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VOYAGE APOSTOLIQUE À PARIS ET LISIEUX
(30 MAI-2 JUIN 1980)

MESSE POUR LES TRAVAILLEURS
EN LA FÊTE DE LA VISITATION DE MARIE

HOMÉLIE DU PAPE JEAN-PAUL II

Basilique de Saint-Denis, Paris
Samedi 31 mai 1980

 

1. « Heureuse es-tu ... ».

Permettez-moi, chers Frères et Sœurs réunis a l’intérieur et autour de cette vénérable basilique de Saint-Denis qui abrite les tombeaux des rois de France, de saluer avec vous, Marie, la Mère du Christ.

Les paroles de cette salutation, vous les connaissez. Certainement plus d’une fois, vous les avez prononcées ou vous avez entendu les autres les prononcer:

« Tu est bénie entre toutes les femmes, et le fruit de tes entrailles est béni » [1].

Salutation qui s’adresse à une femme portant dans son sein un homme: le fruit de la vie et le commencement de la vie. Cette femme vient de loin, de Nazareth, et voici qu’elle entre dans la maison de ses parents, qu’elle est venue visiter. Dès le seuil de la maison, elle entend: « Bienheureuse celle qui a cru en l’accomplissement de ce qui lui a été dit de la part du Seigneur! » [2].

Au dernier jour du mois de mai, l’Eglise se remémore cette visite et ces paroles; elle salue Marie, la Mère de Jésus-Christ. Elle rend honneur à sa Maternité, alors que celle-ci n’est encore qu’un mystère dans son sein et dans son cœur.

Je veux d’abord rendre honneur à la maternité, et à la foi en l’homme que celle-ci implique. Je veux ensuite rendre hommage au travail de l’homme, ce travail par lequel l’homme procure la vie des siens, de sa famille avant tout cette famille a donc des droits fondamentaux ; ce travail par lequel l’homme réalise sa vocation à l’amour, car le monde du travail humain est construit sur la force morale, sur l’amour. C’est l’amour qui doit inspirer la justice et la lutte pour la justice.

2. Rendre honneur à la maternité veut dire accepter l’homme dans sa pleine vérité et dans sa pleine dignité, et cela depuis le commencement même. Le commencement de l’homme est dans le cœur de sa mère.

En ce grand rassemblement, auquel participent surtout les travailleurs, je voudrais saluer chaque homme, chaque femme, en vertu de la grande dignité qui est la sienne depuis le premier moment de son existence dans le cœur de sa mère. Tout ce que nous sommes trouve là son commencement.

La première mesure de la dignité de l’homme, la première condition du respect des droits inviolables de la personne humaine, est l’honneur dû à la mère. C’est le culte de la maternité. Nous ne pouvons pas détacher l’homme de son commencement humain. Aujourd’hui que nous avons tant appris sur les mécanismes biologiques qui, dans leurs domaines respectifs, déterminent ce commencement, il nous faut, avec une conscience d’autant plus vive et une conviction d’autant plus ardente, proclamer le commencement humain profondément humain de tout homme comme la valeur fondamentale et la base de tous ses droits. Le premier droit de l’homme est le droit à la vie.

Nous devons défendre ce droit et cette valeur. Dans le cas contraire, toute la logique de la foi en l’homme, tout le programme de progrès vraiment humain en seraient ébranlés et crouleraient.

Sur le seuil de la maison de Zacharie, Elisabeth dit à Marie: Heureuse es-tu, toi qui as cru [3].

Rendons honneur à la maternité, parce qu’en elle s’exprime la foi en l’homme. J’éprouve une joie supplémentaire à le faire en cette veille de la fête que toutes les familles françaises consacrent aux mères. L’acte de foi en l’homme est le fait que ses parents lui donnent la vie. La Mère le porte en son sein, et elle est prêtre à souffrir toutes les douleurs de l’enfantement; par là-même, avec tout son moi féminin, avec tout son moi maternel, elle proclame sa foi en l’homme. Elle rend témoignage à la valeur qui est en elle et la dépasse en même temps, à la valeur que constitue celui qui, encore inconnu, à peine conçu, pleinement caché dans le sein de sa mère, doit naître et doit se manifester au monde comme un fils de ses parents, comme une confirmation de leur humanité, comme un fruit de leur amour, comme un avenir de la famille: de la famille la plus proche, et en même temps de toute la famille humaine.

Cet enfant sera peut-être faible, inadapté, il sera peut-être déficient. Ainsi en advient-il parfois. La maternité est toujours une douleur l’amour pour lequel on paye de sa souffrance et il arrive que cet amour doive être encore plus grand que la douleur de l’enfantement lui-même. Cette douleur peut s’étendre sur toute la vie de l’enfant. La valeur de l’humanité est confirmée aussi par ces enfants et par ces hommes dans lesquels elle est retardée et subit parfois une douloureuse dégradation ...

C’est un élément de plus pour dire qu’il ne suffit pas de définir l’homme selon tous les critères biophysiologiques, et qu’il faut croire, depuis le début, en l’homme.

Heureuse es-tu, Marie, toi qui as cru! Celui que tu portes dans ton cœur, comme le fruit de tes entrailles, viendra au monde dans la nuit de Bethléem. Il annoncera ensuite aux hommes l’Evangile, et il montera sur la croix. C’est pour cela en effet qu’il est venu au monde, pour rendre témoignage à la vérité. En lui se manifestera jusqu’au bout la vérité sur l’homme, le mystère de l’homme, son ultime et sa plus haute vocation: la vocation de tout homme, même de l’homme dont l’humanité ne parviendra peut-être pas à un développement complet et normal; de tout homme sans exception, en ne s’arrêtant à aucune considération de qualification ou à des degrés d’intelligence, de sensibilité ou de rendement physique, mais en vertu de son humanité même, du fait qu’il est homme. Parce que, grâce à cela, grâce à son humanité même, il est l’image et la ressemblance du Dieu infini.

3. Je sais que, dans cette assemblée, ce sont surtout des travailleurs qui m’écoutent. Ce quartier, autour de sa basilique chargée d’histoire, s’est transformé aujourd’hui en un des quartiers le plus ouvriers de la banlieue parisienne. Et je sais que beaucoup de travailleurs, français et étrangers, vivent et travaillent ici dans des conditions souvent précaires de logement, de salaire, d’emploi. Je pense aussi à la population française d’Outre-Mer. Un nombre important de ses enfants travaillent ici, à Paris: ils la représentent parmi nous. Je pense d’une façon particulière à ceux qui sont venus de loin, du Portugal, de l’Espagne, de l’Italie, de la Pologne, de la Yougoslavie, de la Turquie, de l’Afrique du Nord, du Mali, du Sénégal, du Sud-Est Asiatique. Malgré les efforts qui ont été réalisés pour eux et l’accueil qui leur est réservé dans ce pays, s’ajoute donc nécessairement à la dure condition ouvrière un déracinement, d’autant plus pénible que parfois la famille est disloquée entre le pays d’origine et le pays de travail. Il y a aussi la souffrance d’un anonymat qui peut donner la nostalgie de la chaleur affective de la cité ou du village natal. Oui, cette vie urbaine actuelle rend les relations humaines difficiles, dans l’essoufflement d’une course jamais terminée entre le lieu de travail, le logement familial et les lieux d’approvisionnement. L’intégration des enfants, des jeunes, des vieillards pose souvent des problèmes aigus. Autant d’appels à œuvrer ensemble pour créer des conditions de vie toujours plus humaines pour tous. La présence des migrants est d’ailleurs une source d’échanges fructueux pour les uns et pour les autres.

Je tiens surtout à encourager l’apostolat chrétien qui est accompli dans un véritable souci d’évangélisation par des prêtres, des religieuses, des laïcs jeunes et adultes, tout dévoués à ce monde ouvrier.

Je vais aborder maintenant une réflexion exigeante sur le travail de l’homme et sur la justice: que tous ceux dont je viens d’évoquer la vie sachent bien que je garde à l’esprit leur situation, leurs efforts, et que je désire leur manifester toute mon affection ainsi qu’à leurs familles.

4. Il existe un lien étroit, il existe un lien particulier entre le travail de l’homme et le milieu fondamental de l’amour humain qui porte le nom de famille.

L’homme travaille depuis les origines pour soumettre la terre et la dominer. Cette définition du travail, nous la tirons des premiers chapitres du Livre de la Genèse. L’homme travaille pour assurer sa subsistance et celle de sa famille. Cette définition du travail, nous la tirons de l’Evangile, de la vie de Jésus, Marie et Joseph, et aussi de l’expérience quotidienne. Ce sont là les définitions fondamentales du travail humain. L’une et l’autre sont authentiques, c’est-à-dire pleinement humanistes, et la seconde comporte en elle-même une plénitude particulière du contenu évangélique.

Il faut suivre ces contenus fondamentaux pour assurer à l’homme une place adéquate dans l’ensemble de l’ordre économique. Il est facile, en effet, de perdre cette place. On la perd lorsqu’on envisage le travail avant tout comme un des éléments de la production, comme une « marchandise » ou un « instrument ». Peu importe le nom des systèmes sur lesquels s’appuie cette position: si l’homme est soumis à la production, s’il en devient seulement l’instrument, on enlève alors au travail, au travail humain, sa dignité et son sens spécifique. On aime se souvenir ici du célèbre mot du Cardinal Cardijn: « Un jeune travailleur vaut plus que tout l’or du monde ».

C’est pourquoi, parmi les diverses mesures qui permettent d’évaluer le travail de l’homme, il faut placer au premier plan la mesure de la famille. Lorsque l’homme travaille pour assurer la subsistance de sa famille, cela signifie que dans son travail il met toute la fatigue quotidienne de l’amour. Car c’est l’amour qui fait naître la famille, c’est lui qui est son expression constante, son milieu stable. L’homme peut aussi aimer le travail pour le travail, parce que celui-ci lui permet de participer à la grande œuvre de domination de la terre, œuvre voulue par le Créateur. Et cet amour, certes, correspond à la dignité de l’homme. Mais l’amour que l’homme met dans son travail ne trouve sa pleine mesure que s’il le relie, s’il l’unit aux hommes eux-mêmes, et surtout à ceux qui sont la chair de sa chair, le sang de son sang. Le travail ne peut donc détruire la famille; il doit au contraire l’unir, l’aider à parfaire sa cohésion. Les droits de la famille doivent être profondément inscrits dans les fondements mêmes de tout code du travail, puisque celui-ci a pour sujet propre l’homme, et non pas seulement la production et le profit. Comment trouver par exemple une solution satisfaisante au problème - semblable en de nombreux pays - de la femme qui travaille en usine, selon un rythme éprouvant, et qui garde le souci constant de sa présence aux enfants et à son mari?

J’évoque ici un vaste programme, qui pourrait faire l’objet d’études nombreuses et spécialisées pour en puiser tout le contenu. Je me limite à quelques aspects qui me semblent d’une importance capitale. Au cours de ma vie, j’ai eu la chance, cette grâce de Dieu, de pouvoir découvrir ces vérités fondamentales sur le travail humain grâce à mon expérience personnelle de travail manuel.

Tant que je vivrai, je me souviendrai des hommes auxquels m’a lié un même chantier de travail, que ce soit dans les carrières de pierres ou en usine. Je n’oublierai pas la bienveillance humaine que mes compagnons de travail, ont manifestée à mon égard. Je n’oublierai pas les échanges que nous avons eus, dans les moments libres, sur les problèmes fondamentaux de l’existence et de la vie des travailleurs. Je sais quelle valeur avaient pour ces hommes, qui étaient en même temps pères de famille, leur foyer, l’avenir de leurs enfants, le respect dû à leurs épouses, à leurs mères. De cette expérience de quelques années j’ai retiré la conviction et la certitude que dans le travail s’exprime l’homme comme un sujet capable d’aimer, orienté vers les valeurs humaines fondamentales, prêt à la solidarité avec tout homme ...

Dans mon expérience de vie, j’ai appris ce qu’est un travailleur, et je porte cela dans món cœur. Je sais que le travail est aussi une nécessité, parfois une dure nécessité; et pourtant l’homme désire la transformer à la mesure de sa dignité et de son amour. C’est là que réside sa grandeur. Bien souvent, les conditions de vie obligent les hommes à quitter leur patrie pour aller chercher du travail, comme c’est le cas de beaucoup d’entre vous. Il faut souhaiter que toute société soit capable de donner assez de travail à ses propres citoyens! Si toutefois l’émigration pour raison de travail devient un besoin ou une nécessité, je n’en souhaite que davantage à tous ceux qui se trouvent dans cette situation de savoir transformer cette nécessité à la mesure de l’amour qui les lie à leurs proches: à leurs familles, à leurs pays natals. Il est faux de dire que le travailleur n’a pas de patrie. Il est en effet, d’une manière particulière; le représentant de son peuple, il est l’homme de sa propre maison. Dans le travail humain sont inscrits surtout la loi de l’amour, le besoin de l’amour, l’ordre de l’amour.

La liturgie d’aujourd’hui en parle elle-même, en utilisant les paroles de l’Apôtre Paul qui, on le sait, vivait du travail de ses mains: « Fuyez le mal avec horreur, attachez-vous au bien. Soyez unis les uns aux autres par l’affection fraternelle ... Aux jours d’espérance, soyez dans la joie; aux jours d’épreuve, tenez bon; priez avec persévérance ..., et que votre maison toujours accueillante ... Soyez joyeux avec ceux qui sont dans la joie, pleurez avec ceux qui pleurent. Soyez bien d’accord entre vous » [4].

5. Le monde du travail humain doit donc être surtout un monde construit sur la force morale: ce doit être le monde de l’amour, et non le monde de la haine. C’est le monde de la construction et non celui de la destruction. Dans le travail humain; sont inscrits profondément les droits de l’homme, de la famille, de la nation, de l’humanité. L’avenir du monde dépend de leur respect.

Ceci veut-il dire que le problème fondamental du monde du travail n’est pas aujourd’hui la justice et la lutte pour la justice sociale? Au contraire: ceci veut dire qu’il n’y a pas moyen de détacher la réalité du travail humain de cette justice et de cette noble lutte.

La liturgie d’aujourd’hui, en la fête de la Visitation de Marie, n’en parle-t-elle pas elle aussi d’une certaine façon? La vérité sur la justice de Dieu ne résonne-t-elle pas en même temps que l’adoration de Dieu, dont la miséricorde est pour toutes les générations, dans les paroles que l’évangéliste saint Luc a mises dans la bouche de la Vierge, qui porte en son sein le Fils de Dieu? « Il a déployé la force de son bras, il a dispersé les hommes au cœur orgueilleux; il a renversé les puissants de leur trône et élevé les humbles; il a rassasié de biens les affamés et renvoyé les riches les mains vides » [5].

Ces paroles disent que le monde voulu par Dieu est un monde de justice. Que l’ordre doit régir les rapports entre les hommes se fonde sur la justice. Que cet ordre doit être continuellement réalisé dans le monde, et même qu’il doit toujours être réalisé de nouveau, au fur et à mesure que croissent et se développent les situations et les systèmes sociaux, au fur et à mesure des nouvelles conditions et des possibilités économiques, des nouvelles possibilités de la technique et de la production, et en même temps des nouvelles possibilités et nécessités de distribution des biens.

Ces paroles du Magnificat de Marie sont prononcées dans le plus bel élan de reconnaissance envers Dieu, qui comme le proclame Marie a fait en elle de grandes choses. Elles disent que le monde voulu par Dieu ne peut pas être un monde dans lequel les uns, peu nombreux, accumulent en leurs mains des biens excessifs, et les autres en nombre nettement supérieur souffrent d’indigence, de misère, et meurent de faim.

Qui sont les premiers? Et qui sont les autres? S’agit-il seulement de deux classes sociales opposées, l’une à l’autre? Il ne faut pas s’enfermer ici dans des schémas trop étroits. Il s’agit aujourd’hui, en effet, de sociétés entières, de zones entières du monde, qu’on a déjà définies de diverses façons. On parle par exemple de sociétés développées et de sociétés sous-développées. Mais il faut aussi parler de sociétés de consommation, et de celles dans lesquelles les hommes meurent littéralement de faim. Il faut avoir aujourd’hui une vision très large, universelle, de l’ensemble du problème. Les schémas fermés ne suffisent pas. Ces schémas étroits peuvent parfois, au contraire, davantage obstruer la route que la dégager, par exemple quand il s’agit de la victoire d’un système ou d’un parti plus que des besoins réels de l’homme.

Ces besoins existent pourtant non seulement en matière d’économie, dans le domaine de la distribution des biens matériels. Il existe d’autres véritables besoins humains, il existe aussi d’autres droits de l’homme qui subissent la violence. Et pas seulement les droits de l’homme, mais également les droits de la famille et les droits des nations. « L’homme ne vit pas seulement de pain ... » [6]. Il n’a pas faim seulement de pain, il a faim, parfois plus encore, de vérité; il a faim de liberté, lorsque sont violés certains de ses droits aussi fondamentaux que le droit à la liberté de conscience et à la liberté religieuse, que le droit à l’éducation des enfants en conformité avec la foi et les convictions des parents et des familles, que le droit à l’instruction selon les capacités et non selon, par exemple, une conjoncture politique ou une conception du monde imposée par la force.

6. Le monde du travail humain, la grande société des travailleurs, s’ils sont construits notamment sur la force morale et il devrait en être ainsi! doivent par conséquent rester sensibles à toutes ces dimensions de l’injustice qui se sont développées dans le monde contemporain. Ils doivent être capables de lutter noblement pour toute forme de justice: pour le vrai bien de l’homme, pour tous les droits de la personne, de la famille, de la nation, de l’humanité. Cette justice est la condition de la paix, ainsi que le Pape Jean XXIII l’a exprimé avec pénétration dans son encyclique Pacem in terris. La disponibilité à entreprendre une lutte aussi noble, une lutte pour le vrai bien de l’homme dans toutes ses dimensions, dérive des paroles que prononce Marie en portant le Christ dans son cœur, qu’elle prononce au sujet du Dieu vivant, lorsqu’elle dit:

« Il a déployé la force de son bras, / il a dispersé les hommes au cœur orgueilleux; / il a renversé les puissants de leur trône, / il a élevé les humbles; / il a rassasié de bien les affamés, / il a renvoyé les riches les mains vides » [7].

Le Christ dira un jour: « Heureux les affamés et assoiffés de justice, car ils seront rassasiés » [8]. Toutefois, cette faim de la justice, cet empressement à lutter pour la vérité et pour l’ordre moral dans le monde, ne sont pas et ne peuvent être ni la haine, ni une source de haine dans le monde. Ils ne peuvent pas se transformer en un programme de lutte contre l’homme, uniquement parce qu’il se trouve, si l’on peut s’exprimer ainsi, « dans l’autre camp ». Cette lutte ne peut pas devenir un programme de destruction de l’adversaire, elle ne peut pas créer des mécanismes sociaux et politiques dans lesquels se manifestent des égoïsmes collectifs toujours plus grands, des égoïsmes puissants et destructeurs, des égoïsmes qui détruisent parfois la propre société, la propre nation, qui détruisent aussi sans scrupules les autres: les nations et les sociétés, les plus faibles au point de vue du potentiel humain, économique et de la civilisation, en les privant de leur indépendance et de leur souveraineté effective, et en exploitant leurs ressources.

Notre monde contemporain voit s’accroître la menace terrible de la destruction des uns par les autres, notamment avec l’accumulation des moyens nucléaires. Déjà le coût de ces moyens et le climat de menace qu’ils provoquent ont fait que des millions d’hommes et des peuples entiers ont vu se réduire leurs possibilités de pain et de liberté. Dans ces conditions, la grande société des travailleurs, au nom précisément de la force morale qui se trouve en elle, doit demander catégoriquement et clairement: où, en quel domaine, pourquoi a été dépassée la limite de la noble lutte pour la justice, de la lutte pour le bien de l’homme, en particulier de l’homme le plus marginal et le plus nécessiteux? Où, en quel domaine, pourquoi cette force morale et créatrice s’est-elle transformée en une force destructrice, la haine, dans les nouvelles formes de l’égoïsme collectif, qui laisse apparaître la menace de la possibilité d’une lutte de tous contre tous, et d’une monstrueuse autodestruction?

Notre époque exige que nous posions une telle question, une question aussi fondamentale. C’est un impératif catégorique des consciences: de tout homme, des sociétés entières, en particulier de celles sur lesquelles pèse la responsabilité principale pour aujourd’hui et pour l’avenir du monde. C’est dans cette question que se manifeste la force morale qui est représentée par le travailleur, par le monde du travail, et en même temps par tous les hommes.

Il faut encore nous demander: au nom de quel droit cette force morale, cette disponibilité à lutter pour la vérité, cette faim et cette soif de la justice ont-elles été systématiquement et jusque dans les programmes   détachées des paroles de la Mère qui vénère Dieu de toute son âme alors qu’elle porte dans son cœur le Fils de Dieu? A quel titre la lutte pour la justice dans le monde a-t-elle été liée au programme d’une négation radicale de Dieu? Au programme organisé d’imprégnation athéiste des hommes et des sociétés?

Il faut le demander, sinon pour d’autres raisons, tout au moins au nom de la vérité intégrale sur l’homme. Au nom de sa liberté intérieure et de sa dignité. Et aussi au nom de toute son histoire.

Voilà une question qu’il faut poser.

En tout cas, les chrétiens ne peuvent pas, ne veulent pas préparer ce monde de vérité et de justice dans la haine, mais seulement dans le dynamisme de l’amour.

Et pour conclure, gardons en mémoire les paroles de la liturgie d’aujourd’hui: « Que votre amour soit sans hypocrisie. Fuyez le mal avec horreur, attachez-vous au bien. Soyez unis les uns aux autres par l’affection fraternelle, rivalisez de respect les uns pour les autres. Ne brisez pas l’élan de votre générosité, mais laissez jaillir l’Esprit; soyez les serviteurs du Seigneur. Aux jours d’espérance, soyez dans la joie » [9].

Aos caríssimos Emigrantes de língua portuguesa, com uma afectuosa saudação e votos de todo o bem, exorto igualmente a serem fiéis aos autênticos valores da família como Deus a quer e do trabalho honrado. E isto, ainda que sejam difíceis as condições de vida: pedem-lho a sua vocação cristã e as dignas tradições de que são portadores, mesmo fora da pátria querida. E que Nossa Senhora para todos seja luz e exemplo a seguir e, qual Mãe da nossa confiança, lhes alcance assistência, conforto e graça de Deus!

Quiero dirigir ahora un saludo particularmente cordial, en su propia lengua, a los emigrantes españoles que participan en este acto.

Conozco bien la problemática y dificultades que habéis de afrontar en vuestra vida, en ambiente ajeno y en situación no raras veces de aislamiento. Dad prueba de solidaridad mutua, ayudándoos a mantener y promover vuestra dignidad de hombres y de hijos de Dios. Y no olvidéis los valores cristianos que recibisteis de vuestros antepasados.

Con mi respeto y afectuosa estima hacia vosotros, vuestros hijos y familias, pido al Señor que os bendiga siempre.


[1] Lc 1, 42.

[2] Lc 1, 45.

[3] Cf. Lc 1, 45.

[4] Rm 12, 9-16.

[5] Lc 1, 51-53.

[6] Mt 4, 4.

[7] Lc 1, 51-53.

[8] Mt 5, 6.

[9] Rm 12, 9-12.

 

© Copyright 1980 - Libreria Editrice Vaticana

 

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