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LETTRE APOSTOLIQUE
SPIRITUS DOMINI
DE S. S. JEAN-PAUL II
POUR LE BICENTENAIRE DE LA MORT
DE S. ALPHONSE MARIE DE LIGUORI (*)

1er août 1987

 

 

A Notre cher fils Juan Manuel Lasso de la Vega y Miranda, 
Supérieur général de la Congrégation du Très Saint Rédempteur.

« L’ESPRIT DU SEIGNEUR est sur moi ; c’est pourquoi il m’a conféré l’onction, il m’a envoyé annoncer aux pauvres la bonne nouvelle et guérir les cœurs contrits. » (Lc 4, 18 ; cf. Is 61, 1.) Le texte biblique que Jésus, Fils adorable et envoyé du Père, s’appliqua à lui-même au début de sa mission messianique et qui ouvre la liturgie de la fête de saint Alphonse-Marie de Liguori (cf. l’antienne de la messe propre), résonne d’une manière particulièrement solennelle en ce jour où nous célébrons le second centenaire de la naissance au ciel de cet évêque rempli de zèle, Docteur et fondateur de la Congrégation du Très Saint Rédempteur.

Et c’est avec une grande joie qu’en ce jour je m’adresse à vous et à tous les fils de saint Alphonse, prenant part avec toute l’Église au souvenir toujours actuel d’un saint qui fut en son temps un maître de sagesse et qui, par l’exemple de sa vie et par son enseignement, continue à éclairer, comme une lumière réfléchie par le Christ, lumière des nations, le chemin du peuple de Dieu.

Évoquons rapidement sa vie. Alphonse naquit à Marianella, près de Naples, le 27 septembre 1696. Héritier d’une famille d’une grande noblesse, il reçut une formation complète et soignée aussi bien dans le domaine des humanités que du droit. Cette formation au temps de sa jeunesse et de son adolescence s’accompagna d’une pratique de la religion chrétienne attentive et fervente : piété envers la Très Sainte Eucharistie et la Mère du Christ, visites aux malades et aux prisonniers, souci des pauvres, efforts pour répandre et expliquer la religion parmi les laïcs.

Après un brillant début de carrière au barreau de Naples, Alphonse abandonne le monde pour se consacrer à Dieu seul et, à trente ans, le 21 décembre 1726, il est ordonné prêtre et incardiné au clergé de Naples.

Il s’adonne aussitôt à un apostolat intense dans les quartiers les plus pauvres de Naples, se consacrant principalement à faire revivre ce que l’on appelait les « Chapelles du soir » pour qu’elles deviennent une école d’éducation civique et morale. Au ministère en ville, il joint, en tant que membre de l’association des « Missions apostoliques » du diocèse de Naples, celui de la prédication dans les faubourgs et les villages du royaume. Cette expérience fut pour lui extrêmement importante : Alphonse ne connaissait que fort peu cette partie du peuple, dépourvue culturellement et presque ignorante de la religion, et cela fit mûrir en lui son désir de s’occuper des « âmes les plus abandonnées » des campagnes et des hameaux ruraux. Et, pour l’évangélisation des pauvres, il fonde à Scala, près de Salerne, le 9 novembre 1732, un Institut missionnaire : la Congrégation du Très Saint Rédempteur, qui se caractériserait surtout par la prédication itinérante de missions, les exercices spirituels et la catéchèse adaptée au peuple. Pendant trente ans (de 1732 à 1762), le zèle missionnaire très ardent d’Alphonse le porte dans les directions les plus diverses, affermissant en lui son choix en faveur des pauvres et des humbles.

En 1762, il est nommé évêque de Sainte-Agathe des Goths, développant dans cette charge une activité presque incroyable, que ce soit par ses travaux apostoliques ou ses écrits. Malheureusement, une douloureuse arthrite déformante le contraignit, en 1779, à laisser son diocèse et à se retirer à Pagani, province de Salerne, dans une maison de son Institut où, en proie à de nombreuses souffrances physiques et spirituelles qu’il supporta en obéissance à la volonté de Dieu, il demeura jusqu’à sa mort survenue le 1er août 1787, à l’âge de quatre-vingt-onze ans.

Cette longue vie fut toujours remplie d’un travail incessant comme il convenait à une vie de missionnaire, d’évêque, de théologien, de fondateur et de supérieur d’une Congrégation religieuse.

Après cette brève description chronologique de sa vie, il est opportun de montrer quelle fut son importance dans la société de son temps.

Nous devons dire tout d’abord que, pour aller au-devant des besoins du peuple, il joignit très vite à l’apostolat de la parole et de l’action pastorale celui de la plume. Il s’agit de deux aspects inséparables de sa vie et de son activité, qui donnent à tout le zèle pastoral de saint Alphonse un caractère personnel incomparable. En effet, chez lui l’engagement de l’écrivain émane de la prédication et renvoie à celle-ci, visant toujours au salut des âmes. Commencés avec les Maximes éternelles et les Cantiques spirituels, son activité et son ministère littéraires connurent un crescendo extraordinaire qui atteignit son sommet au cours de ses années d’épiscopat. Ses principaux ouvrages ne comprennent pas moins de 111 titres et concernent principalement trois grands domaines : la morale, la foi, la vie spirituelle.

Rénovateur de la morale

Alphonse fut vraiment le rénovateur de la morale, c’est-à-dire de la doctrine concernant les mœurs : l’expérience acquise au cours des confessions, qu’il entendait spécialement au cours de ses prédications missionnaires, le porta peu à peu et non sans effort à adoucir sa mentalité, à atteindre progressivement un juste équilibre unissant équitablement sévérité et liberté. A propos du rigorisme souvent pratiqué par les prêtres lors de l’administration du sacrement de pénitence, sacrement qu’il aimait appeler « ministère de grâce et de pardon », il avait coutume de répéter : « Une rigueur excessive dans les confessions corrompt les âmes aussi bien qu’une trop grande indulgence. Je réprouve certaines rigueurs, qui ne sont pas selon la science, et qui sont pour la destruction et non pour l’édification. Avec les pécheurs, il faut de la charité et de la douceur, à la ressemblance de Jésus-Christ. Et nous, si nous voulons gagner les âmes à Dieu, ce n’est pas Jansénius que nous devons imiter mais Jésus-Christ, lui qui est l’exemple des missionnaires. » (1)

Et, dans le plus grand de ses ouvrages de morale, il écrivit, entre autres, ces admirables paroles : « Il est certain, ou à tenir pour certain... que l’on ne doit pas imposer des choses aux hommes sous peine de faute grave, à moins qu’une raison évidente ne le suggère... Étant donné l’actuelle fragilité de la condition humaine, il n’est pas toujours vrai qu’il soit plus sûr de mener les âmes par la voie la plus étroite, alors que nous voyons que l’Église a condamné aussi bien le laxisme que le rigorisme. » (2)

On ne peut douter que la Praxis confessarii, l’Homo apostolicus et surtout sa Theologia moralis, aient fait de lui le maître de la sagesse morale catholique.

Dans le domaine de la controverse théologique, il combattit avec force des mouvements qui surgissaient alors : l’illuminisme, qui minait les fondements de notre foi ; le jansénisme, soutien d’une doctrine de la grâce qui, au lieu de nourrir la confiance et d’animer l’espérance, portait au désespoir ou, à l’inverse, au désengagement ; le fébronianisme qui, fruit du jansénisme politique ou juridictionnalisme, limitait l’autorité du Pontife romain pour amplifier celle des Princes et des Églises nationales.

La nécessité de la prière

En ce qui concerne le domaine de la théologie dogmatique, on doit dire qu’Alphonse élabora une doctrine de la grâce basée principalement sur la prière, et qu’il voulut qu’elle rende aux âmes le souffle de la confiance et l’espoir du salut. Il écrivit en effet : « Dieu ne refuse à personne la grâce de la prière, et celle-ci nous aide à vaincre toute concupiscence et toute tentation. Je dis, je le répète et je le répéterai tant que je vivrai, tout notre salut consiste en une seule chose : la prière. » D’où l’axiome célèbre : « Celui qui prie se sauve, celui qui ne prie pas se damne. » (3)

Comme on le voit, toute la structure de la spiritualité alphonsienne peut se ramener à ces deux éléments : la prière et la grâce. La prière, nous dit saint Alphonse, ne consiste pas seulement dans un exercice de piété, mais elle est une nécessité, une exigence de la nature liée et attachée au salut. Tout le monde voit l’importance d’une telle définition de la prière pour la pratique de la vie chrétienne, afin qu’elle soit vraiment la « grande cause du salut ». Tout comme son œuvre morale et dogmatique, et même plus encore, les écrits spirituels de saint Alphonse découlent de son apostolat et l’accomplissent.

Tout le monde connaît ses œuvres spirituelles : Les gloires de Marie, La préparation à la mort, Du grand moyen de la prière, La véritable épouse de Jésus-Christ, Les visites au très Saint Sacrement et à la très Sainte Vierge Marie, La manière de converser continuellement et familièrement avec Dieu, et surtout La pratique de l’amour envers Jésus-Christ, son plus grand ouvrage ascétique et le résumé de sa doctrine.

Si l’on se demande quelles sont les caractéristiques de la spiritualité du saint Docteur, elles peuvent se résumer en une seule phrase : c’est une spiritualité adaptée le plus possible au caractère populaire. En bref : tous les hommes, dit-il, sont appelés à la sainteté, chacun dans l’état qui est le sien. La sainteté et la perfection consistent essentiellement dans l’amour de Dieu, qui atteint assurément son sommet et son accomplissement dans l’adhésion totale à la volonté de Dieu, non pas d’un Dieu abstrait mais d’un Dieu père des hommes, le Dieu du « salut » qui s’est rendu visible en Jésus-Christ. Sa doctrine de la connaissance du Christ, ou dimension christologique, est la qualité essentielle de la spiritualité alphonsienne : l’Incarnation, la Passion et l’Eucharistie sont les plus grands témoignages de l’amour divin. Aussi est-il très heureux que la seconde lecture de la Liturgie des Heures soit tirée du premier chapitre de son œuvre La pratique de l’amour envers Jésus-Christ (4).

Il n’est pas étonnant qu’Alphonse ait accordé une importance capitale à la vie sacramentelle, surtout à l’Eucharistie et à son culte, dont les Visites constituent l’expression la plus typique. Dans l’économie du salut, la dévotion envers Notre-Dame occupe une place suréminente : médiatrice de grâce, associée à la rédemption et pour cela Mère, Avocate et Reine. En vérité, Alphonse se plaça toujours sous la protection de Marie, du début à la fin de sa vie.

Mais l’incroyable renommée d’Alphonse, évidente de son vivant, crût d’une manière presque extraordinaire après sa mort et elle est demeurée telle au cours de ces deux siècles. C’est le motif pour lequel, après la canonisation décrétée par mon prédécesseur le Pape Grégoire XVI, le 26 mai 1839, commencèrent à parvenir au Siège de Pierre de très nombreuses lettres demandant que soit conféré au saint le titre de Docteur de l’Église. Ce titre lui fut attribué par notre prédécesseur de vénérée mémoire, le Pape Pie IX, le 23 mars 1871. Et ce même très saint Pontife, le 7 juillet de la même année, par la lettre encyclique Qui Ecclesiae suae, commentait en ces termes le titre de Docteur de l’Église qui venait de lui être décerné : « On peut sans doute affirmer en toute vérité qu’il n’y a pas d’erreur, même contemporaine, qui, au moins en très grande partie, n’ait été réfutée par Alphonse. » (5)

Et les Souverains Pontifes ont toujours reconnu sa renommée, l’ont rappelée et recommandée, jusqu’à nos jours.

Ainsi, le Souverain Pontife Pie XII, de vénérée mémoire, qui conféra à saint Alphonse le 26 avril 1950 le titre de « Patron céleste de tous les confesseurs et moralistes » (6), affirmait en date du 7 avril 1953 : « Ce sont des trésors de vie spirituelle que ce saint a répandus dans ses écrits par son immense zèle missionnaire, sa charité pastorale, son ardente piété eucharistique, sa tendre dévotion envers la Vierge Marie. Les lumières de son esprit et les élans de son âme, nourris d’une céleste sagesse, non seulement conduisent les âmes à la vraie vie et à la piété, mais elles sont aussi une douce invitation aux hommes pour que, revenant au-dedans d’eux-mêmes, ils élèvent alors leur cœur vers Dieu. » (7)

L’exclamation suivante du Pape Jean XXIII, de vénérée mémoire, mérite d’être rappelée : « Ô saint Alphonse, saint Alphonse ! Quelle gloire et quel champ d’études pour le clergé italien ! Sa vie et ses œuvres Nous sont familières depuis les toutes premières années de Notre formation ecclésiastique. » (8.)

Missionnaire et ami du petit peuple

Du témoignage de l’histoire de l’Église et des documents de la piété populaire, il résulte que les écrits de saint Alphonse demeurent toujours actuels. C’est pourquoi la sainte Église le propose à nouveau à votre affectueuse imitation, à vous, cher fils, aux membres de votre Congrégation, ainsi qu’à tous les chrétiens. Et je désire attirer votre attention sur quelques aspects qui semblent aujourd’hui particulièrement éloquents.

Saint Alphonse fut très ami du peuple, du petit peuple, du peuple des quartiers les plus pauvres de Naples, alors capitale de ce Royaume, du peuple des humbles, des artisans et surtout des gens de la campagne. Ce sens du peuple caractérise toute la vie d’Alphonse comme missionnaire, comme évêque, comme fondateur, comme écrivain.

Comme missionnaire, il alla à la recherche des « âmes ignorantes et les plus abandonnées des campagnes et des hameaux ruraux », s’adressant à elles de la manière la plus appropriée et vivante. Il renouvela la prédication de la Parole de Dieu dans ses méthodes et dans son contenu, afin qu’elle fût simple mais enthousiasmante. Il agit ainsi afin que tous puissent comprendre.

Ce fondateur de Congrégation voulut un groupe de disciples qui, à son exemple, fasse le choix radical en faveur des plus abandonnés et qui s’installe de manière stable à proximité de ceux-ci. Comme évêque, si sa maison était ouverte à tous, les humbles et les pauvres y étaient les préférés. Et en leur faveur, il promut aussi des initiatives sociales et économiques.

Enfin, en tant qu’écrivain, Alphonse visait toujours et seulement à répondre aux besoins du peuple chrétien. Presque toutes ses œuvres, y compris son œuvre morale, ont été inspirées par le peuple. C’est à bon droit que notre vénéré prédécesseur, Jean-Paul Ier, qui était alors le cardinal Albino Luciani, patriarche de Venise, a écrit : « Saint Alphonse est un théologien qui traite de la vie pratique, de problèmes urgents, comme l’expérience le lui a appris. Voit-il que la charité doit être ravivée chez les pécheurs ? Il écrit des œuvres d’ascétique. Voit-il vaciller quelque part la foi et l’espérance du peuple ? Il écrit des œuvres de théologie, dogmatique et morale. » (9)

La popularité de notre saint, qui le mena toujours plus loin, repose sur sa concision, sa clarté, sa simplicité, son optimisme, son affabilité qui va parfois jusqu’à la tendresse. A la racine de cet amour du peuple qui est le sien, il y a l’angoisse du salut éternel : se sauver soi-même et sauver les autres. Et il désire ardemment non seulement le salut mais la perfection et jusqu’à la sainteté. C’est pourquoi son action pastorale n’exclut personne : il écrit à tous, il écrit pour tous. Ainsi sollicite-t-il les pasteurs du peuple de Dieu, surtout les évêques, les prêtres et les religieux, de ne rien épargner pour répondre aux besoins du peuple.

L’enseignement de saint Alphonse, même quand il innove et surtout alors, naît de la conscience pluriséculaire de l’Église. Il eut à un très haut degré le sens de l’Église : un critère qui l’accompagna toujours dans ses recherches théologiques et dans sa pratique pastorale, jusqu’à devenir lui-même, en une certaine mesure, la voix de l’Église. Il n’est pas étonnant qu’il ait eu une très grande vénération pour le Souverain Pontife, dont, en des temps difficiles, il défendit ouvertement le primat et l’infaillibilité. De plus, toute sa vie montra, et fort bien, sa vénération pour le Souverain Pontife.

Marcher à la suite du fondateur

Mais il nous faut parler également de saint Alphonse fondateur de Congrégation. Si, comme saint, évêque et Docteur, il appartient à toute l’Église, comme fondateur il représente pour sa Congrégation un point de référence obligatoire. Qu’il me soit permis de vous rappeler trois aspects, parmi d’autres, qui poussent à l’imiter au plus près.

Le premier de ces aspects est le suivant : il faut être proche du peuple. Alors que votre Congrégation du Très Saint Rédempteur est répandue dans le monde entier, la recherche des « âmes les plus abandonnées », qui fut l’intention principale de votre fondateur, doit être poursuivie avec le plus grand soin, selon les contingences particulières aux lieux et aux temps. Dans cette recherche, la préférence doit être donnée aux plus humbles et aux plus faibles, qui sont généralement aussi les plus pauvres.

Il faut donc que votre Congrégation, dans le présent et dans les années à venir, s’engage à poursuivre la mise en œuvre à tous les niveaux de cette priorité pastorale. Et j’ai appris avec plaisir que votre chapitre général de 1985 s’est engagé, ce qui est fort louable, à la mission ad gentes, spécialement parmi les populations d’Asie et d’Afrique. C’est un engagement qui correspond aux intentions originelles de votre fondateur.

Ensuite les missions populaires : elles sont une forme stable et bien établie de l’activité pastorale de votre Congrégation. Elles ont toujours montré votre inclination à aller au peuple. Il faut donc que les missions, que saint Alphonse a puissamment marquées et que, en diverses occasions, nous avons recommandées en divers documents pontificaux (10), retrouvent chez vous une nouvelle vigueur pour le bien de toute l’Église.

Dans la prédication missionnaire comme en toute autre forme de votre activité apostolique, ayez un soin particulier de la doctrine qui a toujours constitué la particularité des fils de saint Alphonse. Ce sont : les quatre fins dernières, c’est-à-dire ce qui concerne le destin ultime de l’homme, qu’il faut annoncer avec la sensibilité pastorale de notre temps. Vous traiterez donc de l’amour miséricordieux de Dieu le Père, qui est « riche en miséricorde » ; de « l’abondante » rédemption réalisée par le Christ, le Rédempteur de l’homme ; de l’intercession maternelle de la Vierge Marie, la Mère du Rédempteur, avocate et médiatrice ; enfin de la nécessité de la prière pour obtenir le Royaume des cieux et éviter la damnation éternelle.

Enfin, l’étude et l’enseignement de la doctrine morale : personne n’ignore la grande importance, spécialement en notre temps, de la théologie morale. Le Concile Vatican II a rappelé à bon droit : « On s’appliquera avec un soin spécial à perfectionner la théologie morale dont la présentation scientifique, plus nourrie de la doctrine de la Sainte Écriture, mettra en lumière la grandeur de la vocation des fidèles dans le Christ et leur obligation de porter du fruit dans la charité pour la vie du monde. » (11) En effet, « le bien de la personne est d’être dans la vérité et de faire la vérité. Ce lien essentiel vérité-bien-liberté a été perdu dans une large mesure par la culture contemporaine ; aussi, amener l’homme à le redécouvrir est aujourd’hui une des exigences de la mission de l’Église pour le salut du monde. » (12) Le bicentenaire de saint Alphonse offre une occasion propice de se consacrer avec un élan renouvelé à un tel effort, cherchant avant tout à se laisser conduire, même dans un contexte socioculturel qui a changé, par ce grand équilibre humain et par ce très grand sens de la foi que saint Alphonse a constamment montrés dans son activité de théologien et de pasteur. Pour sa part, ce Siège apostolique ne manquera pas d’apporter sa propre contribution à cette tâche en traitant plus amplement et plus profondément, dans un document qui sera publié prochainement, des questions qui concernent les fondements mêmes de la théologie morale.

Certes, la vie moderne pose de nouveaux problèmes que, souvent, il n’est pas facile de résoudre. On devra cependant toujours garder à l’esprit, dans la direction des âmes et dans le ministère de l’enseignement, que le critère auquel on ne peut renoncer mais auquel il faut toujours conformer son avis, est la parole de Dieu telle qu’elle est interprétée avec autorité par le magistère de l’Église. De plus, on devra toujours se laisser guider par la bonté pastorale, selon le sage avertissement de Paul VI : « Ne diminuer en rien la doctrine de salut du Christ est une forme éminente de charité envers les âmes. Mais cela doit toujours s’accompagner de la tolérance et de la charité dont le Rédempteur lui-même a donné l’exemple dans ses rapports avec les hommes. » (13)

La Lettre apostolique que je vous adresse aujourd’hui, en ce jour du bicentenaire de la mort de saint Alphonse, veut exprimer mes convictions et mes sentiments à l’égard d’un saint qui a été un maître de sagesse et un père dans la foi.

M’adressant en même temps aux fils de saint Alphonse qui travaillent dans le monde entier et que vous représentez si dignement, je veux vous faire réfléchir sur ce que seraient, s’il vivait encore, les souhaits d’un père si grand à l’égard de l’héritage qu’est la Congrégation qu’il a fondée. Ce sont, peut-on dire, les conseils qu’il a laissés par son style de vie, son activité apostolique et ses écrits. Saint Alphonse nous demande en effet la fidélité au Christ et à son Évangile, la fidélité à l’Église et à sa mission dans le monde, la fidélité aux hommes de ce temps, la fidélité au charisme de votre Institut.

Suivez toujours, chers fils, les pas du divin Rédempteur dont vous portez le titre et le nom, sans jamais dévier dans votre vie et dans votre action du but que vous voulez poursuivre selon la fin de votre Institut, telle qu’elle a été assignée par saint Alphonse : « Suivre l’exemple du Sauveur Jésus-Christ, en prêchant la parole de Dieu aux pauvres, comme il l’a dit lui-même : “Il m’a envoyé annoncer aux pauvres une Bonne Nouvelle.” » (14)

Dans son long chemin de 255 ans, votre Congrégation a donné des saints qu’il est bon de rappeler : saint Gérard Majella (1726-1755), religieux laïc ; saint Clément M. Hofbauer (1751-1820), dont nous fêtons cette année le deuxième centenaire de la venue en Pologne, ce que j’ai rappelé dans une lettre à l’occasion des célébrations qui ont eu lieu à Varsovie (10-17 mai 1987) (15) ; saint Jean Népomucène Neumann (1811-1860) et le bienheureux Pierre Donders (1809-1887), que j’ai moi-même inscrit au catalogue des saints.

Que leur exemple, celui de saint Alphonse et de ses fils parmi les meilleurs dont l’Église a reconnu avec autorité la sainteté, nous mène tous vers les sommets de la sainteté.

Heureux d’avoir participé par cette Lettre apostolique aux célébrations de l’Église et de votre Institut, je vous accorde de tout cœur, à vous-même, à tous les fils de saint Alphonse, aux sœurs Rédemptoristines et à toute la famille alphonsienne, ma bénédiction apostolique, en gage des grâces célestes.

Du Vatican, le 1er août 1987, en la neuvième année de mon pontificat.

IOANNES PAULUS PP. II


 

NOTES 

(*) IOANNES PAULUS PP. II, Epistula apostolica Spiritus Domini : II expleto saeculo ob obitu S. Alphonsi Mariae de’ Liguori [Ad Moderatorem generalem Congregationis SS. Redemptoris], 1 aug. 1987 : AAS 79(1987), pp. 1365-1375.

(1) A.M. Tannoia, Della vita ed Istituto dei venerabile servo di Dio Alfonso Maria Liguori, Vescovo di S. Agata de’ Goti e Fondatore della Congregazione de’ Preti Missionari dei SS. Redentore, III, Naples, 1800, p. 88. Cf. ibid., p. 151, 191-192. 

(2) S. Alphonse-Marie de Liguori, Theologia moralis, éd. Louis Gaudé, II, Rome, 1907, p. 53. Il faut prêter attention à ce que le saint Docteur ajoute aussitôt après : « Comme nous en a soigneusement averti saint Antonin, discutant du fait de savoir quand un acte doit être condamné comme mortel ou non : si on ne peut s’appuyer sur l’autorité explicite de la Sainte Écriture, ou d’un canon, ou d’une décision de l’Église, ou une raison évidente, l’acte ne pourra être qualifié que très difficilement. » 

(3) S. Alphonse M. de Liguori, Du grand moyen de la prière, et opuscules (Œuvres ascétiques, II), Rome, 1962, p. 171. 

(4) S. Alphonse M. de Liguori, La pratique de l’amour envers Jésus et opuscules sur l’amour divin (Œuvres ascétiques, 1), Rome 1933, p. 1-4. 

(5) Pie IX, Acta, V (1869-1871), p. 337. 

(6) Pie XII, Lettre apostolique Consueverunt omni tempore : AAS 42 (1950), p. 595-597. (DC 1950, n° 1073, col. 943-946) 

(7) Pie XII, Lettre autographe pour la nouvelle édition des œuvres de saint Alphonse de Liguori : Spicilegium Historicum Congregationis SS.mi Redemptoris, I (1953), fasc. 1-2, p. 247. 

(8) A. G. Roncalli, Journal de l’âme, Rome.

(9) A. Luciani, S. Alfonso cent’anni fa era proclamato Dottore della Chiesa. Lettre au clergé de Venise pour le Jeudi saint 1972, Venise, 1972, p. 41. 

(10) Cf. Exhort. apost. Catechesi tradendae (16 octobre 1979), n° 47 : AAS 71 (1979), p. 1315 (DC 1979, n° 1773, p. 912) ; Discours au Conseil général des Pères Rédemptoristes (6 décembre 1979), n° 2 : Insegnamenti, II/2 (1979), p. 1327 ; Discours aux participants au 1er Congrès national sur les missions populaires (6 février 1981) : Insegnamenti, IV/l (1981), p. 233-237 (DC 1981, n° 1805, p. 345-346) ; Exhort. apost. Reconciliatio et paenitentia (2 décembre 1984), n° 26 : AAS 77 (1985), p. 247 (DC 1985, n° 1887, p. 17-19) 

(11) Concile œcuménique Vatican II, Décret sur la formation sacerdotale Optatam totius, 16. 

(12) Jean-Paul II, Discours à des enseignants de théologie morale : AAS 78 (1986), p. 1099. (DC 1986, n° 1918, p. 483-485). A cet égard, les paroles de Paul VI au Chapitre général de la Congrégation des Rédemptoristes, le 22 septembre 1967 (cf. AAS 59 (1967), p. 960-963) (DC 1967, n° 1503, col. 1749-1752), restent pleinement actuelles. 

(13) Paul VI, Encycl. Humanae vitae, 29 : AAS 60 (1968), p. 501. (DC 1968, n° 1523, col. 1456.)

 (14) Constitutions et Statuts de la Congrégation du Très Saint Rédempteur, Rome, 1986, Const. 1.

 (15) Jean-Paul II, Lettre au supérieur provincial de la Province rédemptoriste de Varsovie, 14 mai 1987.

 

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