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PÈLERINAGE APOSTOLIQUE EN FRANCE

HOMÉLIE DU PAPE JEAN-PAUL II

Lyon (France)
Samedi, 4 octobre 1986

 

1. “Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange: ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits”. (Mt 11, 25)

Ces paroles ont été prononcées pour la première fois par Jésus de Nazareth, fils d’Israël, descendant de David, Fils de Dieu; elles ont constitué un tournant fondamental dans l’histoire de la révélation de Dieu à l’homme, dans l’histoire de la religion, dans l’histoire spirituelle de l’humanité.

C’est alors que Jésus a révélé Dieu comme Père et s’est révélé lui-même comme Fils, de même nature que le Père: “Personne ne connaît le Fils sinon le Père et personne ne connaît le Père, sinon le Fils et celui à qui le Fils veut le révéler”. (Mt 11, 27)

Oui, le Fils, qui prononce ces paroles avec un profond “tressaillement de joie sous l’action de l’Esprit Saint”, (cf. Lc 10, 21) révèle par elles le Père aux petits. Car le Père se complaît en eux.

2. Chers Frères et Sœurs de Lyon et des autres diocèses de France, nous retrouvons aujourd’hui ces paroles du Christ avec émotion. Elles prennent une actualité nouvelle car nous avons sous les yeux la figure d’un prêtre étroitement lié à cette cité dans l’Eglise du dix-neuvième siècle, le Père Antoine Chevrier. Il m’est donné de le proclamer aujourd’hui bienheureux à Lyon, parmi vous, et j’en suis réellement heureux.

Aujourd’hui, l’Eglise universelle fête saint François d’Assise: il avait lui aussi mis sa joie à suivre le Christ dans la plus grande pauvreté et humilité; au treizième siècle, il avait permis à ses contemporains de redécouvrir l’Evangile. Le Père Chevrier a été un fervent admirateur du pauvre d’Assise; il appartenait au Tiers-Ordre franciscain. Dans la chambre où il est mort, on peut voir une statuette de saint François, et également une statuette de saint Jean-Marie Vianney, qu’il est allé consulter en 1857 à Ars, lorsque, jeune prêtre, il s’interrogeait sur la voie de pauvreté que le mystère de la Crèche lui suggérait. Vous savez que je viens célébrer à Ars le deuxième centenaire de la naissance du saint Curé.

Ces trois saints ont en commun d’être de ces “petits”, de ces “pauvres”, “doux et humbles de cœur”, dans lesquels le Père du Ciel a trouvé sa pleine joie, auxquels le Christ a révélé le mystère insondable de Dieu, en leur donnant de connaître le Père comme seul le Fils le connaît et en même temps de le connaître lui-même, lui, le Fils, comme seul le Père le connaît.

Avec Jésus, nous proclamons donc nous aussi la louange de Dieu pour ces trois admirables figures de saints. Ils étaient animés du même amour passionné de Dieu et vivaient dans un dépouillement comparable, mais avec un charisme propre. Saint François d’Assise, diacre, avec ses compagnons, a réveillé l’amour du Christ au cœur du peuple des cités italiennes. Le Curé d’Ars, seul avec Dieu dans son église de campagne, a réveillé la conscience de ses paroissiens et de foules innombrables en leur offrant le pardon de Dieu. Le Père Chevrier, prêtre séculier en milieu urbain, a été, avec ses confrères, l’apôtre des quartiers ouvriers les plus pauvres de la banlieue lyonnaise au moment où naissait la grande industrie. Et c’est ce souci missionnaire qui l’a stimulé à adopter lui aussi un style de vie radicalement évangélique, à rechercher la sainteté.

Regardons spécialement Antoine Chevrier: il est l’un de ces “petits” qui ne peut être comparé avec les “sages” et les “savants” de son siècle et des autres siècles. Il constitue une catégorie à part, il a une grandeur tout à fait évangélique. Sa grandeur se manifeste justement dans ce que l’on peut appeler sa petitesse, ou sa pauvreté. Vivant humblement, aves les moyens les plus pauvres, il est le témoin du mystère caché en Dieu, témoin de l’amour que Dieu porte aux foules des “petits” semblables à lui. Il a été leur serviteur, leur apôtre.

Pour eux, il a été le “prêtre selon l’Evangile”, pour reprendre le premier titre du recueil de ses exhortations sur “le véritable disciple de Jésus-Christ”. Pour les nombreux prêtres présents ici, à commencer par ceux du Prado qu’il a fondé, c’est un guide incomparable. Mais tous les laïcs chrétiens qui forment cette assemblée trouveront aussi en lui une grande lumière, parce qu’il montre à chaque baptisé comment annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres et comment rendre Jésus-Christ présent à travers sa propre existence.

3. Apôtre, c’est bien ce qu’avait voulu être le Père Chevrier en se préparant au sacerdoce. “Jésus-Christ est l’Envoyé du Père; le prêtre est l’envoyé de Jésus-Christ”. Les pauvres ont eux-mêmes avivé son désir de les évangéliser. Mais c’est Jésus-Christ qui l’a “saisi”. La méditation devant la Crèche à Noël 1856 l’a particulièrement bouleversé. Dès lors il cherchera toujours à mieux le connaître, à devenir son disciple, à se conformer à lui, pour mieux l’annoncer aux pauvres. Il revit spécialement l’expérience de l’Apôtre Paul dont vous venez d’entendre le témoignage: “Tous les avantages que j’avais autrefois, je les considère comme une perte à cause de ce bien qui dépasse tout: la connaissance du Christ Jésus, mon Seigneur”. (Ph 3, 7-8) Quel radicalisme dans ses paroles! Voilà ce qui caractérise l’apôtre. Dans le Christ, “en communiant à ses souffrances” et “en éprouvant la puissance de sa résurrection”, il trouve la “justice” divine offerte à l’humanité pécheresse, offerte à chaque homme comme don de la justification et de la réconciliation avec le Dieu infiniment saint.

L’apôtre est donc un homme “saisi par le Christ Jésus”.

L’apôtre a la confiance absolue que, “en reproduisant en lui la mort du Christ, il pourra parvenir lui aussi à ressusciter d’entre les morts”. (Ph 3, 11)

Il est ainsi l’homme d’une espérance eschatologique qui se traduit dans l’espérance de chaque jour, dans un programme de vie quotidienne, à travers le ministère de salut qu’il exerce pour les autres.

Cette connaissance de Jésus-Christ, le Père Chevrier met tous ses efforts à la poursuivre, pour mieux saisir le Christ, comme il a été saisi. Il médite sans cesse l’Evangile; il écrit des milliers de pages de commentaires, pour aider ses amis à devenir eux-mêmes de véritables disciples. Il cherche même à reproduire la vie du Christ dans sa propre vie. “Nous devons représenter Jésus-Christ pauvre dans sa crèche, Jésus-Christ souffrant dans sa passion, Jésus-Christ se laissant manger dans la sainte Eucharistie”. (Le véritable disciple, Prado, Editions Librairie, Lyon 1968, p. 101) Et encore: “La connaissance de Jésus-Christ est la clef de tout. Connaître Dieu et son Christ, c’est là tout l’homme, tout le prêtre, tout le saint”. (Poustula ad seminaristas suos, 1875) Voici la prière qui couronne sa méditation: “O Verbe! o Christ! Que vous êtes beau! Que vous êtes grand! . . . Faites que je vous connaisse et que je vous aime. Vous êtes mon Seigneur, et mon seul et unique Maître” (Le véritable disciple, Prado, Editions Librairie, Lyon 1968, p. 108) Une telle connaissance est une grâce de l’Esprit Saint.

Dès lors le Père Chevrier est complètement disponible pour l’œuvre du Christ: “Connaître Jésus-Christ, travailler pour Jésus Christ, mourir pour Jésus-Christ” (Lettres, p. 89). “Seigneur, si vous avez besoin d’un pauvre . . . d’un fou, me voici . . . pour faire votre volonté. Je suis à vous. Tuus sum ego” (Le véritable disciple, Prado, Editions Librairie, Lyon 1968, p. 122).

4. Le psaume de cette liturgie traduit bien les sentiments de l’apôtre qui s’est laissé imprégner de Jésus-Christ: “Je n’ai pas enfoui ta justice au fond de mon cœur . . . tu seras l’allégresse et la joie de ceux qui te cherchent” (Ps 39,11.7). “Seigneur Jésus, ton amour m’a saisi: j’annoncerai ton nom à tous mes frères” (Respons. Ad Psalum).

Le Père Chevrier s’est laissé pleinement absorber par le service des autres. Ses frères sont d’abord les pauvres, ceux que le Seigneur lui a fait rencontrer dans le quartier inondé de la Guillotière en 1856, les sans-logis. Ce sont les enfants de la cité de l’Enfant-Jésus que lui a fait connaître Camille Rambaud, un laïc. Ce sont ceux qu’il a recueillis, avec d’autres plus âges, dans la salle du Prado, non scolarisés et non instruits de la foi, incapables de suivre ailleurs la préparation à la première communion. Ils étaient parfois abandonnés, souvent méprisés, exploités; ils devenaient, disait-il, “des machines à travail faites pour enrichir leurs maîtres” (Sermones, ms. III, p. 12). Ce sont encore toutes sortes de misérables, de marginaux, qui ont conscience de “ne rien avoir, ne rien savoir, ne rien valoir”. Les malades, les pécheurs, font aussi partie de ces pauvres.

Pourquoi le Père Chevrier est-il spécialement attiré par ceux que, à la manière de l’Evangile, il nomme “les pauvres”? Il a une vive conscience de leur détresse humaine, et il voit en même temps le fossé qui les sépare de l’Eglise. Il ressent pour eux l’amour et la tendresse du Christ Jésus. A travers lui, c’est le Christ lui-même qui semble dire à ses contemporains: “Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi je vous procurerai le repos. Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur et vous trouverez le repos. Oui mon joug est facile à porter et mon fardeau léger” (Mt 11, 28-30). Le Père Chevrier sait que Jésus a donné ceci comme le premier signe du Royaume de Dieu: “La Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres”. Il a constaté lui-même que les pauvres qui reçoivent l’Evangile renouvellent bien souvent chez d’autres l’intelligence et l’amour de cet Evangile. Vraiment, le Seigneur lui a donné un charisme spécial pour se faire le prochain des pauvres (cf. Lc 3, 18; Mt 11, 15). Et, par lui, le Christ a fait réentendre ses béatitudes à cette ville et à la France du dix-neuvième siècle; par ce bienheureux, le Christ nous redit aujourd’hui: “heureux ceux qui ont une âme de pauvre . . . heureux les miséricordieux . . . heureux ceux qui ont faim et soif de la justice”. (Mt 5, 3. 6. 7)

Certes, tous les milieux doivent être évangélisés, les riches comme les pauvres, les savants comme les ignorants. Nul ne doit être l’objet d’une incompréhension, d’une négligence, encore moins d’un mépris de la part de l’Eglise. Tous sont, en un sens, des pauvres de Dieu. Mais dans les conditions où a vécu le Père Chevrier, le service des pauvres était un témoignage nécessaire, et il l’est aujourd’hui partout où la pauvreté se rencontre. Il est de ces nombreux apôtres qui, au cours de l’histoire, ont réalisé ce que nous appelons l’option préférentielle en faveur des pauvres.

Le Père Chevrier porte sur eux un regard évangélique, il les respecte et il les aime dans la foi. Il trouve le Christ dans le pauvres et, en même temps, les pauvres dans le Christ. Il ne les idéalise pas, il connaît leurs limites et leurs faiblesses; il sait d’ailleurs que souvent ils ont manqué d’amour et de justice. Il a le sens de la dignité de tout homme, riche ou pauvre. Il veut le bien de chacun d’eux, son salut: l’amour veut sauver. Son respect le pousse à se faire l’égal des pauvres, à vivre au milieu d’eux, comme le Christ; à travailler parfois comme eux; à mourir avec eux. Il espère qu’ainsi les pauvres comprendront qu’ils ne sont pas abandonnés de Dieu qui les aime comme un Père (cf. Le véritable disciple, Prado, Editions Librairie, Lyon 1968, p. 63). Quant à lui, il fait cette expérience: “C’est dans la pauvreté que le prêtre trouve sa force, sa puissance, sa liberté”. Le rêve du Père Chevrier est de former des prêtres pauvres pour rejoindre les pauvres.

5. Aujourd’hui, demandons au Bienheureux Antoine Chevrier de nous apprendre toujours davantage le respect et le souci évangélique des pauvres. Chers Frères et Sœurs, vous savez qui sont ces pauvres dans notre monde actuel. Ce sont tous ceux qui manquent de pain, mais aussi d’emploi, de responsabilités, de considération de leur dignité, ceux aussi qui manquent de Dieu. Ce n’est plus le monde ouvrier seulement qui est touché, mais bien d’autres milieux. Dans une civilisation de consommation à outrance, il y a paradoxalement de “nouveaux pauvres” qui n’ont pas le a minimum social”. Il y a la multitude de ceux qui souffrent du chômage, jeunes qui ne trouvent pas d’emploi ou personnes d’âge mûr qui l’ont perdu. Je sais que beaucoup d’entre vous, au sein des mouvements de jeunes en particulier, ont à cœur de leur apporter un soutien efficace.

Nous pensons également aux étrangers, aux travailleurs immigrés, très nombreux dans cette région, et qui, en ce temps de crise économique, sont davantage menacés à cause de leur statut précaire. Même si le problème de leur intégration demeure complexe, en considération du bien commun du pays, l’Eglise ne se résoudra pas à ce que l’on manque de respect envers leurs personnes et leurs racines culturelles, ni d’équité devant leurs nécessités et celles de leurs familles qui ont besoin de vivre avec eux. Les chrétiens seront au premier rang de ceux qui luttent pour que leurs frères originaires d’autres pays bénéficient de légitimes garanties, et pour que les mentalités s’ouvrent de façon plus accueillante à l’étranger. Ils seront attentifs à leurs difficultés et aideront les migrants à se prendre eux-mêmes en charge. Oui, comme vos évêques l’ont courageusement souligné à plusieurs reprises, comme je le disais moi-même au deuxième Congrès mondial de pastorale de l’émigration (18 octobre 1985), l’Eglise se fera ici encore la voix des sans voix. Elle s’efforcera d’être l’image et le levain d’une communauté plus fraternelle. Les pauvres ce sont encore tous ceux qui souffrent d’une vie marginale, comme les malades et les handicapés. Ce sont les prisonniers: ces derniers sont bien parmi les plus pauvres, quelle que soit la cause de leur incarcération. Les paroles de Jésus nous interpellent: “J’étais malade, j’étais en prison, et vous êtes venus à moi”.

Enfin, au-delà de votre cité, de votre pays qui dispose de tant de ressources, il y a, à travers le monde entier, les multitudes qui souffrent de la faim, du manque de toit et de la carence de soins. C’est l’expérience impressionnante que je fais moi-même au cours de mes voyages apostoliques, en Afrique, en Amérique latine, en Inde. Il s’agit de pays, de continents entiers. Et ces peuples qui arrivent si difficilement au développement nécessaire pour survivre et s’épanouir, interpellent vigoureusement les peuples qui ont la chance d’avoir en abondance les biens matériels et les possibilités techniques. C’est tout l’enjeu des rapports Nord-Sud. Le Père Chevrier ne pouvait connaître dans son ampleur ce drame universel de la pauvreté. C’est être fidèle à son esprit que de devenir le prochain de ces peuples frères. Ils ne demandent pas une aumône, mais la considération de leur problèmes, le souci d’équité dans les échanges commerciaux et les investissements, la solidarité généreuse dans les situations d’urgence, l’entraide à long terme pour qu’ils puissent réaliser leur propre développement, et, par-dessus tout, l’estime de leur dignité de pauvres, qui ont d’ailleurs des richesses humaines et spirituelles à partager avec nous.

Le Christ s’identifie à ces affamés. Et l’homme ne vit pas seulement de pain: il a soif de dignité, de liberté, de liberté de conscience, il a soif d’amour et, sans en être toujours conscient, soif de Dieu.

6. Oui il nous faut contribuer à libérer l’homme de tant de servitudes, sans mêler à notre lutte solidaire la violence, la haine, le parti pris idéologique de classe qui amèneraient des maux pires que ceux que l’ont veut éliminer. L’espérance n’habite vraiment le cœur de l’homme que lorsqu’il fait l’expérience du Sauveur. La Parole de Dieu est alors une force de libération du mal, y compris du pèche. Annoncer l’Evangile est le plus haut service rendu aux hommes.

Le Père Chevrier voulait libérer les pauvres de l’ignorance religieuse. Au Paréo, il désirait à la fois procurer aux jeunes l’instruction, ce qu’on appellerait aujourd’hui l’alphabétisation, et l’enseignement de la foi pour leur permettre de participer à l’Eucharistie. Et pour cette tâche il suscitait et formait une équipe bénévole, hommes et femmes. “Tout mon désir serait de préparer de bons catéchistes à l’Eglise et de former une association de prêtres travaillant dans ce but” (Lettre aux séminaristes, 1877). Ils iraient partout “pour montrer Jésus-Christ”, comme des témoins qui prêchent par leur catéchèse - simple et soigneusement préparée - mais aussi par leur vie. Lui-même y consacrait une grande partie de son temps, avec des moyens pauvres mais adaptés, commentant concrètement chaque parole d’Evangile, et aussi le rosaire, le chemin de croix. Il disait: “Catéchiser les hommes, c’est la grande mission du prêtre aujourd’hui” (Lettres, p. 70).

Les pauvres ont droit en effet à la totalité de l’Evangile. L’Eglise respecte les consciences de ceux qui ne partagent pas sa foi, mais elle a la mission de témoigner de l’amour de Dieu envers eux.

Aujourd’hui, chers Frères et Sœurs, le contexte religieux n’est plus celui de l’époque du Père Chevrier. Il est marqué par le doute, le scepticisme, l’incroyance, voire l’athéisme, et une revendication maximale de liberté. Mais le besoin d’une proposition claire et ardente de la foi - de la totalité de la foi - se fait d’autant plus sentir. L’ignorance religieuse s’étale de façon déconcertante. Je sais que beaucoup de catéchistes en ont pris conscience et consacrent généreusement leur temps et leurs talents, à Lyon comme ailleurs en France, à y porter remède. L’appel du Père Antoine Chevrier devrait tous nous stimuler, nous maintenir en mission. N’entendez vous pas son exclamation: “Savoir parler de Dieu, que c’est beau!” (Lettres, 1873).

7. Chers Frères et Sœurs de France, présents aujourd’hui à Lyon ou reliés à nous par la télévision, puisse cette béatification faire croître en vous la foi, l’espérance et l’amour qui se nourrissent de l’exemple des saints et de l’expérience de la grâce!

Eglise qui es à Lyon, tu as été baptisée dans le sang de tes martyrs, souviens-toi de ta ferveur première avec l’évêque Pothin, le diacre Sanctus, l’esclave Blandine. C’est le premier témoignage que nous ayons des chrétiens de Gaule: on reste stupéfait de leur force, de leur espérance, de leur attachement au Christ vivant. Eglise de Lyon, souviens-toi aussi de l’évêque Irénée qui, pour toute l’Eglise, a défendu la véritable foi au Verbe Incarné, vrai Dieu et vrai homme, au regard des gnosies qui déjà tentaient de dissoudre cette foi. Eglise de Lyon, souviens-toi de toutes les initiatives prises par tes fils et tes filles au cours des siècles pour sanctifier l’Eglise, servir son unité, pour l’entraîner au service de la société comme Marius Gonin et Joseph Folliet, développer l’œcuménisme comme le Père Couturier, aider l’éducation des jeunes comme la bienheureuse Claudine Thévenet, stimuler le rayonnement missionnaire de l’Eglise comme Pauline Jaricot, assurer une présence contemplative au milieu des non-chrétiens comme le Père Jules Monchanin. Ils sont légion, “foule immense de témoins”, et constituent pour nous des guides, une famille, des intercesseurs, selon l’expression de la préface des saints.

Et toi spécialement, famille spirituelle du Prado - prêtres, sœurs et membres de l’Institut féminin -, souviens-toi de ton fondateur: il avait peut-être tout pour rester un homme ordinaire, mais son attachement à Jésus-Christ l’a conduit à la sainteté. “Il n’y a que les saints qui pourront régénérer le monde, travailler utilement à la conversion des pécheurs et à la gloire de Dieu” (Lettre aux séminaristes, 1872).

Et toi, Eglise qui es en France, toi que je visite pour la troisième fois à l’invitation de la Conférence épiscopale, souviens-toi de ton baptême, de l’Alliance que Dieu n’a jamais reniée! Souviens-toi de l’Esprit Saint qui t’habite et que peut toujours susciter en toi un nouveau printemps spirituel, si tu le désires vraiment! Ne crains pas. Ne te laisse pas décourager par les difficultés à vivre aujourd’hui la foi. Tes saints les ont connues et dépassées.

Le prophète Sophonie nous disait: “Cherchez le Seigneur, vous tous les humbles du pays qui faites sa volonté. Cherchez la justice. Cherchez l’humilité” (So 2, 3). Et il parlait d’un reste petit et pauvre, le reste d’Israël (cf. So 3, 12-13).

Aujourd’hui, grâce à Dieu, j’ai sous les yeux un peuple immense, le peuple chrétien qui a voulu venir célébrer sa foi avec le successeur de Pierre. Comme le Père Chevrier, vous savez qu’on ne peut dissocier Jésus-Christ de son Eglise, qu’on ne peut dissocier la communauté diocésaine de son évêque ni de l’évêque de Rome. C’est dans cette communion que notre bienheureux trouvait sa force. Appuyé sur Jésus-Christ et l’Eglise, on ne peut que marcher en sûreté malgré les contrariétés, les combats, les luttes et les persécutions (cf. Le véritable disciple, Prado, Editions Librairie, Lyon 1968, p. 511).

C’est dans cet esprit que je salue parmi vous les enfants et les jeunes, les travailleurs et les responsables du bien commun. Je salue spécialement ceux qui connaissent l’épreuve de la maladie, de la solitude, de l’éloignement de leur pays d’origine.

Je salue les laïcs chrétiens et leurs familles qui forment les cellules de base dans le peuple de Dieu. Il vous appartient d’épanouir la grâce de votre baptême, de vivre la foi chrétienne dans un climat de fidélité et d’amour généreux, et de la transmettre en en donnant le goût aux jeunes générations. Je le redirai à Paray-le-Monial.

Je salue les prêtres qui sont au service de tout le peuple de Dieu, comme le Père Chevrier et le Curé d’Ars, pour annoncer la Bonne Nouvelle et transmettre la Vie du Christ. Je le méditerai avec vous à Ars.

Je salue les religieux et religieuses avec lesquels je prierai Notre Dame de Fourvière.

Vous tous, Frères et Sœurs ici présents, ne craignez pas de vous engager dans le renouveau du cœur sans lequel les réformes extérieures et les plans pastoraux seraient stériles. Faites-le à l’école de Marie qui accompagne toujours les disciples de son Fils. Vivez l’absolu de l’Evangile, qui seul réveille et attire les consciences endormies ou hésitantes. Cherchez sincèrement la sainteté, inséparable de la mission.

8. Et toi, Père Antoine Chevrier, guide-nous dans la voie de l’Evangile. Tu es bienheureux! Ta figure se lève et resplendit dans la clarté des huit béatitudes de Jésus. Cette ville de Lyon t’appellera bienheureux, elle qui dès le jour de ta mort t’entourait déjà de vénération. De même l’Eglise, qui vénère en toi le “petit” - exalté par Jésus plus que les savants -, le prêtre, l’apôtre, le serviteur des pauvres. Comme Paul, saisi par le Christ, tu as vécu en oubliant ce qui était derrière toi, tout tendu vers l’avant. Oui, tu es totalement tourné vers l’Avenir, vers le grand avenir de tous les peuples en Dieu. Tu as couru vers le but pour remporter le prix que Dieu nous appelle à recevoir là-haut, dans le Christ Jésus. C’est le prix de l’amour. C’est l’Amour!

 

© Copyright 1986 - Libreria Editrice Vaticana

 

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