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LETTRE DU PAPE JEAN-PAUL II
SUR LE PELERINAGE AUX LIEUX QUI SONT LIES A L'HISTOIRE DU SALUT
A ceux qui se disposent à célébrer dans la foi le grand Jubilé
1. Après des années de préparation, nous sommes désormais
au seuil du grand Jubilé. On a beaucoup fait ces dernières
années, dans toute l'Eglise, pour préparer cet événement
de grâce. Mais le moment est venu de pourvoir, comme pour un voyage
imminent, aux derniers préparatifs. En réalité, le
grand Jubilé ne consiste pas en une série de choses à
accomplir, mais en une grande expérience intérieure à
vivre. Les initiatives extérieures ont un sens dans la mesure où
elles sont l'expression d'un engagement plus profond, qui touche le cur
des personnes. C'est justement cette dimension intérieure que j'ai
voulu rappeler à tous, tant dans la Lettre apostolique Tertio
millennio adveniente que dans la Bulle d'indiction du Jubilé
Incarnationis mysterium. Ces deux documents ont reçu un
accueil large et cordial. Les Evêques y ont puisé des
indications significatives, et les thèmes proposés pour les
différentes années de préparation ont été
amplement médités. Pour tout cela, je veux exprimer ma
gratitude au Seigneur et ma profonde satisfaction aux Pasteurs comme au
peuple de Dieu tout entier.
Maintenant l'imminence du Jubilé m'invite à proposer une réflexion
en rapport avec mon désir d'accomplir personnellement, si Dieu le
veut, un pèlerinage jubilaire spécial, m'arrêtant dans
quelques-uns des lieux qui sont particulièrement liés à
l'incarnation du Verbe de Dieu, événement auquel l'Année
sainte de l'An 2000 se rattache directement.
Ma méditation m'entraîne donc vers les « lieux »
de Dieu, vers ces espaces qu'Il a choisis pour dresser sa « tente »
parmi nous (Jn 1, 14; cf. Ex 40, 34-35; 1 R 8,
10-13), de manière à permettre à la personne humaine
une rencontre plus directe avec Lui. En un sens, je complète ainsi
la réflexion de la lettre Tertio millennio adveniente, dans
laquelle la perspective dominante, sur l'arrière-plan de l'histoire
du salut, était celle de l'importance fondamentale du « temps ».
En réalité, la dimension de « l'espace » n'est pas
moins importante que celle du temps dans la réalisation concrète
du mystère de l'Incarnation.
2. A première vue, parler d'« espaces » déterminés
en relation à Dieu pourrait susciter quelque perplexité.
L'espace n'est-il pas, tout autant que le temps, entièrement soumis
au pouvoir de Dieu? En effet, tout est sorti de ses mains et il n'y a pas
de lieu où l'on ne puisse rencontrer Dieu: « Au Seigneur, le
monde et sa richesse, la terre et tous ses habitants! C'est lui qui l'a
fondée sur les mers et la garde inébranlable sur les flots »
(Ps 24 [23], 1-2). Dieu est présent de manière égale
en tout lieu de la terre, de sorte que le monde entier peut être
considéré comme « temple » de sa présence.
Cela n'empêche pas, toutefois, que, de même que le temps
peut être scandé par les kairoì, moments spéciaux
de grâce, de même, de manière analogue, l'espace peut être
marqué par des interventions salvifiques particulières de
Dieu. C'est là, du reste, une intuition présente dans toutes
les religions, où l'on trouve non seulement des temps mais aussi
des espaces sacrés, dans lesquels on peut faire l'expérience
de la rencontre avec le divin d'une manière plus intense que celle
qui se réalise habituellement dans l'immensité du cosmos.
3. En ce qui concerne cette tendance religieuse générale,
la Bible propose un message spécifique, mettant le thème de «
l'espace sacré » dans la perspective de l'histoire du salut.
D'une part, elle met en garde contre les risques inhérents à
la définition d'un tel espace, quand cela se situe dans la ligne
d'une divinisation de la nature on se rappellera à ce sujet
la vigoureuse polémique des prophètes contre l'idolâtrie
au nom de la fidélité au Seigneur, Dieu de l'Exode ,
et d'autre part elle n'exclut pas une utilisation cultuelle de l'espace,
dans la mesure où cela fait pleinement apparaître la spécificité
de l'intervention de Dieu dans l'histoire d'Israël. L'espace sacré
est ainsi progressivement « concentré » dans le temple de
Jérusalem, où le Dieu d'Israël veut être honoré
et, en un sens, rencontré. Les yeux du pèlerin d'Israël
se tournent vers le temple, et grande est sa joie quand il atteint le lieu
où Dieu a établi sa demeure: « Quelle joie quand on m'a
dit: Nous irons à la maison du Seigneur! Maintenant
notre marche prend fin devant tes portes, Jérusalem! » (Ps
122 [121], 1-2).
Dans le Nouveau Testament, cette « concentration » de l'espace
sacré a son sommet dans le Christ, qui est désormais
personnellement le nouveau « temple » (cf. Jn 2, 21),
dans lequel habite la « plénitude de la divinité »
(Col 2, 9). Par la venue du Christ, le culte est destiné à
dépasser radicalement les temples matériels, pour devenir un
culte « en esprit et en vérité » (Jn 4,
24). Dans le Christ, l'Eglise, elle aussi, est considérée
par le Nouveau Testament comme « temple » (cf. 1 Co 3,
17), et c'est même chaque disciple du Christ qui l'est, en tant
qu'habité par l'Esprit Saint (cf. 1 Co 6, 19; Rm 8,
11). Tout cela évidemment n'exclut pas que les chrétiens,
comme le montre l'histoire de l'Église, puissent avoir des lieux de
culte; il est toutefois nécessaire de ne pas oublier que ceux-ci
sont totalement destinés à la vie cultuelle et fraternelle
de la communauté, tout en sachant que la présence de Dieu
par nature ne peut être enfermée en aucun lieu, puisqu'elle
les remplit tous, ayant dans le Christ la plénitude de son
expression et de son rayonnement.
Le mystère de l'Incarnation transforme donc l'expérience
universelle de « l'espace sacré », d'une part en lui
fixant des limites, et d'autre part en soulignant son importance dans des
termes nouveaux. La référence à l'espace est en effet
contenue dans le fait que le Verbe « s'est fait chair » (cf.
Jn 1, 14). Dieu a assumé en Jésus de Nazareth les
caractéristiques propres de la nature humaine, y compris
l'appartenance nécessaire de l'homme à un peuple déterminé
et à une terre déterminée. « Hic de Virgine
Maria Iesus Christus natus est » cette inscription placée
à Bethléem précisément dans le lieu où,
selon la tradition, Jésus est né, est d'une éloquence
particulière: « Ici, Jésus Christ est né de la
Vierge Marie ». La terre concrète, physique, et ses coordonnées
géographiques ne font qu'un avec la vérité de la
chair de l'homme assumée par le Verbe.
4. C'est pourquoi, dans la perspective du bimillénaire de
l'Incarnation, j'éprouve un grand désir d'aller
personnellement prier dans les principaux lieux qui, de l'Ancien au
Nouveau Testament, ont connu les interventions de Dieu, jusqu'à en
atteindre le sommet dans le mystère de l'Incarnation et de la Pâque
du Christ. Ces lieux sont déjà présents dans ma mémoire
d'une manière indélébile, depuis qu'en 1965 j'ai eu
l'occasion de visiter la Terre Sainte. Ce fut une expérience
inoubliable. Aujourd'hui encore je reviens volontiers aux pages riches d'émotions
que j'écrivis alors. « J'arrive en ces lieux qu'Il a emplis de
Lui une fois pour toutes. [...] Ô lieu! Combien de fois tu te seras
transformé avant que de son lieu tu deviennes le mien! Quand Il t'a
empli pour la première fois, tu n'étais pas encore un lieu
extérieur, seulement le sein de sa Mère. Combien je voudrais
savoir que les pierres que je foule à Nazareth sont celles-là
mêmes que son pied à elle toucha, quand elle était ton
seul lieu sur la terre. Rencontre avec Toi à travers la pierre que
foula le pied de ta Mère! Ô lieu de la terre, lieu de la
terre sainte quel lieu tu es en moi! C'est pour cela que je ne puis
te fouler, je dois m'agenouiller. En m'agenouillant, je confirme que tu
fus un lieu de rencontre. Je m'agenouille ainsi je t'imprime mon
sceau. Tu resteras ici avec mon sceau tu resteras, oui, tu resteras
et je t'emporterai avec moi et te transformerai en lieu d'un nouveau témoignage.
Je vais en témoin, qui atteste dans les millénaires »
(Karol Wojtyla, Poèmes, éd. Cana et éd. du
Cerf, 1979, p. 144).
Quand j'écrivais ces paroles, il y a plus de trente ans, je
n'aurais pas imaginé que le témoignage auquel je m'engageais
alors, je l'aurais rendu aujourd'hui comme successeur de Pierre, établi
au service de toute l'Eglise. Ce témoignage m'inscrit dans une
longue succession de personnes qui, depuis deux mille ans, sont allées
chercher les « traces » de Dieu sur cette terre, appelée «
sainte » à juste titre, en essayant de les reconnaître
dans les pierres, les montagnes et les eaux qui servirent de décor à
la vie terrestre du Fils de Dieu. Le journal de voyage écrit par Egérie
lors de son pèlerinage est connu depuis l'antiquité. Combien
de pèlerins, combien de saints, ont suivi son itinéraire au
long des siècles! Même lorsque les circonstances historiques
troublèrent le caractère essentiellement pacifique du pèlerinage
en Terre Sainte, lui donnant un visage qui, au-delà des intentions,
se conciliait mal avec l'image du Crucifié, les âmes des chrétiens
les plus conscients visaient seulement à retrouver sur cette terre
la mémoire vivante du Christ. Et la Providence voulut que, à
côté de nos frères des Eglises orientales, ce soient
surtout, pour la chrétienté d'occident, les fils de François
d'Assise, le saint de la pauvreté, de la douceur et de la paix, qui
aient à interpréter de manière authentiquement évangélique
le désir chrétien légitime de prendre soin des lieux
où s'enfoncent nos racines spirituelles.
5. C'est dans cet esprit que, s'il plaît à Dieu, j'ai
l'intention de parcourir à nouveau, à l'occasion du grand
Jubilé de l'An 2000, les traces de l'histoire du salut sur la terre
où elle s'est déroulée.
Le point de départ sera quelques-uns des lieux typiques de
l'Ancien Testament. Je désire de cette manière exprimer la
conscience qu'a l'Eglise de son lien inséparable avec l'ancien
peuple de l'Alliance. Abraham est aussi pour nous, par antonomase, le «
père dans la foi » (cf. Rm 4; Ga 3, 6-9; He
11, 8-19). Dans l'Evangile de Jean, on lit la parole que le Christ prononça
un jour à son sujet: « Abraham votre père a tressailli
d'allégresse dans l'espoir de voir mon Jour. Il l'a vu, et il a été
dans la joie » (8, 56).
C'est justement à Abraham qu'est liée la première étape
du voyage dont j'entretiens le désir. Il me plairait en effet de me
rendre, si telle est la volonté de Dieu, à Ur en Chaldée,
l'actuel Tal al Muqayyar dans le sud de l'Irak, ville où, selon le
récit biblique, Abraham entendit la parole du Seigneur qui
l'arrachait à sa terre, à son peuple, en un sens à
lui-même, pour faire de lui l'instrument d'un dessein de salut qui
embrassait le futur peuple de l'Alliance et même tous les peuples du
monde: « Le Seigneur dit à Abraham: Pars de ton pays,
laisse ta famille et la maison de ton père, va dans le pays que je
te montrerai. Je ferai de toi une grande nation, je te bénirai, je
rendrai grand ton nom, et tu deviendras une bénédiction!
[...] En toi seront bénies toutes les familles de la terre »
(Gn 12, 1-3). Par ces paroles commence la grande marche du peuple
de Dieu. Vers Abraham regardent non seulement ceux qui sont fiers de
descendre physiquement de lui, mais aussi ceux et ils sont
innombrables qui se considèrent comme sa descendance «
spirituelle » parce qu'ils partagent sa foi et son abandon sans réserve
à l'initiative salvifique du Tout-Puissant.
6. L'histoire du peuple d'Abraham se déroula pendant des
centaines d'années, concernant de nombreux lieux du Proche-Orient.
Les événements de l'Exode demeurent centraux, quand le
peuple d'Israël, après une dure expérience d'esclavage,
se mit en route sous la conduite de Moïse vers la Terre de sa liberté.
Trois moments scandent cette marche, liés à des lieux
montagneux chargés de mystère. Dans l'étape préliminaire
se détache avant tout le mont Horeb, autre dénomination
biblique du Sinaï, où Moïse eut la révélation
du nom de Dieu, signe de son mystère et de sa présence
salvifique efficace: « Je suis celui qui suis » (Ex 3,
14). A Moïse aussi, tout autant qu'à Abraham, il était
demandé de se fier au dessein de Dieu, et de se mettre à la
tête de son peuple. Ainsi commençait l'événement
dramatique de la libération, qui restera dans la mémoire
d'Israël comme une expérience fondamentale pour sa foi.
Tout au long de la marche dans le désert, c'est encore le Sinaï
qui constitua le décor où fut scellée l'alliance
entre le Seigneur et son peuple. Cette montagne reste ainsi liée au
don du Décalogue, les dix « paroles » qui engageaient
Israël à vivre en adhérant pleinement à la
volonté de Dieu. En réalité, ces « paroles »
faisaient apparaître les fondements de la loi morale à caractère
universel écrite dans le cur de tout homme, mais elles étaient
confiées à Israël à l'occasion d'un pacte réciproque
de fidélité par lequel le peuple s'engageait à aimer
Dieu, se souvenant des merveilles qu'il avait accomplies lors de l'Exode,
et Dieu assurait sa bienveillance perpétuelle: « Je suis le
Seigneur ton Dieu, qui t'ai fait sortir du pays d'Egypte, de la maison
d'esclavage » (Ex 20, 2). Dieu et le peuple s'engageaient réciproquement.
Si, dans la vision du buisson ardent, l'Horeb, lieu du « nom »
et du « projet » de Dieu, avait été surtout la «
montagne de la foi », maintenant, pour le peuple en pèlerinage
dans le désert, il devenait le lieu de la rencontre et du pacte réciproque,
en un sens la « montagne de l'amour ». Combien de fois, au cours
des siècles, les prophètes n'ont-ils pas dénonçé
l'infidélité du peuple à l'alliance, la considérant
comme une sorte d'infidélité « conjugale », comme
une véritable et réelle trahison du peuple-épouse à
l'égard de Dieu, son époux (cf. Jr 2, 2; Éz
16, 1-43)!
Au terme de la marche de l'Exode se profile une autre hauteur, le mont
Nebo, d'où Moïse put contempler la terre promise (cf. Dt
32, 49), sans avoir la joie d'y entrer, mais avec la certitude de l'avoir
désormais atteinte. Son regard du haut du Nebo est le symbole même
de l'espérance. De ce mont, il pouvait constater que Dieu avait
tenu ses promesses. Cependant, il devait encore une fois s'abandonner dans
la confiance à la toute-puissance divine pour l'accomplissement définitif
du dessein qui avait été annoncé.
Il ne me sera probablement pas possible, durant mon pèlerinage,
de visiter tous ces lieux. Mais je voudrais au moins, s'il plaît à
Dieu, m'arrêter à Ur, lieu des origines d'Abraham, puis faire
une étape au célèbre monastère
Sainte-Catherine, au Sinaï, près du mont de l'Alliance, qui
contient en quelque sorte tout le mystère de l'Exode, paradigme
perpétuel du nouvel Exode qui se réalisera pleinement sur le
Golgotha.
7. Si ces itinéraires de l'Ancien Testament et d'autres
semblables sont pour nous si riches de signification, il est évident
que l'année jubilaire, mémoire solennelle de l'incarnation
du Verbe, nous invite à nous arrêter surtout dans les lieux où
s'est déroulée la vie de Jésus.
J'ai un très vif désir de me rendre tout d'abord à
Nazareth, ville liée au moment même de l'Incarnation et aussi
terre où Jésus grandit « en sagesse, en taille et en grâce
sous le regard de Dieu et des hommes » (Lc 2, 52). Là,
le salut de l'Ange résonna pour Marie: « Je te salue, Comblée-de-grâce,
le Seigneur est avec toi » (Lc 1, 28). Là, elle dit
son fiat à l'annonce qui l'appelait à être la
mère du Sauveur et, l'Esprit Saint la prenant sous son ombre, à
devenir une demeure accueillante pour le Fils de Dieu.
Et comment ne pas se rendre ensuite à Bethléem, où
le Christ vint au monde et où les pasteurs et les mages se firent
les porte-parole de l'adoration de l'humanité entière? À
Bethléem résonna aussi pour la première fois le
souhait de paix qui, entonné par les anges, continuera à
retentir de génération en génération jusqu'à
nos jours.
L'arrêt à Jérusalem, lieu de la mort sur la croix et
de la résurrection du Seigneur Jésus, sera particulièrement
significatif.
Il est certain que les lieux qui rappellent la vie terrestre du Sauveur
sont beaucoup plus nombreux et que beaucoup mériteraient d'être
visités. Comment, par exemple, oublier le mont des Béatitudes,
ou le mont de la Transfiguration, ou Césarée de Philippe, région
où Jésus confia à Pierre les clefs du Royaume des
cieux, le constituant fondement de son Eglise (cf. Mt 16, 13-19)?
En Terre Sainte, du nord au sud, on peut dire que tout rappelle le Christ.
Mais je devrai me contenter des lieux les plus représentatifs, et Jérusalem,
en quelque sorte, les résume tous. Là, s'il plaît à
Dieu, j'ai l'intention de m'abîmer dans la prière, portant
dans mon cur toute l'Eglise. Là, je contemplerai les lieux où
le Christ a donné sa vie et l'a ensuite reprise dans la résurrection,
nous faisant don de son Esprit. Là, je voudrai crier encore une
fois la grande et consolante certitude que « Dieu a tant aimé
le monde qu'il a donné son Fils unique: ainsi tout homme qui croit
en lui ne périra pas, mais il obtiendra la vie éternelle »
(Jn 3, 16).
8. Parmi les lieux de Jérusalem auxquels est davantage liée
la vie terrestre du Christ, je ne pourrai pas ne pas visiter le Cénacle,
où Jésus institua l'Eucharistie, source et sommet de la vie
de l'Eglise. Là, selon la tradition, les Apôtres étaient
réunis en prière avec Marie, Mère du Christ, quand,
le jour de la Pentecôte, il y eut l'effusion de l'Esprit Saint.
Alors commença la dernière étape de la marche de
l'histoire du salut, le temps de l'Église, corps et épouse
du Christ, peuple en pèlerinage dans le temps, appelé à
être signe et instrument de l'union intime avec Dieu et de l'unité
de tout le genre humain (cf. Lumen gentium, n. 1).
La visite au Cénacle veut ainsi être un retour aux sources
mêmes de l'Eglise. Le successeur de Pierre, qui à Rome vit au
lieu même où le Prince des Apôtres affronta le martyre,
ne peut pas ne pas remonter constamment au lieu d'où Pierre, le
jour de la Pentecôte, commença à proclamer à
haute voix, avec la force enivrante de l'Esprit, la « bonne nouvelle »
que Jésus Christ est le Seigneur (cf. Ac 2, 36).
9. La visite aux Lieux saints de la vie terrestre du Rédempteur
introduit tout naturellement aux lieux qui furent significatifs pour
l'Eglise naissante et qui connurent l'élan missionnaire de la première
communauté chrétienne. Ces derniers seraient nombreux, si
nous suivons le récit de Luc dans les Actes des Apôtres. Mais
il me plairait en particulier de pouvoir m'arrêter aussi et méditer
dans deux villes liées de manière spéciale à
l'histoire de Paul, l'Apôtre des Nations. Je pense avant tout à
Damas, lieu qui évoque sa conversion. Le futur Apôtre était
en effet en chemin vers cette ville comme persécuteur quand le
Christ lui-même croisa son chemin: « Saul, Saul, pourquoi me
persécuter? » (Ac 9, 4). De là, le zèle
de Paul, désormais conquis par le Christ, rayonna en une
progression incessante jusqu'à atteindre une grande partie du monde
alors connu. D'innombrables villes furent évangélisées
par lui. Il serait beau de pouvoir aller notamment à Athènes,
où il prononça un merveilleux discours devant l'Aréopage
(cf. Ac 17, 22-31). Si l'on considère le rôle qu'a eu
la Grèce dans la formation de la culture antique, on comprend que
ce discours de Paul puisse être considéré en quelque
sorte comme le symbole même de la rencontre de l'Evangile avec la
culture humaine.
10. Tout en m'abandonnant totalement à ce que décidera la
Volonté divine, je serais heureux que ce dessein puisse se réaliser
au moins dans ses points essentiels. Il s'agit d'un pèlerinage
exclusivement religieux, tant par sa nature que par ses finalités,
et je serais peiné que l'on attribue à mon projet des
significations différentes. Dès maintenant d'ailleurs,
j'accomplis ce pèlerinage dans un sens spirituel, puisque aller
dans ces lieux en pensée seulement signifie d'une certaine manière
relire l'Evangile lui-même, signifie parcourir à nouveau les
chemins que la Révélation a parcourus.
Nous rendre en esprit de prière d'un lieu à un autre,
d'une ville à une autre, dans cet espace particulièrement
marqué par l'intervention de Dieu, non seulement nous aide à
vivre notre vie comme une marche, mais nous donne bien aussi l'idée
d'un Dieu qui nous a devancés et qui nous précède,
qui s'est mis lui-même en chemin sur les routes de l'homme, un Dieu
qui ne nous regarde pas d'en haut, mais qui s'est fait notre compagnon de
voyage.
Le pèlerinage dans les Lieux saints devient ainsi une expérience
extraordinairement significative, évoquée en quelque sorte
par tout autre pèlerinage jubilaire. L'Eglise, en effet, ne peut
oublier ses racines; bien plus, elle doit continuellement revenir à
elles pour demeurer totalement fidèle au dessein de Dieu. C'est
pourquoi, dans la Bulle Incarnationis mysterium, j'ai écrit
que le Jubilé, célébré simultanément en
Terre Sainte, à Rome et dans les Eglises locales du monde entier, «
aura pour ainsi dire deux centres: d'une part, la Ville où la
Providence a voulu placer le siège du Successeur de Pierre, et
d'autre part la Terre Sainte, où le Fils de Dieu s'est fait homme,
prenant chair d'une Vierge nommée Marie » (n. 2).
Cette attachement à la Terre Sainte, tout en exprimant la mémoire
que les chrétiens doivent cultiver, veut aussi honorer le lien
profond qu'ils continuent d'avoir avec le peuple juif, dont le Christ est
issu selon la chair (cf. Rm 9, 5). Beaucoup de chemin a été
accompli ces dernières décennies, spécialement après
le Concile Vatican II, pour établir un dialogue fécond avec
le peuple que Dieu a choisi comme premier destinataire de ses promesses et
de l'Alliance. Le Jubilé devra constituer une occasion de plus pour
que grandisse la conscience des liens qui nous unissent, contribuant à
supprimer définitivement les incompréhensions qui ont
malheureusement, si souvent au cours des siècles, amèrement
marqué les rapports entre chrétiens et juifs.
En outre, nous ne pouvons oublier que la Terre Sainte est chère
aussi aux croyants de l'Islam, qui ont pour elle une vénération
spéciale. J'espère vivement que ma visite aux Lieux saints
sera également une occasion de rencontre avec eux, afin que, dans
la clarté du témoignage, augmentent les motifs de
connaissance et d'estime réciproques, et aussi de collaboration
dans l'effort pour attester la valeur de l'engagement religieux et le désir
ardent d'une société plus conforme au dessein de Dieu, dans
le respect de tout être humain et de la création.
11. Dans cette marche à travers les espaces que Dieu a choisis
pour établir sa « tente » parmi nous, j'ai un grand désir
de me sentir accueilli en pèlerin et en frère non seulement
par les communautés catholiques, que je rencontrerai avec une joie
particulière, mais aussi par les autres Eglises qui ont vécu
sans interruption dans les Lieux saints et qui les ont gardés avec
fidélité et amour pour le Seigneur.
Plus que tous mes autres pèlerinages, celui que je m'apprête
à faire en Terre Sainte à l'occasion du Jubilé sera
marqué par le désir ardent du Christ exprimé dans la
prière adressée à son Père pour que tous ses
disciples « soient un » (Jn 17, 21), prière qui
nous interpelle d'une manière encore plus vigoureuse à
l'heure exceptionnelle qui ouvre le nouveau millénaire. C'est
pourquoi je souhaite que tous les frères dans la foi, dociles à
l'Esprit Saint, puissent voir dans ma marche de pèlerin sur la
terre parcourue par le Christ une « doxologie » pour le salut
que nous avons tous reçu, et je serais heureux si nous pouvions
nous réunir ensemble dans les lieux de notre origine commune, afin
de témoigner du Christ notre unité (cf. Ut unum sint,
n. 23) et de confirmer notre engagement réciproque pour le rétablissement
de la pleine communion.
12. Il ne me reste donc qu'à inviter chaleureusement toute la
communauté chrétienne à se mettre, par la pensée,
en chemin pour le pèlerinage jubilaire. Il pourra être célébré
selon les multiples formes que j'ai indiquées dans la Bulle
d'indiction. Mais il est certain que beaucoup le réaliseront aussi
en se mettant concrètement en route vers ces lieux qui ont eu une
importance particulière dans l'histoire du salut. Quoi qu'il en
soit, nous devrons tous accomplir ce voyage intérieur, qui a pour
but de nous détacher de ce qui, en nous et autour de nous, est
contraire à la loi de Dieu, afin d'être en mesure de
rencontrer pleinement le Christ, confessant notre foi en Lui et recevant
l'abondance de sa miséricorde.
Dans l'Evangile, Jésus nous apparaît toujours en chemin. Il
semble qu'Il ait hâte de se déplacer d'un lieu à
l'autre pour annoncer que le Royaume de Dieu est proche. Il annonce et il
appelle. Son « suis-moi » reçut la prompte adhésion
des Apôtres (cf. Mc 1, 16-20). Soyons tous conscients qu'il
nous rejoint par sa voix, par son invitation, par son appel à une
vie nouvelle!
Je le dis surtout aux jeunes, devant lesquels la vie s'ouvre comme un
chemin riche de surprises et de promesses.
Je le dis à tous: marchons sur les traces du Christ!
Puisse le voyage que j'entends faire pendant l'année jubilaire
représenter le voyage de toute l'Eglise désireuse d'être
toujours plus docile à la voix de l'Esprit, pour aller rapidement à
la rencontre du Christ, l'Epoux: « L'Esprit et l'Epouse disent: Viens!
» (Ap 22, 17).
Du Vatican, le 29 juin 1999, Solennité des saints Apôtres
Pierre et Paul, en la vingt et unième année de mon
Pontificat.
JEAN-PAUL II
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