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DISCOURS DU PAPE JEAN-PAUL II 
AU CORPS DIPLOMATIQUE ACCRÉDITÉ
PRÈS LE SAINT-SIÈGE*

Samedi 10 janvier 1987

 

Excellences,
Mesdames, Messieurs
,

1. Les vœux que vient d’exprimer en votre nom votre Doyen, Son Excellence Monsieur l’Ambassadeur Joseph Amichia, constituent un témoignage émouvant et toujours très apprécié d’un diplomate attentif aux efforts du Saint-Siège et engagé avec lui dans la recherche des meilleurs solutions pour les grands problèmes du monde. Je le remercie vivement, et je remercie tous les membres du Corps Diplomatique qui ont tenu à s’associer à cette démarche.

Je suis heureux de vous rencontrer au seuil d’une année nouvelle pour laquelle, moi aussi, je vous offre mes souhaits cordiaux, pour chacune de vos personnes, pour vos familles, pour les pays que vous représentez. J’ai visité un certain nombre de ces pays qui me sont devenus ainsi plus familiers, mais tous sont assurés de trouver ici la même considération. Chacune de vos nations a du prix aux yeux du Saint-Siège, non seulement à cause de sa culture ancestrale, de ses réalisations ou de ses capacités, mais d’abord parce qu’elle forme une communauté humaine dont je souhaite le plein épanouissement et le développement, avec une place bien reconnue au sein de la grand famille des peuples. Je souhaite qu’ici même les membres du Corps Diplomatique accrédité auprès de l’instance spirituelle qu’est le Siège Apostolique, se manifestent entre eux un accueil mutuel dans le respect et la solidarité, et participent à leur façon à la recherche du bien commun à tous, la paix. Je salue particulièrement les Ambassadeurs qui assistent pour la première fois à cette cérémonie des vœux, surtout s’ils inaugurent la représentation de leur pays auprès du Saint-Siège. Et je suis heureux aussi de saluer vos conjoints et les membres de vos Ambassades qui vous accompagnent.

L’ÉVÉNEMENT D'ASSISE POUR LA PAIX INTERNATIONALE

2. Votre interprète, après avoir évoqué avec sympathie quelques activités importantes de mon pontificat au cours de l’année passée, a justement souligné certains domaines névralgiques de la vie du monde actuel qui appellent d’urgence un progrès et un effort concerté des peuples: l’injustice de la discrimination raciale, la situation périlleuse créée par l’accumulation ou le commerce de certains armements, l’endettement de nombreux pays pauvres, le fléau de la drogue, le terrorisme. Autant d’interpellations qui montent, parmi d’autres, du cœur de tout homme sage, épris de paix, et que le Saint-Siège écoute lui aussi, en essayant d’apporter à leur sujet son témoignage et sa contribution.

Vos Gouvernements, et vous-mêmes comme diplomates, vous déployez une action dont la raison d’être et la noblesse consistent à tisser des liens de paix entre les nations, à faire valoir et défendre ce qui vous semble juste pour votre pays, à écouter et comprendre les exigences des autres, à rapprocher les points de vue, à lutter ensemble contre ce qui menace et dégrade les relations humaines et la dignité de la vie. Ai-je besoin de vous dire, Excellences, que le Saint-Siège, étant membre de la communauté internationale et ayant établi avec vos pays des relations diplomatiques, est toujours prêt à jouer son rôle sur ce plan, en s’intéressant à vos efforts, en les encourageant, en y participant, parfois en les suscitant?

Mais vous savez aussi que le Saint-Siège est d’abord et essentiellement une institution religieuse, appelée à aborder les problèmes de la paix dans leur dimension spirituelle et éthique. Dans cet esprit j’ai pris l’initiative d’un rassemblement de chefs religieux en les invitant à Assise le 27 octobre dernier. Son Excellence Monsieur le Doyen a d’ailleurs relevé ce fait comme le plus caractéristique de l’année. Aussi voudrais-je aujourd’hui m’arrêter surtout à cet événement, pour voir avec vous quelle importance il revêt, non seulement pour un dialogue entre les religions, mais pour la réalisation en profondeur de la justice et de la paix qu’il est de votre devoir de promouvoir.

LA PRIÈRE: SYMBOLE DE L' UNITÉ DE L' HUMANITÉ

3. Certes, la réunion à Assise des responsables et des représentants des Eglises ou communautés ecclésiales chrétiennes et des religions du monde a eu un caractère fondamentalement et exclusivement religieux.

Il ne s’agissait pas de discuter ni de décider des initiatives concrètes ou des plans d’action qui pourraient sembler utiles ou nécessaires à l’affermissement de la paix. Et je répète que ce choix délibéré de s’en tenir à la prière ne diminue en rien l’importance de tous les efforts entrepris par les hommes politiques et les Chefs d’Etat pour améliorer les relations internationales. Mais l’initiative d’Assise se devait d’exclure toute possibilité d’exploitation en faveur d’un projet politique déterminé.

En somme, l’Eglise catholique, les autres Eglises et communautés ecclésiales et les religions non chrétiennes, en répondant à la décision de l’ONU d’instituer 1986 comme a année de la paix ”, ont voulu le faire en parlant leur propre langue, en abordant la cause de la paix dans la dimension qui est pour elles essentielle: la dimension spirituelle. Et plus précisément par la prière, accompagnée du jeûne et du pèlerinage.

De la part des représentants des grandes religions, il ne s’agissait pas non plus de négocier des convictions de foi pour arriver à un consensus religieux syncrétiste. Mais de nous tourner ensemble, de façon désintéressée, vers l’objectif capital de la paix entre les hommes et entre les peuples, ou plutôt de nous tourner, les uns et les autres, vers Dieu pour implorer de lui ce don. La prière est le premier devoir des hommes religieux, leur expression typique.

Ce faisant, les représentants de ces religions ont montré à leur façon leur souci du bien primordial des hommes. Ils ont manifesté la place irremplaçable que le sens religieux garde dans le cœur des hommes d’aujourd’hui. Même si, malheureusement, la religion a parfois été l’occasion de divisions, la rencontre d’Assise a exprimé une certaine aspiration commune, l’appel de tous à cheminer vers une seule fin dernière, Dieu; les personnalités qui y étaient présentes ont affirmé leur intention de remplir maintenant un rôle décisif dans la construction de la paix mondiale.

LA PAIX: DON DE DIEU, UN BIEN DE NATURE RATIONNELLE ET MORALE

4. Certains diplomates se demanderont peut-être: en quoi la prière pour la paix fera-t-elle progresser la paix?

C’est que la paix est tout d’abord un don de Dieu. C’est Dieu qui la fonde, car c’est lui qui donne à l’humanité l’ensemble de la création pour la gérer et la développer de façon solidaire. C’est lui qui inscrit dans la conscience de l’homme des lois qui l’obligent à respecter la vie et la personne de son prochain; il ne cesse d’appeler l’homme à la paix et il est le garant de ses droits. Il veut une cohabitation des hommes qui soit l’expression des rapports mutuels fondés sur la justice, le respect et la solidarité. Il les aide aussi intérieurement à réaliser la paix ou à la retrouver, par son Esprit Saint.

Considérée du côté de l’homme, la paix est aussi un bien d’ordre humain, de nature rationnelle et morale. Elle est le fruit de volontés libres, guidées par la raison vers le bien commun à atteindre. En ce sens, elle semble à la porté de l’homme bien éduqué et mûr qui réfléchit sur les moyens de vivre - dans la vérité, la justice et l’amour - une solidarité élargie, qui contraste avec la “ loi de la jungle ”, la loi du plus fort. Mais précisément on ne voit pas comment cet ordre moral pourrait faire abstraction de Dieu, source première de l’être, vérité essentielle et bien suprême. La prière est la façon de reconnaître humblement cette Source et de s’y soumettre. Loin de supprimer la responsabilité de l’homme, elle l’éveille. L’expérience montre que là où l’homme a cru bon de s’affranchir de Dieu, il peut garder durant un certain temps les idéaux de vérité et de justice, inhérents à sa nature rationnelle, mais il risque de s’y soustraire en les interprétant au gré de ses intérêts immédiats, de ses désirs, de ses passions.

Oui, l’histoire atteste que les hommes livrés à eux-mêmes ont tendance à suivre leurs instincts irrationnels et égoïstes. Ils font ainsi l’expérience de ce que la paix dépasse les forces humaines. Car elle nécessite un surcroît de lumière et de force, une libération par rapport aux passions agressives, un engagement persévérant à construire ensemble une société, voire une communauté mondiale, fondée sur le bien commun à tous et à chacun. La référence à la vérité de Dieu donne à l’homme l’idéal et les énergies nécessaires pour surmonter les situations d’injustice, pour se libérer d’idéologies de domination et de haine, pour entreprendre un cheminement de vraie fraternité universelle.

L’attitude religieuse libère l’homme en le mettant en contact avec la transcendance. Et à ceux qui croient en un Dieu personnel, tout-puissant, ami de l’homme et source de paix, la prière apparaît vraiment nécessaire pour implorer de Lui la paix qu’ils ne peuvent se donner à eux-mêmes la paix entre les hommes, qui commence dans la conscience des hommes.

LA PRIÈRE CHANGE LE COEUR DES HOMMES

5. La prière authentique change déjà le cœur de l’homme. Dieu sait bien ce dont nous avons besoin. S’il nous invite à demander la paix, c’est que cette démarche humble transforme mystérieusement les personnes qui prient et les met sur le chemin de la réconciliation, de la fraternité.

En effet, celui qui prie Dieu sincèrement, comme nous avons essayé de le faire à Assise, contemple l’harmonie voulue par le Dieu créateur, l’amour qui est en Dieu, l’idéal de paix entre les hommes, cet idéal que Saint François a incarné de façon incomparable. De cela il rend grâce à Dieu. Il pressent que la famille humaine est une dans son origine et dans sa fin, qu’elle vient de Dieu et retourne à Dieu. Il sait que chaque homme, chaque femme, porte en soi l’image de Dieu, malgré les limites et les chutes de l’esprit humain tenté par l’esprit du mal. Celui qui accueille la révélation chrétienne va plus loin dans cette contemplation: il sait que le Christ s’est uni en quelque sorte à tout homme, l’a racheté, en a fait un frère et rassemble en Lui les enfants de Dieu dispersés. L’homme qui prie se sent donc en unité profonde avec tous ceux qui cherchent dans la religion des valeurs spirituelles et transcendantes en réponse aux grandes interrogations du cœur humain.

Puis, en se regardant lui-même, il reconnaît ses préjugés, ses manquements, ses échecs; il voit facilement comment l’égoïsme, la jalousie, l’agressivité, en lui et dans les autres, sont les vrais obstacles à la paix. Pour cela il demande pardon à Dieu et à ses frères, il jeûne, il fait pénitence, il cherche la purification.

Et il comprend enfin qu’il ne peut implorer la paix s’il reste les bras croisés. Sa prière en vient à exprimer la volonté de travailler à surmonter ces obstacles, en prenant un engagement résolu pour réaliser la paix.

Voilà les bienfaits que la prière porte avec elle. N’est-ce pas ce qui est ressorti de toutes les prières exprimées à Assise? Aucune justification de soi, aucun plaidoyer pour une idéologie, aucune acceptation de la violence n’ont détourné ces prières de leur but: la recherche de la paix telle que Dieu la veut. Les hommes qui prient de cette façon demeurent ou deviennent des artisans de paix. Ils ne peuvent plus accepter ni reprendre des comportements d’injustice ou de haine, vis-à-vis de leurs semblables sans une contradiction flagrante. Certes, cette contradiction peut toujours surgir, car les tentations demeurent. C’est pourquoi, à Casablanca, j’implorais Dieu: “ Ne permets pas qu’en invoquant ton Nom, nous en venions à justifier les désordres humains ”. Ce serait le signe que la prière n’a pas été assez profonde, assez vraie, assez durable, que le fanatisme l’a dénaturée et l’a utilisée. Mais en soi la démarche authentique de la prière met sur le chemin de la véritable paix, parce qu’elle signifie et entraîne la conversion du cœur.

LES VALEURS SPIRITUELLES ET MORALES DE TOUTES LES RELIGIONS

6. En manifestant que la paix et la religion marchent ensemble l’événement d’Assise a souligné encore que la paix est fondamentalement de nature éthique. Je le rappelais alors devant mes frères et sœurs de toutes les religions: “ Dans la grande bataille pour la paix, l’humanité, avec sa diversité même, doit puiser aux sources les plus profondes et les plus vivifiantes où la conscience se forme et sur lesquelles se fonde l’agir des hommes ”(Ioannis Pauli PP. II, Allocutio ad repraesentantes omnium religionum in urbe Assisiensi congregatos habita, 2, die 27 oct. 1986: Insegnamenti di Giovanni Paolo II, IX, 2 (1986) 1250). Un élément commun à toutes les religions, outre la conviction primordiale que la paix dépasse les efforts humains et doit être recherchée dans la Réalité qui est au-delà de nous tous, est en effet “ un profond respect de la conscience et l’obéissance à la conscience qui, à tous, nous apprend à chercher la vérité, à aimer et à servir toutes les personnes et tous les peuples ”, à respecter, protéger et promouvoir la vie humaine, à surmonter l’égoïsme, l’avidité, l’esprit de vengeance (Eiusedm, Allocutio finalis in urbe Assisiensi habita, 2 et 4, die 27 oct. 1986: Insegnamenti di Giovanni Paolo II, IX, 2 (1986)  1260 et 1261). C’est dire que l’Eglise catholique reconnaît les valeurs spirituelles, sociales et morales qui se trouvent dans les religions. Lors de mon voyage en Inde, j’ai souligné la valeur de l’enseignement du Mahatma Gandhi sur “ la suprématie de l’esprit et la vérité-force (“ satyagraha ”) qui vainc suprématie de l’esprit et la vérité-force (‘satyagraha’) qui vainc sans violence, par le dynamisme intrinsèque à l’action juste ” (Eiusdem, Allocutio Delii, prope monumentum Gandhi vulgo «Raj Ghat» cognominatum, habita, 2, die 1 febr. 1986: Insegnamenti di Giovanni Paolo II, IX, 1 (1986) 247). Devant les jeunes musulmans à Casablanca, j’ai rappelé qu’en invoquant Dieu, “ il nous faut aussi respecter, aimer et aider tout être humain parce qu’il est une créature de Dieu et, dans un certain sens, son image et son représentant ” (Eiusdem, Allocutio in urbe vulgo «Casablanca» dicta, in Marochio, ad iuvenes muslimos habita, 5, die 19 aug. 1985: Insegnamenti di Giovanni Paolo II, VIII, 2 (1985) 501). A la Synagogue de Rome, j’ai souligné que “ juifs et chrétiens sont les dépositaires et les témoins d’une éthique marquée par les dix commandements dans l’obéissance desquels l’homme trouve sa vérité et sa liberté ”, en notant que “ Jésus a porté jusqu’à ses extrêmes conséquences l’amour demandé par la Torah ” (Ioannis Pauli PP. II, Allocutio in templo seu synagoga Iudaeorum Urbis habita, 7, die 13 apr. 1986: Insegnamenti di Giovanni Paolo II, IX, 1 (1986) 1030).

Les religions dignes de ce nom, les religions ouvertes dont parlait Bergson - qui ne sont pas de simples projections des désirs de l’homme, mais une ouverture et une soumission à la volonté transcendante de Dieu qui s’impose à toute conscience -, permettent de fonder la paix. Et également les philosophies qui reconnaissent que la paix est un fait d’ordre moral: elles montrent la nécessité de dépasser les instincts, elles affirment l’égalité radicale de tous les membres de la famille humaine, la dignité sacrée de la vie, de la personne, de la conscience, L’unité de la famille humaine qui requiert une vraie solidarité.

Sans le respect absolu de l’homme fondé sur une vision spirituelle de l’être humain, il n’y a pas de paix. Voilà le témoignage d’Assise. Il a été donné par des représentants des religions à la face du monde, pour que le monde y trouve une lumière, un appui. Je souhaite que cette conviction inspire aussi votre action de diplomates.

LA PAIX SE MAINTIENT EN RESPECTANT LES DROITS

7. Concrètement, le respect de l’homme passe par le respect de ses droits fondamentaux. A la demande capitale “comment maintenir la paix”, on doit répondre: “dans le cadre de la justice entre les personnes et entre les peuples”. Aujourd’hui, nous avons la chance de voir les droits de l’homme de mieux en mieux inventoriés et de plus en plus fermement revendiqués: droit à la vie à tous les stades de son développement; droit à la considération quels que soient la race, le sexe, la religion; droit aux biens matériels nécessaires à la vie; droit au travail et à la répartition équitable des fruits du travail; droit à la culture; droit à la liberté de l’esprit, de la créativité; droit au respect de la conscience, et particulièrement à la liberté de la relation avec Dieu.

Il ne faut pas oublier non plus les droits des nations à conserver et à défendre leur indépendance, leur identité culturelle, la possibilité de s’organiser socialement, de gérer leurs affaires et de conduire leur destinée librement, sans être à la merci, directement ou indirectement, de puissances étrangères. Vous connaissez comme moi les cas où ce droit est manifestement violé.

De tels droits sont l’expression des exigences de la dignité de l’homme. Elaborés surtout en Occident par des consciences qui avaient été formées par le christianisme, ils sont devenus le patrimoine de toute l’humanité, et sont revendiqués sous toutes les latitudes. Mais, autant qu’une revendication, ils constituent un devoir pour les personnes et pour les Etats de créer les conditions qui en assurent l’exercice. Les pays qui veulent surseoir à ces devoirs, sous divers prétextes - conception totalitariste du pouvoir, obsession de la sécurité, volonté de maintenir des privilèges pour certaines catégories, idéologie, peurs de toutes sortes -, blessent la paix. Ils vivent une pseudo-paix qui risque d’ailleurs d’aboutir à des réveils douloureux. Lorsque ces pays sortent de la dictature sans préparation à la vie démocratique comme on l’a w pour quelques pays l’année passée, le chemin est difficile et lent. Chacun doit alors prendre conscience des exigences du bien commun, en évitant les excès individualistes de la liberté. Mais ces pays méritent d’être encouragés sur ce chemin de la paix, le seul qui soit valable.

GARANTIR LES DROITS ET LES DEVOIRS DE LA CONSCIENCE DANS LES STRUCTURES

8. L’impératif éthique de la paix et de la justice dont je viens de parler s’impose comme un droit et un devoir d’abord au niveau de la conscience bien formée, chez les personnes de bonne volonté, dans les communautés qui se préoccupent de rechercher sincèrement la paix et d’y éduquer en vérité. Il contribut alors à marquer l’opinion publique. Mais il doit trouver aussi une expression, un appui, une garantie dans des instruments juridiques adéquats de la société civile, dans des déclarations, ou mieux, dans des pactes, des accords, des institutions, au niveau du pays, de la région, du continent, de la communauté mondiale, afin d’éviter, dans la mesure du possible, aux plus faibles d’être victimes de la mauvaise volonté, de la force ou de la manipulation des autres. Le progrès de la civilisation consiste à trouver les moyens de protéger, de défendre, de promouvoir, au niveau des structures, ce qui est juste et bon pour la conscience. La diplomatie, elle aussi, trouve son champ d’action dans cette médiation entre la conscience et la vie concrète.

Si ces efforts viennent à manquer, au niveau de la conscience des personnes et au niveau des structures, la véritable paix n’est plus assurée. Elle est fragile où elle est fausse. Elle risque de se réduire alors à l’absence provisoire de guerre, à la tolérance, y compris devant les abus qui blessent l’homme, à l’opportunisme; elle cède devant le souci de préserver à tout prix des avantages particuliers en se refermant sur soi, et surtout devant les instincts d’agressivité ou de xénophobie, devant l’efficacité escomptée de la lutte des classes, devant la tentation de mettre sa force dans la seule supériorité des armements qui intimident l’adversaire, devant la loi du plus fort, devant le terrorisme ou les méthodes de certaines guérillas prêtes à utiliser tous les moyens de violence, même sur les innocents, ou encore devant les tentatives habiles de déstabilisation des autres pays, les essais de manipulations, devant la propagande mensongère, tout cela sous les dehors de la recherche d’un bien ou de la justice.

SOUTENIR LE PAS VERS LE DIALOGUE ET LA NÉGOCIATION 

9. Lorsque l’on voit les ravages absurdes des guerres et le péril majeur de destructions étendues et très profondes qu’entraînerait l’usage des armements dont disposent certains pays, on peut penser que la situation du monde exige un refus aussi radical possible de la guerre comme moyen de résoudre les conflits.

C’est dans cette perspective que, pour le 27 octobre, j’avais invité tous ceux qui étaient engagés dans des actions de guerre à une trêve complète des combats, au moins ce jour-là. Un bon nombre ont accueilli favorablement la proposition, et je les félicite. C’était un geste significatif qui les associait à notre supplication religieuse pour la paix, et je crois à l’efficacité spirituelle des signes. C’était aussi une pause permettant d’épargner des vies humaines qui sont toutes précieuses; une occasion donnée à chacun de réfléchir sur la vanité et l’inhumanité de la guerre pour résoudre des tensions et des conflits que pourraient régler les moyens offerts par le droit; une invitation à renoncer pour de bon à la violence des armes.

Certes, cela ne signifie pas la mise à l’écart totale du principe selon lequel chaque peuple, chaque Gouvernement a le droit et le devoir de protéger par des moyens proportionnés son existence et sa liberté contre un injuste agresseur. Mais la guerre apparaît de plus en plus comme le moyen le plus barbare et le plus inefficace de résoudre les conflits entre deux pays ou de conquérir le pouvoir dans son propre pays. Il faut plutôt tout faire pour se doter d’instruments de dialogue, de négociation, avec au besoin l’arbitrage de tiers impartiaux, ou d’une Autorité internationale munie des pouvoirs suffisants.

RELATIONS NORD-SUD ET DÉVELOPPEMENT SOLIDAIRE DES PEUPLES

10. En tout cas, une menace fondamentale résulte du développement des armements de toute sorte en vue de s’assurer la domination sur les autres ou aux dépens des autres. Ne faudrait-il pas réduire les armes au niveau compatible avec la légitime défense, en renonçant à celles qui ne peuvent en aucune façon se ranger dans cette catégorie?

Faut-il redire encore une fois qu’une telle course aux armements est dangereuse, ruineuse et scandaleuse aux yeux des pays qui n’arrivent pas à assurer à leurs populations les moyens de survie alimentaire ou sanitaire? C’est là une des clés du problème des relations Nord-Sud qui semble, d’un point de vue éthique, encore plus fondamental que celui des relations Est-Ouest. Un autre point crucial est celui de la dette extérieure et de l’équilibre des échanges qui retiennent particulièrement l’attention du Saint-Siège. Car, en définitive, ce qui importe c’est le développement solidaire des peuples. La solidarité est de nature éthique et c’est une clé fondamentale pour la paix. Elle suppose que l’on se place au point de vue du peuple qui est dans le besoin et que l’on cherche ce qui est bon pour lui, en le considérant comme un agent actif de son propre développement. Elle s’appuie sur la conscience que nous formons une seule famille humaine. Tel est l’objet du message pour la Journée mondiale de la paix que je vous ai confié cette année.

Tout en visant le développement des peuples dans leur ensemble, il faudrait trouver les moyens de venir en aide aux groupes plus restreints qui sont laissés pour compte, dans une misère ou une menace indigne de l’humanité. Ils sont légion. A titre d’exemple, je pense à ceux qui sont atteints par la famine en Ethiopie ou au Soudan; et je pense au sort dramatique de tant de réfugiés. Des initiatives privées admirables s’en occupent; mais que pourront-elles si les Gouvernements et la communauté internationale n’y apportent leur contribution?

LA FRATERNITÉ DOIT COURONNER LA RECHERCHE DE LA LIBERTÉ

11. Du message de la paix pour cette année, je reprends seulement cette phrase en terminant cet entretien: “ Alors que la solidarité nous fournit la base éthique pour agir, le développement devient ce qu’un frère offre à son frère, afin que tous deux puissent vivre plus pleinement dans toute la diversité et la complémentarité qui sont les caractéristiques de la civilisation humaine ” (Ioannis Pauli PP. II, Nuntius ob XX diem ad pacem fovendam dicatum, 7, die 8 dec. 1986 : Insegnamenti di Giovanni Paolo II, IX, 2 (1986) 1893).

Très souvent, parlant des droits de l’homme, nous n’avons en vue que l’égalité des hommes et leur liberté. L’égalité en dignité des hommes est à garantir toujours et partout; elle ne requiert pas nécessairement l’égalité de toutes les situations qui risque d’être un leurre et de sursauter sans cesse des conflits. Ce qui est capital, c’est la fraternité. Elle apparaît comme la clé de voûte de l’édifice toujours fragile de la démocratie, comme le but de la marche toujours difficile vers la paix, comme son inspiration décisive. Elle lève la contradiction si souvent signalée entre l’égalité et la liberté. Elle transcende la stricte justice. Elle a pour moteur l’amour. Les Pères du Concile Vatican II ont souligné cet aspect: “ La paix est aussi le fruit de l’amour qui va bien au-dela de ce que la justice peut apporter ” (Gaudium et Spes, 78). Cet amour est au cœur de l’Eglise de Jésus-Christ qui en a donné le goût au monde, de manière incomparable, en invitant à se faire le prochain de tout homme, comme d’un frère. Cet amour suppose un dépassement de soi, que favorise l’attitude religieuse, mais qui est de toute façon nécessaire à la vie en société. Un monde sans amour fraternel ne connaîtra toujours qu’une paix fragmentaire, fragile, menacée. Et, en cas de guerre, les pays belligérants seront incapables de renoncer à la volonté de dominer, même au prix d’une tragique hécatombe ou d’une absurde ruine, parce que cela serait humiliant pour eux. Seul l’esprit de fraternité amènera à accepter et à offrir une trêve ou plutôt une paix qui ne soit pas humiliante pour l’autre.

Excellence, Mesdames, Messieurs, il n’est pas dans ma compétence de proposer des solutions techniques plus précises aux graves problèmes de la paix et du développement que nous avons évoqués. Mais j’ai jugé bon de réfléchir avec vous sur l’esprit qui ouvre la porte à des solutions viables: l’humilité, le dialogue, le respect, la justice, la fraternité. L’expérience d’Assise, au niveau des représentants des religions, relevait de cet esprit. Puissiez-vous y trouver une lumière pour votre noble mission d’Ambassadeurs! Et puisse le monde s’abreuver à la même source, pour connaître la paix que Dieu lui destine!


*AAS LXXIX pp.1176-1186.

Insegnamenti X, 1 pp. 69-81.

L'Osservatore Romano 11.1.1987 pp. 4-5.

L'Osservatore Romano. Edition hebdomadaire en langue française n.3 pp. 1, 5-6.

La Documentation Catholique n.1934 pp. 185-189.

 

© Copyright 1987 -  Libreria Editrice Vaticana

 

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