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VOYAGE APOSTOLIQUE EN AFRIQUE
(2-12 MAI 1980)

MESSE À ABIDJAN

HOMÉLIE DU SAINT-PÈRE JEAN-PAUL II

Abidjan (Côte d'Ivoire)
Samedi 10 mai 1980

  

Chers Frères et Sœurs,
rendons grâces à Dieu, qui nous a appelés à former une seule Eglise, en son Fils Jésus-Christ!

1. Le prophète Ezéchiel, annonçait déjà ce grand Mystère, en pensant d’abord aux Israélites de son temps, dispersés parmi les nations. Mais, « par le moyen de l’Eglise », l’appel s’est élargi aux fils de toutes les nations, qu’on appelait païennes. Et nous avons osé, comme dit saint Paul, l’Apôtre des nations, « nous approcher de Dieu en toute confiance », « par le chemin de la foi au Christ », la même foi. Oui, « le seul Dieu et Père de tous » nous rassemble, de toute provenance, avec toutes les richesses de notre propre histoire, dans la famille de l’Eglise. Il répand sur nous une eau pure, « un seul baptême » et nous sommes alors « purifiés de toutes nos souillures ». Il nous donne « un cœur nouveau », un cœur sensible à son amour, « un cœur de chair ». Il met en nous son Esprit, « un seul Esprit ». Il nous permet « de marcher selon sa loi, et de pratiquer ses coutumes ». Et c’est ainsi que dans tout l’univers se construit le même Corps du Christ, avec des membres différents, qui ont reçu chacun leurs qualités, leur part de grâce, leurs fonctions dans l’Eglise.

Cette unité profonde, à travers la variété multiforme des peuples et des races, fait notre joie et notre force. Elle est un don de Dieu, mais nous devons aussi y apporter notre contribution consciente et généreuse, afin de réaliser, dans la maturité, la plénitude du Christ.

Aussi je vous invite, chers Frères et Sœurs, à parcourir avec moi les divers cercles concentriques de cette unité: au niveau du Christ d’abord, au niveau de l’Eglise universelle et de son Pasteur, au niveau de l’Eglise qui est en Côte d’Ivoire et de votre diocèse, au niveau de chacun de vos communautés paroissiales, avec le rayonnement qui en surgit pour l’unité des hommes qui nous entourent.

2. Oui, notre unité n’est pas seulement ni d’abord une unité extérieure, comme celle d’un corps social avec ses structures d’organisation. Elle est un mystère, comme le deuxième Concile du Vatican l’a souligné dès le début de la Constitution « Lumen Gentium » [1]. Nous formons « un peuple qui tire son unité de l’unité du Père et du Fils et de l’Esprit Saint ».

L’Esprit Saint « habite dans l’Eglise et dans le cœur des fidèles », « il introduit l’Eglise dans la vérité tout entière » et lui « assure l’unité de la communion et du service », « il l’équipe et la dirige grâce à la diversité des dons hiérarchiques et charismatiques »; par la vertu de l’Evangile, il rajeunit l’Eglise et la renouvelle sans cesse, l’acheminant à l’union parfaite avec son Epoux, le Christ [2]. Ainsi l’Esprit Saint déploie dans l’Eglise « l’insondable richesse du Christ », et tourne son aspiration vers le Christ et vers son Père [3].

Le Christ ressuscité, en effet, vit pour les siècles des siècles, auprès de son Père qui l’a fait Seigneur de l’Univers et Tête de l’Eglise qui est son Corps mystique [4]. Par l’Esprit Saint, il communique sa vie à ceux qui lui donnent leur foi, en renaissant de l’eau et de l’Esprit [5], qui se relient à lui par la prière, par les sacrements, par une vie conforme à son amour. C’est lui le Chef invisible de l’Eglise, c’est lui qui la soutient [6], c’est lui le bon Pasteur qui rassemble les enfants de Dieu dispersés et fait d’eux un royaume de prêtres pour son Père [7].

Cela, vous le savez bien, chers amis, mais je le rappelle pour vous exhorter à vous tourner sans cesse vers le Christ, à le prier encore mieux, en communauté, en famille, et aussi personnellement, à relire sa Parole. Une Eglise n’est vivante, n’est forte que lorsque ses membres ont une vie intérieure, une vie spirituelle, c’est-à-dire une vie reliée à l’Esprit de Dieu, une vie de prière. C’est là le cœur de l’Eglise. C’est là que se noue la communion la plus intime, qui est source de toutes les autres. Votre vie, votre unité est d’abord « cachée avec le Christ, en Dieu » [8].

3. Mais cette grâce du Christ vous est parvenue et elle vous est sans cesse donnée par l’Eglise visible, qui est le « Corps » du Christ, le « sacrement » du Christ, le signe qui rend visible et réalise la communion. L’unité se manifeste autour de celui qui, dans chaque diocèse, a été constitué Pasteur, Evêque. Et pour l’ensemble de l’Eglise, elle se manifeste autour de l’Evêque de Rome, le Pape, qui est « le principe perpétuel et visible, et le fondement de l’unité qui lie entre eux, soit les évêques, soit la multitude des fidèles » [9]. Et voilà que cela se réalise ce soir, sous vos yeux. Quelle grâce pour nous tous!

Chaque évêque de l’Eglise catholique est successeur des Apôtres. Il est relié aux Apôtres par une lignée ininterrompue d’ordinations. Je suis le successeur de l’Apôtre Pierre, au Siège de Rome. Or vous avez entendu, dans l’Evangile, la merveilleuse profession de foi de Pierre: « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ». Et la réponse de Jésus: « Sur cette Pierre, je bâtirai mon Eglise... je te donnerai les clefs du Royaume des cieux » [10]. Et plus tard, le Christ a ajouté: « Affermis tes frères » [11]; « Sois le pasteur de mes agneaux ... sois le pasteur de mes brebis » [12]. Telle est aussi la foi du Pape, que j’ai professée solennellement en inaugurant mon ministère à Rome; et telle est aussi la mission dont le Seigneur m’a chargé, malgré mon indignité: vous affermir dans la foi et dans l’unité.

Toute Eglise locale, comme celle que vous formez ici, à Abidjan, doit toujours rester solidaire de l’Eglise universelle, et ceci, par le signe visible de la communion avec le successeur de Pierre. Car il n’y a qu’une Eglise de Jésus-Christ, qui est comme un grand arbre, sur lequel vous avez été greffés, comme les chrétiens de Rome, comme les chrétiens de mon pays, de la Pologne. La branche ne saurait demeurer en dehors de l’arbre, ni le sarment en dehors de la vigne. Vous vivez en participant au grand courant vital qui fait vivre tout l’arbre. Mais votre greffe va permettre à l’Eglise de connaître une nouvelle floraison, de nouveaux fruits. Et le Pape s’en réjouit. Il se réjouit du printemps de l’Eglise qui est en Côte d’Ivoire.

4. J’en arrive maintenant à vos communautés diocésaines, d’Abidjan, ou des autres diocèses. Là aussi vos évêques savent la nécessité d’intensifier l’unité qui les lie entre eux, au niveau par exemple de la collaboration pastorale pour tout le pays.

Et dans chaque diocèse, qu’on peut appeler l’« Eglise particulière », une grande unité doit se faire autour de l’évêque qui en est le chef à la façon de l’Evangile, c’est-à-dire le pasteur et le père. Unité de la foi, bien sûr; unité de la prière; unité des sentiments fraternels; unité des efforts pastoraux. Et ceci dans une grande diversité de fonctions indispensables et complémentaires. Vous avez entendu saint Paul parler d’« apôtres », de « prophètes », de « missionnaires de l’Evangile », de « pasteurs », de « docteurs », de « saints » [13] : aujourd’hui, on pourrait développer la liste des ministères, des services, des charismes. Que chaque chrétien sache donc, dans cette Eglise, qu’il est responsable à son niveau, et que l’Eglise manquera de ce qu’il n’aura pas su donner.

5. Ma première pensée va aux prêtres annonciateurs de l’Evangile, dispensateurs des mystères de Dieu, guides spirituels présidant à l’unité, dans leurs diverses charges: curés et vicaires de paroisses, professeurs, aumôniers ... Comme je suis heureux de concélébrer avec les jeunes prêtres, qui ont reçu il y a peu de temps les pouvoirs sacrés par l’imposition des mains! Comme je souhaite que beaucoup d’Ivoiriens entendent le même appel! La moisson est grande! Oh, vous tous, mes Frères, soutenez les vocations sacerdotales, afin que votre Eglise ne manque plus de prêtres, de saints prêtres. C’est sur eux que devra s’appuyer l’Eglise de demain. Mais les missionnaires venus de loin ont encore, eux aussi, un grand rôle dans ce pays, un rôle actuellement indispensable, pour le service très apprécié qu’ils rendent et comme témoins de l’Eglise universelle, ils sont à part entière de votre Eglise. Tous les prêtres sont appelés à former un même presbyterium autour de l’évêque, dans l’humilité et le soutien fraternel. Il y aurait place aussi pour le ministère des diacres aux côtés des prêtres.

D’autre part, quelle chance aussi de bénéficier de l’exemple et de l’aide d’autres âmes consacrées, religieux et religieuses, indigènes ou missionnaires, qui suscitent tant de confiance chez le peuple, parce que la chasteté, la pauvreté et l’obéissance en font des témoins hors pair de l’amour du Christ et de son Evangile, pleinement disponibles à tous.

Que les catéchistes, bien formés, continuent leur rôle éducateur de la foi, et que les animateurs des petites communautés de quartiers sachent que sans eux, il manquerait un relai important. Je pense encore à la responsabilité des pères et mères de famille: chaque foyer chrétien n’est-il pas comme un « sanctuaire de l’Eglise à la maison » [14]? Et je me permets de souligner ici le rôle particulier des mères: la femme est celle qui a la mission merveilleuse de donner la vie, de porter la vie naissante, et, en Afrique, elle continue longtemps à porter son enfant avec tant de tendresse, et à le nourrir avec tant de dévouement! Qu’elle n’oublie pas non plus d’ouvrir le cœur de ses enfants à la tendresse de Dieu, à la vie du Christ: c’est une éducation initiale qui ne peut que difficilement être suppléée. Il y a encore bien d’autres services dans la communauté chrétienne: des services d’entraide sanitaire et sociale. Et les jeunes y ont aussi leur part.

6. Mais comment maintenir l’unité de prière, l’unité de charité, l’unité pastorale entre tous? C’est le rôle privilégié de la paroisse, avec son église et son équipe de pasteurs, en lien avec les responsables religieux et laïcs. La paroisse doit être accueillante à tous: il n’y a pas de véritables « étrangers » dans une famille de chrétiens! Je pense en particulier aux travailleurs migrants ou aux experts des autres pays qui doivent recevoir et apporter leur part de vie chrétienne. Un seul Corps, un seul Esprit, comme disait saint Paul.

7. Chers amis, l’unité ne s’arrête pas encore là. Nous désirons encore la promouvoir avec tous ceux qui, sans professer intégralement notre foi catholique ou sans garder la communion sous le successeur de Pierre, ont été baptisés et portent le beau nom de chrétiens: l’Esprit Saint suscite en tous les disciples du Christ le désir et l’action qui tendent à l’unité telle que le Christ l’a voulue, dans la vérité et la charité [15]. Et le dessein de salut enveloppe avec nous aussi ceux qui adorent le Dieu unique ou ceux qui, sans bien le connaître dans les ombres et sous des images, cherchent Dieu d’un cœur sincère [16]. Aussi, tout en témoignant de notre propre foi, nous sommes animés envers tous de sentiments d’estime et de dialogue fraternel.

8. Enfin, les disciples du Christ, les communautés chrétiennes doivent être des ferments d’unité, des artisans de rapprochement fraternel, pour tous les habitants de ce pays, africains ou non africains. La Côte d’Ivoire et sa capitale connaissent une évolution sociale rapide, où la concentration urbaine, le déracinement familial, la recherche de toit et du travail, mais aussi, pour certains, les possibilités insoupçonnées de réussite technique, d’enrichissement rapide, avec les tentations de profit personnel et parfois investi ailleurs, d’exploitation de l’homme, du petit, du travailleur ivoirien ou migrant, oui, tout cela risque, comme hélas en d’autres pays dits « avancés », de mettre à l’épreuve la solidarité, la justice, l’espérance des humbles, la paix et aussi le sentiment religieux. Il faut éviter à tout prix, je le dis par amour pour vous, par amour de ce pays et de ses responsables, que la chance offerte aujourd’hui à la Côte d’Ivoire et à ses travailleurs par le développement ne soit manquée, que ne s’agrandisse dangereusement le fossé entre riches et pauvres, comme s’accroît le fossé entre pays riches et pays pauvres, que la civilisation ne se matérialise. Dans ces conditions, le souci des pauvres, les laissés pour compte, le sens du bien commun de tous et de l’équité doivent habiter spécialement le cœur des chrétiens. Heureux chrétiens, heureuses communautés chrétiennes, si les autres hommes de bonne volonté trouvent chez eux un exemple d’unité et une source de fraternité. Le récent Concile n’hésitait pas à dire: « L’unité catholique du peuple de Dieu préfigure et promeut la pax universelle » [17].

Voilà, chers Frères et Sœurs, à tous les échelons, de Rome à votre village ou à votre quartier, le dynamisme d’unité de notre Eglise. Comme Vicaire du Christ, je suis heureux d’être au milieu de vous pour affermir cette espérance. Le projet est splendide. Le chemin sera long et difficile; il suppose des sacrifices: Jésus nous a prévenus dans l’Evangile. Mais sa grâce est à l’œuvre parmi vous, son Esprit est en vous. Et comme la Vierge Marie s’y prêta merveilleusement, elle qui conçut le Christ de l’Esprit Saint et qui est aussi Mère de l’Eglise, nous la prierons spécialement d’y disposer nos cœurs. Maintenant, cette Eucharistie va rendre présent le Sacrifice du Christ, qui a renversé les barrières de séparation [18], pour unir tous les enfants de Dieu et leur donner accès, ensemble, au Dieu d’amour.

Seigneur, fortifie l’unité de ton Eglise.

Amen. Alleluia!


[1] Cfr. Lumen Gentium, 4.

[2] Cfr. ibid.

[3] Cfr. Apoc. 22, 17.

[4] Cfr. Phil. 2, 11; Col. 1, 18.

[5] Cfr. Io. 3, 5.

[6] Cfr. Lumen Gentium, 8.

[7] Apoc. 1, 6.

[8] Cfr. Col. 3, 3.

[9] Lumen Gentium, 23.

[10] Io. 16, 16-19.

[11] Luc. 22, 33.

[12] Io. 21, 15-17.

[13] Eph. 4, 11-12.

[14] Apostolicam Actuositatem, 11.

[15] Cfr. Lumen Gentium, 15.

[16] Cfr. ibid. 16.

[17] Ibid. 13.

[18] Cfr. Eph. 2, 14.

 

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