Chers Frères et Soeurs,
1. Le jour approche où l'Église grecque-catholique d'Ukraine célébrera
le quatrième centenaire de l'union entre les évêques de la
Province métropolitaine de la Rus' de Kiev et le Siège
apostolique. L'union fut établie lors de la rencontre des représentants
de la Province métropolitaine de Kiev avec le Pape, qui eut lieu le 23 décembre
1595, et elle fut proclamée solennellement à Brest-Litovsk, sur le
fleuve Bug, le 16 octobre 1596. Par la constitution apostolique Magnus Dominus
et laudabile nimis(1), le Pape Clément VIII en fit l'annonce à l'Église
entière et, par la lettre apostolique Benedictus sit Pastor(2), il
s'adressa aux évêques de la Province métropolitaine pour les
informer de l'union qui venait de se faire.
Les Papes suivirent avec sollicitude et affection la vie, souvent dramatique
et douloureuse, de cette Église. Je voudrais rappeler ici d'une façon
particulière l'encyclique Orientales omnes de Pie XII qui, en 1945, écrivit
des paroles inoubliables pour rappeler le trois cent cinquantième
anniversaire du rétablissement de la pleine communion avec le Siège
de Rome(3).
L'Union de Brest ouvrit une nouvelle page de l'histoire de cette Église(4).
Aujourd'hui, celle-ci veut chanter dans l'allégresse l'hymne d'action de
grâce et de louange à Celui qui, encore une fois, l'a ramenée
de la mort à la vie, et elle veut reprendre sa marche avec un élan
renouvelé sur la route tracée par le Concile Vatican II.
Aux fidèles de l'Église grecque-catholique d'Ukraine
s'unissent, dans l'action de grâce et la supplication, les Églises
grecques-catholiques de la diaspora qui se réclament de l'Union de Brest,
ainsi que les autres Églises orientales catholiques et l'Église
tout entière.
Je veux m'unir aux catholiques de tradition byzantine de ces terres, moi
aussi, Évêque de Rome, qui pendant de si nombreuses années,
au temps de mon ministère pastoral en Pologne, ai senti la proximité
physique, et non seulement spirituelle, avec cette Église qui était
alors si durement éprouvée, moi qui, après mon élection
au Siège de Pierre, ai ressenti, à la suite de mes prédécesseurs,
le pressant devoir d'élever la voix pour défendre son droit à
l'existence et à la libre profession de la foi, alors qu'on les lui
refusait toutes les deux. J'ai maintenant le privilège de célébrer
avec émotion, en même temps qu'elle, les jours de la liberté
retrouvée.
À la recherche de l'unité
2. Il faut replacer les célébrations de l'Union de Brest dans
le contexte du Millénaire du Baptême de la Rus'. Il y a sept ans,
en 1988, cet événement fut célébré très
solennellement. À cette occasion, j'ai publié deux documents : la
lettre apostolique Euntes in mundum, du 25 janvier 1988(5), pour l'Église
entière, et le message Magnum baptismi donum, du 14 février de la
même année(6), adressé aux catholiques ukrainiens. Il
s'agissait en effet de célébrer un moment fondamental pour
l'identité chrétienne et culturelle de ces peuples, moment qui revêtait
une valeur tout à fait particulière du fait que les Églises
de tradition byzantine et l'Église de Rome vivaient encore en pleine
communion.
Depuis qu'a eu lieu la division qui blessa l'unité entre l'Occident
et l'Orient byzantin, des efforts fréquents et intenses furent faits pour
rétablir la pleine communion. Je veux rappeler deux événements
particulièrement significatifs : le Concile de Lyon en 1274, et surtout
le Concile de Florence en 1439, où furent signés des protocoles
d'union avec les Églises orientales. Malheureusement, diverses causes empêchèrent
les possibilités contenues dans ces accords de porter les fruits
attendus.
En rétablissant la communion avec Rome, les évêques de
la Province métropolitaine de Kiev se référèrent
explicitement aux décisions du Concile de Florence, donc à un
Concile auquel avaient participé directement, entre autres, les représentants
du Patriarcat de Constantinople.
Une figure resplendit dans ce contexte : celle du métropolite Isidore
de Kiev, fidèle interprète et défenseur des décisions
de ce Concile, qui dut subir l'exil en raison de ses convictions.
Les évêques qui encouragèrent l'union, ainsi que leur Église,
gardaient une conscience très vive des liens étroits qui les
unissaient depuis l'origine à leurs frères orthodoxes, en plus
d'un sens profond de l'identité orientale de leur Province métropolitaine,
qu'il fallait sauvegarder même après l'union. Dans l'histoire de l'Église
catholique, il est d'une grande importance que ce juste désir ait été
respecté et que l'acte d'union n'ait pas signifié le passage à
la tradition latine, comme certains pensaient que cela devait se réaliser
: leur Église se vit reconnaître le droit d'être gouvernée
par une hiérarchie propre selon une discipline spécifique, et de
maintenir son patrimoine oriental liturgique et spirituel.
Entre persécution et développement
3. Après l'union, l'Église grecque-catholique d'Ukraine vécut
une période de développement des structures ecclésiastiques,
avec des retombées bénéfiques sur la vie religieuse, sur la
formation du clergé et pour l'engagement spirituel des fidèles.
Faisant preuve d'une notable clairvoyance, on attribua une grande place à
l'éducation. Grâce à la précieuse contribution de
l'Ordre basilien et d'autres Congrégations religieuses, l'étude
des disciplines sacrées et de la culture propre connut une admirable
croissance. Au cours du siècle actuel, dans ce domaine comme aussi par le
témoignage de la souffrance subie pour le Christ, le métropolite
André Szeptyckyj fut une figure d'un prestige extraordinaire : à
la formation personnelle et à la finesse spirituelle, il sut allier des
dons excellents d'organisateur, fondant des écoles et des académies,
soutenant les études théologiques et les sciences humaines, la
presse, l'art sacré, la sauvegarde des mémoires.
Et pourtant, une telle vitalité ecclésiale fut toujours
traversée par le drame de l'incompréhension et de l'opposition.
L'illustre archevêque de Polock et Vitebsk, Josaphat Kuncevyc, en fut
victime, lui dont le martyre fut auréolé de la couronne impérissable
de la gloire éternelle. Son corps repose maintenant dans la basilique
vaticane, où il reçoit continuellement l'hommage ému et
reconnaissant de tous les catholiques.
Les difficultés et les souffrances se répétèrent
sans répit. Pie XII les a rappelées dans l'encyclique Orientales
omnes, dans laquelle, après s'être arrêté sur les persécutions
précédentes, il présageait déjà cette autre
persécution, dramatique, du régime athée(7).
Parmi les témoins héroïques non seulement des droits de
la foi, mais aussi de la conscience humaine, qui se distinguèrent au
cours de ces années difficiles, se détache la figure du métropolite
Josyf Slipyj : son courage pour supporter l'exil et la prison pendant dix-huit
ans et sa confiance inébranlable en la résurrection de son Église
font de lui l'un des exemples les plus marquants de confesseur de la foi de
notre temps. Il ne faut pas non plus oublier ses nombreux compagnons de
souffrance, en particulier les évêques Grégoire Chomyszyn et
Josaphat Kocylowskyj.
Ces événements orageux secouèrent l'Église de
leur patrie. Mais la Providence divine avait déjà décidé
depuis longtemps que de nombreux fils de cette Église pourraient trouver
une issue pour eux et pour leur peuple : à partir du XIXe siècle,
en effet, ils commencèrent à se répandre en grand nombre
au-delà des océans, par vagues migratoires qui les conduisirent
surtout au Canada, aux États-Unis d'Amérique, au Brésil, en
Argentine et en Australie. Le Saint-Siège se voulut proche d'eux, les
assistant et instituant pour eux des structures pastorales dans leurs nouveaux
lieux de résidence, jusqu'à constituer des Éparchies
proprement dites. Au temps de l'épreuve, pendant la persécution
athée dans leur terre d'origine, la voix de ces croyants put ainsi s'élever,
en pleine liberté, avec force et courage. Ils revendiquèrent avec
force dans l'opinion internationale le droit à la liberté
religieuse pour leurs frères persécutés, donnant ainsi plus
de vigueur à l'appel que lança le Concile Vatican II en faveur de
la liberté religieuse(8) et à l'action exercée en ce sens
par le Saint-Siège.
4. Toute la Communauté catholique se souvient avec émotion des
victimes de tant de souffrances : les martyrs et les confesseurs de la foi de l'Église
en Ukraine nous offrent une admirable leçon de fidélité au
prix de la vie. Et nous, témoins privilégiés de leur
sacrifice, nous sommes bien conscients qu'ils ont contribué à
maintenir dans la dignité un monde qui semblait emporté par la
barbarie. Ils ont connu la vérité, et la vérité les
a rendus libres. Les chrétiens d'Europe et du monde, s'inclinant en prière
au seuil des camps de concentration et des prisons, doivent leur être
reconnaissants pour la lumière qu'ils ont donnée : c'était
la lumière du Christ, qu'ils ont fait resplendir dans les ténèbres.
Aux yeux du monde, les ténèbres ont longtemps paru l'emporter,
mais elles n'ont pu éteindre cette lumière, car c'était la
lumière de Dieu et la lumière de l'homme offensé mais qui
ne pliait pas.
Cet héritage de souffrance et de gloire se trouve aujourd'hui à
un tournant historique : une fois tombées les chaînes de la prison,
l'Église grecque-catholique en Ukraine a recommencé à
respirer l'air de la liberté et à retrouver pleinement son rôle
actif dans l'Église et dans l'histoire. Cette tâche, délicate
et providentielle, requiert aujourd'hui une réflexion particulière
pour qu'elle soit accomplie avec sagesse et clairvoyance.
Dans le sillage du Concile Vatican II
5. La célébration de l'Union de Brest doit être vécue
et interprétée à la lumière des enseignements du
Concile Vatican II. C'est là peut-être l'aspect le plus important
pour bien comprendre la portée de cet anniversaire.
On sait que le Concile Vatican II a longuement réfléchi
surtout sur le mystère de l'Église, et qu'ainsi l'un des documents
les plus importants qu'il a élaborés est la constitution Lumen
gentium. C'est précisément en raison de cette étude
approfondie que le Concile revêt une importance particulière sur le
plan oecuménique. On en a une confirmation dans le décret Unitatis
redintegratio, qui élabore un programme fort éclairé sur
l'action à mener en vue de l'unité des chrétiens. Il m'a
semblé utile de revenir sur ce programme, trente ans après la
conclusion du Concile, en publiant, le 25 mai de cette année,
l'encyclique Ut unum sint(9). Elle indique les progrès oecuméniques
qui ont été réalisés après le Concile Vatican
II et en même temps, dans la perspective du troisième millénaire
de l'ère chrétienne, elle cherche à ouvrir de nouvelles
perspectives pour l'avenir.
En plaçant les célébrations de l'année prochaine
dans le contexte de la réflexion sur l'Église, promue par le
Concile, je tiens surtout à inviter à approfondir le rôle
propre que l'Église grecque-catholique d'Ukraine est appelée à
exercer aujourd'hui dans le mouvement oecuménique.
6. Certains voient dans l'existence des Églises orientales
catholiques une difficulté pour la marche de l'oecuménisme. Le
Concile Vatican II n'a pas manqué d'aborder ce problème, tout en
donnant des éléments de solution, tant dans le décret
Unitatis redintegratio sur l'oecuménisme que dans le décret
Orientalium Ecclesiarum, qui leur est directement consacré. Les deux
documents se placent dans la perspective du dialogue oecuménique avec les
Églises orientales qui ne sont pas en pleine communion avec le Siège
de Rome, de manière que soit mise en relief la richesse que les autres Églises
ont en commun avec l'Église catholique et que soit fondée sur
cette richesse partagée la recherche d'une communion toujours plus pleine
et plus profonde. En effet, «l'oecuménisme vise précisément
à faire progresser la communion partielle existant entre les chrétiens,
pour arriver à la pleine communion dans la vérité et la
charité»(10).
Pour promouvoir le dialogue avec l'Orthodoxie byzantine, il a été
constitué après le Concile Vatican II une commission mixte spéciale,
qui a intégré aussi parmi ses membres des représentants des
Églises orientales catholiques.
Par divers documents, on a cherché à intensifier les efforts
pour qu'il y ait une meilleure compréhension entre les Églises
orthodoxes et les Églises orientales catholiques, non sans résultats
positifs. Dans la lettre apostolique Orientale lumen(11) et dans l'encyclique Ut
unum sint(12), j'ai déjà traité des éléments
de sanctification et de vérité(13) communs à l'Orient et à
l'Occident chrétiens, et de la méthode qu'il convient de suivre
dans la recherche de la pleine communion entre l'Église catholique et les
Églises orthodoxes à la lumière de l'approfondissement de
l'ecclésiologie accompli par le Concile Vatican II : «Nous savons
aujourd'hui que l'unité ne peut être réalisée par
l'amour de Dieu que si les Églises le veulent ensemble, dans le plein
respect des traditions individuelles et de leur nécessaire autonomie.
Nous savons que cela ne peut se réaliser qu'à partir de l'amour d'Églises
qui se sentent appelées à manifester toujours plus l'unique Église
du Christ, née d'un seul baptême et d'une seule Eucharistie, et qui
veulent être soeurs»(14). L'approfondissement de la connaissance de
la doctrine sur l'Église, réalisé par le Concile et l'après-Concile,
a tracé une voie que l'on peut appeler nouvelle pour la marche de l'unité
: c'est la voie du dialogue de la vérité nourri et soutenu par le
dialogue de la charité (cf. Ep 4, 15).
7. La sortie de la clandestinité a entraîné un
changement radical dans la situation de l'Église grecque-catholique
d'Ukraine : elle s'est retrouvée devant les graves problèmes de la
reconstruction des structures dont elle avait été totalement privée
et, d'une manière plus générale, elle a dû s'employer
à se redécouvrir pleinement elle-même, non seulement en son
for intérieur mais aussi par rapport aux autres Églises.
Grâce soit rendue au Seigneur, qui lui a accordé de célébrer
ce jubilé en situation de liberté religieuse reconquise ! Grâce
lui soit rendue également pour la croissance du dialogue de la charité,
par lequel des pas significatifs ont été accomplis dans la marche
vers la réconciliation souhaitée avec les Églises
orthodoxes !
Les migrations et les déportations multiples ont redessiné la
géographie religieuse de ces terres; les nombreuses années d'athéisme
d'État ont profondément marqué les consciences; le clergé
n'arrive pas encore à répondre aux immenses besoins de la
reconstruction religieuse et morale : voilà quelques-uns des défis
les plus dramatiques auxquels toutes les Églises se trouvent confrontées.
Face à ces difficultés, il faut un témoignage commun de
la charité, afin qu'il n'y ait pas d'obstacle à la prédication
de l'Évangile. Comme je l'ai dit dans la lettre apostolique Orientale
lumen, «aujourd'hui, nous pouvons coopérer pour l'annonce du Royaume
ou nous rendre coupables de nouvelles divisions»(15). Puisse le Seigneur
guider nos pas sur le chemin de la paix !
Le sang des martyrs
8. Dans la liberté retrouvée, nous ne pouvons oublier la persécution
et le martyre que les Églises de cette région, catholiques et
orthodoxes, ont subis dans leur chair. C'est là une dimension importante
pour l'Église de tous les temps, comme je l'ai rappelé dans la
lettre apostolique Tertio millennio adveniente(16). C'est un héritage
particulièrement significatif pour les Églises d'Europe, qui en
restent profondément marquées; il faudra y réfléchir
à la lumière de la Parole de Dieu.
Nous avons donc le devoir, qui est partie intégrante de notre mémoire
religieuse, de rappeler la signification du martyre, afin de désigner à
la vénération de tous les figures concrètes de ces témoins
de la foi, sachant qu'aujourd'hui encore le mot de Tertullien conserve toute sa
valeur : «Sanguis martyrum, semen Christianorum»(17). Nous autres, chrétiens,
avons déjà un martyrologe commun dans lequel Dieu maintient et réalise
entre les baptisés la communion dans l'exigence suprême de la foi,
manifestée par le sacrifice de la vie. La communion réelle,
quoique imparfaite, qui existe déjà entre catholiques et
orthodoxes dans leur vie ecclésiale, atteint sa perfection en ce que «nous
considérons tous comme le sommet de la vie de grâce, la martyria
jusqu'à la mort, la communion la plus vraie avec le Christ qui répand
son sang et qui, dans ce sacrifice, rend proches ceux qui jadis étaient
loin (cf. Ep 2, 13)»(18).
Le souvenir des martyrs ne peut être effacé de la mémoire
de l'Église et de l'humanité : qu'ils soient victimes d'idéologies
de l'Orient ou de l'Occident, tous se retrouvent unis par la violence qui, en
haine de la foi, est faite à la dignité de la personne humaine, créée
par Dieu «à son image, à sa ressemblance».
L'Église du Christ est une
9. «Je crois en l'Église, une, sainte, catholique et apostolique».
Cette profession de foi contenue dans le symbole de Nicée-Constantinople
est commune aux chrétiens catholiques et orthodoxes; cela montre à
l'évidence que non seulement ils croient en l'unité de l'Église,
mais qu'ils vivent et veulent vivre dans l'Église une et indivisible,
telle qu'elle a été fondée par Jésus Christ. Les
différences qui sont nées et se sont développées
entre le christianisme d'Orient et celui d'Occident au cours de l'histoire
proviennent en grande partie de cultures et de traditions diverses. En ce sens,
«la diversité légitime ne s'oppose pas du tout à
l'unité de l'Église, elle en accroît même le prestige
et contribue largement à l'achèvement de sa mission»(19).
Le Pape Jean XXIII aimait dire que «ce qui nous unit est beaucoup plus
fort que ce qui nous divise». Je suis certain que cet état d'esprit
peut aider grandement toutes les Églises. Plus de trente ans ont passé
depuis que le Pape a prononcé ces paroles. Bien des indices nous poussent
à penser que pendant ce temps les chrétiens ont progressé
sur ce chemin. On en a des signes éloquents dans les rencontres
fraternelles entre le Pape Paul VI et le Patriarche oecuménique Athénagoras
Ier et celles que j'ai eues moi-même avec les Patriarches oecuméniques
Dimitrios et, tout récemment, Bartholomaios, de même qu'avec
d'autres vénérables Patriarches des Églises d'Orient. Tout
cela, avec les nombreuses initiatives de rencontres et de dialogue qui sont
encouragées partout dans l'Église, nous invite à l'espérance
: l'Esprit Saint, l'Esprit d'unité, ne cesse d'agir parmi les chrétiens
encore séparés entre eux.
Et pourtant, la faiblesse humaine et le péché continuent à
opposer une résistance à l'Esprit d'unité. On a même
parfois l'impression que certaines forces sont prêtes à tout pour
freiner, voir anéantir, le processus d'union entre les chrétiens.
Mais nous ne pouvons pas renoncer; nous devons trouver chaque jour le courage et
la force, qui sont à la fois un don de l'Esprit et le fruit de l'effort
humain, de poursuivre la route entreprise.
10. En repensant à l'Union de Brest, nous nous demandons quel est
aujourd'hui le sens de cet événement. Il s'est agi d'une union qui
concernait seulement une aire géographique précise; toutefois, sa
portée est grande pour la question oecuménique dans son ensemble.
Les Églises orientales catholiques peuvent apporter une contribution très
importante à l'oecuménisme. Le décret conciliaire
Orientalium Ecclesiarum le rappelle : «Aux Église orientales qui
sont en communion avec le Siège apostolique romain revient la charge
particulière de faire progresser l'unité de tous les chrétiens,
surtout des chrétiens orientaux, selon les principes du décret de
ce saint Concile Unitatis redintegratio, par la prière avant tout, par
l'exemple de leur vie, par leur religieuse fidélité aux antiques
traditions orientales, par une meilleure connaissance mutuelle, par la
collaboration et l'estime fraternelle des choses et des hommes»(20). Il en
résulte pour elles un engagement à vivre intensément ce qui
est indiqué ici. Il leur est demandé une profession sincère
d'humilité et de gratitude envers l'Esprit Saint, qui guide l'Église
vers la fin qui lui a été assignée par le Rédempteur
du monde.
Un temps de prière
11. L'élément fondamental qui devra caractériser la célébration
de ce jubilé sera donc la prière. Celle-ci est avant tout une
action de grâce pour ce qu'a permis de réaliser, au cours des siècles,
l'engagement en faveur de l'unité de l'Église, et en particulier
pour l'impulsion qu'a donné à cet engagement le Concile Vatican
II.
C'est une prière d'action de grâce au Seigneur qui guide la
marche de l'histoire, pour le climat de liberté religieuse retrouvée
dans lequel se célèbre ce jubilé. C'est aussi une
supplication à l'Esprit Paraclet pour qu'il fasse croître tout ce
qui favorise l'unité et qu'il donne courage et force à ceux qui
s'engagent, selon les orientations du décret conciliaire Unitatis
redintegratio, dans cette oeuvre bénie de Dieu. C'est une supplication
pour obtenir l'amour fraternel, le pardon des offenses et des injustices subies
au cours de l'histoire. C'est une supplication pour que la puissance du Dieu
vivant tire du bien même du mal si cruel et multiforme causé par la
méchanceté des hommes. La prière est aussi espérance
pour l'avenir de la marche oecuménique : la puissance de Dieu est plus
grande que toutes les faiblesses humaines anciennes et nouvelles. Si ce jubilé
de l'Église grecque-catholique d'Ukraine, au seuil du troisième
millénaire, marque quelques pas en avant vers la pleine unité des
chrétiens, ce sera avant tout l'oeuvre de l'Esprit Saint.
Un temps de réflexion
12. Les célébrations jubilaires seront en outre un temps de réflexion.
L'Église grecque-catholique d'Ukraine s'interrogera avant tout sur ce
qu'a signifié pour elle la pleine communion avec le Siège
apostolique et sur ce qu'elle devra signifier à l'avenir. Elle rendra
gloire à Dieu, dans une attitude d'humble gratitude, pour son héroïque
fidélité au Successeur de Pierre, et, sous l'action de l'Esprit
Saint, elle comprendra que cette fidélité même la place
aujourd'hui sur la voie de l'engagement pour l'unité de toutes les Églises.
Cette fidélité lui a valu des souffrances et le martyre dans le
passé : c'est là un sacrifice offert à Dieu pour implorer
l'union souhaitée.
La fidélité aux antiques traditions orientales est l'un des
moyens dont disposent les Églises orientales catholiques pour promouvoir
l'unité des chrétiens(21). Le décret conciliaire Unitatis
redintegratio est très explicite quand il déclare : «Que tous
sachent que connaître, vénérer, conserver, développer,
le patrimoine liturgique et spirituel si riche des Orientaux est de la plus
haute importance pour conserver fidèlement la plénitude de la
tradition chrétienne et pour réaliser la réconciliation des
chrétiens d'Orient et d'Occident»(22).
Une mémoire confiée à Marie
13. Ne cessons pas de confier l'aspiration à la pleine unité
des chrétiens à la Mère du Christ, toujours présente
dans l'action du Seigneur et de son Église. Le chapitre VIII de la
constitution dogmatique Lumen gentium la désigne comme Celle qui nous précède
dans le pèlerinage de la foi sur terre, affectueusement présente à
l'Église qui, au terme du deuxième millénaire, s'emploie à
rétablir entre tous ceux qui croient au Christ l'unité que le
Seigneur veut pour eux. Elle est la Mère de l'unité, parce qu'elle
est la Mère de l'unique Christ. Si, par l'Esprit Saint, elle a mis au
monde le Fils de Dieu, qui a reçu d'elle son corps humain, Marie désire
ardemment l'unité visible de tous les croyants, qui forment le Corps
mystique du Christ. La dévotion envers Marie, qui unit si étroitement
l'Orient et l'Occident, oeuvrera, soyons-en certains, en faveur de l'unité.
La Vierge sainte, déjà présente partout au milieu de
nous, dans de si nombreux édifices sacrés comme dans la vie de foi
de tant de familles, parle continuellement d'unité, pour laquelle elle
intercède sans cesse. Aujourd'hui, en commémorant l'Union de
Brest, nous nous rappelons les merveilleux trésors de vénération
qu'a su réserver à la Mère de Dieu le peuple chrétien
d'Ukraine; de cette admiration pour l'histoire, pour la spiritualité,
pour la prière de ces peuples, nous ne pouvons pas ne pas tirer les conséquences
pour l'unité qui sont si étroitement liées à ces trésors.
Marie, qui a inspiré dans l'épreuve pères et mères,
jeunes, malades, personnes âgées, Marie, colonne de feu capable de
guider tant de martyrs de la foi, est certainement à l'oeuvre pour préparer
l'union désirée de tous les chrétiens; en vue de cette
union, l'Église grecque-catholique d'Ukraine a sans aucun doute un rôle
à jouer.
L'Église exprime ses remerciements à Marie et la prie de nous
faire participer à sa sollicitude pour l'unité; abandonnons-nous à
elle avec une confiance filiale, afin de nous retrouver avec elle là où
Dieu sera tout en tous.
À vous tous, Frères et Soeurs très chers, va ma Bénédiction
apostolique.
Du Vatican, le 12 novembre 1995, mémoire de saint Josaphat, en la
dix-huitième année de mon pontificat.