1. On comprend la dimension complète de la mission du prêtre à
l'égard de l'Eucharistie si l'on considère que ce sacrement est avant tout le
renouvellement, sur l'autel, du Sacrifice de la Croix, moment central dans
l'œuvre de la Rédemption. Le Christ Prêtre et Hostie est, comme tel, l'artisan
du salut universel, dans l'obéissance au Père. Il est l'unique Souverain Prêtre
de l'Alliance nouvelle et éternelle qui, réalisant notre salut, rend au Père le
culte parfait dont les anciennes célébrations vétéro-testamentaires n'étaient
qu'une préfiguration. Par le sacrifice de son propre sang sur la Croix, le
Christ « est entré une fois pour toutes dans le sanctuaire… nous ayant acquis
une rédemption éternelle » (He 9, 12). Il a ainsi aboli tous les sacrifices
anciens pour en établir un nouveau par l'offrande de lui-même à la volonté du
Père (cf. Ps 40/39, 9). « C'est en vertu de cette volonté que nous avons été
sanctifiés par l'oblation du corps de Jésus-Christ, faite une fois pour toutes…
Par une oblation unique, il a rendu parfaits pour toujours ceux qu'il
sanctifie » (He 10, 9. 14).
En renouvelant de manière sacramentelle le sacrifice de la
Croix, le prêtre ouvre à nouveau cette source de salut dans l'Église, dans le
monde entier (cf. CEC, n. 1362-1372).
2. Aussi le Synode des évêques de 1971, en harmonie avec les
documents de Vatican II, a-t-il souligné que « le ministère sacerdotal atteint
son sommet dans la célébration eucharistique, qui est la source et le centre de
l'unité de l'Église » (cf. Le sacerdoce ministériel, I, 4 : Ench. Vat.,
4, 1166 ; cf. AG, 39).
La Constitution dogmatique sur l'Église réaffirme que, pour les
prêtres, « c'est dans le culte ou assemblée eucharistique que s'exerce
par excellence leur charge sacrée ; là, agissant en nom et place du Christ et
proclamant son mystère, ils réunissent les demandes des fidèles au sacrifice de
leur Chef, rendant présent et appliquant dans le sacrifice de la messe, jusqu'à
ce que le Seigneur vienne, l'unique sacrifice du Nouveau Testament, celui du
Christ qui s'est offert une fois pour toutes à son Père en victime immaculée »
(LG, 28 ; cf. CEC, n. 1566).
À cet égard, le Décret Presbyterorum ordinis présente
deux affirmations fondamentales : a) la communauté est rassemblée par l'annonce
de l'Évangile, afin que tous puissent faire l'offrande spirituelle d'eux-mêmes ;
b) le sacrifice spirituel des fidèles est rendu parfait par l'union au sacrifice
du Christ, offert d'une manière non sanglante et sacramentelle par la main des
prêtres. C'est de cet unique sacrifice que tout leur ministère sacerdotal tire
sa force (cf. PO, 2 ; CEC, n. 1566).
Ainsi apparaît le lien entre le sacerdoce ministériel et le
sacerdoce commun des fidèles. Il apparaît aussi que le prêtre, parmi tous les
fidèles, est appelé spécialement à s'identifier mystiquement - et aussi
sacramentellement - au Christ, pour être, lui aussi, d'une certaine manière,
Sacerdos et Hostia, selon la belle expression de saint Thomas d'Aquin (cf.
Somme théol., III, q. 83, a. 1, ad 3m).
3. Le prêtre parvient dans l'Eucharistie au sommet de son
ministère quand il prononce les paroles de Jésus : « Ceci est mon corps… Ceci
est le calice de mon sang… ». Ces paroles concrétisent le plus haut exercice de
ce pouvoir qui rend le prêtre apte à rendre présente l'offrande du Christ.
Alors, vraiment - par la voie sacramentelle, et donc avec une efficacité divine
-, se réalise l'édification et le développement de la communauté. L'Eucharistie
est en effet le sacrement de la communion et de l'unité, comme l'ont rappelé le
Synode des évêques de 1971 et, plus récemment, la Lettre de la Congrégation pour
la Doctrine de la foi sur certains aspects de l'Église comprise comme communion
(cf. Communionis notio, 11) (DC 1992, n° 2055, p. 729-733. NDLR).
On s'explique alors la piété, la ferveur avec lesquelles les
saints prêtres - dont nous parle abondamment l'hagiographie - ont toujours
célébré la messe, n'hésitant pas à la faire précéder d'une préparation adéquate
et la faisant suivre des actes de remerciement opportuns. Pour aider l'exercice
de ces actes, le Missel offre des prières adaptées, qui sont souvent - et cela
doit être loué - apposées dans les sacristies. On sait en outre que, sur ce
thème du Sacerdos et Hostia, on a écrit diverses œuvres de spiritualité
sacerdotale, qui se recommandent toujours à l'attention des prêtres.
4. Et voici un autre point fondamental de la théologie
eucharistico-sacerdotale, qui est l'objet de notre catéchèse : tout le ministère
et tous les sacrements sont orientés vers l'Eucharistie, laquelle « contient
tout le trésor spirituel de l'Église (cf. S. Thomas d'Aquin, Somme théol., III,
q. 65, a. 3, ad 1m ; q. 79, a. 1), c'est-à-dire le Christ lui-même, lui notre
Pâque, lui le Pain vivant, lui dont la chair, vivifiée par l'Esprit Saint et
vivifiante, donne la vie aux hommes, les invitant et les conduisant à offrir, en
union avec lui, leur propre vie, leur travail, toute la création » (PO, 5).
Par la célébration de l'Eucharistie se réalise donc la plus
haute participation au culte parfait que le Christ, Souverain Prêtre, rend au
Père, en tant que représentant et porte-parole de toute la création. Le prêtre,
qui voit et reconnaît sa vie si profondément liée à l'Eucharistie, d'une part,
ressent que les horizons de son esprit s'élargissent aux dimensions du monde
entier, et même de la terre et du ciel, et d'autre part, il ressent que
grandissent en lui le besoin et la responsabilité de communiquer ce trésor -
« tout le trésor de l'Église » - à la communauté.
5. Aussi, dans ses intentions et son programme de ministère
pastoral, conscient que la vie sacramentelle des fidèles est ordonnée à
l'Eucharistie (cf. PO, 5), il veillera à ce que la formation chrétienne tende à
une participation active et consciente des fidèles à la célébration
eucharistique.
Il faut aujourd'hui redécouvrir le caractère central de cette
célébration dans la vie chrétienne et donc dans l'apostolat. Les données
concernant la participation des fidèles à la messe ne sont pas satisfaisantes :
bien que le zèle de nombreux prêtres ait suscité une participation généralement
fervente et active, le pourcentage des présences reste faible. Il est vrai que
dans ce domaine, plus qu'en tout autre concernant la vie intérieure, la valeur
des statistiques est très relative et que, par ailleurs, ce n'est pas la
manifestation extérieure systématique du culte qui prouve sa consistance réelle.
Mais on ne peut ignorer que le culte extérieur est normalement une conséquence
logique du culte intérieur (cf. s. Thomas d'Aquin, Somme théol., II-II, q. 81,
a. 7) et, dans le cas du culte eucharistique, c'est la conséquence de la foi
même dans le Christ Prêtre et en son sacrifice rédempteur. Il ne serait pas sage
non plus de minimiser l'importance de la célébration du culte en invoquant le
fait que la vitalité de la foi chrétienne se manifeste par tout un comportement
conforme à l'Évangile plutôt que par des gestes rituels. En effet, la
célébration eucharistique n'est pas un simple geste rituel : elle est un
sacrement, c'est-à-dire une intervention du Christ lui-même qui nous communique
le dynamisme de son amour. Ce serait une illusion pernicieuse que de prétendre
avoir un comportement conforme à l'Évangile sans en recevoir la force du Christ
lui-même dans l'Eucharistie, sacrement qu'il a institué dans ce but. Une telle
prétention serait une attitude d'autosuffisance, radicalement anti-évangélique.
L'Eucharistie donne au chrétien davantage de force pour vivre selon les
exigences de l'Évangile ; elle l'insère toujours mieux dans la communauté
ecclésiale dont il fait partie ; elle renouvelle et enrichit en lui la joie de
la communion avec l'Église.
Aussi le prêtre s'efforce-t-il de favoriser de toutes les
manières la participation à l'Eucharistie, par la catéchèse et les exhortations
pastorales, et aussi par l'excellente qualité de la célébration, sous l'aspect
liturgique et cérémonial. Aussi, comme le souligne le Concile (cf. PO, 5), il
s'efforcera d'enseigner aux fidèles à offrir la Victime divine à Dieu le Père
dans le sacrifice de la messe et à faire, en union avec cette Victime,
l'offrande de leur propre vie au service de leurs frères. Les fidèles
apprendront en outre à demander pardon pour leurs péchés, à méditer la Parole de
Dieu, à prier d'un cœur sincère pour tous les besoins de l'Église et du monde, à
mettre toute leur confiance dans le Christ Sauveur.
6. Enfin, je veux rappeler que le prêtre a aussi la mission de
promouvoir le culte de la présence eucharistique, même en dehors de la
célébration de la messe, en s'efforçant de faire de son église une « maison de
prière » chrétienne : c'est-à-dire, selon le Concile, cette maison « où la
présence du Fils de Dieu, notre Sauveur, qui s'est offert pour nous sur l'autel
du sacrifice, est vénérée pour le soutien et le réconfort des chrétiens » (PO,
5). Cette maison doit être adaptée à la prière et aux fonctions sacrées, que ce
soit par le bon ordre, la propreté dans laquelle elle est tenue, comme aussi
parla beauté artistique du cadre, qui a une grande importance pour la formation
et inciter à la prière. Aussi le Concile recommande-t-il aux prêtres de
« veiller à cultiver comme il se doit la science et l'art liturgiques » (PO, 5).
J'ai mis l'accent sur certains aspects, car ils appartiennent
eux aussi au cadre d'ensemble d'une bonne « pastorale » de la part des prêtres,
spécialement des curés et de tous les responsables des églises et autres lieux
de culte. En tout cas, je réaffirme le lien étroit entre le sacerdoce et
l'Eucharistie, comme l'Église nous l'enseigne, et je réaffirme avec conviction,
et aussi une joie profonde dans mon âme, que le prêtre est surtout l'homme de
l'Eucharistie : le serviteur et le ministre du Christ en ce sacrement dans
lequel - selon le Concile qui résume la doctrine des anciens Pères et Docteurs -
« est renfermé tout le trésor spirituel de l'Église » (PO, 5) ; tout prêtre, à
tous les niveaux, dans tous les domaines de son travail, est serviteur et
ministre du mystère pascal accompli sur la Croix et revécu sur l'autel, pour la
Rédemption du monde