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MESSAGE DU PAPE JEAN-PAUL II À LA IIème SESSION EXTRAORDINAIRE DE L’ASSEMBLÉE GÉNÉRALE DES NATIONS UNIES SUR LE DÉSARMEMENT*
Monsieur le Président, 1. En juin 1978, lorsque se réunit la première Session extraordinaire de
l’Assemblée générale des Nations Unies sur le désarmement, mon Prédécesseur le
Pape Paul VI lui envoya un
Message personnel, dans lequel il exprimait ses espoirs dans les résultats
qu’était en droit d’attendre l’humanité d’un tel effort de bonne volonté et de
sagesse politique de la part de la communauté internationale. Quatre ans plus tard, vous voilà à nouveau réunis pour vous demander si ces
attentes ont été - au moins partiellement - réalisées. La réponse à cette question semble n’être ni très rassurante ni très
encourageante. Une comparaison de la situation d’il y a quatre ans avec celle d’aujourd’hui
en matière de désarmement fait apparaître bien peu d’améliorations. Certains
pensent même qu’il y a eu détérioration, tout au moins en ce sens que les
espérances nées à cette époque pourraient maintenant se présenter comme de
simples illusions. Cette constatation pourrait facilement conduire au
découragement et pousser les responsables du sort du monde à rechercher ailleurs
la solution des problèmes - particuliers ou généraux - qui continuent de
perturber la vie des peuples. Beaucoup perçoivent ainsi la réalité actuelle. Les chiffres provenant des
sources diverses indiquent une sérieuse augmentation des dépenses militaires,
qui se traduit par une production plus forte des différents types d’armement, à
laquelle, selon des instituts spécialisés, correspond une nouvelle poussée du
commerce des armes. Les moyens d’information ont concentré dernièrement une
grande part de leur attention sur la recherche et l’usage à grande échelle des
armes chimiques. Par ailleurs, de nouvelles armes nucléaires ont vu le jour. Devant une Assemblée aussi compétente que la vôtre, il n’est pas nécessaire
d’exposer les chiffres que votre organisation elle-même a publiés à ce sujet.
Qu’il me suffise, à titre indicatif, de citer l’étude selon laquelle le total
des dépenses militaires de la planète correspond à une moyenne de cent dix
dollars par personne et par an, ce qui, pour beaucoup d’habitants de cette même
planète, représente le revenu dont ils disposent pour vivre durant la même
période. Face à cet état de choses, c’est bien volontiers que j’exprime ma
satisfaction de ce que les Nations Unies se soient proposées à nouveau
d’affronter le problème du désarmement, et je suis reconnaissant de la
possibilité qui m’est courtoisement offerte de vous adresser la parole à cette
occasion. Bien qu’il ne soit pas membre de votre Organisation, le Saint-Siège a auprès
d’elle, depuis un certain temps, sa propre Mission permanente d’observation qui
lui permet d’en suivre jour après jour les activités. Personne n’ignore combien
mes Prédécesseurs appréciaient vos travaux. J’ai moi-même eu l’occasion,
notamment lors de ma visite au siège de l’ONU, de faire miennes leurs paroles
d’estime à l’égard de votre Organisation. Comme eux, j’en comprends les
difficultés et, tout en exprimant le vœu que ses efforts soient récompensés par
des résultats plus importants et meilleurs, je reconnais son rôle précieux et
irremplaçable pour assurer au monde un avenir plus serein et plus pacifique. C’est la voix de quelqu’un qui n’a pas d’intérêts, ni de pouvoirs politiques
et encore moins de force militaire, que celle que votre courtoisie me consent de
faire à nouveau résonner dans cette aula. Ici, où convergent pratiquement celles
de toutes les nations, grandes et petites, ma parole porte en elle l’écho de la
conscience morale de l’humanité à l’état pur, si vous me passez l’expression.
Elle n’est pas accompagnée de préoccupations ou d’intérêts d’une autre nature,
qui pourraient en voiler le témoignage et le rendre moins crédible. Une conscience illuminée et guidée par la foi chrétienne, sans doute, mais
qui n’en est pas pour autant moins profondement humaine, bien au contraire.
C’est donc une conscience commune à tous les hommes de bonne et sincère volonté. Ma voix se fait l’écho des angoisses, des aspirations, des espoirs et des
craintes de milliards d’hommes et de femmes qui, de toutes les latitudes,
regardent vers votre Assemblée en se demandant s’il en surgira, comme ils
l’espèrent, quelque lumière rassurante, ou bien une nouvelle et préoccupante
déception. Sans en avoir reçu de tous le mandat, je crois pouvoir me faire
l’interprète fidèle auprès de vous de ces sentiments qui sont les leurs. Je ne veux ni ne puis entrer dans les aspects politiques et techniques du
problème du désarmement tel qu’il se présente aujourd’hui, mais je me permettrai
d’attirer votre attention sur quelques principes éthiques qui sont à la base de
toute discussion et de toute décision souhaitable en ce domaine. 2. Mon point de départ s’enracine dans une constatation unanimement admise
non seulement par vos peuples, mais aussi par les gouvernements que vous
présidez ou représentez: le monde désire la paix, le monde a besoin de la paix. De nos jours, refuser la paix ne signifie pas seulement provoquer les
souffrances et les pertes que comporte - aujourd’hui plus que par le passé - une
guerre, même limitée, cela pourrait entraîner également la totale destruction de
régions entières, avec la menace possible ou probable de catastrophes aux
proportions plus vastes encore, voir même universelles. Les responsables de la vie des peuples semblent surtout engagés dans une
recherche fébrile des voies politiques et des solutions techniques qui
permettent de “contenir” les effets d’éventuels conflits. Tout en devant
reconnaître les limites de leurs efforts dans ce sens, ils persistent dans ces
voies, tant est répandue le conviction qu’à long terme les guerres sont
inévitables, et tant aussi, et surtout, le spectre d’une possible confrontation
militaire entre les grands camps qui divisent le monde aujourd’hui continue à
hanter le destin de l’humanité. Certes, aucune puissance, aucun homme d’Etat n’admettra qu’il veuille
projeter une guerre ou en prendre l’initiative. Cependant, la méfiance mutuelle
fait croire ou craindre que d’autres nourrissent des desseins ou une volonté de
ce genre, de sorte que chacun semble n’envisager d’autre solution possible,
sinon nécessaire, que celle de préparer une force de défense suffisante pour
répondre à une éventuelle attaque. 3. Beaucoup estiment même qu’une telle préparation constitue un chemin - pour
sauvegarder la paix, ou au moins pour empêcher le plus possible, et de la
manière la plus efficace, le déclenchement des conflits, surtout des grands
conflits qui en viendraient à comporter l’holocauste suprême de l’humanité et la
destruction de la civilisation que l’homme a conquise laborieusement au cours
des siècles. Cela est encore, comme on le voit, la “philosophie de la paix” énoncée dans
le vieux principe romain: “Si vis pacem, para bellum”. Traduite en termes modernes, cette “philosophie” a pris le nom de
“dissuasion”, et elle a revêtu les formes de la recherche d’un “équilibre des
forces” qui, parfois, a été appelé, non sans raison, “équilibre de la terreur”. Comme l’a relevé mon Prédécesseur Paul VI: “La logique immanente à la
recherche des équilibres de forces pousse chacun des adversaires à tenter de s’assurer
une certaine marge de supériorité, de peur de se trouver en situation de
désavantage” (PAULI VI Allocutio ad Coetum generalem Nationum Unitarum habita,
die 24 maii 1978: Insegnamenti di Paolo VI, XVI (1978) 452). Ainsi, pratiquement, la tentation est facile - et le danger toujours présent
- de voir la recherche d’un équilibre se transformer en recherche d’une
supériorité de nature à relancer de manière encore plus dangereuse la course aux
armements. Voilà, en réalité, la tendance qui semble continuer à prévaloir aujourd’hui,
et peut-être même de façon encore plus accentuée qu’auparavant. Et vous vous
êtes proposés, comme but spécifique de cette Assemblée, de rechercher comment il
serait possible de renverser cette tendance. Ce but peut paraître encore, pour ainsi dire, “minimaliste”, mais il est
d’une importance fondamentale, car seul un semblable revirement peut faire
espérer que l’humanité s’engagera sur la voie qui mène au but si désiré de tous,
même si beaucoup le considèrent toujours comme une utopie: un désarmement total,
mutuel et entouré de telles garanties d’un contrôle effectif qu’elles donnent à
tous la confiance et la sécurité nécessaires. Ainsi, cette Session extraordinaire reflète encore une autre constatation. De
même que la paix, le monde désire le désarmement. Le monde a besoin du désarmement. D’ailleurs, tout le travail accompli au
sein du Comité de désarmement, dans différentes commissions ou sous-commissions
et au sein des Gouvernements, de même que l’attention prêtée par le public
atteste du poids qu’on donne de nos jours à la difficile question du désarmement. La convocation même de cette réunion porte en soi un jugement: les nations du
monde sont déjà surarmées et par trop engagées dans des politiques qui
renforcent cette tendance. Implicitement un tel jugement inclut la conviction
que cette tendance est erronée et que les nations du monde engagées sur cette
voie ont besoin de repenser leur position.
Mais la situation est complexe et de nombreuses valeurs - dont certaines de
plus haut niveau - entrent en jeu. Des points de vue divergents peuvent être
exprimés. Il faut donc affronter les problèmes avec réalisme et honnêteté. C’est pourquoi, d’abord je prie Dieu afin qu’Il vous accorde la force de
l’esprit et la bonne volonté requises pour accomplir votre tâche et faire
avancer autant que faire se peut la cause de la paix, but ultime de tous vos
efforts durant cette Session extraordinaire. Ainsi donc ma parole est une parole
d’encouragement et d’espérance. Encouragement à ne pas laisser vos énergies
s’affaiblir par la complexité des questions ou par les échecs du passé et du
présent. Parole d’espérance parce que nous savons que seuls les hommes
d’espérance sont à même d’avancer patiemment et tenacement vers les buts dignes
des meilleurs efforts et vers le bien de tous. 4. Peut-être que de nos jours, aucune question ne touche autant d’aspects de
la condition humaine que celle des armements et du désarmement. Elle comporte
des aspects scientifiques et techniques, des aspects sociaux et économiques.
Elle inclut aussi de graves problèmes de nature politique qui touchent les
relations entre Etats et entre peuples. Nos systèmes mondiaux d’armements
influencent en outre dans une grande mesure les développements culturels.
Couronnant le tout, interviennent les questions spirituelles qui regardent
l’identité même de l’homme et ses choix pour le futur et pour les générations à
venir. En vous offrant mes réflexions, j’ai présentes à l’esprit toutes ces
dimensions techniques, scientifiques, sociales, économiques, politiques et
surtout éthiques, culturelles et spirituelles.
5. Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale et le début de l’âge
atomique, le Saint-Siège et l’Eglise catholique ont eu une attitude très claire.
L’Eglise a continuellement cherché à contribuer à la paix et à construire un
monde qui n’ait pas à recourir à la guerre pour régler les différends. Elle a
encouragé à maintenir un climat international de confiance mutuelle et de
coopération. Elle a appuyé les structures susceptibles d’assurer la paix. Elle a
reppelé les effets désastreux de la guerre. A mesure qu’augmentaient les moyens
de destruction meurtrière, elle a relevé les dangers ainsi encourus et, au-delà
des dangers immédiats, elle a indiqué les valeurs à cultiver pour développer la
coopération, la confiance mutuelle, la fraternité et la paix. Déjà en 1946, mon Prédécesseur le Pape Pie XII se référa à la “puissance des
nouveaux instruments de destruction” qui ramenaient “le problème du désarmement
au centre des discussions internationales avec des aspects complètement
nouveaux” (PIO XII Allocutio ad Sacrum Cardinalium Collegium, die 24 dec.
1946: AAS 39 (1947) 13 ss.). Les Papes successifs et le Concile Vatican II poursuivirent la réflexion en
l’adaptant au contexte des nouveaux armements et du contrôle des armements. Si
les hommes se penchaient sur cette tâche avec bonne volonté et s’ils avaient
dans leur cœur et dans leurs plans la paix comme objectifs, les mesures
adéquates pourraient être trouvées, les structures appropriées élaborées pour
assurer la légitime sécurité de chaque peuple dans le respect mutuel et la paix,
alors les arsenaux de la peur et de la menace de mort deviendraient superflus. L’enseignement de l’Eglise catholique est donc clair et cohérent. Il déplore
la course aux armements, il demande tout au moins une progressive réduction
mutuelle et vérifiable ainsi que de plus grandes précautions contre les
possibles erreurs dans l’usage des armes nucléaires. En même temps, l’Eglise
réclame pour chaque nation le respect de l’indépendance, de la liberté et de la
légitime sécurité. Je désire vous assurer de la préoccupation constante de l’Eglise catholique
et des efforts qu’elle ne cessera pas de déployer tant que les armements ne
seront pas entièrement maîtrisés, la sécurité de toutes les nations garantie, et
tant que les cœurs de tous les hommes ne seront pas gagnés aux choix éthiques
qui garantiront une paix durable.
6. J’en viens maintenant au débat qui vous occupe, au sujet duquel il faut
reconnaître en premier lieu qu’aucune composante des affaires internationales ne
peut être considérée isolement et séparement des multiples intérêts des nations.
Cependant, un compte est de reconnaître l’interdépendance des questions, un
autre est de les exploiter pour en tirer avantage sur un autre plan. Les
armements, les armes nucléaires et le désarmement sont trop importants en
eux-mêmes et pour le monde pour qu’ils deviennent simplement partie d’une
stratégie qui en exploiterait l’importance intrinsèque en faveur d’une politique
ou d’autres intérêts. 7. Il est donc important de dûment considérer avec la prudence et l’objectivité
qu’elles méritent, chacune des propositions sérieuses visant à contribuer au
désarmement réel et à créer un meilleur climat. Même de petits pas ont une
valeur qui va au-delà de leur aspect matériel et technique. Quel que soit le
domaine envisagé, nous avons besoin aujourd’hui de perspectives nouvelles et de
disponibilité d’écoute respectueuse et d’accueil attentif aux suggestions
honnêtes de tous ceux qui s’occupent avec responsabilité d’affaires aussi
controversées. A ce propos, surgit ce que j’appellerais le phénomène de la rhétorique. Un
domaine aussi tendu et gros d’autant d’inévitables dangers ne peut laisser place
à aucune espèce le discours forcés ou de positions provocatrices. La
complaisance dans la rhétorique, dans le vocabulaire enflammé et passionné, dans
les menaces voilées et les contre-menaces et dans les manœuvres déloyales ne
peut qu’exacerber l’acuité d’un problème qui requiert un examen sobre et
attentif. D’autre part, les Gouvernements et leurs responsables ne peuvent
conduire les affaires des Etats indépendamment des vœux de leurs peuples. L’histoire
des civilisations nous offre des exemples effrayants de ce qui se passe quand
cette expérience est tentée. Or, les craintes et les préoccupations de nombreux
groupes dans différentes parties du monde révèlent que les gens sont de plus en
plus effrayés à la pensée de ce qui arriverait si des irresponsables
déclenchaient une guerre nucléaire. Ainsi, un peu partout, des mouvements pour la paix se sont développés. En
plusieurs pays, ces mouvements, devenus extrêmement populaires, sont soutenus
par une partie croissante de citoyens de couches sociales différentes, de tous
âges et de formations diverses, spécialement de jeunes. Les fondements
idéologiques de ces mouvements sont multiples. Leurs projets, leurs propositions,
leurs politiques varient grandement et peuvent maintes fois prêter le flanc à
des instrumentalisations partisanes. Mais au-delà de ces divergences de formes,
il y a un désir de paix, profond et sincère. Aussi ne puis-je que m’associer à votre projet d’appel à l’opinion pour que
naisse une véritable conscience universelle des risques terribles de la guerre,
conscience qui entraînera à son tour en esprit de paix généralisé. 8. Dans les conditions actuelles, une dissuasion basée sur l’équilibre, non
certes comme une fin en soi mais comme une étape sur la voie d’un désarmement
progressif, peut encore être jugée comme moralement acceptable. Toutefois, pour assurer la paix, il est indispensable de ne pas se contenter
d’un minimum toujours grevé d’un réel danger d’explosion. Que faire alors? En l’absence d’une autorité supranationale telle qu’elle fut
déjà souhaitée par le Pape Jean XXIII dans son Encyclique “Pacem
in Terris” et que l’on avait espéré trouver dans l’Organisation des Nations
Unies, l’unique solution réaliste devant la menace de guerre reste encore la
négociation. Ici, j’aime à vous rappeler une parole de Saint Augustin que j’ai
déjà citée autrefois: “Tuez la guerre par les paroles des tractations, mais ne
tuez pas les hommes par l’épée”. Aujourd’hui encore, je réaffirme devant vous ma
confiance dans la force des négociations loyales pour parvenir à des solutions
justes et équitables. Ces négociations exigent patience et constance et doivent
notamment viser à une réduction des armements équilibrée, simultanée et
internationalement contrôlée. Plus précisément encore, l’évolution en cours semble porter à une
interdépendance croissante des types d’armements. Comment dans ces conditions
envisager une réduction équilibrée, si les négociations ne couvrent pas
l’ensemble des armes? A cet égard, la poursuite de l’étude du “programme global
de désarmement”, que votre Organisation a déjà entreprise, pourrait faciliter la
nécessaire coordination des différents forums et apporter aux résultats plus de
vérité, d’équité et d’efficacité. 9. En fait, les armes nucléaires ne sont pas les seuls moyens de guerre et de
destruction. La production et la vente d’armes conventionnelles à travers le
monde sont un phénomène réellement alarmant et, semble-t-il, en plein essor. Des
négociations sur le désarmement ne sauraient être complètes si elles ignoraient
le fait que 80 pour cent des dépenses en armement est consacré aux armes
conventionnelles. Par ailleurs leur trafic semble se développer à un rythme
croissant et s’orienter de préférence vers les pays en voie de développement.
Chaque pas franchi et toute démarche entreprise pour limiter cette production et
ce trafic et les soumettre à un contrôle toujours plus effectif est une
significative contribution à la cause de la paix. De récents événements ont confirmé la puissance destructive des arme s
conventionnelles et les régrettables conditions auxquelles se condamnent les
Etats tentés d’y recourir pour régler leurs différends. 10. Mais la considération des aspects quantitatifs des armements tant
nucléaires que conventionnels n’est pas suffisante. Une attention tout à fait
spéciale doit être portée à leur perfectionnement poursuivi grâce à des
technologies nouvelles des plus avancées, car c’est bien là une des dimensions
essentielles de la course aux armements. L’ignorer conduirait à se leurrer et à
n’offrir aux hommes désireux de paix qu’un trompe-l’œil. La recherche et la technologie doivent toujours être mises au service de
l’homme. De nos jours, on en use et en abuse trop fréquemment à d’autres fins.
M’adressant le 2 juin 1980 aux hommes de science et de culture de l’Assemblée de
l’UNESCO, j’avais amplement développé ce thème. Aujourd’hui encore qu’il me soit
permis de suggérer au moins qu’un pourcentage non indifférent des fonds affectés
à la technologie et à la science des armements soient réservés au développement
de mécanismes et de dispositifs garantissant la vie et le bien-être des hommes. 11. Dans son discours a l’Organisation des Nations Unies, le 4 octobre 1965,
le Pape Paul VI énonca une profonde vérité, lorsqu’il déclara: “La Paix, ne se
construit pas seulement au moyen de la politique et de l’équilibre des forces et
des intérêts. Elle se construit avec l’Esprit, les idées, les œuvres de la Paix”.
Les produits de l’Esprit, les idées, les produits de la culture et les forces
créatives des peuples sont destinés à être partagés. Les stratégies de paix qui
en restent au niveau technique et scientifique, qui déterminent des équilibres
et vérifient des contrôles n’assureront une vraie paix que lorsque se seront
forgés et renforcés des liens entre les peuples. Etablissez des liens qui
unissent les peuples ensemble. Donnez-vous les moyens qui amènent les peuples au
partage de leurs cultures et de leurs valeurs. Abandonnez tous les intérêts
mesquins qui livrent une nation à la merci d’une autre au plan économique,
social ou politique. Dans ce même esprit, les travaux d’experts qualifiés relevant le rapport
entre désarmement et développement méritent d’être étudiés et suivis d’actions.
Il n’est pas nouveau d’envisager le transfert de ressources financières
consacrées au développement des armes, vers le développement des peuples, mais
l’idée ne perd pas pour autant de son actualité et le Saint-Siège l’a faite
sienne depuis longtemps. Toute résolution de l’Assemblée Générale en ce sens
recevrait partout l’approbation et l’appui des hommes et des femmes de bonne
volonté. L’établissement de liens entre les peuples signifie la redécouverte et la
réaffirmation de toutes les valeurs qui renforcent la paix et qui unissent les
peuples dans l’harmonie, il signifie également le renouveau du meilleur du cœur
de l’homme, qui est à la recherche du bien des autres dans la fraternité et l’amour. 12. Je voudrais ajouter une dernière considération: la production et la
possession d’armements sont la conséquence d’une crise éthique qui ronge la
société dans toutes ses dimensions, politique, sociale et économique. La paix,
je l’ai répété plusieurs fois, est le résultat du respect des principes éthiques.
Le vrai désarmement, celui qui garantira la paix entre les peuples, n’adviendra
qu’avec la résolution de cette crise éthique. De sorte que si les efforts de
réduction des armements, puis de désarmement total, ne sont pas accompagnés
parallèlement d’un redressement éthique, ils sont voués d’avance à l’échec. Essayer de remettre notre monde à l’endroit en éliminer la confusion des
esprits engendrée par la pure recherche des intérêts et des privilèges ou par la
défense de prétentions idéologiques telle est la tâche absolument prioritaire si
l’on veut parvenir à progresser dans la lutte pour le désarmement. Sinon, on en
restera aux faux-semblants. Car la vraie cause de notre insécurité se trouve dans une crise profonde de
l’humanité. Il vaut la peine, grâce a la sensibilisation des consciences à
l’absurdité de la guerre, de créer les conditions matérielles et spirituelles
qui diminueront les inégalités criantes et qui redonneront à tous un minimum
d’espace pour la liberté de l’esprit. La cohabitation des nantis et des démunis ne peut plus être supportée dans un
monde où la communication est aussi rapide que généralisée, sans que naisse le
ressentiment et qu’il tourne à la violence. Par ailleurs, l’esprit a aussi ses
droits primordiaux et inaliénables, c’est à juste titre qu’il les réclame dans
les pays où l’espace lui manque pour vivre sereinement selon ses propres
convictions. J’invite tous les combattants pour la paix à s’engager dans cette
lutte pour l’élimination des vraies causes de l’insécurité des hommes, dont la
terrible course aux armements est l’un des effets. 13. Renverser la tendance actuelle de la course aux armements comprend donc
une lutte parallèle sur deux fronts: d’une part, une lutte immédiate et urgente
des gouvernements pour réduire progressivement et équitablement les armements,
d’autre part, une lutte plus patiente mais non moins nécessaire au niveau de la
conscience des peuples pour s’en prendre à la cause éthique de l’insécurité
génératrice de violence, à savoir les inégalités matérielles et spirituelles de
notre monde. Sans préjugés d’aucun sorte, unissons toutes nos forces rationnelles et
spirituelles d’hommes d’Etat, de citoyens, de responsables religieux pour tuer
la violence et la haine et rechercher les chemins de la paix. La paix est le but suprême de l’activité des Nations Unies. Elle doit être
celui de tous les hommes de bonne volonté. Malheureusement, de nos jours encore,
de tristes réalites assombrissent l’horizon de la vie internationale et causent
tant de souffrances, de destructions et de préoccupations qui pourraient faire
perdre à l’humanité tout espoir d’être en mesure de maîtriser son propre avenir
dans la concorde et la collaboration des peuples. Malgré la douleur qui envahit
mon âme, je me sens autorisé, voire obligé, de réaffirmer solennellement devant
vous comme devant le monde ce que mes prédécesseurs et moi-même avons répété
plusieurs fois au nom de la conscience, au nom de la morale, au nom de l’humanité
et au nom de Dieu: La paix n’est pas une utopie, ni un idéal inaccessible, ni un rêve
irréalisable. La guerre n’est pas une calamité inévitable. La paix est possible. Et parce qu’elle est possible, la paix est un devoir. Un devoir très grave.
Une responsabilité suprême. La paix est difficile, certes, et elle exige beaucoup de bonne volonté, de
sagesse, de tenacité. Mais l’homme peut et doit faire prévaloir la force de la
raison sur les raisons de la force.
Ma dernière parole est donc encore une parole d’encouragement et d’exhortation.
Et comme la paix, confiée à la responsabilité des hommes, reste quand même un
don de Dieu, elle se traduit aussi en prière à celui qui a dans ses mains les
destinées des peuples.
Je vous remercie de l’activité que vous déployez pour faire progresser la
cause du désarmement: désarmement des engins de mort et désarmement des esprits. Que Dieu benisse vos efforts. Et ce que cette Assemblée puisse rester dans l’histoire comme un signe de
réconfort et d’espérance. Du Vatican, le 7 juin 1982.
IOANNES PAULUS PP. II *AAS 74 (1982), p. 872-883. Insegnamenti di Giovanni Paolo II, vol. V, 2 p. 2131-2143. OR 13.6.1982 p.1,3. L'Osservatore Romano. Edition hebdomadaire en langue française n. 24
p.4. La Documentation
Catholique
n.1833 p.663-667.
© Copyright 1982 - Libreria Editrice Vaticana
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