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PÈLERINAGE APOSTOLIQUE EN AFRIQUE
(2-12 MAI 1980)

DISCOURS DE JEAN-PAUL II 
AUX PROFESSEURS ET AUX 
ÉTUDIANTS UNIVERSITAIRES 

Kinshasa (Zaïre)
Dimanche, 4 mai 1980

 

Monsieur le Recteur,
Messieurs et Mesdames les professeurs,
Chers étudiants et étudiantes,

1. Je suis profondément touché des paroles de bienvenue qui viennent de m’être adressées, et je vous en remercie vivement. Est-il besoin de vous dire ma joie de pouvoir prendre contact ce soir avec le monde universitaire africain? Dans l’hommage dont je suis l’objet de votre part, je ne vois pas seulement l’honneur rendu au premier Pasteur de l’Église catholique; je perçois aussi l’expression de reconnaissance envers l’Église, pour le rôle qu’elle a tenu au cours de l’histoire et qu’elle tient encore dans la promotion du savoir et de la science.

2. Historiquement, l’Eglise a été à l’origine des universités.

Durant des siècles, elle y a développé une conception du monde dans laquelle les connaissances de l’époque étaient situées dans la vision plus ample d’un monde créé par Dieu et racheté par notre Seigneur Jésus-Christ. Ainsi, nombre de ses fils se sont consacrés à l’enseignement et à la recherche pour initier des générations d’étudiants aux divers degrés du savoir dans une vision totale de l’homme, intégrant en particulier la considération des raisons dernières de son existence.

Cependant, l’idée même d’université, universelle par définition dans son projet, n’implique pas que celle-ci se situe en quelque sorte en dehors des réalités du pays dans lequel elle est implantée. Au contraire, l’histoire montre comment les universités ont été des instruments de formation et de diffusion d’une culture propre à leur pays, contribuant puissamment à forger la conscience de l’identité nationale. Par là, l’université fait naturellement partie du patrimoine culturel d’un peuple.

En ce sens, on pourrait dire qu’elle appartient au peuple.

Cette manière de voir l’université dans sa visée essentielle, le savoir le plus ample possible, et dans son enracinement concret au sein d’une nation, est d’une très grande importance. Elle manifeste en particulier la légitimité de la pluralité des cultures, reconnue par le deuxième Concile du Vatican[1], et elle permet de discerner les critères du pluralisme culturel authentique, lié à la manière dont chaque peuple chemine vers l’unique vérité. Elle montre aussi qu’une université fidèle à l’idéal d’une vérité totale sur l’homme ne peut faire l’économie, même sous prétexte de réalisme ou d’autonomie des sciences, de l’étude des réalités supérieures de l’éthique, de la métaphysique et de la religion. C’est sous cet angle que l’Eglise a pris un intérêt particulier au monde de la culture, et lui a apporté d’importantes contributions. Pour elle, la révélation divine sur l’homme, sur le sens de sa vie et de son effort pour la construction du monde, est essentielle pour une connaissance complète de l’homme et pour que le progrès soit toujours totalement humain. Tel est le but de l’activité missionnaire de l’Eglise: faire, comme le rappelle encore le Concile, que tout ce qu’il y a de bon dans le cœur des hommes, dans leur pensée, dans leur culture, soit élevé et parvienne à son achèvement pour la gloire de Dieu et le bonheur de l’homme[2].

3. L’Université à Kinshasa prend place de manière remarquable dans cette collaboration historique entre l’Église et le monde de la culture. Le centenaire de l’évangélisation du Zaïre coïncide en effet avec le vingt-cinquième anniversaire de l’Université nationale du pays.

Comment ne pas se féliciter ensemble de la clairvoyance de ceux qui ont fondé cette Université?

Elle manifeste bien la place que la promotion culturelle et spirituelle de l’homme tient dans l’évangélisation. Elle est la preuve que l’Eglise, et particulièrement la prestigieuse Université Catholique de Louvain, avaient vu juste et avaient confiance dans l’avenir de votre peuple et de votre pays! Maintenant encore, l’importance de la communauté catholique dans votre pays fait souhaiter que l’Université y demeure ouverte à des rapports confiants avec l’Eglise!

Aussi bien, en rendant hommage aujourd’hui, devant vous, à l’Université nationale du Zaïre et à la communauté universitaire zaïroise, je le fais en portant mon regard aussi vers le monde universitaire africain tout entier: il joue et il jouera toujours davantage un rôle de premier plan, irremplaçable et essentiel, pour que votre continent développe pleinement toutes les promesses dont il est porteur pour lui-même et pour l’ensemble du monde.

4. Vous permettrez, j’en suis sûr, à un ancien professeur d’université, qui a consacré de longues et heureuses années à l’enseignement universitaire dans sa terre natale, de vous entretenir pendant quelques instants de ce que je considère comme les deux objectifs essentiels de toute formation universitaire complète et authentique: science et conscience, autrement dit l’accès au savoir et la formation de la conscience, comme il est exprimé clairement dans la devise même de l’Université Nationale du Zaïre: Scientia splendet et conscientia.

Le premier rôle d’une université est l’enseignement du savoir et la recherche scientifique. De ce vaste domaine, je n’aborderai ici qu’un point: qui dit science dit vérité. Il n’y aurait donc point de véritable esprit universitaire là où il n’y aurait pas la joie de chercher et de connaître, inspirée par un amour ardent de la vérité. Cette recherche de la vérité fait la grandeur du savoir scientifique, comme je le rappelais le 10 novembre dernier en m’adressant à l’Académie pontificale des sciences: “La science pure est un bien, digne d’être aimé, car elle est connaissance et donc perfection de l’homme dans son intelligence. Avant même ses applications techniques, elle doit être honorée pour elle-même, comme une partie intégrante de la culture. La science fondamentale est un bien universel, que tout peuple doit pouvoir cultiver en pleine liberté par rapport à toute forme de servitude internationale ou de colonialisme intellectuel”[3].

Ceux qui consacrent leur vie à la science peuvent donc éprouver une légitime fierté, et aussi ceux qui comme vous, étudiants et étudiantes, peuvent passer plusieurs années de leur vie à se former à une discipline scientifique, car rien n’est plus beau, malgré le travail, et la peine que cela demande, que de pouvoir se livrer à la recherche de la vérité sur la nature et sur l’homme.

5. Comment ne pas attirer ici brièvement votre attention sur l’amour de la vérité sur l’homme? Les sciences humaines tiennent, je l’ai déjà souligné plusieurs fois, une place toujours plus grande dans notre savoir. Elles sont indispensables pour parvenir à une organisation harmonieuse de la vie en commun dans un monde où les échanges se font toujours plus nombreux et plus complexes. Mais en même temps, ce n’est que dans un sens bien particulier, radicalement différent du sens habituel, que l’on peut parler de “sciences” de l’homme, précisément parce qu’il y a une vérité de l’homme qui transcende toute tentative de réduction à quelque aspect particulier que ce soit. En ce domaine, un chercheur vraiment complet ne peut faire abstraction, dans l’élaboration du savoir comme dans ses applications, des réalités spirituelles et morales qui sont essentielles à l’existence humaine, ni des valeurs qui en dérivent. Car la vérité fondamentale est que la vie de l’homme a un sens, dont dépend la valeur de l’existence personnelle comme une juste conception de la vie en société.

6. Ces rapides considérations sur l’amour de la vérité, que j’aimerais pouvoir développer longuement en dialoguant avec vous, vous auront déjà montré ce que j’entends en parlant du rôle de l’université et de vos études pour la formation de la conscience. L’université a d’abord, certes, un rôle pédagogique de formation de ses étudiants, afin que ceux-ci soient capables d’accéder au niveau de savoir requis et d’exercer plus tard efficacement leur profession dans le monde où ils seront appelés à travailler. Mais au-delà des différents savoirs qu’elle a pour fonction de transmettre, l’université ne peut pas non plus se désintéresser d’un autre devoir: celui de permettre et de faciliter l’insertion du savoir dans un contexte plus large, fondamental, dans une conception pleinement humaine de l’existence. Par là, l’étudiant réfléchi évitera de succomber à la tentation des idéologies, trompeuses parce que toujours simplificatrices, et sera rendu capable de rechercher à un degré supérieur la vérité sur lui-même.

7. Chers amis, professeurs et étudiants, je voudrais pouvoir dire personnellement à chacun de vous et à chacun de ceux que vous représentez, tout le monde étudiant, le monde de la culture et de la science au Zaïre et en Afrique, tous mes encouragements à accepter pleinement, chacun, ses responsabilités. Elles sont lourdes; elles demandent le meilleur de vous-même, car l’université n’a pas pour but d’abord la recherche de titres, de diplômes, ou de postes lucratifs: elle a un rôle important pour la formation de l’homme et le service du pays. C’est pourquoi elle comporte de grandes exigences vis-à-vis du travail à accomplir, vis-à-vis de soi-même et vis-à-vis de la société.

Si toute recherche universitaire demande une vraie liberté, sans laquelle elle ne peut exister, elle requiert aussi de la part des universitaires l’acharnement au travail, les qualités d’objectivité, de méthode et de discipline, bref, la compétence. Ceci, que vous connaissez bien, ouvre sur les deux autres aspects. Une des caractéristiques du travail universitaire et du monde intellectuel est que, plus qu’ailleurs peut-être, chacun se trouve constamment renvoyé à sa propre responsabilité dans l’orientation qu’il donne à son travail. Sur ce dernier point, je suis heureux de vous redire la grandeur de votre rôle et de vous encourager à y faire face de toute votre âme. Vous ne travaillez pas seulement pour vous, pour votre promotion. Vous participez, par le fait même que vous êtes universitaires, à une recherche de la vérité sur l’homme, à une recherche de son bien, avec le souci de coopérer à la mise en valeur de la nature pour un vrai service de l’homme, à la promotion des valeurs culturelles et spirituelles de l’humanité. Concrètement, cette participation au bien de l’humanité se réalise à travers les services que vous rendez et que vous serez appelés à rendre à votre pays: à la santé physique et morale de vos concitoyens, au mieux-être économique et social de votre nation. Car l’éducation privilégiée que vous offre la communauté ne vous est pas donnée d’abord pour votre gain personnel. Demain, c’est la communauté tout entière, avec ses besoins matériels et spirituels, qui aura le droit de se tourner vers vous, qui aura besoin de vous. Vous saurez être sensibles aux appels de vos concitoyens. Tâche difficile mais exaltante, digne du sentiment, que vous possédez si fort, de votre solidarité: vous aurez à servir l’homme, à servir l’homme africain dans ce qu’il a de plus profond et de plus précieux: son humanité.

8. Les perspectives que je ne fais qu’esquisser devant vous ce soir, chers amis, impliquent comme réalité fondamentale, que l’éthique, la morale, les réalités spirituelles, soient perçues comme des éléments constitutifs de l’homme intégral, compris aussi bien dans sa vie personnelle que dans le rôle qu’il doit jouer dans la société, et donc comme des éléments essentiels de toute société. Primat de la vérité et primat de l’homme, bien loin de s’opposer, s’unissent et se coordonnent harmonieusement pour un esprit soucieux d’atteindre et de respecter le réel dans toute son ampleur.

Il en découle encore que, de même qu’il y a une manière erronée de concevoir le progrès technique en en faisant le tout de l’homme, en le faisant servir tout à la satisfaction de ses désirs les plus superficiels faussement identifiés à la réussite et au bonheur, il y a aussi une manière erronée de concevoir le progrès de notre pensée sur la vérité de l’homme. Dans ce domaine, vous le sentez bien, le progrès se fait par approfondissement, par intégration. Des erreurs sont corrigées, mais elles ont toujours été des erreurs, tandis qu’il n’y a pas de vérité sur l’homme, sur le sens de sa vie personnelle et communautaire, qui puisse être “dépassée” ou devenir erreur. Ceci est important pour vous qui, dans une société en pleine mutation, devez travailler à son progrès humain et social en intégrant la vérité qui vous vient du passé à celle qui vous permettra de faire face à des perspectives nouvelles.

9. C’est en fonction, en effet, de la vérité de l’homme que le matérialisme, sous toutes ses formes, doit être rejeté, car il est toujours source d’asservissement: soit asservissement à une recherche sans âme des biens matériels, soit asservissement bien pire encore de l’homme, corps et âme, à des idéologies athées, toujours, en définitive, asservissement de l’homme à l’homme. C’est pourquoi l’Église catholique a voulu reconnaître et proclamer solennellement le droit à la liberté religieuse dans la recherche loyale des valeurs spirituelles et religieuses; c’est pourquoi aussi, elle prie pour que tous les hommes trouvent, dans la fidélité au sens religieux que Dieu a mis dans leur cœur, le chemin de la vérité tout entière.

10. Je voudrais ajouter ici une brève parole à l’intention particulière de mes frères et sœurs en notre Seigneur Jésus-Christ. Vous croyez dans le message de l’Évangile, vous voulez en vivre. Pour nous, le Seigneur Jésus-Christ est notre route, notre vérité, et notre vie[4]. J’ai déjà développé, particulièrement dans la première encyclique, “Redemptor Hominis”, que j’ai adressé au monde au début de mon ministère pontifical, et aussi dans mon message du premier janvier dernier sur “la vérité force de la paix”, comment, pour nous chrétiens, le Christ notre Seigneur, par son incarnation, c’est-à-dire par la réalité de notre humanité qu’il a prise pour notre salut, nous a révélé la vérité la plus totale qui soit sur l’homme, sur nous-mêmes, sur notre existence. Il est. en toute vérité, la route de l’homme, la vôtre. C’est pourquoi l’évangélisation, qui répond à un ordre du Seigneur, trouve aussi sa place dans votre collaboration à l’avenir de votre peuple, car elle est collaboration dans la foi aux projets divins sur le monde et sur l’humanité, et en définitive collaboration à l’histoire du salut.

11. Au moment où on célèbre au Zaïre le centenaire de l’annonce de la Parole de Dieu, et au moment où se forme un monde africain nouveau au service d’une humanité plus riche pour l’Afrique, vous êtes appelés à y participer pleinement en étant en même temps les témoins du Christ dans votre vie universitaire et professionnelle.

Donnez la preuve de votre compétence, de votre sagesse africaine, mais soyez en même temps des hommes et des femmes qui apportent le témoignage de votre conception chrétienne du monde et de l’homme. Que toute votre vie soit pour ceux qui vous entourent, et au-delà pour votre pays tout entier, une annonce de la vérité sur l’homme renouvelé dans le Christ, un message de salut dans le Seigneur ressuscité. Je compte sur vous, universitaires catholiques, chers fils et chères filles, je compte sur votre engagement fidèle au service de votre pays, de l’Église, de toute l’humanité, et je vous en remercie.

12. Chers amis, professeurs, étudiants et étudiantes, au début de son existence, votre université avait comme devise: “Lumen requirunt lumine”: à sa lumière, ils cherchent la lumière! Je souhaite que vos études, vos recherches, votre sagesse soient pour vous tous; un chemin vers la Lumière suprême, le Dieu de vérité, que je prie de vous bénir.


 [1] Cf. Gaudium et Spes, n.53.

 [2] Cf. Lumen Gentium, n.17.

 [3] Cf. AAS 71 (1979), 1462 n. 2.

 [4] Cf. Jn 4, 6.

 

 

  © Copyright 1980 - Libreria Editrice Vaticana

 

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