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LETTRE DE SA SAINTETÉ JEAN-PAUL II
AU PRÉSIDENT DE LA CONFÉRENCE
ÉPISCOPALE
DU RWANDA

 

À Son Excellence
Monseigneur Thaddée Ntihinyurwa
Évêque de Cyangugu
Président de la Conférence épiscopale du Rwanda

La venue au Rwanda de Son Excellence Monseigneur Paul Josef Cordes, Président du Conseil pontifical Cor Unum, me donne l'occasion de vous adresser mon salut le plus cordial, ainsi qu'à tous les Pasteurs de l'Église, aux Autorités de votre pays et au peuple rwandais. A la veille du second anniversaire du commencement du génocide qui a coûté la vie à des centaines de milliers de personnes, le message que je vous adresse voudrait être une nouvelle manifestation sensible de l'amour paternel que porte le Successeur de Pierre à tous les Rwandais, et plus particulièrement à ceux qui souffrent, qui vivent dans le deuil ou dans l'angoisse du lendemain. Je m'incline encore devant la mémoire de toutes les victimes de ce drame, particulièrement des Évêques, des pasteurs et des autres fidèles de l'Église, demandant au Seigneur de leur faire miséricorde.

À l'heure où votre pays cherche les voies de la réconciliation et de la paix, j'encourage ardemment tous ses fils à découvrir une nouvelle espérance dans le Christ. C'est en Lui que se manifeste en plénitude la miséricorde infinie de Dieu qui pardonne à tous, en toutes circonstances. En Lui, nous sommes assurés de la bienveillance divine pour toujours. Comme nous le dit l'Apôtre Paul, « si, étant ennemis, nous fûmes réconciliés avec Dieu par la mort de son Fils, combien plus, une fois réconciliés, serons-nous sauvés par sa vie » [1]. De ce don extraordinaire que Dieu nous fait, les chrétiens ont le devoir d'être les témoins véridiques, à travers toute leur existence, pour arriver à la réconciliation et à la paix. La Loi nouvelle que le Seigneur nous a laissée, c'est la loi de l'amour fraternel. C'est cette loi que la nature humaine combat lorsqu'elle refuse Dieu, c'est cette même loi que le monde a tant de mal à comprendre. Nous devons écouter le disciple que Jésus aimait, lorsqu'il disait: « Si quelqu'un dit: "J'aime Dieu" et qu'il déteste son frère, c'est un menteur: celui qui n'aime pas son frère qu'il voit, ne saurait aimer Dieu qu'il ne voit pas » [2].

L'amour fraternel, qui conduit au pardon de toutes les offenses, ne rend pas sans objet la justice des hommes, qui juge la faute et la condamne. Mais le chemin de la paix et de la réconciliation passe avant tout par le respect de la personne humaine, sans lequel il n'est pas possible de reconstruire ce qui a été détruit. Ce respect de l'homme est un présupposé pour un dialogue vraiment fraternel. Cependant, la justice et l'équité pour tous ceux qui ont des droits à défendre sont tout aussi nécessaires. Et il faut reconnaître que, de ce point de vue, l'État se trouve face à un grand et difficile défi: c'est pour lui un devoir essentiel de rendre justice à tous. Et je voudrais dire encore que la justice et la vérité doivent aller de pair lorsqu'il s'agit de mettre au jour les responsabilités dans le drame qu'a connu votre pays. L'Église en tant que telle ne peut être tenue pour responsable des fautes de ses membres qui ont agi contre la loi évangélique; ils seront appelés à rendre compte de leurs actes. Tous les membres de l'Église qui ont péché durant le génocide doivent avoir le courage de supporter les conséquences des faits qu'ils ont commis contre Dieu et contre leur prochain.

Ma pensée rejoint tout particulièrement les nombreux prisonniers en attente de jugement, ceux qui ont tout perdu dans leurs affections ou dans leurs biens et qui attendent que justice leur soit rendue, les réfugiés de l'intérieur et ceux, si nombreux, qui, au delà des frontières, attendent de pouvoir rentrer au pays dans la sécurité et la dignité.

Laissez-moi encourager de manière particulière l'Église qui est au Rwanda, elle qui a tant souffert du drame vécu par votre peuple; je rends hommage ici à ces pasteurs et à ces fidèles qui, au cours des événements, ont été de véritables témoins de l'amour du Christ et des modèles de vie chrétienne. Aujourd'hui l'Église au Rwanda se trouve confrontée à l'urgence de se mettre à l'écoute de l'Évangile et d'en proclamer la Bonne Nouvelle. Pour ses membres « le grand défi restera toujours celui de la cohérence d'une existence chrétienne conforme aux engagements de leur Baptême, qui signifie mort au péché et résurrection quotidienne pour une vie nouvelle [3] » [4]. Ensemble, n'ayez pas peur, construisez des communautés unies, qui donnent le témoignage d'un amour mutuel sincère et qui deviennent pour tous des lieux d'une authentique réconciliation [5]. Je vous invite tous, évêques, prêtres, religieux et religieuses, laïcs, d'origines ethniques différentes, à vous tourner vers Dieu avec un cœur sincère, à pardonner et à vous réconcilier quand c'est nécessaire, en renforçant: l'unité entre vous et en travaillant ensemble à l'unique mission du Christ. L'Église universelle est avec vous dans cette épreuve, elle continue à vous soutenir par sa prière, par la présence de missionnaires et par son aide pour reprendre votre activité pastorale. Par ses œuvres caritatives, elle veut aussi contribuer à répondre aux besoins matériels de toute la population, sans distinction d'origine ni de religion.

L'œuvre de reconstruction de votre pays est immense. J'adresse aussi un fervent appel à tous vos compatriotes, pour qu'ils s'engagent dans cette tâche pour le bien commun. Une véritable solidarité entre tous les hommes de bonne volonté est nécessaire pour vivre à nouveau dans la confiance retrouvée. « Le fruit de la solidarité est la paix » [6]. Je souhaite également que la communauté internationale apporte généreusement sa contribution en venant en aide à ceux qui souffrent et qui sont dans la détresse, pour être à vos côtés dans cette œuvre. Accueillez avec joie le soutien de vos frères qui viennent participer à l'effort commun d'édification de votre pays.

Je me tourne maintenant vers le Seigneur, Dieu de Paix et de Miséricorde, lui demandant d'éveiller les cœurs de tous les Rwandais au désir intense de la réconciliation et de la confiance retrouvée entre frères. Je confie à l'intercession maternelle de la Vierge Marie votre nation tout entière, ainsi que votre ministère et celui de tous les Pasteurs du Rwanda. Sur chacun de vous, sur les fidèles de vos diocèses, sur ceux qui sont chargés de la conduite du pays et sur tout le peuple Rwandais j'invoque la Bénédiction de Dieu Tout-Puissant.

Du Vatican, le 14 mars 1996.

IOANNES PAULUS PP. II


[1] Rom. 5, 10.

[2] 1 Io. 4, 20.

[3] Cfr. Rom. 6, 4-5.

[4] Ioannis Pauli PP. II Ecclesia in Africa, 74.

[5] Cfr. ibid.77 et 79.

[6] Ioannis Pauli PP. II Ecclesia in Africa, 138.

 

© Copyright 1996 - Libreria Editrice Vaticana

   

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