LETTRE ENCYCLIQUE
FIDES ET RATIO
DU SOUVERAIN PONTIFE
JEAN-PAUL II
AUX ÉVÊQUES DE L'ÉGLISE CATHOLIQUE
SUR LES RAPPORTS
ENTRE LA FOI ET LA RAISON
Vénérés Frères dans l'épiscopat,
salut et Bénédiction apostolique!
LA FOI ET LA RAISON sont comme les deux ailes qui permettent à
l'esprit humain de s'élever vers la contemplation de la vérité.
C'est Dieu qui a mis au cur de l'homme le désir de connaître
la vérité et, au terme, de Le connaître lui-même
afin que, Le connaissant et L'aimant, il puisse atteindre la pleine vérité
sur lui-même (cf. Ex 33, 18; Ps 27 [26], 8-9; 63
[62], 2-3; Jn 14, 8; 1 Jn 3, 2).
INTRODUCTION
« CONNAIS-TOI TOI-MÊME »
1. En Orient comme en Occident, on peut discerner un parcours qui, au
long des siècles, a amené l'humanité à
s'approcher progressivement de la vérité et à s'y
confronter. C'est un parcours qui s'est déroulé il ne
pouvait en être autrement dans le champ de la conscience
personnelle de soi: plus l'homme connaît la réalité et
le monde, plus il se connaît lui-même dans son unicité,
tandis que devient toujours plus pressante pour lui la question du sens
des choses et de son existence même. Ce qui se présente comme
objet de notre connaissance fait par là-même partie de notre
vie. Le conseil Connais-toi toi-même était sculpté
sur l'architrave du temple de Delphes, pour témoigner d'une vérité
fondamentale qui doit être prise comme règle minimum par tout
homme désireux de se distinguer, au sein de la création, en
se qualifiant comme « homme » précisément parce
qu'il « se connaît lui-même ».
Un simple regard sur l'histoire ancienne montre d'ailleurs clairement
qu'en diverses parties de la terre, marquées par des cultures différentes,
naissent en même temps les questions de fond qui caractérisent
le parcours de l'existence humaine: Qui suis-je? D'où viens-je
et où vais-je? Pourquoi la présence du mal? Qu'y aura-t-il
après cette vie? Ces interrogations sont présentes dans
les écrits sacrés d'Israël, mais elles apparaissent également
dans les Védas ainsi que dans l'Avesta; nous les trouvons dans les écrits
de Confucius et de Lao Tseu, comme aussi dans la prédication des
Tirthankaras et de Bouddha; ce sont encore elles que l'on peut reconnaître
dans les poèmes d'Homère et dans les tragédies
d'Euripide et de Sophocle, de même que dans les traités
philosophiques de Platon et d'Aristote. Ces questions ont une source
commune: la quête de sens qui depuis toujours est pressante dans le
cur de l'homme, car de la réponse à ces questions dépend
l'orientation à donner à l'existence.
2. L'Eglise n'est pas étrangère à ce
parcours de recherche, et elle ne peut l'être. Depuis que, dans le
Mystère pascal, elle a reçu le don de la vérité
ultime sur la vie de l'homme, elle est partie en pèlerinage sur les
routes du monde pour annoncer que Jésus Christ est « le
Chemin, la Vérité et la Vie » (Jn 14, 6). Parmi
les divers services qu'elle doit offrir à l'humanité, il y
en a un qui engage sa responsabilité d'une manière tout à
fait particulière: c'est la diaconie de la vérité.(1)
D'une part, cette mission fait participer la communauté des
croyants à l'effort commun que l'humanité accomplit pour
atteindre la vérité (2) et, d'autre part, elle l'oblige à
prendre en charge l'annonce des certitudes acquises, tout en sachant que
toute vérité atteinte n'est jamais qu'une étape vers
la pleine vérité qui se manifestera dans la révélation
ultime de Dieu: « Nous voyons, à présent, dans un
miroir, en énigme, mais alors ce sera face à face. À
présent, je connais d'une manière partielle; mais alors je
connaîtrai comme je suis connu » (1 Co 13, 12).
3. L'homme possède de multiples ressources pour stimuler le progrès
dans la connaissance de la vérité, de façon à
rendre son existence toujours plus humaine. Parmi elles ressort la philosophie,
qui contribue directement à poser la question du sens de la vie et à
en ébaucher la réponse; elle apparaît donc comme l'une
des tâches les plus nobles de l'humanité. Le mot philosophie,
selon l'étymologie grecque, signifie « amour de la sagesse ».
En effet, la philosophie est née et s'est développée
au moment où l'homme a commencé à s'interroger sur le
pourquoi des choses et sur leur fin. Sous des modes et des formes différentes,
elle montre que le désir de vérité fait partie de la
nature même de l'homme. C'est une propriété innée
de sa raison que de s'interroger sur le pourquoi des choses, même si
les réponses données peu à peu s'inscrivent dans une
perspective qui met en évidence la complémentarité
des différentes cultures dans lesquelles vit l'homme.
La forte incidence qu'a eue la philosophie dans la formation et dans le
développement des cultures en Occident ne doit pas nous faire
oublier l'influence qu'elle a exercée aussi dans les manières
de concevoir l'existence dont vit l'Orient. Tout peuple possède en
effet sa propre sagesse autochtone et originelle qui, en tant que richesse
culturelle authentique, tend à s'exprimer et à mûrir également
sous des formes typiquement philosophiques. Que cela soit vrai, on en a
pour preuve le fait qu'une forme fondamentale de savoir philosophique, présente
jusqu'à nos jours, peut être identifiée jusque dans
les postulats dont s'inspirent les diverses législations nationales
et internationales pour établir les règles de la vie
sociale.
4. Il faut en tout cas observer que derrière un mot unique se
cachent des sens différents. Une explicitation préliminaire
est donc nécessaire. Poussé par le désir de découvrir
la vérité dernière de l'existence, l'homme cherche à
acquérir les connaissances universelles qui lui permettent de mieux
se comprendre et de progresser dans la réalisation de lui-même.
Les connaissances fondamentales découlent de l'émerveillement
suscité en lui par la contemplation de la création: l'être
humain est frappé d'admiration en découvrant qu'il est inséré
dans le monde, en relation avec d'autres êtres semblables à
lui dont il partage la destinée. Là commence le parcours qui
le conduira ensuite à la découverte d'horizons toujours
nouveaux de connaissance. Sans émerveillement, l'homme tomberait
dans la répétitivité et, peu à peu, il
deviendrait incapable d'une existence vraiment personnelle.
La capacité spéculative, qui est propre à
l'intelligence humaine, conduit à élaborer, par l'activité
philosophique, une forme de pensée rigoureuse et à
construire ainsi, avec la cohérence logique des affirmations et le
caractère organique du contenu, un savoir systématique. Grâce
à ce processus, on a atteint, dans des contextes culturels différents
et à des époques diverses, des résultats qui ont
conduit à l'élaboration de vrais systèmes de pensée.
Historiquement, cela a souvent exposé à la tentation de
considérer un seul courant comme la totalité de la pensée
philosophique. Il est cependant évident qu'entre en jeu, dans ces
cas, une certaine « superbe philosophique » qui prétend ériger
sa propre perspective imparfaite en lecture universelle. En réalité,
tout système philosophique, même toujours respecté
dans son intégralité sans aucune sorte
d'instrumentalisation, doit reconnaître la priorité de la
pensée philosophique d'où il tire son origine et
qu'il doit servir d'une manière cohérente.
En ce sens, il est possible de reconnaître, malgré les
changements au cours des temps et les progrès du savoir, un noyau
de notions philosophiques dont la présence est constante dans
l'histoire de la pensée. Que l'on songe, à seul titre
d'exemple, aux principes de non-contradiction, de finalité, de
causalité, et de même à la conception de la personne
comme sujet libre et intelligent, et à sa capacité de connaître
Dieu, la vérité, le bien; que l'on songe également à
certaines normes morales fondamentales qui s'avèrent communément
partagées. Ces thèmes et d'autres encore montrent que, indépendamment
des courants de pensée, il existe un ensemble de notions où
l'on peut reconnaître une sorte de patrimoine spirituel de l'humanité.
C'est comme si nous nous trouvions devant une philosophie implicite
qui fait que chacun se sent possesseur de ces principes, fût-ce
de façon générale et non réfléchie. Ces
notions, précisément parce qu'elles sont partagées
dans une certaine mesure par tous, devraient constituer des références
pour les diverses écoles philosophiques. Quand la raison réussit
à saisir et à formuler les principes premiers et universels
de l'être et à faire correctement découler d'eux des
conclusions cohérentes d'ordre logique et moral, on peut alors
parler d'une raison droite ou, comme l'appelaient les anciens, de orthòs
logos, recta ratio.
5. L'Eglise, pour sa part, ne peut qu'apprécier les
efforts de la raison pour atteindre des objectifs qui rendent l'existence
personnelle toujours plus digne. Elle voit en effet dans la philosophie le
moyen de connaître des vérités fondamentales
concernant l'existence de l'homme. En même temps, elle considère
la philosophie comme une aide indispensable pour approfondir
l'intelligence de la foi et pour communiquer la vérité de l'Évangile
à ceux qui ne la connaissent pas encore.
Faisant donc suite à des initiatives analogues de mes prédécesseurs,
je désire moi aussi porter mon regard vers cette activité
particulière de la raison. J'y suis incité par le fait que,
de nos jours surtout, la recherche de la vérité ultime
apparaît souvent occultée. Sans aucun doute, la philosophie
moderne a le grand mérite d'avoir concentré son attention
sur l'homme. A partir de là, une raison chargée
d'interrogations a développé davantage son désir
d'avoir une connaissance toujours plus étendue et toujours plus
profonde. Ainsi ont été bâtis des systèmes de
pensée complexes, qui ont donné des fruits dans les divers
ordres du savoir, favorisant le développement de la culture et de
l'histoire. L'anthropologie, la logique, les sciences de la nature,
l'histoire, le langage..., d'une certaine manière, c'est l'univers
entier du savoir qui a été embrassé. Les résultats
positifs qui ont été atteints ne doivent toutefois pas
amener à négliger le fait que cette même raison, occupée
à enquêter d'une façon unilatérale sur l'homme
comme sujet, semble avoir oublié que celui-ci est également
toujours appelé à se tourner vers une vérité
qui le transcende. Sans référence à cette dernière,
chacun reste à la merci de l'arbitraire, et sa condition de
personne finit par être évaluée selon des critères
pragmatiques fondés essentiellement sur le donné expérimental,
dans la conviction erronée que tout doit être dominé
par la technique. Il est ainsi arrivé que, au lieu d'exprimer au
mieux la tension vers la vérité, la raison, sous le poids de
tant de savoir, s'est repliée sur elle-même, devenant, jour
après jour, incapable d'élever son regard vers le haut pour
oser atteindre la vérité de l'être. La philosophie
moderne, oubliant d'orienter son enquête vers l'être, a
concentré sa recherche sur la connaissance humaine. Au lieu de
s'appuyer sur la capacité de l'homme de connaître la vérité,
elle a préféré souligner ses limites et ses
conditionnements.
Il en est résulté diverses formes d'agnosticisme et de
relativisme qui ont conduit la recherche philosophique à s'égarer
dans les sables mouvants d'un scepticisme général. Puis, récemment,
ont pris de l'importance certaines doctrines qui tendent à dévaloriser
même les vérités que l'homme était certain
d'avoir atteintes. La pluralité légitime des positions a cédé
le pas à un pluralisme indifférencié, fondé
sur l'affirmation que toutes les positions se valent: c'est là un
des symptômes les plus répandus de la défiance à
l'égard de la vérité que l'on peut observer dans le
contexte actuel. Certaines conceptions de la vie qui viennent de l'Orient
n'échappent pas, elles non plus, à cette réserve;
selon elles, en effet, on refuse à la vérité son
caractère exclusif, en partant du présupposé qu'elle
se manifeste d'une manière égale dans des doctrines différentes,
voire contradictoires entre elles. Dans cette perspective, tout devient
simple opinion. On a l'impression d'être devant un mouvement
ondulatoire: tandis que, d'une part, la réflexion philosophique a réussi
à s'engager sur la voie qui la rapproche toujours plus de
l'existence humaine et de ses diverses expressions, elle tend d'autre part
à développer des considérations existentielles, herméneutiques
ou linguistiques qui passent sous silence la question radicale concernant
la vérité de la vie personnelle, de l'être et de Dieu.
En conséquence, on a vu apparaître chez l'homme contemporain,
et pas seulement chez quelques philosophes, des attitudes de défiance
assez répandues à l'égard des grandes ressources
cognitives de l'être humain. Par fausse modestie, on se contente de
vérités partielles et provisoires, sans plus chercher à
poser des questions radicales sur le sens et sur le fondement ultime de la
vie humaine, personnelle et sociale. En somme, on a perdu l'espérance
de pouvoir recevoir de la philosophie des réponses définitives
à ces questions.
6. Forte de la compétence qui lui vient du fait qu'elle est dépositaire
de la Révélation de Jésus Christ, l'Eglise
entend réaffirmer la nécessité de la réflexion
sur la vérité. C'est pour cette raison que j'ai décidé
de m'adresser à vous, vénérés Frères
dans l'épiscopat avec lesquels je partage la mission de «
manifester la vérité » (2 Co 4, 2), ainsi
qu'aux théologiens et aux philosophes, auxquels revient le devoir
de s'enquérir des différents aspects de la vérité,
et aussi aux personnes qui sont en recherche, pour faire part de quelques
réflexions sur la voie qui conduit à la vraie sagesse, afin
que tous ceux qui ont au cur l'amour de la sagesse puissent
s'engager sur la bonne route qui permet de l'atteindre et trouver en elle
la récompense de sa peine et la joie spirituelle.
Ce qui me porte à cette initiative, c'est tout d'abord la
conscience de ce qu'exprime le Concile Vatican II, quand il affirme que
les évêques sont des « témoins de la vérité
divine et catholique ».(3) Témoigner de la vérité
est donc une tâche qui nous a été confiée, à
nous évêques; nous ne pouvons y renoncer sans manquer au
ministère que nous avons reçu. En réaffirmant la vérité
de la foi, nous pouvons redonner à l'homme de notre époque
une authentique confiance en ses capacités cognitives et lancer à
la philosophie le défi de retrouver et de développer sa
pleine dignité.
Un autre motif m'incite à écrire ces réflexions.
Dans l'encyclique Veritatis splendor, j'ai attiré
l'attention sur « quelques vérités fondamentales de la
doctrine catholique, qui risquent d'être déformées ou
rejetées dans le contexte actuel ».(4) Par la présente
Encyclique, je voudrais continuer cette réflexion et concentrer
l'attention sur le thème même de la vérité
et sur son fondement par rapport à la foi. On
ne peut nier en effet que cette période de changements rapides et
complexes expose surtout les jeunes générations, auxquelles
appartient l'avenir et dont il dépend, à éprouver le
sentiment d'être privées d'authentiques points de repères.
L'exigence d'un fondement pour y édifier l'existence personnelle et
sociale se fait sentir de manière pressante, surtout quand on est
contraint de constater le caractère fragmentaire de propositions
qui élèvent l'éphémère au rang de
valeur, dans l'illusion qu'il sera possible d'atteindre le vrai sens de
l'existence. Il arrive ainsi que beaucoup traînent leur vie presque
jusqu'au bord de l'abîme sans savoir vers quoi ils se dirigent. Cela
dépend aussi du fait que ceux qui étaient appelés par
vocation à exprimer dans des formes culturelles le fruit de leur spéculation
ont parfois détourné leur regard de la vérité,
préférant le succès immédiat à la peine
d'une recherche patiente de ce qui mérite d'être vécu.
La philosophie, qui a la grande responsabilité de former la pensée
et la culture par l'appel permanent à la recherche du vrai, doit
retrouver vigoureusement sa vocation originelle. C'est pourquoi j'ai
ressenti non seulement l'exigence mais aussi le devoir d'intervenir sur ce
thème, pour que l'humanité, au seuil du troisième
millénaire de l'ère chrétienne, prenne plus
clairement conscience des grandes ressources qui lui ont été
accordées et s'engage avec un courage renouvelé dans la réalisation
du plan de salut dans lequel s'inscrit son histoire.
CHAPITRE I
LA RÉVÉLATION
DE LA SAGESSE DE DIEU
Jésus révèle le Père
7. Au point de départ de toute réflexion que l'Eglise
entreprend, il y a la conscience d'être dépositaire d'un
message qui a son origine en Dieu même (cf. 2 Co 4, 1-2). La
connaissance qu'elle propose à l'homme ne lui vient pas de sa
propre spéculation, fût-ce la plus élevée, mais
du fait d'avoir accueilli la parole de Dieu dans la foi (cf. 1 Th 2,
13). A l'origine de notre être de croyants se trouve une
rencontre, unique en son genre, qui a fait s'entrouvrir un mystère
caché depuis les siècles (cf. 1 Co 2, 7; Rm 16,
25-26), mais maintenant révélé: « Il a plu à
Dieu, dans sa bonté et sa sagesse, de se révéler
lui-même et de faire connaître le mystère de sa volonté
(cf. Ep 1, 9), par lequel les hommes ont accès auprès
du Père par le Christ, Verbe fait chair, dans l'Esprit Saint, et
sont rendus participants de la nature divine ».(5) C'est là
une initiative pleinement gratuite, qui part de Dieu pour rejoindre
l'humanité et la sauver. En tant que source d'amour, Dieu désire
se faire connaître, et la connaissance que l'homme a de Lui porte à
son accomplissement toute autre vraie connaissance que son esprit est en
mesure d'atteindre sur le sens de son existence.
8. Reprenant presque littéralement l'enseignement donné
par la Constitution Dei Filius du Concile Vatican I et tenant
compte des principes proposés par le Concile de Trente, la
Constitution Dei Verbum de Vatican II a continué le
processus séculaire d'intelligence de la foi et a réfléchi
sur la Révélation à la lumière de
l'enseignement biblique et de l'ensemble de la tradition patristique. Au
premier Concile du Vatican, les Pères avaient souligné le
caractère surnaturel de la révélation de Dieu. La
critique rationaliste, qui s'attaquait alors à la foi en partant de
thèses erronées et très répandues, portait sur
la négation de toute connaissance qui ne serait pas le fruit des
capacités naturelles de la raison. Ce fait avait obligé le
Concile à réaffirmer avec force que, outre la connaissance
propre de la raison humaine, capable par nature d'arriver jusqu'au Créateur,
il existe une connaissance qui est propre à la foi. Cette
connaissance exprime une vérité fondée sur le fait même
que Dieu se révèle, et c'est une vérité très
certaine car Dieu ne trompe pas et ne veut pas tromper.(6)
9. Le Concile Vatican I enseigne donc que la vérité
atteinte par la voie de la réflexion philosophique et la vérité
de la Révélation ne se confondent pas, et que l'une ne rend
pas l'autre superflue: « Il existe deux ordres de connaissance,
distincts non seulement par leur principe mais aussi par leur objet. Par
leur principe, puisque dans l'un c'est par la raison naturelle et dans
l'autre par la foi divine que nous connaissons. Par leur objet, parce que,
outre les vérités que la raison naturelle peut atteindre,
nous sont proposés à croire les mystères cachés
en Dieu, qui ne peuvent être connus s'ils ne sont divinement révélés
».(7) La foi, qui est fondée sur le témoignage de Dieu
et bénéficie de l'aide surnaturelle de la grâce, est
effectivement d'un ordre différent de celui de la connaissance
philosophique. Celle-ci, en effet, s'appuie sur la perception des sens,
sur l'expérience, et elle se développe à la lumière
de la seule intelligence. La philosophie et les sciences évoluent
dans l'ordre de la raison naturelle, tandis que la foi, éclairée
et guidée par l'Esprit, reconnaît dans le message du salut la
« plénitude de grâce et de vérité »
(cf. Jn 1, 14) que Dieu a voulu révéler dans
l'histoire et de manière définitive par son Fils Jésus
Christ (cf. 1 Jn 5, 9; Jn 5, 31-32).
10. Les Pères du Concile Vatican II, fixant leur regard sur Jésus
qui révèle, ont mis en lumière le caractère
salvifique de la révélation de Dieu dans l'histoire et ils
en ont exprimé la nature dans les termes suivants: « Par cette
révélation, le Dieu invisible (cf. Col 1, 15; 1
Tm 1, 17), dans son amour surabondant, s'adresse aux hommes comme à
des amis (cf. Ex 33, 11; Jn 15, 14-15) et est en relation
avec eux (cf. Ba 3, 38), pour les inviter à la vie en
communion avec lui et les recevoir en cette communion. Cette économie
de la Révélation se réalise par des actions et des
paroles intrinsèquement liées entre elles, si bien que les uvres,
accomplies par Dieu dans l'histoire du salut, manifestent et corroborent
la doctrine et les réalités signifiées par les
paroles, et que les paroles, de leur côté, proclament les uvres
et élucident le mystère qui y est contenu. Par cette révélation,
la vérité profonde sur Dieu aussi bien que sur le salut de
l'homme se met à briller pour nous dans le Christ, qui est à
la fois le Médiateur et la plénitude de toute la Révélation
».(8)
11. La révélation de Dieu s'inscrit donc dans le temps et
dans l'histoire. Et même l'incarnation de Jésus Christ
advient à la « plénitude du temps » (Ga 4,
4). Deux mille ans après cet événement, j'éprouve
le besoin de réaffirmer avec force que, « dans le
christianisme, le temps a une importance fondamentale ».(9) En lui,
en effet, vient à la lumière toute l'uvre de la création
et du salut et surtout est manifesté le fait que, par l'incarnation
du Fils de Dieu, nous vivons et nous anticipons dès maintenant ce
qui sera l'accomplissement du temps (cf. He 1, 2).
La vérité que Dieu a confiée à l'homme sur
lui-même et sur sa vie s'inscrit donc dans le temps et dans
l'histoire. Il est certain qu'elle a été prononcée
une fois pour toutes dans le mystère de Jésus de Nazareth.
La Constitution Dei Verbum le dit clairement: « Après
avoir, à maintes reprises et sous bien des formes, parlé par
les prophètes, Dieu, "en ces jours qui sont les derniers, nous
a parlé par son Fils" (He 1, 1-2). Il a, en effet,
envoyé son Fils, à savoir le Verbe éternel qui éclaire
tous les hommes, pour qu'il habitât parmi les hommes et leur fît
connaître les profondeurs de Dieu (cf. Jn 1, 1-18). Jésus
Christ donc, Verbe fait chair, envoyé "comme homme vers les
hommes", "prononce les paroles de Dieu" (Jn 3, 34)
et achève l'uvre de salut que le Père lui a donnée
à faire (cf. Jn 5, 36; 17, 4). C'est pourquoi lui-même
qui le voit, voit aussi le Père (cf. Jn 14, 9) ,
par toute sa présence et par toute la manifestation de lui-même,
par ses paroles et ses uvres, par ses signes et ses miracles, mais
surtout par sa mort et sa glorieuse résurrection d'entre les morts,
enfin par l'envoi de l'Esprit de vérité, achève la Révélation
en l'accomplissant ».(10)
L'histoire constitue pour le peuple de Dieu un chemin à parcourir
entièrement, de façon que la vérité révélée
exprime en plénitude son contenu grâce à l'action
constante de l'Esprit Saint (cf. Jn 16, 13). C'est encore une fois
ce que dit la Constitution Dei Verbum quand elle affirme que «
l'Eglise, tandis que les siècles s'écoulent, tend
constamment vers la plénitude de la divine vérité,
jusqu'à ce que soient accomplies en elle les paroles de Dieu ».(11)
12. L'histoire devient donc le lieu où nous pouvons constater
l'action de Dieu en faveur de l'humanité. Il nous rejoint en ce qui
pour nous est le plus familier et le plus facile à vérifier
parce que cela constitue notre cadre quotidien, sans lequel nous ne
pourrions nous comprendre.
L'incarnation du Fils de Dieu permet de voir se réaliser la synthèse
définitive que l'esprit humain, à partir de lui-même,
n'aurait même pas pu imaginer: l'Eternel entre dans le temps,
le Tout se cache dans le fragment, Dieu prend le visage de l'homme. La vérité
exprimée dans la révélation du Christ n'est donc plus
enfermée dans un cadre territorial et culturel restreint, mais elle
s'ouvre à quiconque, homme ou femme, veut bien l'accueillir comme
parole de valeur définitive pour donner un sens à
l'existence. Or tous ont dans le Christ accès au Père; en
effet, par sa mort et sa résurrection, le Christ a donné la
vie divine que le premier Adam avait refusée (cf. Rm 5,
12-15). Par cette Révélation est offerte à l'homme la
vérité ultime sur sa vie et sur le destin de l'histoire: «
En réalité, le mystère de l'homme ne s'éclaire
vraiment que dans le mystère du Verbe incarné »,
affirme la Constitution Gaudium et spes.(12) En dehors de cette
perspective, le mystère de l'existence personnelle reste une énigme
insoluble. Où l'homme pourrait-il chercher la réponse à
des questions dramatiques comme celles de la souffrance, de la souffrance
de l'innocent et de la mort, sinon dans la lumière qui vient du
mystère de la passion, de la mort et de la résurrection du
Christ?
La raison devant le mystère
13. Il ne faudra pas oublier en tout cas que la Révélation
demeure empreinte de mystère. Certes, par toute sa vie, Jésus
révèle le visage du Père, puisqu'il est venu pour
faire connaître les profondeurs de Dieu;(13) et pourtant la
connaissance que nous avons de ce visage est toujours marquée par
un caractère fragmentaire et par les limites de notre intelligence.
Seule la foi permet de pénétrer le mystère, dont elle
favorise une compréhension cohérente.
Le Concile déclare qu'« à Dieu qui révèle
il faut apporter l'obéissance de la foi ».(14) Par cette
affirmation brève mais dense, est exprimée une vérité
fondamentale du christianisme. On dit tout d'abord que la foi est une réponse
d'obéissance à Dieu. Cela implique qu'Il soit reconnu dans
sa divinité, dans sa transcendance et dans sa liberté suprême.
Le Dieu qui se fait connaître dans l'autorité de sa
transcendance absolue apporte aussi des motifs pour la crédibilité
de ce qu'il révèle. Par la foi, l'homme donne son assentiment
à ce témoignage divin. Cela signifie qu'il reconnaît
pleinement et intégralement la vérité de ce qui est révélé
parce que c'est Dieu lui-même qui s'en porte garant. Cette vérité,
donnée à l'homme et que celui-ci ne pourrait exiger,
s'inscrit dans le cadre de la communication interpersonnelle et incite la
raison à s'ouvrir à elle et à en accueillir le sens
profond. C'est pour cela que l'acte par lequel l'homme s'offre à
Dieu a toujours été considéré par l'Eglise
comme un moment de choix fondamental où toute la personne est
impliquée. L'intelligence et la volonté s'exercent au
maximum de leur nature spirituelle pour permettre au sujet d'accomplir un
acte dans lequel la liberté personnelle est pleinement vécue.(15)
Dans la foi, la liberté n'est donc pas seulement présente,
elle est exigée. Et c'est même la foi qui permet à
chacun d'exprimer au mieux sa liberté. Autrement dit, la liberté
ne se réalise pas dans les choix qui sont contre Dieu. Comment, en
effet, le refus de s'ouvrir vers ce qui permet la réalisation de
soi-même pourrait-il être considéré comme un
usage authentique de la liberté? C'est lorsqu'elle croit que la
personne pose l'acte le plus significatif de son existence; car ici la
liberté rejoint la certitude de la vérité et décide
de vivre en elle.
Les signes présents dans la Révélation viennent
aussi en aide à la raison qui cherche l'intelligence du mystère.
Ils servent à effectuer plus profondément la recherche de la
vérité et à permettre que l'esprit, de façon
autonome, scrute l'intérieur même du mystère. En tout
cas, si, d'un côté, ces signes donnent plus de force à
la raison parce qu'ils lui permettent de mener sa recherche à l'intérieur
du mystère par ses propres moyens, dont elle est jalouse à
juste titre, d'un autre côté ils l'invitent à
transcender leur réalité de signes pour en recevoir la
signification ultérieure dont ils sont porteurs. En eux est donc déjà
présente une vérité cachée à laquelle
l'esprit est renvoyé et qu'il ne peut ignorer sans détruire
le signe même qui lui est proposé.
On est renvoyé là, d'une certaine façon, à
la perspective sacramentelle de la Révélation et, en
particulier, au signe eucharistique dans lequel l'unité indivisible
entre la réalité et sa signification permet de saisir la
profondeur du mystère. Dans l'Eucharistie, le Christ est véritablement
présent et vivant, il agit par son Esprit, mais, comme l'avait bien
dit saint Thomas, « tu ne le comprends ni ne le vois; mais la foi
vive, elle, l'affirme, en dépassant la nature. Par-dessous la
double apparence, signe elle-même d'autre chose, vit la réalité
sainte ».(16) Le philosophe Pascal lui fait écho: « Comme
Jésus Christ est demeuré inconnu parmi les hommes, ainsi sa
vérité demeure parmi les opinions communes, sans différence
à l'extérieur. Ainsi l'Eucharistie parmi le pain commun ».(17)
En somme, la connaissance de foi n'annule pas le mystère; elle ne
fait que le rendre plus évident et le manifester comme un fait
essentiel pour la vie de l'homme: le Christ Seigneur, « dans la révélation
même du mystère du Père et de son amour, manifeste
pleinement l'homme à lui-même et lui dévoile sa plus
haute vocation »,(18) qui est de participer au mystère de la
vie trinitaire de Dieu.(19)
14. L'enseignement des deux Conciles du Vatican ouvre également
une véritable perspective de nouveautés pour le savoir
philosophique. La Révélation introduit dans l'histoire un
point de repère que l'homme ne peut ignorer s'il veut arriver à
comprendre le mystère de son existence; mais, d'autre part, cette
connaissance renvoie constamment au mystère de Dieu que l'esprit ne
peut explorer à fond mais seulement recevoir et accueillir dans la
foi. À l'intérieur de ces deux moments, la raison dispose
d'un espace particulier qui lui permet de chercher et de comprendre, sans
être limitée par rien d'autre que par sa finitude face au
mystère infini de Dieu.
La Révélation fait donc entrer dans notre histoire une vérité
universelle et ultime, qui incite l'esprit de l'homme à ne jamais
s'arrêter; et même elle le pousse à élargir
continuellement les champs de son savoir tant qu'il n'a pas conscience
d'avoir accompli tout ce qui était en son pouvoir, sans rien négliger.
Pour cette réflexion, nous sommes aidés par l'une des
intelligences les plus fécondes et les plus significatives de
l'histoire de l'humanité, à laquelle la philosophie aussi
bien que la théologie se font un devoir de se référer:
saint Anselme. Dans son Proslogion, l'archevêque de Cantorbéry
s'exprime ainsi: « Comme souvent, avec ardeur, je tournais ma pensée
sur ce point, ce que je cherchais parfois me semblait pouvoir être déjà
saisi, et parfois fuyait tout à fait le regard de mon esprit; désespérant
à la fin, je voulus cesser comme s'il s'agissait de rechercher
chose impossible à trouver. Mais, alors que je voulais absolument
exclure de moi cette pensée, de peur qu'en occupant vainement mon
esprit elle n'empêchât d'autres occupations où je pusse
progresser, voilà qu'elle commença, d'une importunité
certaine, à s'imposer de plus en plus à moi, malgré
mon refus et ma défense. [...] Mais hélas, malheureux, un
des autres malheureux fils d'Ève éloignés de Dieu que
je suis, qu'ai-je entrepris, qu'ai-je achevé? Où tendais-je,
où en suis-je venu? A quoi aspirais-je, en quoi soupiré-je?
[...] Par suite, Seigneur, tu n'es pas seulement tel que plus grand ne
peut être pensé, (non solum es quo maius cogitari nequit),
mais tu es quelque chose de plus grand qu'il ne se puisse penser (quiddam
maius quam cogitari possit). [...]. Si tu n'es pas cela même, il
est possible de penser quelque chose de plus grand que toi, ce qui ne peut
se faire ».(20)
15. La vérité de la Révélation chrétienne,
que l'on trouve en Jésus de Nazareth, permet à quiconque de
recevoir le « mystère » de sa vie. Comme vérité
suprême, tout en respectant l'autonomie de la créature et sa
liberté, elle l'engage à s'ouvrir à la transcendance.
Ici, le rapport entre la liberté et la vérité devient
suprême, et l'on comprend pleinement la parole du Seigneur: «
Vous connaîtrez la vérité et la vérité
vous libérera » (Jn 8, 32).
La Révélation chrétienne est la vraie étoile
sur laquelle s'oriente l'homme qui avance parmi les conditionnements de la
mentalité immanentiste et les impasses d'une logique
technocratique; elle est l'ultime possibilité offerte par Dieu pour
retrouver en plénitude le projet originel d'amour commencé à
la création. A l'homme qui désire connaître le
vrai, s'il est encore capable de regarder au-delà de lui-même
et de lever son regard au-delà de ses projets, est donnée la
possibilité de retrouver un rapport authentique avec sa vie, en
suivant la voie de la vérité. Les paroles du Deutéronome
peuvent bien s'appliquer à cette situation: « Cette loi que je
te prescris aujourd'hui n'est pas au-delà de tes moyens ni hors de
ton atteinte. Elle n'est pas dans les cieux, qu'il te faille dire: "Qui
montera pour nous aux cieux nous la chercher, que nous l'entendions pour
la mettre en pratique?" Elle n'est pas au-delà des mers, qu'il
te faille dire: "Qui ira pour nous au-delà des mers nous la
chercher, que nous l'entendions pour la mettre en pratique?" Car la
parole est tout près de toi, elle est dans ta bouche et dans ton cur
pour que tu la mettes en pratique » (30, 11-14). A ce texte
fait écho la célèbre pensée du saint
philosophe et théologien Augustin: « Noli foras ire, in te
ipsum redi. In interiore homine habitat veritas » «
Ne va pas au dehors, rentre en toi-même. C'est dans l'homme intérieur
qu'habite la vérité ».(21)
A la lumière de ces considérations, une première
conclusion s'impose: la vérité que la Révélation
nous fait connaître n'est pas le fruit mûr ou le point
culminant d'une pensée élaborée par la raison. Elle
se présente au contraire avec la caractéristique de la
gratuité, elle engendre une réflexion et elle demande à
être accueillie comme expression d'amour. Cette vérité
révélée est une anticipation, située dans
notre histoire, de la vision dernière et définitive de Dieu
qui est réservée à ceux qui croient en lui et qui le
cherchent d'un cur sincère. La fin ultime de l'existence
personnelle est donc un objet d'étude aussi bien pour la
philosophie que pour la théologie. Toutes les deux, bien qu'avec
des moyens et des contenus différents, prospectent ce « chemin
de la vie » (Ps 16 [15], 11) qui, comme nous le dit la foi, débouche
finalement sur la joie pleine et durable de la contemplation de Dieu Un et
Trine.
CHAPITRE II
CREDO UT INTELLEGAM
« La Sagesse sait et comprend tout » (Sg 9, 11)
16. La profondeur du lien entre la connaissance par la foi et la
connaissance par la raison est déjà exprimée dans la
Sainte Écriture en des termes d'une clarté étonnante.
Le problème est abordé surtout dans les Livres
sapientiaux. Ce qui frappe dans la lecture faite sans préjugés
de ces pages de l'Ecriture est le fait que dans ces textes se
trouvent contenus non seulement la foi d'Israël, mais aussi le trésor
de civilisations et de cultures maintenant disparues. Pour ainsi dire,
dans un dessein déterminé, l'Egypte et la Mésopotamie
font entendre de nouveau leur voix et font revivre certains traits communs
des cultures de l'Orient ancien dans ces pages riches d'intuitions
particulièrement profondes.
Ce n'est pas un hasard si, au moment où l'auteur sacré
veut décrire l'homme sage, il le dépeint comme celui qui
aime et recherche la vérité: « Heureux l'homme qui médite
sur la sagesse et qui raisonne avec intelligence, qui réfléchit
dans son cur sur les voies de la sagesse et qui s'applique à
ses secrets. Il la poursuit comme le chasseur, il est aux aguets sur sa
piste; il se penche à ses fenêtres et écoute à
ses portes; il se poste tout près de sa demeure et fixe un pieu
dans ses murailles; il dresse sa tente à proximité et s'établit
dans une retraite de bonheur; il place ses enfants sous sa protection et
sous ses rameaux il trouve un abri; sous son ombre il est protégé
de la chaleur et il s'établit dans sa gloire » (Si 14,
20-27).
Pour l'auteur inspiré, comme on le voit, le désir de connaître
est une caractéristique commune à tous les hommes. Grâce
à l'intelligence, la possibilité de « puiser l'eau
profonde » de la connaissance (cf. Pr 20, 5) est donnée
à tous, croyants comme non-croyants. Dans l'ancien Israël, la
connaissance du monde et de ses phénomènes ne se faisait
certes pas abstraitement, comme pour le philosophe ionien ou le sage égyptien.
Le bon israélite appréhendait encore moins la connaissance
selon les paramètres de l'époque moderne, qui est davantage
portée à la division du savoir. Malgré cela, le monde
biblique a fait converger son apport original vers l'océan de la théorie
de la connaissance.
Quel est cet apport? La particularité qui distingue le texte
biblique consiste dans la conviction qu'il existe une profonde et
indissoluble unité entre la connaissance de la raison et celle de
la foi. Le monde et ce qui s'y passe, de même que l'histoire et les
vicissitudes du peuple, sont des réalités regardées,
analysées et jugées par les moyens propres de la raison,
mais sans que la foi demeure étrangère à ce
processus. La foi n'intervient pas pour amoindrir l'autonomie de la raison
ou pour réduire son domaine d'action, mais seulement pour faire
comprendre à l'homme que le Dieu d'Israël se rend visible et
agit dans ces événements. Par conséquent, connaître
à fond le monde et les événements de l'histoire n'est
pas possible sans professer en même temps la foi en Dieu qui y opère.
La foi affine le regard intérieur et permet à l'esprit de découvrir,
dans le déroulement des événements, la présence
agissante de la Providence. Une expression du livre des Proverbes est
significative à ce propos: « Le cur de l'homme délibère
sur sa voie, mais c'est le Seigneur qui affermit ses pas » (16, 9).
Autrement dit, l'homme sait reconnaître sa route à la lumière
de la raison, mais il peut la parcourir rapidement, sans obstacle et
jusqu'à la fin, si, avec rectitude, il situe sa recherche dans la
perspective de la foi. La raison et la foi ne peuvent donc être séparées
sans que l'homme perde la possibilité de se connaître lui-même,
de connaître le monde et Dieu de façon adéquate.
17. Il ne peut donc exister aucune compétitivité entre la
raison et la foi: l'une s'intègre à l'autre, et chacune a
son propre champ d'action. C'est encore le livre des Proverbes qui oriente
dans cette direction quand il s'exclame: « C'est la gloire de Dieu de
celer une chose, c'est la gloire des rois de la scruter » (25, 2).
Dans leurs mondes respectifs, Dieu et l'homme sont placés dans une
relation unique. En Dieu réside l'origine de toutes choses, en Lui
se trouve la plénitude du mystère, et cela constitue sa
gloire; à l'homme revient le devoir de rechercher la vérité
par sa raison, et en cela consiste sa noblesse. Un autre élément
est ajouté à cette mosaïque par le Psalmiste quand il
prie en disant: « Pour moi, que tes pensées sont difficiles, ô
Dieu, que la somme en est imposante! Je les compte, il en est plus que
sable; ai-je fini, je suis encore avec toi » (139 [138], 17-18). Le désir
de connaître est si grand et comporte un tel dynamisme que le cur
de l'homme, même dans l'expérience de ses limites
infranchissables, soupire vers l'infinie richesse qui est au-delà,
parce qu'il a l'intuition qu'en elle se trouve la réponse
satisfaisante à toutes les questions non encore résolues.
18. Nous pouvons donc dire que, par sa réflexion, Israël a
su ouvrir à la raison la voie vers le mystère. Dans la révélation
de Dieu, il a pu sonder en profondeur tout ce qu'il cherchait à
atteindre par la raison, sans y réussir. A partir de cette
forme plus profonde de connaissance, le peuple élu a compris que la
raison doit respecter certaines règles fondamentales pour pouvoir
exprimer au mieux sa nature. Une première règle consiste à
tenir compte du fait que la connaissance de l'homme est un chemin qui n'a
aucun répit; la deuxième naît de la conscience que
l'on ne peut s'engager sur une telle route avec l'orgueil de celui qui
pense que tout est le fruit d'une conquête personnelle; une troisième
règle est fondée sur la « crainte de Dieu », dont
la raison doit reconnaître la souveraine transcendance et en même
temps l'amour prévoyant dans le gouvernement du monde.
Quand il s'éloigne de ces règles, l'homme s'expose au
risque de l'échec et finit par se trouver dans la condition de l'«
insensé ». Dans la Bible, cette stupidité comporte une
menace pour la vie; l'insensé en effet s'imagine connaître
beaucoup de choses, mais en réalité il n'est pas capable de
fixer son regard sur ce qui est essentiel. Cela l'empêche de mettre
de l'ordre dans son esprit (cf. Pr 1, 7) et de prendre l'attitude
qui convient face à lui-même et à son environnement.
Et quand il en arrive à affirmer « Dieu n'existe pas »
(cf. Ps 14 [13], 1), il montre en toute clarté que sa
connaissance est déficiente et combien elle est loin de la pleine vérité
sur les choses, sur leur origine et sur leur destinée.
19. Le Livre de la Sagesse comporte des textes importants qui projettent
une autre lumière sur ce sujet. L'auteur sacré y parle de
Dieu qui se fait connaître aussi à travers la nature. Pour
les anciens, l'étude des sciences naturelles correspondait en
grande partie au savoir philosophique. Après avoir affirmé
que par son intelligence l'homme est en mesure de « connaître
la structure du monde et l'activité des éléments
[...], les cycles de l'année et les positions des astres, la nature
des animaux et les instincts des bêtes sauvages » (Sg 7,
17.19-20), en un mot, qu'il est capable de philosopher, le texte sacré
accomplit un pas en avant de grande importance. Retrouvant la pensée
de la philosophie grecque, à laquelle il semble se référer
dans ce contexte, l'auteur affirme qu'en raisonnant sur la nature, on peut
remonter au Créateur: « La grandeur et la beauté des créatures
font, par analogie, contempler leur Auteur » (Sg 13, 5). Un
premier stade de la Révélation divine, constitué du
merveilleux « livre de la nature », est donc reconnu; en le
lisant avec les instruments de la raison humaine, on peut arriver à
la connaissance du Créateur. Si l'homme ne parvient pas, par son
intelligence, à reconnaître Dieu créateur de toute
chose, cela est dû non pas tant au manque de moyen adéquat,
qu'aux obstacles mis par sa libre volonté et par son péché.
20. De ce point de vue, la raison est valorisée, mais non
surestimée. Tout ce qu'elle atteint, en effet, peut être
vrai, mais elle n'acquiert une pleine signification que si son contenu est
placé dans une perspective plus vaste, celle de la foi: « Le
Seigneur dirige les pas de l'homme: comment l'homme comprendrait-il son
chemin? » (Pr 20, 24). Pour l'Ancien Testament la foi libère
donc la raison en ce qu'elle lui permet d'atteindre d'une manière
cohérente son objet de connaissance et de le situer dans l'ordre
suprême où tout prend son sens. En un mot, l'homme atteint la
vérité par la raison, parce que, éclairé par
la foi, il découvre le sens profond de toute chose, en particulier
de sa propre existence. L'auteur sacré met donc très
justement le commencement de la vraie connaissance dans la crainte de
Dieu: « La crainte du Seigneur est le principe du savoir » (Pr
1, 7; cf. Si 1, 14).
« Acquiers la sagesse, acquiers l'intelligence » (Pr
4,5)
21. La connaissance, pour l'Ancien Testament, ne se fonde pas seulement
sur une observation attentive de l'homme, du monde et de l'histoire. Elle
suppose nécessairement un rapport avec la foi et avec le contenu de
la Révélation. On trouve ici les défis que le peuple élu
a dû affronter et auxquels il a répondu. En réfléchissant
sur sa condition, l'homme biblique a découvert qu'il ne pouvait pas
se comprendre sinon comme un « être en relation »: avec
lui-même, avec le peuple, avec le monde et avec Dieu. Cette
ouverture au mystère, qui lui venait de la Révélation,
a finalement été pour lui la source d'une vraie
connaissance, qui a permis à sa raison de s'engager dans des
domaines infinis, ce qui lui donnait une possibilité de compréhension
jusqu'alors inespérée.
Pour l'auteur sacré, l'effort de la recherche n'était pas
exempt de la peine due à l'affrontement aux limites de la raison.
On le saisit, par exemple, dans les paroles par lesquelles le Livre des
Proverbes révèle la fatigue que l'on éprouve
lorsqu'on cherche à comprendre les desseins mystérieux de
Dieu (cf. 30, 1-6). Cependant, malgré la peine, le croyant ne cède
pas. La force pour continuer son chemin vers la vérité lui
vient de la certitude que Dieu l'a créé comme un «
explorateur » (cf. Qo 1, 13), dont la mission est de ne
renoncer à aucune recherche, malgré la tentation continuelle
du doute. En s'appuyant sur Dieu, il reste tourné, toujours et
partout, vers ce qui est beau, bon et vrai.
22. Saint Paul, dans le premier chapitre de sa Lettre aux Romains, nous
aide à mieux apprécier à quel point la réflexion
des Livres sapientiaux est pénétrante. Développant
une argumentation philosophique dans un langage populaire, l'Apôtre
exprime une vérité profonde: à travers le créé,
les « yeux de l'esprit » peuvent arriver à connaître
Dieu. Celui-ci en effet, par l'intermédiaire des créatures,
laisse pressentir sa « puissance » et sa « divinité »
à la raison (cf. Rm 1, 20). On reconnaît donc à
la raison de l'homme une capacité qui semble presque dépasser
ses propres limites naturelles: non seulement elle n'est pas confinée
dans la connaissance sensorielle, puisqu'elle peut y réfléchir
de manière critique, mais, en argumentant sur les donnés des
sens, elle peut aussi atteindre la cause qui est à l'origine de
toute réalité sensible. Dans une terminologie philosophique,
on pourrait dire que cet important texte paulinien affirme la capacité
métaphysique de l'homme.
Selon l'Apôtre, dans le projet originel de la création était
prévue la capacité de la raison de dépasser
facilement le donné sensible, de façon à atteindre
l'origine même de toute chose, le Créateur. A la suite
de la désobéissance par laquelle l'homme a choisi de se
placer lui-même en pleine et absolue autonomie par rapport à
Celui qui l'avait créé, la possibilité de remonter
facilement à Dieu créateur a disparu.
Le Livre de la Genèse décrit de manière très
expressive cette condition de l'homme, quand il relate que Dieu le plaça
dans le jardin d'Eden, au centre duquel était situé «
l'arbre de la connaissance du bien et du mal » (2, 17). Le symbole
est clair: l'homme n'était pas en mesure de discerner et de décider
par lui-même ce qui était bien et ce qui était mal,
mais il devait se référer à un principe supérieur.
L'aveuglement de l'orgueil donna à nos premiers parents l'illusion
d'être souverains et autonomes, et de pouvoir faire abstraction de
la connaissance qui vient de Dieu. Ils entraînèrent tout
homme et toute femme dans leur désobéissance originelle,
infligeant à la raison des blessures qui allaient alors l'entraver
sur le chemin vers la pleine vérité. Désormais, la
capacité humaine de connaître la vérité était
obscurcie par l'aversion envers Celui qui est la source et l'origine de la
vérité. C'est encore l'Apôtre qui révèle
combien les pensées des hommes, à cause du péché,
devaient devenir « vaines » et les raisonnements déformés
et orientés vers ce qui est faux (cf. Rm 1, 21-22). Les
yeux de l'esprit n'étaient plus capables de voir avec clarté:
progressivement la raison est demeurée prisonnière d'elle-même.
La venue du Christ a été l'événement de salut
qui a racheté la raison de sa faiblesse, la libérant des chaînes
dans lesquelles elle s'était elle-même emprisonnée.
23. Par conséquent, le rapport du chrétien avec la
philosophie demande un discernement radical. Dans le Nouveau Testament,
surtout dans les Lettres de saint Paul, un point ressort avec une grande
clarté: l'opposition entre « la sagesse de ce monde » et
la sagesse de Dieu révélée en Jésus Christ. La
profondeur de la sagesse révélée rompt le cercle de
nos schémas habituels de réflexion, qui ne sont pas du tout
en mesure de l'exprimer de façon appropriée.
Le commencement de la première Lettre aux Corinthiens pose
radicalement ce dilemme. Le Fils de Dieu crucifié est l'événement
historique contre lequel se brise toute tentative de l'esprit pour
construire sur des argumentations seulement humaines une justification
suffisante du sens de l'existence. Le vrai point central, qui défie
toute philosophie, est la mort en croix de Jésus Christ. Ici, en
effet, toute tentative de réduire le plan salvifique du Père
à une pure logique humaine est vouée à l'échec.
« Où est-il, le sage? Où est-il, l'homme cultivé?
Où est-il, le raisonneur de ce siècle? Dieu n'a-t-il pas
frappé de folie la sagesse du monde? » (1 Co 1, 20),
se demande l'Apôtre avec emphase. Pour ce que Dieu veut réaliser,
la seule sagesse de l'homme sage n'est plus suffisante; c'est un passage décisif
vers l'accueil d'une nouveauté radicale qui est demandé: «
Ce qu'il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour
confondre les sages; [...] ce qui dans le monde est sans naissance et ce
que l'on méprise, voilà ce que Dieu a choisi; ce qui n'est
pas, pour réduire à rien ce qui est » (1 Co 1,
27-28). La sagesse de l'homme refuse de voir dans sa faiblesse la
condition de sa force; mais saint Paul n'hésite pas à
affirmer: « Lorsque je suis faible, c'est alors que je suis fort »
(2 Co 12, 10). L'homme ne réussit pas à comprendre
comment la mort peut être source de vie et d'amour, mais, pour révéler
le mystère de son dessein de salut, Dieu a choisi justement ce que
la raison considère comme « folie » et « scandale ».
Paul, parlant le langage des philosophes ses contemporains, atteint le
sommet de son enseignement ainsi que du paradoxe qu'il veut exprimer: Dieu
a choisi dans le monde ce qui n'est pas, pour réduire à rien
ce qui est (cf. 1 Co 1, 28). Pour exprimer la nature de la gratuité
de l'amour révélé dans la Croix du Christ, l'Apôtre
n'a pas peur d'utiliser le langage plus radical que les philosophes
employaient dans leurs réflexions sur Dieu. La raison ne peut pas
vider le mystère d'amour que la Croix représente, tandis que
la Croix peut donner à la raison la réponse ultime qu'elle
cherche. Ce n'est pas la sagesse des paroles, mais la Parole de la Sagesse
que saint Paul donne comme critère de Vérité et, en même
temps, de salut.
La sagesse de la Croix dépasse donc toutes les limites
culturelles que l'on veut lui imposer et nous oblige à nous ouvrir à
l'universalité de la vérité dont elle est porteuse.
Quel défi est ainsi posé à notre raison et quel
profit elle en retire si elle l'accepte! La philosophie, qui déjà
par elle-même est en mesure de reconnaître le continuel dépassement
de l'homme vers la vérité, peut, avec l'aide de la foi,
s'ouvrir pour accueillir dans la « folie » de la Croix la
critique authentique faite à tous ceux qui croient posséder
la vérité, alors qu'ils l'étouffent dans l'impasse de
leur système. Le rapport entre la foi et la philosophie trouve dans
la prédication du Christ crucifié et ressuscité l'écueil
contre lequel il peut faire naufrage, mais au-delà duquel il peut
se jeter dans l'océan infini de la vérité. Ici se
manifeste avec évidence la frontière entre la raison et la
foi, mais on voit bien aussi l'espace dans lequel les deux peuvent se
rencontrer.
CHAPITRE III
INTELLEGO UT CREDAM
Avancer dans la recherche de la vérité
24. L'évangéliste Luc rapporte dans les Actes des Apôtres
que, durant ses voyages missionnaires, Paul arriva à Athènes.
La cité des philosophes était remplie de statues représentant
différentes idoles. Un autel frappa son attention et, saisissant
aussitôt cette occasion, il définit un point de départ
commun pour lancer l'annonce du kérygme: « Athéniens
dit-il , à tous égards vous êtes, je le vois,
les plus religieux des hommes. Parcourant en effet votre ville et considérant
vos monuments sacrés, j'ai trouvé jusqu'à un autel
avec l'inscription: "Au dieu inconnu". Eh bien! ce que vous
adorez sans le connaître, je viens, moi, vous l'annoncer » (Ac
17, 22-23). A partir de là, saint Paul parle de Dieu comme
créateur, comme de Celui qui transcende toute chose et qui donne la
vie à tout. Il continue ensuite son discours ainsi: « Si d'un
principe unique il a fait tout le genre humain pour qu'il habite sur toute
la face de la terre, s'il a fixé des temps déterminés
et les limites de l'habitat des hommes, c'était afin qu'ils
cherchent la divinité pour l'atteindre, si possible, comme à
tâtons et la trouver; aussi bien n'est-elle pas loin de chacun de
nous » (Ac 17, 26-27).
L'Apôtre met en lumière une vérité dont l'Eglise
a toujours fait son profit: au plus profond du cur de l'homme sont
semés le désir et la nostalgie de Dieu. La liturgie du
Vendredi saint le rappelle aussi avec force quand, invitant à prier
pour ceux qui ne croient pas, elle nous fait dire: « Dieu éternel
et tout-puissant, toi qui as créé les hommes pour qu'ils te
cherchent de tout leur cur et que leur cur s'apaise en te
trouvant ».(22) Il y a donc un chemin que l'homme peut parcourir s'il
le veut; il part de la capacité de la raison de s'élever
au-dessus de ce qui est contingent pour s'élancer vers l'infini.
De plusieurs façons et en des temps différents, l'homme a
montré qu'il sait exprimer cet intime désir. La littérature,
la musique, la peinture, la sculpture, l'architecture et tous les autres
produits de son intelligence créatrice sont devenus des canaux par
lesquels il exprime les aspirations de sa recherche. La philosophie, de façon
particulière, a épousé ce mouvement et a exprimé,
avec ses moyens et selon les modalités scientifiques qui lui sont
propres, ce désir universel de l'homme.
25. « Tous les hommes aspirent à la connaissance »,(23)
et l'objet de cette aspiration est la vérité. La vie
quotidienne elle-même montre que chacun éprouve de l'intérêt
pour découvrir, au-delà du simple ouï-dire, comment
sont vraiment les choses. L'homme est l'unique être dans toute la création
visible qui, non seulement est capable de savoir, mais qui sait aussi
connaître et, pour cela, il s'intéresse à la vérité
réelle de ce qui lui apparaît. Personne ne peut être
sincèrement indifférent à la vérité de
son savoir. S'il découvre qu'il est faux, il le rejette; s'il peut,
au contraire, en vérifier la vérité, il se sent
satisfait. C'est la leçon de saint Augustin quand il écrit: «
J'ai rencontré beaucoup de gens qui voulaient tromper, mais
personne qui voulait se faire tromper ».(24) On pense à juste
titre qu'une personne a atteint l'âge adulte quand elle peut
discerner, par ses propres moyens, ce qui est vrai de ce qui est faux, en
se formant un jugement sur la réalité objective des choses.
C'est là l'objet de nombreuses recherches, en particulier dans le
domaine des sciences, qui ont conduit au cours des derniers siècles
à des résultats très significatifs, favorisant un
authentique progrès de l'humanité tout entière.
La recherche réalisée dans le domaine pratique est aussi
importante que celle qui est faite dans le domaine théorique : je
veux parler de la recherche de la vérité sur le bien à
accomplir. Par son agir éthique, en effet, la personne qui suit son
libre et juste vouloir s'engage sur le chemin du bonheur et tend vers la
perfection. Dans ce cas, il s'agit aussi de vérité. J'ai déjà
exprimé cette conviction dans l'encyclique Veritatis splendor:
« Il n'y a pas de morale sans liberté. [...] S'il existe un
droit à être respecté dans son propre itinéraire
de recherche de la vérité, il existe encore antérieurement
l'obligation morale grave pour tous de chercher la vérité
et, une fois qu'elle est connue, d'y adhérer ».(25)
Il est donc nécessaire que les valeurs choisies et poursuivies
dans la vie soient vraies, parce que seules des valeurs vraies peuvent
perfectionner la personne en accomplissant sa nature. Cette vérité
des valeurs, l'homme la trouve non pas en se renfermant sur lui-même
mais en s'ouvrant pour l'accueillir également dans les dimensions
qui le dépassent. C'est là une condition nécessaire
pour que chacun devienne lui-même et grandisse comme personne adulte
et mûre.
26. La vérité se présente initialement à
l'homme sous une forme interrogative: la vie a-t-elle un sens? quel
est son but? A première vue, l'existence personnelle
pourrait se présenter comme radicalement privée de sens. Il
n'est pas nécessaire d'avoir recours aux philosophes de l'absurde
ni aux questions provocatrices qui se trouvent dans le livre de Job pour
douter du sens de la vie. L'expérience quotidienne de la
souffrance, la sienne propre et celle d'autrui, la vue de tant de faits
qui à la lumière de la raison apparaissent inexplicables,
suffisent à rendre inéluctable une question aussi dramatique
que celle du sens.(26) Il faut ajouter à cela que la première
vérité absolument certaine de notre existence, outre le fait
que nous existons, est l'inéluctabilité de notre mort. Face à
cette donnée troublante s'impose la recherche d'une réponse
complète. Chacun veut et doit connaître la vérité
sur sa fin. Il veut savoir si la mort sera le terme définitif de
son existence ou s'il y a quelque chose qui dépasse la mort; s'il
lui est permis d'espérer une vie ultérieure ou non. Il n'est
pas sans signification que la pensée philosophique ait reçu
de la mort de Socrate une orientation décisive et qu'elle en soit
demeurée marquée depuis plus de deux millénaires. Il
n'est donc pas du tout fortuit que, devant le fait de la mort, les
philosophes se soient sans cesse reposé ce problème en même
temps que celui du sens de la vie et de l'immortalité.
27. Personne ne peut échapper à ces questions, ni le
philosophe ni l'homme ordinaire. De la réponse qui leur est donnée
dépend une étape décisive de la recherche: est-il
possible ou non d'atteindre une vérité universelle et
absolue? En soi, toute vérité, même partielle, si elle
est réellement une vérité, se présente comme
universelle. Ce qui est vrai doit être vrai pour tous et pour
toujours. En plus de cette universalité, cependant, l'homme cherche
un absolu qui soit capable de donner réponse et sens à toute
sa recherche: quelque chose d'ultime, qui se place comme fondement de
toute chose. En d'autres termes, il cherche une explication définitive,
une valeur suprême, au-delà de laquelle il n'y a pas, et il
ne peut y avoir, de questions ou de renvois ultérieurs. Les hypothèses
peuvent fasciner, mais elles ne satisfont pas. Pour tous vient le moment où,
qu'on l'admette ou non, il faut ancrer son existence à une vérité
reconnue comme définitive, qui donne une certitude qui ne soit plus
soumise au doute.
Au cours des siècles, les philosophes ont cherché à
découvrir et à exprimer une vérité de cet
ordre, en donnant naissance à un système ou à une école
de pensée. Toutefois, au-delà des systèmes
philosophiques, il y a d'autres expressions dans lesquelles l'homme
cherche à donner forme à sa propre « philosophie »:
il s'agit de convictions ou d'expériences personnelles, de
traditions familiales et culturelles ou d'itinéraires existentiels
dans lesquels on s'appuie sur l'autorité d'un maître. En
chacune de ces manifestations, ce qui demeure toujours vif est le désir
de rejoindre la certitude de la vérité et de sa valeur
absolue.
Les différents visages de la vérité de
l'homme
28. Il faut reconnaître que la recherche de la vérité
ne se présente pas toujours avec une telle transparence et une
telle cohérence. La nature limitée de la raison et
l'inconstance du cur obscurcissent et dévient souvent la
recherche personnelle. D'autres intérêts d'ordres divers
peuvent étouffer la vérité. Il arrive aussi que
l'homme l'évite absolument, dès qu'il commence à
l'entrevoir, parce qu'il en craint les exigences. Malgré cela, même
quand il l'évite, c'est toujours la vérité qui
influence son existence. Jamais, en effet, il ne pourrait fonder sa vie
sur le doute, sur l'incertitude ou sur le mensonge; une telle existence
serait constamment menacée par la peur et par l'angoisse. On peut
donc définir l'homme comme celui qui cherche la vérité.
29. Il n'est pas pensable qu'une recherche aussi profondément
enracinée dans la nature humaine puisse être complètement
inutile et vaine. La capacité même de chercher la vérité
et de poser des questions implique déjà une première
réponse. L'homme ne commencerait pas à chercher ce qu'il
ignorerait complètement ou ce qu'il estimerait impossible à
atteindre. Seule la perspective de pouvoir arriver à une réponse
peut le pousser à faire le premier pas. De fait, c'est bien ce qui
arrive normalement dans la recherche scientifique. Quand un savant, à
la suite d'une intuition, se met à la recherche de l'explication
logique et vérifiable d'un phénomène déterminé,
il est convaincu dès le commencement qu'il trouvera une réponse
et il ne cède pas devant les insuccès. Il ne juge pas
inutile son intuition première seulement parce qu'il n'a pas
atteint l'objectif; avec raison il dira plutôt qu'il n'a pas encore
trouvé la réponse adéquate.
La même chose doit valoir aussi pour la recherche de la vérité
dans le domaine des questions ultimes. La soif de vérité est
tellement enracinée dans le cur de l'homme que la laisser de
côté mettrait l'existence en crise. En somme, il suffit
d'observer la vie de tous les jours pour constater que chacun de nous
porte en lui la hantise de quelques questions essentielles et en même
temps garde dans son esprit au moins l'ébauche de leurs réponses.
Ce sont des réponses dont on est convaincu de la vérité,
notamment parce que l'on constate qu'en substance elles ne diffèrent
pas des réponses auxquelles sont arrivés beaucoup d'autres.
Certes, toute vérité acquise ne possède pas la même
valeur. Cependant, la capacité que l'être humain a de
parvenir, en principe, à la vérité est confirmée
par l'ensemble des résultats atteints.
30. Il peut être utile, maintenant, de faire une brève
allusion aux diverses formes de vérité. Les plus nombreuses
sont celles qui reposent sur des évidences immédiates ou qui
sont confirmées par l'expérience. C'est là l'ordre de
vérité de la vie quotidienne et de la recherche
scientifique. À un autre niveau se trouvent les vérités
de caractère philosophique, que l'homme atteint grâce à
la capacité spéculative de son intelligence. Enfin, il y a
les vérités religieuses, qui en quelque mesure s'enracinent
aussi dans la philosophie. Elles sont contenues dans les réponses
que les différentes religions offrent aux questions ultimes selon
leurs traditions.(27)
Quant aux vérités philosophiques, il faut préciser
qu'elles ne se limitent pas aux seules doctrines, parfois éphémères,
des philosophes de profession. Tout homme, comme je l'ai déjà
dit, est, d'une certaine manière, un philosophe et possède
ses conceptions philosophiques avec les quelles il oriente sa vie. D'une
façon ou d'une autre, il se constitue une vision globale et une réponse
sur le sens de son existence: il interprète sa vie personnelle et règle
son comportement à cette lumière. C'est là que
devrait se poser la question du rapport entre la vérité
philosophico-religieuse et la vérité révélée
en Jésus Christ. Avant de répondre à ce problème,
il est opportun de tenir compte d'un donné ultérieur de la
philosophie.
31. L'homme n'est pas fait pour vivre seul. Il naît et grandit
dans une famille, pour s'introduire plus tard par son travail dans la société.
Dès la naissance, il se trouve donc intégré dans différentes
traditions, dont il reçoit non seulement son langage et sa
formation culturelle, mais aussi de multiples vérités
auxquelles il croit presque instinctivement. En tout cas, la croissance et
la maturation personnelles impliquent que ces vérités
elles-mêmes puissent être mises en doute et soumises à
l'activité critique de la pensée. Cela n'empêche pas
que, après ce passage, ces mêmes vérités soient
« retrouvées » sur la base de l'expérience qui en
est faite ou, par la suite, en vertu du raisonnement. Malgré cela,
dans la vie d'un homme, les vérités simplement crues
demeurent beaucoup plus nombreuses que celles qu'il acquiert par sa vérification
personnelle. Qui, en effet, serait en mesure de soumettre à la
critique les innombrables résultats des sciences sur lesquels se
fonde la vie moderne? Qui pourrait contrôler pour son compte le flux
des informations qui jour après jour parviennent de toutes les
parties du monde et que l'on tient généralement pour vraies?
Qui, enfin, pourrait reparcourir les chemins d'expérience et de
pensée par lesquels se sont accumulés les trésors de
sagesse et de religiosité de l'humanité? L'homme, être
qui cherche la vérité, est donc aussi celui qui vit de
croyance.
32. Dans son acte de croire, chacun se fie aux connaissances acquises
par d'autres personnes. On peut observer là une tension
significative: d'une part, la connaissance par croyance apparaît
comme une forme imparfaite de connaissance, qui doit se perfectionner
progressivement grâce à l'évidence atteinte
personnellement; d'autre part, la croyance se révèle souvent
humainement plus riche que la simple évidence, car elle inclut un
rapport interpersonnel et met en jeu non seulement les capacités
cognitives personnelles, mais encore la capacité plus radicale de
se fier à d'autres personnes, et d'entrer dans un rapport plus
stable et plus intime avec elles.
Il est bon de souligner que les vérités recherchées
dans cette relation interpersonnelle ne sont pas en premier lieu d'ordre
factuel ou d'ordre philosophique. Ce qui est plutôt demandé,
c'est la vérité même de la personne: ce qu'elle est et
ce qu'elle exprime de son être profond. La perfection de l'homme, en
effet, ne se trouve pas dans la seule acquisition de la connaissance
abstraite de la vérité, mais elle consiste aussi dans un
rapport vivant de donation et de fidélité envers l'autre.
Dans cette fidélité qui sait se donner, l'homme trouve
pleine certitude et pleine sécurité. En même temps,
cependant, la connaissance par croyance, qui se fonde sur la confiance
interpersonnelle, n'est pas sans référence à la vérité:
en croyant, l'homme s'en remet à la vérité que
l'autre lui manifeste.
Que d'exemples on pourrait apporter pour illustrer ces données!
Mais ma pensée se tourne d'emblée vers le témoignage
des martyrs. Le martyr, en réalité, est le témoin le
plus vrai de la vérité de l'existence. Il sait qu'il a trouvé
dans la rencontre avec Jésus Christ la vérité sur sa
vie, et rien ni personne ne pourra jamais lui arracher cette certitude. Ni
la souffrance ni la mort violente ne pourront le faire revenir sur l'adhésion
à la vérité qu'il a découverte dans la
rencontre avec le Christ. Voilà pourquoi jusqu'à ce jour le
témoignage des martyrs fascine, suscite l'approbation, rencontre l'écoute
et est suivi. C'est la raison pour laquelle on se fie à leur
parole; on découvre en eux l'évidence d'un amour qui n'a pas
besoin de longues argumentations pour être convaincant, du moment
qu'il parle à chacun de ce que, au plus profond de lui-même,
il perçoit déjà comme vrai et qu'il recherche depuis
longtemps. En somme, le martyr suscite en nous une profonde confiance,
parce qu'il dit ce que nous sentons déjà et qu'il rend évident
ce que nous voudrions nous aussi trouver la force d'exprimer.
33. On peut voir ainsi que les termes de la question se complètent
progressivement. L'homme, par nature, recherche la vérité.
Cette recherche n'est pas destinée seulement à la conquête
de vérités partielles, observables, ou scientifiques;
l'homme ne cherche pas seulement le vrai bien pour chacune de ses décisions.
Sa recherche tend vers une vérité ultérieure qui soit
susceptible d'expliquer le sens de la vie; c'est donc une recherche qui ne
peut aboutir que dans l'absolu.(28) Grâce aux capacités inhérentes
à la pensée, l'homme est en mesure de rencontrer et de
reconnaître une telle vérité. En tant que vitale et
essentielle pour son existence, cette vérité est atteinte
non seulement par une voie rationnelle, mais aussi par l'abandon confiant
à d'autres personnes, qui peuvent garantir la certitude et
l'authenticité de la vérité même. La capacité
et le choix de se confier soi-même et sa vie à une autre
personne constituent assurément un des actes anthropologiquement
les plus significatifs et les plus expressifs.
Il ne faut pas oublier que la raison elle-même a besoin d'être
soutenue dans sa recherche par un dialogue confiant et par une amitié
sincère. Le climat de soupçon et de méfiance, qui
parfois entoure la recherche spéculative, oublie l'enseignement des
philosophes antiques, qui considéraient l'amitié comme l'un
des contextes les plus adéquats pour bien philosopher.
De ce que j'ai dit jusqu'ici, il résulte que l'homme est engagé
sur la voie d'une recherche humainement sans fin: recherche de vérité
et recherche d'une personne à qui faire confiance. La foi chrétienne
lui vient en aide en lui donnant la possibilité concrète de
voir aboutir cette recherche. Dépassant le stade de la simple
croyance, en effet, elle introduit l'homme dans l'ordre de la grâce
qui lui permet de participer au mystère du Christ, dans lequel lui
est offerte la connaissance vraie et cohérente du Dieu Un et Trine.
Ainsi, en Jésus Christ, qui est la Vérité, la foi
reconnaît l'ultime appel adressé à l'humanité,
pour qu'elle puisse accomplir ce qu'elle éprouve comme désir
et comme nostalgie.
34. Cette vérité que Dieu nous révèle en Jésus
Christ n'est pas en contradiction avec les vérités que l'on
atteint en philosophant. Les deux ordres de connaissance conduisent au
contraire à la vérité dans sa plénitude.
L'unité de la vérité est déjà un
postulat fondamental de la raison humaine, exprimé dans le principe
de non contradiction. La Révélation donne la certitude de
cette unité, en montrant que le Dieu créateur est aussi le
Dieu de l'histoire du salut. Le même et identique Dieu, qui fonde et
garantit l'intelligibilité et la justesse de l'ordre naturel des
choses sur lesquelles les savants s'appuient en toute confiance,(29) est
celui-là même qui se révèle Père de
notre Seigneur Jésus Christ. Cette unité de la vérité,
naturelle et révélée, trouve son identification
vivante et personnelle dans le Christ, ainsi que le rappelle l'Apôtre:
« La vérité qui est en Jésus » (Ep 4,
21; cf. Col 1, 15-20). Il est la Parole éternelle en
laquelle tout a été créé, et il est en même
temps la Parole incarnée, que le Père révèle
dans toute sa personne (cf. Jn 1, 14.18).(30) Ce que la raison
humaine cherche « sans le connaître » (cf. Ac 17,
23) ne peut être trouvé qu'à travers le Christ: ce qui
se révèle en lui est, en effet, la « pleine vérité
» (cf. Jn 1, 14-16) de tout être qui a été
créé en lui et par lui et qui ensuite trouve en lui son
accomplissement (cf. Col 1, 17).
35. A partir de ces considérations générales,
il faut maintenant examiner de façon plus directe le rapport entre
la vérité révélée et la philosophie. Ce
rapport impose une double considération, du fait que la vérité
qui nous provient de la Révélation est en même temps
une vérité comprise à la lumière de la raison.
En effet, c'est seulement dans cette double acception qu'il est possible
de préciser la juste relation de la vérité révélée
avec le savoir philosophique. Nous considérerons donc en premier
lieu les rapports entre la foi et la philosophie au cours de l'histoire.
De là il sera possible de discerner quelques principes qui
constituent les points de référence auxquels se rapporter
pour établir la relation juste entre les deux ordres de
connaissance.
CHAPITRE IV
LES RAPPORTS ENTRE LA FOI
ET LA RAISON
Les étapes significatives de la rencontre entre la foi et
la raison
36. D'après le témoignage des Actes des Apôtres, le
message du christianisme se heurta dès le début aux courants
philosophiques de l'époque. Le même livre rapporte la
discussion qu'eut saint Paul à Athènes avec « certains
philosophes épicuriens et stoïciens » (17, 18). L'analyse
exégétique de ce discours à l'Aréopage a mis
en évidence de nombreuses allusions à des croyances
populaires, d'origine stoïcienne pour la plupart. Ce n'était
certainement pas un hasard. Pour se faire comprendre des païens, les
premiers chrétiens ne pouvaient se borner à renvoyer dans
leurs discours « à Moïse et aux prophètes »;
ils devaient aussi faire appel à la connaissance naturelle de Dieu
et à la voix de la conscience morale de tout homme (cf. Rm
1, 19-21; 2, 14-15; Ac 14, 16-17). Mais comme, dans la religion païenne,
cette connaissance naturelle avait basculé dans l'idolâtrie
(cf. Rm 1, 21-32), l'Apôtre estima plus sage de mettre son
discours en rapport avec la pensée des philosophes qui, depuis les
débuts, avaient opposé aux mythes et aux cultes à
mystères des conceptions plus respectueuses de la transcendance
divine.
L'un des efforts majeurs opérés par les philosophes de la
pensée classique fut, en effet, de purifier de ses formes
mythologiques la conception que les hommes se faisaient de Dieu. Comme
nous le savons, la religion grecque elle aussi, peu différente en
cela de la majeure partie des religions cosmiques, était polythéiste,
si bien qu'elle divinisait des choses et des phénomènes
naturels. Les tentatives faites par l'homme pour comprendre l'origine des
dieux et, en eux, celle de l'univers s'exprimèrent d'abord par la
poésie. Les théogonies demeurent, aujourd'hui encore, le
premier témoignage de cette recherche de l'homme. Il revint aux pères
de la philosophie de mettre en évidence le lien qui existe entre la
raison et la religion. Portant plus loin le regard, vers les principes
universels, ils ne se contentèrent plus des mythes anciens, mais
ils voulurent aller jusqu'à donner un fondement rationnel à
leur croyance en la divinité. On s'engagea ainsi sur une voie qui,
abandonnant les traditions antiques particulières, débouchait
sur un développement qui correspondait aux exigences de la raison
universelle. La fin vers laquelle tendait ce développement était
de faire prendre une conscience critique de ce à quoi l'on croyait.
La conception que l'on se faisait de la divinité fut la première
à tirer avantage d'un tel itinéraire. Les superstitions
furent reconnues comme telles et la religion fut, au moins en partie,
purifiée par l'analyse rationnelle. C'est sur cette base que les Pères
de l'Eglise entreprirent un dialogue fécond avec les
philosophes de l'Antiquité, ouvrant la route à l'annonce et à
la compréhension du Dieu de Jésus Christ.
37. Lorsqu'on évoque ce mouvement qui rapprocha les chrétiens
de la philosophie, il faut également rappeler l'attitude de
prudence que suscitaient en eux d'autres éléments du monde
culturel païen, comme par exemple la gnose. La philosophie, en tant
que sagesse pratique et école de vie, pouvait facilement être
confondue avec une connaissance de type supérieur et ésotérique,
réservée à un petit nombre d'hommes parfaits. C'est
sans aucun doute à ce genre de spéculations ésotériques
que pense saint Paul lorsqu'il met en garde les Colossiens: « Prenez
garde qu'il ne se trouve quelqu'un pour vous réduire en esclavage
par le vain leurre de la "philosophie", selon une tradition
toute humaine, selon les éléments du monde, et non selon le
Christ » (2, 8). Les paroles de l'Apôtre se révèlent
particulièrement actuelles si nous les mettons en rapport avec les
différentes formes d'ésotérisme qui aujourd'hui se répandent
même chez certains croyants dépourvus du sens critique nécessaire.
Sur les traces de saint Paul, d'autres écrivains des premiers siècles,
notamment saint Irénée et Tertullien, émirent à
leur tour des réserves à l'égard d'une attitude
culturelle qui prétendait soumettre la vérité de la Révélation
à l'interprétation des philosophes.
38. La rencontre du christianisme avec la philosophie ne fut donc ni immédiate
ni facile. La pratique de la philosophie et la fréquentation des écoles
furent considérées par les premiers chrétiens comme
une source de trouble plus que comme une chance. Pour eux, le devoir
premier et pressant était l'annonce du Christ ressuscité, à
proposer dans une rencontre personnelle capable de conduire
l'interlocuteur à la conversion du cur et à la demande
du Baptême. Cela ne signifie pas pour autant qu'ils aient ignoré
le devoir d'approfondir l'intelligence de la foi et de ses motivations,
bien au contraire. La critique de Celse, qui accuse les chrétiens
d'être une population « illettrée et fruste »,(31)
s'avère donc injuste et sans fondement. L'explication de leur désintérêt
initial doit être recherchée ailleurs. En fait, la rencontre
avec l'Évangile offrait une réponse si satisfaisante à
la question du sens de la vie, demeurée jusqu'alors sans réponse,
que la fréquentation des philosophes leur apparaissait comme une
chose lointaine et, dans une certaine mesure, dépassée.
Cela apparaît aujourd'hui encore plus clairement si l'on pense à
l'apport du christianisme qui consiste à affirmer le droit
universel d'accès à la vérité. Ayant abattu
les barrières raciales, sociales ou sexuelles, le christianisme
avait, depuis ses débuts, proclamé l'égalité
de tous les hommes devant Dieu. La première conséquence de
cette conception concernait le thème de la vérité. On
dépassait définitivement le caractère élitiste
que sa recherche avait pris chez les Anciens: dès lors que l'accès
à la vérité est un bien qui permet de parvenir à
Dieu, tous doivent être aptes à parcourir cette route. Les
voies d'accès à la vérité restent multiples;
toutefois, la vérité chrétienne ayant une valeur
salvifique, chacune de ces voies peut être empruntée, du
moment qu'elle conduit au but final, la révélation de Jésus
Christ.
Parmi les pionniers d'une rencontre fructueuse avec la pensée
philosophique, même marquée par un discernement prudent, il
faut mentionner saint Justin: tout en conservant, même après
sa conversion, une grande estime pour la philosophie grecque, il affirmait
avec force et clarté qu'il avait trouvé dans le
christianisme « la seule philosophie sûre et profitable ».(32)
De même, Clément d'Alexandrie appelait l'Evangile «
la vraie philosophie »,(33) et il comprenait la philosophie par
analogie à la loi mosaïque comme un enseignement préparatoire
à la foi chrétienne (34) et une propédeutique à
l'Evangile.(35) Puisque « la philosophie désire la
sagesse qui consiste dans la droiture de l'âme et de la parole et
dans la pureté de la vie, elle a des dispositions d'amour et
d'amitié pour la sagesse et elle fait tout pour l'atteindre. Chez
nous, on appelle philosophes ceux qui sont épris de la Sagesse créatrice
et éducatrice de l'univers, c'est-à-dire épris de la
connaissance du Fils de Dieu ».(36) Pour l'Alexandrin, la philosophie
grecque n'a pas pour but premier de compléter ou de renforcer la vérité
chrétienne; sa mission est plutôt la défense de la
foi: « L'enseignement du Sauveur se suffit à lui-même et
n'a besoin de rien d'autre, puisqu'il est "force et sagesse de Dieu".
Lorsqu'elle survient, la philosophie grecque ne rend pas la vérité
plus puissante, mais, rendant impuissante l'attaque de la sophistique
contre elle et déjouant les pièges contre la vérité,
elle est appelée à bon droit la haie et le mur de la vigne ».(37)
39. Dans l'histoire de ce développement, il est toujours possible
de constater que les penseurs chrétiens ont repris la pensée
philosophique de manière critique. Parmi les premiers exemples que
l'on peut trouver, celui d'Origène est certainement significatif.
Contre les attaques portées par le philosophe Celse, Origène
prend la philosophie platonicienne pour argumenter et lui répondre.
En se référant à un grand nombre d'éléments
de la pensée platonicienne, il commence à élaborer
une première forme de théologie chrétienne. Le mot même
et le concept de théologie comme discours rationnel sur Dieu étaient
liés jusqu'alors à leur origine grecque. Dans la philosophie
aristotélicienne, par exemple, ce mot désignait la partie la
plus noble et le véritable sommet du discours philosophique. A la lumière de la Révélation chrétienne, au
contraire, ce qui indiquait d'abord une doctrine générale
sur la divinité en vint à prendre un sens entièrement
nouveau, dans la mesure où cela définissait la réflexion
accomplie par le croyant pour exprimer la véritable doctrine
sur Dieu. Cette nouvelle pensée chrétienne en développement
se servait de la philosophie, mais elle tendait en même temps à
s'en distinguer nettement. L'histoire montre que la pensée
platonicienne elle-même, utilisée par la théologie, a
subi de profondes transformations, en particulier dans le domaine de
concepts comme l'immortalité de l'âme, la divinisation de
l'homme et l'origine du mal.
40. Dans cette uvre de christianisation de la pensée
platonicienne et néo-platonicienne, il faut mentionner particulièrement
les Pères Cappadociens, Denys dit l'Aréopagite et surtout
saint Augustin. Le grand Docteur d'Occident était entré en
contact avec différentes écoles philosophiques, mais toutes
l'avaient déçu. Quand la vérité de la foi chrétienne
se trouva devant lui, il eut alors la force d'accomplir la conversion
radicale à laquelle les philosophes rencontrés auparavant
n'avaient pas réussi à l'amener. Il en donne lui-même
la raison: « Préférant désormais pour cela la
doctrine catholique, je sentais que, chez elle, il était demandé
avec plus de mesure et sans aucun désir de tromperie, de croire ce
qui n'était pas démontré soit qu'il y ait eu démonstration,
mais pour quelqu'un qui ne l'aurait pas comprise, soit qu'il n'y ait pas
eu de démonstration , alors que chez [les manichéens],
tout en promettant la science de manière téméraire,
on se moquait de la crédulité et qu'on imposait ensuite de
croire une immensité de fables et d'absurdités, parce qu'on
ne pouvait pas les démontrer ».(38) Aux platoniciens eux-mêmes,
à qui il se référait de manière privilégiée,
Augustin reprochait, à eux qui connaissaient la fin vers laquelle
il fallait tendre, d'avoir ignoré la voie qui y conduisait, le
Verbe incarné.(39) L'évêque d'Hippone réussit à
produire la première grande synthèse de la pensée
philosophique et théologique vers laquelle confluaient les courants
de pensée grec et latin. Chez lui aussi, la grande unité du
savoir, qui trouvait son fondement dans la pensée biblique, en vint
à être confirmée et soutenue par la profondeur de la
pensée spéculative. La synthèse opérée
par saint Augustin restera pendant des siècles en Occident la forme
la plus haute de spéculation philosophique et théologique.
Fort de son histoire personnelle et soutenu par une admirable sainteté
de vie, il fut aussi en mesure d'introduire dans ses uvres de
multiples éléments qui, faisant référence à
l'expérience, préludaient aux futurs développements
de certains courants philosophiques.
41. C'est donc de diverses manières que les Pères d'Orient
et d'Occident sont entrés en rapport avec les écoles
philosophiques. Cela ne signifie pas qu'ils aient identifié le
contenu de leur message avec les systèmes auxquels se référaient
ces écoles. La question de Tertullien: « Qu'ont de commun Athènes
et Jérusalem? L'Académie et l'Eglise? »(40) est
un signe clair de la conscience critique avec laquelle les penseurs chrétiens,
depuis les origines, abordèrent le problème des rapports
entre la foi et la philosophie, en le voyant globalement sous ses aspects
positifs et avec ses limites. Ce n'étaient pas des penseurs naïfs.
C'est bien parce qu'ils vivaient intensément le contenu de la foi
qu'ils savaient atteindre les formes les plus profondes de la spéculation.
Il est donc injuste et réducteur de ne voir dans leur uvre
que la transposition des vérités de la foi en catégories
philosophiques. Ils firent beaucoup plus. Ils réussirent en effet à
faire surgir en plénitude ce qui demeurait encore implicite et en
germe dans la pensée des grands philosophes antiques.(41) Ces
derniers, comme je l'ai dit, avaient eu la mission de montrer dans quelle
mesure la raison, délivrée de ses liens extérieurs,
pouvait sortir de l'impasse des mythes, pour s'ouvrir de manière
plus adaptée à la transcendance. Une raison purifiée
et droite était donc en mesure de monter jusqu'aux degrés
les plus élevés de la réflexion, en donnant un
fondement solide à la perception de l'être, du transcendant
et de l'absolu.
C'est précisément ici que se situe la nouveauté des
Pères. Ils accueillirent entièrement la raison ouverte à
l'absolu et ils y greffèrent la richesse provenant de la Révélation.
La rencontre ne se fit pas seulement au niveau des cultures, dont l'une
succomba peut-être à la fascination de l'autre; elle se fit
au plus profond des âmes et ce fut la rencontre entre la créature
et son Créateur. Dépassant la fin même vers laquelle
elle tendait inconsciemment en vertu de sa nature, la raison put atteindre
le bien suprême et la vérité suprême de la
personne du Verbe incarné. Néanmoins, face aux philosophies,
les Pères n'eurent pas peur de reconnaître les éléments
communs aussi bien que les différences qu'elles présentaient
par rapport à la Révélation. La conscience des
convergences ne portait chez eux nulle atteinte à la reconnaissance
des différences.
42. Dans la théologie scolastique, le rôle de la raison éduquée
par la philosophie devient encore plus considérable, sous la poussée
de l'interprétation anselmienne de l'intellectus fidei.
Pour le saint archevêque de Cantorbéry, la priorité de
la foi ne s'oppose pas à la recherche propre à la raison.
Celle-ci, en effet, n'est pas appelée à exprimer un jugement
sur le contenu de la foi; elle en serait incapable, parce qu'elle n'est
pas apte à cela. Sa tâche est plutôt de savoir trouver
un sens, de découvrir des raisons qui permettent à tous de
parvenir à une certaine intelligence du contenu de la foi. Saint
Anselme souligne le fait que l'intellect doit se mettre à la
recherche de ce qu'il aime: plus il aime, plus il désire connaître.
Celui qui vit pour la vérité est tendu vers une forme de
connaissance qui s'enflamme toujours davantage d'amour pour ce qu'il connaît,
tout en devant admettre qu'il n'a pas encore fait tout ce qu'il désirerait:
« J'ai été fait pour te voir et je n'ai pas encore fait
ce pour quoi j'ai été fait » (Ad te videndum factus
sum, et nondum feci propter quod factus sum).(42) Le désir de vérité
pousse donc la raison à aller toujours au-delà; mais elle
est comme accablée de constater qu'elle a une capacité
toujours plus grande que ce qu'elle appréhende. A ce point,
toutefois, la raison est en mesure de découvrir l'accomplissement
de son chemin: « Car j'estime qu'il doit suffire à qui
recherche une chose incompréhensible de parvenir en raisonnant à
connaître ce qu'elle est plus que certainement, même s'il ne
peut, par son intelligence, pénétrer comment elle est de la
sorte [...]. Or qu'est-il d'aussi incompréhensible, d'aussi
ineffable, que cela qui est au-dessus de toutes choses? Si les points qui
furent jusqu'ici discutés au sujet de l'essence suréminente
sont assurés par des raisons nécessaires, la solidité
de leur certitude ne vacille nullement, bien que l'intelligence ne puisse
les pénétrer, ni les expliquer par des paroles. Et, si une
considération précédente a compris rationnellement
qu'est incompréhensible (rationabiliter comprehendit
incomprehensibile esse) la manière dont la sagesse suréminente
sait ce qu'elle a fait, [...] qui expliquera comment elle se sait ou se
dit elle-même, elle dont l'homme ne peut rien savoir ou presque? ».(43)
L'harmonie fondamentale de la connaissance philosophique et de la
connaissance de la foi est confirmée une fois encore: la foi
demande que son objet soit compris avec l'aide de la raison; la raison, au
sommet de sa recherche, admet comme nécessaire ce que présente
la foi.
La constante nouveauté de la pensée de saint
Thomas d'Aquin
43. Sur ce long chemin, saint Thomas occupe une place toute particulière,
non seulement pour le contenu de sa doctrine, mais aussi pour le dialogue
qu'il sut instaurer avec la pensée arabe et la pensée juive
de son temps. À une époque où les penseurs chrétiens
redécouvraient les trésors de la philosophie antique, et
plus directement aristotélicienne, il eut le grand mérite de
mettre au premier plan l'harmonie qui existe entre la raison et la foi. La
lumière de la raison et celle de la foi viennent toutes deux de
Dieu, expliquait-il; c'est pourquoi elles ne peuvent se contredire.(44)
Plus radicalement, Thomas reconnaît que la nature, objet propre de
la philosophie, peut contribuer à la compréhension de la révélation
divine. La foi ne craint donc pas la raison, mais elle la recherche et
elle s'y fie. De même que la grâce suppose la nature et la
porte à son accomplissement, (45) ainsi la foi suppose et
perfectionne la raison. Cette dernière, éclairée par
la foi, est libérée des fragilités et des limites qui
proviennent de la désobéissance du péché, et
elle trouve la force nécessaire pour s'élever jusqu'à
la connaissance du mystère de Dieu Un et Trine. Tout en soulignant
avec force le caractère surnaturel de la foi, le Docteur Angélique
n'a pas oublié la valeur de sa rationalité; il a su au
contraire creuser plus profondément et préciser le sens de
cette rationalité. En effet, la foi est en quelque sorte « un
exercice de la pensée »; la raison de l'homme n'est ni anéantie
ni humiliée lorsqu'elle donne son assentiment au contenu de la foi;
celui-ci est toujours atteint par un choix libre et conscient.(46)
C'est pour ce motif que saint Thomas a toujours été proposé
à juste titre par l'Eglise comme un maître de pensée
et le modèle d'une façon correcte de faire de la théologie.
Il me plaît de rappeler, dans ce contexte, ce qu'a écrit le
Serviteur de Dieu Paul VI, mon prédécesseur, à
l'occasion du septième centenaire de la mort du Docteur Angélique:
« Sans aucun doute, Thomas avait au plus haut degré le courage
de la vérité, la liberté d'esprit permettant
d'affronter les nouveaux problèmes, l'honnêteté
intellectuelle de celui qui n'admet pas la contamination du christianisme
par la philosophie profane, sans pour autant refuser celle-ci a priori.
C'est la raison pour laquelle il figure dans l'histoire de la pensée
chrétienne comme un pionnier sur la voie nouvelle de la philosophie
et de la culture universelle. Le point central, le noyau, pour ainsi dire,
de la solution qu'avec son intuition prophétique et géniale
il donna au problème de la confrontation nouvelle entre la raison
et la foi, c'est qu'il faut concilier le caractère séculier
du monde et le caractère radical de l'Evangile, échappant
ainsi à cette tendance contre nature qui nie le monde et ses
valeurs, sans pour autant manquer aux suprêmes et inflexibles
exigences de l'ordre surnaturel ».(47)
44. Parmi les grandes intuitions de saint Thomas, il y a également
celle qui concerne le rôle joué par l'Esprit Saint pour faire
mûrir la connaissance humaine en vraie sagesse. Dès les premières
pages de sa Somme théologique, (48) l'Aquinate voulut
montrer le primat de la sagesse qui est don de l'Esprit Saint et qui
introduit à la connaissance des réalités divines. Sa
théologie permet de comprendre la particularité de la
sagesse dans son lien étroit avec la foi et avec la connaissance
divine. Elle connaît par connaturalité, présuppose la
foi et arrive à formuler son jugement droit à partir de la vérité
de la foi elle-même: « La sagesse comptée parmi les dons
du Saint-Esprit est différente de celle qui est comptée
comme une vertu intellectuelle acquise, car celle-ci s'acquiert par
l'effort humain, et celle-là au contraire "vient d'en haut",
comme le dit saint Jacques. Ainsi, elle est également distincte de
la foi, car la foi donne son assentiment à la vérité
divine considérée en elle-même, tandis que c'est le
propre du don de sagesse de juger selon la vérité divine ».(49)
La priorité reconnue à cette sagesse ne fait pourtant pas
oublier au Docteur Angélique la présence de deux formes
complémentaires de sagesse: la sagesse philosophique, qui
se fonde sur la capacité de l'intellect à rechercher la vérité
à l'intérieur des limites qui lui sont connaturelles, et la
sagesse théologique, qui se fonde sur la Révélation
et qui examine le contenu de la foi, atteignant le mystère même
de Dieu.
Intimement convaincu que « omne verum a quocumque dicatur a
Spiritu Sancto est » (« toute vérité dite par
qui que ce soit vient de l'Esprit Saint »), (50) saint Thomas aima la
vérité de manière désintéressée.
Il la chercha partout où elle pouvait se manifester, en mettant le
plus possible en évidence son universalité. En lui, le
Magistère de l'Église a reconnu et apprécié la
passion pour la vérité; sa pensée, précisément
parce qu'elle s'est toujours maintenue dans la perspective de la vérité
universelle, objective et transcendante, a atteint « des sommets
auxquels l'intelligence humaine n'aurait jamais pu penser ».(51)
C'est donc avec raison qu'il peut être défini comme « apôtre
de la vérité ».(52) Précisément parce
qu'il cherchait la vérité sans réserve, il sut, dans
son réalisme, en reconnaître l'objectivité. Sa
philosophie est vraiment celle de l'être et non du simple apparaître.
Le drame de la séparation entre la foi et la raison
45. Avec la naissance des premières universités, la théologie
allait se confronter plus directement avec d'autres formes de la recherche
et du savoir scientifique. Saint Albert le Grand et saint Thomas, tout en
maintenant un lien organique entre la théologie et la philosophie,
furent les premiers à reconnaître l'autonomie dont la
philosophie et la science avaient nécessairement besoin pour uvrer
efficacement dans leurs champs de recherche respectifs. A partir de
la fin du Moyen Âge, toutefois, la légitime distinction entre
les deux savoirs se transforma progressivement en une séparation néfaste.
A cause d'un esprit excessivement rationaliste, présent chez
quelques penseurs, les positions se radicalisèrent, au point
d'arriver en fait à une philosophie séparée et
absolument autonome vis-à-vis du contenu de la foi. Parmi les conséquences
de cette séparation, il y eut également une défiance
toujours plus forte à l'égard de la raison elle-même.
Certains commencèrent à professer une défiance générale,
sceptique et agnostique, soit pour donner plus d'espace à la foi,
soit pour jeter le discrédit sur toute référence
possible de la foi à la raison.
En somme, ce que la pensée patristique et médiévale
avait conçu et mis en uvre comme formant une unité
profonde, génératrice d'une connaissance capable d'arriver
aux formes les plus hautes de la spéculation, fut détruit en
fait par les systèmes épousant la cause d'une connaissance
rationnelle qui était séparée de la foi et s'y
substituait.
46. Les radicalisations les plus influentes sont connues et bien
visibles, surtout dans l'histoire de l'Occident. Il n'est pas exagéré
d'affirmer qu'une bonne partie de la pensée philosophique moderne
s'est développée en s'éloignant progressivement de la
Révélation chrétienne, au point de s'y opposer
explicitement. Ce mouvement a atteint son apogée au siècle
dernier. Certains représentants de l'idéalisme ont cherché
de diverses manières à transformer la foi et son contenu, y
compris le mystère de la mort et de la résurrection de Jésus
Christ, en structures dialectiques rationnellement concevables. À
cette pensée se sont opposées diverses formes d'humanisme
athée, philosophiquement structurées, qui ont présenté
la foi comme nocive et aliénante pour le développement de la
pleine rationalité. Elles n'ont pas eu peur de se faire passer pour
de nouvelles religions, constituant le fondement de projets qui, sur le
plan politique et social, ont abouti à des systèmes
totalitaires traumatisants pour l'humanité.
Dans le cadre de la recherche scientifique, on en est venu à
imposer une mentalité positiviste qui s'est non seulement éloignée
de toute référence à la vision chrétienne du
monde, mais qui a aussi et surtout laissé de côté
toute référence à une conception métaphysique
et morale. En conséquence, certains hommes de science, privés
de tout repère éthique, risquent de ne plus avoir comme
centres d'intérêt la personne et l'ensemble de sa vie. De
plus, certains d'entre eux, conscients des potentialités intérieures
au progrès technologique, semblent céder, plus qu'à
la logique du marché, à la tentation d'un pouvoir démiurgique
sur la nature et sur l'être humain lui-même.
Enfin, le nihilisme a pris corps comme une conséquence de
la crise du rationalisme. Philosophie du néant, il réussit à
exercer sa fascination sur nos contemporains. Ses adeptes font la théorie
de la recherche comme fin en soi, sans espérance ni possibilité
aucune d'atteindre la vérité. Dans l'interprétation
nihiliste, l'existence n'est qu'une occasion pour éprouver des
sensations et faire des expériences dans lesquelles le primat
revient à l'éphémère. Le nihilisme est à
l'origine de la mentalité répandue selon laquelle on ne doit
plus prendre d'engagement définitif, parce tout est fugace et
provisoire.
47. D'autre part, il ne faut pas oublier que, dans la culture moderne,
le rôle même de la philosophie a fini par changer. De sagesse
et de savoir universel qu'elle était, elle a été
progressivement réduite à n'être qu'un des nombreux
domaines du savoir humain, bien plus, par certains aspects, elle a été
cantonnée dans un rôle totalement marginal. Entre temps,
d'autres formes de rationalité se sont affirmées avec
toujours plus de vigueur, mettant en évidence la marginalité
du savoir philosophique. Au lieu d'être tournées vers la
contemplation de la vérité et la recherche de la fin dernière
et du sens de la vie, ces formes de rationalité tendent ou
au moins peuvent tendre à être « une raison
fonctionnelle » au service de fins utilitaristes, de possession ou de
pouvoir.
Dès ma première encyclique, j'ai fait remarquer combien il
était dangereux de présenter cette voie comme un absolu et
j'ai écrit: « L'homme d'aujourd'hui semble toujours menacé
par ce qu'il fabrique, c'est-à-dire par le résultat du
travail de ses mains, et plus encore du travail de son intelligence, des
tendances de sa volonté. D'une manière trop rapide et
souvent imprévisible, les fruits de cette activité
multiforme de l'homme ne sont pas seulement et pas tant objet d'"aliénation",
c'est-à-dire purement et simplement enlevés à celui
qui les a produits; mais, partiellement au moins, dans la ligne, même
indirecte, de leurs effets, ces fruits se retournent contre l'homme lui-même;
ils sont dirigés ou peuvent être dirigés contre lui.
C'est en cela que semble consister le chapitre principal du drame de
l'existence humaine aujourd'hui, dans sa dimension la plus large et la
plus universelle. L'homme, par conséquent, vit toujours davantage
dans la peur. Il craint que ses productions, pas toutes naturellement ni
dans leur majeure partie, mais quelques-unes et précisément
celles qui contiennent une part spéciale de son génie et de
sa créativité, puissent être retournées
radicalement contre lui-même ».(53)
A la suite de ces transformations culturelles, certains
philosophes, abandonnant la recherche de la vérité pour
elle-même, ont adopté comme but unique l'obtention d'une
certitude subjective ou d'une utilité pratique. La conséquence
en a été l'obscurcissement de la véritable dignité
de la raison, qui n'était plus en état de connaître le
vrai et de rechercher l'absolu.
48. Ce qui ressort de cette dernière période de l'histoire
de la philosophie, c'est donc la constatation d'une séparation
progressive entre la foi et la raison philosophique. Il est bien vrai que,
pour un observateur attentif, même dans la réflexion
philosophique de ceux qui contribuèrent à élargir le
fossé entre la foi et la raison, on voit parfois se manifester des
germes précieux de pensée qui, approfondis et développés
avec droiture d'esprit et de cur, peuvent faire découvrir le
chemin de la vérité. On trouve ces germes de pensée,
par exemple, dans des analyses approfondies sur la perception et l'expérience,
sur l'imaginaire et l'inconscient, sur la personnalité et
l'intersubjectivité, sur la liberté et les valeurs, sur le
temps et l'histoire. Même le thème de la mort peut devenir
pour tout penseur un appel pressant à chercher à l'intérieur
de lui-même le sens authentique de son existence. Cela n'enlève
rien au fait que le rapport actuel entre foi et raison demande un effort
attentif de discernement, parce que la raison et la foi se sont toutes
deux appauvries et se sont affaiblies l'une en face de l'autre. La raison,
privée de l'apport de la Révélation, a pris des
sentiers latéraux qui risquent de lui faire perdre de vue son but
final. La foi, privée de la raison, a mis l'accent sur le sentiment
et l'expérience, en courant le risque de ne plus être une
proposition universelle. Il est illusoire de penser que la foi, face à
une raison faible, puisse avoir une force plus grande; au contraire, elle
tombe dans le grand danger d'être réduite à un mythe
ou à une superstition. De la même manière, une raison
qui n'a plus une foi adulte en face d'elle n'est pas incitée à
s'intéresser à la nouveauté et à la radicalité
de l'être.
On ne doit donc pas considérer comme hors de propos que je lance
un appel fort et pressant pour que la foi et la philosophie retrouvent
l'unité profonde qui les rend capables d'être en harmonie
avec leur nature dans le respect de leur autonomie réciproque. A la « parrhèsia » de la foi doit correspondre
l'audace de la raison.
CHAPITRE V
LES INTERVENTIONS DU MAGISTÈRE
DANS LE DOMAINE PHILOSOPHIQUE
Le discernement du Magistère comme diaconie de la vérité
49. L'Eglise ne propose pas sa propre philosophie ni ne canonise
une quelconque philosophie particulière au détriment des
autres.(54) La raison profonde de cette réserve réside dans
le fait que la philosophie, même quand elle entre en relation avec
la théologie, doit procéder selon ses méthodes et ses
règles; autrement, il n'y aurait pas de garantie qu'elle reste
tournée vers la vérité et qu'elle y tende grâce
à une démarche rationnellement vérifiable. Une
philosophie qui ne procéderait pas à la lumière de la
raison selon ses principes propres et ses méthodes spécifiques
ne serait pas d'un grand secours. En définitive, la source de
l'autonomie dont jouit la philosophie est à rechercher dans le fait
que la raison est, de par sa nature, orientée vers la vérité
et que, en outre, elle dispose en elle-même des moyens pour y
parvenir. Une philosophie consciente de son « statut constitutif »
ne peut pas ne pas respecter non plus les exigences et les évidences
propres à la vérité révélée.
Cependant l'histoire a fait apparaître les déviations et
les erreurs dans lesquelles la pensée philosophique, surtout la
pensée moderne, est fréquemment tombée. Ce n'est ni
la tâche ni la compétence du Magistère d'intervenir
pour combler les lacunes d'un discours philosophique déficient. Il
est de son devoir au contraire de réagir de manière claire
et forte lorsque des thèses philosophiques discutables menacent la
juste compréhension du donné révélé et
quand on diffuse des théories fausses et partisanes qui répandent
de graves erreurs, troublant la simplicité et la pureté de
la foi du peuple de Dieu.
50. Le Magistère ecclésiastique peut donc et doit exercer
avec autorité, à la lumière de la foi, son propre
discernement critique sur les philosophies et sur les affirmations qui
sont en opposition avec la doctrine chrétienne.(55) Il revient au
Magistère d'indiquer avant tout quels présupposés et
quelles conclusions philosophiques seraient incompatibles avec la vérité
révélée, formulant par là-même les
exigences qui s'imposent à la philosophie du point de vue de la
foi. En outre, dans le développement du savoir philosophique,
diverses écoles de pensée sont apparues. Ce pluralisme met
aussi le Magistère devant sa responsabilité d'exprimer son
jugement en ce qui concerne la compatibilité ou l'incompatibilité
des conceptions fondamentales auxquelles ces écoles se réfèrent
avec les exigences propres de la parole de Dieu et de la réflexion
théologique.
L'Eglise a le devoir d'indiquer ce qui, dans un système
philosophique, peut paraître incompatible avec sa foi. De nombreux
thèmes philosophiques en effet, tels ceux de Dieu, de l'homme, de
sa liberté et de son agir moral, la mettent directement en cause,
parce qu'ils concernent la vérité révélée
dont elle a la garde. Quand nous effectuons ce discernement, nous, évêques,
avons le devoir d'être « témoins de la vérité
» dans l'exercice d'un service humble mais ferme, que tout philosophe
devrait apprécier, au profit de la recta ratio, c'est-à-dire
de la raison qui réfléchit correctement sur le vrai.
51. Ce discernement ne doit donc pas être entendu premièrement
dans un sens négatif, comme si l'intention du Magistère était
d'éliminer ou de réduire toute médiation possible. Au
contraire, ses interventions sont destinées en premier lieu à
stimuler, à promouvoir et à encourager la pensée
philosophique. D'autre part, les philosophes sont les premiers à
comprendre l'exigence de l'autocritique et de la correction d'éventuelles
erreurs, ainsi que la nécessité de dépasser les
limites trop étroites dans lesquelles leur réflexion s'est
forgée. De manière particulière, il faut considérer
que la vérité est une, bien que ses expressions portent
l'empreinte de l'histoire et, plus encore, qu'elles soient l'uvre
d'une raison humaine blessée et affaiblie par le péché.
De là, il résulte qu'aucune forme historique de la
philosophie ne peut légitimement prétendre embrasser la
totalité de la vérité, ni être l'explication plénière
de l'être humain, du monde et du rapport de l'homme avec Dieu.
Et aujourd'hui, à cause de la multiplication des systèmes,
des méthodes, des concepts et des argumentations philosophiques
souvent extrêmement détaillées, un discernement
critique à la lumière de la foi s'impose avec une plus
grande urgence. Ce discernement n'est pas aisé, car, s'il est déjà
difficile de reconnaître les capacités natives et inaliénables
de la raison, avec ses limites constitutives et historiques, il est
parfois encore plus problématique de discerner ce que les
propositions philosophiques particulières offrent de valable et de
fécond, du point de vue de la foi, et ce que, à l'inverse,
elles présentent de dangereux et d'erroné. L'Eglise
sait de toute façon que les « trésors de la sagesse et
de la connaissance » sont cachés dans le Christ (Col 2,
3); c'est pourquoi elle intervient en stimulant la réflexion
philosophique, afin que ne se ferme pas la voie qui conduit à la
reconnaissance du mystère.
52. Ce n'est pas seulement un fait récent que le Magistère
intervienne pour exprimer sa pensée en ce qui concerne des
doctrines philosophiques déterminées. A titre
d'exemple, il suffit de rappeler, au cours des siècles, les déclarations
à propos des théories qui soutenaient la préexistence
des âmes, (56) ou encore à propos des diverses formes d'idolâtrie
et d'ésotérisme superstitieux, contenues dans des thèses
d'astrologie, (57) sans oublier les textes plus systématiques
contre certaines thèses de l'averroïsme latin, incompatibles
avec la foi chrétienne.(58)
Si la parole du Magistère s'est fait entendre plus souvent à
partir du milieu du siècle dernier, c'est parce que, au cours de
cette période, de nombreux catholiques se sont reconnu le devoir
d'opposer leur propre philosophie aux courants variés de la pensée
moderne. À ce point, il devenait nécessaire pour le Magistère
de l'Eglise de veiller à ce que ces philosophies ne dévient
pas, à leur tour, dans des formes erronées et négatives.
Furent ainsi censurées parallèlement: d'une part, le fidéisme(59)
et le traditionalisme radical,(60) pour leur défiance à l'égard
des capacités naturelles de la raison; d'autre part, le rationalisme(61)
et l'ontologisme,(62) car ils attribuaient à la raison
naturelle ce qui est connaissable uniquement à la lumière de
la foi. Le contenu positif de ce débat fit l'objet d'un exposé
organique dans la Constitution dogmatique Dei Filius, par
laquelle, pour la première fois, un Concile cuménique,
Vatican I, intervenait solennellement sur les relations entre la raison et
la foi. L'enseignement de ce texte donna une impulsion forte et positive à
la recherche philosophique de nombreux croyants et il constitue encore
aujourd'hui une référence et une norme pour une réflexion
chrétienne correcte et cohérente dans ce domaine
particulier.
53. Les déclarations du Magistère, plus que de thèses
philosophiques particulières, se sont préoccupées de
la nécessité de la connaissance rationnelle et donc en
dernier ressort de l'approche philosophique pour l'intelligence de la foi.
Le Concile Vatican I, faisant la synthèse et réaffirmant
solennellement les enseignements que, de manière ordinaire et
constante, le Magistère pontifical avait proposés aux fidèles,
fit ressortir qu'étaient inséparables et en même temps
irréductibles la connaissance naturelle de Dieu et la Révélation,
ainsi que la raison et la foi. Le Concile partait de l'exigence
fondamentale, présupposée par la Révélation
elle-même, de la possibilité de la connaissance naturelle de
l'existence de Dieu, principe et fin de toute chose, (63) et il concluait
par l'assertion solennelle déjà citée: « Il
existe deux ordres de connaissance, distincts non seulement par leur
principe mais aussi par leur objet ».(64) Contre toute forme de
rationalisme, il fallait donc affirmer la distinction entre les mystères
de la foi et les découvertes philosophiques, ainsi que la
transcendance et l'antériorité des premiers par rapport aux
secondes; d'autre part, contre les tentations fidéistes, il était
nécessaire que soit réaffirmée l'unité de la vérité
et donc aussi la contribution positive que la connaissance rationnelle
peut et doit apporter à la connaissance de foi: « Mais, bien
que la foi soit au-dessus de la raison, il ne peut jamais y avoir de vrai
désaccord entre la foi et la raison, étant donné que
c'est le même Dieu qui révèle les mystères et
communique la foi, et qui fait descendre dans l'esprit humain la lumière
de la raison: Dieu ne pourrait se nier lui-même ni le vrai
contredire jamais le vrai ».(65)
54. Dans notre siècle aussi, le Magistère est revenu à
plusieurs reprises sur ce sujet, mettant en garde contre la tentation
rationaliste. C'est sur cet arrière-fond que l'on doit situer les
interventions du Pape saint Pie X, qui mit en relief le fait que, à
la base du modernisme, il y avait des assertions philosophiques
d'orientation phénoméniste, agnostique et immanentiste.(66)
On ne peut pas oublier non plus l'importance qu'eut le refus catholique de
la philosophie marxiste et du communisme athée.(67)
Le Pape Pie XII à son tour fit entendre sa voix quand, dans
l'encyclique Humani generis, il mit en garde contre des interprétations
erronées, liées aux thèses de l'évolutionnisme,
de l'existentialisme et de l'historicisme. Il précisait que ces thèses
n'avaient pas été élaborées et n'étaient
pas proposées par des théologiens, et qu'elles avaient leur
origine « en dehors du bercail du Christ »;(68) il ajoutait
aussi que de telles déviations n'étaient pas simplement à
rejeter, mais étaient à examiner de manière critique:
« Les théologiens et les philosophes catholiques, qui ont la
lourde charge de défendre la vérité humaine et
divine, et de la faire pénétrer dans les esprits humains, ne
peuvent ni ignorer ni négliger ces systèmes qui s'écartent
plus ou moins de la voie droite. Bien plus, ils doivent bien les connaître,
d'abord parce que les maux ne se soignent bien que s'ils sont préalablement
bien connus, ensuite parce qu'il se cache parfois dans des affirmations
fausses elles-mêmes un élément de vérité,
enfin parce que ces mêmes affirmations invitent l'esprit à
scruter et à considérer plus soigneusement certaines vérités
philosophiques et théologiques ».(69)
Plus récemment, la Congrégation pour la Doctrine de la
Foi, accomplissant sa tâche spécifique au service du Magistère
universel du Pontife romain, (70) a dû intervenir aussi pour
rappeler le danger que comporte l'acceptation non critique, de la part de
certains théologiens de la libération, de thèses et
de méthodologies issues du marxisme.(71)
Dans le passé, le Magistère a donc exercé à
maintes reprises et sous diverses modalités son discernement dans
le domaine philosophique. Tout ce qu'ont apporté mes vénérés
Prédécesseurs constitue une contribution précieuse
qui ne peut pas être oubliée.
55. Si nous considérons notre situation actuelle, nous voyons que
les problèmes du passé reviennent, mais sous de nouvelles
formes. Il ne s'agit plus seulement de questions qui intéressent
des personnes particulières ou des groupes, mais de convictions
diffuses dans le milieu ambiant, au point de devenir en quelque sorte une
mentalité commune. Il en va ainsi, par exemple, de la défiance
radicale envers la raison que révèlent les plus récents
développements de nombreuses études philosophiques. De
plusieurs côtés, on a entendu parler, à ce propos, de «
fin de la métaphysique »: on veut que la philosophie se
contente de tâches plus modestes, à savoir la seule interprétation
des faits, la seule recherche sur des champs déterminés du
savoir humain ou sur ses structures.
Dans la théologie elle-même, les tentations du passé
refont surface. Dans certaines théologies contemporaines par
exemple, se développe de nouveau une forme de rationalisme,
surtout quand des assertions retenues philosophiquement fondées
sont considérées comme des normes pour la recherche théologique.
Cela arrive avant tout quand le théologien, par manque de compétence
philosophique, se laisse conditionner de manière acritique par des
affirmations qui font désormais partie du langage et de la culture
courants, mais dépourvues de base rationnelle suffisante.(72)
On rencontre aussi des dangers de repliement sur le fidéisme,
qui ne reconnaît pas l'importance de la connaissance rationnelle et
du discours philosophique pour l'intelligence de la foi, plus encore pour
la possibilité même de croire en Dieu. Une expression
aujourd'hui répandue de cette tendance fidéiste est le «
biblicisme », qui tend à faire de la lecture de l'Ecriture
Sainte ou de son exégèse l'unique point de référence
véridique. Il arrive ainsi que la parole de Dieu s'identifie avec
la seule Ecriture Sainte, rendant vaine de cette manière la
doctrine de l'Eglise que le Concile cuménique Vatican
II a confirmée expressément. Après avoir rappelé
que la parole de Dieu est présente à la fois dans les textes
sacrés et dans la Tradition, (73) la Constitution Dei Verbum
affirme avec force: « La sainte Tradition et la sainte Ecriture
constituent un unique dépôt sacré de la parole de
Dieu, confié à l'Eglise; en y adhérant, le
peuple saint tout entier uni à ses pasteurs ne cesse de rester fidèlement
attaché à l'enseignement des Apôtres ».(74)
Cependant, pour l'Eglise, la sainte Écriture n'est pas la
seule référence. En effet, la « règle suprême
de sa foi » (75) lui vient de l'unité que l'Esprit a réalisée
entre la sainte Tradition, la sainte Écriture et le Magistère
de l'Eglise, en une réciprocité telle que les trois
ne peuvent pas subsister de manière indépendante.(76)
En outre, il ne faut pas sous-estimer le danger inhérent à
la volonté de faire découler la vérité de l'Ecriture
Sainte de l'application d'une méthodologie unique, oubliant la nécessité
d'une exégèse plus large qui permet d'accéder, avec
toute l'Eglise, au sens plénier des textes. Ceux qui se
consacrent à l'étude des saintes Ecritures doivent
toujours avoir présent à l'esprit que les diverses méthodologies
herméneutiques ont, elles aussi, à leur base une conception
philosophique: il convient de l'examiner avec discernement avant de
l'appliquer aux textes sacrés.
D'autres formes de fidéisme latent se reconnaissent au peu de
considération accordée à la théologie spéculative,
comme aussi au mépris pour la philosophie classique, aux notions
desquelles l'intelligence de la foi et les formulations dogmatiques
elles-mêmes ont puisé leur terminologie. Le Pape Pie XII de vénérée
mémoire a mis en garde contre un tel oubli de la tradition
philosophique et contre l'abandon des terminologies traditionnelles.(77)
56. En définitive, on observe une défiance fréquente
envers des assertions globales et absolues, surtout de la part de ceux qui
considèrent que la vérité est le résultat du
consensus et non de l'adéquation de l'intelligence à la réalité
objective. Il est certes compréhensible que, dans un monde où
coexistent de nombreuses spécialités, il devienne difficile
de reconnaître ce sens plénier et ultime de la vie que la
philosophie a traditionnellement recherché. Néanmoins, à
la lumière de la foi qui reconnaît en Jésus Christ ce
sens ultime, je ne peux pas ne pas encourager les philosophes, chrétiens
ou non, à avoir confiance dans les capacités de la raison
humaine et à ne pas se fixer des buts trop modestes dans leur réflexion
philosophique. La leçon de l'histoire de ce millénaire, que
nous sommes sur le point d'achever, témoigne que c'est la voie à
suivre: il faut ne pas perdre la passion pour la vérité
ultime et l'ardeur pour la recherche, unies à l'audace pour découvrir
de nouvelles voies. C'est la foi qui incite la raison à sortir de
son isolement et à prendre volontiers des risques pour tout ce qui
est beau, bon et vrai. La foi se fait ainsi l'avocat convaincu et
convaincant de la raison.
L'intérêt de l'Eglise pour la philosophie
57. En tout cas, le Magistère ne s'est pas limité
seulement à relever les erreurs et les déviations des
doctrines philosophiques. Avec une égale attention, il a voulu réaffirmer
les principes fondamentaux pour un renouveau authentique de la pensée
philosophique, indiquant aussi les voies concrètes à suivre.
En ce sens, par son encyclique Æterni Patris, le Pape Léon
XIII a accompli un pas d'une réelle portée historique pour
la vie de l'Eglise. Jusqu'à ce jour, ce texte a été
l'unique document pontifical de ce niveau consacré entièrement
à la philosophie. Ce grand Pontife a repris et développé
l'enseignement du Concile Vatican I sur les rapports entre la foi et la
raison, montrant que la pensée philosophique est une contribution
fondamentale pour la foi et pour la science théologique.(78) A plus d'un siècle de distance, de nombreux éléments
contenus dans ce texte n'ont rien perdu de leur intérêt du
point de vue tant pratique que pédagogique; le premier entre tous
est relatif à l'incomparable valeur de la philosophie de saint
Thomas. Proposer à nouveau la pensée du Docteur angélique
apparaissait au Pape Léon XIII comme la meilleure voie pour
retrouver un usage de la philosophie conforme aux exigences de la foi.
Saint Thomas, écrivait-il, « au moment même où,
comme il convient, il distingue parfaitement la foi de la raison, les unit
toutes deux par des liens d'amitié réciproque: il conserve à
chacune ses droits propres et en sauvegarde la dignité ».(79)
58. On sait que cet appel pontifical a eu beaucoup d'heureuses conséquences.
Les études sur la pensée de saint Thomas et des autres
auteurs scolastiques en reçurent un nouvel élan. Les études
historiques furent vigoureusement stimulées, avec pour corollaire
la redécouverte des richesses de la pensée médiévale,
jusqu'alors largement méconnues, et la constitution de nouvelles écoles
thomistes. Avec l'utilisation de la méthodologie historique, la
connaissance de l'uvre de saint Thomas fit de grands progrès
et nombreux furent les chercheurs qui introduisirent avec courage la
tradition thomiste dans les discussions sur les problèmes
philosophiques et théologiques de cette époque. Les théologiens
catholiques les plus influents de ce siècle, à la réflexion
et à la recherche desquels le Concile Vatican II doit beaucoup,
sont fils de ce renouveau de la philosophie thomiste. Au cours du XXe siècle,
l'Eglise a pu disposer ainsi d'un bon nombre de penseurs vigoureux,
formés à l'école du Docteur angélique.
59. Quoi qu'il en soit, le renouveau thomiste et néothomiste n'a
pas été l'unique signe de reprise de la pensée
philosophique dans la culture d'inspiration chrétienne. Antérieurement
déjà et parallèlement à l'invitation de Léon
XIII, étaient apparus de nombreux philosophes catholiques qui, se
rattachant à des courants de pensée plus récents,
avaient produit des uvres philosophiques de grande influence et de
valeur durable, selon une méthodologie propre. Certains conçurent
des synthèses d'une qualité telle qu'elles n'ont rien à
envier aux grands systèmes de l'idéalisme; d'autres, en
outre, posèrent les fondements épistémologiques pour
une nouvelle approche de la foi à la lumière d'une compréhension
renouvelée de la conscience morale; d'autres encore élaborèrent
une philosophie qui, partant de l'analyse de l'immanence, ouvrait le
chemin vers le transcendant; et d'autres, enfin, tentèrent de
conjuguer les exigences de la foi dans la perspective de la méthodologie
phénoménologique. En réalité, selon divers
points de vue, on a continué à pratiquer des modèles
de spéculation philosophique qui entendaient maintenir vivante la
grande tradition de la pensée chrétienne dans l'unité
de la foi et de la raison.
60. Pour sa part, le Concile cuménique Vatican II présente
un enseignement très riche et très fécond en ce qui
concerne la philosophie. Je ne peux oublier, surtout dans le contexte de
cette Encyclique, qu'un chapitre entier de la Constitution Gaudium et
spes donne en quelque sorte un condensé d'anthropologie
biblique, source d'inspiration aussi pour la philosophie. Dans ces pages,
il s'agit de la valeur de la personne humaine, créée à
l'image de Dieu; on y montre sa dignité et sa supériorité
sur le reste de la création et on y fait apparaître la
capacité transcendante de sa raison.(80) Le problème de
l'athéisme est aussi abordé dans Gaudium et spes et
les erreurs de cette vision philosophique sont bien cernées,
surtout face à l'inaliénable dignité de la personne
humaine et de sa liberté. (81) L'expression culminante de ces pages
revêt assurément une profonde signification philosophique; je
l'ai reprise dans ma première encyclique Redemptor hominis;
elle constitue un des points de référence constants de mon
enseignement: « En réalité, le mystère de
l'homme ne s'éclaire vraiment que dans le mystère du Verbe
incarné. En effet, Adam, le premier homme, était la figure
de l'homme à venir, c'est-à-dire du Christ Seigneur. Nouvel
Adam, le Christ, dans la révélation même du mystère
du Père et de son amour, manifeste pleinement l'homme à
lui-même et lui dévoile sa plus haute vocation ».(82)
Le Concile s'est aussi préoccupé de l'enseignement de la
philosophie, à l'étude de laquelle doivent se consacrer les
candidats au sacerdoce; ce sont des recommandations qui peuvent s'étendre
plus généralement à l'enseignement chrétien
dans son ensemble. Le Concile déclare: « Les disciplines
philosophiques seront enseignées de telle façon que les séminaristes
soient amenés en premier lieu à acquérir une
connaissance solide et cohérente de l'homme, du monde et de Dieu,
en s'appuyant sur le patrimoine philosophique toujours valable, en tenant
compte également des recherches philosophiques plus récentes
».(83)
Ces directives ont été à plusieurs reprises réaffirmées
et explicitées dans d'autres documents du Magistère, dans le
but de garantir une solide formation philosophique, surtout à ceux
qui se préparent aux études théologiques. Pour ma
part, j'ai plusieurs fois souligné l'importance de cette formation
philosophique pour ceux qui devront un jour, dans la vie pastorale, être
affrontés aux réalités du monde contemporain et
saisir les causes de certains comportements pour y répondre aisément.(84)
61. Si, en diverses circonstances, il a été nécessaire
d'intervenir sur ce thème, en réaffirmant aussi la valeur
des intuitions du Docteur Angélique et en insistant sur
l'assimilation de sa pensée, cela a souvent été lié
au fait que les directives du Magistère n'ont pas toujours été
observées avec la disponibilité souhaitée. Dans
beaucoup d'écoles catholiques, au cours des années qui
suivirent le Concile Vatican II, on a pu remarquer à ce sujet un
certain étiolement dû à une estime moindre, non
seulement de la philosophie scolastique, mais plus généralement
de l'étude même de la philosophie. Avec étonnement et à
regret, je dois constater qu'un certain nombre de théologiens
partagent ce désintérêt pour l'étude de la
philosophie.
Les raisons qui sont à l'origine de cette désaffection
sont diverses. En premier lieu, il faut prendre en compte la défiance
à l'égard de la raison que manifeste une grande partie de la
philosophie contemporaine, abandonnant largement la recherche métaphysique
sur les questions ultimes de l'homme, pour concentrer son attention sur
des problèmes particuliers et régionaux, parfois même
purement formels. En outre, il faut ajouter le malentendu qui est
intervenu surtout par rapport aux « sciences humaines ». Le
Concile Vatican II a plus d'une fois rappelé la valeur positive de
la recherche scientifique en vue d'une connaissance plus profonde du mystère
de l'homme.(85) L'invitation faite aux théologiens, afin qu'ils
connaissent ces sciences et, en l'occurrence, les appliquent correctement
dans leurs recherches, ne doit pas, néanmoins, être interprétée
comme une autorisation implicite à tenir la philosophie à l'écart
ou à la remplacer dans la formation pastorale et dans la præparatio
fidei. On ne peut oublier enfin l'intérêt retrouvé
pour l'inculturation de la foi. De manière particulière, la
vie des jeunes Eglises a permis de découvrir non seulement
des formes élaborées de pensée, mais encore
l'existence d'expressions multiples de sagesse populaire. Cela constitue
un réel patrimoine de cultures et de traditions. Cependant, l'étude
des usages traditionnels doit aller de pair avec la recherche
philosophique. Cette dernière permettra de faire ressortir les
traits positifs de la sagesse populaire, créant les liens nécessaires
entre eux et l'annonce de l'Évangile.(86)
62. Je désire rappeler avec force que l'étude de la
philosophie revêt un caractère fondamental et qu'on ne peut
l'éliminer de la structure des études théologiques et
de la formation des candidats au sacerdoce. Ce n'est pas un hasard si le
curriculum des études théologiques est précédé
par un temps au cours duquel il est prévu de se consacrer spécialement
à l'étude de la philosophie. Ce choix, confirmé par
le Concile du Latran V, (87) s'enracine dans l'expérience qui a mûri
durant le Moyen-Âge, lorsque a été mise en évidence
l'importance d'une construction harmonieuse entre le savoir philosophique
et le savoir théologique. Cette organisation des études a
influencé, facilité et stimulé, même si c'est
de manière indirecte, une bonne partie du développement de
la philosophie moderne. On en a un exemple significatif dans l'influence
exercée par les Disputationes metaphysicæ de
Francisco Suárez, qui trouvaient leur place même dans les
universités luthériennes allemandes. A l'inverse,
l'absence de cette méthodologie fut la cause de graves carences
dans la formation sacerdotale comme dans la recherche théologique.
Il suffit de penser, par exemple, au manque d'attention envers la réflexion
et la culture modernes, qui a conduit à se fermer à toute
forme de dialogue ou à l'acceptation indifférenciée
de toute philosophie.
J'espère vivement que ces difficultés seront dépassées
par une formation philosophique et théologique intelligente, qui ne
doit jamais être absente dans l'Église.
63. En vertu des motifs déjà exprimés, il m'a semblé
urgent de rappeler par cette Encyclique le grand intérêt que
l'Eglise accorde à la philosophie; et plus encore le lien
profond qui unit le travail théologique à la recherche
philosophique de la vérité. De là découle le
devoir qu'a le Magistère d'indiquer et de stimuler un mode de pensée
philosophique qui ne soit pas en dissonance avec la foi. Il m'incombe de
proposer certains principes et certains points de référence
que je considère comme nécessaires pour pouvoir instaurer
une relation harmonieuse et effective entre la théologie et la
philosophie. A leur lumière, il sera possible de préciser
plus clairement les relations que la théologie doit entretenir avec
les divers systèmes ou assertions philosophiques proposés
dans le monde actuel, et de quel type de relations il s'agit.
CHAPITRE VI
INTERACTION ENTRE LA THÉOLOGIE
ET LA PHILOSOPHIE
La science de la foi et les exigences de la raison philosophique
64. La parole de Dieu s'adresse à tout homme, en tout temps et
sur toute la terre; et l'homme est naturellement philosophe. Pour sa part,
la théologie, en tant qu'élaboration réflexive et
scientifique de l'intelligence de cette parole à la lumière
de la foi, ne peut pas s'abstenir d'entrer en relation avec les
philosophies élaborées effectivement tout au long de
l'histoire, pour certains de ses développements comme pour
l'accomplissement de ses tâches spécifiques. Sans vouloir
indiquer aux théologiens des méthodologies particulières,
ce qui ne revient pas au Magistère, je désire plutôt évoquer
certaines tâches propres à la théologie, dans
lesquelles le recours à la pensée philosophique s'impose en
vertu de la nature même de la Parole révélée.
65. La théologie s'organise comme la science de la foi, à
la lumière d'un double principe méthodologique: l'auditus
fidei et l'intellectus fidei. Selon le premier principe, elle
s'approprie le contenu de la Révélation de la manière
dont il s'est progressivement développé dans la sainte
Tradition, dans les saintes Ecritures et dans le Magistère
vivant de l'Eglise.(88) Par le second, la théologie veut répondre
aux exigences spécifiques de la pensée, en recourant à
la réflexion spéculative.
En ce qui concerne la préparation à un auditus fidei
correct, la philosophie apporte sa contribution originale à la
théologie lorsqu'elle considère la structure de la
connaissance et de la communication personnelle et, en particulier, les
formes et les fonctions variées du langage. Pour une compréhension
plus cohérente de la Tradition ecclésiale, des énoncés
du Magistère et des sentences des grands maîtres de la théologie,
l'apport de la philosophie est tout aussi important: ces différents
éléments en effet s'expriment souvent avec des concepts et
sous des formes de pensée empruntés à une tradition
philosophique déterminée. Dans ce cas, le théologien
doit non seulement exposer des concepts et des termes avec lesquels l'Église
pense et élabore son enseignement, mais, pour parvenir à des
interprétations correctes et cohérentes, il doit aussi connaître
en profondeur les systèmes philosophiques qui ont éventuellement
influencé les notions et la terminologie.
66. En ce qui concerne l'intellectus fidei, on doit considérer
avant tout que la vérité divine, « qui nous est proposée
dans les Ecritures sainement comprises selon l'enseignement de l'Eglise
», (89) jouit d'une intelligibilité propre, avec une cohérence
logique telle qu'elle se propose comme un authentique savoir. L'intellectus
fidei explicite cette vérité, non seulement en
saisissant les structures logiques et conceptuelles des propositions sur
lesquelles s'articule l'enseignement de l'Eglise, mais aussi, et
avant tout, en faisant apparaître la signification salvifique que de
telles propositions contiennent pour les personnes et pour l'humanité.
A partir de l'ensemble de ces propositions, le croyant parvient à
la connaissance de l'histoire du salut, qui culmine dans la personne de Jésus
Christ et dans son mystère pascal. Il participe à ce mystère
par son assentiment de foi.
Pour sa part, la théologie dogmatique doit être en
mesure d'articuler le sens universel du mystère de Dieu, Un et
Trine, et de l'économie du salut, soit de manière narrative,
soit avant tout sous forme d'argumentation. Elle doit le faire à
travers des développements conceptuels, formulés de manière
critique et universellement communicables. Sans l'apport de la philosophie
en effet, on ne pourrait illustrer des thèmes théologiques
comme, par exemple, le langage sur Dieu, les relations personnelles à
l'intérieur de la Trinité, l'action créatrice de Dieu
dans le monde, le rapport entre Dieu et l'homme, l'identité du
Christ, vrai Dieu et vrai homme. Les mêmes considérations
valent pour divers thèmes de la théologie morale, pour
laquelle est immédiat le recours à des concepts comme loi
morale, conscience, liberté, responsabilité personnelle,
faute, etc..., qui se définissent au niveau de l'éthique
philosophique.
Il est donc nécessaire que la raison du croyant ait une
connaissance naturelle, vraie et cohérente des choses créées,
du monde et de l'homme, qui sont aussi l'objet de la révélation
divine; plus encore, la raison doit être en mesure d'articuler cette
connaissance de manière conceptuelle et sous forme d'argumentation.
Par conséquent, la théologie dogmatique spéculative
présuppose et implique une philosophie de l'homme, du monde et plus
radicalement de l'être, fondée sur la vérité
objective.
67. En vertu de son caractère propre de discipline qui a pour tâche
de rendre compte de la foi (cf. 1 P 3, 15), la théologie
fondamentale devra s'employer à justifier et à expliciter la
relation entre la foi et la réflexion philosophique. Reprenant
l'enseignement de saint Paul (cf. Rm 1, 19-20), le Concile Vatican
I avait déjà attiré l'attention sur le fait qu'il
existe des vérités naturellement et donc philosophiquement
connaissables. Leur connaissance constitue un présupposé nécessaire
pour accueillir la révélation de Dieu. En étudiant la
Révélation et sa crédibilité conjointement à
l'acte de foi correspondant, la théologie fondamentale devra
montrer comment, à la lumière de la connaissance par la foi,
apparaissent certaines vérités que la raison saisit déjà
dans sa démarche autonome de recherche. La Révélation
confère à ces vérités une plénitude de
sens, en les orientant vers la richesse du mystère révélé,
dans lequel elles trouvent leur fin ultime. Il suffit de penser par
exemple à la connaissance naturelle de Dieu, à la possibilité
de distinguer la révélation divine d'autres phénomènes
ou à la reconnaissance de sa crédibilité, à
l'aptitude du langage humain à exprimer de manière
significative et vraie même ce qui dépasse toute expérience
humaine. A travers toutes ces vérités, l'esprit est
conduit à reconnaître l'existence d'une voie réellement
propédeutique de la foi, qui peut aboutir à l'accueil de la
Révélation, sans s'opposer en rien à ses principes
propres et à son autonomie spécifique.(90)
De la même manière, la théologie fondamentale devra
démontrer la compatibilité profonde entre la foi et son
exigence essentielle de l'explicitation au moyen de la raison, en vue de
donner son propre assentiment en pleine liberté. Ainsi, la foi
saura « montrer en plénitude la voie à une raison qui
recherche sincèrement la vérité. Ainsi, la foi, don
de Dieu, tout en ne se fondant pas sur la raison, ne peut certainement pas
se passer de cette dernière. En même temps, apparaît le
besoin que la raison se fortifie par la foi, afin de découvrir les
horizons auxquels elle ne pourrait parvenir d'elle-même ».(91)
68. La théologie morale a peut-être un besoin
encore plus grand de l'apport philosophique. En effet, dans la Nouvelle
Alliance, la vie humaine est beaucoup moins réglée par des
prescriptions que dans l'Ancienne Alliance. La vie dans l'Esprit conduit
les croyants à une liberté et à une responsabilité
qui vont au-delà de la Loi elle-même. L'Evangile et
les écrits apostoliques proposent cependant soit des principes généraux
de conduite chrétienne, soit des enseignements et des préceptes
ponctuels. Pour les appliquer aux circonstances particulières de la
vie individuelle et sociale, le chrétien doit être en mesure
d'engager à fond sa conscience et la puissance de son raisonnement.
En d'autres termes, cela signifie que la théologie morale doit
recourir à une conception philosophique correcte tant de la nature
humaine et de la société que des principes généraux
d'une décision éthique.
69. On peut sans doute objecter que, dans la situation actuelle, plutôt
qu'à la philosophie, le théologien devrait recourir à
d'autres formes de savoir humain, telles l'histoire et surtout les
sciences, dont tous admirent les récents et extraordinaires développements.
D'autres personnes, en fonction d'une sensibilité croissante à
la relation entre la foi et la culture, soutiennent que la théologie
devrait se tourner plus vers les sagesses traditionnelles que vers une
philosophie d'origine grecque et eurocentrique. D'autres encore, à
partir d'une conception erronée du pluralisme des cultures, vont
jusqu'à nier la valeur universelle du patrimoine philosophique
accueilli par l'Eglise.
Les éléments précédemment soulignés,
déjà présentés d'ailleurs dans l'enseignement
conciliaire, (92) contiennent une part de vérité. La référence
aux sciences, utile dans de nombreuses circonstances parce qu'elle permet
une connaissance plus complète de l'objet d'étude, ne doit
cependant pas faire oublier la médiation nécessaire d'une réflexion
typiquement philosophique, critique et à visée universelle,
requise du reste par un échange fécond entre les cultures.
Je tiens à souligner le devoir de ne pas s'arrêter aux
aspects singuliers et concrets, en négligeant la tâche première
qui consiste à manifester le caractère universel du contenu
de la foi. On ne doit pas oublier en outre que l'apport particulier de la
pensée philosophique permet de discerner, dans les diverses
conceptions de la vie comme dans les cultures, « non pas ce que les
hommes pensent, mais quelle est la vérité objective ».(93)
Ce ne sont pas les opinions humaines dans leur diversité qui
peuvent être utiles à la théologie, mais seulement la
vérité.
70. Le thème de la relation avec les cultures mérite
ensuite une réflexion spécifique, même si elle n'est
pas nécessairement exhaustive, pour les implications qui en découlent
du point de vue philosophique et du point de vue théologique. Le
processus de rencontre et de confrontation avec les cultures est une expérience
que l'Eglise a vécue depuis les origines de la prédication
de l'Evangile. Le commandement du Christ à ses disciples
d'aller en tous lieux, « jusqu'aux extrémités de la
terre » (Ac 1, 8), pour transmettre la vérité révélée
par lui, a mis la communauté chrétienne en état de vérifier
très rapidement l'universalité de l'annonce et les obstacles
qui découlent de la diversité des cultures. Un passage de la
lettre de saint Paul aux chrétiens d'Ephèse donne un
bon éclairage pour comprendre comment la communauté
primitive a abordé ce problème.
L'Apôtre écrit: « Or voici qu'à présent,
dans le Christ Jésus, vous qui jadis étiez loin, vous êtes
devenus proches, grâce au sang du Christ. Car c'est lui qui est
notre paix, lui qui des deux peuples n'en a fait qu'un seul, détruisant
la barrière qui les séparait » (2, 13-14).
A la lumière de ce texte, notre réflexion s'élargit
à la transformation qui s'est produite chez les Gentils, lorsqu'ils
ont accédé à la foi. Devant la richesse du salut opéré
par le Christ, les barrières qui séparaient les diverses
cultures tombent. La promesse de Dieu dans le Christ devient maintenant un
don universel: elle n'est plus limitée à la particularité
d'un peuple, de sa langue et de ses usages, mais elle est étendue à
tous, comme un patrimoine dans lequel chacun peut puiser librement. Des
divers lieux et des différentes traditions, tous sont appelés
dans le Christ à participer à l'unité de la famille
des fils de Dieu. C'est le Christ qui permet aux deux peuples de devenir «
un ». Ceux qui étaient « les lointains » deviennent «
les proches », grâce à la nouveauté accomplie par
le mystère pascal. Jésus abat les murs de division et réalise
l'unification de manière originale et suprême, par la
participation à son mystère. Cette unité est
tellement profonde que l'Eglise peut dire avec saint Paul: «
Vous n'êtes plus des étrangers ni des hôtes; vous êtes
concitoyens des saints, vous êtes de la maison de Dieu » (Ep
2, 19).
Par une mention aussi simple, une grande vérité est décrite:
la rencontre de la foi avec les différentes cultures a donné
naissance de fait à une nouvelle réalité.
Lorsqu'elles sont profondément enracinées dans l'humain, les
cultures portent en elles le témoignage de l'ouverture spécifique
de l'homme à l'universel et à la transcendance. Elles présentent
toutefois des approches diverses de la vérité, qui se révèlent
d'une indubitable utilité pour l'homme, auquel elles donnent des
valeurs capables de rendre son existence toujours plus humaine.(94) Du
fait que les cultures se réfèrent aux valeurs des traditions
antiques, elles sont par elles-mêmes sans doute de manière
implicite, mais non pour autant moins réelle liées à
la manifestation de Dieu dans la nature, comme on l'a vu précédemment
en parlant des textes sapientiaux et de l'enseignement de saint Paul.
71. Etant en relation étroite avec les hommes et avec leur
histoire, les cultures partagent les dynamismes mêmes selon lesquels
le temps humain s'exprime. On enregistre par conséquent des
transformations et des progrès dus aux rencontres que les hommes développent
et aux échanges qu'ils réalisent réciproquement dans
leurs modes de vie. Les cultures se nourrissent de la communication des
valeurs; leur vitalité et leur subsistance sont données par
leur capacité de rester accueillantes à la nouveauté.
Quelle est l'explication de ces dynamismes? Situé dans une culture,
tout homme dépend d'elle et influe sur elle. L'homme est à
la fois fils et père de la culture dans laquelle il est immergé.
Dans chacune des expressions de sa vie, il porte en lui quelque chose qui
le caractérise au milieu de la création: son ouverture
constante au mystère et son désir inextinguible de
connaissance. Par conséquent, chaque culture porte imprimée
en elle et laisse transparaître la tension vers un accomplissement.
On peut donc dire que la culture a en elle la possibilité
d'accueillir la révélation divine.
La manière dont les chrétiens vivent leur foi est, elle
aussi, imprégnée par la culture du milieu ambiant et elle
contribue, à son tour, à en modeler progressivement les
caractéristiques. A toute culture, les chrétiens
apportent la vérité immuable de Dieu, révélée
par Lui dans l'histoire et dans la culture d'un peuple. Au long des siècles,
l'événement dont furent témoins les pèlerins
présents à Jérusalem au jour de la Pentecôte
continue ainsi à se reproduire. Ecoutant les Apôtres,
ils se demandaient: « Ces hommes qui parlent, ne sont-ils pas tous
Galiléens? Comment se fait-il alors que chacun de nous les entende
dans sa langue maternelle? Parthes, Mèdes et Elamites,
habitants de la Mésopotamie, de la Judée et de la Cappadoce,
des bords de la mer Noire, de la province d'Asie, de la Phrygie, de la
Pamphylie, de l'Egypte et de la Libye proche de Cyrène,
Romains résidant ici, Juifs de naissance et convertis, Crétois
et Arabes, tous nous les entendons proclamer dans nos langues les
merveilles de Dieu » (Ac 2, 7-11). Tandis qu'elle exige des
personnes destinataires l'adhésion de la foi, l'annonce de l'Evangile
dans les différentes cultures ne les empêche pas de conserver
une identité culturelle propre. Cela ne crée aucune
division, parce que le peuple des baptisés se distingue par une
universalité qui sait accueillir toute culture, favorisant le progrès
de ce qui, en chacune d'elles, conduit implicitement vers la pleine
explication dans la vérité.
En conséquence, une culture ne peut jamais devenir le critère
de jugement et encore moins le critère ultime de la vérité
en ce qui concerne la révélation de Dieu. L'Evangile
n'est pas opposé à telle ou telle culture, comme si,
lorsqu'il la rencontre, il voulait la priver de ce qui lui appartient et
l'obligeait à assumer des formes extrinsèques qui ne lui
sont pas conformes. A l'inverse, l'annonce que le croyant porte
dans le monde et dans les cultures est la forme réelle de la libération
par rapport à tout désordre introduit par le péché
et, en même temps, elle est un appel à la vérité
tout entière. Dans cette rencontre, les cultures non seulement ne
sont privées de rien, mais elles sont même stimulées
pour s'ouvrir à la nouveauté de la vérité évangélique,
pour en tirer une incitation à se développer ultérieurement.
72. Le fait que la mission évangélisatrice ait rencontré
d'abord sur sa route la philosophie grecque ne constitue en aucune manière
une indication qui exclurait d'autres approches. Aujourd'hui, à
mesure que l'Evangile entre en contact avec des aires culturelles
restées jusqu'alors hors de portée du rayonnement du
christianisme, de nouvelles tâches s'ouvrent à
l'inculturation. Des problèmes analogues à ceux que l'Église
dut affronter dans les premiers siècles se posent à notre génération.
Ma pensée se tourne spontanément vers les terres d'Orient,
si riches de traditions religieuses et philosophiques très
anciennes. Parmi elles, l'Inde occupe une place particulière. Un
grand élan spirituel porte la pensée indienne vers la
recherche d'une expérience qui, libérant l'esprit des
conditionnements du temps et de l'espace, aurait valeur d'absolu. Dans le
dynamisme de cette recherche de libération, s'inscrivent de grands
systèmes métaphysiques.
Aux chrétiens d'aujourd'hui, avant tout à ceux de l'Inde,
appartient la tâche de tirer de ce riche patrimoine les éléments
compatibles avec leur foi, en sorte qu'il en résulte un
enrichissement de la pensée chrétienne. Pour cette uvre
de discernement qui trouve son inspiration dans la Déclaration
conciliaire Nostra ætate, les chrétiens tiendront
compte d'un certain nombre de critères. Le premier est celui de
l'universalité de l'esprit humain, dont les exigences fondamentales
se retrouvent identiques dans les cultures les plus diverses. Le second,
qui découle du premier, consiste en ceci: quand l'Eglise
entre en contact avec les grandes cultures qu'elle n'a pas rencontrées
auparavant, elle ne peut pas laisser derrière elle ce qu'elle a
acquis par son inculturation dans la pensée gréco-latine.
Refuser un tel héritage serait aller contre le dessein providentiel
de Dieu, qui conduit son Eglise au long des routes du temps et de
l'histoire. Du reste, ce critère vaut pour l'Eglise à
toute époque, et il en sera ainsi pour celle de demain qui se
sentira enrichie par les acquisitions réalisées par le
rapprochement actuel avec les cultures orientales et qui trouvera dans cet
héritage des éléments nouveaux pour entrer en
dialogue de manière fructueuse avec les cultures que l'humanité
saura faire fleurir sur son chemin vers l'avenir. En troisième
lieu, on se gardera de confondre la légitime revendication de la spécificité
et de l'originalité de la pensée indienne avec l'idée
qu'une tradition culturelle doive se refermer sur sa différence et
s'affermir par son opposition aux autres traditions, ce qui serait
contraire à la nature même de l'esprit humain.
Ce qui est dit ici pour l'Inde vaut aussi pour l'héritage des
grandes cultures de la Chine, du Japon et des autres pays d'Asie, de même
que pour certaines richesses des cultures traditionnelles de l'Afrique,
transmises surtout oralement.
73. A la lumière de ces considérations, la relation
qui doit opportunément s'instaurer entre la théologie et la
philosophie sera placée sous le signe de la circularité.
Pour la théologie, le point de départ et la source
originelle devront toujours être la parole de Dieu révélée
dans l'histoire, tandis que l'objectif final ne pourra être que
l'intelligence de la parole, sans cesse approfondie au fil des générations.
D'autre part, puisque la parole de Dieu est la Vérité (cf.
Jn 17, 17), pour mieux comprendre cette parole, on ne peut pas ne
pas recourir à la recherche humaine de la vérité, à
savoir la démarche philosophique, développée dans le
respect des lois qui lui sont propres. Cela ne revient pas simplement à
utiliser, dans le discours théologique, l'un ou l'autre concept ou
telle partie d'une structure philosophique; il est essentiel que la raison
du croyant exerce ses capacités de réflexion dans la
recherche du vrai à l'intérieur d'un mouvement qui, partant
de la parole de Dieu, s'efforce d'arriver à mieux la comprendre.
Par ailleurs, il est clair que, en se mouvant entre ces deux pôles
la parole de Dieu et sa meilleure connaissance , la raison est comme
avertie, et en quelque sorte guidée, afin d'éviter des
sentiers qui la conduiraient hors de la Vérité révélée
et, en définitive, hors de la vérité pure et simple;
elle est même invitée à explorer des voies que, seule,
elle n'aurait même pas imaginé pouvoir parcourir. De cette
relation de circularité avec la parole de Dieu, la philosophie sort
enrichie, parce que la raison découvre des horizons nouveaux et
insoupçonnés.
74. La confirmation de la fécondité d'une telle relation
est offerte par l'histoire personnelle de grands théologiens chrétiens
qui se révélèrent être aussi de grands
philosophes, car ils ont laissé des écrits d'une si haute
valeur spéculative que l'on peut à juste titre les placer
aux côtés des maîtres de la philosophie antique. Cela
vaut pour les Pères de l'Eglise, parmi lesquels il faut
citer au moins les noms de saint Grégoire de Nazianze et de saint
Augustin, comme pour les Docteurs médiévaux, parmi lesquels
ressort surtout la grande triade saint Anselme, saint Bonaventure et saint
Thomas d'Aquin. Le rapport fécond entre la philosophie et la parole
de Dieu se manifeste aussi dans la recherche courageuse menée par
des penseurs plus récents, parmi lesquels il me plaît de
mentionner, en Occident, des personnalités comme John Henry Newman,
Antonio Rosmini, Jacques Maritain, Etienne Gilson, Edith Stein et,
en Orient, des penseurs de la stature de Vladimir S. Soloviev, Pavel A.
Florenski, Petr J. Caadaev, Vladimir N. Lossky. Evidemment, en
nommant ces auteurs, auprès desquels d'autres pourraient être
cités, je n'entends pas avaliser tous les aspects de leur pensée,
mais seulement donner des exemples significatifs d'une voie de recherche
philosophique qui a tiré un grand profit de sa confrontation avec
les données de la foi. Une chose est certaine: l'attention accordée
à l'itinéraire spirituel de ces maîtres ne pourra que
favoriser le progrès dans la recherche de la vérité
et dans la mise au service de l'homme des résultats obtenus. Il
faut espérer que cette grande tradition philosophico-théologique
trouvera aujourd'hui et à l'avenir des personnes qui la
continueront et qui la cultiveront, pour le bien de l'Eglise et de
l'humanité.
Différentes situations de la philosophie
75. Comme il résulte de l'histoire des relations entre la foi et
la philosophie, brièvement rappelée précédemment,
on peut distinguer diverses situations de la philosophie par rapport à
la foi chrétienne. La première est celle de la philosophie
totalement indépendante de la Révélation évangélique:
c'est l'état de la philosophie qui s'est historiquement concrétisé
dans les périodes qui ont précédé la naissance
du Rédempteur et, par la suite, dans les régions non encore
touchées par l'Evangile. Dans cette situation, la
philosophie manifeste une légitime aspiration à être
une démarche autonome, c'est-à-dire qui procède
selon ses lois propres, recourant aux seules forces de la raison. Tout en
tenant compte des sérieuses limites dues à la faiblesse
native de la raison humaine, il convient de soutenir et de renforcer cette
aspiration. En effet, l'engagement philosophique, qui est la recherche
naturelle de la vérité, reste au moins implicitement ouvert
au surnaturel.
De plus, même lorsque le discours théologique lui-même
utilise des concepts et des arguments philosophiques, l'exigence d'une
correcte autonomie de la pensée doit être respectée.
L'argumentation développée selon des critères
rationnels rigoureux est, en effet, une garantie pour parvenir à
des résultats universellement valables. Ici se vérifie aussi
le principe selon lequel la grâce ne détruit pas mais
perfectionne la nature: l'assentiment de foi, qui engage l'intelligence et
la volonté, ne détruit pas mais perfectionne le
libre-arbitre de tout croyant qui accueille en lui le donné révélé.
La théorie de la philosophie appelée « séparée
», adoptée par un certain nombre de philosophes modernes, s'éloigne
de manière évidente de cette exigence correcte. Plus que
l'affirmation de la juste autonomie de la démarche philosophique,
elle constitue la revendication d'une autosuffisance de la pensée,
qui se révèle clairement illégitime: refuser les
apports de la vérité découlant de la révélation
divine signifie en effet s'interdire l'accès à une plus
profonde connaissance de la vérité, au détriment de
la philosophie elle-même.
76. Une deuxième situation de la philosophie est celle que
beaucoup désignent par l'expression philosophie chrétienne.
La dénomination est de soi légitime, mais elle ne doit pas être
équivoque: on n'entend pas par là faire allusion à
une philosophie officielle de l'Eglise, puisque la foi n'est pas
comme telle une philosophie. Par cette appellation, on veut plutôt
indiquer une démarche philosophique chrétienne, une spéculation
philosophique conçue en union étroite avec la foi. Cela ne
se réfère donc pas simplement à une philosophie élaborée
par des philosophes chrétiens qui, dans leur recherche, n'ont pas
voulu s'opposer à la foi. Parlant de philosophie chrétienne,
on entend englober tous les développements importants de la pensée
philosophique qui n'auraient pu être accomplis sans l'apport, direct
ou indirect, de la foi chrétienne.
Il y a donc deux aspects de la philosophie chrétienne: d'abord un
aspect subjectif, qui consiste dans la purification de la raison par la
foi. En tant que vertu théologale, la foi libère la raison
de la présomption, tentation typique à laquelle les
philosophes sont facilement sujets. Déjà, saint Paul et les
Pères de l'Eglise, et, plus proches de nous, des philosophes
comme Pascal et Kierkegaard, l'ont stigmatisée. Par l'humilité,
le philosophe acquiert aussi le courage d'affronter certaines questions
qu'il pourrait difficilement résoudre sans prendre en considération
les données reçues de la Révélation. Il suffit
de penser par exemple aux problèmes du mal et de la souffrance, à
l'identité personnelle de Dieu et à la question du sens de
la vie ou, plus directement, à la question métaphysique
radicale: « Pourquoi y a-t-il quelque chose? ».
Il y a ensuite l'aspect objectif, concernant le contenu: la Révélation
propose clairement certaines vérités qui, bien que n'étant
pas naturellement inaccessibles à la raison, n'auraient peut-être
jamais été découvertes par cette dernière, si
elle avait été laissée à elle-même. Dans
cette perspective, se trouvent des thèmes comme celui d'un Dieu
personnel, libre et créateur, qui a eu une grande importance pour
le développement de la pensée philosophique et, en
particulier, pour la philosophie de l'être. À ce domaine
appartient aussi la réalité du péché, telle
qu'elle apparaît à la lumière de la foi qui aide à
poser philosophiquement de manière adéquate le problème
du mal. La conception de la personne comme être spirituel est aussi
une originalité particulière de la foi: l'annonce chrétienne
de la dignité, de l'égalité et de la liberté
des hommes a certainement exercé une influence sur la réflexion
philosophique que les modernes ont menée. Plus proche de nous, on
peut mentionner la découverte de l'importance que revêt aussi
pour la philosophie l'événement historique central de la Révélation
chrétienne. Ce n'est pas par hasard qu'il est devenu l'axe d'une
philosophie de l'histoire, qui se présente comme un chapitre
nouveau de la recherche humaine de la vérité.
Parmi les éléments objectifs de la philosophie chrétienne,
figure aussi la nécessité d'explorer la rationalité
de certaines vérités exprimées par les saintes Ecritures,
comme la possibilité d'une vocation surnaturelle de l'homme et
aussi le péché originel lui-même. Ce sont des tâches
qui incitent la raison à reconnaître qu'il y a du vrai et du
rationnel bien au-delà des strictes limites dans lesquelles la
raison serait tentée de s'enfermer. Ces thèmes élargissent
de fait l'espace du rationnel.
Dans leur spéculation sur ces éléments, les
philosophes ne sont pas devenus théologiens, dans la mesure où
ils n'ont pas cherché à comprendre et à expliciter
les vérités de la foi à partir de la Révélation.
Ils ont continué à travailler sur leur propre terrain, avec
leur propre méthodologie purement rationnelle, mais en élargissant
leurs recherches à de nouveaux espaces du vrai. On peut dire que,
sans l'influence stimulante de la parole de Dieu, une bonne partie de la
philosophie moderne et contemporaine n'existerait pas. Le fait conserve
toute sa pertinence, même devant la constatation décevante de
l'abandon de l'orthodoxie chrétienne de la part d'un certain nombre
de penseurs de ces derniers siècles.
77. Nous trouvons une autre situation significative de la philosophie
quand la théologie elle-même fait appel à la
philosophie. En réalité, la théologie a toujours
eu et continue à avoir besoin de l'apport philosophique. Etant
une uvre de la raison critique à la lumière de la foi,
le travail théologique présuppose et exige dans toute sa
recherche une raison éduquée et formée sur le plan
des concepts et des argumentations. En outre, la théologie a besoin
de la philosophie comme interlocutrice pour vérifier
l'intelligibilité et la vérité universelle de ses
assertions. Ce n'est pas par hasard qu'il y eut des philosophes non chrétiens
auxquels les Pères de l'Eglise et les théologiens médiévaux
ont eu recours pour cette fonction explicative. Ce fait historique
souligne la valeur de l'autonomie que garde la philosophie même
dans cette troisième situation, mais, dans le même temps,
cela montre les transformations nécessaires et profondes qu'elle
doit subir.
C'est précisément dans le sens d'un apport indispensable
et noble que la philosophie a été appelée, depuis l'ère
patristique, ancilla theologiæ. Le titre ne fut pas appliqué
pour indiquer une soumission servile ou un rôle purement fonctionnel
de la philosophie par rapport à la théologie. Il fut plutôt
utilisé dans le sens où Aristote parlait des sciences expérimentales
qui sont les « servantes » de la « philosophie première
». L'expression, aujourd'hui difficilement utilisable eu égard
aux principes d'autonomie qui viennent d'être mentionnés, a
servi au cours de l'histoire à montrer la nécessité
du rapport entre les deux sciences et l'impossibilité de leur séparation.
Si le théologien se refusait à recourir à la
philosophie, il risquerait de faire de la philosophie à son insu et
de se cantonner dans des structures de pensée peu appropriées
à l'intelligence de la foi. Pour sa part, le philosophe, s'il
excluait tout contact avec la théologie, croirait devoir
s'approprier pour son propre compte le contenu de la foi chrétienne,
comme cela est arrivé pour certains philosophes modernes. Dans un
cas comme dans l'autre, apparaîtrait le danger de la destruction des
principes de base de l'autonomie que chaque science veut justement voir préservés.
La situation de la philosophie ici considérée, en vertu
des implications qu'elle comporte pour l'intelligence de la Révélation,
se place plus directement, avec la théologie, sous l'autorité
du Magistère et de son discernement, comme je l'ai exposé précédemment.
Des vérités de la foi, en effet, découlent des
exigences déterminées que la philosophie doit respecter au
moment où elle entre en relation avec la théologie.
78. A la suite de ces réflexions, on comprend facilement
pourquoi le Magistère a loué maintes fois les mérites
de la pensée de saint Thomas et en a fait le guide et le modèle
des études théologiques. Ce à quoi on attachait de
l'importance n'était pas de prendre position sur des questions
proprement philosophiques, ni d'imposer l'adhésion à des thèses
particulières. L'intention du Magistère était, et est
encore, de montrer que saint Thomas est un authentique modèle pour
ceux qui recherchent la vérité. En effet, l'exigence de la
raison et la force de la foi ont trouvé la synthèse la plus
haute que la pensée ait jamais réalisée, dans la réflexion
de saint Thomas, par le fait qu'il a su défendre la radicale
nouveauté apportée par la Révélation sans
jamais rabaisser la voie propre à la raison.
79. Explicitant davantage le contenu du Magistère antérieur,
j'entends dans cette dernière partie montrer certaines exigences
que la théologie et même avant tout la parole de Dieu
pose aujourd'hui à la pensée philosophique et aux
philosophies actuelles. Comme je l'ai déjà souligné,
le philosophe doit procéder selon des règles propres et se
fonder sur ses propres principes; cependant la vérité ne
peut être qu'unique. La Révélation, avec son contenu,
ne pourra jamais rabaisser la raison dans ses découvertes et dans
sa légitime autonomie; pour sa part toutefois, la raison ne devra
jamais perdre sa capacité de s'interroger et de poser des
questions, en ayant conscience de ne pas pouvoir s'ériger en valeur
absolue et exclusive. La vérité révélée,
mettant l'être en pleine lumière à partir de la
splendeur qui provient de l'Etre subsistant lui-même, éclairera
le chemin de la réflexion philosophique. En somme, la révélation
chrétienne devient le vrai point de rencontre et de confrontation
entre la pensée philosophique et la pensée théologique
dans leurs relations réciproques. Il est donc souhaitable que les
théologiens et les philosophes se laissent guider par l'unique
autorité de la vérité, de manière à élaborer
une philosophie en affinité avec la parole de Dieu. Cette
philosophie sera le terrain de rencontre entre les cultures et la foi chrétienne,
le lieu d'accord entre croyants et non-croyants. Ce sera une aide pour que
les chrétiens soient plus intimement convaincus que la profondeur
et l'authenticité de la foi sont favorisées quand cette
dernière est reliée à une pensée et qu'elle
n'y renonce pas. Encore une fois, c'est la leçon des Pères
de l'Eglise qui nous guide dans cette conviction: « Même
croire n'est pas autre chose que penser en donnant son assentiment [...].
Quiconque croit pense, et en croyant il pense et en pensant il croit
[...]. Si elle n'est pas pensée, la foi n'est rien ».(95) Et
encore: « Si l'on supprime l'assentiment, on supprime la foi, car
sans assentiment on ne croit pas du tout ».(96)
CHAPITRE VII
EXIGENCES ET TÂCHES ACTUELLES
Les exigences impératives de la parole de Dieu
80. De manière explicite ou implicite, la sainte Écriture
comprend une série d'éléments qui permettent de
parvenir à une conception de l'homme et du monde d'une réelle
densité philosophique. Les chrétiens ont pris conscience
progressivement de la richesse de ces textes sacrés. Il en ressort
que la réalité dont nous faisons l'expérience n'est
pas l'absolu: elle n'est pas incréée, elle ne s'engendre pas
non plus elle-même. Seul Dieu est l'Absolu. En outre, des pages de
la Bible ressort une conception de l'homme comme imago Dei, qui
inclut des données précises sur son être, sa liberté
et l'immortalité de son esprit. Le monde créé n'étant
pas autosuffisant, toute illusion d'une autonomie qui ignorerait la dépendance
essentielle par rapport à Dieu de toute créature, y compris
l'homme, conduirait à des situations dramatiques qui annihileraient
la recherche rationnelle de l'harmonie et du sens de l'existence humaine.
Le problème du mal moral la forme la plus tragique du mal
est également abordé dans la Bible: elle nous dit que le mal
ne résulte pas de quelque déficience due à la matière,
mais qu'il est une blessure qui provient de ce qu'exprime de manière
désordonnée la liberté humaine. La parole de Dieu,
enfin, met en évidence le problème du sens de l'existence et
donne sa réponse en orientant l'homme vers Jésus Christ, le
Verbe de Dieu incarné, qui accomplit en plénitude
l'existence humaine. D'autres aspects pourraient être explicités
à partir de la lecture du texte sacré; en tout cas, ce qui
ressort, c'est le refus de toute forme de relativisme, de matérialisme
ou de panthéisme.
La conviction fondamentale de cette « philosophie » contenue
dans la Bible est que la vie humaine et le monde ont un sens et sont
orientés vers leur accomplissement qui se réalise en Jésus
Christ. Le mystère de l'Incarnation restera toujours le centre par
rapport auquel il faut se situer pour pouvoir comprendre l'énigme
de l'existence humaine, du monde créé et de Dieu lui-même.
Dans ce mystère, la philosophie doit relever des défis extrêmes,
parce que la raison est appelée à faire sienne une logique
qui dépasse les barrières à l'intérieur
desquelles elle risque de s'enfermer elle-même. Mais c'est seulement
par là que l'on arrive au sommet du sens de l'existence. En effet,
l'essence intime de Dieu et celle de l'homme deviennent intelligibles:
dans le mystère du Verbe incarné, la nature divine et la
nature humaine sont sauvegardées, chacune d'elles restant autonome;
en même temps est manifesté le lien unique de leur rapport réciproque
sans confusion.(97)
81. On doit noter que l'un des aspects les plus marquants de notre
condition actuelle est la « crise du sens ». Les points de vue
sur la vie et sur le monde, souvent de caractère scientifique, se
sont tellement multipliés que, en fait, nous assistons au développement
du phénomène de la fragmentation du savoir. C'est précisément
cela qui rend difficile et souvent vaine la recherche d'un sens. Et même
ce qui est encore plus dramatique , dans cet enchevêtrement
de données et de faits où l'on vit et qui paraît
constituer la trame même de l'existence, plus d'un se demande si
cela a encore un sens de s'interroger sur le sens. La pluralité des
théories qui se disputent la réponse, ou les différentes
manières de concevoir et d'interpréter le monde et la vie de
l'homme, ne font qu'aiguiser ce doute radical qui amène vite à
sombrer dans le scepticisme, dans l'indifférence ou dans les
diverses formes de nihilisme.
La conséquence de tout cela est que l'esprit humain est souvent
envahi par une forme de pensée ambiguë qui l'amène à
s'enfermer encore plus en lui-même, dans les limites de sa propre
immanence, sans aucune référence au transcendant. Une
philosophie qui ne poserait pas la question du sens de l'existence
courrait le grave risque de réduire la raison à des
fonctions purement instrumentales, sans aucune passion authentique pour la
recherche de la vérité.
Pour être en harmonie avec la parole de Dieu, il est avant tout nécessaire
que la philosophie retrouve sa dimension sapientielle de recherche
du sens ultime et global de la vie. Tout bien considéré,
cette première exigence constitue un stimulant très utile
pour la philosophie, afin qu'elle se conforme à sa propre nature.
De cette manière, en effet, elle ne sera pas seulement l'instance
critique déterminante qui montre aux divers domaines du savoir
scientifique leurs fondements et leurs limites, mais elle se situera aussi
comme l'instance dernière de l'unification du savoir et de l'agir
humain, les amenant à converger vers un but et un sens derniers.
Cette dimension sapientielle est d'autant plus indispensable aujourd'hui
que l'immense accroissement du pouvoir technique de l'humanité
demande une conscience vive et renouvelée des valeurs ultimes. Si
ces moyens techniques ne devaient pas être ordonnés à
une fin non purement utilitariste, ils pourraient vite manifester leur
inhumanité et même se transformer en potentiel destructeur du
genre humain.(98)
La parole de Dieu révèle la fin dernière de l'homme
et donne un sens global à son agir dans le monde. C'est pourquoi
elle invite la philosophie à s'engager dans la recherche du
fondement naturel de ce sens, qui est l'aspiration religieuse constitutive
de toute personne. Une philosophie qui voudrait refuser la possibilité
d'un sens dernier et global serait non seulement inappropriée, mais
erronée.
82. D'ailleurs, ce rôle sapientiel ne pourrait être rempli
par une philosophie qui ne serait pas elle-même un savoir
authentique et vrai, c'est-à-dire qui se limiterait aux aspects
particuliers et relatifs du réel qu'ils soient fonctionnels,
formels ou utilitaires , mais ne traiterait pas aussi de sa vérité
totale et définitive, autrement dit de l'être même de
l'objet de la connaissance. Voici donc une deuxième exigence:
s'assurer de la capacité de l'homme de parvenir à la
connaissance de la vérité, une connaissance qui parvient
à la vérité objective à partir de l'adæquatio
rei et intellectus sur laquelle s'appuient les Docteurs de la
scolastique.(99) Cette exigence, propre à la foi, a été
explicitement réaffirmée par le Concile Vatican II: «
En effet, l'intelligence ne se limite pas aux seuls phénomènes,
mais elle est capable d'atteindre la réalité intelligible,
avec une vraie certitude, même si, par suite du péché,
elle est en partie obscurcie et affaiblie ».(100)
Une philosophie résolument phénoméniste ou
relativiste se révélerait inadéquate pour aider à
approfondir la richesse contenue dans la parole de Dieu. La sainte Ecriture,
en effet, présuppose toujours que l'homme, même s'il est
coupable de duplicité et de mensonge, est capable de connaître
et de saisir la vérité limpide et simple. Dans les Livres
sacrés, et dans le Nouveau Testament en particulier, se trouvent
des textes et des affirmations de portée proprement ontologique.
Les auteurs inspirés, en effet, ont voulu formuler des affirmations
vraies, c'est-à-dire propres à exprimer la réalité
objective. On ne peut dire que la tradition catholique ait commis une
erreur lorsqu'elle a compris certains textes de saint Jean et de saint
Paul comme des affirmations sur l'être même du Christ. La théologie,
quand elle s'efforce de comprendre et d'expliquer ces affirmations, a donc
besoin de l'apport d'une philosophie qui ne nie pas la possibilité
d'une connaissance qui soit objectivement vraie, tout en étant
toujours perfectible. Ce qui vient d'être dit vaut aussi pour les
jugements de la conscience morale, dont l'Ecriture Sainte présuppose
qu'ils peuvent être objectivement vrais.(101)
83. Les deux exigences que l'on vient d'évoquer en comportent une
troisième: la nécessité d'une philosophie de portée
authentiquement métaphysique, c'est-à-dire apte à
transcender les données empiriques pour parvenir, dans sa recherche
de la vérité, à quelque chose d'absolu, d'ultime et
de fondateur. C'est là une exigence implicite tant dans la
connaissance de nature sapientielle que dans la connaissance de nature
analytique; en particulier, cette exigence est propre à la
connaissance du bien moral, dont le fondement ultime est le souverain
Bien, Dieu lui-même. Mon intention n'est pas ici de parler de la métaphysique
comme d'une école précise ou d'un courant historique
particulier. Je désire seulement déclarer que la réalité
et la vérité transcendent le factuel et l'empirique, et je
souhaite affirmer la capacité que possède l'homme de connaître
cette dimension transcendante et métaphysique d'une manière
véridique et certaine, même si elle est imparfaite et
analogique. Dans ce sens, il ne faut pas considérer la métaphysique
comme un substitut de l'anthropologie, car c'est précisément
la métaphysique qui permet de fonder le concept de la dignité
de la personne en raison de sa condition spirituelle. En particulier,
c'est par excellence la personne même qui atteint l'être et,
par conséquent, mène une réflexion métaphysique.
Partout où l'homme constate un appel à l'absolu et à
la transcendance, il lui est donné d'entrevoir la dimension métaphysique
du réel: dans le vrai, dans le beau, dans les valeurs morales, dans
la personne d'autrui, dans l'être même, en Dieu. Un grand défi
qui se présente à nous au terme de ce millénaire est
celui de savoir accomplir le passage, aussi nécessaire qu'urgent,
du phénomène au fondement. Il n'est pas
possible de s'arrêter à la seule expérience; même
quand celle-ci exprime et rend manifeste l'intériorité de
l'homme et sa spiritualité, il faut que la réflexion spéculative
atteigne la substance spirituelle et le fondement sur lesquels elle
repose. Une pensée philosophique qui refuserait toute ouverture métaphysique
serait donc radicalement inadéquate pour remplir une fonction de médiation
dans l'intelligence de la Révélation.
La parole de Dieu se rapporte continuellement à ce qui dépasse
l'expérience, et même la pensée de l'homme; mais ce
'mystère' ne pourrait pas être révélé,
ni la théologie en donner une certaine intelligence, (102) si la
connaissance humaine était rigoureusement limitée au monde
de l'expérience sensible. La métaphysique se présente
donc comme une médiation privilégiée dans la
recherche théologique. Une théologie dépourvue de
perspective métaphysique ne pourrait aller au-delà de
l'analyse de l'expérience religieuse, et elle ne permettrait pas à
l'intellectus fidei d'exprimer de manière cohérente
la valeur universelle et transcendante de la vérité révélée.
Si j'insiste tant sur la composante métaphysique, c'est parce que
je suis convaincu que c'est la voie nécessaire pour surmonter la
situation de crise qui s'étend actuellement dans de larges secteurs
de la philosophie et pour corriger ainsi certains comportements déviants
répandus dans notre société.
84 L'importance de l'approche métaphysique devient encore plus évidente
si l'on considère le développement actuel des sciences herméneutiques
et des différentes analyses du langage. Les résultats
obtenus par ces études peuvent être très utiles pour
l'intelligence de la foi, dans la mesure où ils rendent manifestes
la structure de notre pensée et de notre expression, ainsi que le
sens véhiculé par le langage. Mais il y a des spécialistes
de ces sciences qui, dans leurs recherches, tendent à s'en tenir à
la manière dont on comprend et dont on dit la réalité,
en s'abstenant de vérifier les possibilités qu'a la raison
d'en découvrir l'essence. Comment ne pas voir dans cette attitude
une confirmation de la crise de confiance que traverse notre époque
à l'égard des capacités de la raison? Et quand, à
cause de postulats aprioristes, ces thèses tendent à
obscurcir le contenu de la foi ou à en dénier la validité
universelle, non seulement elles rabaissent la raison, mais elles se
mettent d'elles-mêmes hors jeu. En effet, la foi présuppose
clairement que le langage humain est capable d'exprimer de manière
universelle même si c'est en termes analogiques, mais non
moins significatifs pour autant la réalité divine et
transcendante.(103) S'il n'en était pas ainsi, la parole de Dieu,
qui est toujours une parole divine dans un langage humain, ne serait
capable de rien exprimer sur Dieu. L'interprétation de cette parole
ne peut pas nous renvoyer seulement d'une interprétation à
une autre, sans jamais nous permettre de parvenir à une affirmation
simplement vraie; sans quoi, il n'y aurait pas de révélation
de Dieu, mais seulement l'expression de conceptions humaines sur Lui et
sur ce que l'on suppose qu'Il pense de nous.
85. Je sais bien que ces exigences imposées à la
philosophie par la parole de Dieu peuvent sembler rigoureuses à
beaucoup de ceux qui vivent la situation actuelle de la recherche
philosophique. C'est justement pour cela que, faisant mien ce que les
Souverains Pontifes ne cessent d'enseigner depuis plusieurs générations
et que le Concile Vatican II a lui-même redit, je désire
exprimer avec force la conviction que l'homme est capable de parvenir à
une conception unifiée et organique du savoir. C'est là
l'une des tâches dont la pensée chrétienne devra se
charger au cours du prochain millénaire de l'ère chrétienne.
La fragmentation du savoir entrave l'unité intérieure de
l'homme contemporain, parce qu'elle entraîne une approche
parcellaire de la vérité et que, par conséquent, elle
fragmente le sens. Comment l'Eglise pourrait-elle ne pas s'en inquiéter?
Cette tâche d'ordre sapientiel dévolue aux Pasteurs découle
pour eux directement de l'Evangile et ils ne peuvent se soustraire
au devoir de l'accomplir.
Je considère que ceux qui veulent répondre en philosophes
aux exigences que la parole de Dieu présente à la pensée
humaine devraient construire leur discours en se fondant sur ces postulats
et se situer de manière cohérente en continuité avec
la grande tradition qui, commencée par les anciens, passe par les Pères
de l'Eglise et les maîtres de la scolastique, pour aller
jusqu'à intégrer les acquis essentiels de la pensée
moderne et contemporaine. S'il sait puiser dans cette tradition et s'en
inspirer, le philosophe ne manquera pas de se montrer fidèle à
l'exigence d'autonomie de la pensée philosophique.
Dans ce sens, il est tout à fait significatif que, dans le
contexte d'aujourd'hui, certains philosophes se fassent les promoteurs de
la redécouverte du rôle déterminant de la tradition
pour un juste mode de connaissance. En effet, le recours à la
tradition n'est pas un simple rappel du passé; il consiste plutôt
à reconnaître la validité d'un patrimoine culturel qui
appartient à toute l'humanité. On pourrait même dire
que c'est nous qui relevons de la tradition et que nous ne pouvons pas en
disposer à notre guise. C'est bien le fait d'aller jusqu'aux
racines de la tradition qui nous permet d'exprimer aujourd'hui une pensée
originale, nouvelle et tournée vers l'avenir. Un tel rappel est
encore plus valable pour la théologie. Non seulement parce qu'elle
a la Tradition vivante de l'Eglise comme source originelle, (104)
mais aussi parce que, à cause de cela, elle doit être capable
de retrouver la tradition théologique profonde qui a jalonné
les époques antérieures, de même que la tradition
constante de la philosophie qui, dans son authentique sagesse, a su
franchir les limites de l'espace et du temps.
86. L'insistance sur la nécessité d'un rapport étroit
de continuité entre la réflexion philosophique contemporaine
et celle qu'a élaborée la tradition chrétienne tend à
prévenir les risques inhérents à certains types de
pensée particulièrement répandus aujourd'hui. Même
si c'est sommairement, il me paraît opportun de m'arrêter à
certaines de ces tendances afin de signaler leurs erreurs et les dangers
qu'elles présentent pour l'activité philosophique.
La première de ces tendances est celle que l'on nomme éclectisme,
terme par lequel on désigne l'attitude de ceux qui, dans la
recherche, dans l'enseignement et dans la discussion, même théologique,
ont l'habitude d'adopter différentes idées empruntées
à diverses philosophies, sans prêter attention ni à
leur cohérence, ni à leur appartenance à un système,
ni à leur contexte historique. On se place ainsi dans des
conditions telles que l'on ne peut distinguer la part de vérité
d'une pensée de ce qu'elle peut comporter d'erroné ou
d'inapproprié. On rencontre aussi une forme extrême d'éclectisme
dans l'usage rhétorique abusif de termes philosophiques auquel
certains théologiens se laissent parfois aller. Ce genre
d'exploitation ne contribue pas à la recherche de la vérité
et ne prépare pas la raison théologique ou
philosophique à argumenter de manière sérieuse
et scientifique. L'étude rigoureuse et approfondie des doctrines
philosophiques, de leur langage propre et du contexte où elles ont été
conçues aide à surmonter les risques de l'éclectisme
et permet de les intégrer de manière appropriée dans
l'argumentation théologique.
87. L'éclectisme est une erreur de méthode, mais il
pourrait aussi receler les thèses del 'historicisme. Pour
comprendre correctement une doctrine du passé, il est nécessaire
que celle-ci soit replacée dans son contexte historique et
culturel. La thèse fondamentale de l'historicisme, au contraire,
consiste à établir la vérité d'une philosophie
à partir de son adéquation à une période déterminée
et à une tâche déterminée dans l'histoire.
Ainsi on nie au moins implicitement la validité pérenne du
vrai. L'historiciste soutient que ce qui était vrai à une époque
peut ne plus l'être à une autre. En somme, il considère
l'histoire de la pensée comme pas grand-chose de plus que des
vestiges archéologiques auxquels on fait appel pour exposer des
positions du passé désormais en grande partie révolues
et sans portée pour le présent. A l'inverse, on doit
tenir que, même si la formulation est dans une certaine mesure liée
à l'époque et à la culture, la vérité
ou l'erreur qu'exprimaient ces dernières peuvent en tout cas être
reconnues et examinées comme telles, malgré la distance
spatio-temporelle.
Dans la réflexion théologique, l'historicisme tend à
se présenter tout au plus sous la forme du "modernisme".
Avec la juste préoccupation de rendre le discours théologique
actuel et assimilable pour les contemporains, on ne recourt qu'aux
assertions et au langage philosophiques les plus récents, en négligeant
les objections critiques que l'on devrait éventuellement soulever à
la lumière de la tradition. Cette forme de modernisme, du fait
qu'elle confond l'actualité avec la vérité, se montre
incapable de satisfaire aux exigences de vérité auxquelles
la théologie est appelée à répondre.
88. Le scientisme est un autre danger qu'il faut prendre en
considération. Cette conception philosophique se refuse à
admettre comme valables des formes de connaissance différentes de
celles qui sont le propre des sciences positives, renvoyant au domaine de
la pure imagination la connaissance religieuse et théologique,
aussi bien que le savoir éthique et esthétique. Antérieurement,
cette idée s'exprimait à travers le positivisme et le néo-positivisme,
qui considéraient comme dépourvues de sens les affirmations
de caractère métaphysique. La critique épistémologique
a discrédité cette position, mais voici qu'elle renaît
sous les traits nouveaux du scientisme. Dans cette perspective, les
valeurs sont réduites à de simples produits de l'affectivité
et la notion d'être est écartée pour faire place à
la pure et simple factualité. La science s'apprête donc à
dominer tous les aspects de l'existence humaine au moyen du progrès
technologique. Les succès indéniables de la recherche
scientifique et de la technologie contemporaines ont contribué à
répandre la mentalité scientiste, qui semble ne plus avoir
de limites, étant donné la manière dont elle a pénétré
les différentes cultures et les changements radicaux qu'elle y a
apportés.
On doit malheureusement constater que le scientisme considère
comme relevant de l'irrationnel ou de l'imaginaire ce qui touche à
la question du sens de la vie. Dans ce courant de pensée, on n'est
pas moins déçu par son approche des grands problèmes
de la philosophie qui, lorsqu'ils ne sont pas ignorés, sont abordés
par des analyses appuyées sur des analogies superficielles et dépourvues
de fondement rationnel. Cela amène à appauvrir la réflexion
humaine, en lui retirant la possibilité d'aborder les problèmes
de fond que l'animal rationale s'est constamment posés
depuis le début de son existence sur la terre. Dans cette
perspective, ayant écarté la critique motivée par une
évaluation éthique, la mentalité scientiste a réussi
à faire accepter par beaucoup l'idée que ce qui est
techniquement réalisable devient par là-même
moralement acceptable.
89. Présentant tout autant de dangers, le pragmatisme est
l'attitude d'esprit de ceux qui, en opérant leurs choix, excluent
le recours à la réflexion théorétique ou à
des évaluations fondées sur des principes éthiques.
Les conséquences pratiques de cette manière de penser sont
considérables. En particulier, on en vient à défendre
une conception de la démocratie qui ne prend pas en considération
la référence à des fondements d'ordre axiologique et
donc immuables: c'est à partir d'un vote de la majorité
parlementaire que l'on décide du caractère admissible ou non
d'un comportement déterminé.(105) La conséquence
d'une telle manière de voir apparaît clairement: les grandes
décisions morales de l'homme sont en fait soumises aux délibérations
peu à peu prises par les organismes institutionnels. De plus, la même
anthropologie est largement dépendante du fait qu'elle propose une
conception unidimensionnelle de l'être humain, dont sont exclus les
grands dilemmes éthiques et les analyses existentielles sur le sens
de la souffrance et du sacrifice, de la vie et de la mort.
90. Les thèses examinées jusqu'ici induisent, à
leur tour, une conception plus générale qui paraît
constituer aujourd'hui la perspective commune de nombreuses philosophies
qui ont renoncé au sens de l'être. Je pense ici à la
lecture nihiliste qui est à la fois le refus de tout fondement et
la négation de toute vérité objective. Le nihilisme,
avant même de s'opposer aux exigences et au contenu propres à
la parole de Dieu, est la négation de l'humanité de l'homme
et de son identité même. On ne peut oublier, en effet, que,
lorsqu'on néglige la question de l'être, cela amène inévitablement
à perdre le contact avec la vérité objective et, par
suite, avec le fondement sur lequel repose la dignité de l'homme.
On ouvre ainsi la possibilité d'effacer du visage de l'homme les
traits qui manifestent sa ressemblance avec Dieu, pour l'amener
progressivement à une volonté de puissance destructrice ou
au désespoir de la solitude. Une fois la vérité retirée
à l'homme, il est réellement illusoire de prétendre
le rendre libre. Vérité et liberté, en effet, vont de
pair ou bien elles périssent misérablement ensemble. (106)
91. En commentant les courants de pensée que je viens d'évoquer,
je n'avais pas l'intention de présenter un tableau complet de la
situation actuelle de la philosophie: du reste, il serait difficile de la
ramener à un panorama unifié. Je tiens à souligner le
fait que l'héritage du savoir et de la sagesse s'est effectivement
enrichi dans de nombreux domaines. Qu'il suffise de citer la logique, la
philosophie du langage, l'épistémologie, la philosophie de
la nature, l'anthropologie, l'analyse approfondie des modes affectifs de
la connaissance, l'approche existentielle de l'analyse de la liberté.
D'autre part, l'affirmation du principe d'immanence, qui est centrale pour
la prétention rationaliste, a suscité, à partir du siècle
dernier, des réactions qui ont porté à une remise en
cause radicale de postulats considérés comme indiscutables.
Ainsi sont apparus des courants irrationalistes, tandis que la critique
mettait en évidence l'inanité de l'exigence d'autofondation
absolue de la raison.
Certains penseurs ont donné à notre époque le
qualificatif de « post-modernité ». Ce terme, fréquemment
utilisé dans des contextes très différents les uns
des autres, désigne l'émergence d'un ensemble de facteurs
nouveaux qui, par leur extension et leur efficacité, se sont révélés
capables de provoquer des changements significatifs et durables. Ce terme
a ainsi été employé d'abord au sujet de phénomènes
d'ordre esthétique, social ou technologique. Ensuite, il est passé
dans le domaine philosophique, mais il reste affecté d'une certaine
ambiguïté, parce que le jugement sur ce que l'on qualifie de «
post-moderne » est alternativement positif ou négatif, et
aussi parce qu'il n'y a pas de consensus sur le problème délicat
de la délimitation des différentes époques de
l'histoire. Mais il ne fait pas de doute que les courants de pensée
qui se réclament de la post-modernité méritent d'être
attentivement considérés. Selon certains d'entre eux, en
effet, le temps des certitudes serait irrémédiablement révolu,
l'homme devrait désormais apprendre à vivre dans une
perspective d'absence totale de sens, à l'enseigne du provisoire et
de l'éphémère. De nombreux auteurs, dans leur
critique destructrice de toute certitude, ignorant les distinctions nécessaires,
contestent également les certitudes de la foi.
Ce nihilisme trouve en quelque sorte sa confirmation dans l'expérience
terrible du mal qui a marqué notre époque. Devant le
tragique de cette expérience, l'optimisme rationaliste qui voyait
dans l'histoire l'avancée victorieuse de la raison, source de
bonheur et de liberté, ne s'est pas maintenu, à tel point
qu'une des plus graves menaces de cette fin de siècle est la
tentation du désespoir.
Il reste toutefois vrai qu'une certaine mentalité positiviste
continue à accréditer l'illusion que, grâce aux conquêtes
scientifiques et techniques, l'homme, en tant que démiurge, peut
parvenir seul à se rendre pleinement maître de son destin.
Les tâches actuelles de la théologie
92. Aux diverses époques de l'histoire, la théologie, dans
sa fonction d'intelligence de la Révélation, a toujours été
amenée à recevoir les éléments des différentes
cultures pour y faire entrer, par sa médiation, le contenu de la
foi selon une conceptualisation cohérente. Aujourd'hui encore, une
double tâche lui incombe. En effet, d'une part, elle doit remplir la
mission que le Concile Vatican II lui a confiée en son temps:
renouveler ses méthodes en vue de servir plus efficacement l'évangélisation.
Comment ne pas rappeler, dans cette perspective, les paroles prononcées
par le Souverain Pontife Jean XXIII à l'ouverture du Concile? Il
dit alors: « Il faut que, répondant à la vive attente
de tous ceux qui aiment la religion chrétienne, catholique et
apostolique, cette doctrine soit plus largement et plus profondément
connue, et que les esprits en soient plus pleinement imprégnés
et formés; il faut que cette doctrine certaine et immuable, que
l'on doit suivre fidèlement, soit explorée et exposée
de la manière que demande notre époque ».(107) D'autre
part, la théologie doit porter son regard sur la vérité
dernière qui lui est confiée par la Révélation,
sans se contenter de s'arrêter à des stades intermédiaires.
Il est bon pour le théologien de se rappeler que son travail répond
« au dynamisme présent dans la foi elle-même » et
que l'objet propre de sa recherche est « la Vérité, le
Dieu vivant et son dessein de salut révélé en Jésus
Christ ».(108) Ce devoir, qui revient en premier lieu à la théologie,
implique en même temps la philosophie. La somme des problèmes
qui s'imposent aujourd'hui, en effet, demande un travail commun, même
s'il est conduit avec des méthodes différentes, afin que la
vérité soit de nouveau reconnue et exprimée. La Vérité,
qui est le Christ, s'impose comme une autorité universelle qui
gouverne, stimule et fait grandir (cf. Ep 4, 15) aussi bien la théologie
que la philosophie.
Croire en la possibilité de connaître une vérité
universellement valable n'est pas du tout une source d'intolérance;
au contraire, c'est la condition nécessaire pour un dialogue sincère
et authentique entre les personnes. C'est seulement à cette
condition qu'il est possible de surmonter les divisions et de parcourir
ensemble le chemin qui mène à la vérité tout
entière, en suivant les sentiers que seul l'Esprit du Seigneur
ressuscité connaît. (109) En fonction des tâches
actuelles de la théologie, je désire maintenant montrer
comment l'exigence de l'unité se présente concrètement
aujourd'hui.
93. L'objectif principal de la théologie consiste à présenter
l'intelligence de la Révélation et le contenu de la foi.
Mais c'est la contemplation du mystère même de Dieu Un et
Trine qui sera le véritable centre de sa réflexion. On n'y
accède qu'en réfléchissant sur le mystère de
l'Incarnation du Fils de Dieu: il s'est fait homme et par la suite est allé
au-devant de sa passion et de sa mort, mystère qui aboutira à
sa résurrection glorieuse et à son ascension à la
droite du Père, d'où il enverra l'Esprit de vérité
pour établir et animer son Église. Dans cette perspective,
il apparaît que la première tâche de la théologie
est l'intelligence de la kénose de Dieu, vrai et grand mystère
pour l'esprit humain auquel il semble impossible de soutenir que la
souffrance et la mort puissent exprimer l'amour qui se donne sans rien
demander en retour. De ce point de vue, l'exigence primordiale et urgente
qui s'impose est une analyse attentive des textes: en premier lieu, des
textes scripturaires, puis de ceux par lesquels s'exprime la Tradition
vivante de l'Eglise. À ce propos certains problèmes
se posent aujourd'hui, en partie seulement nouveaux, dont la solution
satisfaisante ne pourra être trouvée sans l'apport de la
philosophie.
94. Un premier élément problématique concerne le
rapport entre le signifié et la vérité. Comme tout
autre texte, les sources qu'interprète le théologien
transmettent d'abord un signifié, qu'il faut saisir et exposer. Or
ce signifié se présente comme la vérité sur
Dieu, communiquée par Dieu lui-même à travers le texte
sacré. Ainsi, dans le langage humain, prend corps le langage de
Dieu, qui communique sa vérité avec la « condescendance
» admirable qui est conforme à la logique de
l'Incarnation.(110) En interprétant les sources de la Révélation,
il est donc nécessaire que la théologie se demande quelle
est la vérité profonde et authentique que les textes
entendent communiquer, compte tenu des limites du langage.
En ce qui concerne les textes bibliques, et les Evangiles en
particulier, leur vérité ne se réduit assurément
pas au récit d'événements purement historiques ou à
la révélation de faits neutres, comme le voudrait le
positivisme historiciste.(111) Au contraire, ces textes exposent des événements
dont la vérité se situe au-delà du simple fait
historique: elle se trouve dans leur signification dans et pour
l'histoire du salut. Cette vérité reçoit sa
pleine explicitation dans la lecture que l'Église poursuit au long
des siècles, en gardant immuable le sens originel. Il est donc
urgent que l'on s'interroge également du point de vue philosophique
sur le rapport qui existe entre le fait et sa signification, rapport qui
constitue le sens spécifique de l'histoire.
95. La parole de Dieu ne s'adresse pas qu'à un seul peuple ou à
une seule époque. De même, les énoncés
dogmatiques, tout en dépendant parfois de la culture de la période
où ils ont été adoptés, formulent une vérité
stable et définitive. Il faut alors se demander comment on peut
concilier l'absolu et l'universalité de la vérité
avec l'inéluctable conditionnement historique et culturel des
formules qui l'expriment. Comme je l'ai dit plus haut, les thèses
de l'historicisme ne sont pas défendables. Par contre,
l'application d'une herméneutique ouverte aux exigences de la métaphysique
est susceptible de montrer comment, à partir des circonstances
historiques et contingentes dans lesquelles les textes ont été
conçus, s'opère le passage à la vérité
qu'ils expriment, vérité qui va au-delà de ces
conditionnements.
Par son langage historique et situé, l'homme peut exprimer des vérités
qui transcendent l'événement linguistique. La vérité
ne peut en effet jamais être circonscrite dans le temps et dans la
culture; elle est connue dans l'histoire, mais elle dépasse
l'histoire elle-même.
96.Cette considération permet d'entrevoir la solution d'un autre
problème, celui de la validité durable du langage conceptuel
utilisé dans les définitions conciliaires. Mon vénéré
prédécesseur Pie XII avait déjà abordé
la question dans son encyclique Humani generis.(112)
Réfléchir à cette question n'est pas facile, parce
que l'on doit tenir compte sérieusement du sens que les mots
prennent dans les différentes cultures et les différentes époques.
L'histoire de la pensée montre en tout cas que, à travers l'évolution
et la diversité des cultures, certains concepts de base gardent
leur valeur cognitive universelle et, par conséquent, la vérité
des propositions qu'ils expriment.(113) S'il n'en était pas ainsi,
la philosophie et les sciences ne pourraient communiquer entre elles, et
elles ne pourraient pas être reçues dans des cultures différentes
de celles dans lesquelles elles ont été pensées et élaborées.
Le problème herméneutique existe donc, mais il est soluble.
La valeur réaliste de nombreux concepts n'exclut pas d'autre part
que leur signification soit souvent imparfaite. La spéculation
philosophique pourrait être d'un grand secours dans ce domaine. Il
est donc souhaitable qu'elle s'engage particulièrement à
approfondir le rapport entre le langage conceptuel et la vérité,
et qu'elle propose des manières adéquates de comprendre
correctement ce rapport.
97. Si l'interprétation des sources est une fonction importante
de la théologie, la compréhension de la vérité
révélée, ou l'élaboration de l'intellectus
fidei, est ensuite pour elle une des tâches les plus délicates
et les plus exigeantes. Comme il a déjà été
dit, l'intellectus fidei suppose l'apport d'une philosophie de l'être
qui permette avant tout à la théologie dogmatique de
jouer pleinement son rôle. Le pragmatisme dogmatique du début
de ce siècle, selon lequel les vérités de la foi ne
seraient que des règles de conduite, a déjà été
réfuté et rejeté;(114) malgré cela, la
tentation demeure toujours de comprendre ces vérités de manière
uniquement fonctionnelle. Si tel était le cas, on en resterait à
une démarche inappropriée, réductrice et dépourvue
de la vigueur spéculative nécessaire. Par exemple, une
christologie qui procéderait unilatéralement « d'en bas
», comme on dit aujourd'hui, ou une ecclésiologie élaborée
uniquement sur le modèle des sociétés civiles
pourraient difficilement échapper à ce genre de réductionnisme.
Si l'intellectus fidei veut intégrer toute la richesse de
la tradition théologique, il doit recourir à la philosophie
de l'être. Cette dernière devra être capable de
reprendre le problème de l'être en fonction des exigences et
des apports de toute la tradition philosophique, y compris de la plus récente,
en évitant de tomber dans la répétition stérile
de schémas dépassés. La philosophie de l'être,
dans le cadre de la tradition métaphysique chrétienne, est
une philosophie dynamique, qui voit la réalité dans ses
structures ontologiques, causales et relationnelles. Elle trouve sa force
et sa pérennité dans le fait qu'elle se fonde sur l'acte même
de l'être, qui permet une ouverture pleine et globale à toute
la réalité, en dépassant toutes les limites jusqu'à
parvenir à Celui qui mène toute chose à son
accomplissement.(115) Dans la théologie, qui tient ses principes de
la Révélation en tant que source nouvelle de connaissance,
cette perspective se trouve confirmée en vertu du rapport étroit
qui relie la foi et la rationalité métaphysique.
98. Des considérations analogues peuvent être faites également
par rapport à la théologie morale. Il est urgent de
revenir aussi à la philosophie dans le champ d'intelligence de la
foi qui concerne l'agir des croyants. Devant les défis
contemporains dans les domaines social, économique, politique et
scientifique, la conscience éthique de l'homme est désorientée.
Dans l'encyclique Veritatis splendor, j'ai fait remarquer que
beaucoup de problèmes qui se posent dans le monde actuel découlent
d'une « crise au sujet de la vérité [...]. Une fois
perdue l'idée d'une vérité universelle quant au bien
connaissable par la raison humaine, la conception de la conscience est,
elle aussi, inévitablement modifiée: la conscience n'est
plus considérée dans sa réalité originelle,
c'est-à-dire comme un acte de l'intelligence de la personne, qui a
pour rôle d'appliquer la connaissance universelle du bien dans une
situation déterminée et d'exprimer ainsi un jugement sur la
juste conduite choisir ici et maintenant; on a tendance à attribuer
à la conscience individuelle le privilège de déterminer
les critères du bien et du mal, de manière autonome, et
d'agir en conséquence. Cette vision ne fait qu'un avec une éthique
individualiste, pour laquelle chacun se trouve confronté à
sa vérité, différente de la vérité des
autres ».(116)
Dans toute l'encyclique, j'ai clairement souligné le rôle
fondamental de la vérité dans le domaine de la morale. Cette
vérité, en ce qui concerne la plupart des problèmes éthiques
les plus urgents, demande que la théologie morale mène une réflexion
approfondie et sache faire ressortir que ses racines sont dans la parole
de Dieu. Pour pouvoir remplir cette mission, la théologie morale
doit recourir à une éthique philosophique portant sur la vérité
du bien, et donc à une éthique ni subjectiviste ni
utilitariste. L'éthique que l'on attend implique et présuppose
une anthropologie philosophique et une métaphysique du bien. En
s'appuyant sur cette vision unitaire, nécessairement liée à
la sainteté chrétienne et à la pratique des vertus
humaines et surnaturelles, la théologie morale sera en mesure
d'aborder d'une manière plus appropriée et plus efficace les
différents problèmes de sa compétence, tels que la
paix, la justice sociale, la famille, la défense de la vie et de
l'environnement naturel.
99. L'uvre théologique de l'Église est d'abord au
service de l'annonce de la foi et de la catéchèse. (117)
L'annonce ou kérygme appelle à la conversion, en proposant
la vérité du Christ qui culmine en son Mystère
pascal: en effet, il n'est possible de connaître la plénitude
de la vérité qui sauve que dans le Christ (cf. Ac 4,
12; 1 Tm 2, 4-6).
Dans ce contexte, on comprend bien pourquoi, à côté
de la théologie, la mention de la catéchèse a
de l'importance: en effet, cette dernière a des implications
philosophiques qu'il convient d'approfondir à la lumière de
la foi. L'enseignement donné par la catéchèse a une
influence dans la formation de la personne. La catéchèse,
qui est aussi la communication d'un langage, doit présenter la
doctrine de l'Église dans son intégralité, (118) en
montrant ses rapports avec la vie des croyants.(119) On parvient ainsi à
unir de manière spécifique l'enseignement et la vie, ce
qu'il est impossible de réaliser autrement. Ce que communique la
catéchèse, en effet, ce n'est pas un corps de vérités
conceptuelles, mais le mystère du Dieu vivant. (120)
La réflexion philosophique peut beaucoup contribuer à la
clarification des rapports entre la vérité et la vie, entre
l'événement et la vérité doctrinale, et
surtout la relation entre la vérité transcendante et le
langage humainement intelligible.(121) Les échanges qui se créent
entre disciplines théologiques et les résultats obtenus par
différents courants philosophiques peuvent donc se révéler
d'une réelle fécondité en vue de communiquer la foi
et de la comprendre de manière plus approfondie.
CONCLUSION
100. Plus de cent ans après la publication de l'encyclique Æterni
Patris de Léon XIII, à laquelle je me suis référé
à plusieurs reprises dans ces pages, il m'a semblé qu'il
convenait de reprendre à nouveau, et de manière plus systématique,
l'exposé des rapports entre la foi et la philosophie. Il est évident
que la pensée philosophique a une grande importance dans le développement
des cultures et dans l'orientation des comportements personnels et
sociaux. Elle exerce aussi une forte influence, que l'on ne reconnaît
pas toujours explicitement, sur la théologie et ses différentes
disciplines. Pour ces motifs, j'ai considéré qu'il était
juste et nécessaire de souligner la valeur qu'a la philosophie pour
l'intelligence de la foi et les limites qu'elle rencontre lorsqu'elle
oublie ou rejette les vérités de la Révélation.
L'Eglise demeure en effet profondément convaincue que la foi
et la raison « s'aident mutuellement », (122) exerçant
l'une à l'égard de l'autre une fonction de crible
purificateur ou bien de stimulant pour avancer dans la recherche et
l'approfondissement.
101. Si nous portons notre regard sur l'histoire de la pensée,
surtout en Occident, il est facile de découvrir la richesse de ce
qu'ont produit pour le progrès de l'humanité la rencontre
entre la philosophie et la théologie et la communication de leurs
conquêtes respectives. La théologie, qui a reçu en
partage une ouverture et une spécificité qui lui permettent
d'exister comme science de la foi, a certainement incité la raison à
rester ouverte à la nouveauté radicale que porte en elle la
révélation de Dieu. Et cela a indubitablement été
à l'avantage de la philosophie, qui a vu se déployer ainsi
de nouvelles perspectives de significations inédites que la raison
est appelée à approfondir.
C'est précisément en fonction de cette constatation que,
de même que j'ai redit le devoir pour la théologie de
reprendre son rapport authentique avec la philosophie, je crois devoir
insister sur la convenance pour la philosophie de retrouver sa relation
avec la théologie, en vue du bien et du progrès de la pensée.
La philosophie trouvera dans la théologie non pas une réflexion
individuelle qui, même si elle est profonde et riche, comporte
toujours les limites de perspectives caractéristiques de la pensée
d'une seule personne, mais la richesse d'une réflexion commune. La
théologie, dans sa recherche de la vérité, est en
effet soutenue, de par sa nature même, par son caractère d'ecclésialité(123)
et par la tradition du peuple de Dieu, grâce à son riche
foisonnement de savoirs et de cultures dans l'unité de la foi.
102. Par une telle insistance sur l'importance et sur les véritables
dimensions de la pensée philosophique, l'Eglise promeut à
la fois la défense de la dignité de l'homme et l'annonce du
message évangélique. Pour accomplir ces tâches, il n'y
a pas en effet de préparation plus urgente aujourd'hui que
celle-ci: conduire les hommes à la découverte de leur
capacité de connaître la vérité (124) et de
leur désir d'aller vers le sens ultime et définitif de
l'existence. Dans la perspective de ces profondes exigences, inscrites par
Dieu dans la nature humaine, le sens humain et humanisant de la parole de
Dieu paraît encore plus clair. Grâce à la médiation
d'une philosophie devenue une vraie sagesse, l'homme contemporain
parviendra ainsi à reconnaître qu'il sera d'autant plus homme
qu'il s'ouvrira davantage au Christ, en mettant sa confiance dans l'Evangile.
103. En outre, la philosophie est comme le miroir dans lequel se reflète
la culture des peuples. Une philosophie qui, sous l'impulsion des
exigences de la théologie, évolue en harmonie avec la foi
fait partie de l'« évangélisation de la culture »
que Paul VI a indiquée comme l'un des objectifs fondamentaux de l'évangélisation.
(125) Tandis que je ne me lasse pas de proclamer l'urgence d'une nouvelle
évangélisation, je fais appel aux philosophes pour
qu'ils sachent approfondir les dimensions du vrai, du bon et du beau,
auxquelles donne accès la parole de Dieu. Cela devient plus urgent
lorsque l'on considère les défis que le nouveau millénaire
semble lancer et qui touchent particulièrement les régions
et les cultures d'ancienne tradition chrétienne. Cette préoccupation
doit aussi être considérée comme un apport fondamental
et original sur la route de la nouvelle évangélisation.
104. La pensée philosophique est souvent l'unique terrain
d'entente et de dialogue avec ceux qui ne partagent pas notre foi. Le
mouvement philosophique contemporain requiert l'engagement résolu
et compétent de philosophes croyants capables de reconnaître
les aspirations, les ouvertures et les problématiques de ce moment
de l'histoire. Par une argumentation fondée sur la raison et se
conformant à ses règles, le philosophe chrétien, tout
en étant toujours guidé par le supplément
d'intelligence que lui donne la parole de Dieu, peut développer un
raisonnement qui sera compréhensible et judicieux même pour
ceux qui ne saisissent pas encore la pleine vérité que
manifeste la Révélation divine. Ce terrain d'entente et de
dialogue est aujourd'hui d'autant plus important que les problèmes
qui se posent avec le plus d'urgence à l'humanité que
l'on pense aux problèmes de l'écologie, de la paix ou de la
cohabitation des races et des cultures peuvent être résolus
grâce à une franche et honnête collaboration des chrétiens
avec les fidèles d'autres religions et avec les personnes qui, tout
en ne partageant pas une conviction religieuse, ont à cur le
renouveau de l'humanité. Le Concile Vatican II l'a affirmé: «
Le désir d'un tel dialogue, qui soit conduit par le seul amour de
la vérité, étant sauve de toute façon la
prudence qui convient, n'exclut personne, pour ce qui est de nous, ni ceux
qui tiennent en honneur les biens élevés de l'âme
humaine, mais qui n'en reconnaissent pas encore l'auteur, ni ceux qui
s'opposent à l'Eglise et la persécutent de diverses
manières ».(126) Une philosophie dans laquelle se reflète
quelque chose de la vérité du Christ, réponse unique
et définitive aux problèmes de l'homme, (127) sera un appui
efficace pour l'éthique véritable et en même temps
planétaire dont a besoin l'humanité aujourd'hui.
105. Je tiens à conclure cette Encyclique en m'adressant encore
une fois surtout aux théologiens, afin qu'ils accordent une
attention particulière aux implications philosophiques de la parole
de Dieu et qu'ils mènent une réflexion qui fasse ressortir
la densité spéculative et pratique de la science théologique.
Je voudrais les remercier de leur service ecclésial. Le lien intime
entre la sagesse théologique et le savoir philosophique est une des
richesses les plus originales de la tradition chrétienne pour
l'approfondissement de la vérité révélée.
C'est pourquoi j'exhorte les théologiens à reprendre et à
mettre en valeur le mieux possible la dimension métaphysique de la
vérité afin d'entrer ainsi dans un dialogue critique et
exigeant avec la pensée philosophique contemporaine comme avec
toute la tradition philosophique, qu'elle soit en accord ou en opposition
avec la parole de Dieu. Qu'ils aient toujours présente à
l'esprit la consigne d'un grand maître de la pensée et de la
spiritualité, saint Bonaventure, qui, en introduisant le lecteur à
son Itinerarium mentis in Deum, l'invitait « à ne pas
croire qu'on peut se satisfaire de la lecture sans componction, de la spéculation
sans dévotion, de la recherche sans admiration, de la prudence sans
exultation, de l'activité sans piété, de la science
sans charité, de l'intelligence sans humilité, de l'étude
séparée de la grâce divine, de la réflexion séparée
de la sagesse inspirée par Dieu ». (128)
Ma pensée se tourne aussi vers ceux qui portent la
responsabilité de la formation sacerdotale, académique
et pastorale, afin qu'ils assurent avec une particulière attention
la formation philosophique de ceux qui auront à annoncer l'Evangile
aux hommes d'aujourd'hui et, plus encore, de ceux qui devront se consacrer
à l'enseignement de la théologie et à la recherche.
Qu'ils s'efforcent de conduire leur travail à la lumière des
prescriptions du Concile Vatican II (129) et des dispositions prises par
la suite, qui mettent en relief le devoir urgent et nécessaire pour
tous de contribuer à une communication authentique et profonde des
vérités de la foi. Que l'on n'oublie pas que c'est une grave
responsabilité d'assurer la formation préalable et adéquate
du corps de professeurs destinés à l'enseignement de la
philosophie dans les séminaires et dans les facultés ecclésiastiques.
(130) Il est indispensable que cette formation comporte une préparation
scientifique appropriée, qu'elle soit conçue de manière
systématique en présentant le grand patrimoine de la
tradition chrétienne, et qu'elle soit conduite avec le discernement
qui convient devant les besoins actuels de l'Église et du monde.
106. Mon appel s'adresse également aux philosophes et à
ceux qui enseignent la philosophie, afin qu'ils aient le courage
de retrouver, dans le sillage d'une tradition philosophique constante et
valable, les qualités de sagesse authentique et de vérité,
y compris métaphysique, de la pensée philosophique. Qu'ils
se laissent interpeller par les exigences qui découlent de la
parole de Dieu et qu'ils aient la force de conduire leur discours
rationnel et leur argumentation en fonction de cette interpellation.
Qu'ils soient toujours tendus vers la vérité et attentifs au
bien que contient le vrai. Ils pourront ainsi formuler l'éthique
authentique dont l'humanité a un urgent besoin, particulièrement
en ces années. L'Eglise suit avec attention et avec
sympathie leurs recherches; par conséquent, qu'ils soient assurés
du respect qu'elle garde pour la légitime autonomie de leur
science. Je voudrais encourager en particulier les croyants qui
travaillent dans le domaine de la philosophie, afin qu'ils éclairent
les divers champs de l'activité humaine par l'exercice d'une raison
qui se fait d'autant plus sûre et perspicace qu'elle reçoit
le soutien de la foi.
Je ne peux pas manquer non plus, enfin, de me tourner vers les scientifiques
qui, par leurs recherches, nous apportent une connaissance croissante
de l'univers dans son ensemble et de la diversité incroyablement
riche de ses composantes animées et inanimées, avec leurs
structures atomiques et moléculaires complexes. Sur le chemin
parcouru, spécialement en ce siècle, ils ont franchi des étapes
qui ne cessent de nous impressionner. En exprimant mon admiration et mes
encouragements aux valeureux pionniers de la recherche scientifique,
auxquels l'humanité doit une si grande part de son développement
actuel, je ressens le devoir de les exhorter à poursuivre leurs
efforts en demeurant toujours dans la perspective sapientielle,
dans laquelle les acquis scientifiques et technologiques s'associent aux
valeurs philosophiques et éthiques qui sont des manifestations spécifiques
et essentielles de la personne humaine. Le scientifique a bien conscience
que « la quête de la vérité, même si elle
concerne la réalité finie du monde ou de l'homme, est sans
fin, mais renvoie toujours à quelque chose de plus élevé
que l'objet d'étude immédiat, vers des questions qui donnent
accès au Mystère ». (131)
107. A tous, je demande de considérer dans toute
sa profondeur l'homme, que le Christ a sauvé par le mystère
de son amour, sa recherche constante de la vérité et du
sens. Divers systèmes philosophiques, faisant illusion, l'ont
convaincu qu'il est le maître absolu de lui-même, qu'il peut décider
de manière autonome de son destin et de son avenir en ne se fiant
qu'à lui-même et à ses propres forces. La grandeur de
l'homme ne pourra jamais être celle-là. Pour son
accomplissement personnel, seule sera déterminante la décision
d'entrer dans la vérité, en construisant sa demeure à
l'ombre de la Sagesse et en l'habitant. C'est seulement dans cette
perspective de vérité qu'il parviendra au plein exercice de
sa liberté et de sa vocation à l'amour et à la
connaissance de Dieu, suprême accomplissement de lui-même.
108. Ma dernière pensée va à Celle que la prière
de l'Eglise invoque comme Trône de la Sagesse. Sa vie
même est une véritable parabole qui peut rayonner sa lumière
sur la réflexion que j'ai faite. On peut en effet entrevoir une
harmonie profonde entre la vocation de la bienheureuse Vierge et celle de
la philosophie authentique. De même que la Vierge fut appelée
à offrir toute son humanité et toute sa féminité
afin que le Verbe de Dieu puisse prendre chair et se faire l'un de nous,
de même la philosophie est appelée à exercer son uvre
rationnelle et critique afin que la théologie soit une intelligence
féconde et efficace de la foi. Et comme Marie, dans l'assentiment
donné à l'annonce de Gabriel, ne perdit rien de son humanité
et de sa liberté authentiques, ainsi la pensée
philosophique, en recevant l'appel qui lui vient de la vérité
de l'Evangile, ne perd rien de son autonomie, mais se voit portée
dans toute sa recherche à son plus haut accomplissement. Cette vérité,
les saints moines de l'antiquité chrétienne l'avaient bien
comprise, quand ils appelaient Marie « la table intellectuelle de la
foi ».(132) Ils voyaient en elle l'image cohérente de la vraie
philosophie et ils étaient convaincus qu'ils devaient philosophari
in Maria.
Puisse le Trône de la Sagesse être le refuge sûr de
ceux qui font de leur vie une recherche de la sagesse! Puisse la route de
la sagesse, fin ultime et authentique de tout véritable savoir, être
libre de tout obstacle, grâce à l'intercession de Celle qui,
engendrant la Vérité et la conservant dans son cur,
l'a donnée en partage à toute l'humanité pour
toujours!
Donné à Rome, près de Saint-Pierre, le 14
septembre 1998, fête de la Croix glorieuse, en la vingtième
année de mon Pontificat.
(1) Je l'écrivais déjà dans ma première
encyclique Redemptor hominis: « Nous sommes devenus
participants de cette mission du Christ prophète et, en vertu de la
même mission, nous sommes avec lui au service de la vérité
divine dans l'Église. La responsabilité envers cette vérité
signifie aussi que nous devons l'aimer, en chercher la compréhension
la plus exacte, de manière à la rendre plus accessible à
nous-mêmes et aux autres dans toute sa force salvifique, dans sa
splendeur, dans sa profondeur et en même temps dans sa simplicité
» (n. 19: AAS 71 [1979], p. 306).
(2) Cf. Conc. cum. Vat. II, Const. past. sur l'Église dans
le monde de ce temps Gaudium et spes, n. 16.
(3) Const. dogm. sur l'Eglise Lumen gentium, n. 25.
(4) N. 4: AAS 85 (1993), p. 1136.
(5) Conc. cum. Vat. II, Const. dogm. sur la Révélation
divine Dei Verbum, n. 2.
(6) Cf. Const. dogm. sur la foi catholique Dei Filius, III: DS
3008.
(7) Ibid., IV: DS 3015; cité aussi dans Conc. cum.
Vat. II, Const. past. sur l'Eglise dans le monde de ce temps Gaudium
et spes, n. 59.
(8) Const. dogm. sur la Révélation divine Dei Verbum,
n. 2.
(9) Lettre apost. Tertio millennio adveniente (10 novembre
1994), n. 10: AAS 87 (1995), p. 11.
(10) N. 4.
(11) N. 8.
(12) N. 22.
(13) Cf. Conc. cum. Vat. II, Const. dogm. sur la Révélation
divine Dei Verbum, n. 4.
(14) Ibid., n. 5.
(15) Le premier Concile du Vatican, auquel se réfère
l'affirmation rappelée ci-dessus, enseigne que l'obéissance
de la foi exige l'engagement de l'intelligence et de la volonté. «
Puisque l'homme dépend totalement de Dieu comme son Créateur
et Seigneur et que la raison créée est complètement
soumise à la Vérité incréée, nous
sommes tenus de présenter par la foi à Dieu qui se révèle
la soumission plénière de notre intelligence et de notre
volonté »: Const. dogm. sur la foi catholique Dei Filius,
III: DS 3008.
(16) Séquence de la solennité du Saint-Sacrement
du Corps et du Sang du Christ.
(17) Pensées, 789 (éd. L. Brunschvicg).
(18) Conc. cum. Vat. II, Const. past. sur l'Eglise dans le
monde de ce temps Gaudium et spes, n. 22.
(19) Cf. Conc. cum. Vat. II, Const. dogm. sur la Révélation
divine Dei Verbum, n. 2.
(20) Préambule; 1;15: éd. M. Corbin, Paris (1986), pp.
223; 241; 266.
(21) De vera religione, XXXIX, 72: CCL 32, p. 234.
(22) Ut te semper desiderando quaererent et inveniendo quiescerent:
Missel romain.
(23) Aristote, Métaphysique, I, 1.
(24) Confessions, X, 23,33: CCL 27, p. 173.
(25) N. 34: AAS 85 (1993), p. 1161.
(26) Cf. Jean-Paul II, Lettre apostolique Salvifici doloris (11
février 1984), n. 9: AAS 76 (1984), pp. 209-210.
(27) Cf. Conc. cum. Vat. II, Déclaration sur les relations
de l'Eglise avec les religions non chrétiennes Nostra
aetate, n. 2.
(28) C'est là une argumentation que je poursuis depuis longtemps
et que j'ai exprimée en différentes occasions: « "Qu'est-ce
que l'homme? À quoi sert-il? Quel est son bien et quel est son mal?"
(Si 18, 8) [...] Ces questions sont au cur de tout homme,
comme le montre bien le génie poétique de tout temps et de
tous les peuples qui, comme prophétie de l'humanité, repose
continuellement la question sérieuse qui rend l'homme
vraiment homme. Elles expriment l'urgence de trouver un pourquoi à
l'existence à chacun de ses moments, à ses étapes
importantes et décisives ainsi qu'à ses moments les plus
ordinaires. Ces questions témoignent du bien-fondé profond
de l'existence humaine car l'intelligence et la volonté de l'homme
y sont sollicitées pour qu'elles cherchent librement la solution
capable d'offrir un sens plein à la vie. Ces interrogations
constituent donc l'expression la plus haute de la nature de l'homme et,
par conséquent, la réponse qu'il leur donne est la mesure de
la profondeur de son engagement à travers sa propre existence. En
particulier, lorsqu'il cherche à connaître intégralement
le pourquoi des choses et qu'il va à la recherche de la réponse
ultime et la plus exhaustive, alors la raison humaine touche son sommet et
s'ouvre à la religiosité. En effet, la religiosité
représente l'expression la plus élevée de la personne
humaine car elle est le sommet de sa nature rationnelle. Elle jaillit de
l'aspiration profonde de l'homme à la vérité et elle
est à la base de la recherche libre et personnelle qu'elle fait du
divin » (Audience générale du 19 octobre 1983, nn. 1-2:
La Documentation catholique 80 [1983], pp. 1071-1072).
(29) « [Galilée] a déclaré explicitement que
les deux vérités, de foi et de science, ne peuvent jamais se
contredire, "l'Ecriture sainte et la nature procédant également
du Verbe divin, la première comme dictée par l'Esprit Saint,
la seconde comme exécutrice très fidèle des ordres de
Dieu", comme il l'a écrit dans sa lettre au Père
Benedetto Castelli le 21 décembre 1613. Le Concile Vatican II ne
s'exprime pas autrement; il reprend même des expressions semblables
lorsqu'il enseigne: "La recherche méthodique, dans tous les
domaines du savoir, si elle [...] suit les normes de la morale, ne sera
jamais réellement opposée à la foi: les réalités
profanes et celles de la foi trouvent leur origine dans le même Dieu"
(Gaudium et spes, n. 36). Galilée ressent dans sa recherche
scientifique la présence du Créateur qui le stimule, qui prévient
et aide ses intuitions, en agissant au plus profond de son esprit »
(Jean-Paul II, Discours à l'Académie pontificale des
sciences, 10 novembre 1979: La Documentation catholique 76
[1979], p. 1010).
(30) Cf. Conc. cum. Vat. II, Const. dogm. sur la Révélation
divine Dei Verbum, n. 4.
(31) Origène, Contre Celse, 3, 55: SC 136, p.
130.
(32) Dialogue avec Tryphon, 8, 1: PG 6, 492.
(33) Stromates I, 18, 90, 1: SC 30, p. 115.
(34) Cf. ibid. I, 16, 80, 5: SC 30, p. 108.
(35) Cf. ibid. I, 5, 28, 1: SC 30, p. 65.
(36) Ibid., VI, 7, 55, 1-2: PG 9, 277.
(37) Ibid., I, 20, 100, 1: SC 30, p. 124.
(38) S. Augustin, Confessions VI, 5, 7: CCL 27, pp.
77-78.
(39) Cf. ibid., VII, 9, 13-14: CCL 27, pp. 101-102.
(40) De præscriptione hæreticorum, VII, 9: SC
46, p. 98: « Quid ergo Athenis et Hierosolymis? Quid Academiæ
et Ecclesiæ? ».
(41) Cf. Congrégation pour l'Education catholique,
Instruction sur l'étude des Pères de l'Eglise dans la
formation sacerdotale (10 novembre 1989), n. 25: AAS 82 (1990),
pp. 617-618.
(42) S. Anselme, Proslogion, 1: éd. M. Corbin, Paris
(1986), p. 239.
(43) Idem, Monologion, 64: éd. M. Corbin, Paris
(1986), p. 181.
(44) Cf. S. Thomas d'Aquin, Somme contre les Gentils, I, VII.
(45) Cf. idem, Somme théologique, I, q. 1, a. 8,
ad 2: « cum enim gratia non tollat naturam sed perficiat ».
(46) Cf. Jean-Paul II, Discours aux participants au IXe Congrès
thomiste international (29 septembre 1990): Insegnamenti, XIII, 2
(1990), pp. 770-771.
(47) Lettre apostolique Lumen Ecclesiæ (20 novembre 1974),
n. 8: AAS 66 (1974), p. 680.
(48) Cf. I, q. 1, a. 6: « Præterea, hæc doctrina
per studium acquiritur. Sapientia autem per infusionem habetur, unde inter
septem dona Spiritus Sancti connumeratur » - « De plus,
cette doctrine s'acquiert par l'étude. La sagesse est possédée
par infusion et elle est donc comptée parmi les sept dons du
Saint-Esprit ».
(49) Ibid., II-II, q. 45, a. 1, ad 2; cf. aussi II-II, q. 45, a.
2.
(50) Ibid., I-II, q. 109, a. 1, ad 1, qui reprend la célèbre
phrase de l'Ambrosiaster, In prima Cor 12,3: PL 17,
258.
(51) Léon XIII, Encycl. ÆTERNI PATRIS (4 août
1879): ASS 11 (1878-1879), p. 109.
(52) Paul VI, Lettre apost. Lumen Ecclesiæ (20 novembre
1974), n. 8: AAS 66 (1974), p. 683.
(53) Encycl. Redemptor hominis (4 mars 1979), n. 15: AAS
71 (1979), p. 286.
(54) Cf. Pie XII, Encycl. Humani generis (12 août 1950):
AAS 42 (1950), p. 566.
(55) Cf. Conc. cum. Vat. I, Première Const. dogm. sur l'Eglise
du Christ Pastor æternus: DS 3070; Conc. cum.
Vat. II, Const. dogm. sur l'Eglise Lumen gentium, n. 25.
(56) Cf. Synode de Constantinople: DS 403.
(57) Cf. Concile de Tolède I:, DS 205; Concile de Braga
I, DS 459-460; Sixte V, Bulle Cæli et terræ
Creator (5 janvier 1586): Bullarium Romanum 4/4, Rome (1747),
pp. 176-179; Urbain VIII, Inscrutabilis iudiciorum (1er avril
1631): Bullarium Romanum 6/1, Rome (1758), pp. 268-270.
(58) Cf. Conc. cum. de Vienne, décret Fidei catholicæ:
DS 902; Conc. cum. Latran V, Bulle Apostolici regiminis:
DS 1440.
(59) Cf. Theses a Ludovico Eugenio Bautain iussu sui Episcopi
subscriptæ (8 septembre 1840): DS 2751-2756; Theses
a Ludovico Eugenio Bautain ex mandato S. Congr. Episcoporum et
Religiosorum subscriptæ (26 avril 1844): DS 2765-2769.
(60) Cf. S. Congr. Indicis, Décret Theses contra
traditionalismum Augustini Bonnetty (11 juin 1855): DS 2811-2814.
(61) Cf. Pie IX, Bref Eximiam tuam (15 juin 1857): DS 2828-2831;
Bref Gravissimas inter (11 décembre 1862): DS 2850-2861.
(62) Cf. S. Congr. du Saint-Office, Décret Errores
ontologistarum (18 septembre 1861): DS 2841-2847.
(63) Cf. Conc. cum. Vat. I, Const. dogm. sur la foi catholique
Dei Filius, II: DS 3004; can. 2, 1: DS 3026.
(64) Ibid., IV: DS 3015, cité par le Conc. cum.
Vat. II, Const. past. sur l'Eglise dans le monde de ce temps Gaudium
et spes, n. 59.
(65) Conc. cum. Vat. I, Const. dogm. sur la foi catholique Dei
Filius, IV: DS 3017.
(66) Cf. Encycl. Pascendi dominici gregis (8 septembre 1907):
ASS 40 (1907), pp. 596-597.
(67) Cf. Pie XI, Encycl. Divini Redemptoris (19 mars 1937): AAS
29 (1937), pp. 65-106.
(68) Encycl. Humani generis (12 août 1950): AAS 42
(1950), pp. 562-563.
(69) Ibid.: l.c., pp. 563-564.
(70) Cf. Jean-Paul II, Const. apost. Pastor bonus (28 juin
1988), art. 48-49: AAS 80 (1988), p. 873; Congrégation pour
la Doctrine de la Foi, Instruction sur la vocation ecclésiale du théologien
Donum veritatis (24 mai 1990), n. 18: AAS 82 (1990), p.
1558.
(71) Cf. Instruction sur quelques aspects de la « théologie
de la libération » Libertatis nuntius (6 août
1984), VII-X: AAS 76 (1984), pp. 890-903.
(72) Par des paroles claires et exprimées avec autorité,
le Concile Vatican I avait déjà condamné cette
erreur, affirmant d'une part que « quant à la foi [...], l'Eglise
catholique professe qu'elle est une vertu surnaturelle par laquelle, prévenus
par Dieu et aidés par la grâce, nous croyons vraies les
choses qu'il nous a révélées, non pas à cause
de leur vérité intrinsèque perçue par la lumière
naturelle de la raison, mais à cause de Dieu même qui révèle,
qui ne peut ni se tromper ni nous tromper »: Const. dogmat. Dei
Filius, III: DS 3008; can. 3, 2: DS 3032. D'autre
part, le Concile déclarait que la raison n'est jamais « rendue
capable de pénétrer [les mystères] de la même
manière que les vérités qui constituent son propre
objet »: ibid., IV: DS 3016. De là découlait
la conclusion pratique: « Les fidèles chrétiens non
seulement n'ont pas le droit de défendre comme de légitimes
conclusions de la science les opinions connues comme contraires à
la foi, surtout si elles ont été réprouvées
par l'Eglise, mais ils sont strictement tenus de les considérer
plutôt comme des erreurs parées de quelque apparence
trompeuse de vérité »: ibid., IV: DS 3018.
(73) Cf. nn. 9-10.
(74) Ibid., n. 10.
(75) Ibid., n. 21.
(76) Cf. ibid., n. 10.
(77) Cf. Encycl. Humani generis (12 août 1950): AAS
42 (1950), pp. 565-567; 571-573.
(78) Cf. Encycl. ÆTERNI PATRIS (4 août 1879): ASS
11 (1878-1879), pp. 97-115.
(79) Ibid.: l.c., p. 109.
(80) Cf. nn. 14-15.
(81) Cf. ibid., nn. 20-21.
(82) Ibid., n. 22; cf. Jean-Paul II, Encycl. Redemptor
hominis (4 mars 1979), n. 8: AAS 71 (1979), pp. 271-272.
(83) Décret sur la formation sacerdotale Optatam totius,
n. 15.
(84) Cf. Jean-Paul II, Const. apost. Sapientia christiana (15
avril 1979), art. 79-80: AAS 71 (1979), pp. 495-496; Exhort.
apost. post-synodale Pastores dabo vobis (25 mars 1992), n. 52:
AAS 84 (1992), pp. 750-751. Voir aussi certains commentaires sur
la philosophie de saint Thomas: Discours à l'Athénée
pontifical international Angelicum (17 novembre 1979): La
Documentation catholique 76 (1979), pp. 1067-1071; Discours aux
participants du VIIIe Congrès thomiste international (13
septembre 1980): Insegnamenti III, 2 (1980), pp. 604-615; Discours
aux participants au Congrès international de la Société
« Saint-Thomas » sur la doctrine de l'âme chez saint
Thomas (4 janvier 1986): La Documentation catholique 83
(1986), pp. 235-237; S. Congr. pour l'Education catholique, Ratio
fundamentalis institutionis sacerdotalis (6 janvier 1970), nn. 70-75:
AAS 62 (1970), pp. 366-368; Décret Sacra Theologia (20
janvier 1972): AAS 64 (1972), pp. 583-586.
(85) Cf. Const. past. sur l'Eglise dans le monde de ce temps Gaudium
et spes, nn. 57; 62.
(86) Cf. ibid., n. 44.
(87) Cf. Conc. cum. Latran V, Bulle Apostolici regimini
sollicitudo, Session VIII: Conc. cum. Decreta (1991),
pp. 605-606.
(88) Cf. Conc. cum. Vat. II, Const. dogm. sur la Révélation
divine Dei Verbum, n. 10.
(89) S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 5,
a. 3, ad 2.
(90) « La recherche des conditions dans lesquelles l'homme pose de
lui-même les premières questions fondamentales sur le sens de
la vie, sur la finalité qu'elle veut indiquer et sur ce qui
l'attend après la mort, constitue pour la théologie
fondamentale le nécessaire préambule pour que, aujourd'hui également,
la foi puisse montrer en plénitude la voie à une raison qui
recherche sincèrement la vérité »: Jean-Paul II,
Lettre aux participants au Congrès de théologie fondamentale
organisé pour le 125e anniversaire de la Constitution dogmatique
Dei Filius (30 septembre 1995), n. 4: La Documentation
catholique 92 (1995), pp. 972-973.
(91) Ibid.
(92) Cf. Conc. cum. Vat. II, Const. past. sur l'Eglise dans
le monde de ce temps Gaudium et spes, n. 15; Décret sur
l'activité missionnaire de l'Eglise Ad gentes, n.
22.
(93) S. Thomas d'Aquin, De cælo, 1, 22.
(94) Cf. Conc. cum. Vat. II, Const. past. sur l'Eglise dans
le monde de ce temps Gaudium et spes, nn. 53-59.
(95) S. Augustin, De prædestinatione sanctorum, 2, 5: PL
44, 963.
(96) Id., De fide, spe et caritate, 7: CCL 64, p. 61.
(97) Cf. Conc. cum. de Chalcédoine, Symbole, Définition:
DS 302.
(98) Cf. Jean-Paul II, Encycl. Redemptor hominis (4 mars 1979),
n. 15: AAS 71 (1979), pp. 286-289.
(99) Cf. par exemple S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, I, q.
16, a. 1; S. Bonaventure, Coll. in Hex., 3, 8, 1.
(100) Const. past. sur l'Eglise dans le monde de ce temps Gaudium
et spes, n. 15.
(101) Cf. Jean-Paul II, Encycl. Veritatis splendor (6 août
1993), nn. 57-61: AAS 85 (1993), pp. 1179-1182.
(102) Cf. Conc. cum. Vat. I, Const. dogm. sur la foi catholique
Dei Filius, IV: DS 3016.
(103) Cf. Conc. cum. Latran IV, De errore abbatis Ioachim,
II: DS 806.
(104) Cf. Conc. cum. Vat. II, Const. dogm. sur la Révélation
divine Dei Verbum, n. 24; Décret sur la formation des prêtres
Optatam totius, n. 16.
(105) Cf. Jean-Paul II, Encycl. Evangelium vitæ (25 mars
1995), n. 69: AAS 87 (1995), p. 481.
(106) Dans le même sens, je commentais dans ma première
Encyclique l'expression de l'Evangile de saint Jean: « Vous
connaîtrez la vérité et la vérité vous
rendra libres » (8,32): « Ces paroles contiennent une exigence
fondamentale et en même temps un avertissement: l'exigence d'honnêteté
vis-à-vis de la vérité comme condition d'une
authentique liberté; et aussi l'avertissement d'éviter toute
liberté apparente, toute liberté superficielle et unilatérale,
qui n'irait pas jusqu'au fond de la vérité sur l'homme et
sur le monde. Aujourd'hui encore, après deux mille ans, le Christ
nous apparaît comme Celui qui apporte à l'homme la liberté
fondée sur la vérité, comme Celui qui libère
l'homme de ce qui limite, diminue et pour ainsi dire détruit cette
liberté jusqu'aux racines mêmes, dans l'esprit de l'homme,
dans son cur, dans sa conscience »: Encycl. Redemptor
hominis (4 mars 1979), n. 12: AAS 71 (1979), pp. 280-281.
(107) Discours à l'ouverture du Concile (11 octobre 1962): AAS 54
(1962), p. 792.
(108) Congr. pour la Doctrine de la Foi, Instruction sur la Vocation
ecclésiale du Théologien Donum veritatis (24 mai
1990), nn. 7-8: AAS 82 (1990), pp. 1552-1553.
(109) Commentant Jean 16,12-13, j'ai écrit dans l'Encyclique Dominum
et vivificantem: « Jésus présente le Paraclet,
l'Esprit de vérité, comme celui qui "enseignera"
et "rappellera", comme celui qui lui "rendra témoignage";
à présent il dit: "il vous introduira dans la vérité
tout entière". Ces mots "introduire dans la vérité
tout entière", en rapport avec ce que les Apôtres "ne
peuvent pas porter à présent", sont en lien direct avec
le dépouillement du Christ par la passion et la mort en Croix qui étaient
imminentes lorsqu'il prononçait ces paroles. Cependant il deviendra
clair, par la suite, que les mots "introduire dans la vérité
tout entière" se rattachent également, au-delà
du scandalum Crucis, à tout ce que le Christ "a fait
et enseigné" (Ac 1,1). En effet, le mysterium
Christi dans son intégralité exige la foi, parce que
c'est la foi qui introduit véritablement l'homme dans la réalité
du mystère révélé. "Introduire dans la vérité
tout entière", cela s'accomplit donc dans la foi et par la
foi: c'est l'uvre de l'Esprit de vérité et c'est le
fruit de son action dans l'homme. En cela, l'Esprit Saint doit être
le guide suprême de l'homme, la lumière de l'esprit humain »:
n. 6: AAS 78 (1986), pp. 815-816.
(110) Cf. Conc. cum. Vat. II: Const. dogm. sur la Révélation
divine Dei Verbum, n. 13.
(111) Cf. Commission biblique pontificale, Instruction sur la vérité
historique des Evangiles (21 avril 1964): AAS 56 (1964), p.
713.
(112) « Il est clair également que l'Eglise ne peut
se lier à n'importe quel système philosophique, dont le règne
dure peu de temps; mais les expressions qui, durant plusieurs siècles,
furent établies du consentement commun des Docteurs catholiques
pour arriver à quelque intelligence du dogme, ne reposent assurément
pas sur un fondement si fragile. Elles reposent, en effet, sur des
principes et des notions déduites de la véritable
connaissance des choses créées; dans la déduction de
ces connaissances, la vérité révélée a éclairé
comme une étoile l'esprit humain, par le moyen de l'Eglise.
C'est pourquoi il n'y a pas à s'étonner si certaines de ces
notions non seulement ont été employées dans les
Conciles cuméniques, mais en ont reçu une telle
sanction qu'il n'est pas permis de s'en éloigner »: Encycl.
Humani generis (12 août 1950): AAS 42 (1950), pp.
566-567; cf. Commission théologique internationale, Document Interpretationis
problema (octobre 1989): La Documentation catholique 87
(1990), pp. 489-502.
(113) « Quant au sens des formules dogmatiques, il demeure toujours
vrai et identique à lui-même dans l'Église, même
lorsqu'il est éclairci davantage et plus entièrement
compris. Les fidèles doivent donc bien se garder d'accueillir
l'opinion que l'on peut résumer ainsi: tout d'abord les formules
dogmatiques ou certaines catégories d'entre elles seraient
incapables de signifier d'une manière déterminée la vérité,
mais n'en signifieraient que des approximations changeantes, lui apportant
déformation et altération »: S. Congr. pour la Doctrine
de la Foi, Déclaration sur la doctrine catholique concernant l'Eglise
Mysterium Ecclesiæ (24 juin 1973), n. 5: AAS 65
(1973), p. 403.
(114) Cf. Congr. du Saint-Office, Décret Lamentabili (3
juillet 1907), n. 26: ASS 40 (1907), p. 473.
(115) Cf. Jean-Paul II, Discours à l'Athénée
pontifical Angelicum (17 novembre 1979), n. 6: La
Documentation catholique 76 (1979), pp. 1069-1070.
(116) N. 32: AAS 85 (1993), pp. 1159-1160.
(117) Cf. Jean-Paul II, Exhort. apost. Catechesi tradendæ (16
octobre 1979), n. 30: AAS 71 (1979), pp. 1302-1303; Congr. pour la
Doctrine de la Foi, Instruction sur la vocation ecclésiale du théologien
Donum veritatis (24 mai 1990), n. 7: AAS 82 (1990), pp.
1552-1553.
(118) Cf. Jean-Paul II, Exhort. apost. Catechesi tradendæ (16
octobre 1979), n. 30: AAS 71 (1979), pp. 1302-1303.
(119) Cf. ibid., n. 22: l.c., pp. 1295-1296.
(120) Cf. ibid., n. 7: l.c., p. 1282.
(121) Cf. ibid., n. 59: l.c., p. 1325.
(122) Conc. cum. Vat. I, Const. dogm. sur la foi catholique Dei
Filius, IV: DS 3019.
(123) « Personne ne peut faire de la théologie comme si elle
consistait simplement à faire un exposé de ses idées
personnelles; mais chacun doit être conscient de demeurer en union étroite
avec la mission d'enseigner la vérité, dont l'Église
est responsable »: Jean-Paul II, Encycl. Redemptor hominis (4
mars 1979), n. 19: AAS 71 (1979), p. 308.
(124) Cf. Conc. cum. Vat. II, Déclaration sur la liberté
religieuse Dignitatis humanæ, nn. 1-3.
(125) Cf. Exhort. apost. Evangelii nuntiandi (8 décembre
1975), n. 20: AAS 68 (1976), pp. 18-19.
(126) Const. past. sur l'Eglise dans le monde de ce temps Gaudium
et spes, n. 92.
(127) Cf. ibid., n. 10.
(128) Prologue, 4: Opera omnia, Florence (1891), t. V, p. 296.
(129) Cf. Décret sur la formation sacerdotale Optatam totius,
n. 15.
(130) Cf. Jean-Paul II, Const. apost. Sapientia christiana (15
avril 1979), art. 67-68: AAS 71 (1979), pp. 491-492.
(131) Jean-Paul II, Discours pour le 600e anniversaire de l'Université
jagellone de Cracovie (8 juin 1997), n. 4: La Documentation catholique,
94 (1997), p. 677.
(132) « E noerà tes pìsteos tràpeza »:
pseudo Epiphane, Homélie en l'honneur de Sainte Marie Mère
de Dieu: PG 43, 493.
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