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DISCOURS DU SAINT-PÈRE JEAN-PAUL II
À L'OCCASION DU CENTENAIRE DE L’ENCYCLIQUE
«PROVIDENTISSIMUS DEUS» ET DU CINQUANTENAIRE
DE L’ENCYCLIQUE «DIVINO AFFLANTE SPIRITU»

Vendredi, 23 avril 1993

 

Messieurs les Cardinaux,
Messieurs les Chefs des Missions Diplomatiques,
Messieurs les membres de la Commission Biblique pontificale,
Messieurs les Professeurs de l’Institut Biblique pontifical,

1. De tout cœur je remercie Monsieur le Cardinal Ratzinger des sentiments qu’il vient d’exprimer en me présentant le document élaboré par la Commission Biblique pontificale sur l’interprétation de la Bible dans l’Église. Avec joie, j’accueille ce document, fruit d’un travail collégial entrepris sur votre initiative, Monsieur le Cardinal, et poursuivi avec persévérance pendant plusieurs années. Il répond à une préoccupation qui me tient à cœur, car l’interprétation de la Sainte Ecriture est d’une importance capitale pour la foi chrétienne et pour la vie de l’Église. « Dans les Saints Livres, en effet – comme nous l’a si bien rappelé le Concile –, le Père qui est aux cieux vient avec tendresse au-devant de ses enfants et entre en conversation avec eux; or, la force et la puissance contenues dans la parole de Dieu sont si grandes que celle-ci constitue pour l’Église un point d’appui plein de vigueur et pour les enfants de l’Église la force de leur foi, la nourriture de leur âme, la source pure et permanente de leur vie spirituelle »[1]. La façon d’interpréter les textes bibliques pour les hommes et les femmes d’aujourd’hui a des conséquences directes sur leur relation personnelle et communautaire avec Dieu, et elle est aussi étroitement liée à la mission de l’Église. Il s’agit d’un problème vital, qui méritait toute votre attention.

2. Votre travail s’achève à un moment très opportun, car il me fournit l’occasion de célébrer avec vous deux anniversaires riches de signification: le centenaire de l’encyclique Providentissimus Deus, et le cinquantenaire de l’encyclique Divino afflante Spiritu, l’une et l’autre consacrées aux questions bibliques. Le 18 novembre 1893, le Pape Léon XIII, très attentif aux problèmes intellectuels, publiait son encyclique sur les études d’Ecriture Sainte, dans le but, écrivait-il, « de les stimuler et de les recommander » et aussi de les « orienter d’une manière qui corresponde mieux aux besoins de l’époque »[2]. Cinquante ans plus tard, le Pape Pie XII donnait aux exégètes catholiques, dans son encyclique Divino afflante Spiritu, de nouveaux encouragements et de nouvelles directives. Entre temps, le Magistère pontifical avait manifesté son attention constante aux problèmes scripturaires par de nombreuses interventions. En 1902, Léon XIII créait la Commission Biblique; en 1909, Pie X fondait l’Institut Biblique. En 1920, Benoît XV célébrait le 1500e anniversaire de la mort de saint Jérôme par une encyclique sur l’interprétation de la Bible. La vive impulsion ainsi donnée aux études bibliques a trouvé sa pleine confirmation dans le IIe Concile du Vatican, de sorte que l’Église tout entière en bénéficie. La Constitution dogmatique Dei Verbum éclaire le travail des exégètes catholiques et invite les pasteurs et les fidèles à se nourrir plus assidûment de la parole de Dieu contenue dans les Ecritures.

Je désire aujourd’hui mettre en valeur quelques aspects de l’enseignement de ces deux encycliques et la validité permanente de leur orientation à travers des circonstances changeantes, afin de mieux profiter de leur apport.

I. De «Providentissimus Deus» à «Divino Afflante Spiritu»

3. En premier lieu, on note, entre ces deux documents, une différence importante. Il s’agit de la partie polémique – ou, plus exactement, apologétique – des deux encycliques. En effet, l’une et l’autre manifestent le souci de répondre à des attaques contre l’interprétation catholique de la Bible, mais ces attaques n’allaient pas dans le même sens. Providentissimus Deus, d’une part, veut surtout protéger l’interprétation catholique de la Bible contre les attaques de la science rationaliste; d’autre part, Divino afflante Spiritu se préoccupe davantage de défendre l’interprétation catholique contre les attaques qui s’opposent à l’utilisation de la science par les exégètes et qui veulent imposer une interprétation non scientifique, dite « spirituelle », des Saintes Ecritures.

Ce changement radical de perspective était dû, évidemment, aux circonstances. Providentissimus Deus paraissait à une époque marquée par de virulentes polémiques contre la foi de l’Église. L’exégèse libérale apportait à ces polémiques un appui important, car elle utilisait toutes les ressources des sciences, depuis la critique textuelle jusqu’à la géologie, en passant par la philologie, la critique littéraire, l’histoire des religions, l’archéologie et d’autres disciplines encore. Par contre, Divino afflante Spiritu était publiée peu de temps après une polémique toute différente menée, surtout en Italie, contre l’étude scientifique de la Bible. Un opuscule anonyme avait été largement diffusé pour mettre en garde contre ce qu’il décrivait comme « un très grave danger pour l’Église et pour les âmes: le système critico-scientifique dans l’étude et l’interprétation de la Sainte Ecriture, ses déviations funestes et ses aberrations ».

4. Dans l’un et l’autre cas, la réaction du Magistère fut significative, car, au lieu de s’en tenir à une réponse purement défensive, il alla au fond du problème et manifesta ainsi – notons-le d’emblée – la foi de l’Église dans le mystère de l’Incarnation.

Contre les offensives de l’exégèse libérale, qui présentait ses allégations comme des conclusions fondées sur des acquis de la science, on aurait pu réagir en jetant l’anathème sur l’utilisation des sciences dans l’interprétation de la Bible et en ordonnant aux exégètes catholiques de s’en tenir à une explication « spirituelle » des textes.

Providentissimus Deus ne s’engage pas dans cette voie. Tout au contraire, l’encyclique invite instamment les exégètes catholiques à acquérir une véritable compétence scientifique de façon à surpasser leurs adversaires sur leur propre terrain. « Le premier » moyen de défense, dit-elle, « se trouve dans l’étude des langues anciennes de l’Orient ainsi que dans l’exercice de la critique scientifique »[3]. L’Eglise n’a pas peur de la critique scientifique. Elle se méfie seulement des opinions préconçues qui prétendent se fonder sur la science mais qui, en réalité, font subrepticement sortir la science de son domaine.

Cinquante ans plus tard, dans Divino afflante Spiritu, le Pape Pie XII peut constater la fécondité des directives données par Providentissimus Deus: « Grâce à une meilleure connaissance des langues bibliques et de tout ce qui concerne l’Orient, ...un bon nombre des questions soulevées au temps de Léon XIII contre l’authenticité, l’antiquité, l’intégrité et la valeur historique des Saints Livres... se trouvent aujourd’hui débrouillées et résolues »[4]. Le travail des exégètes catholiques, « qui ont fait un usage correct des armes intellectuelles utilisées par leurs adversaires »[5], avait porté ses fruits. Et c’est précisément pour cette raison que Divino afflante Spiritu se montre moins préoccupée que Providentissimus Deus par le combat contre les positions de l’exégèse rationaliste.

5. Mais il était devenu nécessaire de répondre aux attaques venues du côté des partisans d’une exégèse soi-disant « mystique »[6], qui cherchaient à faire condamner par le Magistère les efforts de l’exégèse scientifique. Comment répond l’encyclique? Elle aurait pu s’en tenir à souligner l’utilité et même la nécessité de ces efforts pour la défense de la foi, ce qui aurait favorisé une sorte de dichotomie entre l’exégèse scientifique, destinée à l’usage externe, et l’interprétation spirituelle, réservée à l’usage interne. Dans Divino afflante Spiritu, Pie XII a délibérément évité d’aller dans ce sens. Au contraire, il a revendiqué l’union étroite des deux démarches, d’une part en soulignant la portée « théologique » du sens littéral, méthodiquement défini[7], d’autre part, en affirmant que, pouvoir être reconnu comme sens d’un texte biblique, le sens spirituel doit présenter des garanties d’authenticité. Une simple inspiration subjective ne suffit pas. On doit pouvoir montrer qu’il s’agit d’un sens « voulu par Dieu lui-même », d’une signification spirituelle « donnée par Dieu » au texte inspiré[8]. La détermination du sens spirituel appartient donc, elle aussi, au domaine de la science exégétique.

Nous constatons ainsi que, malgré la grande diversité des difficultés à affronter, les deux encycliques se rejoignent parfaitement au niveau le plus profond. Elles refusent, l’une comme l’autre, la rupture entre l’humain et le divin, entre la recherche scientifique et le regard de la foi, entre le sens littéral et le sens spirituel. Elles se montrent par là pleinement en harmonie avec le mystère de l’Incarnation.

II. Harmonie entre l’exégèse catholique et le mystère de l’Incarnation

6. Le rapport étroit qui unit les textes bibliques inspirés au mystère de l’Incarnation a été exprimé par l’encyclique Divino afflante Spiritu dans les termes suivants: « De même que la Parole substantielle de Dieu s’est faite semblable aux hommes en tous points, excepté le péché, ainsi les paroles de Dieu, exprimées en des langues humaines, se sont faites semblables au langage humain en tous points, excepté l’erreur »[9]. Reprise presque littéralement par la Constitution conciliaire Dei Verbum[10], cette affirmation met en lumière un parallélisme riche de signification.

Il est vrai que la mise par écrit des paroles de Dieu, grâce au charisme de l’inspiration scripturaire, était un premier pas vers l’Incarnation du Verbe de Dieu. Ces paroles écrites constituaient, en effet, un moyen stable de communication et de communion entre le peuple élu et son unique Seigneur. D’autre part, c’est grâce à l’aspect prophétique de ces paroles qu’il a été possible de reconnaître l’accomplissement du dessein de Dieu, lorsque « le Verbe s’est fait chair et a habité parmi nous »[11]. Après la glorification céleste de l’humanité du Verbe fait chair, c’est encore grâce à des paroles écrites que son passage parmi nous reste attesté de manière stable. Unis aux écrits inspirés de la Première Alliance, les écrits inspirés de la Nouvelle Alliance constituent un moyen vérifiable de communication et de communion entre le peuple croyant et Dieu, Père, Fils et Esprit Saint. Ce moyen ne peut assurément pas être séparé du fleuve de vie spirituelle qui jaillit du Cœur de Jésus crucifié et qui se propage grâce aux sacrements de l’Église. Il a néanmoins sa consistance propre, celle, précisément, d’un texte écrit, qui fait foi.

7. En conséquence, les deux encycliques demandent aux exégètes catholiques de rester en pleine harmonie avec le mystère de l’Incarnation, mystère d’union du divin et de l’humain dans une existence historique tout à fait déterminée. L’existence terrestre de Jésus ne se définit pas seulement par des lieux et des dates du début du 1er siècle en Judée et en Galilée, mais aussi par son enracinement dans la longue histoire d’un petit peuple du proche-Orient ancien, avec ses faiblesses et ses grandeurs, avec ses hommes de Dieu et ses pécheurs, avec sa lente évolution culturelle et ses avatars politiques, avec ses défaites et ses victoires, avec ses aspirations à la paix et au règne de Dieu. L’Eglise du Christ prend au sérieux le réalisme de l’Incarnation et c’est pour cette raison qu’elle attache une grande importance à l’étude « historico-critique » de la Bible. Loin de la réprouver, comme l’auraient voulu les partisans de l’exégèse « mystique », mes prédécesseurs l’ont vigoureusement approuvée. « Artis criticae disciplinam – écrivait Léon XIII –, quippe percipiendae penitus hagiographorum sententiae perutilem, Nobis vehementer probantibus, nostri (exegetae, scilicet, catholici) excolant »[12]. La même « véhémence » dans l’approbation, le même adverbe (« vehementer ») se retrouvent dans Divino afflante Spiritu à propos des recherches de critique textuelle[13].

8. Divino afflante Spiritu, on le sait, a particulièrement recommandé aux exégètes l’étude des genres littéraires utilisés dans les Livres Saints, en allant jusqu’à dire que l’exégèse catholique doit « acquérir la conviction que cette partie de sa tâche ne peut pas être négligée sans grave dommage pour l’exégèse catholique »[14]. Cette recommandation part du souci de comprendre le sens des textes avec toute l’exactitude et la précision possibles et, donc, dans leur contexte culturel historique. Une fausse idée de Dieu et de l’Incarnation pousse un certain nombre de chrétiens à prendre une orientation opposée. Ils ont tendance à croire que, Dieu étant l’Être absolu, chacune de ses paroles a une valeur absolue, indépendante de tous les conditionnements du langage humain. Il n’y a donc pas lieu, selon eux, d’étudier ces conditionnements pour opérer des distinctions qui relativiseraient la portée des paroles. Mais c’est là se faire illusion et refuser, en réalité, les mystères de l’inspiration scripturaire et de l’Incarnation, en s’attachant à une fausse notion de l’Absolu. Le Dieu de la Bible n’est pas un Être absolu qui, écrasant tout ce qu’il touche, supprimerait toutes les différences et toutes les nuances. Il est au contraire le Dieu créateur, qui a créé l’étonnante variété des êtres « chacun selon son espèce », comme le dit et le répète le récit de la Genèse[15]. Loin d’anéantir les différences, Dieu les respecte et les valorise[16]. Lorsqu’il s’exprime dans un langage humain, il ne donne pas à chaque expression une valeur uniforme, mais il en utilise les nuances possibles avec une souplesse extrême et il en accepte également les limitations. C’est ce qui rend la tâche des exégètes si complexe, si nécessaire et si passionnante! Aucun des aspects humains du langage ne peut être négligé. Les progrès récents des recherches linguistiques, littéraires et herméneutiques ont amené l’exégèse biblique à ajouter à l’étude des genres littéraires beaucoup d’autres points de vue (rhétorique, narratif, structuraliste); d’autres sciences humaines, comme la psychologie et la sociologie, ont également été mises à contribution. A tout cela on peut appliquer la consigne que Léon XIII donnait aux membres de la Commission Biblique: « Qu’ils n’estiment étranger à leur domaine rien de ce que la recherche industrieuse des modernes aura trouvé de nouveau; bien au contraire, qu’ils aient l’esprit en éveil pour adopter sans retard ce que chaque moment apporte d’utile à l’exégèse biblique »[17]. L’étude des conditionnements humains de la parole de Dieu doit être poursuivie avec un intérêt sans cesse renouvelé.

9. Cependant, cette étude ne suffit pas. Pour respecter la cohérence de la foi de l’Église et de l’inspiration de l’Écriture, l’exégèse catholique doit être attentive à ne pas s’en tenir aux aspects humains des textes bibliques. Il lui faut aussi et surtout aider le peuple chrétien à percevoir plus nettement dans ces textes la parole de Dieu, de façon à mieux l’accueillir, pour vivre pleinement en communion avec Dieu. A cette fin, il est évidemment nécessaire que l’exégète lui-même perçoive dans les textes la parole divine et cela ne lui est possible que si son travail intellectuel est soutenu par un élan de vie spirituelle.

Faute de ce soutien, la recherche exégétique reste incomplète; elle perd de vue sa finalité principale et se confine en des tâches secondaires. Elle peut même devenir une sorte d’évasion. L’étude scientifique des seuls aspects humains des textes peut faire oublier que la parole de Dieu invite chacun à sortir de lui-même pour vivre dans la foi et dans la charité.

L’encyclique Providentissimus Deus rappelait, à ce propos, le caractère particulier des Livres Saints et l’exigence qui en résulte pour leur interprétation: « Les Livres Saints, déclarait-elle, ne peuvent être assimilés aux écrits ordinaires, mais, puisqu’ils ont été dictés par l’Esprit Saint lui-même et ont un contenu d’extrême gravité, mystérieux et difficile sous bien des aspects, nous avons toujours besoin, pour les comprendre et les expliquer, de la venue de ce même Esprit Saint, c’est-à-dire de sa lumière et de sa grâce, qu’il faut assurément demander dans une humble prière et conserver par une vie sanctifiée »[18]. Dans une formule plus brève, empruntée à saint Augustin, Divino afflante Spiritu exprimait la même exigence: « Orent ut intellegant! »[19].

Oui, pour arriver à une interprétation pleinement valable des paroles inspirées par l’Esprit Saint, il faut être soi-même guidé par l’Esprit Saint et, pour cela, il faut prier, prier beaucoup, demander dans la prière la lumière intérieure de l’Esprit et accueillir docilement cette lumière, demander l’amour, qui seul rend capable de comprendre le langage de Dieu, qui « est amour »[20]. Durant le travail même d’interprétation, il faut se maintenir le plus possible en présence de Dieu.

10. La docilité à l’Esprit Saint produit et renforce une autre disposition, nécessaire pour la juste orientation de l’exégèse: la fidélité à l’Église. L’exégète catholique ne nourrit pas l’illusion individualiste qui porte à croire que, en dehors de la communauté des croyants, on peut mieux comprendre les textes bibliques. C’est le contraire qui est vrai, car ces textes n’ont pas été donnés aux chercheurs individuels « pour la satisfaction de leur curiosité ou pour leur fournir des sujets d’étude et de recherche »[21]; ils ont été confiés à la communauté des croyants, à l’Église du Christ, pour nourrir la foi et guider la vie de charité. Le respect de cette finalité conditionne la validité de l’interprétation. Providentissimus Deus a rappelé cette vérité fondamentale et a observé que, loin de gêner la recherche biblique, le respect de cette donnée en favorise l’authentique progrès[22]. Il est réconfortant de constater que des études récentes de philosophie herméneutique ont apporté une confirmation à cette façon de voir et que des exégètes de diverses confessions ont travaillé dans des perspectives analogues, en soulignant, par exemple, la nécessité d’interpréter chaque texte biblique comme faisant partie du Canon des Ecritures reconnu par l’Église, ou en étant plus attentifs aux apports de l’exégèse patristique.

Être fidèle à l’Église, cela signifie, en effet, se situer résolument dans le courant de la grande Tradition qui, sous la conduite du Magistère, assuré d’une assistance spéciale de l’Esprit Saint, a reconnu les écrits canoniques comme parole adressée par Dieu à son peuple et n’a jamais cessé de les méditer et d’en découvrir les inépuisables richesses. Le IIe Concile du Vatican l’a encore affirmé: « Tout ce qui concerne la manière d’interpréter l’Écriture est finalement soumis au jugement de l’Église, qui exerce le ministère et le mandat divinement reçus de garder la parole de Dieu et de l’interpréter »[23].

Il n’en reste pas moins – c’est encore le Concile qui le déclare, en reprenant une affirmation de Providentissimus Deus – qu’il « appartient aux exégètes de s’efforcer... de pénétrer et d’exposer plus profondément le sens de la Sainte Ecriture, afin que, par leurs études en quelque sorte préparatoires, mûrisse le jugement de l’Église »[24].

11. Pour mieux s’acquitter de cette tâche ecclésiale très importante, les exégètes auront à cœur de rester proches de la prédication de la parole de Dieu, soit en consacrant une partie de leur temps à ce ministère, soit en entretenant des relations avec ceux qui l’exercent et en les aidant par des publications d’exégèse pastorale[25]. Ils éviteront ainsi de se perdre dans les méandres d’une recherche scientifique abstraite, qui les éloignerait du vrai sens des Ecritures. En effet, ce sens n’est pas séparable de leur finalité, qui est de mettre les croyants en relation personnelle avec Dieu.

III. Le nouveau document de la Commission Biblique

12. Dans ces perspectives – Providentissimus Deus l’affirmait – « un vaste champ de recherche est ouvert au travail personnel de chaque exégète »[26]. Cinquante ans plus tard, Divino afflante Spiritu renouvelait, en termes différents, la même constatation stimulante: « Il reste donc beaucoup de points, et d’aucuns très importants, dans la discussion et l’explication desquels la pénétration d’esprit et le talent des exégètes catholiques peuvent et doivent s’exercer librement »[27].

Ce qui était vrai en 1943 le demeure encore de nos jours, car le progrès des recherches a apporté des solutions à certains problèmes et, en même temps, de nouvelles questions à étudier. En exégèse, comme dans les autres sciences, plus on repousse les frontières de l’inconnu, plus on élargit le domaine à explorer. Moins de cinq ans après la publication de Divino afflante Spiritu, la découverte des manuscrits de Qumrân éclairait d’un jour nouveau un grand nombre de problèmes bibliques et ouvrait d’autres champs de recherches. Depuis, beaucoup de découvertes ont été faites et de nouvelles méthodes d’investigation et d’analyse ont été mises au point.

13. C’est ce changement de situation qui a rendu nécessaire un nouvel examen des problèmes. La Commission Biblique pontificale s’est attelée à cette tâche et présente aujourd’hui le fruit de son travail, intitulé « L’interprétation de la Bible dans l’Église ».

Ce qui frappera à première vue dans ce document, c’est l’ouverture d’esprit dans lequel il est conçu. Les méthodes, les approches et les lectures pratiquées aujourd’hui dans l’exégèse sont examinées et, malgré quelques réserves parfois graves qu’il est nécessaire d’exprimer, l’on admet, dans presque chacune d’elles, la présence d’éléments valables pour une interprétation intégrale du texte biblique.

Car l’exégèse catholique n’a pas une méthode d’interprétation propre et exclusive, mais, en commençant par la base historico-critique, dégagée de présupposés philosophiques ou autres contraires à la vérité de notre foi, elle met à profit toutes les méthodes actuelles, en cherchant dans chacune la « semence du Verbe ».

14. Un autre trait caractéristique de cette synthèse est son équilibre et sa modération. Dans son interprétation de la Bible, elle sait harmoniser la diachronie et la synchronie, en reconnaissant que les deux se complètent et sont indispensables pour faire ressortir toute la vérité du texte et pour donner satisfaction aux légitimes exigences du lecteur moderne.

Plus important encore, l’exégèse catholique n’attache pas son attention aux seuls aspects humains de la révélation biblique, ce qui est parfois le tort de la méthode historico-critique, ni aux seuls aspects divins, comme le veut le fondamentalisme; elle s’efforce de mettre en lumière les uns et les autres, unis dans la divine « condescendance »[28], qui est à la base de toute l’Écriture.

15. On pourra enfin percevoir l’accent mis dans ce document sur le fait que la Parole biblique agissante s’adresse universellement, dans le temps et dans l’espace, à toute l’humanité. Si « les paroles de Dieu... se sont faites semblables au langage humain »[29], c’est pour être entendues par tous. Elles ne doivent pas rester lointaines, « au-delà de tes moyens ni hors de ton atteinte. ... Car la Parole est tout près de toi, elle est dans ta bouche et dans ton cœur pour que tu la mettes en pratique »[30].

Tel est le but de l’interprétation de la Bible. Si la tâche première de l’exégèse est d’atteindre le sens authentique du texte sacré ou même ses différents sens, il faut ensuite qu’elle communique ce sens au destinataire de l’Écriture Sainte qui est, si possible, toute personne humaine.

La Bible exerce son influence au cours des siècles. Un processus constant d’actualisation adapte l’interprétation à la mentalité et au langage contemporains. Le caractère concret et immédiat du langage biblique facilite grandement cette adaptation, mais son enracinement dans une culture ancienne provoque plus d’une difficulté. Il faut donc sans cesse retraduire la pensée biblique dans le langage contemporain, pour qu’elle soit exprimée d’une manière adaptée aux auditeurs. Cette traduction doit cependant être fidèle à l’original, et ne peut pas forcer les textes pour les accommoder à une lecture ou à une approche en vogue à un moment donné. Il faut montrer tout l’éclat de la parole de Dieu, même si elle est « exprimée en paroles humaines »[31].

La Bible est diffusée aujourd’hui sur tous les continents et dans toutes les nations. Mais pour que son action soit profonde, il faut qu’il y ait une inculturation selon le génie propre à chaque peuple. Peut-être les nations moins marquées par les déviances de la civilisation occidentale moderne comprendront-elles plus facilement le message biblique que celles qui sont déjà comme insensibles à l’action de la parole de Dieu à cause de la sécularisation et des excès de la démythologisation.

En notre temps, un grand effort est nécessaire, non seulement de la part des savants et des prédicateurs, mais aussi des vulgarisateurs de la pensée biblique: ils doivent utiliser tous les moyens possibles – et il y en a beaucoup aujourd’hui – pour que la portée universelle du message biblique soit largement reconnue et que son efficacité salvifique puisse se manifester partout.

Grâce à ce document, l’interprétation de la Bible dans l’Église pourra trouver un nouvel élan, pour le bien du monde entier, pour faire resplendir la vérité et pour exalter la charité au seuil du troisième millénaire.

Conclusion

16. En terminant, j’ai la joie de pouvoir, comme mes prédécesseurs, Léon XIII et Pie XII, présenter aux exégètes catholiques, et en particulier à vous, membres de la Commission Biblique pontificale, à la fois des remerciements et des encouragements.

Je vous remercie cordialement pour l’excellent travail que vous accomplissez au service de la parole de Dieu et du peuple de Dieu: travail de recherche, d’enseignement et de publication; aide apportée à la théologie, à la liturgie de la parole et au ministère de la prédication; initiatives qui favorisent l’œcuménisme et les bonnes relations entre chrétiens et juifs; participation aux efforts de l’Église pour répondre aux aspirations et aux difficultés du monde moderne.

À cela, j’ajoute mes encouragements chaleureux pour la nouvelle étape à parcourir. La complexité grandissante de la tâche requiert les efforts de tous et une large collaboration interdisciplinaire. Dans un monde où la recherche scientifique prend plus d’importance en de nombreux domaines, il est indispensable que la science exégétique se situe à un niveau comparable. C’est un des aspects de l’inculturation de la foi qui fait partie de la mission de l’Église, en lien avec l’accueil du mystère de l’Incarnation.

Que le Christ Jésus, Verbe de Dieu incarné, vous guide en vos recherches, lui qui a ouvert l’esprit de ses disciples à l’intelligence des Ecritures[32]! Que la Vierge Marie vous serve de modèle non seulement par sa généreuse docilité à la parole de Dieu, mais aussi et d’abord par sa façon de recevoir ce qui lui était dit! Saint Luc nous rapporte que Marie méditait en son cœur les paroles divines et les événements qui s’accomplissaient, « symballousa en tê kardia autês »[33]. Par son accueil de la Parole, elle est le modèle et la mère des disciples[34]. Qu’elle vous apprenne donc à accueillir pleinement la parole de Dieu, non seulement par la recherche intellectuelle, mais aussi par toute votre vie!

Pour que votre travail et votre action contribuent de plus en plus à faire resplendir la lumière des Ecritures, je vous donne de tout cœur ma Bénédiction Apostolique.


[1] Dei Verbum, 21.

[2] Enchiridion Biblicum, 82.

[3] Ibid., 118.

[4] Ibid., 546.

[5] Ibid., 562.

[6] Ibid., 552.

[7] Ibid., 251.

[8] Ibid., 552-553.

[9] Enchiridion Biblicum, 559.

[10] N. 13.

[11] Jn 1, 14.

[12] Lettre Apostolique Vigilantiae, pour la fondation de la Commission biblique, 30 octobre 1902: Enchiridion Biblicum, 142.

[13] Cf. ibid., 548.

[14] Ibid., 560.

[15] Cf. Gn chap. I.

[16] CF. 1 Co 12, 18. 24. 28.

[17] Vigilantiae: Enchiridion Biblicum, 140.

[18] Enchiridion Biblicum, 89.

[19] Ibid. 569.

[20] 1 Jn 4, 8. 16.

[21] Divino afflante Spiritu: Enchiridion Biblicum, 566.

[22] Cf. Enchiridion Biblicum, 108-109.

[23] Dei Verbum, 12.

[24] Dei Verbum, 12; cf. Providentissimus Deus: Enchiridion Biblicum, 109: « ut, quasi praeparato studio, iudicium Ecclesiae maturetur ».

[25] Cf. Divino afflante Spiritu: Enchiridion Biblicum, 551.

[26] Enchiridion Biblicum, 109.

[27] Ibid., 565.

[28] Dei Verbum, 13.

[29] Ibid.

[30] Dt 30, 11. 14.

[31] Dei Verbum, 13.

[32] Cf. Lc 24, 45.

[33] Ibid. 2, 19.

[34] Cf. Jn 19, 27.

 

 

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