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JEAN-PAUL II

LETTRE APOSTOLIQUE DU SAINT PÈRE
À L'OCCASION DU 1700ème ANNIVERSAIRE
DU BAPTÊME DU PEUPLE ARMÉNIEN

  

1. "Dieu, merveilleux et toujours providentiel, selon ta prescience, tu as marqué le début du salut des Arméniens".

L'antique hymne liturgique, qui chante l'initiative de Dieu dans l'évangélisation de votre noble peuple, très chers frères et soeurs, jaillit de mon coeur comblé de gratitude en cette heureuse circonstance, au cours de laquelle vous célébrez le XVIIème centenaire de la rencontre de vos ancêtres avec le christianisme. Toute l'Eglise catholique se réjouit en se rappelant le bain baptismal providentiel, grâce auquel votre noble et chère nation entra définitivement dans le cercle des peuples qui ont accueilli la vie nouvelle en Christ.

"Vous tous en effet, baptisés dans le Christ, vous avez revêtu le Christ" (Ga 3, 27). Les paroles de l'Apôtre Paul révèlent la nouveauté singulière concernant le chrétien du fait qu'il a reçu le baptême. En effet, dans ce sacrement l'homme est incorporé au Christ, si bien qu'il peut désormais affirmer avec confiance:  "Et ce n'est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi" (Ga 2, 20). Cette rencontre personnelle et unique régénère, sanctifie et transforme l'être humain, le rendant un parfait adorateur de Dieu et un temple vivant de l'Esprit Saint. Le Baptême, en greffant le disciple dans la vraie vie qui est le Christ, en fait un sarment capable de produire du fruit. Rendu fils dans le Fils, il devient héritier du bonheur éternel, préparé dès l'origine du monde.

Chaque baptême est donc un événement marqué par la rencontre d'amour entre le Christ Seigneur et la personne humaine, dans le mystère de la liberté et de la vérité. Il s'agit d'un événement auquel ne manque pas une dimension ecclésiale, comme cela se produit pour tout autre Sacrement:  l'incorporation au Christ comporte également l'incorporation à l'Eglise, Epouse du Verbe, Mère immaculée et affectueuse. L'Apôtre Paul affirme à ce propos: "Aussi bien est-ce en un seul Esprit que nous tous avons été baptisés en un seul corps" (1 Co 12, 13).

Cette incorporation à l'Eglise devient particulièrement visible dans l'histoire de certains peuples, pour lesquels la conversion a été un facteur communautaire, lié à des  événements  ou  des  circonstances  particulières. Lorsque cela se produit, on parle de "Baptême d'un peuple".


2. Très chers frères et soeurs du peuple arménien, il y a dix-sept siècles cette conversion commune au Christ s'est accomplie pour vous. Il s'agit d'un événement qui marqua profondément votre identité; non seulement l'identité personnelle, mais également communautaire, si bien que l'on peut parler à juste titre du "Baptême" de votre nation, même si en réalité le christianisme avait pénétré depuis longtemps déjà dans votre terre. La tradition en attribue les débuts à la prédication et à l'oeuvre des saints apôtres Thaddée et Bartholomée eux-mêmes.

Avec le "Baptême" de la communauté arménienne, à commencer par ses autorité civiles et militaires, naît une identité nouvelle du peuple, qui deviendra une partie constitutive et inséparable du fait d'être arménien. Il ne sera plus possible de penser à partir de ce moment que, parmi les composantes de cette identité, ne figure pas la foi dans le Christ, en tant qu'élément constitutif essentiel. La culture arménienne recevra également de l'annonce de l'Evangile une impulsion d'une vigueur extraordinaire:  "l'"arménité" donnera un caractère profondément caractéristique à cette annonce et, dans le même temps, cette annonce sera une force motrice pour un développement sans précédent de la culture nationale. L'invention de l'alphabet arménien, fait déterminant pour la stabilité et le caractère définitif de l'identité culturelle du peuple, sera étroitement liée au "Baptême" de l'Arménie et sera voulue et conçue, avant même d'être un instrument de communication de concepts et d'informations, comme un véritable véhicule d'évangélisation. Oeuvre de saint Mesrop-Masthoc', en collaboration avec le saint Catholicos Sahak, le nouvel alphabet permettra aux Arméniens de recevoir les meilleures orientations concernant la spiritualité, la théologie et la culture des Syriens et des Grecs, et de fondre tout cela de façon originale avec l'apport de la spécificité de leur génie propre.


3. La conversion de l'Arménie, qui a eu lieu au début du IV siècle et qui est traditionnellement située en l'an 301, donna à vos ancêtres la conscience d'être le premier peuple officiellement chrétien, bien avant que le christianisme ne soit reconnu comme religion de l'empire romain.
C'est en particulier l'historien Agatangelo qui, dans un récit riche de symbolisme, s'arrête pour raconter en détail les faits que la tradition place à l'origine de cette conversion de masse de votre peuple. Le récit commence par la rencontre providentielle et dramatique des deux héros qui sont à la base des événements:  Grégoire, fils du parthe Anak, élevé à Césarée de Cappadoce, et le roi arménien Tiridate III. Au début il s'agit en réalité d'un affrontement:  Grégoire, à qui le roi avait demandé de sacrifier à la déesse Anahit, s'oppose à celui-ci par un net refus, expliquant au souverain qu'il n'y a qu'un seul créateur du ciel et de la terre, le Père du Seigneur Jésus-Christ. Soumis à de cruels tourments pour cette raison, Grégoire, assisté par la puissance de Dieu, ne céda pas. Ayant constaté cette irréductible constance dans la confession chrétienne, le roi le fit jeter dans un puits profond, un lieu étroit et obscur infesté de serpents, d'où personne n'était sorti vivant. Mais Grégoire, nourri par la Providence, à travers la main charitable d'une veuve, resta pendant de longues années dans ce puits sans succomber.

Le récit se poursuit en rapportant les tentatives mises en oeuvre entre temps par l'empereur romain Dioclétien pour séduire la vierge sainte Hrip'sime, qui, pour échapper au danger, s'enfuit de Rome avec un groupe de compagnes, cherchant refuge en Arménie. La beauté de la jeune fille attira l'attention du roi Tiridate qui tomba amoureux d'elle et voulut qu'elle lui appartienne. Face au refus obstiné de Hrip'sime, le roi devint furieux et la fit périr avec ses compagnes dans de cruels supplices. Selon la tradition, comme peine pour l'horrible délit, Tiridate fut changé en sanglier sauvage et ne put reprendre son apparence humaine que lorsque, obéissant à une injonction du ciel, il libéra Grégoire du puits dans lequel il était resté pendant treize longues années. Une fois accompli le prodige qui lui fit reprendre son apparence humaine grâce aux prières du saint, Tiridate comprit que le Dieu de Grégoire était le Dieu véritable et il décida de se convertir, avec sa famille et l'armée, et d'oeuvrer pour l'évangélisation de tout le pays. C'est ainsi que les Arméniens furent baptisés et que le christianisme s'imposa comme religion officielle de la nation. Grégoire, qui entre temps avait reçu à Césarée l'ordination épiscopale, et Tiridate parcoururent le pays, détruisant  les  lieux  de  culte  des  idoles et construisant des temples chrétiens.

A la suite d'une vision de l'Unique Fils de Dieu incarné, une église fut ensuite construite à Vagharshapat, qui en raison du prodigieux événement prit le nom d'Etchemiadzin, c'est-à-dire le lieu où "le Fils unique descendit". Les prêtres païens furent instruits dans la nouvelle religion et devinrent les ministres du nouveau culte, alors que leurs fils constituèrent le coeur du clergé et du monachisme successif.

Grégoire se retira bientôt dans le désert pour vivre en ermite, et le plus jeune fils Aristakes fut ordonné Evêque et constitué chef de l'Eglise arménienne. C'est revêtu de cette dignité qu'il participa au Concile de Nicée. L'historien arménien connu sous le nom de Mosé de Corene définit Grégoire "notre ancêtre et père selon l'Evangile" (1) et, pour montrer la continuité entre l'évangélisation apostolique et celle de l'Illuminateur, il rapporte la tradition selon laquelle Grégoire aurait eu le privilège d'être conçu à côté de la sainte mémoire de l'apôtre Thaddée.

Les antiques calendriers de l'Eglise encore indivise le célèbrent le même jour, en Orient et en Occident, en tant qu'apôtre inlassable de vérité et de sainteté. Père dans la foi du peuple arménien tout entier, saint Grégoire intercède également aujourd'hui du ciel, afin que tous les enfants de votre grande nation puissent finalement se retrouver autour de l'unique Table dressée par le Christ, divin Pasteur de l'unique troupeau.


4. Ce récit traditionnel contient en lui, aux côtés d'aspects légendaires, des éléments d'une grande signification spirituelle et morale. La prédication de la Bonne Nouvelle et la conversion de l'Arménie sont tout d'abord fondées sur le sang des témoins de la foi. Les souffrances de Grégoire et le martyre de Hrip'sime et de ses compagnes montrent que le premier Baptême de l'Arménie est précisément celui du sang.

Le martyre constitue un élément constant de l'histoire de votre peuple. Sa foi demeure indissociablement liée au témoignage du sang versé pour le Christ et pour l'Evangile. Toute la culture et la spiritualité des Arméniens sont imprégnées par la fierté pour le signe suprême du don de la vie dans le martyre. On y perçoit les échos des gémissements de la souffrance subie en communion avec l'Agneau immolé pour le salut du monde. L'emblème en est le sacrifice de Vardan Mamikonian et de ses compagnons qui, lors de la bataille d'Avarayr (en 451) contre le sassanide Iazdegerd II qui voulait imposer au peuple la religion mazdéenne, donnèrent leur vie pour rester fidèles au Christ et défendre la foi de la nation. A la veille de l'affrontement, comme le rapporte l'historien Elisée, les soldats furent exhortés à défendre leur foi par ces paroles:  "Ceux qui croyaient que le christianisme était comme un habit pour nous, sauront à présent qu'il ne pourront pas nous l'ôter de même que l'on ne peut pas nous ôter la couleur de la peau" (2). Il s'agit d'un témoignage éloquent du courage qui animait ces croyants:  mourir pour le Christ signifiait pour eux participer à sa passion, en affirmant les droits de la conscience. Il ne fallait pas permettre que soit reniée la foi chrétienne, ressentie par le peuple comme le bien suprême.

Depuis cette époque des événements analogues se sont répétés de nombreuses fois, jusqu'aux massacres subis par les Arméniens au cours des années à cheval sur le XIXème siècle et le XXème siècle, et qui culminèrent lors des événements tragiques de 1915, lorsque le peuple arménien dut subir des violences inouïes, dont les conséquences douloureuses sont encore visibles dans la diaspora à laquelle un grand nombre de ses fils ont été forcés. Il s'agit d'un souvenir que l'on ne peut pas oublier. Plusieurs fois, au cours du siècle qui vient de se conclure,  mes  prédécesseurs  ont  voulu  rendre  hommage aux chrétiens d'Arménie qui ont perdu la vie de façon violente (3). J'ai moi-même voulu rappeler les souffrances subies par votre peuple:  ce sont les souffrances des membres du Corps mystique du Christ (4).

Les événements sanglants ont non seulement profondément marqué l'âme de votre peuple, mais ils en ont plusieurs fois modifié la géographie humaine, l'obligeant à des migrations continuelles dans le monde entier. Il faut remarquer que, partout où les Arméniens sont allés, ils ont apporté la richesse de leurs valeurs morales et de leurs organisations culturelles, indissolublement liées aux organisations ecclésiastiques. Guidés par la conscience confiante du soutien divin, les chrétiens arméniens ont sut garder sur leurs lèvres la prière de saint Grégoire de Narek:  "Si je fixe les yeux en observant le spectacle du double risque le jour de la misère, puissé-je voir ton salut ô Espérance providentielle! Si je tourne le regard vers le haut vers le sentier terrifiant qui atteint tout, que vienne à ma rencontre avec douceur ton ange de paix!" (5). En effet, la foi chrétienne, même lors des moments les plus tragiques de l'histoire arménienne, a été le moteur qui a marqué le début de la renaissance de ce peuple éprouvé.

Ainsi l'Eglise, en suivant ses enfants en pèlerinage dans le monde à la recherche de la paix et de la sérénité, a constitué pour eux la véritable force morale, en devenant, dans de nombreux cas, l'unique instance à laquelle ils ont pu faire référence, l'unique centre autorisé qui en a soutenu les efforts et inspiré la pensée.


5. Un second élément de grande valeur dans votre histoire tourmentée, chers frères et soeurs arméniens, est constitué par le rapport entre évangélisation et culture. Le terme d'"Iluminateur", par lequel saint Grégoire est désigné, met en évidence sa double fonction dans l'histoire de la conversion de votre peuple. En effet, "illumination" est le terme traditionnel dans le langage chrétien pour indiquer que, à travers le Baptême, le disciple, appelé par Dieu des ténèbres à son admirable lumière (cf. 1 P 2, 9), est inondé par la splendeur du Christ "lumière du monde" (Jn 8, 12). En Lui, le chrétien trouve la signification intime de sa vocation et de sa mission dans le monde.

Mais le terme "illumination", dans l'acception arménienne, s'enrichit d'une signification ultérieure, car il indique également la diffusion de la culture à travers l'enseignement, confié en particulier aux moines-maîtres, qui poursuivirent la prédication évangélique de saint Grégoire. Comme le remarque l'historien Koriun, l'évangélisation de l'Arménie a apporté avec elle la victoire sur l'ignorance (6). Avec la diffusion de l'alphabétisation et de la connaissance des normes et des préceptes de l'Ecriture Sainte, il est finalement permis au peuple de construire une société juste de façon sage et prudente. Agatangelo ne manque pas de faire remarquer lui aussi comment la conversion de l'Arménie a comporté la libération des cultes païens, qui non seulement cachaient la vérité de la foi au peuple, mais le conservaient également dans une condition d'ignorance (7).

C'est pour cette raison que l'Eglise arménienne a toujours considéré comme partie intégrante de son mandat la promotion de la culture et de la conscience nationale et qu'elle s'est toujours prodiguée pour que cette synthèse demeure vive et féconde.


6. Le récit traditionnel des faits liés à la conversion des Arméniens permet d'effectuer une autre réflexion. Chez saint Grégoire l'Illuminateur et chez les Vierges saintes resplendit la force puissante de la foi, qui incite à ne pas plier devant les tentations du pouvoir et du monde, et qui rend capables de résister aux souffrances les plus atroces ainsi qu'aux flatteries les plus attrayantes. Chez le roi Tiridate on peut apercevoir les conséquences provoquées par l'éloignement de Dieu; l'homme perd sa propre dignité en devenant une brute, si bien qu'il demeure prisonnier de ses désirs. Une vérité importante ressort de tout le récit:  il n'existe pas une sacralité absolue du pouvoir, et il n'est pas dit que celui-ci soit toujours justifié dans tout ce qu'il accomplit. On doit en revanche reconnaître la responsabilité personnelle de ses propres choix:  s'ils sont erronés, ils demeurent tels, même si c'est un roi qui les effectue. L'humanité se reconstitue dans sa totalité lorsque la foi démasque le péché, l'injuste se convertit et retrouve Dieu et sa justice.

Dans les édifices chrétiens, construits sur le lieu où l'on vénérait les idoles, apparaît la véritable identité du christianisme:  celui-ci rassemble ce qu'il y a de naturellement valable dans le sens religieux de l'humanité et il sait, dans le même temps, proposer la nouveauté d'une foi qui n'admet pas de compromis. Ainsi, en édifiant le peuple saint de Dieu, il contribue également à la naissance d'une nouvelle civilisation dans laquelle sont sublimées les valeurs les plus authentiques de l'homme.


7. Alors que se déroulent les célébrations du XVIIème centenaire de la conversion de l'Arménie, ma pensée s'élève vers le Seigneur du ciel et de la terre, à qui j'entends exprimer la gratitude de toute l'Eglise pour avoir suscité chez le peuple arménien une foi si solide et si courageuse et pour en avoir toujours soutenu le témoignage.

Je m'unis de bon gré à cette heureuse commémoration, pour contempler avec vous, très chers frères et soeurs, l'innombrable groupe de saints qui a pris origine dans cette terre bénie et qui resplendit à présent dans la gloire du Père. Il s'agit de figures qui constituent un riche trésor pour l'Eglise:  ce sont des martyrs, des confesseurs de la foi, des moines et des moniales, des fils et des filles renés de la fécondité de la Parole de Dieu. Parmi les figures illlustres, je désire rappeler ici saint Grégoire de Narek, qui a sondé les profondeurs ténébreuses du désespoir humain et qui a entrevu la lumière fulgurante de la grâce qui en celui-ci resplendit également pour le croyant, et saint Nerses Shnorhali, le Catholicos qui allia un amour extraordinaire pour son peuple et pour sa tradition, à une ouverture clairvoyante aux autres Eglises, dans un effort exemplaire de recherche de la communion dans la pleine unité.

Je désire tout d'abord exprimer au peuple arménien mon remerciement pour son histoire de fidélité au Christ, une fidélité qui a connu la persécution et le martyre. Les fils de l'Arménie chrétienne ont versé leur sang pour le Seigneur, mais toute l'Eglise a grandi et s'est renforcée en vertu de leur sacrifice. Si, aujourd'hui, l'Occident peut librement professer sa foi, cela est également dû à ceux qui s'immolèrent, en faisant  de  leur  corps  une  ligne  de défense pour le monde chrétien, à ses limites extrêmes. Leur mort fut le prix de notre sécurité:  à présent ils resplendissent  enveloppés  de  robes  blanches et ils  élèvent  à  l'Agneau  l'hymne  de louange dans la béatitude du Ciel (cf. AP 7, 9-12).

Le patrimoine de foi et de culture du peuple arménien a enrichi l'humanité de trésors d'art et de création, qui sont à présent dispersés dans le monde entier. Mille sept cents ans d'évangélisation font de cette terre l'un des berceaux de la civilisation chrétienne, vers lequel se tourne avec un regard plein d'admiration la vénération de tous les disciples du divin Maître.

Ambassadeurs de paix et d'amour du travail, les Arméniens ont parcouru le monde et, grâce au dur travail de leurs mains, ils ont offert une précieuse contribution pour le transformer et le rendre plus proche du projet d'amour du Père. Le peuple chrétien est heureux de leur présence généreuse et fidèle et il souhaite qu'ils puissent toujours trouver la sympathie et la compréhension dans toutes les parties du monde.


8. J'entends ensuite adresser une pensée particulière à ceux qui oeuvrent afin que l'Arménie se relève de la souffrance de tant d'années de régime totalitaire. Le peuple attend des signes concrets d'espérance et de solidarité, et je suis certain que le souvenir reconnaissant de ses origines chrétiennes est pour chaque arménien un motif de réconfort et d'encouragement. Je suis certain que la mémoire vivante des miracles accomplis par Dieu parmi vous, très chers fidèles arméniens, vous aidera à redécouvrir en plénitude la dignité de l'homme, de chaque homme, de toute condition, et qu'elle vous incitera à faire reposer sur des bases spirituelles et morales la reconstruction du pays.
Je forme des voeux fervents afin que les fidèles poursuivent avec courage leur engagement et leurs efforts déjà notables, de sorte que l'Arménie de demain refleurisse dans les valeurs humaines et chrétiennes de la justice, de la solidarité, de l'égalité, du respect, de l'honnêteté, de l'hospitalité, qui sont à la base de la coexistence humaine. Si cela se produit, le Jubilé du peuple arménien aura pleinement porté ses fruits.

Je suis certain que l'événement dix-sept fois centenaire du Baptême de votre nation bien-aimée constituera un moment significatif et singulier pour poursuivre avec vigueur le chemin du dialogue oecuménique. Les relations déjà cordiales entre l'Eglise apostolique arménienne et l'Eglise catholique ont reçu, au cours des dernières décennies, une impulsion décisive également à travers les rencontres des plus hautes autorités de cette Eglise avec le Pape. Comment oublier, dans ce contexte, les mémorables visites à l'Evêque et à la communauté chrétienne de Rome de sa Sainteté Vazken I en 1970, de l'inoubliable Karékine I en 1996 et en 1999, et celle récente de Karékine II? La remise des reliques du Père de l'Arménie chrétienne à Sa Sainteté Karékine II, en présence du Patriarche arménien catholique, que j'ai moi-même eu la joie d'accomplir récemment pour la nouvelle cathédrale d'Yerevan, constitue une confirmation ultérieure du lien profond qui unit l'Eglise de Rome à tous les fils de saint Grégoire l'Illuminateur.

C'est un chemin qui doit se poursuivre avec confiance et courage, afin que nous puissions tous être toujours plus fidèles au commandement du Christ:  ut unum sint! Dans cette perspective, l'Eglise arménienne-catholique doit offrir sa contribution décisive à travers "la  prière  d'abord,  par  l'exemple  de  leur  vie,  par une religieuse fidélité aux anciennes traditions orientales, par une meilleure connaissance mutuelle, par la collaboration et l'estime fraternelle des choses et des hommes" (8).

Avec les Arméniens et pour les Arméniens, je présiderai dans quelques jours une solennelle Eucharistie de louange pour rendre grâce à Dieu du don de la foi qu'ils ont reçue, en priant afin que le Seigneur "fasse retrouver l'unité à tous les peuples dans sa sainte Eglise, bâtie sur le fondement des Apôtres et des Prophètes, et qu'il la conserve immaculée jusqu'au jour de son retour" (9). A cette célébration seront présents à l'unique Table du Seigneur du Pain de vie, les frères et les soeurs qui vivent déjà la pleine communion avec le Siège de Pierre et qui enrichissent ainsi l'Eglise catholique par leur contribution irremplaçable. Mais je souhaite vivement que cette sainte Action de grâce embrasse par l'esprit tous les Arméniens, où qu'ils se trouvent, pour exprimer avec une unique voix la reconnaissance de chacun à Dieu pour le don de la foi, dans le saint baiser de la paix.


9. Ma pensée s'adresse à la "Mère de la Lumière, Marie, la Vierge sainte qui a engendré selon la chair la Lumière qui procède du Père, et qui est devenue l'aurore du Soleil de justice" (10). Vénérée avec une profonde affection sous le titre d'Astvazazin (Mère de Dieu), elle est présente à tous les moments de l'histoire tourmentée de ce peuple. Ce sont surtout les textes liturgiques et homilétiques qui révèlent les trésors de la dévotion mariale qui, au cours des siècles, a rythmé l'attachement filial des Arméniens envers la Servante du grand mystère du salut. La prière de l'Eglise, outre qu'elle la commémore quotidiennement dans la Divine Liturgie et à toutes les heures de l'Office divin, prévoit des fêtes au cours de toute l'année qui en rappellent la vie et les mystères les plus importants. Les fidèles s'adressent à Elle avec confiance, pour lui demander d'intercéder auprès du Fils:  "Temple de la Lumière privée d'ombre, couche nuptiale ineffable du Verbe, toi, qui détruisit la triste malédiction de notre mère Eve, implore ton Fils unique, qui nous a réconciliés avec le Père, afin qu'il ôte tout trouble en nous et qu'il accorde la paix à nos âmes" (11). Vierge du Secours, Marie est vénérée comme la Reine de l'Arménie.

Grégoire de Narek, le grand Vardapet (Docteur) marial de l'Eglise arménienne, que j'ai moi aussi voulu rappeler dans l'Encyclique Redemptoris Mater (12) est sans aucun doute l'étoile lumineuse du groupe des saints arméniens qui chantent la Mère de Dieu. Il salue la sainte Vierge comme "Siège élu de la volonté de la divinité incréée" (13). A travers ses paroles que s'élève la prière de l'Eglise en fête, afin que ce Jubilé du baptême de l'Arménie soit un motif de renaissance et de joie: 

"Accueille le chant de bénédiction de nos lèvres
et daigne accorder à cette Eglise
les dons et les grâces de Sion et de Bethléem,
afin que nous puissions être dignes de participer au salut
le jour de la grande manifestation
de la gloire indestructible
du Sauveur immortel, ton Fils unique" (14).

Sur tout le peuple arménien et sur ses prochaines célébrations, j'invoque la plénitude des Bénédictions divines, en faisant mienne l'expression de l'historien Agatangelo:  "Que ceux-ci, en adressant ces paroles au Créateur disent:  "Seigneur tu es notre Dieu", et qu'Il leur dise:  "Mon peuple c'est vous"" (15), pour la gloire de la Très Sainte Trinité, du Père, du Fils et de l'Esprit Saint. Amen.

Du Vatican, 2 février 2001


NOTES

1) Histoire de l'Arménie, Venise 1841, p. 265.
2) Histoire de Vartan et de la guerre des Arméniens contre les Persans, chap. V, Venise 1840, p. 121.
3) Cf. Benoît XV, Discours pour le Saint Consistoire (6 décembre 1915):  AAS VII (1915), 510; Lettre aux Dirigeants des peuples belligérants (1 août 1917):  AAS IX (1917), 419; Pie XI, Discours au Consistoire pour la béatification des vénérables Jean Bosco et Cosma da Carboniano (21 avril 1929):  Discours II, 64; Lettre enc. Quinquagesimo ante (23 décembre 1929):  AAS XXI (1929), 712; Pie XII, Discours aux fidèles arméniens (13 mars 1946):  Discours et messages VIII, 5-6.
4) Homélie au cours de la Divine liturgie en rite arménien (21 novembre 1987), 3:  Insegnamenti X/3 (1987), 1177; Discours pour l'ouverture de l'exposition Rome-Arménie (25 mars 1999), 2:  ORLF n. 15 du 15 avril 1999; Discours à l'occasion de la visite de Sa Sainteté Karékine II (9 novembre 2000):  ORLF n. 46 du 14 novembre 2000.
5) Le livre des lamentations, Parole II, b, ed. Studium, 1999, p. 164-65.
6) Cf. Histoire de la vie de saint Mesrob et du début de la littérature arménienne, Venise 1894, pp. 19-24.
7) Cf. Agatangelo, Histoire, 2, Venise 1843, pp. 196-98.
8) Concile oecum. Vat. II, Décr. sur les Eglises orientales Orientalium Ecclesiarum, 24.
9) Antique "Cantique pour toutes les fêtes de la Sainte Vierge Marie" in Laudes et hymni ad SS. Mariae Virginis honorem ex Armeniorum Breviario excerpta, Venise 1877, XVII, 118.
10) Catholicos Isaac III, Hymne pour la fête de la sainte Croix, in Laudes et hymni ad SS. Mariae Virginis honorem ex Armeniorum Breviario excerpta, Venise 1877, XIIII, 88-89.
11) S. Nerses Shnorhali, Hymne en l'honneur de la Très Sainte Vierge Marie, En temps de Carême in Laudes et hymni ad SS. Mariae Virginis honorem ex Armeniorum Breviario excerpta, Venise 1877, IX, 81.
12) Cf. n. 31:  AAS 79 (1987), 404.
13) Discours panégéryque à la Bienheureuse Vierge Marie, Venise 1904, p. 16; 24.
14) Ibid.
15) Histoire, 2, Venise 1843, p. 200.

    

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