosité
au service de Dieu et de ses frères. « Le regard progressivement christifié
apprend ainsi à se détacher des apparences, du tourbillon des sens, de
tout ce qui empêche l'homme d'atteindre une légèreté apte à se laisser
saisir par l'Esprit »,et cela permet de partir en mission avec le Christ,
de travailler et de souffrir avec Lui pour coopérer à l'annonce de son
Royaume.
Enfin, tout charisme comporte une orientation vers l'Esprit
Saint, car il invite la personne à se laisser guider et soutenir par
Lui, dans son propre chemin spirituel comme dans la vie de communion et
dans l'action apostolique, pour vivre dans l'attitude de service qui doit
inspirer tous les choix du chrétien authentique.
En effet, c'est toujours cette triple relation qui ressort, bien que sous les
traits particuliers des divers modèles de vie, de tous les charismes fondateurs,
du fait même qu'en eux domine « un désir profond de l'âme de se conformer au
Christ pour témoigner de quelque aspect de son mystère »;et c'est là un
caractère appelé à se concrétiser et à se développer dans la tradition la plus
authentique de l'Institut, conformément aux règles, aux constitutions et aux
statuts.
Fidélité et créativité
37. Les Instituts sont donc invités à retrouver avec courage l'esprit
entreprenant, l'inventivité et la sainteté des fondateurs et des fondatrices,
en réponse aux « signes des temps » qui apparaissent dans le monde actuel. Il
s'agit là surtout d'un appel à persévérer sur la voie de la sainteté, à
travers les difficultés matérielles et spirituelles rencontrées dans les
vicissitudes quotidiennes. Mais c'est aussi un appel à acquérir une bonne
compétence dans son travail et à garder une fidélité dynamique dans sa
mission, en adaptant lorsque c'est nécessaire les modalités aux situations
nouvelles et aux besoins différents, en pleine docilité à l'inspiration
divine et au discernement ecclésial. En tout cas, il faut rester fermement
convaincu que chercher à se conformer toujours plus pleinement au Seigneur,
c'est la condition d'authenticité de tout renouveau qui veut rester fidèle
à l'inspiration des origines.
Dans cet esprit, il apparaît aujourd'hui nécessaire
pour tous les Instituts de renouveler leur considération de la Règle,
parce que, dans cette dernière et dans les constitutions, un itinéraire
est tracé pour la sequela Christi, correspondant à un charisme propre
authentifié par l'Église. Une plus grande prise en considération de la
Règle ne manquera pas de donner aux personnes consacrées des critères sûrs
pour chercher les formes appropriées d'un témoignage qui réponde aux exigences
de l'époque sans s'éloigner de l'inspiration initiale.
Prière et ascèse: le combat spirituel
38. L'appel à la sainteté ne peut être entendu et suivi que dans
le silence de l'adoration devant la transcendance infinie de Dieu:
« Nous devons confesser que nous avons tous besoin de ce silence chargé
de présence adorée: la théologie, pour pouvoir mettre pleinement en valeur
son âme sapientiale et spirituelle, la prière, pour qu'elle n'oublie jamais
que voir Dieu signifie descendre de la montagne avec un visage si rayonnant
qu'il faut le couvrir avec un voile (cf. Ex 34,33) [...]; l'engagement,
pour renoncer à s'enfermer dans une lutte sans amour ni pardon. [...] Tous,
croyants et non-croyants, ont besoin d'apprendre la valeur du silence qui
permet à l'Autre de parler, quand et comme il le voudra, et qui nous permet,
à nous, de comprendre cette parole ».Dans la pratique, cela suppose une
grande fidélité à la prière liturgique et personnelle, aux temps consacrés
à l'oraison mentale et à la contemplation, à l'adoration eucharistique,
aux retraites mensuelles et aux exercices spirituels.
Il faut aussi redécouvrir les moyens de l'ascèse, caractéristiques
de la tradition spirituelle de l'Église et de chaque Institut. Ils ont
constitué, et ils constituent toujours, un soutien puissant pour un cheminement
authentique vers la sainteté. L'ascèse, aidant à dominer et à corriger
les tendances de la nature humaine blessée par le péché, est vraiment indispensable
pour que la personne consacrée reste fidèle à sa vocation et suive Jésus
sur le chemin de la Croix.
Il est aussi nécessaire de déceler et de surmonter
certaines tentations qui se présentent parfois, par ruse diabolique, sous
les apparences du bien. Ainsi, par exemple, le besoin légitime de connaître
la société actuelle pour répondre à ses défis peut amener à céder aux modes
du moment, en diminuant la ferveur spirituelle ou en provoquant le découragement.
L'accès à une formation spirituelle plus élevée pourrait pousser les personnes
consacrées à un certain sentiment de supériorité par rapport aux autres
fidèles, tandis que l'urgence d'une qualification légitime et nécessaire
peut se transformer en une recherche excessive d'efficacité, comme si le
service apostolique dépendait surtout des moyens humains et non de Dieu.
Le désir louable de se rendre proche des hommes et des femmes de notre
temps, croyants et non-croyants, pauvres et riches, peut conduire à adopter
un style de vie sécularisé ou à promouvoir les valeurs humaines dans un
sens uniquement horizontal. Le partage des attentes légitimes de son peuple
ou de sa culture pourrait amener à embrasser certaines formes de nationalisme
ou à adopter des coutumes qu'il faut au contraire purifier et parfaire
à la lumière de l'Évangile.
Le chemin qui mène à la sainteté comporte donc
l'acceptation du combat spirituel. C'est une exigence à laquelle
actuellement on n'accorde pas toujours l'attention qu'elle mérite. La tradition
a souvent vu le combat spirituel sous la figure du combat de Jacob aux
prises avec le mystère de Dieu, qu'il affronte pour obtenir sa bénédiction
et pour parvenir à en avoir la vision (cf. Gn 32,23-31). Dans cet
épisode des origines de l'histoire biblique, les personnes consacrées peuvent
lire le symbole de l'engagement ascétique nécessaire pour élargir leur
cœur et l'ouvrir au Seigneur et à leurs frères.
Promouvoir la sainteté
39. Aujourd'hui plus que jamais, il est indispensable que les personnes
consacrées renouvellent leur engagement dans la sainteté pour aider
et soutenir en tout chrétien la recherche de la perfection. « Il est donc
nécessaire de susciter chez tous les fidèles une réelle aspiration à la
sainteté, un fort désir de conversion et de renouveau personnel, dans un climat
de prière toujours plus intense et de solidarité dans l'accueil du prochain,
particulièrement des plus démunis ».
Les personnes consacrées, dans la mesure où elles approfondissent leur amitié
avec Dieu, se disposent à aider leurs frères et sœurs grâce à de bonnes
initiatives d'ordre spirituel, telles que des écoles d'oraison, des exercices et
des retraites spirituels, des journées de solitude, l'écoute et la direction
spirituelle. On accompagne ainsi les progrès dans la prière de personnes qui
pourront alors opérer un meilleur discernement de la volonté de Dieu sur elles
et faire les choix courageux, parfois héroïques, que demande la foi. En effet,
les personnes consacrées, « par leur être le plus profond, se situent dans le
dynamisme de l'Église, assoiffée de l'Absolu de Dieu, appelée à la sainteté.
C'est de cette sainteté qu'elles témoignent ».Le fait que tous soient appelés à
devenir des saints ne peut que stimuler davantage ceux qui, en raison de leur
choix de vie, ont la mission de rappeler aux autres cet appel.
« Relevez-vous, et n'ayez pas peur »: une confiance renouvelée
40. « Jésus, s'approchant, les toucha et leur dit: "Relevez-vous,
et n'ayez pas peur" » (Mt 17,7). Comme les trois Apôtres lors
de la Transfiguration, les personnes consacrées savent d'expérience que
leur vie n'est pas toujours illuminée par la ferveur sensible qui fait
s'écrier: « Il est heureux que nous soyons ici » (Mt 17,4). C'est
cependant toujours une vie que la main du Christ « touche », que sa voix
rejoint, que sa grâce soutient.
« Relevez-vous, et n'ayez pas peur ». Cet encouragement du Maître est
évidemment adressé à tout chrétien. Mais il vaut à plus forte raison pour
ceux qui ont été appelés à « tout quitter » et donc à « tout risquer »
pour le Christ. Cela vaut spécialement chaque fois que l'on descend de
la « montagne » avec le Maître pour prendre la route qui mène du Thabor
au Calvaire.
En disant que Moïse et Élie parlaient avec le Christ de son
mystère pascal, de manière significative, Luc emploie le mot « départ »
(éxodos): ils « parlaient de son départ, qu'il allait accomplir
à Jérusalem » (Lc 9,31). « Exode », terme clé de la Révélation,
auquel toute l'histoire du salut se réfère et qui exprime la signification
profonde du mystère pascal. Ce thème est particulièrement cher à la spiritualité
de la vie consacrée dont il dit bien le sens. Il comprend certes ce qui
relève du mysterium Crucis. Mais, dans la perspective du Thabor,
cette « route de l'exode » exigeante apparaît située entre deux lumières:
la lumière anticipatrice de la Transfiguration et la lumière définitive
de la Résurrection.
La vocation à la vie consacrée — dans la perspective
de l'ensemble de la vie chrétienne —, malgré ses renoncements et ses épreuves,
ou plutôt à cause d'eux, est une route « de lumière », sur laquelle
veille le regard du Rédempteur: « Relevez-vous, et n'ayez pas peur
».
CHAPITRE II
SIGNUM FRATERNITATIS
LA VIE CONSACRÉE,
SIGNE DE COMMUNION DANS L'ÉGLISE
I. VALEURS PERMANENTES
À l'image de la Trinité
41. Au cours de sa vie terrestre, le Seigneur Jésus a appelé ceux
qu'Il voulait, pour les garder près de Lui et les préparer à vivre, à son exemple,
pour le Père et pour la mission qu'Il avait reçue (cf. Mc 3,13-15).
Il donnait ainsi naissance à la nouvelle famille qui devait réunir au long
des siècles ceux qui seraient prêts à « faire la volonté de Dieu » (cf.
Mc 3,32-35). Après l'Ascension, grâce au don de l'Esprit, il se
constitua autour des Apôtres une communauté fraternelle rassemblée dans
la louange de Dieu et dans une expérience concrète de communion (cf. Ac
2,42-47; 4,32-35). La vie de cette communauté et, plus encore, l'expérience
des Douze qui avaient tout partagé avec le Christ, ont été constamment
le modèle dont l'Église s'est inspirée quand elle a voulu revivre
la ferveur des origines et poursuivre son chemin dans l'histoire avec une
vigueur évangélique renouvelée.
En réalité, l'Église est essentiellement
mystère de communion, « peuple uni de l'unité du Père, du Fils et de
l'Esprit Saint ». La vie fraternelle tend à refléter la profondeur et la
richesse de ce mystère, en se construisant comme un espace humain habité
par la Trinité, qui prolonge ainsi dans l'histoire les dons de communion
propres aux trois Personnes divines. Dans la vie ecclésiale, nombreux sont
les cadres et les modalités d'expression de la communion fraternelle. La
vie consacrée a certainement le mérite d'avoir contribué efficacement à
maintenir dans l'Église l'exigence de la fraternité comme confession de
la Trinité. En favorisant constamment l'amour fraternel, notamment sous
la forme de la vie commune, elle a montré que la participation à la
communion trinitaire peut changer les rapports humains et créer un
nouveau type de solidarité. De cette manière, elle fait voir aux hommes
la beauté de la communion fraternelle et les voies qui y conduisent concrètement.
En effet, les personnes consacrées vivent « pour » Dieu et « de » Dieu,
et c'est pourquoi elles peuvent confesser la puissance de l'action réconciliatrice
de la grâce, qui anéantit les forces de division présentes dans le cœur
de l'homme et dans les rapports sociaux.
Vie fraternelle dans l'amour
42. La vie fraternelle, comprise comme une vie partagée dans l'amour,
est un signe expressif de la communion ecclésiale. Elle est cultivée avec
grand soin par les Instituts religieux et les Sociétés de vie apostolique,
où la vie communautaire prend un sens particulier. Mais la dimension de
la communion fraternelle n'est pas étrangère non plus aux Instituts séculiers
ni aux formes individuelles de vie consacrée. Les ermites, dans la profondeur
de leur solitude, ne se soustraient pas à la communion ecclésiale, mais
ils la servent par leur charisme contemplatif spécifique; les vierges consacrées
dans le monde vivent leur consécration dans une véritable relation de communion
avec l'Église particulière et universelle. Il en va de même pour les veuves
et les veufs consacrés.
Toutes ces personnes, en vivant leur condition évangélique de disciples,
s'engagent à pratiquer le « commandement nouveau » du Seigneur, en s'aimant
les unes les autres comme Il nous a aimés (cf. Jn 13,34). L'amour
a conduit le Christ au don de lui-même jusqu'au sacrifice suprême de la
Croix. Parmi les disciples aussi, il n'y a pas d'unité vraie sans cet
amour mutuel inconditionnel, qui demande d'être disposé à servir sans
mesure, disponible pour accueillir l'autre comme il est, sans « le juger
» (cf. Mt 7,1-2), capable de pardonner même « soixante-dix fois
sept fois » (Mt 18,22). Pour les personnes consacrées, unies en
« un seul cœur et une seule âme » (Ac 4,32) grâce à cet amour répandu
dans les cœurs par l'Esprit Saint (cf. Rm 5,5), cela devient une
exigence intérieure de mettre tout en commun, les biens matériels
et les expériences spirituelles, les talents et les inspirations, de même
que les idéaux apostoliques et le service caritatif: « Dans la vie communautaire,
la force de l'Esprit qui est en une personne se communique à tous en même
temps [...]. On y bénéficie de ses propres dons, on les multiplie en les
communiquant aux autres, et l'on jouit ainsi des dons d'autrui comme des
siens propres ».
Dans la vie de communauté, on doit pouvoir en quelque sorte
saisir que la communion fraternelle, avant d'être un moyen pour une mission
déterminée, est un lieu théologal où l'on peut faire l'expérience
de la présence mystique du Seigneur ressuscité (cf. Mt 18,20). Cela
se réalise grâce à l'amour mutuel de ceux qui composent la communauté,
amour nourri par la Parole et par l'Eucharistie, purifié par le Sacrement
de la Réconciliation, soutenu par la prière pour l'unité, don de l'Esprit
à ceux qui se mettent à l'écoute obéissante de l'Évangile. C'est précisément
Lui, l'Esprit, qui introduit l'âme dans la communion avec le Père et avec
son Fils Jésus Christ (cf. 1 Jn 1,3), communion qui est source de
la vie fraternelle. Par l'Esprit, les communautés de vie consacrée sont
guidées dans l'accomplissement de leur mission de service de l'Église et
de toute l'humanité, selon leur intuition originelle. Dans cette perspective,
les « Chapitres » généraux ou particuliers (ou les réunions analogues),
revêtent une importance spéciale; dans de tels cadres, chaque Institut
est appelé à élire les Supérieurs ou les Supérieures, suivant les normes
fixées par les Constitutions, et à discerner, à la lumière de l'Esprit,
les modalités qui conviennent pour conserver et actualiser, dans les différentes
situations historiques et culturelles, son charisme et son patrimoine spirituel
propres.
La responsabilité de l'autorité
43. Dans la vie consacrée, le rôle des Supérieurs et des Supérieures,
généraux et locaux également, a toujours eu une grande importance pour
la vie spirituelle comme pour la mission. En ces années de recherche et
de mutations, on a parfois ressenti la nécessité d'une révision de cette
fonction. Mais il faut reconnaître que ceux qui exercent l'autorité ne
peuvent pas renoncer à leurs devoirs de premiers responsables de la
communauté, comme guides des frères et des sœurs sur leur chemin spirituel
et apostolique.
Il n'est pas facile, dans des milieux fortement marqués par l'individualisme,
de faire reconnaître et d'accueillir le rôle que l'autorité exerce au profit
de tous. Il faut cependant réaffirmer l'importance de cette charge, qui
se révèle nécessaire précisément pour consolider la communion fraternelle
et pour ne pas rendre vaine l'obéissance professée. Si l'autorité doit
être avant tout fraternelle et spirituelle et si, en conséquence, ceux
qui en sont revêtus doivent savoir, par le dialogue, impliquer leurs confrères
et leurs consœurs dans le processus de décision, il convient toutefois
de se rappeler que le dernier mot appartient à l'autorité, à laquelle
il revient ensuite de faire respecter les décisions prises.
Le rôle des personnes âgées
44. L'attention pour les anciens et les malades a un rôle important
dans la vie fraternelle, surtout à une époque comme la nôtre où, dans certaines
régions du monde, le nombre de personnes consacrées désormais avancées
en âge augmente. Les égards empressés qu'elles méritent ne répondent pas
seulement à un juste devoir de charité et de reconnaissance, mais ils expriment
aussi la conviction que leur témoignage est très utile à l'Église comme
aux Instituts et que leur mission demeure valable et méritoire, même si,
pour des motifs d'âge ou d'infirmité, elles ont dû abandonner leur emploi.
Elles ont certainement à donner beaucoup de sagesse et d'expérience
à la communauté, si celle-ci sait leur demeurer proche, les entourer de
prévenance et les écouter.
En réalité, la mission apostolique, avant d'être action, consiste en un
témoignage de remise totale de soi à la volonté salvifique du Seigneur, en
puisant aux sources de l'oraison et de la pénitence. Les anciens peuvent donc
être appelés de multiples manières à vivre leur vocation: la prière assidue, le
consentement patient à sa condition, la disponibilité pour servir comme
directeur spirituel, comme confesseur et comme guide dans la prière.
À l'image de la communauté apostolique
45. La vie fraternelle est un élément fondamental du cheminement spirituel
des personnes consacrées, pour qu'elles se renouvellent constamment et
pour qu'elles accomplissent pleinement leur mission dans le monde: cela
découle des motivations théologiques qui en sont la base, et l'expérience
elle-même en donne une ample confirmation. J'exhorte donc les personnes
consacrées à la cultiver avec zèle, selon l'exemple des premiers chrétiens
de Jérusalem, qui étaient assidus à l'écoute de l'enseignement des Apôtres,
à la prière commune, à la participation à l'Eucharistie, au partage des
biens matériels et spirituels (cf. Ac 2,42-47). J'exhorte surtout
les religieux, les religieuses et les membres des Sociétés de vie apostolique
à vivre sans réserve l'amour mutuel, l'exprimant de la manière qui convient
à la nature de chaque Institut, pour que chaque communauté constitue un
signe lumineux de la nouvelle Jérusalem, « demeure de Dieu avec les hommes
» (Ap 21,3).
Toute l'Église compte beaucoup sur le témoignage de communautés riches
« de joie et de l'Esprit Saint » (Ac 13,52). Elle désire présenter
au monde l'exemple de communautés dans lesquelles l'attention mutuelle
aide à dépasser la solitude, la communication pousse chacun à se sentir
responsable et le pardon cicatrise les blessures et renforce de la part
de tous l'engagement à la communion. Dans des communautés de ce type, la
nature du charisme oriente les énergies, soutient la fidélité et guide
le travail apostolique de tous, pour l'unique mission. Afin de présenter
à l'humanité d'aujourd'hui son vrai visage, l'Église a réellement besoin
de telles communautés fraternelles qui, par leur existence même, représentent
une contribution à la nouvelle évangélisation, parce qu'elles montrent
de façon concrète les fruits du « commandement nouveau ».
Sentire cum Ecclesia
46. Une tâche importante est confiée à la vie consacrée, notamment à
la lumière de la doctrine de l'Église comme communion, proposée par le
Concile Vatican II avec tant de vigueur. Aux personnes consacrées, il est
demandé d'être vraiment expertes en communion et d'en pratiquer la spiritualité, comme
« témoins et artisans du projet de communion qui est au sommet de l'histoire
de l'homme selon Dieu ». Le sens de la communion ecclésiale, qui devient
une spiritualité de la communion, encourage une façon de penser,
de parler et d'agir qui fait progresser l'Église en profondeur et en extension.
En effet, la vie de communion « devient un signe pour le monde et
une force d'attraction qui conduit à croire au Christ [...]. De
cette manière, la communion s'ouvre à la mission, elle se fait elle-même
mission », ou plutôt « la communion engendre la communion et se
présente essentiellement comme communion missionnaire ».
Les fondateurs
et les fondatrices font toujours preuve d'un vif sens de l'Église,
qui se manifeste par leur pleine participation à la vie ecclésiale dans
toutes ses dimensions et par leur prompte obéissance aux Pasteurs, spécialement
au Pontife romain.
C'est en raison de cet amour pour la sainte Église, « colonne et support
de la vérité » (1 Tm3,15), que se comprennent la dévotion de François
d'Assise pour « le Seigneur Pape », l'audace filiale de Catherine de Sienne
envers celui qu'elle appelle « le doux Christ sur la terre », l'obéissance
apostolique et le sentire cum Ecclesia d'Ignace de Loyola, la joyeuse
profession de foi de Thérèse de Jésus: « Je suis fille de l'Église ». On
comprend aussi le désir ardent de Thérèse de Lisieux: « Dans le cœur de
l'Église, ma mère, je serai l'amour... ». Ces témoignages sont représentatifs de
la pleine communion ecclésiale que des saints et des saintes, des fondateurs et
des fondatrices, ont vécue en des époques et des circonstances diverses et
souvent très difficiles. Ce sont des exemples auxquels les personnes consacrées
doivent constamment se référer, pour résister aux poussées centrifuges et
destructrices, aujourd'hui particulièrement fortes.
L'adhésion d'esprit et de cœur au magistère des Évêques est un aspect
déterminant de cette communion ecclésiale; elle doit être vécue avec loyauté et
clairement manifestée devant le Peuple de Dieu par toutes les personnes
consacrées, particulièrement celles qui sont engagées dans la recherche
théologique, dans l'enseignement, dans les publications, dans la catéchèse, dans
l'usage des moyens de communication sociale. Puisque les personnes consacrées
occupent une place particulière dans l'Église, leur attitude à ce sujet a une
grande importance pour tout le Peuple de Dieu. Leur témoignage d'amour filial
donne force et intensité à leur activité apostolique qui, dans le cadre de la
mission prophétique de tous les baptisés, se caractérise en général par des
tâches accomplies en collaboration étroite avec l'ordre hiérarchique. De cette
façon, avec la richesse de leurs charismes, elles apportent leur contribution
propre à la réalisation toujours plus profonde par l'Église de sa nature de
sacrement « de l'union intime avec Dieu et de l'unité de tout le genre humain ».
La fraternité dans l'Église universelle
47. Les personnes consacrées sont appelées à être des ferments de communion
missionnaire dans l'Église universelle par le fait même que les multiples
charismes des divers Instituts sont donnés par l'Esprit Saint, en vue du
bien du Corps mystique tout entier, à l'édification duquel ils doivent
servir (cf. 1 Co 12,4-11). Il est significatif que « la voie meilleure
» (1 Co 12,31), la réalité « la plus grande de toutes » (1 Co
13,13), selon la parole de l'Apôtre, soit la charité, qui harmonise toutes
les diversités et donne à tous la force du soutien mutuel dans leur élan
apostolique. C'est à cela que tend le lien particulier de communion
des diverses formes de vie consacrée et des Sociétés de vie apostolique
avec le Successeur de Pierre, dans son ministère d'unité et d'universalité
missionnaire. L'histoire de la spiritualité montre bien comment ce
lien remplit un rôle providentiel pour garantir l'identité de la vie consacrée
et l'expansion missionnaire de l'Évangile. La large diffusion de l'annonce
évangélique, le solide enracinement de l'Église dans bien des régions du
monde et le printemps chrétien qui se lève aujourd'hui dans les jeunes
Églises seraient impensables — comme l'ont fait observer les Pères synodaux
— sans la contribution de nombreux Instituts de vie consacrée et de nombreuses
Sociétés de vie apostolique. Au cours des siècles, ils ont maintenu ferme
la communion avec les Successeurs de Pierre, qui ont trouvé en eux un généreux
empressement dans le dévouement à la mission ainsi qu'une disponibilité
qui, suivant les circonstances, a su aller jusqu'à l'héroïsme.
Ainsi se manifeste le caractère d'universalité et de communion propre
aux Instituts de vie consacrée et aux Sociétés de vie apostolique. Par
leur nature supra-diocésaine fondée sur leur rapport spécial avec le ministère
pétrinien, ils sont aussi au service de la collaboration entre les différentes
Églises particulières, au sein desquelles ils peuvent efficacement promouvoir
« l'échange de dons » et contribuer à une inculturation de l'Évangile qui
purifie, met en valeur et assume les richesses des cultures de tous les
peuples. Aujourd'hui, dans les jeunes Églises, la floraison de vocations
à la vie consacrée montre qu'elle exprime bien, dans l'unité catholique,
les attentes des divers peuples et des diverses cultures.
La vie consacrée et l'Église particulière
48. À l'intérieur des Églises particulières, les personnes consacrées
ont également un rôle significatif. À partir de la doctrine conciliaire
sur l'Église comme communion et mystère, et sur les Églises particulières
comme portions du Peuple de Dieu dans lesquelles « est vraiment présente
et agissante l'Église du Christ, une, sainte, catholique et apostolique
», ce fait a été approfondi et codifié dans plusieurs documents. Ces textes
mettent clairement en évidence l'importance fondamentale de la collaboration
des personnes consacrées avec les Évêques pour le développement harmonieux
de la pastorale diocésaine. Les charismes de la vie consacrée peuvent fortement
contribuer à l'édification de la charité dans l'Église particulière.
Les diverses façons de vivre les conseils évangéliques, en effet, sont
l'expression et le fruit des dons spirituels reçus par les fondateurs et
les fondatrices et, comme telles, elles constituent une « expérience
de l'Esprit, transmise à leurs disciples pour être vécue par ceux-ci,
gardée, approfondie, développée constamment en harmonie avec le Corps du
Christ en croissance perpétuelle ». La nature de chaque Institut comporte
un style particulier de sanctification et d'apostolat, qui tend à se fixer
dans une tradition déterminée, caractérisée par des éléments objectifs. C'est
dans ce sens que l'Église a le souci de la croissance et du développement
des Instituts, dans la fidélité à l'esprit des fondateurs et des fondatrices
et à leurs saines traditions.
En conséquence, chaque Institut se voit reconnaître
une juste autonomie, grâce à laquelle il peut conserver une discipline
propre et garder intact son patrimoine spirituel et apostolique. Les Ordinaires
des lieux ont le devoir de préserver et de protéger cette autonomie. Il
est donc demandé aux Évêques d'accueillir et d'estimer les charismes de
la vie consacrée, en leur donnant une place dans les projets de la pastorale
diocésaine. Ils doivent être spécialement attentifs aux Instituts de droit
diocésain, qui sont confiés à la sollicitude particulière de l'Évêque
du lieu. Un diocèse sans vie consacrée serait privé de beaucoup de dons
spirituels, de lieux réservés à la recherche de Dieu, d'activités apostoliques
et de méthodes pastorales spécifiques; de plus, il risquerait de se trouver
grandement affaibli par l'absence de l'esprit missionnaire propre à la
majorité des Instituts. Il convient donc d'accueillir le don de la vie consacrée,
que l'Esprit suscite dans l'Église particulière, en le recevant généreusement
dans l'action de grâce.
Une communion ecclésiale féconde et ordonnée
49. L'Évêque est père et pasteur de l'Église particulière tout entière.
Il lui revient de reconnaître et de respecter les différents charismes,
de les promouvoir et de les coordonner. Dans sa charité pastorale, il accueillera
donc le charisme de la vie consacrée comme une grâce qui ne concerne pas
seulement un Institut, mais qui profite à toute l'Église. Il cherchera
ainsi à soutenir et à aider les personnes consacrées, afin que, en communion
avec l'Église, elles s'ouvrent à des perspectives spirituelles et pastorales
qui répondent aux exigences de notre temps, demeurant fidèles à leur charisme
fondateur. De leur côté, les personnes consacrées ne manqueront pas d'offrir
généreusement leur collaboration à l'Église particulière selon leurs forces
et dans le respect de leur charisme, œuvrant en pleine communion avec
l'Évêque dans les domaines de l'évangélisation, de la catéchèse, de
la vie des paroisses.
Il est bon de se rappeler que, dans la coordination du service de l'Église
universelle avec celui de l'Église particulière, les Instituts ne peuvent
invoquer leur juste autonomie et même l'exemption dont jouissent beaucoup
d'entre eux, pour justifier des choix qui iraient en réalité à l'encontre
des nécessités de la communion organique indispensable à une saine vie
ecclésiale. Il faut, au contraire, que les initiatives pastorales des personnes
consacrées soient décidées et mises en œuvre dans un dialogue cordial et
ouvert entre Évêques et Supérieurs des divers Instituts. L'attention spéciale
des Évêques à la vocation et à la mission des Instituts et le respect de
ces derniers pour le ministère des Évêques, traduit par l'accueil empressé
des directives pastorales diocésaines concrètes, représentent deux formes
intimement liées de cette unique charité ecclésiale, qui engage chacun
au service de la communion organique — charismatique et en même temps hiérarchiquement
structurée — du Peuple de Dieu tout entier.
Un dialogue constant animé par la charité
50. Pour promouvoir la connaissance mutuelle, condition nécessaire d'une
coopération efficace, surtout dans le domaine pastoral, il est des plus
opportuns que les Supérieurs et Supérieures des Instituts de vie consacrée
et des Sociétés de vie apostolique restent en dialogue constant avec
les Évêques. Grâce à ces contacts habituels, les Supérieurs et les Supérieures
pourront informer les Évêques des initiatives apostoliques qu'ils envisagent
de prendre dans leurs diocèses, pour parvenir avec eux aux accords nécessaires
à leur mise en œuvre. De la même façon, il convient que des personnes déléguées
par les Conférences des Supérieurs et des Supérieures majeurs soient invitées
à assister aux assemblées des Conférences des Évêques et, inversement,
que des délégués des Conférences épiscopales soient invités aux Conférences
des Supérieurs et des Supérieures majeurs, selon des modalités à déterminer.
Dans cette perspective, on pourra tirer un grand avantage, là où elles
n'existeraient pas encore, de la constitution et des travaux, au niveau
national, de commissions mixtes d'Évêques et de Supérieurs et Supérieures
majeurs, qui examineront ensemble les questions d'intérêt commun. Introduire
la théologie et la spiritualité de la vie consacrée dans le programme des études
théologiques des prêtres diocésains, de même que prévoir, dans la formation des
personnes consacrées, de traiter suffisamment la théologie de l'Église
particulière et la spiritualité du clergé diocésain, tout cela contribuera aussi
à une meilleure connaissance mutuelle.
Enfin, il est réconfortant de rappeler qu'au Synode les interventions sur la
doctrine de la communion ont été nombreuses et qu'on a fait avec satisfaction
l'expérience d'un dialogue vécu dans un climat de confiance et d'ouverture
réciproques entre les Évêques, les religieux et les religieuses présents. Cela a
suscité le désir que « cette expérience spirituelle de communion et de
collaboration s'étende à toute l'Église », également après le Synode. Je fais
mien ce souhait en vue du progrès chez tous d'une attitude et d'une spiritualité
de communion.
La fraternité dans un monde de division et d'injustice
51. L'Église confie aux communautés de vie consacrée le devoir particulier
de développer la spiritualité de la communion d'abord à l'intérieur
d'elles-mêmes, puis dans la communauté ecclésiale et au-delà de ses limites,
en poursuivant constamment le dialogue de la charité, surtout là où le
monde d'aujourd'hui est déchiré par la haine ethnique ou la folie homicide.
Insérées dans les sociétés de ce monde — des sociétés souvent traversées
de passions et d'intérêts conflictuels, aspirant à l'unité, mais incertaines
sur les voies à prendre —, les communautés de vie consacrée, où se rencontrent
comme des frères et des sœurs des personnes d'âges, de langues et de cultures
divers, se situent comme signes d'un dialogue toujours possible et
d'une communion capable d'harmoniser toutes les différences.
Les communautés de vie consacrée sont envoyées pour annoncer, par le
témoignage de leur vie, la valeur de la fraternité chrétienne et la force
transformante de la Bonne Nouvelle, qui fait reconnaître chacun comme enfant de
Dieu et pousse à l'amour oblatif envers tous et spécialement envers les plus
humbles. Ces communautés sont des lieux d'espérance et de découverte des
Béatitudes, des lieux où l'amour, s'appuyant sur la prière, source de la
communion, est appelé à devenir logique de vie et source de joie.
A notre époque, caractérisée par la mondialisation des problèmes et par le
retour des idoles du nationalisme, les Instituts internationaux ont la
responsabilité particulière d'entretenir le sens de la communion entre les
peuples, les races, les cultures, et d'en témoigner. Dans un climat de
fraternité, l'ouverture à la dimension mondiale des problèmes n'étouffera pas
leurs richesses propres, et l'affirmation d'une particularité ne les mettra en
opposition ni avec les autres ni avec l'unité. Les Instituts internationaux
peuvent réaliser cela avec efficacité, puisqu'ils doivent eux-mêmes relever le
défi de l'inculturation en faisant preuve de créativité et qu'ils doivent en
même temps conserver leur identité.
Communion entre les divers Instituts
52. Les relations spirituelles fraternelles et la collaboration mutuelle
entre les divers Instituts de vie consacrée et les diverses Sociétés de
vie apostolique sont renforcées et nourries par le sens ecclésial de la
communion. Des personnes unies par un engagement commun dans la sequela
Christi et animées par le même Esprit Saint ne peuvent que manifester
visiblement la plénitude de l'Évangile de l'amour, comme des sarments de
l'unique Vigne. Se souvenant de l'amitié spirituelle qui a souvent lié
sur la terre les divers fondateurs et fondatrices, tout en restant fidèles
à la nature de leur Institut, ces personnes sont appelées à vivre une fraternité
exemplaire qui soit stimulante pour les autres composantes de l'Église,
dans l'engagement quotidien à témoigner de l'Évangile.
Les paroles de saint Bernard à propos des divers Ordres religieux sont
toujours actuelles: « Je les admire tous [...]. J'appartiens à l'un d'eux
par l'obédience, mais à tous par la charité. Nous avons tous besoin les
uns des autres: le bien spirituel que je n'ai pas et que je ne possède
pas, je le reçois des autres [...]. Dans cet exil, l'Église étant encore
en pèlerinage, son unité est, pour ainsi dire, plurielle et sa pluralité
unique [...]. Et toutes nos diversités, qui manifestent la richesse des
dons de Dieu, subsisteront dans l'unique maison du Père, qui comporte de
nombreuses demeures. Maintenant il y a la répartition des grâces: alors
il y aura distinction des gloires. L'unité, ici comme là-bas, réside dans
une même charité ».
Organismes de coordination
53. Les Conférences des Supérieurs et Supérieures majeurs et les Conférences
des Instituts séculiers peuvent apporter une contribution notable à la
communion. Encouragés et dotés de normes par le Concile Vatican II et par
des documents ultérieurs, ces organismes ont pour but principal la promotion
de la vie consacrée intégrée dans l'ensemble de la mission ecclésiale.
Par leur intermédiaire, les Instituts expriment leur communion et cherchent
les moyens de la renforcer, dans le respect et la mise en valeur des particularités
des différents charismes où se reflètent le mystère de l'Église et la sagesse
multiforme de Dieu. J'encourage les Instituts de vie consacrée à collaborer
entre eux, surtout dans les pays où, en raison de difficultés particulières,
la tentation du repli sur soi peut être forte, au détriment de la vie consacrée
elle-même et de l'Église. Il faut au contraire qu'ils s'aident mutuellement
à chercher à comprendre le dessein de Dieu dans les vicissitudes actuelles
de l'histoire, pour mieux y répondre par des initiatives apostoliques appropriées.
Dans cette perspective de communion et d'ouverture aux défis de notre temps,
les Supérieurs et les Supérieures, « œuvrant en harmonie avec l'épiscopat
», chercheront à « recourir aux services des meilleurs collaborateurs de
chaque Institut et à proposer des contributions qui n'aident pas seulement
à surmonter d'éventuelles limites, mais créent un style valable de formation
à la vie consacrée ».
J'invite les Conférences des Supérieurs et Supérieures
majeurs à prendre des contacts fréquents et réguliers avec la Congrégation
pour les Instituts de Vie consacrée et les Sociétés de Vie apostolique,
afin de manifester leur communion avec le Saint-Siège. Il faudra aussi
entretenir des relations actives et confiantes avec les Conférences épiscopales
de chaque pays. Dans l'esprit du document Mutuæ relationes, il conviendra
que ces relations prennent une forme stable, pour rendre possible une coordination
constante et opportune, au fur et à mesure des initiatives. Si tout cela
est mis en œuvre avec persévérance et dans un esprit de fidèle adhésion
aux directives du Magistère, les organismes de coordination et de communion
se révèleront particulièrement utiles pour trouver des solutions qui évitent
les incompréhensions et les tensions aussi bien sur le plan théorique que
pratique;ils contribueront alors au développement de la communion entre
les Instituts de vie consacrée et les Évêques, ainsi qu'à l'accomplissement
de la mission même des Églises particulières.
Communion et collaboration avec les laïcs
54. Ces dernières années, la doctrine de l'Église comme communion a permis
de mieux comprendre que ses diverses composantes peuvent et doivent unir
leurs forces, dans un esprit de collaboration et d'échange des dons, pour
participer plus efficacement à la mission ecclésiale. Cela contribue à
donner une image plus juste et plus complète de l'Église, et surtout à
rendre plus vigoureuse la réponse aux grands défis de notre temps, grâce
à l'apport concerté des divers dons.
En ce qui concerne les Instituts monastiques et
contemplatifs, les relations avec les laïcs se situent essentiellement sur le
plan spirituel, alors que, pour les Instituts engagés dans l'apostolat, ils se
traduisent aussi par une collaboration pastorale. Les membres des Instituts séculiers,
laïcs ou clercs, entretiennent des relations avec les autres fidèles dans
les formes ordinaires de la vie quotidienne. Aujourd'hui, beaucoup d'Instituts,
souvent en raison de situations nouvelles, sont parvenus à la conviction
que leur charisme peut être partagé avec les laïcs, qui, par conséquent,
sont invités à participer de façon plus intense à la spiritualité et à
la mission de l'Institut lui-même. On peut dire que, dans le sillage des
expériences historiques comme celles des divers Ordres séculiers ou Tiers-Ordres,
un nouveau chapitre, riche d'espérance, s'ouvre dans l'histoire des relations
entre les personnes consacrées et le laïcat.
Pour un dynamisme spirituel et apostolique renouvelé
55. Ces nouvelles expériences de communion et de collaboration méritent
d'être encouragées pour divers motifs. En effet, il pourra en résulter, avant
tout, le rayonnement d'une spiritualité qui porte à l'action au-delà des
frontières de l'Institut; ce dernier comptera ainsi sur de nouvelles forces pour
assurer dans l'Église la continuité de certaines de ses activités
caractéristiques. Une autre conséquence positive pourra aussi être de faciliter
une entente approfondie entre personnes consacrées et laïcs, en vue de la
mission: inspirés par les exemples de sainteté des personnes consacrées, les
laïcs seront introduits à l'expérience directe de l'esprit des conseils
évangéliques et, en vue de la transformation du monde selon le cœur de Dieu,
seront ainsi encouragés à vivre l'esprit des Béatitudes et à en témoigner.
La participation des laïcs suscite souvent des approfondissements inattendus
et féconds de certains aspects du charisme, en leur donnant une interprétation
plus spirituelle et en incitant à en tirer des suggestions pour de nouveaux
dynamismes apostoliques. Dans toutes les activités ou ministères où elles sont
engagées, les personnes consacrées se souviendront donc qu'elles doivent être,
avant tout, des guides compétents de vie spirituelle, et, dans cette
perspective, elles feront fructifier « le talent le plus précieux: l'esprit ». À
leur tour, les laïcs offriront aux familles religieuses la précieuse
contribution de leur caractère séculier et de leur service spécifique.
Laïcs volontaires et associés
56. Une expression significative de la participation des laïcs aux richesses
de la vie consacrée se voit dans l'adhésion de fidèles laïques aux divers
Instituts, sous la forme nouvelle de ce qu'on appelle « membres associés
» ou bien, suivant les besoins actuels dans certains contextes culturels,
sous la forme d'un partage temporaire de la vie communautaire et l'engagement
particulier de l'Institut dans la contemplation ou dans l'apostolat, à
condition évidemment que la nature de sa vie interne n'en souffre pas. Il
est juste d'avoir une grande estime pour ce genre de volontariat qui s'inspire
des richesses de la vie consacrée; il faut cependant veiller à la formation
des volontaires, pour que, en plus de la compétence, ils aient toujours
des motivations spirituelles profondes dans leurs intentions et un vif
sens communautaire et ecclésial dans leurs projets. Il faut ensuite se rappeler
que, pour être considérées comme œuvres d'un Institut déterminé, les initiatives
dans lesquelles sont impliqués des laïcs à un niveau de décision doivent
en poursuivre les fins et être réalisées sous sa responsabilité. Donc,
si des laïcs en assurent la direction, ils rendront compte de leur responsabilité
aux Supérieurs et aux Supérieures compétents. Il est opportun que tout
cela soit précisé et organisé selon des directives propres à chaque Institut,
approuvées par l'autorité supérieure, en précisant les compétences respectives
de l'Institut lui-même, celles de la communauté et celles des membres associés
ou des volontaires.
Les personnes consacrées, envoyées par leurs Supérieurs et Supérieures,
tout en restant sous leur dépendance, peuvent collaborer selon des modalités
appropriées à des initiatives laïques, particulièrement dans des organisations
et des institutions qui s'occupent des marginaux et qui ont pour but de
soulager la souffrance humaine. Si elle est animée et soutenue par une
claire et forte identité chrétienne, et si elle respecte les caractéristiques
de la vie consacrée, cette collaboration peut faire rayonner la force et
la lumière de l'Évangile dans les situations les plus obscures de l'existence
humaine.
Au cours de ces dernières années, beaucoup de personnes consacrées
sont entrées dans l'un des mouvements ecclésiaux qui se développent
actuellement. En général, les intéressés tirent profit de telles expériences,
particulièrement pour leur renouveau spirituel. Toutefois, on ne peut nier
que, dans certains cas, cela risque de gêner ou de désorienter au niveau
personnel et communautaire, notamment quand ces expériences entrent en
conflit avec les exigences de la vie communautaire et de la spiritualité
de l'Institut. Il faudra donc prendre soin que l'adhésion aux mouvements
ecclésiaux se fasse dans le respect du charisme et de la discipline de
l'Institut,avec la permission des Supérieurs ou des Supérieures, et en
étant pleinement disposé à accueillir leurs décisions.
La dignité et le rôle de la femme consacrée
57. L'Église montre les multiples formes de sa richesse spirituelle
quand, ayant surmonté les discriminations, elle accueille comme une véritable
bénédiction les dons de Dieu répandus aussi bien sur les hommes que sur
les femmes, tous mis en valeur dans leur égale dignité. Les femmes consacrées
sont appelées de façon tout à fait spéciale à être, par le don d'elles-mêmes
vécu en plénitude et avec joie, un signe de la tendresse de Dieu pour
le genre humain et un témoignage particulier du mystère de l'Église,
vierge, épouse et mère. Leur mission n'a pas manqué d'être mise en relief
au Synode; elles ont été nombreuses à y participer et à pouvoir faire entendre
leur voix, écoutée et appréciée de tous. Grâce aussi à leurs contributions,
on a vu se dégager des indications utiles pour la vie de l'Église et pour
sa mission évangélisatrice. Certes, on ne peut nier le bien-fondé de beaucoup
de revendications concernant la position de la femme dans divers milieux
sociaux et ecclésiaux. Il convient également de remarquer que la nouvelle
conscience que les femmes ont d'elles-mêmes aide aussi les hommes à revoir
leurs schémas mentaux, leur façon de se comprendre eux-mêmes, de se situer
dans l'histoire et de l'interpréter, d'organiser la vie sociale, politique,
économique, religieuse et ecclésiale.
L'Église, qui a reçu du Christ un message de libération, a la mission
prophétique de le répandre, en encourageant des états d'esprit et des conduites
conformes aux intentions du Seigneur. Dans ce contexte, la femme consacrée
peut, à partir de son expérience de l'Église et sa vie de femme dans l'Église,
contribuer à éliminer certaines conceptions unilatérales, qui entravent
la pleine reconnaissance de sa dignité, de son apport spécifique à la vie
et à l'action pastorale et missionnaire de l'Église. De la sorte, il est
légitime que la femme consacrée aspire à voir reconnaître plus clairement
son identité, sa compétence, sa mission et sa responsabilité, aussi bien
dans la conscience ecclésiale que dans la vie quotidienne. L'avenir même
de la nouvelle évangélisation, comme du reste de toutes les autres formes
d'action missionnaire, est impensable sans une contribution renouvelée
des femmes, spécialement des femmes consacrées.
Nouvelles perspectives de présence et d'action
58. Il est donc urgent de faire quelques pas concrets, en commençant
par ouvrir aux femmes des espaces de participation dans divers secteurs
et à tous les niveaux, y compris dans les processus d'élaboration des décisions,
surtout pour ce qui les concerne.
Il est nécessaire aussi que la formation des femmes consacrées, à l'égal
de celle des hommes, soit adaptée aux nouvelles urgences et prévoie un
temps et un cadre institutionnel suffisants pour une éducation systématique,
portant sur tous les domaines, depuis celui de la théologie et de la pastorale
jusqu'au domaine professionnel. La formation pastorale et catéchétique,
toujours importante, est particulièrement utile à la nouvelle évangélisation,
qui demande aussi aux femmes de nouvelles formes de participation.
On peut
considérer qu'une formation, en aidant la femme consacrée à mieux comprendre
ses propres dons, ne manquera pas de stimuler la nécessaire réciprocité
à l'intérieur de l'Église. Dans le domaine de la réflexion théologique,
culturelle et spirituelle, on attend beaucoup du génie de la femme non
seulement pour la spécificité de la vie consacrée féminine, mais encore
pour l'intelligence de la foi dans toutes ses expressions. À ce propos,
que ne doit pas l'histoire de la spiritualité à des saintes comme Thérèse
de Jésus et Catherine de Sienne, les deux premières femmes honorées du
titre de Docteur de l'Église, et à tant d'autres mystiques pour l'approfondissement
du mystère de Dieu et pour la mise en lumière de son action sur les croyants!
L'Église compte beaucoup sur une contribution originale des femmes consacrées
pour promouvoir la doctrine, les bonnes mœurs, la vie familiale et sociale,
spécialement en ce qui concerne la dignité de la femme et le respect de
la vie humaine. En effet, « les femmes jouent un rôle unique et sans
doute déterminant: il leur revient de promouvoir un nouveau féminisme qui, sans
succomber à la tentation de suivre les modèles masculins, sache reconnaître et
exprimer le véritable génie féminin dans toutes les manifestations de la vie en
société, travaillant à dépasser toute forme de discrimination, de violence et
d'exploitation ».
Il y a des raisons d'espérer que, à partir d'une reconnaissance plus grande
de la mission de la femme, la vie consacrée féminine prendra une conscience
toujours plus vive de son propre rôle et se dévouera mieux encore à la cause du
Règne de Dieu. Cela pourra se traduire par de multiples œuvres, comme
l'engagement dans l'évangélisation, l'action éducative, la participation à la
formation des futurs prêtres et des personnes consacrées, l'animation de la
communauté chrétienne, l'accompagnement spirituel, la promotion des biens
fondamentaux de la vie et de la paix. Aux femmes consacrées, avec leur
extraordinaire capacité de dévouement, j'exprime encore une fois l'admiration et
la reconnaissance de toute l'Église, qui les soutient parce qu'elles vivent en
plénitude et avec joie leur vocation et qu'elles se sentent appelées à la haute
charge d'aider à former la femme d'aujourd'hui.
II. CONTINUER L'OEUVRE DE L'ESPRIT: FIDÉLITÉ DANS LA NOUVEAUTÉ
Les moniales cloîtrées
59. La vie monastique féminine et la clôture des moniales méritent une
attention particulière, pour la haute estime que la communauté chrétienne
nourrit envers ce genre de vie, signe de l'union exclusive de l'Église-Épouse
avec son Seigneur, aimé par-dessus tout. En effet, la vie des moniales
cloîtrées, qui se consacrent essentiellement à la prière, à l'ascèse et
au progrès ardent dans la vie spirituelle, « n'est autre chose qu'un chemin
vers la Jérusalem céleste et une anticipation de l'Église eschatologique
dans la possession et la contemplation de Dieu ». À la lumière de cette
vocation et de cette mission ecclésiales, la clôture répond à l'exigence,
reconnue comme prioritaire, de demeurer avec le Seigneur. Choisissant
un espace réduit comme lieu de vie, les cloîtrées participent à l'anéantissement
du Christ, dans une pauvreté radicale qui s'exprime par le renoncement
non seulement aux choses matérielles, mais aussi à l'« espace », aux contacts
et à de nombreux biens de la création. Ce mode spécifique de donner son
« corps » les introduit de manière plus sensible dans le mystère eucharistique.
Les cloîtrées s'offrent avec Jésus pour le salut du monde. En plus de
la dimension de sacrifice et d'expiation, leur offrande prend aussi le
sens d'une action de grâce au Père, dans la participation à l'action de
grâce du Fils bien-aimé.
Enracinée dans un tel dynamisme spirituel, la clôture n'est pas seulement
un moyen ascétique de valeur incomparable, mais aussi une manière de
vivre la Pâque du Christ. D'expérience de « mort », elle devient surabondance
de vie, et elle apparaît comme une annonce joyeuse et une anticipation
prophétique de la possibilité offerte à toute personne et à l'humanité
entière de vivre uniquement pour Dieu, en Jésus Christ (cf. Rm 6,11).
La clôture évoque donc cette cellule du cœur dans laquelle chacun
est appelé à vivre l'union avec le Seigneur. Accueillie comme un don et
choisie comme une libre réponse d'amour, elle est le lieu de la communion
spirituelle avec Dieu et avec les frères et les sœurs, où la restriction
de l'espace et des contacts favorise l'intériorisation des valeurs évangéliques
(cf. Jn 13,34; Mt 5,3.8).
Les communautés cloîtrées, placées
comme une ville sur la montagne et comme une lampe sur le lampadaire (cf.
Mt 5,14-15), même dans la simplicité de leur vie, évoquent de
manière visible le but vers lequel chemine l'ensemble de la communauté
ecclésiale qui, « pleine d'ardeur dans l'action et adonnée à la contemplation
», marche sur les routes de ce temps le regard fixé sur la récapitulation
future de toutes choses dans le Christ, lorsque l'Église « apparaîtra avec
son Époux dans la gloire (cf. Col 3,1-4) », et que le Christ « remettra
la royauté à Dieu le Père, après avoir détruit toute Principauté, Domination
et Puissance [...], afin que Dieu soit tout en tous » (1 Co 15,24.28).
Ma
reconnaissance va donc à ces Sœurs très chères que j'encourage à rester
fidèles à la vie cloîtrée selon leur charisme propre. Grâce à leur exemple,
ce genre de vie connaît encore de nombreuses vocations, attirées par la
radicalité d'une existence « sponsale » totalement consacrée à Dieu dans
la contemplation. Comme expression du pur amour qui vaut plus que toute
action, la vie contemplative possède une extraordinaire efficacité apostolique
et missionnaire.
Les Pères synodaux ont manifesté une grande estime pour
la valeur de la clôture, en même temps qu'ils prenaient en considération
les requêtes présentées ici ou là au sujet de sa discipline concrète. Les
indications du Synode sur cette question et, en particulier, le souhait
de donner une plus grande responsabilité aux Supérieures majeures en ce
qui concerne les dérogations à la clôture pour des causes graves et justes, feront
l'objet d'une réflexion méthodique, dans le sens du renouveau déjà accompli
depuis le Concile Vatican II. En ce sens, la clôture, selon ses différentes
formes et ses divers degrés — de la clôture papale et constitutionnelle
à la clôture monastique —, correspondra mieux à la diversité des Instituts
contemplatifs et des traditions des monastères.
Comme le Synode l'a lui-même
souligné, il convient en outre de favoriser les Associations et les Fédérations
entre les monastères, déjà recommandées par Pie XII et par le deuxième
Concile œcuménique du Vatican, surtout là où il n'existe pas d'autres formes
efficaces de coordination et d'aide, afin de préserver et de promouvoir
les valeurs de la vie contemplative. Restant toujours sauve l'autonomie
légitime des monastères, ces organisations peuvent en effet offrir un soutien
réel pour résoudre convenablement des problèmes communs, tels que le renouveau
approprié, la formation initiale et permanente, le soutien économique mutuel,
et aussi la réorganisation des monastères eux-mêmes.
Les religieux frères
60. Selon la doctrine traditionnelle de l'Église, de par sa nature, la vie
consacrée n'est ni laïque ni cléricale et, de ce fait, la « consécration
laïque », masculine ou féminine, constitue en soi un état complet de la
profession des conseils évangéliques. Elle a donc pour la personne comme
pour l'Église, une valeur spécifique, indépendante du ministère sacré.
Dans la ligne de l'enseignement du Concile Vatican II, le Synode a manifesté
une grande estime pour cette forme de vie consacrée dans laquelle les religieux
frères exercent, à l'intérieur et hors de la communauté, des services précieux
et variés, participant ainsi à la mission de proclamer l'Évangile et d'en
témoigner par la charité dans la vie de tous les jours. En effet, certains
de ces services peuvent être considérés comme de vrais ministères ecclésiaux,
que l'autorité légitime leur confie. Cela exige une formation appropriée
et intégrale: une formation humaine, spirituelle, théologique, pastorale
et professionnelle.
Selon la terminologie en vigueur, les Instituts qui,
en vertu de l'intention du fondateur et d'une tradition légitime, ont un
caractère et une finalité qui ne comportent pas l'exercice de l'Ordre sacré,
sont appelés « Instituts laïques ». Cependant, au cours du Synode, on a
fait ressortir le fait que cette terminologie n'exprime pas de manière
appropriée le caractère particulier de la vocation des membres de ces Instituts
religieux. En effet, tout en exerçant les nombreuses activités qu'ils ont
aussi en commun avec les fidèles laïques, les religieux le font en fonction
de leur identité de consacrés et ils expriment ainsi un esprit de don total
au Christ et à l'Église, selon leur charisme spécifique.
Pour cette raison,
de manière à éviter toute ambiguïté et toute confusion avec le caractère
séculier des fidèles laïques, les Pères synodaux ont voulu proposer le terme
d'Instituts religieux de Frères. La proposition est significative,
surtout si l'on considère que le terme de frère évoque aussi un riche contenu
spirituel. « Ces religieux sont appelés à être des frères du Christ, profondément
unis à Lui, "l'aîné d'une multitude de frères" (Rm 8,29);
frères entre eux, dans l'amour mutuel et dans la coopération au même service
pour le bien dans l'Église; frères de chaque homme par le témoignage de
la charité du Christ envers tous, spécialement envers les plus petits et
les plus nécessiteux; frères pour une plus grande fraternité dans l'Église
». Vivant de manière spéciale cet aspect commun à la vie chrétienne et à
la vie consacrée, les « religieux frères » rappellent efficacement aux
religieux prêtres eux-mêmes la dimension fondamentale de la fraternité
dans le Christ, qu'ils ont à vivre entre eux et avec tout homme et toute
femme, et ils proclament à tous la parole du Seigneur: « Tous, vous êtes
des frères » (Mt 23,8).
Dans ces Instituts religieux de Frères, rien
n'interdit, lorsque le Chapitre général en a décidé ainsi, que certains
membres reçoivent les Ordres sacrés pour le service sacerdotal de la communauté
religieuse. Cependant, le Concile Vatican II ne donne aucun encouragement
explicite dans ce sens, précisément parce qu'il désire que les Instituts de
Frères demeurent fidèles à leur vocation et à leur mission. Cela vaut aussi pour
l'accès à la charge de Supérieur, puisque celle-ci reflète de manière spéciale
la nature de l'Institut lui-même.
La vocation des frères dans les Instituts qui sont dits « cléricaux » est
différente; car, selon le projet de leur fondateur ou en vertu d'une tradition
légitime, ces Instituts prévoient l'exercice de l'Ordre sacré, ils sont
gouvernés par des clercs et ils sont reconnus comme tels par l'autorité de
l'Église. Dans ces Instituts, le ministère sacré est constitutif du charisme
lui-même et il en détermine la nature, la fin et l'esprit. La présence des
frères constitue une participation différenciée à la mission de l'Institut, avec
des services assurés à l'intérieur de la communauté ou dans des tâches
apostoliques, en collaboration avec ceux qui exercent le ministère sacerdotal.
Instituts mixtes
61. Certains Instituts religieux qui, dans le projet initial du fondateur,
se présentaient comme des fraternités dans lesquelles tous les membres,
prêtres et non-prêtres, étaient considérés comme égaux, ont évolué, à l'épreuve
du temps, vers une forme différente. Il convient que ces Instituts, appelés
« mixtes », examinent, à partir de l'approfondissement de leur charisme
fondateur propre, l'opportunité et la possibilité de revenir à l'inspiration
des origines.
Les Pères synodaux ont exprimé le vœu que dans ces Instituts soit reconnue
à tous les religieux la parité des droits et des obligations, excepté ceux
qui découlent de l'Ordre sacré. Pour examiner et résoudre les problèmes
con- cernant cette question, une commission spéciale a été instituée, dont
il convient d'attendre les conclusions pour opérer les choix opportuns,
selon ce qui sera légitimement déterminé.
Nouvelles formes de vie évangélique
62. L'Esprit, qui, en d'autres temps, a suscité de nombreuses formes
de vie consacrée, ne cesse pas d'assister l'Église, soit en stimulant dans
les Instituts déjà existants l'engagement à se renouveler dans la fidélité
au charisme des origines, soit en prodiguant de nouveaux charismes à des
hommes et à des femmes de notre temps, pour qu'ils fassent naître des institutions
répondant aux défis d'aujourd'hui. Ce que l'on appelle les nouvelles
fondations, aux caractéristiques dans une certaine mesure originales
par rapport aux caractéristiques traditionnelles, sont un signe de cette
intervention divine.
L'originalité des communautés nouvelles consiste souvent dans le fait
qu'il s'agit de groupes d'hommes et de femmes, de clercs et de laïcs, de
personnes mariées et célibataires, qui suivent un mode de vie particulier,
inspiré parfois par l'une ou l'autre des formes traditionnelles ou bien
adapté en fonction des exigences de la société actuelle. Leur engagement
de vie évangélique s'exprime aussi sous des formes différentes, tandis
que se manifeste, comme orientation générale, une aspiration intense à
la vie communautaire, à la pauvreté et à la prière. Des clercs et des laïcs
participent au gouvernement suivant leurs compétences. Les visées apostoliques
s'ouvrent aux nécessités de la nouvelle évangélisation.
Si, d'une part,
il faut se réjouir de l'action de l'Esprit, il est nécessaire, d'autre
part, de procéder au discernement des charismes. Pour que l'on puisse
parler de vie consacrée, le principe fondamental est que les traits spécifiques
des nouvelles communautés et formes de vie apparaissent fondés sur les
éléments théologiques et canoniques essentiels, qui sont le propre de la
vie consacrée. Ce discernement est nécessaire tant au niveau local qu'au
niveau universel, en vue d'une obéissance commune à l'unique Esprit. Dans
chaque diocèse, l'Évêque examinera l'orthodoxie et le témoignage de vie
des fondateurs et des fondatrices de ces communautés, leur spiritualité,
la sensibilité ecclésiale dans la réalisation de leur mission, les méthodes
de formation et les modes d'entrée dans la communauté; il évaluera avec
sagesse les faiblesses éventuelles, en attendant avec patience la preuve
des fruits (cf. Mt 7,16), pour pouvoir reconnaître l'authenticité
du charisme. De manière particulière, il lui est demandé d'établir, à la
lumière de critères clairs, l'idonéité de ceux qui, dans ces communautés,
demandent à accéder aux Ordres sacrés.
En vertu du même principe de discernement,
on ne peut faire entrer dans la catégorie spécifique de la vie consacrée
les formes d'engagement, cependant louables, que des couples chrétiens
prennent dans certaines associations ou mouvements ecclésiaux, lorsque,
dans l'intention de porter à la perfection de la charité leur amour déjà
en quelque sorte « consacré » dans le sacrement du mariage, ils confirment
par un vœu le devoir de la chasteté propre à la vie conjugale et, sans
négliger leurs devoirs envers leurs enfants, ils professent la pauvreté
et l'obéissance. Par cette précision nécessaire sur la nature de ces expériences,
on n'entend pas sous-estimer ce chemin de sanctification particulier, auquel
n'est certes pas étrangère l'action de l'Esprit, infiniment riche de dons
et d'inspirations.
Face à une telle profusion de dons et d'élans novateurs,
il semble opportun de créer une Commission pour les questions concernant
les nouvelles formes de vie consacrée, afin d'établir des critères
d'authenticité qui soient utiles au discernement et aux décisions. Entre
autres tâches, cette commission devra voir, à la lumière de l'expérience
de ces dernières décennies, quelles formes nouvelles de consécration l'autorité
ecclésiastique peut reconnaître officiellement, avec prudence pastorale
et pour le bien commun, et proposer aux fidèles qui aspirent à une vie
chrétienne plus parfaite.
Ces nouvelles associations de vie évangélique
ne remplacent pas les institutions antérieures, qui continuent à
occuper la place éminente que la tradition leur a assignée. Les formes
nouvelles sont elles aussi un don de l'Esprit, pour que l'Église suive
son Seigneur dans un élan permanent de générosité, attentive aux appels
de Dieu qui s'expriment à travers les signes des temps. Ainsi, l'Église
se présente au monde, diversifiée dans ses formes de sainteté et de services,
« signe et instrument de l'union intime avec Dieu et de l'unité de tout
le genre humain ». Les Instituts anciens, dont beaucoup sont passés par
le crible d'épreuves très dures, supportées avec courage au long des siècles,
peuvent s'enrichir grâce au dialogue et à l'échange de dons avec les fondations
qui naissent en notre temps.
Ainsi, la vigueur des diverses institutions de vie consacrée, des plus
anciennes aux plus récentes, de même que le dynamisme des communautés nouvelles,
entretiendront la fidélité à l'Esprit Saint, qui est principe de communion
et de nouveauté permanente de vie.
III. REGARD VERS L'AVENIR
Difficultés et perspectives
63. Dans plusieurs régions du monde, les changements actuels de la société
et la diminution du nombre des vocations pèsent sur la vie consacrée. Les
œuvres apostoliques de nombreux Instituts et leur présence elle-même dans
certaines Églises locales sont mises en danger. Comme cela s'est produit
en d'autres périodes de l'histoire, des Instituts courent même le risque
de disparaître. L'Église universelle leur est extrêmement reconnaissante
d'avoir tant contribué à sa construction, par le témoignage et par le service. Leur
affaiblissement actuel ne supprime pas les mérites et les fruits obtenus
grâce à leurs efforts.
D'autres Instituts rencontrent plutôt le problème de la réorganisation
des œuvres. Cette tâche, difficile et souvent douloureuse, exige recherche
et discernement à la lumière de certains critères. Il convient, par exemple,
de sauvegarder le sens du charisme propre, de promouvoir la vie fraternelle,
d'être attentif aux besoins de l'Église universelle et particulière, de
s'occuper de ce que le monde néglige, de répondre généreusement et avec
audace, même par des actions nécessairement limitées, aux nouvelles formes
de pauvreté, surtout dans les lieux les plus reculés.
Les différentes difficultés,
résultant de la réduction du personnel et de la diminution des initiatives,
ne doivent en aucune manière faire perdre confiance dans la force évangélique
de la vie consacrée, qui sera toujours d'actualité et agissante dans
l'Église. Si aucun des Instituts ne peut prétendre à la pérennité, la vie
consacrée n'en continuera pas moins à nourrir parmi les fidèles la réponse
de l'amour envers Dieu et envers les frères. Pour cela, il est nécessaire
de distinguer entre le destin historique d'un Institut déterminé
ou d'une forme de vie consacrée et la mission ecclésiale de la vie
consacrée comme telle. Le premier peut se transformer à cause des changements
dus aux circonstances, la seconde est appelée à durer.
Cela est vrai pour
la vie consacrée de forme contemplative comme pour celle qui est vouée
aux œuvres d'apostolat. Dans son ensemble, sous l'action toujours nouvelle
de l'Esprit, elle doit toujours donner son témoignage éclairant de l'unité
indissoluble entre l'amour de Dieu et l'amour du prochain, comme mémoire
vivante de la fécondité, même humaine et sociale, de l'amour de Dieu. Les
nouvelles situations de pénurie doivent donc être abordées avec la sérénité
de ceux qui savent qu'il est demandé à chacun plus l'engagement de la
fidélité que la réussite. On doit absolument éviter le véritable échec
de la vie consacrée, qui ne vient pas de la baisse numérique, mais de la
perte de l'adhésion spirituelle au Seigneur, à la vocation propre et à
la mission. En persévérant fidèlement dans cette adhésion, on manifeste
au contraire, avec une grande clarté, même face au monde, une ferme confiance
dans le Seigneur de l'histoire, qui tient entre ses mains les temps et
la destinée des personnes, des institutions et des peuples, et donc aussi
la mise en œuvre de ses dons aux différentes époques. Les douloureuses
situations de crise poussent les personnes consacrées à proclamer avec
force la foi dans la Mort et la Résurrection du Christ, pour devenir des
signes visibles du passage de la mort à la vie.
Nouvel élan de la pastorale des vocations
64. La mission de la vie consacrée et la vitalité des Instituts dépendent,
certes, de la fidélité active avec laquelle les consacrés répondent à leur
vocation, mais leur avenir est lié au fait que d'autres hommes et d'autres
femmes accueillent généreusement l'appel du Seigneur. Le problème des
vocations est un véritable défi, lancé directement aux Instituts, mais
qui implique toute l'Église. D'importantes forces spirituelles et matérielles
sont mises en œuvre dans la pastorale des vocations, mais les résultats
ne sont pas toujours à la hauteur des attentes et des efforts. Malgré une
augmentation dans les jeunes Églises et dans celles qui ont subi des persécutions
de la part de régimes totalitaires, les vocations à la vie consacrée se
font parfois rares dans les pays traditionnellement riches en vocations
notamment missionnaires.
Cette situation difficile met à l'épreuve les personnes consacrées qui
s'interrogent parfois: peut-être avons-nous perdu la capacité d'attirer
de nouvelles vocations? Il faut avoir foi dans le Seigneur Jésus, qui continue
à appeler à sa suite, et se confier à l'Esprit Saint, auteur et inspirateur
des charismes de la vie consacrée. Heureux de voir l'action de l'Esprit,
qui rajeunit l'Épouse du Christ, en faisant s'épanouir la vie consacrée
dans de nombreux pays, nous devons adresser une prière instante au Maître
de la moisson, pour qu'il envoie des ouvriers dans son Église, afin de
faire face aux urgences de la nouvelle évangélisation (cf. Mt 9,37-38).
Hormis la promotion de la prière pour les vocations, il est urgent d'encourager
fortement, par une annonce explicite et par une catéchèse adaptée, ceux
qui sont appelés à la vie consacrée pour qu'ils donnent une réponse libre,
mais prompte et généreuse, qui rend opérante la grâce de la vocation.
L'invitation
de Jésus: « Venez et voyez » (Jn 1,39) demeure encore aujourd'hui
la règle d'or de la pastorale des vocations. Celle-ci tend à montrer,
à l'exemple des fondateurs et des fondatrices, l'attrait de la personne
du Seigneur Jésus et la beauté du don total de soi pour la cause de
l'Évangile. La première tâche de tous les consacrés et de toutes les consacrées
consiste donc à proposer courageusement, par la parole et par l'exemple,
l'idéal de la sequela Christi, en affermissant ensuite la réponse
aux motions de l'Esprit dans le cœur des personnes appelées.
Après l'enthousiasme
de la première rencontre avec le Christ, il faudra évidemment l'effort
patient de la réponse quotidienne, qui fait de la vocation une histoire
d'amitié avec le Seigneur. À cette fin, la pastorale des vocations aura
recours à des aides appropriées, comme la direction spirituelle,
pour nourrir cette réponse d'amour personnel envers le Seigneur, condition
essentielle pour devenir disciple et apôtre de son Royaume. Cela étant,
si la multiplication des vocations dans différentes parties du monde autorise
l'optimisme et l'espérance, leur raréfaction dans d'autres régions ne doit
pas conduire au découragement, ni à la tentation d'un recrutement facile
et imprudent. Il est nécessaire que la mission de promouvoir les vocations
soit accomplie de manière à apparaître toujours plus comme un engagement
commun de toute l'Église.
Cette mission exige donc l'active collaboration
de pasteurs, de religieux, de familles et d'éducateurs, car elle correspond
à un service qui fait partie intégrante de la pastorale d'ensemble de chaque
Église particulière. On souhaite qu'il y ait dans chaque diocèse ce service
commun, qui coordonne et décuple les forces, sans toutefois compromettre
l'activité de chaque Institut en ce qui concerne les vocations, et même qui la
favorise.
Cette collaboration active de tout le peuple de Dieu,
soutenue par la Providence, ne pourra qu'attirer l'abondance des dons divins. La
solidarité chrétienne doit permettre de satisfaire les besoins de la formation
pour les vocations dans les pays économiquement les plus pauvres. La promotion
des vocations dans ces pays doit être faite par les différents Instituts en
pleine harmonie avec les Églises locales, avec comme point de départ une
insertion active et durable dans leur démarche pastorale. La manière la plus
authentique de contribuer à l'action de l'Esprit consistera à investir
généreusement les meilleures énergies pour les vocations, notamment par une
attention dévouée à la pastorale des jeunes.
La formation initiale
65. L'Assemblée synodale a accordé une attention particulière à la formation
de ceux qui désirent se consacrer au Seigneur, car elle a reconnu son
importance décisive. L'objectif central de la démarche de formation
est la préparation de la personne à la consécration totale d'elle-même
à Dieu dans la sequela Christi, au service de la mission. Répondre
« oui » à l'appel du Seigneur en s'engageant personnellement dans la maturation
progressive de sa vocation, cela relève de la responsabilité inaliénable
de ceux qui sont appelés, qui doivent ouvrir leur propre vie à l'action
de l'Esprit Saint; cela suppose de suivre généreusement l'itinéraire de
formation, en accueillant avec foi les médiations que proposent le Seigneur
et l'Église.
La formation devra, par conséquent, imprégner en profondeur
la personne elle-même, de sorte que tout son comportement, dans les moments
importants et dans les circonstances ordinaires de la vie, conduise à révéler
son appartenance totale et joyeuse à Dieu.
Du fait que la finalité de la
vie consacrée consiste à être configuré au Seigneur Jésus dans son oblation
totale de lui-même, c'est à cela surtout que doit tendre la formation.
Il s'agit d'un itinéraire qui permet de s'approprier progressivement les
sentiments du Christ envers son Père.
Si tel est le but de la vie consacrée,
la démarche qui y prépare devra avoir et montrer un caractère de totalité:
elle devra être une formation de tout l'être, dans les différentes composantes
de sa personnalité, dans les comportements comme dans les intentions. Parce
qu'elle tend précisément à la transformation de toute la personne, il est
clair que la tâche de la formation n'est jamais achevée. En effet, il
convient d'offrir sans cesse aux personnes consacrées des occasions d'affermir
leur adhésion au charisme et à la mission de leur Institut.
Pour être complète, la formation englobera tous les domaines
de la vie chrétienne et de la vie consacrée. On doit par conséquent prévoir une
préparation humaine, culturelle, spirituelle et pastorale, en prenant soin de
favoriser l'intégration harmonieuse des différents aspects. À la formation
initiale, comprise comme une évolution progressive qui passe par toutes les
étapes de la maturation personnelle — de la maturation psychologique et
spirituelle à la maturation théologique et pastorale —, on doit ménager un laps
de temps suffisamment long qui, dans le cas des vocations au sacerdoce, puisse
coïncider et s'harmoniser avec un programme d'études spécifique, intégré dans un
parcours de formation plus large.
La tâche des formateurs et des formatrices
66. Par le don incessant du Christ et de l'Esprit, Dieu le Père est
le formateur par excellence de ceux qui se consacrent à Lui. Mais, dans
un tel processus, il se sert de la médiation humaine et place aux côtés
de ceux qu'il appelle quelques frères et sœurs aînés. La formation est
ainsi la participation à l'action du Père qui, par l'Esprit, développe
dans le cœur des jeunes, garçons et filles, les sentiments du Fils. Les
formateurs et les formatrices doivent donc être des personnes confirmées
sur le chemin de la recherche de Dieu, pour être en mesure d'accompagner
aussi d'autres personnes dans cet itinéraire. Attentifs à l'action de la
grâce, ils sauront signaler les obstacles les moins évidents, mais surtout,
ils montreront la beauté de la sequela Christi et la valeur du charisme
par lequel elle se réalise. Les connaissances de la sagesse spirituelle
seront associées à celles qu'offrent les moyens humains et qui aideront
au discernement de la vocation et à la formation de l'homme nouveau, pour
qu'il devienne vraiment libre. L'entretien personnel est un moyen fondamental
de formation auquel il convient de recourir avec régularité et avec une
certaine fréquence, car il s'agit d'une pratique efficace, confirmée et
irremplaçable.
Devant des tâches aussi délicates, il apparaît vraiment important de
préparer des formateurs qualifiés qui veilleront à accomplir leur service
dans une grande harmonie avec la démarche de toute l'Église. Il sera opportun
de créer des institutions appropriées pour la formation des formateurs,
autant que faire se peut en des lieux où il sera possible de rester en
contact avec la culture dans laquelle les formateurs exerceront ensuite
leur service pastoral. Dans cette tâche de formation, les Instituts déjà
bien établis apporteront leur aide aux Instituts de fondation plus récente,
grâce à la contribution de certains des meilleurs de leurs membres.
Une formation communautaire et apostolique
67. Puisque la formation doit être aussi communautaire, la communauté
est, pour les Instituts de vie religieuse et les Sociétés de vie apostolique,
son lieu privilégié. Elle permet l'initiation à l'effort et à la joie de
la vie commune. Dans la vie fraternelle, chacun apprend à vivre avec ceux
que Dieu a placés à ses côtés, acceptant leurs qualités en même temps que
leurs différences et leurs limites. En particulier, il apprend à partager
les dons reçus pour l'édification de tous, car « à chacun la manifestation
de l'Esprit est donnée en vue du bien commun » (1 Co 12,7). En même
temps, la vie communautaire doit, dès le commencement de la formation,
faire apparaître la dimension missionnaire intrinsèque de la consécration.
Pour cela, dans les Instituts de vie consacrée, pendant la période initiale
de la formation, il sera utile de procéder à des expériences concrètes
et accompagnées avec prudence par le formateur ou la formatrice, afin de
développer les dispositions apostoliques, les capacités d'adaptation et
l'esprit d'initiative, en relation avec la culture environnante.
S'il est important que la personne consacrée se forme progressivement
une conscience critique selon l'Évangile à l'égard des valeurs et des contre-valeurs
de sa propre culture et de celles qu'elle rencontrera dans son futur champ
d'activité, elle doit aussi s'exercer à l'art difficile de construire l'unité
de sa vie, ainsi que de lier étroitement la charité envers Dieu et celle
envers ses frères et ses sœurs, en saisissant que la prière est l'âme de
l'apostolat, mais que l'apostolat vivifie et stimule la prière.
Nécessité d'une ratio complète et mise à jour
68. Dans les Instituts féminins comme pour les religieux frères des
Instituts masculins, il est recommandé de prévoir une période réservée
à la formation, qui durera jusqu'à la profession perpétuelle. Cela vaut
aussi, en substance, pour les communautés cloîtrées, qui auront soin d'élaborer
un programme approprié, afin de donner une formation authentique à la vie
contemplative et à sa mission particulière dans l'Église.
Les Pères synodaux ont chaleureusement invité tous les
Instituts de vie consacrée et les Sociétés de vie apostolique à élaborer dès que
possible une ratio institutionis, c'est-à-dire un projet de formation
inspiré du charisme fondateur, qui présente de manière claire et dynamique
le chemin à suivre pour assimiler pleinement la spiritualité de l'Institut.
La ratio répond aujourd'hui à une véritable urgence: d'un côté, elle
montre comment transmettre l'esprit de l'Institut, pour qu'il soit vécu
authentiquement par les nouvelles générations, dans la diversité des cultures et
des situations géographiques; d'un autre côté, elle expose aux personnes
consacrées les moyens de vivre cet esprit dans les différentes étapes de
l'existence, en progressant vers la pleine maturité de la foi au Christ.
S'il est donc vrai que le renouveau de la vie consacrée
dépend principalement de la formation, il est aussi vrai que cette dernière est,
à son tour, liée à la capacité de proposer une méthode, riche en sagesse
spirituelle et pédagogique, qui conduise progressivement ceux qui aspirent à se
consacrer à s'approprier les sentiments du Christ Seigneur. La formation est une
démarche vitale qui amène à se convertir au Verbe de Dieu jusque dans la
profondeur de l'être et, en même temps, à apprendre l'art de chercher les signes
de Dieu au milieu des réalités du monde. À une époque où la culture se détache
de plus en plus des valeurs religieuses, cette démarche de formation est
doublement importante: grâce à elle, la personne consacrée peut non seulement
continuer à « voir » Dieu avec les yeux de la foi, dans un monde qui ignore sa
présence, mais elle réussit aussi à en rendre la présence d'une certaine manière
« sensible », par un témoignage donné selon son charisme.
La formation permanente
69. Pour les Instituts de vie apostolique comme pour ceux de vie contemplative,
la formation permanente fait partie des exigences de la consécration religieuse.
Le processus de la formation, comme on l'a dit, ne se réduit pas à sa phase
initiale, puisque, à cause des limites humaines, la personne consacrée
ne pourra jamais considérer avoir achevé la gestation de cet être nouveau,
qui éprouve en lui-même, dans toutes les circonstances de la vie, les sentiments
mêmes du Christ. La formation initiale doit donc être affermie par
la formation permanente, prédisposant le sujet à se laisser former
tous les jours de sa vie.
En conséquence, il sera très important que chaque
Institut prévoie, dans le cadre de la ratio institutionis, la définition,
autant que possible précise et systématique, d'un projet de formation permanente,
dont le but primordial est de guider toutes les personnes consacrées au
moyen d'un programme continu tout au long de l'existence. Personne ne peut
se dispenser de rester attentif à sa croissance humaine et religieuse;
de même, personne ne peut présumer de lui-même et conduire sa propre vie
de manière autosuffisante. À aucune étape de la vie on ne peut se considérer
comme assez sûr de soi et fervent pour exclure la nécessité d'efforts déterminés
pour assurer sa persévérance dans la fidélité, de même qu'il n'existe pas
non plus d'âge où l'on puisse voir achevée la maturation de la personne.
Dans le dynamisme de la fidélité
70. Il y a une jeunesse de l'esprit qui demeure dans le temps: elle
est liée au fait que le sujet cherche et trouve, dans toutes les étapes
de sa vie, une tâche différente à accomplir, une manière spécifique d'être,
de servir et d'aimer.
Dans la vie consacrée, les premières années de
pleine insertion dans l'activité apostolique constituent une période
elle-même critique, marquée par le passage d'une vie guidée à une situation
de responsabilité entière dans le travail. Il sera important que
les personnes consacrées jeunes soient soutenues et accompagnées par un
frère ou une sœur qui les aide à vivre pleinement la jeunesse de leur amour
et de leur enthousiasme pour le Christ.
L'étape suivante peut présenter
le risque de l'habitude et la tentation qui en découle de la déception
à cause de la pauvreté des résultats. Il est alors nécessaire d'aider les
personnes consacrées d'âge moyen à relire, à la lumière de l'Évangile et
de l'inspiration de leur charisme, leur option première, en ne confondant
pas l'absolu du don de soi avec l'absolu du résultat. Cela permettra de
donner un élan nouveau et des motivations nouvelles au choix personnel.
C'est le temps de la recherche de l'essentiel.
Conjointement à la croissance
personnelle, l'étape de l'âge mûr peut comporter le danger d'un
certain individualisme, accompagné de la peur de ne pas être adapté
à son époque, ainsi que de phénomènes de raidissement, de fermeture et
de relâchement. La formation permanente a ici pour but d'aider non seulement
à retrouver une pratique spirituelle et apostolique plus ardente, mais
encore à découvrir la spécificité de cette étape de l'existence. En effet,
certains aspects de la personnalité étant purifiés, l'offrande de soi à
Dieu se fait plus pure et plus généreuse et elle rejaillit sur les frères
et les sœurs, plus paisible et plus discrète, et aussi plus transparente
et plus riche de grâce. C'est le don et l'expérience de la maternité et
de la paternité spirituels.
Avec le grand âge se posent des problèmes
nouveaux, qui doivent être abordés de manière préventive grâce à un programme
avisé de soutien spirituel. L'abandon progressif de l'activité et, dans
certains cas, la maladie et l'inaction forcée, constituent une expérience
qui peut devenir profondément éducatrice. Moment souvent douloureux, cette
étape offre cependant à la personne consacrée âgée la possibilité de se
laisser façonner par l'expérience pascale, par une configuration au Christ
crucifié, Lui qui accomplit en toutes choses la volonté du Père et qui
s'abandonne entre ses mains jusqu'à remettre son esprit. Cette configuration
est une manière nouvelle de vivre la consécration, qui n'est plus liée
à l'efficacité d'une responsabilité de gouvernement ou d'un travail apostolique.
Quand
vient ensuite le moment de s'unir à l'heure suprême de la passion du
Christ, la personne consacrée sait que le Père achève désormais en
elle ce mystérieux chemin de formation, commencé depuis longtemps. La mort
sera alors attendue et préparée comme l'acte suprême d'amour et de don
de soi.
Il convient d'ajouter que l'on peut connaître des situations critiques
à toutes les étapes de la vie en raison de circonstances extérieures —
changement de poste ou de service, difficultés dans le travail ou échec
apostolique, incompréhension ou mise à l'écart, etc. — ou de motifs plus
strictement personnels — maladies physiques ou psychiques, aridité spirituelle,
deuils, problèmes de relations inter-personnelles, fortes tentations, crises
de la foi et de l'identité, sentiment d'inutilité — ou d'autres encore.
Lorsqu'il lui devient plus difficile d'être fidèle, il faut offrir à la
personne le soutien d'une confiance plus grande et d'un amour plus fort,
au niveau personnel comme au niveau communautaire. Par-dessus tout, la
proximité affectueuse du Supérieur est alors nécessaire; l'aide expérimentée
d'un frère ou d'une sœur sera d'un grand réconfort; leur présence prévenante
et leur disponibilité pourront conduire à redécouvrir le sens de l'alliance
que Dieu a conclue le premier et qu'il n'entend pas renier. La personne
éprouvée parviendra ainsi à accepter la purification et le dépouillement
comme des voies privilégiées pour suivre le Christ crucifié. L'épreuve
elle-même apparaîtra comme un moyen providentiel de formation entre les
mains du Père, comme un combat non seulement psychologique, mené
par le moi dans sa relation avec lui-même et avec ses faiblesses, mais
aussi religieux, marqué chaque jour par la présence de Dieu et par
la puissance de la Croix.
Dimensions de la formation permanente
71. Si la personne à toutes les étapes de sa vie est le sujet de sa
formation, la finalité de la formation est l'être humain intégral, appelé
à chercher et à aimer Dieu « de tout son cœur, de toute son âme et de tout
son pouvoir » (Dt 6,5) et son prochain comme lui-même (cf. Lv
19,18; Mt 22,37-39). L'amour de Dieu et des frères est une force
dynamique, qui peut constamment être source d'inspiration sur le chemin
de la croissance et de la fidélité.
La vie dans l'Esprit est naturellement première. En elle, la
personne consacrée retrouve son identité et une sérénité profonde; elle
accroît son attention aux appels quotidiens de la Parole de Dieu et elle
se laisse guider par l'intuition originelle de son Institut. Sous l'action
de l'Esprit, les temps d'oraison, de silence et de solitude doivent être
préservés avec persévérance, en demandant avec insistance au Très-Haut
le don de la sagesse dans le labeur de chaque jour (cf. Sg 9,10). La
dimension humaine et fraternelle implique la connaissance de soi et
de ses propres limites, pour être stimulé et soutenu de manière appropriée
sur le chemin de la libération totale. Dans le contexte actuel, on accordera
une importance particulière à la liberté intérieure de la personne consacrée,
à l'intégration de son affectivité, à la capacité de communiquer avec tous,
spécialement dans sa propre communauté, à la sérénité de l'esprit, à la
compassion à l'égard de ceux qui souffrent, à l'amour pour la vérité et
à l'harmonisation progressive entre le dire et le faire.
La dimension
apostolique ouvre l'esprit et le cœur de la personne consacrée et la
dispose à un effort continuel dans l'activité, qui est le signe de l'amour
du Christ qui la presse (cf. 2 Co 5,14). Pratiquement, cela signifiera
la mise à jour des méthodes et des buts des activités apostoliques, dans
la fidélité à l'esprit et aux intentions du fondateur ou de la fondatrice
et aux traditions forgées ultérieurement, dans le milieu où l'on travaille,
en prenant en compte les conditions historiques et culturelles, universelles
ou locales, qui ont varié.
La dimension culturelle et professionnelle,
en s'appuyant sur une formation théologique solide qui rend apte au discernement,
nécessite une mise à jour continuelle et une attention particulière aux
différents domaines auxquels s'adresse chaque charisme. Il est donc nécessaire de garder l'esprit ouvert et le plus docile possible,
pour que le service soit conçu et réalisé selon les exigences du temps,
en tirant profit des moyens fournis par le progrès culturel.
Enfin, du
point de vue du charisme, les autres exigences se trouvent réunies,
comme en une synthèse qui demande un approfondissement continuel de la
consécration particulière dans ses différentes composantes, apostoliques,
mais aussi ascétiques et mystiques. Cela comporte pour tous les membres
une étude assidue de l'esprit de l'Institut d'appartenance, de son histoire
et de sa mission, pour mieux l'assimiler personnellement et en communauté.
CHAPITRE III
SERVITIUM CARITATIS
LA VIE CONSACRÉE,
MANIFESTATION DE L'AMOUR DE DIEU
DANS LE MONDE
Consacrés pour la mission
72. À l'image de Jésus, Fils bien-aimé « que le Père a consacré et envoyé
dans le monde » (Jn 10,36), ceux que Dieu appelle à sa suite sont
eux aussi consacrés et envoyés dans le monde pour imiter son exemple et
poursuivre sa mission. Cela s'applique à tous les disciples en général.
Toutefois, cela s'applique de manière particulière à ceux qui sont appelés
à suivre le Christ « de plus près », dans la forme spécifique de la vie
consacrée, et à faire de lui le « tout » de leur existence. Leur appel
comprend donc l'engagement à se donner totalement à la mission; de
plus, sous l'action de l'Esprit Saint, qui est à l'origine de toute vocation
et de tout charisme, la vie consacrée elle-même devient une mission, comme
l'a été la vie de Jésus tout entière. De ce point de vue aussi, la profession
des conseils évangéliques, qui rend la personne totalement libre pour la
cause de l'Évangile, est d'une importance manifeste. On doit donc affirmer
que la mission est essentielle pour tous les Instituts, non seulement
les Instituts de vie apostolique active, mais aussi les Instituts de vie
contemplative.
La mission, en effet, avant de se caractériser par les œuvres extérieures,
consiste à rendre présent au monde le Christ lui-même par le témoignage
personnel. Voilà le défi, voilà le but premier de la vie consacrée! Plus
on se laisse configurer au Christ, plus on le rend présent et agissant
dans le monde pour le salut des hommes.
On peut dire alors que la personne
consacrée est « en mission », en vertu de sa consécration même, dont elle
témoigne en fonction du projet de son Institut. Quand le charisme fondateur
prévoit des activités pastorales, il est évident que le témoignage de la
vie et les œuvres d'apostolat ou de promotion humaine sont également nécessaires:
en tout cela, le Christ est rendu présent, lui qui est à la fois consacré
à la gloire du Père et envoyé au monde pour le salut de ses frères et de
ses sœurs.
En outre, la vie religieuse prend part à la mission du Christ
par un autre élément qui lui est propre, la vie fraternelle en communauté
pour la mission. La vie religieuse sera donc d'autant plus apostolique
que le don de soi au Seigneur Jésus sera plus intérieur, la forme communautaire
d'existence plus fraternelle, l'engagement dans la mission spécifique de
l'Institut plus ardent.
Au service de Dieu et de l'homme
73. La vie consacrée reçoit la mission prophétique de rappeler et
de servir le dessein de Dieu sur les hommes, tel que l'annonce l'Écriture
et que la lecture attentive des signes de l'action providentielle de Dieu
dans l'histoire le fait apparaître. C'est le projet d'une humanité sauvée
et réconciliée (cf. Col 2,20-22). Pour bien accomplir ce service,
les personnes consacrées doivent avoir une profonde expérience de Dieu
et prendre conscience des défis de leur temps, en découvrant leur sens
théologique profond dans un discernement pratiqué avec l'aide de l'Esprit.
En effet, dans les événements de l'histoire se cache souvent l'appel de
Dieu à travailler selon ses desseins en s'intéressant de manière dynamique
et féconde aux questions de notre temps.
Comme le dit le Concile, le discernement
des signes des temps doit être mené à la lumière de l'Évangile, pour que
l'on puisse « répondre aux questions permanentes des hommes sur le sens
de la vie présente et de la vie future, et sur leurs relations réciproques
». Il est donc nécessaire d'ouvrir son âme aux suggestions intérieures de
l'Esprit, qui invite à saisir en profondeur les desseins de la Providence.
L'Esprit appelle la vie consacrée à élaborer de nouvelles réponses aux
problèmes nouveaux du monde d'aujourd'hui. Ce sont des appels de Dieu que
seules des âmes habituées à chercher en tout la volonté de Dieu savent
recevoir avec fidélité puis traduire avec courage par des choix qui s'accordent
avec le charisme originel et avec les exigences de la situation historique
concrète.
Face aux problèmes et aux urgences multiples qui semblent parfois
compromettre et même menacer la vie consacrée, ceux qui ont cette vocation
ne peuvent qu'éprouver la nécessité de s'engager à porter dans leur cœur
et dans leur prière les nombreux besoins du monde entier, tout en œuvrant
avec ardeur dans les domaines liés au charisme fondateur. À l'évidence,
leur zèle apostolique devra être guidé par le discernement surnaturel
qui sait distinguer ce qui vient de l'Esprit de ce qui lui est opposé (cf.
Ga 5,16-17.22; 1 Jn 4,6). Fidèle à la Règle et aux Constitutions,
ce discernement est fait dans la pleine communion avec l'Église.
Ainsi, la
vie consacrée ne se contentera pas de lire les signes des temps, mais elle
contribuera aussi à élaborer et à mettre en œuvre de nouveaux projets
d'évangélisation pour les situations actuelles. Tout cela se fera dans
la certitude de foi que l'Esprit sait donner les réponses appropriées aux
questions les plus délicates. À ce sujet, il sera bon de retrouver ce qu'ont
toujours enseigné les grands maîtres de l'action apostolique: il faut faire
confiance à Dieu comme si tout dépendait de lui et, en même temps, s'engager
avec générosité comme si tout dépendait de nous.
Collaboration ecclésiale et spiritualité apostolique
74. Tout doit être fait en communion et en dialogue avec les
autres composantes ecclésiales. Les défis de la mission sont si importants
qu'ils ne peuvent être relevés efficacement sans la collaboration de tous
les membres de l'Église, dans le discernement comme dans l'action. Il est
difficile pour les individus de détenir des réponses suffisantes; en revanche,
celles-ci peuvent jaillir de la confrontation et du dialogue. En particulier,
la communion active entre les différents charismes ne manquera pas d'assurer,
au-delà d'un enrichissement mutuel, une efficacité plus grande dans la
mission. L'expérience de ces dernières années confirme amplement que «
le dialogue est le nouveau nom de la charité », surtout de la charité vécue
dans l'Église; le dialogue aide à voir les problèmes dans leurs dimensions
réelles et il permet d'y faire face avec de meilleures chances de succès.
Par le fait même qu'elle cultive la valeur de la vie fraternelle, la vie
consacrée se présente comme une expérience privilégiée de dialogue. Elle
peut donc contribuer à créer un climat d'acceptation mutuelle, dans lequel
les différents sujets ecclésiaux, se sentant mis en valeur pour ce qu'ils
sont, se rejoignent avec plus de conviction dans la communion de l'Église,
elle-même tendue vers la grande mission universelle.
Les Instituts engagés dans les diverses formes de service apostolique
doivent enfin cultiver une solide spiritualité de l'action, en voyant
Dieu en toute chose et toute chose en Dieu. En effet, « on doit savoir
que, si une bonne manière d'ordonner sa vie demande que l'on passe de la
vie active à la vie contemplative, il sera toutefois la plupart du temps
utile que l'esprit retourne de la vie contemplative à la vie active, pour
que la flamme allumée dans l'intelligence par la contemplation donne toute
sa perfection dans l'action. Ainsi, la vie active doit nous conduire à
la vie contemplative et, dès lors, la vie contemplative, prenant appui
sur ce que nous avons perçu par l'intelligence, nous ramènera plus sûrement
à l'action ». Jésus nous a lui-même parfaitement montré comment on peut
unir la communion avec le Père et une vie active intense. Sans une constante
recherche de cette unité, le risque de l'effondrement intérieur, du désarroi,
du découragement est continuellement présent. L'union étroite entre contemplation
et action permettra, aujourd'hui comme hier, de faire face aux missions
les plus difficiles.
I. L'AMOUR JUSQU'AU BOUT
Aimer dans le cœur du Christ
75. « Ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu'au
bout. Au cours d'un repas, [...] il se lève de table [...] et il commença
à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge dont il
était ceint » (Jn 13,1-2.4-5).
Pendant le lavement des pieds, Jésus dévoile la profondeur de l'amour
de Dieu pour l'homme: en Lui, Dieu lui-même se met au service des hommes!
Il révèle en même temps le sens de la vie chrétienne et, à plus forte raison,
de la vie consacrée, qui est une vie d'amour oblatif, de service
concret et généreux. En se mettant à la suite du Fils de l'homme, qui «
n'est pas venu pour être servi, mais pour servir » (Mt 20,28), la
vie consacrée, du moins dans les meilleures périodes de sa longue histoire,
s'est caractérisée par ce « lavement des pieds », c'est-à-dire par le service
privilégié des plus pauvres et des plus démunis. Si, d'un côté, elle contemple
le mystère sublime du Verbe dans le sein du Père (cf. Jn 1,1), de
l'autre, elle suit ce même Verbe qui s'est fait chair (cf. Jn 1,14),
s'abaisse, s'humilie pour servir les hommes. Les personnes qui, aujourd'hui
encore, suivent le Christ dans la voie des conseils évangéliques veulent
aller là où il est allé et faire ce qu'il a fait.
Sans cesse, il appelle
à lui de nouveaux disciples, hommes et femmes, pour leur communiquer, grâce
à l'effusion de l'Esprit (cf. Rm 5,5), l'agapê divine, sa
façon d'aimer, et pour les pousser ainsi à servir les autres dans l'humble
don d'eux-mêmes, loin des calculs intéressés. Pierre qui, en extase devant
la lumière de la Transfiguration, s'écrie: « Seigneur, il est heureux que
nous soyons ici » (Mt 17,4), est invité à revenir sur les routes
du monde, pour continuer à servir le Royaume de Dieu: « Descends, Pierre!
Tu voulais te reposer sur la montagne; descends, proclame la Parole, interviens
à temps et à contre-temps, reproche, exhorte, encourage avec grande bonté
et par toute sorte d'enseignement. Travaille, prends de la peine, souffre
des tortures, pour posséder ce que signifient les vêtements blancs du Seigneur,
par la blancheur et par la beauté de ton action droite inspirée par la
charité ». S'il garde son regard fixé sur le visage du Seigneur, l'apôtre n'en
diminue pas pour autant son engagement en faveur de l'homme; au contraire, il le
renforce, en lui donnant une nouvelle capacité d'agir sur l'histoire, pour la
libérer de ce qui la corrompt.
La recherche de la beauté divine pousse les personnes
consacrées à se préoccuper de l'image divine, qui est déformée sur le visage de
leurs frères et de leurs sœurs, visages défigurés par la faim, visages déçus par
les promesses politiques, visages humiliés de qui voit mépriser sa culture,
visages épouvantés par la violence quotidienne et aveugle, visages tourmentés de
jeunes, visages de femmes blessées et humiliées, visages épuisés de migrants qui
n'ont pas été bien accueillis, visages de personnes âgées dépourvues des
conditions minimales nécessaires pour mener une vie décente. La vie consacrée
montre ainsi, par le langage des œuvres, que la charité divine est fondement et
stimulant de l'amour gratuit et diligent. Saint Vincent de Paul en était bien
convaincu, lorsqu'il donnait aux Filles de la Charité ce programme de vie: «
L'esprit de la Compagnie consiste à se donner à Dieu pour aimer Notre Seigneur
et le servir en la personne des pauvres corporellement et spirituellement, en
leurs maisons ou ailleurs, pour instruire les pauvres filles, les enfants, et
généralement tous ceux que la divine Providence vous envoie ». Parmi les
différents domaines où peut s'exercer la charité, celui qui manifeste au monde à
un titre spécial l'amour « jusqu'au bout » est certainement, en notre temps,
celui de l'annonce passionnée de Jésus Christ à ceux qui ne le connaissent pas
encore, à ceux qui l'ont oublié et, de manière préférentielle, aux pauvres.
Contribution spécifique de la vie consacrée à l'évangélisation
76. Il revient spécifiquement aux personnes consacrées de contribuer à l'évangélisation
avant tout par le témoignage d'une vie totalement donnée à Dieu et à leurs
frères, par l'imitation du Sauveur qui, par amour de l'homme, s'est fait
esclave. Dans l'œuvre du salut, en effet, tout vient de la participation
à l'agapê divine. Les personnes consacrées rendent visible, par
leur consécration et leur total don de soi, la présence amoureuse et salvifique
du Christ, le consacré du Père, envoyé en mission. En se laissant saisir
par lui (cf. Ph 3,12), elles se préparent à devenir, d'une certaine
manière, un prolongement de son humanité. La vie consacrée montre avec éloquence
que plus on vit dans le Christ, mieux on peut le servir dans les autres,
en se portant jusqu'aux avant-postes de la mission et en prenant les plus
grands risques.
La première évangélisation: annoncer le Christ aux nations
77. Quand on aime Dieu, le Père de tous, on ne peut qu'aimer ses semblables,
en qui l'on reconnaît des frères et des sœurs. C'est pourquoi, quand on
constate que beaucoup d'entre eux ne connaissent pas la pleine manifestation
de l'amour de Dieu dans le Christ, on ne peut rester indifférent. C'est
de là que, par obéissance au précepte du Christ, prend son essor l'élan
missionnaire ad gentes, que tout chrétien conscient partage avec
l'Église, missionnaire par nature. Cet élan est vécu surtout par les membres
des Instituts de vie contemplative et de vie active. Les personnes consacrées,
en effet, ont la mission de rendre présent, même parmi les non-chrétiens, le
Christ chaste, pauvre, obéissant, orant et missionnaire. Restant fermement
fidèles à leur charisme, en vertu de leur très intime consécration à Dieu, elles
ne peuvent que se sentir spécialement engagées à collaborer à l'activité
missionnaire de l'Église. L'ardente tension missionnaire qui caractérise
et exalte la vie consacrée est attestée chez d'innombrables saints: on
se rappelle le désir si souvent exprimé par Thérèse de Lisieux, « t'aimer
et te faire aimer », le souhait ardent de saint François-Xavier que « beaucoup,
réfléchissant aux comptes qu'ils devront rendre à notre Seigneur et à ce
qu'ils font des talents reçus de lui, s'emploient, par divers moyens et
exercices spirituels, à connaître la volonté de Dieu et à l'écouter au-dedans
d'eux-mêmes. Qu'ils s'y conforment plutôt que de suivre leurs propres inclinations,
et s'exclament: "Me voici, Seigneur, que voulez-vous faire de moi?
Envoyez-moi où vous voulez" ».
Présents en tout point de la terre
78. « L'amour du Christ nous presse » (2 Co 5,14): les membres
de chaque Institut devraient pouvoir le répéter avec l'Apôtre, parce que
la vie consacrée a pour mission de travailler en tout lieu de la terre
pour affermir et étendre le Règne du Christ, en portant partout l'annonce
de l'Évangile, même dans les régions les plus lointaines. De fait, l'histoire
missionnaire témoigne de la grande contribution donnée par eux à l'évangélisation
des peuples: des anciennes familles monastiques aux fondations les plus
récentes engagées de manière exclusive dans la mission ad gentes, des
Instituts de vie active aux Instituts contemplatifs, d'innombrables personnes
se sont dépensées pour cette « activité primordiale de l'Église, une activité
essentielle et jamais achevée », parce qu'elle s'adresse à la multitude
croissante de ceux qui ne connaissent pas le Christ.
Aujourd'hui encore, ce devoir continue à s'imposer avec urgence aux
Instituts de vie consacrée et aux Sociétés de vie apostolique; pour l'annonce
de l'Évangile du Christ, on attend d'eux le plus grand engagement possible.
Les Instituts qui naissent ou qui travaillent dans les jeunes Églises sont
invités à s'ouvrir à la mission parmi les non-chrétiens, à l'intérieur
et à l'extérieur de leur patrie. Malgré les difficultés compréhensibles
que peuvent traverser certains d'entre eux, il est bon de rappeler à tous
que, si « la foi s'affermit quand on la donne », la mission affermit la
vie consacrée, lui donne un nouvel enthousiasme et de nouvelles motivations,
sollicite sa fidélité. De son côté, l'activité missionnaire offre un vaste
champ où les différentes formes de vie consacrée ont leur place.
La mission
ad gentes offre des occasions privilégiées d'exercer une action
apostolique très intense aux femmes consacrées, aux religieux frères et aux
membres des Instituts séculiers. Ces derniers, par leur présence dans les divers
domaines propres à la vocation laïque, peuvent accomplir une œuvre précieuse
d'évangélisation des milieux, des structures et même des lois qui règlent la vie
en société. En outre, ils peuvent témoigner des valeurs évangéliques aux côtés
de personnes qui ne connaissent pas encore Jésus, apportant ainsi une
contribution spécifique à la mission.
Il faut le souligner, dans les pays où sont enracinées des
religions non chrétiennes, la présence de la vie consacrée a une énorme
importance, tant par les activités éducatives, caritatives et culturelles, que
par le signe de la vie contemplative. Dans les nouvelles Églises, on doit donc
encourager particulièrement la fondation de communautés qui se donnent à la
contemplation, puisque « la vie contemplative relève de la présence plénière de
l'Église ». Il est ensuite nécessaire de promouvoir par des moyens adaptés une
répartition équilibrée de la vie consacrée dans ses différentes formes pour
susciter un nouvel élan évangélisateur, soit par l'envoi de missionnaires hommes
ou femmes, soit par l'aide que les Instituts de vie consacrée doivent aux
diocèses les plus pauvres.
Annonce du Christ et inculturation
79. L'annonce du Christ « a, en permanence, la priorité dans la mission
de l'Église » et a pour but la conversion, c'est-à-dire l'adhésion pleine
et sincère au Christ et à son Évangile. Le processus de l'inculturation
et le dialogue inter- religieux entrent aussi dans le cadre de l'activité
missionnaire. Les personnes consacrées recevront de l'inculturation comme
un appel à une collaboration féconde avec la grâce dans la prise de contact
avec les diverses cultures. Cela suppose une sérieuse préparation personnelle,
des dons confirmés de discernement, une adhésion fidèle aux critères indispensables
d'orthodoxie doctrinale, d'authenticité et de communion ecclésiale. Soutenues
par le charisme de leurs fondateurs et fondatrices, de nombreuses personnes
consacrées ont su rejoindre les différentes cultures dans l'attitude de
Jésus qui « s'anéantit lui-même, prenant condition d'esclave » (Ph 2,7)
et, par un effort de dialogue patient et audacieux, elles ont établi des
contacts profitables avec les peuples les plus divers, annonçant à tous
le chemin du salut. Aujourd'hui encore, combien d'entre elles savent chercher
et trouver dans l'histoire des personnes et de peuples entiers des traces
de la présence de Dieu, qui amène toute l'humanité à discerner les signes
de sa volonté rédemptrice! Cette recherche se révèle profitable pour les
personnes consacrées elles-mêmes: en effet, les valeurs découvertes dans
les différentes civilisations peuvent les inciter à approfondir leur engagement
dans la contemplation et la prière, à pratiquer davantage le partage communautaire
et l'hospitalité, à cultiver avec plus d'empressement leur attention aux
personnes et le respect de la nature.
Pour parvenir à une authentique inculturation, il faut avoir un comportement
semblable à celui du Seigneur, qui s'est incarné et qui est venu au milieu
de nous avec amour et humilité. En ce sens, la vie consacrée rend les personnes
particulièrement aptes à faire face au labeur complexe de l'inculturation,
parce qu'elle les habitue à se détacher des réalités matérielles et même
de nombreux aspects de leur propre culture. En s'appliquant par de tels
comportements à étudier et à comprendre les cultures, les personnes consacrées
peuvent mieux discerner leurs valeurs authentiques et voir la façon de
les accueillir et de les perfectionner à l'aide de leur charisme propre. De
toute manière, il faut se garder de l'oublier, dans bien des cultures antiques,
l'expression religieuse est si profondément intégrée que la religion
représente souvent la dimension transcendante de la culture elle-même.
En ce cas, une véritable inculturation comporte nécessairement un dialogue
inter- religieux qui « ne s'oppose pas à la mission ad gentes »
et qui « ne dispense pas de l'évangélisation ».
L'inculturation de la vie consacrée
80. De son côté, porteuse par elle-même de valeurs évangéliques, la vie
consacrée peut, là où elle est vécue avec authenticité, contribuer de manière
originale à relever les défis de l'inculturation. En effet, comme elle
constitue un signe du primat de Dieu et du Royaume, elle se présente comme
une provocation qui, dans le dialogue, peut ébranler la conscience des
hommes. Si la vie consacrée garde la force prophétique qui lui est propre,
elle devient, à l'intérieur d'une culture, un ferment évangélique capable
de la purifier et de la faire évoluer. Voilà ce que montre l'histoire de
nombreux saints et saintes qui, à des époques différentes, ont su se plonger
dans leur temps sans être submergés, mais en montrant de nouveaux chemins
à leur génération. Un style de vie évangélique est une source d'inspiration
importante pour un nouveau modèle culturel. Que de fondateurs et de fondatrices,
accueillant certaines exigences de leur temps, mais avec toutes les limites
qu'ils leur reconnaissaient, leur ont donné une réponse qui est devenue
une proposition culturelle novatrice!
En effet, les communautés des Instituts religieux et des Sociétés de
vie apostolique peuvent offrir concrètement des propositions culturelles
significatives, quand elles témoignent du mode évangélique de vivre l'accueil
mutuel dans la diversité et d'exercer l'autorité, le partage de biens tant
matériels que spirituels, la dimension internationale, la collaboration
entre congrégations, l'écoute des hommes et des femmes de notre temps.
La façon de penser et d'agir de celui qui suit le Christ de plus près crée,
en effet, une véritable culture de référence, sert à mettre en lumière
ce qui n'est pas humain, témoigne que Dieu seul donne force et accomplissement
aux valeurs. À son tour, une authentique inculturation aidera les personnes
consacrées à vivre le radicalisme évangélique, selon le charisme de leur
Institut et le génie du peuple avec lequel elles entrent en contact. Ce
rapport fécond suscite des styles de vie et des méthodes pastorales qui
seront une richesse pour tout l'Institut, s'ils se révèlent conformes au
charisme de fondation et à l'action unifiante de l'Esprit Saint. À ce processus,
fait de discernement et d'audace, de dialogue et de provocation évangélique,
la garantie d'être sur la bonne voie est offerte par le Saint-Siège, à
qui il revient d'encourager l'évangélisation des cultures, ainsi que d'en
authentifier les développements et d'en approuver les résultats en vue
de l'inculturation: la tâche est « difficile et délicate, car elle met en
jeu la fidélité de l'Église à l'Évangile et à la Tradition apostolique
dans une évolution constante des cultures ».
La nouvelle évangélisation
81. Pour répondre efficacement aux grands défis lancés par l'histoire
contemporaine à la nouvelle évangélisation, il est avant tout nécessaire
que la vie consacrée se laisse continuellement interpeller par la Parole
révélée et par les signes des temps. Le souvenir des grands évangélisateurs
et des grandes évangélisatrices, qui furent d'abord de grands évangélisés,
montre que, pour s'adresser au monde d'aujourd'hui, il faut des personnes
données avec amour au Seigneur et à son Évangile. « Par leur vocation spécifique,
les personnes consacrées sont appelées à faire naître l'unité entre l'auto-évangélisation
et le témoignage, entre le renouveau intérieur et le renouveau apostolique,
entre l'être et l'agir, faisant apparaître que le dynamisme vient toujours
du premier élément du binôme ».
La nouvelle évangélisation, comme celle
de toujours, ne sera efficace que si elle sait proclamer sur les toits
ce qui a d'abord été vécu dans l'intimité avec le Seigneur. Elle a besoin
de solides personnalités, animées de la ferveur des saints. La nouvelle
évangélisation exige des personnes consacrées une pleine conscience
du sens théologique des défis de notre temps. Ces défis doivent être
analysés attentivement et dans un discernement commun, en vue du renouveau de la
mission. Il faut avoir le courage d'annoncer le Seigneur Jésus et, en même
temps, faire confiance à l'action de la Providence, qui agit dans le monde et
qui « dispose tout pour le bien de l'Église, même les événements contraires».
Parmi les éléments importants qui permettent une insertion
fructueuse des Instituts dans le processus de la nouvelle évangélisation, il y a
la fidélité au charisme fondateur, la communion avec ceux qui, dans l'Église,
sont engagés au service de la même cause, spécialement les Pasteurs, et la
coopération de tous les hommes de bonne volonté. Cela exige un sérieux
discernement des appels adressés par l'Esprit à chaque Institut, dans les
régions où d'importants progrès ne sont pas prévisibles dans l'immédiat comme
dans celles où s'annonce une renaissance réconfortante. En tout lieu et en toute
situation, que les personnes consacrées annoncent le Seigneur Jésus avec ardeur,
prêtes à répondre avec la sagesse de l'Évangile aux questions que leur posent
aujourd'hui l'inquiétude du cœur humain et l'urgence de ses nécessités!
La prédilection pour les pauvres et la promotion de la justice
82. Au début de son ministère, dans la synagogue de Nazareth, Jésus
proclame que l'Esprit l'a consacré pour porter aux pauvres un message de
joie, pour annoncer aux prisonniers la délivrance, rendre la vue aux aveugles,
libérer les opprimés et prêcher une année de grâce du Seigneur (cf. Lc
4,16-19). L'Église, qui fait sienne la mission du Seigneur, annonce
l'Évangile à tout homme et à toute femme, car elle s'engage en vue de leur
salut intégral. Mais, avec une attention spéciale, une véritable « option
préférentielle », elle se tourne vers ceux qui se trouvent dans une
situation de plus grande faiblesse, et donc de plus grand besoin. Les
« pauvres », dans les multiples dimensions de la pauvreté, ce sont les
opprimés, les marginaux, les personnes âgées, les malades, les petits,
tous ceux qui sont considérés et traités comme les « derniers » dans la
société.
L'option pour les pauvres se situe dans la logique même de l'amour vécu
selon le Christ. Tous les disciples du Christ doivent donc la faire, mais
ceux qui veulent suivre le Seigneur de plus près, en imitant son comportement,
ne peuvent que se sentir concernés par elle de manière toute particulière.
La sincérité de leur réponse à l'amour du Christ les conduit à vivre en
pauvres et à embrasser la cause des pauvres. Cela comprend pour chaque
Institut, selon son charisme spécifique, l'adoption d'un style de vie,
tant personnel que communautaire, humble et austère.
Fortes de ce témoignage vécu, les personnes consacrées pourront, de
manière conforme à leur choix de vie et en restant libres à l'égard des
idéologies politiques, dénoncer les injustices perpétrées contre bien des
fils et des filles de Dieu et s'engager pour la promotion de la justice
dans le champ social où elles travaillent. De cette façon, même dans les
situations actuelles, on verra se renouveler, par le témoignage d'innombrables
personnes consacrées, le don de soi des fondateurs et des fondatrices qui
offrirent leur vie pour servir le Seigneur présent dans les pauvres. En
effet, « ici-bas, le Christ est pauvre dans la personne de ses pauvres
[...]. Dieu, il est riche, homme, il est pauvre. De fait, le même homme
déjà riche est monté au ciel et il est assis à la droite du Père. Mais,
en même temps, il reste ici-bas le pauvre qui a faim, qui a soif, qui est
nu ».
L'Évangile devient opérant par la charité, qui est la gloire de l'Église
et le signe de sa fidélité au Seigneur. C'est ce que montre toute l'histoire
de la vie consacrée, que l'on peut considérer comme une exégèse vivante
de la parole de Jésus: « Dans la mesure où vous l'avez fait à l'un de ces
petits qui sont mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait » (Mt 25,40).
De nombreux Instituts, surtout à l'époque moderne, sont nés précisément
pour répondre à tel ou tel besoin des pauvres. Et même lorsque cette finalité
n'a pas été déterminante, l'attention et l'intérêt portés aux plus démunis
et exprimés par la prière, l'accueil et l'hospitalité, ont toujours été
naturellement présents dans les différentes formes de vie consacrée, y
compris la vie contemplative. Comment pourrait-il en être autrement, dès
lors que le Christ contemplé dans la prière est Celui-là même qui vit et
souffre dans les pauvres? Dans ce sens, l'histoire de la vie consacrée
est riche d'exemples merveilleux et parfois géniaux. Saint Paulin de Nole, qui
avait distribué ses biens aux pauvres pour se consacrer pleinement à Dieu, fit
construire les cellules de son monastère au-dessus d'un hospice destiné
précisément aux indigents. Il se réjouissait à la pensée de cet « échange de
dons » singulier: les pauvres, assistés par lui, affermissaient par leur prière
les « fondations » mêmes de sa maison, tout entière vouée à la louange de Dieu.
Saint Vincent de Paul, pour sa part, aimait dire que, lorsqu'on est contraint
d'interrompre la prière pour assister un pauvre dans le besoin, en réalité, on
ne l'interrompt pas, parce que c'est « quitter Dieu pour Dieu ».
Pour la vie consacrée, le service des pauvres est un acte
d'évangélisation et, en même temps, il scelle la fidélité à l'Évangile et invite
à la conversion permanente, puisque — comme le dit saint Grégoire le Grand — «
la charité s'élance merveilleusement vers les hauteurs quand elle se laisse
miséricordieusement attirer en bas vers les misères du prochain; et plus elle
descend avec amour vers les faiblesses, plus elle reprend avec vigueur sa course
vers les sommets ».
Le soin des malades
83. En suivant une glorieuse tradition, un grand nombre de personnes
consacrées, surtout des femmes, exercent leur apostolat dans les milieux
sanitaires, selon le charisme de leur Institut. Au cours des siècles, nombreuses
ont été les personnes consacrées qui ont fait le sacrifice de leur vie
en se mettant au service des victimes de maladies contagieuses, et
qui ont ainsi montré que le don de soi jusqu'à l'héroïsme fait partie du
caractère prophétique de la vie consacrée.
L'Église regarde avec admiration et gratitude les très nombreuses personnes
consacrées qui, portant assistance aux malades et à ceux qui souffrent,
contribuent à sa mission de manière significative. Elles prolongent le
ministère de miséricorde du Christ, qui « a passé en faisant le bien et
en guérissant » (Ac 10,38). Sur les traces du Samaritain divin,
médecin des âmes et des corps, et à l'exemple de leurs fondateurs et de
leurs fondatrices, que les personnes consacrées, qui y sont destinées par
le charisme de leur Institut, persévèrent dans leur témoignage d'amour
à l'égard des malades, en se donnant à eux avec une profonde compréhension
et en prenant part à leur souffrance! Qu'elles privilégient dans leurs
choix les malades les plus pauvres et les plus délaissés, comme les personnes
âgées, les handicapés, les marginaux, les malades en fin de vie, les victimes
de la drogue et des nouvelles maladies contagieuses! Qu'elles aident les
malades à offrir leur souffrance en communion avec le Christ crucifié et
glorifié pour le salut de tous et qu'elles restent conscientes d'être, par
la prière et par le témoignage de la parole et du comportement, des
sujets actifs de la pastorale grâce au charisme particulier de la croix!
En
outre, l'Église rappelle aux personnes consacrées qu'il entre dans leur
mission d'évangéliser les milieux de la santé où elles travaillent,
en cherchant à éclairer, par la diffusion des valeurs évangéliques, la
façon de vivre, de souffrir et de mourir des hommes de notre temps. C'est
leur devoir de s'employer à l'humanisation de la médecine et à l'approfondissement
de la bioéthique, au service de l'Évangile de la vie. Qu'elles cherchent
donc à promouvoir d'abord le respect de la personne et de la vie humaine,
de sa conception à son terme naturel, en pleine conformité avec l'enseignement
moral de l'Église, par la fondation de centres de formation et par la collaboration
fraternelle avec les organismes ecclésiaux de la pastorale sanitaire!
II. UN TÉMOIGNAGE PROPHÉTIQUE FACE AUX GRANDS DÉFIS
Le prophétisme de la vie consacrée
84. Le caractère prophétique de la vie consacrée a été fortement mis
en relief par les Pères synodaux. Il se présente comme une forme spéciale
de participation à la fonction prophétique du Christ,communiquée par
l'Esprit à tout le Peuple de Dieu. Ce prophétisme est inhérent à la vie
consacrée comme telle, du fait qu'il engage radicalement dans la sequela
Christi et il appelle donc à s'investir dans la mission qui la caractérise.
La fonction de signe, que Vatican II reconnaît à la vie consacrée, s'exprime
par le témoignage prophétique du primat de Dieu et des valeurs de l'Évangile
dans la vie chrétienne. En vertu de ce primat, rien ne peut être préféré
à l'amour personnel pour le Christ et pour les pauvres en qui il vit.
La
tradition patristique a reconnu dans la personne d'Élie, prophète audacieux
et ami de Dieu une figure de la vie religieuse monastique. Élie vivait en
présence de Dieu et contemplait son passage dans le silence, il intercédait
pour le peuple et proclamait la volonté divine avec cou- rage, il luttait
pour les droits de Dieu et se dressait pour défendre les pauvres contre
les puissants du monde (cf. 1 R 18-19). Dans l'histoire de l'Église,
à côté d'autres chrétiens, il y a toujours eu des hommes et des femmes
consacrés à Dieu qui, par un don particulier de l'Esprit, ont exercé un
authentique ministère prophétique, parlant au nom de Dieu à tous et même
aux Pasteurs de l'Église. La véritable prophétie naît de Dieu, de
l'amitié avec lui, de l'écoute attentive de sa Parole dans les diverses
étapes de l'histoire. Le prophète sent brûler dans son cœur la passion
pour la sainteté de Dieu et, après avoir accueilli sa parole dans le dialogue
de la prière, il la proclame par sa vie, ses lèvres et ses gestes, se faisant
le héraut de Dieu contre le mal et le péché. Le témoignage prophétique
exige une recherche permanente et passionnée de la volonté de Dieu, une
communion ecclésiale indispensable et généreuse, l'exercice du discernement
spirituel, l'amour de la vérité. Il s'exprime aussi par la dénonciation
de ce qui est contraire à la volonté divine et par l'exploration de voies
nouvelles pour mettre en pratique l'Évangile dans l'histoire, en vue du
Royaume de Dieu.
Son importance pour le monde contemporain
85. Notre monde, dans lequel les traces de Dieu semblent souvent perdues
de vue, éprouve l'urgent besoin d'un témoignage prophétique fort de la
part des personnes consacrées. Ce témoignage portera d'abord sur l'affirmation
du primat de Dieu et des biens à venir, telle qu'elle se révèle dans
la sequela Christi et dans l'imitation du Christ chaste, pauvre
et obéissant, totalement consacré à la gloire de son Père et à l'amour
de ses frères et de ses sœurs. La vie fraternelle elle même est une prophétie
en acte dans une société qui, parfois à son insu, aspire profondément
à une fraternité sans frontières. La fidélité à leur charisme amène les
personnes consacrées à offrir partout leur témoignage avec la franchise
du prophète qui ne craint pas d'aller jusqu'à risquer sa vie.
La cohérence entre l'annonce et la vie confère une force de persuasion
particulière à la prophétie. Les personnes consacrées seront fidèles à
leur mission dans l'Église et dans le monde, si elles sont capables de
s'examiner elles-mêmes continuellement à la lumière de la Parole de Dieu. Ainsi,
elles pourront communiquer aux autres fidèles la richesse des charismes
reçus, tout en se laissant à leur tour interpeller par les provocations
prophétiques venues des autres composantes ecclésiales. Dans cet échange
des dons, authentifié par le plein accord avec le Magistère et la discipline
de l'Église, se manifestera avec éclat l'action de l'Esprit qui « unifie
[l'Église] dans la communion et le service, la pourvoit de dons divers,
hiérarchiques et charismatiques, la dirige grâce à ces dons ».
Fidélité jusqu'au martyre
86. En ce siècle, comme à d'autres époques de l'histoire, des hommes
et des femmes consacrés ont rendu témoignage au Christ Seigneur par
le don de leur vie. Ils sont des milliers, ceux qui, contraints à se
réfugier dans les catacombes à cause de la persécution de régimes totalitaires
ou de groupes violents, entravés dans leur activité missionnaire, dans
l'action en faveur des pauvres, dans l'assistance aux malades et aux marginaux,
ont vécu et vivent leur consécration au prix de souffrances prolongées
et héroïques, et souvent en versant leur propre sang, étant ainsi pleinement
configurés au Seigneur crucifié. L'Église a déjà reconnu officiellement
la sainteté de certains d'entre eux en les honorant comme des martyrs du
Christ. Ils nous éclairent par leur exemple, ils intercèdent pour notre
fidélité, ils nous attendent dans la gloire.
Vif est le désir que la mémoire de tant de témoins de la foi demeure
dans la conscience de l'Église comme une invitation à les célébrer et à
les imiter. Que les Instituts de vie consacrée et les Sociétés de vie apostolique
contribuent à cette œuvre en recueillant les noms et les témoignages
de toutes les personnes consacrées qui peuvent être inscrites au Martyrologe
du vingtième siècle!
Les grands défis de la vie consacrée
87. La mission prophétique de la vie consacrée répond à trois défis
principaux adressés à l'Église elle-même: ce sont des défis de toujours
qui, sous une forme nouvelle et peut-être plus radicale, sont lancés par
la société contemporaine, au moins dans certaines parties du monde. Ils
concernent directement les conseils évangéliques de pauvreté, de chasteté
et d'obéissance, et incitent l'Église, en particulier les personnes consacrées,
à faire apparaître leur profonde signification anthropologique et
à en témoigner. Le choix de ces conseils, en effet, loin de constituer
un appauvrissement de valeurs authentiquement humaines, se présente plutôt
comme leur transfiguration. Les conseils évangéliques ne doivent pas être
considérés comme une négation des valeurs inhérentes à la sexualité, au
désir légitime de posséder et de décider de sa vie de manière indépendante.
Ces inclinations, dans la mesure où elles sont fondées dans la nature,
sont bonnes en elles-mêmes. Toutefois, la créature humaine, affaiblie par
le péché originel, est exposée au risque de les mettre en œuvre sous le
mode de la transgression. La profession de chasteté, de pauvreté et d'obéissance
devient un avertissement afin que ne soient pas sous-estimées les blessures
provoquées par le péché originel, et, tout en affirmant la valeur des biens
créés, elle les relativise en montrant que Dieu est le bien absolu.
Ainsi, tandis qu'ils cherchent à acquérir la sainteté pour eux-mêmes, ceux
qui suivent les conseils évangéliques proposent pour ainsi dire, une «
thérapie spirituelle » à l'humanité, puisqu'ils refusent d'idolâtrer la
création et rendent visible en quelque manière le Dieu vivant. La vie consacrée,
surtout pendant les périodes difficiles, est une bénédiction pour la vie
humaine et pour la vie de l'Église elle-même.
Le défi de la chasteté consacrée
88. La première provocation est celle d'une culture hédoniste
qui délie la sexualité de toute norme morale objective, en la réduisant
souvent à un jeu et à un bien de consommation, et en cédant à une sorte
d'idolâtrie de l'instinct avec la complicité des moyens de communication
sociale. Les conséquences de cet état de fait sont sous les yeux de tous:
des transgressions diverses, qui s'accompagnent d'innombrables souffrances
psy- chiques et morales pour les individus et pour les familles. La réponse
de la vie consacrée réside d'abord dans la pratique joyeuse de la
chasteté parfaite, comme témoignage de la puissance de l'amour de Dieu
dans la fragilité de la condition humaine. La personne consacrée atteste
que ce que la majorité tient pour impossible devient, avec la grâce du
Seigneur Jésus, possible et authentiquement libérant. Oui, dans le Christ
il est possible d'aimer Dieu de tout son cœur, en le plaçant au-dessus
de tout autre amour, et d'aimer ainsi toute créature avec la liberté de
Dieu! Voilà l'un des témoignages qui sont aujourd'hui plus nécessaires
que jamais, précisément parce qu'il est si peu compris par le monde. Il
est offert à toute personne — aux jeunes, aux fiancés, aux époux, aux familles
chrétiennes — pour montrer que la force de l'amour de Dieu peut opérer
de grandes choses à l'intérieur même des vicissitudes de l'amour humain.
C'est un témoignage qui répond aussi à un besoin croissant de transparence
dans les rapports humains.
Il est nécessaire que la vie consacrée présente au monde d'aujourd'hui
des exemples de chasteté vécue par des hommes et des femmes qui font preuve
d'équilibre, de maîtrise d'eux-mêmes, d'initiative, de maturité psychologique
et affective. Dans ce témoignage, l'amour humain trouve un point d'appui
solide, que la personne consacrée retire de la contemplation de l'amour
trinitaire, qui nous est révélé par le Christ. Parce qu'elle est plongée
dans ce mystère, elle se sent capable d'un amour radical et universel,
qui lui donne la force de la maîtrise de soi et de la discipline nécessaires
pour ne pas tomber dans l'esclavage des sens et des instincts. La chasteté
consacrée apparaît ainsi comme une expérience de joie et de liberté. Éclairée
par la foi au Seigneur ressuscité et par l'attente des cieux nouveaux et
de la terre nouvelle (cf. Ap 21,1), elle constitue aussi un stimulant
précieux pour l'éducation à la chasteté, nécessaire dans d'autres états
de vie.
Le défi de la pauvreté
89. Une autre provocation actuelle provient d'un matérialisme
avide de possession, indifférent aux besoins et aux souffrances des
plus faibles et même dépourvu de toute considération pour l'équilibre des
ressources naturelles. La réponse de la vie consacrée se trouve
dans la pauvreté évangélique, vécue sous différentes formes et souvent
accompagnée d'un engagement actif dans la promotion de la solidarité et
de la charité.
Combien d'Instituts se consacrent à l'éducation, à l'instruction et
à la formation professionnelle, en rendant des jeunes et des moins jeunes
capables de devenir les acteurs de leur avenir! Combien de personnes consacrées
se dépensent sans mesurer leurs forces pour les plus humbles de la terre!
Combien d'entre elles s'emploient à former de futurs éducateurs et de futurs
responsables dans la vie sociale, pour qu'ils s'efforcent d'éliminer les
structures d'oppression et de promouvoir des programmes de solidarité en
faveur des pauvres! Elles combattent pour vaincre la faim et ses causes,
elles animent les activités bénévoles et les organisations humanitaires,
elles sensibilisent les organismes publics et privés pour favoriser une
distribution équitable des aides internationales. Les nations doivent vraiment
beaucoup à ces hommes et à ces femmes, acteurs entreprenants de la charité,
qui, par leur générosité inlassable, ont contribué et contribuent encore
notablement à l'humanisation du monde.
La pauvreté évangélique au service des pauvres
90. En réalité, avant même d'être un service des pauvres, la pauvreté
évangélique est une valeur en soi, car elle évoque la première des
Béatitudes par l'imitation du Christ pauvre. En effet, son sens primitif
est de rendre témoignage à Dieu qui est la véritable richesse du cœur humain.
C'est précisément pourquoi elle conteste avec force, l'idolâtrie de Mammon,
en se présentant comme un appel prophétique face à une société qui, dans
de nombreuses parties du monde riche, risque de perdre le sens de la mesure
et la valeur même des choses. Ainsi, aujourd'hui plus qu'à d'autres époques,
la pauvreté évangélique suscite aussi l'intérêt de ceux qui, conscients
des limites des ressources de la planète, réclament le respect et la sauvegarde
de la création en réduisant la consommation, en pratiquant la sobriété
et en s'imposant le devoir de mettre un frein à leurs désirs.
Il est donc demandé aux personnes consacrées de donner un témoignage
évangélique renouvelé et vigoureux d'abnégation et de sobriété, par un
style de vie fraternel caractérisé par la simplicité et l'hospitalité,
ne serait-ce que comme exemple pour ceux qui restent indifférents aux besoins
de leur prochain. Ce témoignage s'accompagnera naturellement de l'amour
préférentiel pour les pauvres et il se manifestera tout spécialement
par le partage des conditions de vie des plus déshérités. Bien des communautés
vivent et travaillent au milieu des pauvres et des marginaux, elles adoptent
leurs conditions de vie et partagent leurs souffrances, leurs problèmes
et leurs dangers. De grandes pages dans l'histoire de la solidarité évangélique
et du dévouement héroïque ont été écrites par des personnes consacrées,
en ces années de changements profonds et de grandes injustices, d'espoirs
et de déceptions, de con- quêtes importantes et d'amers échecs. Non moins
significatives sont les pages qu'ont écrites et qu'écrivent encore d'innombrables
autres personnes consacrées, qui vivent en plénitude leur vie « cachée
avec le Christ en Dieu » (Col 3,3) pour le salut du monde, à l'enseigne
de la gratuité, de l'engagement de toute leur vie dans des causes peu reconnues
et moins encore appréciées. Sous ces formes diverses et complémentaires,
la vie consacrée participe à la pauvreté extrême vécue par le Seigneur,
et elle remplit son rôle spécifique dans le mystère salvifique de l'Incarnation
et de la mort rédemptrice du Christ.
Le défi de la liberté dans l'obéissance
91. La troisième provocation est celle qui provient des conceptions
de la liberté qui soustraient cette prérogative humaine essentielle
à son rapport constitutif avec la vérité et avec la norme morale. En réalité,
la culture de la liberté est une valeur authentique, étroitement liée au
respect de la personne humaine. Mais qui ne voit les graves injustices
et même les terribles violences qui résultent d'un usage dévié de la liberté
dans la vie des personnes et des peuples?
L'obéissance qui caractérise la vie consacrée est une réponse
efficace à cette situation. Elle présente comme modèle, d'une manière particulièrement
forte, l'obéissance du Christ à son Père et, à partir de son mystère, elle
témoigne de ce qu'il n'y a pas de contradiction entre l'obéissance et
la liberté. En effet, l'attitude du Fils révèle que le mystère de la
liberté humaine est une voie d'obéissance à la volonté du Père et que le
mystère de l'obéissance est une voie de conquête progressive de la vraie
liberté. La personne consacrée désire exprimer ce mystère précisément par
ce vœu. Elle entend montrer par là sa conscience d'un rapport de filiation,
en vertu duquel elle accueille la volonté paternelle comme sa nourriture
quotidienne (cf. Jn 4,34), son roc, sa joie, son bouclier et son
refuge (cf. Ps 1817,3). Elle fait apparaître ainsi qu'elle grandit
dans la pleine vérité de son être, demeurant attachée à la source de son
existence et donnant donc ce message très consolant: « Grande est la paix
de qui aime ta loi, jamais il ne trébuche » (Ps 119118,165).
Faire ensemble la volonté du Père
92. Ce témoignage des personnes consacrées revêt aussi une signification
particulière, à cause de la dimension communautaire qui caractérise
la vie religieuse. La vie fraternelle est le lieu privilégié pour discerner
et pour accueillir la volonté de Dieu, et pour avancer ensemble en union
d'esprit et de cœur. L'obéissance, vivifiée par la charité, unit les membres
d'un Institut dans le même témoignage et dans la même mission, bien que
dans la diversité des dons et dans le respect de chaque individualité.
Par la vie fraternelle animée par l'Esprit, chacun entretient avec les
autres un dialogue précieux pour découvrir la volonté du Père, et tous
reconnaissent en celui qui est responsable l'expression de la paternité
de Dieu ainsi que l'exercice de l'autorité reçue de Dieu, mise au service
du discernement et de la communion.
Dans l'Église et dans la société,
la vie de communauté est encore particulièrement le signe du lien que constitue
la volonté commune d'obéir au même appel, au-delà de toutes les diversités
de race ou d'origine, de langue ou de culture. À l'encontre de l'esprit
de discorde et de division, autorité et obéissance donnent un signe lumineux
de la paternité unique qui vient de Dieu, de la fraternité née de l'Esprit,
de la liberté intérieure des personnes qui s'en remettent à Dieu malgré
les limites humaines de ceux qui le représentent. Par cette obéissance,
que certains admettent comme une règle de vie, on fait l'expérience de
la béatitude promise par Jésus à « ceux qui écoutent la Parole de Dieu
et l'observent » (Lc 11,28) et on l'annonce pour le bien de tous.
En outre, celui qui obéit est assuré d'être vraiment en mission, à la suite
du Seigneur et non porté par ses propres désirs ou ses propres aspirations.
Il est ainsi possible de se savoir conduit par l'Esprit du Seigneur et
soutenu par sa main ferme, même au milieu de grandes difficultés (cf. Ac
20,22-24).
Un ferme engagement dans la vie spirituelle
93. L'une des préoccupations maintes fois manifestée au Synode a été
celle d'une vie consacrée nourrie aux sources d'une spiritualité solide
et profonde. Il s'agit, en effet, d'une exigence prioritaire, inscrite
dans l'essence même de la vie consacrée, du fait que, comme tout autre
baptisé, et même pour des raisons encore plus contraignantes, celui qui
professe les conseils évangéliques est tenu de tendre de toutes ses forces
vers la perfection dans la charité. C'est un devoir que rappellent fortement
les exemples innombrables des saints et des saintes fondateurs et de nombreuses
personnes consacrées qui ont rendu témoignage de leur fidélité au Christ
jusqu'au martyre.
Tendre vers la sainteté: voilà en bref le programme de toute vie consacrée,
également dans la perspective de son renouveau au seuil du troisième millénaire.
Le point de départ de ce programme se trouve dans le fait de tout quitter
pour le Christ (cf. Mt 4,18-22; 19,21.27; Lc 5,11), Le préférant
à tout, afin de pouvoir participer pleinement au Mystère pascal.
Saint Paul
l'avait bien compris, lui qui s'écriait: « Je considère tout comme désavantageux
à cause de la supériorité de la connaissance du Christ Jésus [...]. Le
connaître, Lui, avec la puissance de sa résurrection » (Ph 3,8.10).
C'est le chemin que les Apôtres ont montré dès le commencement, comme l'exprime
la tradition chrétienne en Orient et en Occident: « Ceux qui suivent Jésus
aujourd'hui, abandonnant tout pour lui, rappellent les Apôtres qui, répondant
à son invitation, renoncèrent à tout. Traditionnellement, on parle donc
de la vie religieuse comme d'une apostolica vivendi forma ». La même
tradition a aussi mis en évidence, dans la vie consacrée, son aspect d'alliance
unique avec Dieu, et même d'alliance sponsale avec le Christ, que saint
Paul enseigna par son exemple (cf. 1 Co 7,7) et sa prédication,
proposés sous la conduite de l'Esprit (cf. 1 Co 7,40). Nous pouvons
dire que la vie spirituelle, comprise comme la vie dans le Christ et la
vie selon l'Esprit, se définit comme un itinéraire de fidélité croissante,
où la personne consacrée est conduite par l'Esprit et configurée par lui
au Christ, en pleine communion d'amour et de service dans l'Église.
Tous
ces éléments, bien intégrés dans les différentes formes de vie consacrée,
constituent une spiritualité particulière, c'est-à-dire un projet
concret de relation avec Dieu et avec le milieu, caractérisé par des accents
spirituels et des choix d'action déterminés, qui font ressortir et représentent
l'un ou l'autre aspect de l'unique mystère du Christ. Quand l'Église reconnaît
une forme de vie consacrée ou un Institut, elle confirme que dans le charisme
spirituel et apostolique se trouvent toutes les conditions objectives pour
atteindre la perfection évangélique personnelle et communautaire.
La vie
spirituelle doit donc être en première place dans le projet des familles
de vie consacrée, en sorte que tous les Instituts et toutes les communautés
se présentent comme des écoles de spiritualité évangélique authentique.
De cette option prioritaire, développée dans l'engagement personnel et
communautaire, dépendent la fécondité apostolique, la générosité dans l'amour
pour les pauvres, ainsi que la capacité de faire naître des vocations dans
les nouvelles générations. C'est précisément la qualité spirituelle
de la vie consacrée qui peut ébranler les personnes de notre temps,
elles aussi assoiffées de valeurs absolues, et devenir un témoignage attirant.
À l'écoute de la Parole de Dieu
94. La Parole de Dieu est la première source de toute spiritualité chrétienne.
Elle nourrit une relation personnelle avec le Dieu vivant et avec sa volonté
salvifique et sanctifiante. C'est pourquoi la lectio divina, dès
la naissance des Instituts de vie consacrée, et spécialement dans le monachisme,
a été l'objet de la plus haute estime. Grâce à elle, la Parole de Dieu
entre dans la vie, sur laquelle elle projette la lumière de la sagesse
qui est le don de l'Esprit. Bien que toute l'Écriture Sainte soit « utile
pour enseigner » (2 Tm 3,16) et « source pure et intarissable de
vie spirituelle », les écrits du Nouveau Testament méritent une vénération
particulière, surtout les Évangiles, qui sont « le cœur de toutes les Écritures
». Il sera donc bon pour les personnes consacrées de méditer assidûment
les textes évangéliques et les autres écrits néotestamentaires, qui traduisent
les paroles et les exemples du Christ et de la Vierge Marie ainsi que la
apostolica vivendi forma. Les fondateurs et les fondatrices s'y
sont constamment référés dans la réponse à leur vocation et dans le discernement
du charisme et de la mission de leur Institut.
La méditation communautaire de la Bible a une grande valeur.
Pratiquée suivant les possibilités et les circonstances de la vie de communauté,
elle invite à partager avec joie les richesses puisées dans la Parole de
Dieu, grâce auxquelles des frères et des sœurs progressent ensemble et
s'aident à avancer dans la vie spirituelle. Il convient même que cette
pratique soit proposée également aux autres membres du Peuple de Dieu,
prêtres et laïcs, en promouvant d'une manière adaptée à leurs charismes
des écoles de prière, de spiritualité et de lecture priante de l'Écriture
dans laquelle Dieu « s'adresse aux hommes comme à des amis (cf. Ex 33,11;
Jn 15,14-15) et est en relation avec eux (cf. Ba 3,38), pour
les inviter à la vie en communion avec lui et les recevoir en cette communion
».
La méditation de la Parole de Dieu et des mystères du Christ en particulier,
comme l'enseigne la tradition spirituelle, est à l'origine de l'intensité
de la contemplation et de l'ardeur dans l'action apostolique. Dans la vie
religieuse contemplative comme dans la vie apostolique, ce sont toujours
des hommes et des femmes de prière qui ont réalisé de grandes œuvres, en
étant des interprètes authentiques de la volonté de Dieu et en la mettant
en pratique. De la fréquentation de la Parole de Dieu, ils ont reçu la
lumière pour le discernement individuel et communautaire qui les a aidés
à chercher les voies du Seigneur dans les signes des temps. Ils ont ainsi
acquis une sorte d'instinct surnaturel qui leur a permis de ne pas
se conformer à la mentalité du monde, mais de renouveler leur esprit, afin
de pouvoir « discerner quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, ce
qui lui plaît, ce qui est parfait » (Rm 12,2).
En communion avec le Christ
95. Pour entretenir réellement la communion avec le Seigneur, la
sainte liturgie est sans aucun doute un moyen fondamental, spécialement
la célébration de l'Eucharistie et la liturgie des heures.
Avant tout, l'Eucharistie qui « contient l'ensemble des biens
spirituels de l'Église, à savoir le Christ lui-même, notre Pâque, le pain
vivant, qui, par sa chair, vivifiée et vivifiante par l'Esprit Saint, procure
la vie aux hommes ». Elle est le cœur de la vie ecclésiale, elle l'est aussi
pour la vie consacrée. Dans la profession des conseils évangéliques, comment
la personne appelée à choisir le Christ comme celui qui seul donne un sens
à son existence, ne pourrait-elle ne pas désirer instaurer avec Lui une
communion toujours plus profonde par la participation quotidienne au Sacrement
qui Le rend présent, au Sacrifice qui rend présent son don d'amour au Golgotha,
au repas qui nourrit et soutient le Peuple de Dieu en pèlerinage? De par
sa nature, l'Eucharistie est au centre de la vie consacrée, personnelle
et communautaire. Elle est le viatique quotidien et la source de la spiritualité
des personnes et des Instituts. En elle, tout consacré est appelé à vivre
le Mystère pascal du Christ, s'unissant à Lui dans l'offrande de sa vie
au Père par l'Esprit. L'adoration assidue et prolongée du Christ présent
dans l'Eucharistie permet en quelque manière de revivre l'expérience de
Pierre à la Transfiguration: « Il est heureux que nous soyons ici ». Et,
dans la célébration du mystère du Corps et du Sang du Seigneur, s'affermissent
et progressent l'unité et la charité de ceux qui ont consacré à Dieu leur
existence.
Avec l'Eucharistie, et en relation étroite avec elle, la liturgie
des heures, célébrée en communauté ou personnellement selon la nature
de chaque Institut, en communion avec la prière de l'Église, exprime la
vocation à la louange et à l'intercession qui est propre aux personnes
consacrées.
En profonde harmonie avec l'Eucharistie, il y a aussi l'engagement
à la conversion continuelle et à une purification nécessaire, que les personnes
consacrées accomplissent dans le sacrement de la Réconciliation.
Par une rencontre fréquente avec la miséricorde de Dieu, elles purifient
et renouvellent leur cœur et, grâce à l'humble prise de conscience des
péchés, rendent transparent leur rapport avec Dieu; sur le chemin parcouru
en commun avec les frères et sœurs, l'expérience heureuse du pardon sacramentel
rend le cœur docile et incite à s'engager dans une fidélité grandissante.
Pour
progresser sur la voie évangélique, en particulier dans la période de formation
ou à d'autres moments de la vie, on trouve un soutien important dans le
recours confiant et humble à la direction spirituelle, grâce à laquelle
la personne est aidée à répondre généreusement aux motions de l'Esprit
et à s'orienter avec détermination vers la sainteté.
Enfin, j'exhorte toutes
les personnes consacrées, suivant leurs traditions propres, à renouveler
quotidiennement leur union spirituelle avec la Vierge Marie, en reprenant
avec elle l'itinéraire des mystères de son Fils, spécialement dans la récitation
du saint Rosaire.
III. QUELQUES ARÉOPAGES DE LA MISSION
La présence dans le monde de l'éducation
96. L'Église a toujours eu la conviction que l'éducation est un élément
essentiel de sa mission. Son maître intérieur est l'Esprit Saint, qui
pénètre les profondeurs les plus inaccessibles du cœur de tout homme et
qui connaît le mouvement secret de l'histoire. Toute l'Église est animée
par l'Esprit et accomplit avec Lui sa tâche éducatrice. Dans l'Église,
toutefois, un rôle particulier revient dans ce domaine aux personnes consacrées,
qui sont appelées à faire entrer dans le champ de l'éducation le témoignage
radical des biens du Royaume, proposés à tout homme dans l'attente de la
rencontre définitive avec le Seigneur de l'histoire. Par leur consécration
propre, par leur expérience particulière des dons de l'Esprit, par leur
écoute assidue de la Parole et par la pratique du discernement, par le
riche patrimoine de traditions éducatives constitué dans le temps par leur
Institut, par la connaissance approfondie des vérités d'ordre spirituel
(cf. Ep 1,17), les personnes consacrées sont en mesure de mener
une action éducative particulièrement efficace, en apportant une contribution
spécifique aux démarches des autres éducateurs et éducatrices.
Fortes de ce charisme, elles peuvent créer des cadres
éducatifs pénétrés par l'esprit évangélique de liberté et de charité, où les
jeunes seront aidés à croître en humanité sous la conduite de l'Esprit. La
communauté éducative devient ainsi une expérience de communion et un lieu de
grâce, où le projet pédagogique contribue à unir en une synthèse harmonieuse le
divin et l'humain, l'Évangile et la culture, la foi et la vie.
L'histoire de l'Église, de l'antiquité à nos jours, est riche
d'exemples admirables de personnes consacrées qui ont vécu et qui vivent la
recherche de la sainteté à travers leur engagement pédagogique, tout en
proposant la sainteté comme un but dans l'éducation. De fait, beaucoup d'entre
eux ont atteint la perfection de la charité en étant éducateurs. C'est un des
dons les plus précieux que les personnes consacrées puissent faire aujourd'hui
encore à la jeunesse, dans un service pédagogique riche d'amour, selon le sage
avertissement de saint Jean Bosco: « Que les jeunes ne soient pas seulement
aimés, mais qu'ils sachent qu'ils sont aimés! ».
La nécessité d'un engagement renouvelé dans le domaine éducatif.
97. Les personnes consacrées montreront, avec une délicatesse
respectueuse en même temps qu'avec une audace missionnaire, que la foi en Jésus
Christ éclaire tout le champ éducatif, sans dédaigner les valeurs humaines, mais
plutôt en les affermissant et en les élevant. Elles se font ainsi les témoins et
les instruments de la puissance de l'Incarnation et de la force de l'Esprit.
Cette activité représente une des expressions les plus significatives de la
maternité que l'Église exerce envers tous ses enfants, à l'image de Marie.
C'est pourquoi le Synode a exhorté avec insistance les
personnes consacrées à reprendre avec une détermination renouvelée la mission de
l'éducation, là où c'est possible, dans des écoles de tous les types et de tous
les niveaux, dans des Universités et des Instituts d'enseignement supérieur.
Faisant mienne la consigne du Synode, je recommande vivement aux membres des
Instituts à vocation éducative d'être fidèles à leur charisme primitif et à
leurs traditions, conscients que l'amour préférentiel pour les pauvres
s'applique spécialement dans le choix des moyens propres à libérer les hommes de
la forme grave de la misère qu'est le manque de formation culturelle et
religieuse.
Étant donné l'importance que représentent les universités et
les facultés catholiques et ecclésiastiques dans les domaines de l'éducation et
de l'évangélisation, les Instituts qui en ont la charge doivent être conscients
de leur responsabilité et faire en sorte que, dans ces institutions, tout en
menant un dialogue actif avec la culture actuelle, soit préservé leur caractère
catholique propre, en toute fidélité au magistère de l'Église. En outre, selon
les circonstances, les membres de ces Instituts et de ces Sociétés devront être
prêts à entrer dans les structures éducatives de l'État. De par leur vocation
spécifique, les membres des Instituts séculiers sont spécialement appelés à ce
genre d'interventions.
Évangéliser la culture
98. Les Instituts de vie consacrée ont toujours eu une grande influence
pour la formation et la transmission de la culture. Cela s'est produit
au Moyen-Âge, lorsque les monastères devinrent des lieux d'accès aux richesses
culturelles du passé et permirent l'élaboration d'une nouvelle culture,
humaniste et chrétienne. Cela s'est réalisé chaque fois que la lumière
de l'Évangile est parvenue à de nouveaux peuples. De nombreuses personnes
consacrées ont développé la culture, et elles ont souvent étudié et défendu
les cultures autochtones. Le besoin de contribuer à la promotion de la
culture, au dialogue entre la culture et la foi, est ressenti aujourd'hui
dans l'Église de manière toute particulière.
Les consacrés ne peuvent que
se sentir concernés par cette urgence. Eux aussi sont appelés, pour l'annonce
de la Parole de Dieu, à choisir les méthodes les plus adaptées aux besoins
des groupes et des milieux professionnels différents, afin que la lumière
du Christ entre dans tous les secteurs humains et que les germes du salut
transforment de l'intérieur la vie sociale, en favorisant la constitution
d'une culture pénétrée de valeurs évangéliques. Au seuil du troisième millénaire
chrétien, la vie consacrée pourra renouveler également par un tel engagement
sa réponse à la volonté de Dieu, venu à la rencontre de toutes les personnes
qui, consciemment ou non, cherchent comme à tâtons la Vérité et la Vie
(cf. Ac 17,27).
Mais, mis à part le service rendu aux autres, le
besoin existe aussi à l'intérieur de la vie consacrée de renouveler
l'attachement à l'engagement culturel, de se consacrer à l'étude comme moyen
de formation intégrale et comme voie d'ascèse, extraordinairement actuelle, face
à la diversité des cultures. Abaisser le niveau d'engagement dans l'étude, cela
peut avoir de lourdes conséquences même sur l'apostolat, en provoquant un
sentiment de marginalité et d'infériorité, ou en favorisant la superficialité et
la légèreté dans les initiatives.
Compte tenu de la diversité des charismes et des possibilités
réelles des Instituts, l'engagement pour l'étude ne peut se réduire à la
formation initiale ou à l'obtention de titres académiques et de compétences
professionnelles. Il est plutôt l'expression du désir jamais comblé de connaître
Dieu plus en profondeur, abîme de lumière et source de toute vérité humaine. Cet
engagement ne confine donc pas la personne consacrée dans un intellectualisme
abstrait et il ne l'enferme pas dans le cercle d'un narcissisme étouffant; au
contraire, il pousse au dialogue et au partage, il développe l'exercice du
jugement, il incite à la contemplation et à la prière, dans la recherche
constante de Dieu et la découverte de son action au cœur de la réalité complexe
du monde contemporain.
En se laissant transformer par l'Esprit, la personne
consacrée devient capable d'élargir les horizons des désirs humains étroits et,
en même temps, de saisir les dimensions profondes de tout individu et de son
histoire, au-delà des aspects plus apparents, mais souvent secondaires. Les
défis qui surgissent dans les différentes cultures sont aujourd'hui
innombrables: il importe d'entretenir des rapports féconds avec des milieux
nouveaux ou traditionnellement familiers de la vie consacrée, avec un sens
critique aigu mais aussi avec confiance envers ceux qui font face aux
difficultés caractéristiques du travail intellectuel, surtout lorsque, devant
les problèmes inédits de notre temps, ils doivent tenter des analyses et des
synthèses nouvelles. On ne peut réaliser une évangélisation sérieuse et valable
des nouveaux milieux où s'élabore et se transmet la culture sans une
collaboration active avec les laïcs qui s'y trouvent engagés.
Présence dans le monde des communications sociales
99. De même que, par le passé, les personnes consacrées ont su se mettre
au service de l'évangélisation avec tous les moyens disponibles, en faisant
face avec talent aux difficultés, aujourd'hui, le devoir de rendre témoignage
à l'Évangile par les moyens de communication sociale s'im- pose à elles
d'une manière nouvelle. Ces moyens ont acquis une capacité de rayonnement
mondial et, grâce à des technologies très puissantes, ils sont en mesure
d'atteindre les lieux les plus reculés de la terre. Les personnes consacrées,
surtout quand leur charisme institutionnel les amène à travailler dans
ce domaine, sont tenues d'acquérir une connaissance sérieuse du langage
propre à ces moyens de communication, pour parler du Christ de manière
convaincante à l'homme contemporain, en exprimant « ses joies et ses espoirs,
ses tristesses et ses angoisses »,et pour contribuer ainsi à l'édification
d'une société où tous se sentent frères et sœurs sur la route qui mène
à Dieu.
Il convient toutefois d'être vigilant devant des usages détournés de
ces moyens qui disposent d'un pouvoir de persuasion extraordinaire. Il
est bon de ne pas se dissimuler les problèmes qui peuvent en résulter pour
la vie consacrée elle-même; il vaut mieux les aborder avec un discernement
éclairé. La réponse de l'Église est surtout de nature éducative: elle tend
à faire bien comprendre les logiques implicites et à permettre une évaluation
éthique réfléchie des programmes, de même qu'à favoriser l'adoption d'habitudes
saines dans leur utilisation. Dans ce processus éducatif, destiné à former
des auditeurs avisés et des experts en communication, les personnes consacrées
sont appelées à donner leur témoignage particulier sur la relativité de
toutes les réalités visibles, en aidant leurs frères à les évaluer selon
le dessein de Dieu, mais aussi à se libérer de l'emprise obsessionnelle
de la figure de ce monde qui passe (cf. 1 Co 7,31).
Il faut encourager
tous les efforts menés dans ce domaine important et nouveau de l'apostolat,
afin que l'Évangile du Christ soit aussi annoncé par ces moyens modernes.
Les divers Instituts seront prêts à collaborer, en y consacrant des forces,
des moyens et des personnes, à la réalisation de projets communs dans les
différents secteurs de la communication sociale. En outre, les personnes
consacrées, en particulier les membres des Instituts séculiers, auront
à cœur de prendre part, en fonction des besoins de la pastorale, à la formation
religieuse des responsables et des agents des communications sociales
publiques ou privées, tant pour limiter les dommages provoqués par l'usage
dévoyé des médias que pour promouvoir une meilleure qualité des émissions,
dont le contenu sera respectueux de la loi morale et riche des valeurs
humaines et chrétiennes.
IV. ENGAGÉS DANS LE DIALOGUE AVEC TOUS
Au service de l'unité des chrétiens
100. La prière du Christ à son Père avant la Passion, pour que les disciples
demeurent dans l'unité (cf. Jn 17,21-23), se prolonge dans la prière
et dans l'action de l'Église. Comment ceux qui sont appelés à la vie consacrée
pourraient-ils ne pas se sentir concernés? La blessure de la désunion encore
existante entre ceux qui croient au Christ et l'urgence de prier et de
travailler pour promouvoir l'unité de tous les chrétiens ont été particulièrement
ressenties au Synode. La sensibilité œcuménique des personnes consacrées
est avivée par la conscience que, dans d'autres Églises et Communautés
ecclésiales, le monachisme demeure et qu'il y est florissant, comme dans
les Églises d'Orient, ou bien que la profession des conseils évangéliques
est reprise, comme dans la Communion anglicane ou dans les Communautés
de la Réforme.
Le Synode a mis en lumière le lien profond de la vie consacrée avec
la cause de l'œcuménisme et l'urgence d'un témoignage plus intense dans
ce domaine. En effet, du fait que l'âme de l'œcuménisme est la prière et
la conversion, il n'est pas douteux que les Instituts de vie consacrée et
les Sociétés de vie apostolique ont un devoir particulier de cultiver cet
engagement. Il est donc urgent que, dans la vie des personnes consacrées,
on réserve plus de place à la prière œcuménique et au témoignage authentiquement
évangélique, afin que, par la force de l'Esprit Saint, on puisse abattre
les murs des divisions et des préjugés entre les chrétiens.
Les formes du dialogue œcuménique
101. Le partage de la lectio divina dans la recherche de la vérité,
la participation à la prière commune, où le Seigneur a assuré de sa présence
(cf. Mt 18,20), le dialogue de l'amitié et de la charité qui fait
éprouver combien il est doux pour des frères de vivre ensemble (cf. Ps
133132), l'hospitalité cordiale envers des frères et des sœurs des
différentes confessions chrétiennes, la connaissance mutuelle et l'échange
des dons, la collaboration dans des initiatives communes de service et
de témoignage, ce sont là autant de formes du dialogue œcuménique, agréables
au Père commun et signes de la volonté d'avancer ensemble vers l'unité
parfaite sur la voie de la vérité et de l'amour. De même, la connaissance
de l'histoire, de la doctrine, de la liturgie, de l'action caritative et
apostolique des autres chrétiens ne manquera pas de favoriser une action
œcuménique toujours plus intense.
Je désire encourager les Instituts qui,
en vertu de leur caractère primitif ou d'appels ultérieurs, se consacrent
à la promotion de l'unité des chrétiens et engagent pour cela des programmes
d'étude et d'action concrète. En réalité, aucun Institut de vie consacrée
ne doit se sentir dispensé de travailler pour cette cause. En outre, je
pense aux Églises orientales catholiques, en souhaitant que, notamment
par le monachisme masculin et féminin, dont le développement est une grâce
qui doit être constamment implorée, elles puissent contribuer à l'unité
avec les Églises orthodoxes, dans le dialogue de la charité et dans le
partage de la spiritualité commune, patrimoine de l'Église indivise du
premier millénaire.
Je confie particulièrement aux monastères de vie contemplative
l'œcuménisme spirituel de la prière, de la conversion du cœur et de la
charité. À cette fin, j'encourage leur présence là où vivent des communautés
chrétiennes de différentes confessions, afin que leur totale consécration
à l'« unique nécessaire » (cf. Lc 10,42), au culte de Dieu et à
l'intercession pour le salut du monde, avec leur témoignage de vie évangélique
selon leurs charismes propres, soit pour tous une incitation à vivre, à
l'image de la Trinité, l'unité voulue et demandée au Père par Jésus pour
tous ses disciples.
Le dialogue inter-religieux
102. Du fait que « le dialogue inter-religieux fait partie de la mission
évangélisatrice de l'Église », les Instituts de vie consacrée ne peuvent
de dispenser de s'engager également dans ce domaine, chacun selon son charisme
et en suivant les indications de l'autorité ecclésiastique. La première
forme d'évangélisation envers les frères et sœurs d'une autre religion
sera le simple témoignage d'une vie pauvre, humble et chaste, pénétrée
d'amour fraternel pour tous. En même temps, la liberté d'esprit caractéristique
de la vie consacrée favorisera le « dialogue de la vie », dans lequel s'applique
un modèle fondamental de mission et d'annonce de l'Évangile du Christ.
Pour favoriser la connaissance mutuelle, le respect réciproque et la charité,
les Instituts religieux pourront poursuivre aussi d'opportunes formes
de dialogue, empreintes d'amitié cordiale et de sincérité partagée,
avec les milieux monastiques des autres religions.
La collaboration avec des hommes et des femmes de traditions religieuses
différentes trouve un autre champ d'action dans la sollicitude commune
pour la vie humaine, qui va de la compassion pour la souffrance physique
et spirituelle à l'engagement pour la justice, la paix et la sauvegarde
de la création. Dans ces secteurs, ce sont surtout les Instituts de vie
active qui chercheront l'entente avec les membres d'autres religions, dans
le « dialogue des œuvres »qui ouvre la voie à un partage plus profond.
La
recherche et la promotion de la dignité de la femme est aussi un domaine
particulier pour une rencontre active avec des personnes d'autres traditions
religieuses. Dans l'optique de l'égalité et de la juste réciprocité entre
l'homme et la femme, les femmes consacrées surtout peuvent rendre de précieux
services.
Parmi d'autres, ces engagements des personnes consacrées en faveur
du dialogue inter-religieux demandent une préparation appropriée au cours
de la formation initiale et de la formation permanente, de même que dans
l'étude et la recherche, parce que, dans ce secteur assez difficile, il
faut une connaissance profonde du christianisme et des autres religions,
en même temps qu'une foi solide et une bonne maturité spirituelle et humaine.
Une réponse spirituelle à la recherche du sacré et à la nostalgie
de Dieu
103. Ceux qui embrassent la vie consacrée, hommes et femmes, se situent,
par la nature même de leur choix, en acteurs privilégiés de la recherche
de Dieu qui anime depuis toujours le cœur de l'homme et le conduit dans
de multiples voies d'ascèse et de spiritualité. Dans beaucoup de régions,
cette recherche se présente aujourd'hui de manière forte comme une réponse
à des cultures qui tendent, sinon toujours à nier, du moins à marginaliser
la dimension religieuse de l'existence.
Les personnes consacrées, vivant de manière cohérente et en plénitude
leurs engagements pris librement, peuvent présenter des réponses aux aspirations
de leurs contemporains et leur éviter de recourir à des solutions pour
le moins illusoires et souvent négatrices de l'Incarnation salvifique du
Christ (cf. 1 Jn 4,2-3), telles que les proposent, par exemple, les
sectes. En pratiquant une ascèse personnelle et communautaire, qui purifie et
transfigure toute l'existence, les consacrés témoignent, à l'encontre des
tentations de l'égocentrisme et de la sensualité, des conditions de la recherche
authentique de Dieu, et ils invitent à ne pas la confondre avec la recherche
insidieuse de soi-même ou avec la fuite dans la gnose. Toute personne consacrée
doit former en elle l'homme intérieur qui ne s'évade pas de l'histoire ni ne se
replie sur lui-même. En vivant à l'écoute obéissante de la Parole dont l'Église
est la gardienne et l'interprète, elle fait percevoir dans le Christ suprêmement
aimé et dans le mystère trinitaire l'objet de l'aspiration profonde du cœur
humain et le terme de tout itinéraire religieux sincèrement ouvert à la
transcendance.
C'est pourquoi les personnes consacrées ont le devoir
d'offrir généreusement leur accueil et un accompagnement spirituel à ceux qui
s'adressent à elles, animés par la soif de Dieu et par le désir de vivre les
exigences de la foi.
CONCLUSION
La surabondance de la gratuité
104. Aujourd'hui, beaucoup se montrent perplexes et s'interrogent: pourquoi
la vie consacrée? Pourquoi embrasser ce genre de vie, alors qu'il y a tant
d'urgences, dans les domaines de la charité et de l'évangélisation elle-même,
auxquelles on peut aussi répondre sans se charger des engagements particuliers
de la vie consacrée? La vie consacrée n'est-elle pas une sorte de « gaspillage
» d'énergie humaine utilisable suivant les critères de l'efficacité pour
un bien plus grand au profit de l'humanité et de l'Église?
Ces questions reviennent plus fréquemment à notre époque, suscitées
par une culture utilitariste et technocratique qui tend à évaluer l'importance
des choses et même des personnes par rapport à leur « utilité » immédiate.
Mais de telles interrogations ont toujours existé, comme le montre bien
l'épisode évangélique de l'onction de Béthanie: « Marie, prenant une livre
d'un parfum de nard pur, de grand prix, oignit les pieds de Jésus et les
essuya avec ses cheveux; et la maison s'emplit de la senteur du parfum
» (Jn 12,3). À Judas qui se plaignait d'un tel gaspillage, prenant
prétexte des besoins des pauvres, Jésus répondit: « Laisse-la faire » (Jn
12,7).
C'est la réponse toujours valable à la question que se posent
tant de personnes, même de bonne foi, sur l'actualité de la vie consacrée:
ne pourrait-on engager son existence de manière plus efficace et rationnelle
pour l'amélioration de la société? Voici la réponse de Jésus: « Laisse-la
faire ».
Pour qui reçoit le don inestimable de suivre de plus près le Seigneur
Jésus, il paraît évident qu'Il peut et doit être aimé d'un cœur sans partage,
que l'on peut Lui consacrer toute sa vie et pas seulement certains gestes,
certains moments ou certaines activités. Le parfum précieux versé comme
pur acte d'amour, et donc en dehors de toute considération « utilitaire
», est signe d'une surabondance de gratuité, qui s'exprime dans
une vie dépensée pour aimer et pour servir le Seigneur, pour se consacrer
à sa personne et à son Corps mystique. Cette vie « répandue » sans compter
diffuse un parfum qui remplit toute la maison. Aujourd'hui non moins qu'hier,
la maison de Dieu, l'Église, est ornée et enrichie par la présence de la
vie consacrée.
Pour la personne captivée dans le secret de son cœur par
la beauté et la bonté du Seigneur, ce qui peut paraître un gaspillage aux
yeux des hommes est une réponse d'amour évidente, c'est une gratitude enthousiaste
pour avoir été admise de manière toute spéciale à la connaissance du Fils
et au partage de sa divine mission dans le monde.
« Si un fils de Dieu connaissait
et goûtait l'amour divin, Dieu incréé, Dieu incarné, Dieu passionné, qui
est le souverain bien, tout lui serait donné, il se soustrairait non seulement
aux autres créatures, mais jusqu'à lui-même, et de tout son être il aimerait
ce Dieu d'amour au point de se transformer tout entier en ce Dieu-homme,
qui est le souverainement Aimé ».
La vie consacrée au service du Royaume de Dieu
105. « Qu'en serait-il du monde, s'il n'y avait les religieux? » Au-delà
des estimations superficielles en fonction de l'utilité, la vie consacrée
est importante précisément parce qu'elle est surabondance de gratuité
et d'amour, et elle l'est d'autant plus que ce monde risque d'être
étouffé par le tourbillon de l'éphémère. « Sans ce signe concret, la charité
de l'ensemble de l'Église risquerait de se refroidir, le paradoxe salvifique
de l'Évangile de s'émousser, le "sel" de la foi de se diluer
dans un monde en voie de sécularisation ». La vie de l'Église et la société
elle-même ont besoin de personnes capables de se consacrer totalement à
Dieu et aux autres pour l'amour de Dieu.
L'Église ne peut absolument pas renoncer à la vie consacrée, parce que
celle-ci exprime de manière éloquente son intime nature « sponsale ». En
elle, l'annonce de l'Évangile au monde entier trouve un nouvel élan et une
énergie nouvelle. En effet, on a besoin de personnes qui présentent le visage
paternel de Dieu et le visage maternel de l'Église, qui mettent en jeu leur
propre vie pour que d'autres aient la vie et l'espérance. Dans l'Église il faut
des personnes consacrées qui, avant même de s'engager au service d'une noble
cause, se laissent transformer par la grâce de Dieu et se conforment pleinement
à l'Évangile.
L'Église tout entière a reçu ce grand don dans ses mains et,
en esprit de gratitude, elle s'emploie à le promouvoir avec estime, par la
prière et par l'invitation explicite à l'accueillir. Il importe que les évêques,
les prêtres et les diacres, convaincus de l'excellence évangélique de ce genre
de vie, travaillent à découvrir et à soutenir les germes de vocations par la
prédication, le discernement et un sage accompagnement spirituel. Il est demandé
à tous les fidèles de prier sans cesse pour les personnes consacrées, afin que
leur ferveur et leur capacité d'aimer augmentent constamment et contribuent à
répandre dans la société actuelle le bon parfum du Christ. Toute la communauté
chrétienne — pasteurs, laïcs et personnes consacrées — est responsable de la vie
consacrée, de l'accueil et du soutien apportés aux nouvelles vocations.
Aux jeunes
106. À vous, les jeunes, je dis: si vous entendez l'appel du Seigneur,
ne le repoussez pas! Situez-vous plutôt avec courage dans les profonds
courants de sainteté que de grands saints et saintes ont fait naître à
la suite du Christ. Entretenez en vous les aspirations typiques de votre
âge, mais adhérez sans tarder au projet de Dieu sur vous, s'Il vous invite
à chercher la sainteté dans la vie consacrée. Admirez toutes les œuvres
de Dieu dans le monde, mais sachez fixer votre regard sur les réalités
promises à ne passer jamais.
Le troisième millénaire attend l'apport de la foi et de la créativité
de nombreux jeunes consacrés, pour que le monde devienne plus serein et
plus capable d'accueillir Dieu et, en Lui, tous ses fils et toutes ses
filles.
Aux familles
107. Je m'adresse à vous, familles chrétiennes. Vous, parents, rendez
grâce au Seigneur s'il a appelé l'un de vos enfants à la vie consacrée.
Comme cela a toujours été, il faut se sentir très honoré que le Seigneur
porte son regard sur une famille et choisisse l'un de ses membres pour
l'inviter à prendre la voie des conseils évangéliques. Gardez le désir
de donner au Seigneur l'un de vos enfants pour la croissance de l'amour
de Dieu dans le monde. Quel fruit de l'amour conjugal pourrait être plus
beau que celui-là?
Il convient de se rappeler que, si les parents ne vivent pas
les valeurs évangéliques, le jeune garçon et la jeune fille pourront
difficilement entendre l'appel, comprendre la nécessité des sacrifices à
consentir ou apprécier la beauté du but à atteindre. C'est en effet dans la
famille que les jeunes font la première expérience des valeurs évangéliques, de
l'amour qui se donne à Dieu et aux autres. Il faut aussi qu'ils soient formés à
l'usage responsable de leur liberté, afin d'être prêts à vivre, selon leur
vocation, les plus hautes réalités spirituelles.
Je prie pour que vous, familles chrétiennes, unies au
Seigneur par la prière et la vie sacramentelle, vous soyez des foyers
accueillants aux vocations.
Aux hommes et aux femmes de bonne volonté
108. À tous les hommes et à toutes les femmes qui voudront bien écouter
ma voix, je désire adresser un appel: cherchez les voies qui conduisent
au Dieu vivant et vrai, en particulier sur les chemins tracés par la vie
consacrée. Les personnes consacrées témoignent que « quiconque suit le
Christ, Homme parfait, devient lui aussi davantage homme ». Combien d'entre
elles se sont penchées, et continuent à se pencher, comme de bons samaritains,
sur les innombrables blessures de leurs frères et sœurs rencontrés sur
leur route!
Regardez ces personnes saisies par le Christ, qui montrent par leur
maîtrise d'elles-mêmes, soutenues par la grâce et par l'amour de Dieu,
le remède qui libère de l'avidité de posséder, de jouir, de dominer. N'oubliez
pas les charismes qui ont formé de merveilleux « chercheurs de Dieu » et
des bienfaiteurs de l'humanité, qui ont ouvert des voies sûres à ceux qui
cherchent Dieu d'un cœur sincère. Considérez le grand nombre de saints
qui se sont épanouis dans ce genre de vie, considérez le bien fait au monde,
hier et aujourd'hui, par ceux qui se sont offerts à Dieu! Notre monde n'a-t-il
pas besoin de joyeux témoins et prophètes de la puissance bienfaisante
de l'amour de Dieu? N'a-t-il pas aussi besoin d'hommes et de femmes qui,
par leur vie et par leur action, sachent semer des germes de paix et de
fraternité?
Aux personnes consacrées
109. Mais c'est à vous surtout, femmes et hommes consacrés, qu'au terme
de cette Exhortation j'adresse avec confiance mon appel: vivez pleinement
votre offrande à Dieu, pour que ce monde ne soit pas privé d'un rayon de
la beauté divine qui illumine la route de l'existence humaine. Les chrétiens,
plongés dans les occupations et les soucis de ce monde, mais appelés, eux
aussi, à la sainteté, ont besoin de trouver en vous des cœurs purifiés
qui « voient » Dieu dans la foi, des personnes dociles à l'action de l'Esprit
Saint, qui marchent allègrement, fidèles au charisme de leur vocation et
de leur mission.
Vous savez bien que vous avez entrepris un chemin de conversion continue,
de don exclusif à l'amour de Dieu et de vos frères, pour témoigner de manière
toujours plus belle de la grâce qui transfigure l'existence chrétienne.
Le monde et l'Église cherchent d'authentiques témoins du Christ. Et la
vie consacrée est un don que Dieu fait pour que l'« unique nécessaire »
(cf. Lc 10,42) soit mis sous les yeux de tous. Dans l'Église et
dans le monde, la vie consacrée a spécialement pour mission de rendre témoignage
au Christ par la vie, par les œuvres et par la parole.
Vous savez en qui
vous avez mis votre foi (cf. 2 Tm 1,12): donnez-lui tout! Les jeunes ne
se laissent pas tromper: venant à vous, ils veulent voir ce qu'ils ne voient pas
ailleurs. Vous avez une responsabilité immense pour demain: les jeunes consacrés
en particulier, témoignant de leur consécration, pourront amener leurs
contemporains à renouveler leur vie. L'amour passionné pour Jésus Christ attire
puissamment les autres jeunes que, dans sa bonté, Il appelle à le suivre de près
et pour toujours. Les hommes de notre temps veulent voir dans les personnes
consacrées la joie qu'ils ressentent en étant avec le Seigneur.
Personnes consacrées, aînées et jeunes, vivez la fidélité à
votre engagement envers Dieu, en vous édifiant et en vous soutenant
mutuellement. Malgré les difficultés que vous avez pu rencontrer parfois et la
moindre estime portée à la vie consacrée dans une certaine opinion publique,
vous avez la mission d'inviter de nouveau les hommes et les femmes de notre
temps à regarder vers le haut, à ne pas se laisser envahir par les affaires de
chaque jour, mais à se laisser séduire par Dieu et par l'Évangile de son Fils.
N'oubliez jamais que vous, tout particulièrement, vous pouvez et vous devez dire
non seulement que vous êtes du Christ, mais que vous « êtes devenus le Christ ».
Regard vers l'avenir
110. Vous n'avez pas seulement à vous rappeler et à raconter une histoire
glorieuse, mais vous avez à construire une grande histoire! Regardez
vers l'avenir, où l'Esprit vous envoie pour faire encore avec vous de grandes
choses.
Chers hommes et femmes consacrés, faites de votre vie une
attente fervente du Christ, allant à sa rencontre comme les vierges sages qui
vont à la rencontre de l'Époux. Soyez toujours prêts, fidèles au Christ, à
l'Église, à votre Institut et à l'homme de notre temps. De jour en jour, vous
serez ainsi renouvelés par le Christ, pour construire avec l'aide de son Esprit
des communautés fraternelles, pour laver avec Lui les pieds des pauvres et pour
apporter votre contribution irremplaçable à la transfiguration du monde.
Tandis qu'il entre dans le nouveau millénaire, puisse notre
monde, remis aux mains de l'homme, être toujours plus humain et plus juste,
signe et anticipation du monde à venir, où le Seigneur humble et glorifié,
pauvre et exalté, sera joie pleine et durable pour nous et pour nos frères et
sœurs, avec le Père et l'Esprit Saint.
Prière à la Trinité
111. Trinité Sainte, bienheureuse et qui rends bienheureux, comble de
bonheur tes fils et tes filles que tu as appelés à confesser la grandeur
de ton amour, de ta bonté miséricordieuse et de ta beauté.
Père Saint, sanctifie les fils et les filles qui se sont consacrés
à Toi, pour la gloire de ton nom. Par ta puissance, soutiens-les pour qu'ils
puissent témoigner que Tu es l'origine de tout, l'unique source de l'amour
et de la liberté. Nous Te remercions pour le don de la vie consacrée qui,
dans la foi, Te cherche et, dans sa mission universelle, invite toute l'humanité
à avancer vers Toi.
Jésus Sauveur, Verbe incarné, de même que Tu
as donné ta forme de vie à ceux que Tu as appelés, continue d'attirer à
Toi des personnes qui, pour l'humanité de notre temps, soient dépositaires
de la miséricorde, précurseurs de ton retour, signes vivants des biens
de la résurrection à venir. Qu'aucune épreuve ne les sépare de Toi ni de
ton amour!
Esprit Saint, Amour répandu dans nos cœurs, Toi qui donnes
grâce et inspiration aux âmes, source éternelle de vie qui achèves la mission
du Christ par de nombreux charismes, nous Te prions pour toutes les personnes
consacrées. Remplis leurs cœurs de la certitude intérieure d'avoir été
choisies pour aimer, louer et servir. Fais-leur goûter ton amitié, remplis-les
de ta joie et de ton réconfort, aide-les à dépasser les moments de difficulté
et à se relever avec confiance après les chutes, fais d'elles le miroir
de la beauté divine. Donne-leur le courage de répondre aux défis de notre
temps et la grâce d'apporter aux hommes la bonté et l'humanité de notre
Sauveur Jésus Christ (cf. Tt 3,4).
Invocation à la Vierge Marie
112. Marie, figure de l'Église, Épouse sans ride et sans tache, qui,
en t'imitant « conserve virginalement une foi entière, une espérance ferme,
une charité sincère », soutiens les personnes consacrées qui tendent vers
la béatitude unique et éternelle.
À Toi, Vierge de la Visitation, nous les confions, afin
qu'elles sachent se hâter à la rencontre des hommes dans la nécessité, pour
apporter de l'aide, mais surtout pour apporter Jésus. Apprends-leur à proclamer
les merveilles que le Seigneur accomplit dans le monde, afin que tous les
peuples magnifient son nom. Soutiens-les dans leur travail en faveur des
pauvres, des affamés, des désespérés, des humbles et de tous ceux qui cherchent
ton Fils d'un cœur sincère.
Ô Mère, qui veux le renouveau spirituel et apostolique de tes
fils et de tes filles, par une réponse d'amour et d'offrande totale au Christ,
nous t'adressons notre prière avec confiance. Toi qui as fait la volonté du
Père, empressée dans l'obéissance, courageuse dans la pauvreté, accueillante
dans ta féconde virginité, obtiens de ton divin Fils que ceux qui ont reçu le
don de le suivre dans la vie consacrée sachent lui rendre témoignage par une
existence transfigurée, en avançant joyeusement, avec tous leurs autres frères
et sœurs, vers la patrie céleste et la lumière sans crépuscule.
Nous te le demandons, pour qu'en tous et en tout soit
glorifié, béni et aimé le Seigneur suprême de toutes choses, qui est Père, Fils
et Esprit Saint.
Donné à Rome, près de Saint-Pierre, le 25 mars 1996, solennité de
l'Annonciation du Seigneur, en la dix-huitième année de mon pontificat.
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