Messieurs,
Mesdames,
1. VOILÀ 42 ANS, un bon nombre d’entre vous passaient près d’ici: ils
remontaient la péninsule de l’Italie, du sud au nord, comme combattants de la
première Division française libre. Vous n’aviez pas voulu capituler devant ceux
qui, au moyen de la force militaire, avaient humilié votre pays et le privaient
en partie de liberté. Votre longue marche avait commencé en Afrique, elle vous
menait, aux cotés de vos Alliés, sur les champs de bataille de l’Italie, avant
de reconquérir et libérer la France. Aujourd’hui, accompagnés de vos familles et
amis que je salue avec vous, vous aimez parcourir à nouveau, en pèlerins émus,
ces lieux où une partie de votre vie et de votre cœur est restée attachée. Et,
en cette étape romaine, vous avez manifesté le désir de me rencontrer. Je vous
remercie de cette démarche confiante.
Je soulignerai seulement que l’entretien de ce souvenir est important à
plusieurs titres: pour vous, pour ceux qui sont morts, pour les nouvelles
générations, et pour votre propre itinéraire spirituel.
2. Pour vous, c’est une expérience à la fois dramatique et réconfortante que
vous revivez. Le temps n’effacera jamais le caractère tragique, cruel, inhumain
de ces combats féroces, où vous risquiez souvent votre vie. La seconde guerre
mondiale a fait tant de victimes, tant de destructions qu’elle ne peut entraîner
qu’un seul souhait: que jamais plus ne se reproduise un tel désastre dont tant
de nations ont souffert, à commencer par l’Europe.
Mais d’un autre coté, à l’intérieur de ce monde marqué par la violence, la
souffrance, la haine et tant de misères, vous avez fait des expériences
positives; vous avez vécu d’authentiques valeurs humaines et morales. Vous étiez
animés d’un grand élan, parce que vous vouliez redonner à vos compatriotes, aux
peuples européens, les conditions de paix, de liberté, de justice qui font la
dignité des hommes. Cela vous rendait capables de dévouement, d’esprit de
sacrifice, poussé parfois jusqu’à l’héroïsme. Et entre vous, s’établissaient une
amitié, une solidarité tout à fait spéciales, sans compter une ouverture par-dessus
les frontières entre soldats français, italiens, polonais, britanniques et
autres. Ce courage et ces vertus vous ont forgé une âme qui a peut-être marqué
le reste de votre vie. Et il est bon que vos familles et amis soient initiés
aussi à cette expérience.
3. Mais beaucoup de vos camarades sont morts dans ces combats. Les cimetières
demeurent des témoins permanents de cette cruauté de la guerre et du sacrifice
consenti par ces hommes souvent jeunes encor, qui ont donné leur vie pour
affirmer un droit et une liberté pour eux-mêmes et pour les autres
(cf.
Ioannis Pauli PP. II Nuntius televisificus Urbi et Orbi missus occasione
Dominicae Paschatis in Resurretione Domini, die 7 apr. 1985:
Enseignements de Jean-Paul II, VIII, 1 [1985] 934 S). Nous ne
devons jamais les oublier. Moi-même, j’ai tenu à m’incliner devant leurs tombes,
le 17 mai 1979, au célèbre cimetière du Mont-Cassin. Et je l’ai fait à Ypres, en
Belgique flamande, le 17 mai 1985, devant le grand champs de bataille de la
première guerre mondiale. Oui, il faut leur être fidèle par le souvenir, un
souvenir de reconnaissance. Et, pour nous croyants, cette fidélité s’exprime en
prière au Dieu miséricordieux, afin qu’il accueille dans sa paix et sa vie
chacun de ces morts, et qu’il continue à réconforter leurs familles. Je sais que c’est le sens de votre démarche au cimetière français de Monte
Mario.
4. Ce souvenir est aussi une occasion de méditation, pour vous et plus encore
pour les générations nouvelles. Celles-ci doivent tout faire pour construire
solidement la paix et la fraternité entre les peuples, pour que le fléau de la
guerre soit écarté, pour que soient éliminées aussi les causes de la guerre: la
haine, le racisme, les idéologies totalitaires, les déséquilibres économiques,
les terrorismes, la tendance à accumuler les armes au prix de dépenses ruineuses...
Le monde d’aujourd’hui doit également s’interroger sur les valeurs morales et
spirituelles qui fondent la vie en société là où l’on bénéficie d’une absence de
guerre. En effet, vous avez combattu, finalement, pour que votre pays connaisse
une véritable liberté, une paix sociale et une fraternité authentiques,
davantage de justice et un plus grand respect des exigences qui assurent la
dignité des personnes et des familles. Ne serait-il pas dommageable de voir la
société s’égarer sur les faussés pistes d’une liberté sans contrôle ou d’une
jouissance dégradante? Vous pouvez et vous devez continuer à apporter votre
témoignage pour que les jeunes générations comprennent mieux quels efforts
requiert une civilisation digne de l’homme.
5. Enfin votre amicale, comme beaucoup d’associations d’anciens combattants ou
anciens prisonniers de l’une ou l’autre guerre, fait mention de la place que les
aumôniers ont tenu au milieu de vous, sur les champs de bataille, prêts à
apporter leur secours humain, leur amitié et leur aide spirituelle. Pour
beaucoup, grâce à ces prêtres comme aussi aux laïcs chrétiens convaincus, ce
temps difficile, ce temps d’épreuve, a été un temps de redécouverte de la foi,
dans la simplicité d’un dialogue et la recherche de la vérité que les
préoccupations de la vie civile risquent parfois d’étouffer. Certes, cette
adhésion de foi est une démarche profonde, souvent lente et progressive,
toujours libre. Mais, précisément, il semble que cette interpellation
spirituelle était aidée alors par le climat qui régnait entre vous. Remerciez
Dieu s’il en a été ainsi pour vous. Soyez fidèles à cette grâce qui vous a été
donnée. Et ne craignez pas d’ouvrir encore votre cœur à la grâce qui frappe
toujours à la porte, de mille façons, à l’Esprit Saint qui attire, purifié et
élève ceux qui consentent à le prier.
Je vous encourage aussi, et de toute façon, à resserrer les liens fraternels qui
vous unissent profondément, dans le respect des consciences, des vocations et de
vos itinéraires de vie si variés. Et je prie le Seigneur de vous bénir, vous et
tous les vôtres.
Vous permettez que je salue maintenant un groupe tout autre: celui des familles
dont les enfants ont fait leur première communion à Rome samedi. Je félicite les
éducateurs chrétiens de ces enfants et leurs parents de les avoir ainsi initiés,
très tôt et de façon adaptée, à la foi, à la prière, aux sacrements, au
comportement chrétien. Ces enfants sont capables, en effet, grâce au
Saint-Esprit, d’une vie spirituelle réelle et déjà profonde, dans la mesure où
ils bénéficient du témoignage et du soutien de leurs aînés. La famille est comme
l’Eglise au foyer. Je souhaite aussi que ces enfants s’insèrent, avec leurs
familles, dans les communautés chrétiennes qui les entourent, notamment dans les
paroisses, de manière à y prendre leur place habituelle et à y apporter leur
témoignage. Et vous, chers enfants, à qui j’ai eu la joie de donner la sainte
communion samedi, puisiez-vous avoir toujours faim du Pain de Vie que Dieu vous
donne, son propre Corps, pour que vous viviez sans cesse avec lui, pour lui,
avec sa lumière, sa force, son amour! Et rendez grâce au Seigneur pour tant de
bienfaits! Au nom de Jésus, je vous bénis de tout cœur.
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