1. Après-demain, vendredi prochain, la liturgie de l’Église
célébrera, en esprit d’adoration et avec un amour particulier, le mystère du
Cœur du Christ. Anticipant cette fête, je désire donc, dès aujourd’hui, tourner
avec vous le regard vers le mystère de ce cœur. Il m’a parlé dès mon jeune âge,
et chaque année je reviens à ce mystère, au rythme de la liturgie de l’Église.
On sait que le mois de juin est particulièrement consacré au divin Cœur, au
Cœur sacré de Jésus. Nous lui exprimons notre amour et notre adoration par la
litanie dont chacune des invocations a une richesse théologique particulièrement
profonde. Je désire donc m’arrêter avec vous, ne serait-ce que brièvement devant
ce Cœur vers lequel se tourne l’Église en tant que communauté de cœurs
humains.
Je désire parler ne serait-ce que brièvement, de ce mystère si humain
dans lequel Dieu s’est révélé avec tant de simplicité et tant de profondeur en
même temps.
2. Aujourd’hui, laissons parler les
textes de la liturgie de vendredi, en commençant par la lecture de l’Évangile
selon saint Jean. L’Évangéliste rapporte un fait, avec la précision du témoin
oculaire : « Comme c’était le vendredi, il ne fallait pas laisser des corps en
croix durant le sabbat (d’autant plus que ce sabbat était le grand jour de la
Pâque). Aussi, les Juifs demandèrent à Pilate qu’on enlève les corps, après leur
avoir brisé les jambes. Des soldats allèrent donc briser les jambes du premier,
puis du deuxième des condamnés que l’on avait crucifiés avec Jésus. Quand ils
arrivèrent à celui-ci, voyant qu’il était déjà mort, ils ne lui brisèrent pas
les jambes, mais un des soldats avec sa lance lui perça le côté, et aussitôt il
en sortit du sang et de l’eau. » (Jn 19, 31-34.)
Pas un mot sur le
cœur.
L’Évangéliste ne parle que du coup de lance dans le côté, d’où est sorti du sang
et de l’eau. Le langage utilisé pour cette description est presque médical,
anatomique. La lance du soldat a certainement atteint le cœur, pour s’assurer
que le condamné était déjà mort. Ce cœur —ce cœur humain — avait cessé de
battre. Jésus avait cessé de vivre. Mais en même temps, cette ouverture
anatomique du cœur du Christ après sa mort — malgré toute la rigueur historique
du texte — nous conduit aussi à penser en métaphore. Le cœur n’est pas
seulement un organe qui conditionne la vitalité biologique de l’homme, il est un
symbole. Il exprime tout l’homme intérieur avec sa spiritualité interne. Et la
tradition a tout de suite fait dans ce sens une seconde lecture du texte de
saint Jean. Du reste, l’Évangéliste y incite en un certain sens lorsque, à
propos de l’attestation du témoin oculaire, qui était lui-même, il se réfère à
cette phrase de la Sainte Écriture : « Ils lèveront les yeux vers celui qu’ils
ont transpercé. » (Jn 19. 37 ; Za 12, 10.)
C’est ainsi en réalité que le regarde
l’Église, que le regarde l’humanité. Dans le coup de lance du soldat, toutes les
générations de chrétiens ont appris et apprennent toujours à lire le mystère du
cœur de l’homme crucifié, qui était et est le Fils de Dieu.
3. Au cours des siècles, beaucoup de disciples du Cœur
du Christ ont acquis à des degrés divers une connaissance de ce mystère. L’un
des premiers fut certainement Paul de Tarse qui, de précurseur qu’il était, est
devenu apôtre. Lui aussi nous parle, dans la liturgie de vendredi prochain, par
sa Lettre aux Éphésiens. Il parle comme quelqu’un qui a reçu une grande grâce,
parce qu’il lui a été donné « d’annoncer aux nations païennes la richesse
insondable du Christ, et de mettre en lumière le contenu du mystère tenu caché
depuis toujours en Dieu, créateur de toutes choses » (Ep 3, 8-9).
Par cette «
richesse du Christ » et cet insondable dessein de Dieu pour notre salut, l’Esprit-Saint
s’adresse à « l’homme intérieur », afin que « le Christ habite en vos
cœurs par
la foi » (Ep 3, 16-17). Et lorsque, par la force de l’Esprit-Saint, le Christ
habitera dans nos cœurs d’hommes par la foi, nous serons alors en mesure « de
comprendre avec notre esprit humain » (c’est-à-dire précisément avec ce « cœur
») « quelle est la largeur, la longueur, la hauteur, la profondeur, et connaître
l’amour du Christ qui surpasse tout ce qu’on peut connaître… » (Ep
3, 18-19).
C’est pour cette connaissance faite par le cœur, par
tout cœur humain, qu’a
été ouvert, à la fin de sa vie terrestre, le divin Cœur du condamné, du
crucifié, sur le Calvaire.
Cette connaissance existe à des degrés divers dans
les cœurs humains. Devant la force des paroles de saint Paul, que chacun de
nous s’interroge sur les dimensions de son propre cœur. « Devant lui nous
apaiserons notre cœur. Car, si notre cœur nous accuse, Dieu est plus grand que
notre cœur et il discerne tout. » (1 Jn 3, 19-20.) Le Cœur de l’Homme-Dieu ne
juge pas les cœurs humains. Son Cœur appelle « invite ». C’est pour cela qu’il
a été ouvert par la lance du soldat.
4. Le mystère du cœur
est ouvert par les blessures du corps. Ce qui est ouvert, c’est le grand mystère
de la piété, les « viscères de miséricorde de notre Dieu » (St Bernard, Sermon
LXI, 4 : PL 183, 1072).
Le Christ nous parle dans la liturgie de vendredi : «
Mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur. » (Mt 11, 29.)
Peut-être est-ce la seule fois où Notre Seigneur Jésus a parlé de son cœur, et
c’était pour en mettre en évidence la douceur et l’humilité. Comme s’il
signifiait que c’est seulement ainsi qu’il veut conquérir l’homme, que c’est par
la douceur et l’humilité qu’il veut régner sur les cœurs. Tout le mystère de
son règne s’est exprimé dans ces paroles. La douceur et l’humilité expriment en
un certain sens toute la « richesse » du Cœur du Rédempteur dont saint Paul
parle aux Éphésiens. Mais aussi cette douceur et cette humilité le révèlent
pleinement. Mieux encore, elles nous permettent de le connaître et de l’accepter.
Elles en font l’objet d’une admiration suprême.
La belle litanie du Sacré-Cœur
de Jésus est faite de mots semblables et aussi de cris d’admiration pour la
richesse du Cœur du Christ. Méditons-les avec attention en ce jour.
5. Ainsi,
la fête du Cœur divin, du Sacré-Cœur de Jésus, se présente discrètement à la
fin de ce cycle liturgique fondamental de l’Église qui a commencé avec le
premier dimanche de l’Avent, est passé par le temps de Noël, puis le Carême, le
temps pascal, jusqu’à la Pentecôte et le dimanche de la Sainte Trinité et la
Fête-Dieu. Et tout ce cycle se résume définitivement dans le Coeur du Dieu-homme.
Et c’est à partir de lui que, chaque année, il rayonne sur toute la vie de l’Église.
Ce Cœur est « source de vie et de sainteté ».
Devant
la situation tragique créée pour les réfugiés vietnamiens par le refus des pays
voisins de les recevoir (la Malaisie avait annoncé qu’elle les refoulerait à la
mer), Jean-Paul II a lancé l’appel suivant à la fin de cette audience générale :
Poussé par l’amour du Christ — « Caritas Christi urget nos »
— je veux ce soir
élever ma voix pour vous inviter à tourner votre pensée et votre cœur vers le
drame qui se déroule actuellement sur les terres et les mers lointaines de l’Asie
du Sud-Est et qui affecte des centaines de milliers de nos frères et de nos
sœurs. Ils sont à la recherche d’une patrie, car les pays qui les ont
accueillis au début ont atteint les limites de leurs possibilités, tandis que
les offres d’insertion définitive sur d’autres terres sont jusqu’à maintenant
insuffisantes.
C’est pourquoi le projet de réunir une conférence internationale
des pays concernés — et quel est le pays qui pourrait se sentir étranger à cette
tragédie ? — ne peut qu’être vivement encouragé. Que cette conférence ait lieu
le plus rapidement possible ! Le Saint-Siège souhaite qu’une telle rencontre
amène les gouvernements à prendre des dispositions efficaces pour l’accueil le
transit et l’installation définitive des réfugiés indochinois.
Je rends hommage
à l’action déjà entreprise par certains pays, ainsi que par des organisations
internationales et de nombreuses initiatives privées. Mais le problème est d’une
telle ampleur qu’on ne peut en laisser plus longtemps peser le poids uniquement
sur quelques-uns. Je fais appel à la conscience de l’humanité : que tous —
peuples et gouvernants — assument leur part de responsabilité, au nom d’une
solidarité qui dépasse les frontières, les races, les idéologies.
La communauté
de l’Église a déjà accompli un grand travail de charité et d’entraide, et je
m’en réjouis de tout cœur. Mais, j’en suis certain, elle peut et elle veut
faire encore davantage. Les pasteurs, dans leurs diocèses, ne manqueront pas d’encourager
les fidèles en leur rappelant, au nom du Seigneur, que chaque homme, chaque
femme, chaque enfant qui est dans le besoin est notre prochain. Les paroisses,
les organisations catholiques, les communautés religieuses et aussi les familles
chrétiennes trouveront le moyen d’exprimer leur charité envers les réfugiés. Que
chacun s’engage personnellement à poser un geste concret à la mesure de sa
générosité et de son imagination inspirée par l’amour.