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DISCOURS DU PAPE JEAN-PAUL II
AU TRIBUNAL DE LA ROTE ROMAINE
POUR L'INAUGURATION DE L'ANNÉE JUDICIAIRE

Jeudi,  5 février 1987

 

1. Cette rencontre annuelle avec vous me procure une vive joie, chers frères qui exercez votre activité au tribunal de la Rote romaine. Je suis très reconnaissant à Mgr le doyen, au Collège des prélats auditeurs, aux autres officiers ainsi qu'aux avocats de la Rote, de la collaboration constante et diligente que vous m'apportez dans l'accomplissement du munus judiciaire qui appartient au successeur de Pierre à l'égard de l'Eglise universelle. C'est un travail précieux, qui m'est offert par des personnes hautement qualifiées dans le domaine juridique et qui représentent la variété des langues et des cultures de tant de parties de la terre où l'Eglise de Dieu exerce sa mission.

Je vous suis également reconnaissant de votre promesse de fidélité à l'Evangile et à la tradition, qui va de pair avec l'effort de traiter des besoins nouveaux de l'Eglise et d'approfondir la connaissance de l'authentique réalité humaine à la lumière de la vérité révélée.

Dans cette perspective, je voudrais consacrer aujourd'hui une attention particulière aux incapacités psychiques qui, spécialement en certains pays, sont devenues le motif d'un nombre élevé de déclarations de nullité de mariage.

2. Nous connaissons bien les grands progrès accomplis par la psychiatrie et la psychologie contemporaines. On peut apprécier tout ce que ces sciences modernes ont fait et font encore pour éclairer les processus psychiques de la personne, conscients ou inconscients, ainsi que l'aide qu'elles apportent, par la pharmacothérapie et la psychothérapie, à de nombreuses personnes en difficulté. Les grandes recherches accomplies et l'incontestable dévouement de tant de psychologues et de psychiatres sont certainement dignes de louange. On ne peut pas, cependant, ne pas reconnaître que les découvertes et les acquisitions dans le domaine purement psychique et psychiatrique ne sont pas en mesure d'offrir une vision vraiment intégrale de la personne, en résolvant par elles seules les questions fondamentales qui concernent le sens de la vie et la vocation humaine. Certains courants de la psychologie contemporaine, cependant, outrepassant leur compétence spécifique, s'aventurent sur ce terrain et s'y meuvent sous l'impulsion de présupposés d'anthropologie chrétienne. D'où les difficulté et les obstacles dans le dialogue entre les sciences psychologiques et les sciences métaphysiques ou éthiques.

En conséquence, le traitement des causes de nullité de mariage pour limitations psychiques ou psychiatriques exige, d'une part, l'aide d'experts en ces disciplines qui évaluent, selon leur compétence propre, la nature et le degré des processus psychiques qui concernent le consentement matrimonial et la capacité de la personne à remplir les obligations essentielles du mariage; d'autre part, cela ne dispense pas le juge ecclésiastique, dans l'usage des expertises, du devoir de ne pas se laisser influencer par des concepts anthropologiques inacceptables, finissant par être impliqué dans des interprétations erronées de la vérité des faits et des significations.

En tout cas, il est hors de doute qu'une connaissance approfondie des théories élaborées et des résultats auxquels sont parvenues les sciences que nous avons mentionnées, offre la possibilité d'évaluer la réponse humaine à la vocation au mariage d'une manière plus précise et plus différenciée que ne le permettraient la seule philosophie et la seule théologie.

Le besoin d'une vision anthropologique commune

3. De ce que nous venons de dire, il apparaît que le dialogue et une communication constructive entre le juge et le psychiatre ou le psychologue sont plus faciles si, pour eux deux, le point de départ se situe sur l'horizon d'une anthropologie commune, de sorte que, malgré la diversité des méthodes et des intérêts et finalités, une vision reste ouverte à l'autre.

Si, au contraire, l'horizon à l'intérieur duquel se meut l'expert, psychiatre ou psychologue, est opposé ou fermé à celui dans lequel se meut le canoniste, le dialogue et la communication peuvent devenir source de confusion et de méprise. Le très grave danger qui découle de cette seconde hypothèse, en ce qui concerne les décisions sur la nullité du mariage, n'échappe à personne: le dialogue entre juge et expert, qui repose dès le départ sur une équivoque, peut en effet facilement porter à des conclusions fausses et dommageables pour le vrai bien des personnes de l'Eglise.

4. Ce danger n'est pas qu'une hypothèse, si nous considérons que la vision anthropologique d'où proviennent de nombreux courants dans le champ des sciences psychologiques de l'époque moderne, est résolument, dans son ensemble, inconciliable avec les éléments essentiels de l'anthropologie chrétienne, parce qu'elle est fermée aux valeurs et aux sens qui transcendent le donné immanent et qui permettent à l'homme de s'orienter vers l'amour de Dieu et du prochain comme vers sa vocation ultime.

Cette fermeture est inconciliable avec cette vision chrétienne qui considère l'homme comme un être «créé à l'image de Dieu, capable de connaître et d'aimer son Créateur» (Gaudium et spes 12) mais en même temps divisé en lui-même (ibid., 10). Les courants psychologiques que nous avons rappelés, au contraire, partent ou bien de l'idée pessimiste selon laquelle l'homme ne pourrait pas concevoir d'autre aspiration que celle qui lui serait imposée par ses pulsions ou par les conditionne-ments sociaux, ou bien, à l'opposé, de l'idée exagérément optimiste selon laquelle l'homme aurait en lui-même sa réalisation et pourrait l'atteindre par lui-même.

5. La vision du mariage qu'ont certains courants psychologiques est telle qu'elle réduit la signification de l'union conjugale à un simple moyen de gratification personnelle ou d'autoréalisation, ou de décompression psychologique.

En conséquence, pour les experts qui s'inspirent de ces courants, tout obstacle qui demande un effort, un engagement ou un renoncement et, encore plus, tout échec de fait de l'union conjugale, devient facilement la confirmation de l'impossibilité pour les présumés conjoints de comprendre de manière correcte et de réaliser leur mariage.

Les expertises conduites selon ces prémisses anthropologiques réductrices n'envisagent pas, en pratique, le devoir d'un engagement conscient de la part des époux à surmonter, même au prix de sacrifices et de renoncements, les obstacles qui s'opposent à la réalisation du mariage et, donc, évaluent toute tension comme un signe négatif et un indice de faiblesse et d'incapacité à vivre le mariage.

De telles expertises sont donc portées à élargir les cas d'incapacité du consentement même à des situations où, à cause de l'influence de l'inconscient dans la vie psychique ordinaire, les personnes font l'expérience d'une diminution, mais non pas de la privation, de leur liberté effective de tendre au bien qui a été choisi. Et, enfin, elles considèrent facilement aussi les psychopathologies légères ou même les déficiences d'ordre moral comme la preuve d'une incapacité à assumer les obligations essentielles de la vie conjugale.

Et il peut cependant arriver que ces manières d'envisager les problèmes soient parfois acceptées de manière non critique par des juges ecclésiastiques.

Une occasion d'erreur

6. Une telle vision de la personne et de l'institution matrimoniale est inconciliable avec le concept chrétien du mariage comme «communauté intime de vie et d'amour conjugal» dans laquelle les conjoints «se donnent et se reçoivent mutuellement» (ibid., 48; cf. c.1055, § 1).

Dans la conception chrétienne, l'homme est appelé à adhérer à Dieu comme à la fin ultime en laquelle il trouve sa réalisation, bien qu'il soit contrarié, dans la réalisation de la vocation qui est la sienne, par les résistances qui proviennent de sa concupiscence (cf. Concile de Trente, DS, 1515). Les déséquilibres dont souffre le mon de contemporain «ont un lien avec ce déséquilibre plus profond qui a sa racine dans le coeur de l'homme» (Gaudium et spes 10). Dans le domaine du mariage, cela entraîne que la réalisation du sens de l'union conjugale, par le don réciproque des époux, ne devient possible que par un effort continuel qui inclut aussi renoncement et sacrifice. L'amour entre les conjoints doit en fait se modeler sur l'amour même du Christ qui «a aimé et s'est donné lui-même pour nous, s'offrant à Dieu en sacrifice d'agréable odeur» (Ep 5,2; 5,25).

L'approfondissement de la complexité et des conditionnements de la vie psychique ne doit pas faire perdre de vue cette conception intégrale et complète de l'homme qui est appelé par Dieu et sauvé de ses faiblesses par l'Esprit du Christ (Gaudium et spes 10 et 13). Et cela surtout quand on veut dessiner une vision authentique du mariage, voulu par Dieu comme institution fondamentale de la société et élevé par le Christ au rang de moyen de grâce et de sanctification.

Donc, même les résultats des expertises, influencés par les conceptions dont nous avons parlé, constituent une réelle occasion d'erreur pour le juge qui ne s'aperçoit pas de l'équivoque anthropologique initiale. A travers ces expertises, on finit par confondre une maturité psychique qui serait le point d'arrivée du développement humain avec la maturité canonique qui, au contraire, est le point minimum de départ pour la validité du mariage.

7. Pour le canoniste, le principe doit rester clair que seule l'incapacité, et non pas la difficulté, à donner le consentement et à réaliser une vraie communauté de vie et d'amour, rend nul le mariage. L'échec de l'union conjugale, par ailleurs, n'est jamais en soi une preuve pour démontrer cette incapacité des contractants: ceux-ci peuvent avoir négligé les moyens aussi bien naturels que surnaturels qui sont à leur disposition, ou en avoir mal usé, ou bien ne pas avoir accepté les limites inévitables et les pesanteurs de la vie conjugale, que ce soit par des blocages de nature inconsciente ou par des pathologies qui n'entament pas la liberté humaine dans son essence. On ne peut faire l'hypothèse d'une véritable incapacité qu'en présence d'une forme sérieuse d'anomalie qui, de quelque façon qu'on la définisse, doit entamer de manière substantielle les capacités de comprendre ou de vouloir de celui qui contracte.

8. Le juge ne peut donc pas et il ne doit pas attendre de l'expert un jugement sur la nullité du mariage, et il doit encore moins se sentir obligé par le jugement que l'expert aurait éventuellement exprimé en ce sens. L'évaluation de la nullité du mariage appartient uniquement au juge. La tâche de l'expert est seulement d'apprécier les éléments concernant sa compétence spécifique, c'est-à-dire la nature et le degré des réalités psychiques et psychiatriques à cause desquelles est revendiquée la nullité du mariage. En effet, le Code, aux cc. 1578-1579, exige expressément du juge qu'il évalue les expertises de manière critique. Il est important que, dans cette évaluation, il ne se laisse induire en erreur ni par des jugements superficiels ni par des expressions apparemment neutres mais qui, en réalité, contiennent des prémisses anthropologiques inacceptables.

De toute façon, il faut encourager tout effort aussi bien pour la formation de juges ecclésiastiques qui sachent découvrir et discerner les prémisses anthropologiques impliquées dans les expertises, que pour la formation d'experts dans les diverses sciences humaines, qui promeuvent une réelle intégration du message chrétien et du véritable et incessant progrès des recherches scientifiques conduites selon les critères d'une autonomie correcte (cf. ibid., 62).

Le ministère du juge ecclésiastique

9. La tâche ardue du juge - traiter avec sérieux des causes difficiles, comme celles concernant les incapacités psychiques au mariage, en tenant toujours compte de la nature humaine, de la vocation de l'homme et, en lien avec cela, de la juste conception du mariage - est certainement un ministère de vérité et de charité dans l'Eglise et pour l'Eglise. C'est un ministère de vérité, en tant qu'il défend l'authenticité du concept chrétien du mariage, même au milieu de cultures ou de modes qui tendent à l'obscurcir. C'est un ministère de charité envers la communauté ecclésiale, qui est préservée du scandale de voir détruite en pratique la valeur du mariage chrétien par la multiplication exagérée et quasi automatique des déclarations de nullité, en cas d'échec du mariage, sous le prétexte d'une quelconque immaturité ou faiblesse psychique des contractants. C'est un service de charité également envers les parties à qui, par amour de la vérité, on doit refuser la déclaration de nullité parce qu'ainsi on les aide au moins à ne pas se tromper sur les vraies causes de l'échec de leur mariage et on les garde du risque probable de se retrouver dans les mêmes difficultés lors d'une nouvelle union recherchée comme remède au premier échec, sans avoir d'abord employé tous les moyens pour surmonter les obstacles dont les époux ont fait l'expérience au cours de leur mariage valide. Et c'est enfin un ministère de charité à l'égard des autres institutions et organismes pastoraux de l'Eglise parce que le tribunal ecclésiastique qui refuse de se transformer en une voie facile pour la solution des mariages qui n'ont pas réussi et des situations irrégulières entre les époux, empêche de fait la paresse dans la formation des jeunes au mariage, condition importante pour s'approcher du sacrement (Familiaris consortio 66; cf. supra, p. 174), et il stimule un accroissement de l'effort dans l'usage des moyens pour la pastorale après le mariage (Familiaris Consortio 69-72) et pour la pastorale spécifique aux cas difficiles (ibid., 77-85).

De cette manière, l'action du juge du tribunal ecclésiastique est réellement liée et doit toujours davantage être liée, comme l'a relevé Mgr le doyen, au reste de l'activité pastorale tout entière de l'Eglise, faisant en sorte que le refus de la déclaration de nullité devienne l'occasion d'ouvrir d'autres voies de solution aux problèmes des époux en difficulté qui recourent au ministère de l'Église, sans jamais oublier que toute solution passe par le mystère pascal de mort et de résurrection, qui exige tout l'engagement des époux eux-mêmes à se convertir au salut pour se réconcilier avec le Père (cf. Mt 4,17; Mc 1,15).

10. Je vous exprime enfin le souhait que votre engagement, nourri par l'amour du Christ et de son Eglise, ainsi que par le zèle pastoral, apporte aussi, par la diffusion des volumes qui recueillent vos sentences, une contribution valable de clarté pour la discussion des causes dont j'ai parlé, et qu'il se reflète de manière bénéfique dans l'activité des tribunaux inférieurs. En vous assurant de ma continuelle bienveillance, je vous accorde de tout coeur ma bénédiction.

 

© Copyright 1987 -  Libreria Editrice Vaticana

 

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