MATER ET MAGISTRA
LETTRE ENCYCLIQUE DE SA SAINTETÉ LE PAPE JEAN XXIII
Aux Vénérables Frères, Patriarches, Primats, Archevêques, Evêques
et autres ordinaires, en paix et communion avec le Siège Apostolique, à yout
le Clergé et aux fidèles du monde entier
Vénérables frères et chers fils, Salut et bénédiction apostolique
MÈRE ET ÉDUCATRICE de tous les peuples, l'Eglise universelle a été
instituée par Jésus-Christ pour que tous les hommes au long des siècles
trouvent en son sein et dans son amour la plénitude d'une vie plus élevée
et la garantie de leur salut.
A cette Eglise, « colonne et fondement de vérité » (1), son saint
fondateur a confié une double tâche : engendrer des fils, les éduquer et
les diriger, en veillant avec une providence maternelle sur la vie des
individus et des peuples, dont elle a toujours respecté et protégé avec
soin la dignité.
Le christianisme, en effet, rejoint la terre au ciel, en tant qu'il prend
l'homme dans sa réalité concrète, esprit et matière, intelligence et
volonté, et l'invite à élever sa pensée des conditions changeantes de la
vie terrestre vers les cimes de la vie éternelle, dans un accomplissement
sans fin de bonheur et de paix.
Bien que le rôle de la sainte Eglise soit d'abord de sanctifier les âmes
et de les faire participer au bien de l'ordre surnaturel, elle est cependant
soucieuse des exigences de la vie quotidienne des hommes, en ce qui regarde
leur subsistance et leurs conditions de vie, mais aussi la prospérité et la
civilisation dans ses multiples aspects et aux différentes époques.
Réalisant tout cela, la sainte Eglise met en pratique le commandement de
son Fondateur, le Christ, qui fait allusion surtout au salut éternel de
l'homme lorsqu'il dit : « Je suis la Voie, la Vérité et la Vie » (2), et :
« Je suis la Lumière du monde » (3), mais qui ailleurs, regardant la foule
affamée, s'écrie gémissant : « J'ai compassion de cette foule » (4) ;
donnant ainsi la preuve qu'il se préoccupe également des exigences
terrestres des peuples. Par ses paroles, mais aussi par les exemples de sa
vie, le divin Rédempteur manifesta ce souci quand, pour apaiser la faim de la
foule, il multiplia plusieurs fois le pain d'une façon miraculeuse. Et par ce
pain donné en nourriture du corps, il voulut annoncer cette nourriture
céleste des âmes qu'il allait donner aux hommes la veille de sa Passion.
Rien d'étonnant donc à ce que l'Eglise catholique, à l'imitation et au
commandement du Christ, pendant deux mille ans, de l'institution des diacres
antiques jusqu'à nos jours, ait constamment tenu très haut le flambeau de la
charité, par ses commandements, mais aussi par ses innombrables exemples ;
cette charité, en harmonisant les préceptes de l'amour mutuel et leur
pratique, réalise admirablement le commandement de ce double don, qui résume
la doctrine et l'action sociale de l'Eglise.
C'est donc comme un témoin remarquable de la doctrine et de l'action
exercée par l'Eglise au long des siècles que l'on peut, sans aucun doute,
considérer l'immortelle encyclique Rerum novarum (5), promulguée il y
a soixante-dix ans par Notre Prédécesseur de vénérée mémoire Léon XIII,
pour énoncer les principes grâce auxquels on pourrait résoudre d'une
manière chrétienne la question ouvrière.
Rarement comme alors la parole d’un Pape, eut une résonance aussi
universelle par la : profondeur et l'ampleur des sujets traités non moins que
par leur puissance de choc. En réalité ces orientations et ces rappels de
doctrine eurent une telle importance que jamais ils ne pourront tomber dans
l'oubli. Une voie nouvelle s'ouvrit à l'action de l'Eglise. Le Pasteur
suprême, faisant siennes les souffrances, les plaintes et les aspirations des
humbles et des opprimés, une fois de plus se dressa comme le protecteur de
leurs droits.
Et aujourd'hui, même après un temps si long, l'actualité de ce message
est encore réelle. Elle l'est dans les documents des Papes qui ont succédé
à Léon XIII, et qui, dans leur enseignement social, se réclament
continuellement de l'encyclique léonine, tantôt pour y prendre leur
inspiration, tantôt pour en éclairer la portée, toujours pour fournir
encouragement à l'action des catholiques ; elle l'est également dans
l'organisation même des peuples. Voilà la preuve que les principes
approfondis avec soin, les directives historiques et les monitions paternelles
contenues dans la magistrale encyclique de Notre Prédécesseur conservent
encore aujourd'hui leur valeur et même suggèrent des normes nouvelles et
actuelles grâce auxquelles les hommes soient à même de mesurer le contenu
de la question sociale, comme elle se présente aujourd'hui, et se décident
à prendre leurs responsabilités.
PREMIÈRE PARTIE
LES ENSEIGNEMENTS DE L'ENCYCLIQUE RERUM NOVARUM ET SES
DÉVELOPPEMENTS OPPORTUNS DANS LE MAGISTÈRE DE PIE XI ET DE PIE XII
L'époque de l'Encyclique "Rerum Novarum"
Léon XIII parla à une époque de transformations radicales, de contrastes
accusés et d'âpres révoltes. Les ombres de ce temps-là nous font d'autant
mieux apprécier la lumière qui émane de son enseignement.
Comme on le sait, la conception du monde économique alors la plus
répandue et traduite le plus communément dans les faits était une
conception naturaliste, qui nie tout lien entre morale et économie. Le motif
unique de l'activité économique, affirmait-on, est l'intérêt individuel.
La loi suprême qui règle les rapports entre les facteurs économiques est la
libre concurrence illimitée. L'intérêt du capital, le prix des biens et
services, le profit et le salaire sont exclusivement et automatiquement
déterminés par les lois du marché. L'Etat doit s'abstenir de toute
intervention dans le domaine économique. Les syndicats, suivant les pays,
sont interdits, ou tolérés, ou considérés comme personnes juridiques de
droit privé.
Dans un monde économique ainsi conçu, la loi du plus fort trouvait sa
pleine justification sur le plan théorique et l'emportait dans les rapports
concrets entre les hommes, Il en résultait un ordre social radicalement
bouleversé.
Tandis que d'immenses richesses s'accumulaient entre les mains de
quelques-uns, les masses laborieuses se trouvaient dans des conditions de
gêne croissante : salaires insuffisants, ou de famine, conditions de travail
épuisantes et sans aucun égard pour la santé physique, les mœurs et la foi
religieuse ; inhumaines surtout les conditions de travail auxquelles étaient
soumis les enfants et les femmes ; spectre du chômage toujours menaçant ; la
famille livrée à un processus de désintégration.
En conséquence, les classes laborieuses étaient en proie à une
insatisfaction profonde ; l'esprit de protestation et de révolte s'insinuait,
se développait parmi elles. Ce qui explique la grande faveur que trouvaient
dans ces classes des théories extrémistes proposant des remèdes pires que
les maux.
Les voies de la reconstruction
Dans ce chaos, il échut à Léon XIII de publier son message social, basé
sur la nature humaine et pénétré des principes et de l'esprit de l'Evangile
; message qui, dés son apparition, suscita, même au milieu d'oppositions
bien compréhensibles, l'admiration universelle et l'enthousiasme.
Ce n'était certes pas la première fois que le Siège apostolique
s'occupait des intérêts matériels pour prendre la défense des humbles.
D'autres documents du même Léon XIII avaient déjà aplani la route; mais
cette fois étaient formulées une synthèse organique des principes et une
perspective historique tellement vaste qu'elles firent de l'encyclique Rerum
novarum une Somme catholique en matière économique et sociale.
Ce ne fut pas un acte dépourvu de courage. Tandis que certains osaient
accuser l'Eglise catholique de se borner, devant la question sociale, à
prêcher la résignation aux Pauvres et exhorter les riches à la
générosité, Léon XIII n'hésita pas à proclamer et à défendre les
droits légitimes de l'ouvrier. S'apprêtant à exposer les principes de la
doctrine catholique dans le domaine social, il déclarait solennellement : «
c'est avec assurance que Nous abordons ce sujet, et dans toute la plénitude
de Notre droit ; car la question qui s'agite est d'une nature telle, qu'à
moins de faire appel à la religion et à l'Eglise, il est impossible de lui
trouver jamais une solution efficace. » (6)
Ils vous sont bien connus, vénérables Frères, ces principes de base que
l'immortel Pontife exposait avec une clarté égale à l'autorité et selon
lesquels doit être réorganisé le secteur économique et social de la
société humaine.
Ceux-ci concernent d'abord le travail, qui doit être traité non plus
comme une marchandise, mais comme une expression de la personne humaine. Pour
la grande majorité des hommes, le travail est la source unique d'où ils
tirent leurs moyens de subsistance. En conséquence, sa rétribution ne peut
pas être abandonnée au jeu automatique des lois du marché. Elle doit, au
contraire, être déterminée selon la justice et l'équité, qui, autrement,
resteraient profondément lésées, même si le contrat de travail avait été
arrêté en toute liberté entre les parties. La propriété privée même des
biens de production est un droit naturel que l'Etat ne peut supprimer. Elle
comporte une fonction sociale intrinsèque ; elle est donc un droit exercé à
l'avantage personnel du possédant et dans l'intérêt d'autrui.
L'Etat, dont la raison d'être est la réalisation du bien commun dans
l'ordre temporel, ne peut rester absent du monde économique ; il doit être
présent pour y promouvoir avec opportunité la production d'une quantité
suffisante de biens matériels, « dont l'usage est nécessaire à l'exercice
de la vertu » (7), et pour protéger les droits de tous les citoyens, surtout
des plus faibles, comme les ouvriers, les femmes et les enfants. C'est
également son devoir inflexible de contribuer activement à l'amélioration
des conditions de vie des ouvriers.
C'est, en outre, le devoir de l'Etat de veiller à ce que les relations de
travail se développent en justice et équité, que dans les milieux de
travail la dignité de la personne humaine, corps et esprit, ne soit pas
lésée. A cet égard, l'encyclique de Léon XIII marque les traits dont s'est
inspirée la législation sociale des Etats contemporains ; traits, comme
l'observait déjà Pie XI, dans l'encyclique Quadragesimo anno (8), qui
ont contribué efficacement à l'apparition et au développement d'une
nouvelle branche du droit, « le droit du travail ».
Aux travailleurs, affirme encore l'encyclique, on reconnaît le droit
naturel de créer des associations pour ouvriers seuls ou pour ouvriers et
patrons, comme aussi le droit de leur donner la structure organique qu’ils
estimeront la plus apte à la poursuite de leurs intérêts légitimes,
économiques et professionnels, et le droit d'agir d'une manière autonome, de
leur propre initiative, à l'intérieur de ces associations, en vue de la
poursuite de leurs intérêts.
Les ouvriers et les employeurs doivent régler leurs rapports en
s'inspirant du principe de la solidarité humaine et de la fraternité
chrétienne, puisque tant la concurrence au sens du libéralisme économique
que la lutte des classes dans le sens marxiste, sont contre nature et
opposées à la conception chrétienne de la vie. Voilà, vénérables
Frères, les principes fondamentaux sur lesquels repose un ordre économique
et social qui soit sain.
Nous ne devons donc pas nous étonner si les catholiques les plus
éminents, sensibles aux avertissements de l'encyclique, ont créé de
multiples initiatives pour traduire ces principes dans les faits. Dans la
même direction et sous l'impulsion des exigences objectives de la nature, des
hommes de bonne volonté de tous les pays du monde se sont aussi mis en
branle. C'est pourquoi, à bon droit, l'encyclique a été et continue à
être reconnue comme la « grande charte » (9) de la reconstruction
économique et sociale de l'époque moderne.
L'Encyclique "Quadragesimo Anno"
Pie XI, Notre Prédécesseur de sainte mémoire, à quarante ans de
distance, commémora l'encyclique Rerum novarum par un nouveau document
solennel : l'encyclique Quadragesimo anno (10).
Dans ce document, le Souverain Pontife rappelle le droit et le devoir pour
l'Eglise d'apporter sa contribution irremplaçable à l'heureuse solution des
problèmes sociaux les plus graves et les plus urgents qui tourmentent la
famille humaine. Il réaffirme les principes fondamentaux et les directives
historiques de l'encyclique de Léon XIII. Il saisit, en outre, l'occasion de
préciser quelques points de doctrine sur lesquels des doutes s’étaient
élevés parmi les catholiques eux-mêmes et pour expliquer la pensée sociale
chrétienne eu égard aux conditions nouvelles des temps. Les doutes exprimés
concernaient spécialement la propriété privée, le régime des salaires, le
comportement des catholiques en présence d'une forme de socialisme modéré.
Quant à la propriété privée, Notre Prédécesseur affirme à nouveau
son caractère de droit naturel, accentue son aspect et sa fonction sociale.
A propos du régime des salaires, il rejette la thèse qui le déclare
injuste par nature ; il réprouve cependant les formes inhumaines et injustes
selon lesquelles il est parfois pratiqué ; redit et développe les normes
dont il doit s'inspirer et les conditions auxquelles il doit satisfaire pour
ne léser ni la justice ni l'équité.
En cette matière, indique clairement Notre Prédécesseur, il est
opportun, étant donné les conditions actuelles, de tempérer le contrat de
travail par des éléments empruntés au contrat de société, de manière à
ce que « les ouvriers et employés soient appelés à participer à la
propriété de l'entreprise, à sa gestion, et, en quelque manière, aux
profits qu'elle apporte » (11).
On doit considérer de la plus haute importance doctrinale et pratique
l'affirmation selon laquelle il est impossible « d'estimer le travail à sa
juste valeur et de lui attribuer une exacte rémunération si l'on néglige de
prendre en considération son aspect à la fois individuel et social » (12).
En conséquence, pour déterminer la rémunération du travail, la justice
exige, déclare le Pape, que l'on tienne compte non seulement des besoins des
travailleurs et de leurs responsabilités familiales, mais aussi de la
situation de l'entreprise, où les ouvriers apportent leur travail, et des
exigences de l'économie générale (13).
Entre le communisme et le christianisme, le Pape rappelle que l'opposition
est radicale. Il ajoute qu'on ne peut admettre en aucune manière que les
catholiques donnent leur adhésion au socialisme modéré, soit parce qu'il
est une conception de vie close sur le temporel, dans laquelle le bien-être
est considéré comme objectif suprême de la société ; soit parce qu'il
poursuit une organisation sociale de la vie commune au seul niveau de la
production, au grand préjudice de la liberté humaine ; soit parce qu'en lui
fait défaut tout principe de véritable autorité sociale.
Mais il n'échappe pas à Pie XI que depuis la promulgation de l'encyclique
de Léon XIII, en quarante ans, la situation historique a profondément
évolué. De fait, la libre concurrence, en vertu d'une logique interne, avait
fini par se détruire elle-même ou presque ; elle avait conduit à une grande
concentration de la richesse et à l'accumulation d'un pouvoir économique
énorme entre les mains de quelques hommes, « qui d'ordinaire ne sont pas les
propriétaires, mais les simples dépositaires et gérants d'un capital qu'ils
administrent à leur gré » (14).
Entre temps, comme observe avec perspicacité le Souverain Pontife, « à
la liberté du marché a succédé une dictature économique. L'appétit du
gain a fait place à une ambition effrénée de dominer. Toute la vie
économique est devenue horriblement dure, implacable, cruelle » (15),
déterminant l'asservissement des pouvoirs publics aux intérêts de groupes
et aboutissant à l'hégémonie internationale de l'argent.
Pour porter remède à cette situation, le Pasteur suprême indique, comme
principes fondamentaux, une nouvelle insertion du monde économique dans
l'ordre moral et la poursuite des intérêts, individuels ou de groupes, dans
la sphère du bien commun. Ceci comporte, selon son enseignement, le
remaniement de la vie en commun moyennant la, reconstruction des corps
intermédiaires autonomes, à but économique et professionnel, non imposés
par l'Etat, mais créés spontanément par leurs membres ; la reprise de
l'autorité par les pouvoirs publics pour assurer les tâches qui leur
reviennent dans la réalisation du bien commun ; la collaboration économique
sur le plan mondial entre communautés politiques.
Mais deux thèmes fondamentaux caractérisent la magistrale encyclique de
Pie XI et s'imposent à notre considération.
Le premier interdit absolument de prendre comme règle suprême des
activités et des institutions du monde économique, soit l'intérêt
individuel ou d'un groupe, soit la libre concurrence, soit l'hégémonie
économique, soit le prestige ou la puissance de la nation, soit d'autres
normes du même genre.
On doit, au contraire, considérer comme règles suprêmes de ces
activités et des institutions la justice et la charité sociales.
Le second thème recommande la création d'un ordre, juridique, national et
international, doté d’institutions stables, publiques et privées, qui
s'inspire de la justice sociale et auquel doit se conformer l'économie ;
ainsi les facteurs économiques auront moins de difficultés à s'exercer en
harmonie avec les exigences de la justice dans le cadre du bien commun.
Le radio message de la Pentecôte 1941
Pie XII, Notre Prédécesseur de vénérée mémoire, a beaucoup
contribué, lui aussi, à définir et à développer la doctrine sociale
chrétienne. Le 1er juin 1941, en la fête de Pentecôte, il transmettait un
message radiophonique « pour attirer l'attention du monde catholique sur un
anniversaire qui mérite d'être inscrit en lettres d'or dans les fastes de l'Eglise
le cinquantenaire de la publication, le 15 mai 1891, de l'encyclique sociale
fondamentale de Léon XIII, Rerum novarum (16) —.., et pour rendre à
Dieu tout-puissant..., d'humbles actions de grâces pour le don accordé... à
l'Église avec cette encyclique de son Vicaire ici-bas, et pour le louer du
souffle de l'Esprit régénérateur qui, par elle, s'est répandu depuis lors
et n'a cessé de croître sur l'humanité entière » (17).
Dans son message radiophonique, le grand Pontife revendique «
l'incontestable compétence de l'Eglise..., pour juger si les bases d'une
organisation sociale donnée sont conformes à l'ordre immuable des choses que
Dieu, créateur et Rédempteur, a manifesté par le droit naturel et la
Révélation » (18). Il réaffirme l'immortelle vitalité des enseignements
de l'encyclique Rerum novarum et leur fécondité inépuisable ; il saisit
cette occasion « pour rappeler les principes directifs de la morale sur trois
valeurs fondamentales de la vie sociale et économique..., ces trois
éléments fondamentaux qui s'entrecroisent, s'unissent et s'appuient
mutuellement sont : l'usage des biens matériels, le travail, la famille »
(19).
En ce qui concerne l'usage des biens matériels, Notre Prédécesseur
affirme que le droit qu'a tout homme d'user de ces biens pour son entretien
est prioritaire par rapport à tout autre droit de nature économique ; et
même par rapport au droit de propriété. Certes, ajoute Notre
Prédécesseur, le droit de propriété des biens est aussi un droit naturel ;
cependant, selon l'ordre objectif établi par Dieu, le droit de propriété
doit être délimité de manière à ne pas mettre obstacle à «
l'imprescriptible exigence que les biens, créés par Dieu pour tous les
hommes, soient équitablement à la disposition de tous, selon les principes
de la justice et de la charité » (20).
Au sujet du travail, reprenant un thème que l'on retrouve dans
l'encyclique de Léon XIII, Pie XII rappelle qu'il est en même temps un
devoir et un droit de chaque être humain. C'est, en conséquence, aux hommes
en premier lieu qu'il revient de régler leurs rapports mutuels de travail.
C'est uniquement dans le cas où les intéressés ne remplissent pas ou ne
peuvent pas remplir leur tâche qu'il « entre dans les attributions de l'Etat
d'intervenir sur ce terrain, dans la division et la distribution du travail,
sous la forme et dans la mesure que demande le bien commun justement compris
» (21).
Pour ce qui regarde la famille, le Souverain Pontife affirme que la
propriété privée des biens matériels doit être considérée comme l' «
espace vital de la famille », c'est-à-dire comme un moyen apte « à assurer
au père de famille la saine liberté dont il a besoin pour pouvoir remplir
les devoirs que le créateur lui a assignés, pour le bien-être physique,
spirituel et religieux de la famille » (22).
Cela comporte aussi pour la famille le droit à l'émigration. Sur ce
point, Notre Prédécesseur relève que lorsque les Etats, ceux qui permettent
l'émigration comme ceux qui accueillent de nouveaux sujets, mettent tout en
œuvre pour éliminer ce qui « pourrait empêcher la naissance ou le
développement d'une vraie confiance » (23) entre eux, ils obtiendront un
avantage mutuel et contribueront ensemble à l'accroissement du bien-utile de
l'humanité comme au progrès de la culture.
Derniers changements
La situation déjà bien évoluée au moment de la commémoration faite par
Pie XII a encore subi en vingt ans de profondes transformations, soit à
l'intérieur des Etats, soit dans leurs rapports mutuels.
Dans le domaine scientifique, technique et économique : la découverte de
l'énergie nucléaire, ses premières applications à des buts de guerre, son
utilisation croissante pour des fins pacifiques ; les possibilités
illimitées offertes à la chimie par les produits synthétiques ; l'extension
de l'automation dans le secteur industriel et dans celui des services ; la
modernisation du secteur agricole ; l'abolition presque complète de la
distance dans les communications grâce surtout à la radio et à la
télévision ; la rapidité croissante des transports ; le début de la
conquête des espaces interplanétaires.
Dans le domaine social : le développement des assurances sociales et, dans
certains pays économiquement mieux développés, l'instauration de régimes
de sécurité sociale ; la formation et l'extension, dans les mouvements
syndicaux, d'une attitude de responsabilité vis-à-vis des principaux
problèmes économiques et sociaux ; une élévation progressive de
l'instruction de base, un bien-être toujours plus répandu ; une plus grande
mobilité dans la vie sociale et la réduction des barrières entre les
classes ; l'intérêt de l'homme de culture moyenne pour les événements
quotidiens de portée mondiale. En outre, l'augmentation de l'efficacité des
régimes économiques dans un nombre croissant de pays met mieux en relief le
déséquilibre économique et social entre le secteur agricole d'une part et
le secteur de l'industrie et des services d'autre part, entre les régions
d'économie développée et les régions d'économie moins développée à
l'intérieur de chaque pays ; et, sur le plan mondial, le déséquilibre
économique et social encore plus flagrant entre les pays économiquement
développés et les pays en voie de développement économique.
Dans le domaine politique : la participation à la vie publique d'un plus
grand nombre de citoyens d'origine sociale variée, en de nombreux pays ;
l'extension et la pénétration de l'action des pouvoirs publics dans le
domaine économique et social. A cela s'ajoute sur le plan international le
déclin des régimes coloniaux et la conquête de l'indépendance politique de
la part des peuples d'Asie et d'Afrique ; la multiplication et la complexité
des rapports entre peuples ; l'approfondissement de leur interdépendance ; la
naissance et le développement d'un réseau toujours plus dense d'organismes
à la dimension du monde qui tendent à s'inspirer de critères supranationaux
: des organismes à buts économiques, sociaux, culturels et politiques.
Thèmes de la nouvelle Encyclique
C'est pourquoi Nous aussi Nous éprouvons le devoir de maintenir vive la
flamme allumée pas Nos Prédécesseurs et d'exhorter tous les hommes à en
tirer élan et lumière pour résoudre la question sociale d'une manière plus
adaptée à notre temps. Ainsi donc, en commémorant solennellement
l'encyclique de Léon XIII, Nous sommes heureux de saisir l'occasion de
rappeler et de préciser des points de doctrine qui ont déjà été exposés
par Nos Prédécesseurs et en même temps d'expliquer la pensée de l'Eglise
du Christ sur les nouveaux et les plus importants problèmes du moment.
SECONDE PARTIE
PRÉCISIONS ET DÉVELOPPEMENTS APPORTÉS AUX
ENSEIGNEMENTS DE RERUM NOVARUM
Initiative personnelle et intervention des pouvoirs publics en matière
économique
Qu'il soit entendu avant toute chose que le monde économique résulte de
l'initiative Personnelle des particuliers, qu'ils agissent individuellement ou
associés de manières diverses à la poursuite d'intérêts communs.
Toutefois, en vertu des raisons déjà admises par Nos Prédécesseurs, les
pouvoirs publics doivent, d'autre part, exercer leur présence active en vue
de dûment promouvoir le développement de la production, en fonction du
progrès social et au bénéfice de tous les citoyens. Leur action a un
caractère d'orientation, de stimulant, de suppléance et d'intégration. Elle
doit être inspirée par le principe de subsidiarité (24), formulé par Pie
XI dans l'encyclique Quadragesimo anno : « Il n'en reste pas moins
indiscutable qu'on ne saurait ni changer ni ébranler ce principe si grave de
philosophie sociale ; de même qu'on ne peut enlever aux particuliers, pour
les transférer à la communauté, les attributions dont ils sont capables de
s'acquitter de leur seule initiative et par leurs propres moyens. Ainsi ce
serait commettre une injustice, en même temps que troubler d'une manière
très dommageable l'ordre social, que de retirer aux groupements d'ordre
inférieur, pour les confier à une collectivité plus vaste et d'un rang plus
élevé, les fonctions qu'ils sont en mesure de remplir eux-mêmes. L'objet
naturel de toute intervention en matière sociale est d'aider les membres du
corps social, et non pas de les détruire ni de les absorber. » (25).
Il est vrai que de nos jours le développement des sciences et des
techniques de production offre aux pouvoirs publics de plus amples
possibilités de réduire les déséquilibres entre les divers secteurs de
production, entre les différentes zones à l'intérieur des communautés
politiques, entre les divers pays sur le plan mondial. Il permet aussi de
limiter les oscillations dans les alternances de la conjoncture économique,
de faire front aux phénomènes de chômage massif, avec la perspective de
résultats positifs. En conséquence, les pouvoirs publics, responsables du
bien commun, ne peuvent manquer de se sentir engagés à exercer dans le
domaine économique une action aux formes multiples, plus vaste, plus
profonde, plus organique ; à s'adapter aussi, dans ce but, aux structures,
aux compétences, aux moyens, aux méthodes.
Mais il faut toujours rappeler ce principe : la présence de l'Etat dans le
domaine économique, si vaste et pénétrante qu'elle soit, n'a pas pour but
de réduire de plus en plus la sphère de liberté de l'initiative personnelle
des particuliers, tout au contraire elle a pour objet d'assurer à ce champ
d'action la plus vaste ampleur possible, grâce à la protection effective,
pour tous et pour chacun, des droits essentiels de la personne humaine. Et il
faut retenir parmi ceux-ci le droit qui appartient à chaque personne humaine
d'être et demeurer normalement première responsable de son entretien et de
celui de sa famille, Cela comporte que, dans tout système économique, soit
permis et facilité le libre exercice des activités productrices.
Au reste, le développement même de l'histoire fait apparaître chaque
jour plus clairement qu'une vie commune ordonnée et féconde n'est possible
qu'avec l'apport dans le domaine économique, tant des particuliers que des
pouvoirs publics, apport simultané, réalisé dans la concorde, en des
proportions qui répondent aux exigences du bien commun, eu égard aux
situations changeantes et aux vicissitudes humaines.
Au fait, l'expérience enseigne que là où fait défaut l'initiative
personnelle des individus surgit la tyrannie politique, mais languissent aussi
les secteurs économiques orientés surtout à produire la gamme indéfinie
des biens de consommation et services satisfaisant en plus des besoins
matériels les exigences de l'esprit : biens et services qui engagent de
façon spéciale le génie créateur des individus. Tandis que là où vient
à manquer l'action requise de l'Etat, apparaît un désordre inguérissable,
l'exploitation des faibles par les forts moins scrupuleux, qui croissent en
toute terre et en tout temps, comme l'ivraie dans le froment.
La "socialisation"
Origine et amplitude du phénomène
La « socialisation » est un des aspects caractéristiques de notre
époque. Elle est une multiplication progressive des relations dans la vie
commune ; elle comporte des formes diverses de vie et d'activités associées
et l’instauration d'institutions juridiques. Ce fait s'alimente à la source
de nombreux facteurs historiques, parmi lesquels il faut compter les progrès
scientifiques et techniques, une plus grande efficacité productive, un niveau
de vie plus élevé des habitants.
La « socialisation » est à la fois cause et effet d'une intervention
croissante des pouvoirs publics, même dans les domaines les plus délicats :
soins médicaux, instruction et éducation des générations nouvelles,
orientation professionnelle, méthodes de récupération et réadaptation des
sujets diminués. Elle est aussi le fruit et l'expression d'une tendance
naturelle, quasi incoercible, des humains : tendance à l'association en vue
d'atteindre des objectifs qui dépassent les capacités et les moyens dont
peuvent disposer les individus. Pareille disposition a donné vie, surtout en
ces dernières décennies, à toute une gamme de groupes, de mouvements,
d'associations, d'institutions, à buts économiques, culturels, sociaux,
sportifs, récréatifs, professionnels, politiques, aussi bien à l'intérieur
des communautés politiques que sur le plan mondial.
Estimation
Il est clair que la « socialisation », ainsi comprise, apporte beaucoup
d'avantages. En fait, elle permet d'obtenir la satisfaction de nombreux droits
personnels, en particulier ceux qu'on appelle économiques et sociaux. Par
exemple, le droit aux moyens indispensables à un entretien vraiment humain,
aux soins médicaux, à une instruction de base plus élevée, à une
formation professionnelle plus adéquate, au logement, au travail, à un repos
convenable, à la récréation, En outre, grâce à une organisation de plus
en plus parfaite des moyens modernes de diffusion de la pensée — presse,
cinéma, radio, télévision — il est loisible à toute personne de
participer aux vicissitudes humaines sur un rayon mondial.
Par contre, la « socialisation » multiplie les méthodes d'organisation,
et rend de plus en plus minutieuse la réglementation juridique des rapports
humains, en tous domaines. Elle réduit en conséquence le rayon d'action
libre des individus. Elle utilise des moyens, emploie des méthodes, crée des
ambiances qui rendent difficile pour chacun une pensée indépendante des
influences extérieures, une action d'initiative propre, l'exercice de sa
responsabilité, l'affirmation et l'enrichissement de sa personne. Faut-il
conclure que la « socialisation », croissant en amplitude et profondeur,
transformera nécessairement les hommes en automates ? A cette question, il
faut répondre négativement.
Il ne faut pas considérer la « socialisation » comme le résultat de
forces naturelles mues par un déterminisme. Elle est, au contraire, comme
nous l'avons noté, œuvre des hommes, êtres conscients, libres, portés par
nature à agir comme responsables, même s'ils sont tenus, dans leur action,
à reconnaître et respecter les lois du développement économique et du
progrès social, s'ils ne Peuvent se soustraire entièrement à la pression de
l'ambiance.
Aussi bien, concluons-Nous que la « socialisation » peut et doit être
réalisée de manière à en tirer les avantages qu'elle comporte, et conjurer
ou comprimer ses effets négatifs.
Dans ce but, il est requis que les hommes investis d'autorité publique
soient animés par une saine conception du bien commun. Celui-ci comporte
l'ensemble des conditions sociales qui permettent et favorisent dans les
hommes le développement intégral de leur personnalité. Nous estimons, en
outre, nécessaire que les corps intermédiaires et les initiatives sociales
diverses, par lesquelles surtout s'exprime et se réalise la « socialisation
», jouissent d'une autonomie efficace devant les pouvoirs publics, qu'ils
poursuivent leurs intérêts spécifiques en rapports de collaboration loyale
entre eux et de subordination aux exigences du bien commun.
Il n'est pas moins nécessaire que ces corps sociaux se présentent en
forme de vraie communauté ; cela signifie que leurs membres seront
considérés et traités comme des personnes, stimulés à participer
activement à leur vie.
Les organisations de la société contemporaine se développent et l'ordre
s'y réalise de plus en plus, grâce à un équilibre renouvelé : exigence
d'une part de collaboration autonome apportée par tous, individus et groupes
; d'autre part, coordination en temps opportun et orientation venue des
pouvoirs publics.
Si la « socialisation » s'exerçait dans le domaine moral suivant les
lignes indiquées, elle ne comporterait pas par nature de périls graves
d'étouffement aux dépens des particuliers. Elle favoriserait, au contraire,
le développement en eux des qualités propres à la personne, Elle
réorganiserait même la vie commune, telle que Notre Prédécesseur Pie XI la
préconisait dans l'encyclique Quadragesimo anno (26) comme condition
indispensable en vue de satisfaire les exigences de la justice sociale.
La rémunération du travail
Normes de justice et d'équité
Notre âme est saisie de profonde amertume devant le spectacle infiniment
triste : une foule de travailleurs, en de nombreux pays et sur des continents
entiers, reçoivent un salaire qui les oblige, eux et leurs familles, à des
conditions de vie sous-humaines, Cela est dû sans doute aussi à ce que dans
ces pays et continents le processus d'industrialisation en est encore à ses
débuts, ou en période insuffisamment avancée,
Pourtant, en certains de ces pays, criant et outrageant est le contraste
entre l'extrême misère des multitudes et l'abondance, le luxe effréné de
quelques privilégiés. En d'autres pays, la génération actuelle est
contrainte à subir des privations inhumaines, en vue d'accroître
l'efficacité de l'économie nationale suivant un rythme d'accélération
disproportionné avec les exigences de la justice et de l'humanité. En
d'autres, une part considérable du revenu est employée à mettre en valeur
ou entretenir un prestige national mal compris, des sommes immenses sont
dépensées en armements.
De plus, dans les pays économiquement développés, il n'est pas rare que
des rétributions élevées, très élevées, soient accordées à des
prestations peu absorbantes ou de valeur discutable, tandis que des
catégories entières de citoyens honnêtes et travailleurs ne reçoivent pour
leur activité assidue et féconde que des rémunérations trop infimes,
insuffisantes ou, en tout état de cause, disproportionnées à leur apport au
bien commun, au rendement de l'entreprise comme au revenu global de
l'économie nationale.
Aussi bien, Nous estimons être de Notre devoir d'affirmer une fois de plus
que la rétribution du travail ne peut être ni entièrement abandonnée aux
lois du marché ni fixée arbitrairement : elle est déterminée en justice et
équité. Cela exige que soit accordée aux travailleurs une rémunération
qui leur permette, avec un niveau de vie vraiment humain, de faire face avec
dignité à leurs responsabilités familiales. Cela demande en outre que, pour
déterminer les rétributions, on considère leur apport effectif à la
production, les situations économiques des entreprises, les exigences du bien
commun de la nation. On prendra en spéciale considération les répercussions
sur l'emploi global du travail dans l'ensemble du pays, et aussi les exigences
du bien commun universel, intéressant les communautés internationales,
diverses en nature et en étendue.
Il est clair que les principes exprimés ci-dessus valent partout et
toujours. On ne saurait toutefois déterminer la mesure dans laquelle ils
doivent être appliqués sans tenir compte des richesses disponibles ;
celles-ci peuvent varier, varient en effet en quantité et qualité de pays à
pays, et, dans le même pays, d'une période à l'autre.
Adaptations entre développement économique et progrès social
Tandis que les économies des divers pays se développent rapidement, avec
un rythme encore plus rapide depuis la dernière guerre, il Nous paraît
opportun d'attirer l'attention sur un principe fondamental. Le progrès social
doit accompagner et rejoindre le développement économique, de telle sorte
que toutes les catégories sociales aient leur part des produits accrus, Il
faut donc veiller avec attention, et s'employer efficacement, à ce que les
déséquilibres économiques et sociaux n'augmentent pas, mais s'atténuent
dans la mesure du possible.
« L'économie nationale elle aussi, observe à bon droit Notre
Prédécesseur Pie XII, de même qu'elle est le fruit de l'activité d'hommes
qui travaillent unis dans la communauté politique, ne tend pas non plus à
autre chose qu'à assurer sans interruption les conditions matérielles dans
lesquelles, pourra se développer pleinement la vie individuelle des citoyens.
Là où cela sera obtenu, et de façon durable, un peuple sera, en vérité,
économiquement riche, parce que le bien-être général, et par conséquent
le droit personnel de tous à l'usage des biens terrestres, se trouve ainsi
réalisé conformément au plan voulu par le Créateur. » (27)
D'où il suit que la richesse économique d'un Peuple ne résulte pas
seulement de l'abondance globale des biens, mais aussi et plus encore de leur
distribution effective suivant la justice, en vue d'assurer l'épanouissement
Personnel des membres de la communauté : car telle est la véritable fin de
l'économie nationale.
Nous ne saurions ici négliger le fait que de nos jours les grandes et
moyennes entreprises obtiennent fréquemment, en de nombreuses économies, une
capacité de production rapidement et considérablement accrue, grâce à
l'autofinancement. En ce cas, Nous estimons pouvoir affirmer que l'entreprise
doit reconnaître un titre de crédit aux travailleurs qu'elle emploie,
surtout s'ils reçoivent une rémunération qui ne dépasse pas le salaire
minimum.
Nous rappelons à ce sujet le Principe exprimé par Notre Prédécesseur
Pie XI dans l’encyclique Quadragesimo anno : « Il serait donc radicalement
faux de voir soit dans le seul capital, soit dans le seul travail, la cause
unique de tout ce que produit leur effort combiné ; c'est bien injustement
que l'une des parties, contestant à l'autre toute efficacité, en
revendiquerait pour soi tout le fruit. » (28).
Il peut être satisfait à cette exigence de justice en bien des manières
que suggère l'expérience. L'une d'elles, et des plus désirables, consiste
à faire en sorte que les travailleurs arrivent à participer à la
propriété des entreprises, dans les formes et les mesures les plus
convenables. Aussi bien, de nos jours plus qu'au temps de Notre
Prédécesseur, « il faut donc tout mettre en œuvre afin que, dans l'avenir
du moins, la part des biens qui s'accumule aux mains des capitalistes soit réduite
à une plus équitable mesure et qu'il s'en répande une suffisante abondance
parmi les ouvriers » (29).
Il Nous faut en outre rappeler que l'équilibre entre la rémunération du
travail et le revenu doit être atteint en harmonie avec les exigences du bien
commun, soit de la communauté nationale, soit de la famille humaine dans son
ensemble.
Il faut considérer les exigences du bien commun sur le plan national :
donner un emploi au plus grand nombre possible de travailleurs ; éviter la
formation de catégories privilégiées, même parmi ces derniers ; maintenir
une proportion équitable entre salaires et prix ; donner accès aux biens et
services au plus grand nombre possible de citoyens ; éliminer ou réduire les
déséquilibres entre secteurs : agriculture, industrie, services ;
équilibrer expansion économique et développement des services publics
essentiels ; adapter, dans la mesure du possible, les structures de production
aux progrès des sciences et des techniques ; tempérer le niveau de vie
amélioré des générations présentes par l'intention de préparer un avenir
meilleur aux générations futures.
Le bien commun a en outre des exigences sur le plan mondial : éviter toute
forme de concurrence déloyale entre les économies des divers pays ;
favoriser, par des ententes fécondes, la collaboration entre économies
nationales ; collaborer au développement économique des communautés
politiques moins avancées.
Il va de soi que ces exigences du bien commun, national ou mondial, entrent
aussi en considération quand il s'agit de fixer la part de revenu à
attribuer sous forme de profits aux responsables de la direction des
entreprises, et sous forme d'intérêts ou dividendes à ceux qui fournissent
les capitaux.
Exigences de la justice au regard des structures
Structures conformes à la dignité de l'homme
La justice doit être observée non seulement dans la répartition des
richesses, mais aussi au regard des entreprises ou se développent les
processus de production. Il est inscrit, en effet, dans la nature des hommes
qu'ils aient la possibilité d'engager leur responsabilité et de se
perfectionner eux-mêmes, là où ils exercent leur activité productrice.
C'est pourquoi si les structures, le fonctionnement, les ambiances d'un
système économique sont de nature à compromettre la dignité humaine de
ceux qui s'y emploient, à émousser systématiquement leur sens des
responsabilités, à faire obstacle à l'expression de leur initiative
personnelle, pareil système économique est injuste, même si, par
hypothèse, les richesses qu'il produit atteignent un niveau élevé, et sont
réparties suivant les règles de la justice et de l'équité.
Rappel d'une consigne
Il n'est pas possible de fixer dans leur détail les structures d'un
système économique qui répondent le mieux à la dignité de l'homme et
soient le plus aptes à développer en lui le sens des responsabilités.
Toutefois, Notre Prédécesseur Pie XII donne opportunément cette consigne :
« La petite et moyenne propriété agricole, artisanale et professionnelle,
commerciale, industrielle, doit être garantie et favorisée ; les unions
coopératives devront leur assurer les avantages de la grande exploitation. Et
là où la grande exploitation continue de se montrer plus heureusement
productive, elle doit offrir la possibilité de tempérer le contrat de
travail par un contrat de société. » (30).
Entreprise artisanale et coopératives de production
Il faut conserver et promouvoir, en harmonie avec le bien commun, et dans
le cadre des possibilités techniques, l'entreprise artisanale, l'exploitation
agricole à dimensions familiales et aussi l'entreprise coopérative, comme
intégration des deux précédentes.
Sur l'exploitation agricole à dimensions familiales, Nous reviendrons plus
loin. Nous estimons opportun de faire ici quelques remarques au sujet de
l'entreprise artisanale et des coopératives.
Il faut noter tout d'abord que ces deux formes d'entreprises doivent, pour
être viables, s'adapter constamment aux structures, au fonctionnement, aux
productions, aux situations toujours nouvelles, déterminées par les progrès
de la science et des techniques, et aussi par les exigences mouvantes et les
préférences des consommateurs. Cette adaptation doit être réalisée en
premier lieu par les artisans et les coopérateurs eux-mêmes.
A cette fin, il est nécessaire que les uns et les autres aient une bonne
formation technique et humaine et soient organisés professionnellement. Il
est non moins indispensable que soit appliquée une politique économique
idoine, en ce qui regarde surtout l'instruction, le régime fiscal, le
crédit, les assurances sociales
Au reste, l'action des pouvoirs publics en faveur des artisans et
coopérateurs trouve sa justification dans ce fait aussi que leurs catégories
sont porteuses de valeurs humaines authentiques et contribuent au progrès de
la civilisation.
Pour ces raisons, Nous invitons en esprit paternel Nos très chers fils,
les artisans et coopérateurs dispersés dans le monde entier, à prendre
conscience de la noblesse de leur profession, de leur contribution importante
à l'éveil du sens des responsabilités, de l'esprit de collaboration, pour
que demeure vif, dans la nation, le goût d'un travail fin et original.
Présence active des travailleurs dans les moyennes et grandes
entreprises
De plus, avançant sur les traces de Nos Prédécesseurs, Nous estimons
légitime l'aspiration des ouvriers à prendre part active à la vie des
entreprises où ils sont enrôlés et travaillent. On ne peut déterminer à
l'avance le genre et le degré de cette participation, car ils sont en rapport
avec la situation concrète de chaque entreprise. Cette situation peut varier
d'entreprise à entreprise ; à l'intérieur de chacune d'elles elle est
sujette à des changements souvent rapides et substantiels. Nous estimons
toutefois opportun d'attirer l'attention sur le fait que le problème de la
présence active des travailleurs existe toujours dans l'entreprise, soit
privée soit publique. Il faut tendre, en tout cas, à ce que l'entreprise
devienne une communauté de personnes, dans les relations, les fonctions et
les situations de tout son personnel.
Cela requiert que les relations entre entrepreneurs et dirigeants d'une
part, apporteurs de travail d'autre part, soient imprégnées de respect,
d'estime, de compréhension, de collaboration active et loyale, d'intérêt à
l'œuvre commune ; que le travail soit conçu et vécu par tous les membres de
l'entreprise, non seulement comme source de revenus, mais aussi comme
accomplissement d'un devoir et prestation d'un service. Cela comporte encore
que les ouvriers puissent faire entendre leur voix, présenter leur apport au
fonctionnement efficace de l'entreprise et à son développement. Notre
Prédécesseur Pie XII fait observer : « La fonction économique et sociale
que tout homme désire accomplir exige que l'activité de chacun ne soit pas
totalement soumise à l'autorité d’autrui. » (31) Une conception humaine
de l'entreprise doit sans doute sauvegarder l'autorité et l'efficacité
nécessaire de l'unité de direction ; mais elle ne saurait réduire ses
collaborateurs quotidiens au rang de simples exécutants silencieux, sans
aucune possibilité de faire valoir leur expérience, entièrement passifs au
regard des décisions qui dirigent leur activité.
Il faut noter enfin que l'exercice de la responsabilité, de la part des
ouvriers, dans les organismes de production, en même temps qu'il répond aux
exigences légitimes inscrites au cœur de l'homme, est aussi en harmonie avec
le déroulement de l'histoire en matière économique, sociale et publique.
Malheureusement, comme nous l’avons déjà noté et comme on le verra
plus abondamment par la suite, nombreux sont, de notre temps, les
déséquilibres économiques et sociaux qui blessent la justice et
l'humanité. Des erreurs profondes affectent les activités, les buts, les
structures, le fonctionnement du monde économique. C'est toutefois un fait
incontestable que les régimes économiques, sous la poussée du progrès
scientifique et technique, se modernisent sous nos yeux, deviennent plus
efficients avec des rythmes bien plus rapides qu'autrefois. Cela demande aux
travailleurs des aptitudes et des qualifications professionnelles plus
relevées. En même temps et par voie de conséquence, des moyens supérieurs,
des marges de temps plus étendues sont mises à leur disposition pour leur
instruction et leur tenue à jour, pour leur culture et leur formation morale
et religieuse. Une prolongation des années destinées à l'instruction de
base et à la formation professionnelle est aussi devenu réalisable.
De la sorte, une ambiance humaine est créée, qui favorise pour les
classes laborieuses, la prise de plus grandes responsabilités, même à
l'intérieur de l'entreprise. Les communautés politiques, de leur part, ont
de plus en plus intérêt à ce que tout citoyen se sente responsable de la
réalisation du bien commun dans tous les secteurs de la vie sociale.
Présence des travailleurs à tous les échelons
De notre temps, le mouvement vers l'association des travailleurs s'est
largement développé ; il a été généralement reconnu dans les
dispositions juridiques des États et sur le plan international, spécialement
en vue de la collaboration, surtout grâce au contrat collectif. Nous ne
saurions toutefois omettre de dire à quel point il est opportun, voire
nécessaire, que la voix des travailleurs ait la possibilité de se faire
entendre et écouter hors des limites de chaque organisme de production à
tous les échelons.
La raison en est que les organismes particuliers de production, si larges
que soient leurs dimensions, si élevées que soient leur efficacité et leur
incidence, demeurent toutefois inscrits vitalement dans le contexte
économique et social de leur communauté politique, et sont conditionnés par
lui.
Néanmoins, les choix qui influent davantage sur ce contexte ne sont pas
décidés à l'intérieur de chaque organisme productif, mais bien par les
pouvoirs publics, ou des institutions à compétence mondiale, régionale ou
nationale, ou bien qui relèvent soit du secteur économique, soit de la
catégorie de production. D'où l'opportunité — la nécessité — de voir
présents dans ces pouvoirs ou ces institutions, outre les apporteurs de
capitaux et ceux qui représentent leurs intérêts, aussi les travailleurs et
ceux qui représentent leurs droits, leurs exigences, leurs aspirations.
Notre pensée affectueuse, Notre encouragement paternel se tournent vers
les associations professionnelles et les mouvements syndicaux d'inspiration
chrétienne présents et agissant sur plusieurs continents. Malgré des
difficultés souvent graves, ils ont su agir, et agissent, pour la poursuite
efficace des intérêts des classes laborieuses, pour leur relèvement
matériel et moral, aussi bien à l'intérieur de chaque État que sur le plan
mondial.
Nous remarquons avec satisfaction que leur action n'est pas mesurée
seulement par ses résultats directs et immédiats, faciles à constater, mais
aussi par ses répercussions positives sur l'ensemble du monde du travail, où
ils répandent des idées correctement orientées et exercent une impulsion
chrétiennement novatrice.
Nous observons aussi qu'il faut prendre en considération l'action exercée
dans un esprit chrétien par Nos chers fils, dans les autres associations
professionnelles et syndicales qu'animent les principes naturels de la vie
commune, et qui respectent la liberté de conscience.
Nous sommes heureux d'exprimer Notre cordiale estime envers l'Organisation
internationale du travail (O. I. T.). Depuis plusieurs décennies elle apporte
sa contribution valide et précieuse à l'instauration dans le monde d'un
ordre économique et social imprégné de justice et d'humanité, où les
requêtes légitimes des travailleurs trouvent leur expression.
La propriété privée
Situation nouvelle
Durant ces dernières décennies, on le sait, la brèche entre propriété
des biens de production et responsabilités de direction dans les grands
organismes économiques est allée s'élargissant. Nous savons que cela pose
des problèmes difficiles de contrôle aux pouvoirs publics. Comment s'assurer
que les objectifs poursuivis par les dirigeants des grandes entreprises,
celles surtout qui ont plus grande incidence sur l'ensemble de la vie
économique dans la communauté politique, ne s'opposent pas aux exigences du
bien commun ? Ces problèmes surgissent aussi bien, l'expérience le prouva,
quand les capitaux qui alimentent les grandes entreprises sont d'origine
privée, et quand ils proviennent d'établissements publics.
Il est vrai que de nos jours, nombreux sont les citoyens - et leur nombre
va croissant - qui, du fait qu'ils appartiennent à des organismes
d'assurances ou de sécurité sociale, en tirent argument pour considérer
l'avenir avec sérénité ; sérénité qui s'appuyait autrefois sur la
possession d'un patrimoine, fût-il modeste.
On note enfin qu'aujourd'hui on aspire à conquérir une capacité
professionnelle plus qu'à posséder des biens ; on a confiance en des
ressources qui prennent leur origine dans le travail ou des droits fondés sur
le travail, plus qu'en des revenus qui auraient leur source dans le capital,
ou des droits fondés sur le capital.
Cela, du reste, est en harmonie avec le caractère propre du travail, qui,
procédant directement de la personne, doit passer avant l'abondance des biens
extérieurs, qui, par leur nature, doivent avoir valeur d'instrument ; ce qui
est assurément l'indice d'un progrès de l’humanité. Ces aspects du monde
économique ont certainement contribué à répandre le doute suivant : est-ce
que, dans la conjoncture présente, un principe d'ordre économique et social
fermement enseigné et défendu par Nos Prédécesseurs, à savoir le principe
de droit naturel de la propriété privée, y compris celle des biens de
production, n'aurait pas perdu sa force, ou ne serait pas de moindre
importance ?
Affirmation renouvelée du droit de propriété
Ce doute n'est pas fondé. Le droit de propriété, même des biens de
productions a valeur permanente, pour cette raison précise qu'il est un droit
naturel, fondé sur la priorité, ontologique et téléologique, des individus
sur la société. Au reste, il serait vain de revendiquer l'initiative
personnelle et autonome en matière économique, si n'était pas reconnue à
cette initiative la libre disposition des moyens indispensables à son
affirmation. L'histoire et l'expérience attestent, de plus, que sous les
régimes politiques qui ne reconnaissent pas le droit de propriété privée
des biens de production, les expressions fondamentales de la liberté sont
comprimées ou étouffées. Il est, par suite, légitime d'en déduire
qu'elles trouvent en ce droit garantie et stimulant.
Cela explique pourquoi des mouvements sociaux et politiques, qui se
proposent de concilier dans la vie commune justice et liberté, hier encore
nettement opposés à la propriété privée des biens de production,
aujourd'hui mieux instruits de la réalité sociale, reconsidèrent leur
position et prennent à l'égard de ce droit une attitude substantiellement
positive.
Aussi bien Nous faisons Nôtres, en cette matière, les remarques de Notre
Prédécesseur Pie XII : « En défendant le principe
de la propriété privée, l'Eglise poursuit un haut objectif tout à la fois
moral et social. Ce n'est pas qu'elle prétende soutenir purement et
simplement l'état actuel des choses, comme si elle y voyait l'expression de
la volonté divine, ni protéger par principe le riche et le ploutocrate
contre le pauvre et le prolétaire.... L'Eglise vise plutôt à faire en sorte
que l'institution de la propriété devienne ce qu'elle doit être, selon les
plans de la sagesse divine et selon le vœu de la nature. » (32) C'est dire
qu'elle doit être à la fois garantie de la liberté essentielle de la
personne humaine et élément indispensable de l'ordre social.
Nous avons noté en outre que les économies, de nos jours, accroissent
rapidement leur efficacité productive en de nombreux pays. Toutefois, tandis
que s'élève le revenu, justice et équité requièrent, Nous l'avons vu, que
s'élève aussi la rémunération du travail, dans les limites consenties par
le bien commun. Cela donnerait aux travailleurs plus grande opportunité
d'épargner, et par suite de se constituer un patrimoine. On ne voit pas alors
comment pourrait être contesté le caractère naturel d'un droit qui trouve
sa source principale et son aliment perpétuel dans la fécondité du travail
; qui constitue un moyen idoine pour l'affirmation de la personne et
l'exercice de la responsabilité en tous domaines ; qui est élément de
stabilité sereine pour la famille, d'expansion pacifique et ordonnée dans
l'existence commune.
Diffusion effective
Affirmer que le caractère naturel du droit de propriété privée concerne
aussi les biens de production ne suffit pas : il faut insister, en outre, pour
qu'elle soit effectivement diffusée parmi toutes les classes sociales. Comme
le déclare Notre Prédécesseur Pie XII : « La dignité de la personne
humaine exige normalement, comme fondement naturel pour vivre, le droit à
l'usage des biens de la terre ; à ce droit correspond l'obligation
fondamentale d'accorder une propriété privée autant que possible à tous.
» (33). D'autre part, il faut placer parmi les exigences qui résultent de la
noblesse du travail... « la conservation et le perfectionnement d'un orare
social qui rende possible et assurée, si modeste qu'elle sort, une
propriété privée à toutes les classes du peuple » (34).
Il faut d'autant plus urger cette diffusion de la propriété en notre
époque où, Nous l'avons remarqué, les structures économiques de pays de
plus en plus nombreux se développent rapidement. C'est pourquoi, si on
recourt avec prudence aux techniques qui ont fait preuve d'efficacité, il ne
sera pas difficile de susciter des initiatives, de mettre en branle une
politique économique et sociale qui encourage et facilite une plus ample
accession à la propriété privée des biens durables : une maison, une
terre, un outillage artisanal, l'équipement d'une ferme familiale, quelques
actions d'entreprises moyennes ou grandes. Certains pays, économiquement
développés et socialement avancés, en ont fait l'heureuse expérience.
Propriété publique
Ce qui vient d'être exposé n'exclut évidemment pas Que l'Etat et les
établissements publics détiennent, eux aussi, en propriété légitime, des
biens de production, et spécialement lorsque ceux-ci « en viennent à
conférer une puissance économique telle qu'elle ne peut, sans danger pour le
bien public, être laissée entre les mains de personnes privées » (35).
Notre temps marque une tendance à l'expansion de la propriété publique :
Etat et collectivités. Le fait s'applique par les attributions plus étendues
que le bien commun confère aux pouvoirs publics. Cependant, il convient, ici
encore, de se conformer au principe de subsidiarité sus énoncé. Aussi bien
l'Etat et les établissements de droit public ne doivent étendre leur domaine
que dans les limites évidemment exigées par des raisons de bien commun,
nullement à seule fin de réduire, pire encore, de supprimer la propriété
privée.
Il convient de retenir que les initiatives d'ordre économique, qui
appartiennent à l'Etat ou aux établissements publics, doivent être
confiées à des personnes qui unissent à une compétence éprouvée un sens
aigu de leur responsabilité devant le pays. De plus, leur activité doit
être objet d'un contrôle attentif et constant, ne serait-ce que pour éviter
la formation, au sein de l'Etat, ne noyaux de puissance économique au
préjudice du bien de la communauté, qui est pourtant leur raison d'être.
Fonction sociale
Voici un autre point de doctrine, constamment enseigné par Nos
Prédécesseurs : au droit de propriété est intrinsèquement rattachée une
fonction sociale. Dans les plans du Créateur, en effet, les biens de la terre
sont avant tout destinés à la subsistance décente de tous les hommes, comme
l'enseigne avec sagesse Notre Prédécesseur Léon XIII dans l'encyclique Rerum
novarum : « Quiconque a reçu de la divine bonté une plus grande
abondance, soit des biens externes et du corps soit des biens de l'âme, les a
reçus dans le but de les faire servir à son propre perfectionnement, et tout
ensemble, comme ministre de la Providence, au soulagement des autres. » C'est
pourquoi « quelqu'un a-t-il le don de la parole, qu'il prenne garde de se
taire ; une surabondance de biens, qu'il ne laisse pas la miséricorde
s'engourdir au fond de son cœur ; l'art de gouverner, qu'il s'applique avec
soin à en partager avec son frère et l'exercice et les fruits. » (36)
De nos jours, l'Etat et les établissements publics ne cessent d'étendre
le domaine de leur initiative. La fonction sociale de la propriété privée
n'en est pas pour autant désuète, comme certains auraient tendance à le
croire par erreur : elle a sa racine dans la nature même du droit de
propriété. Il y a toujours une multitude de situations douloureuses,
d'indigences lancinantes et délicates, auxquelles l'assistance publique ne
saurait atteindre ni porter remède. C'est pourquoi un vaste champ reste
ouvert à la sensibilité humaine, à la charité chrétienne et privée.
Notons, enfin, que souvent les initiatives variées des individus et des
groupes ont plus d'efficacité que les pouvoirs publics pour susciter les
valeurs spirituelles.
Il nous est agréable de rappeler ici comment l'Evangile reconnaît fondé
le droit de propriété privée. Mais en même temps, le Divin Maître adresse
fréquemment aux riches de pressants appels, afin qu'ils convertissent leurs
biens temporels en biens spirituels, que le voleur ne prend pas, que la mite
ou la rouille ne rongent pas, qui s'accumulent dans les greniers du Père
céleste : « Ne vous amassez point de trésors sur la terre, où la mite et
le ver consument, où les voleurs perforent et cambriolent. » (37) Et le
Seigneur tiendra pour faite ou refusée à lui-même l'aumône faite ou
refusée au pauvre : « En vérité je vous le dis, dans la mesure où vous
l'avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous
l'avez fait. » (38)
TROISIÈME PARTIE
NOUVEAUX ASPECTS DE LA QUESTION SOCIALE
Le déroulement de l'histoire met en plus grand relief les exigences de la
justice et de l'équité. Elles n'interviennent pas seulement dans les
relations entre ouvriers et entreprises ou direction. Elles concernent encore
les rapports entre les divers secteurs économiques, entre zones développées
et zones déprimées à l'intérieur de l'économie nationale, et, sur le plan
mondial, elles intéressent les relations entre pays diversement développés
en matière économique et sociale.
Exigences de la justice par rapport aux secteurs de production
L'agriculture secteur sous-développé
A l'échelle mondiale, il ne semble pas, en chiffres absolus, que la
population rurale ait diminué. On ne saurait toutefois contester un exode des
populations rurales vers les agglomérations et les centres urbains. Il se
constate en presque tous les pays ; il prend parfois des proportions massive ;
il pose des problèmes complexes, difficiles à résoudre.
C'est un fait connu : à mesure qu'une économie se développe, se résorbe
la main d'œuvre employée en agriculture, croit le pourcentage de main-d'œuvre
occupée par l'industrie et les services. Nous estimons toutefois que l'exode
de populations du secteur agricole vers les autres secteurs productifs n'est
pas provoqué seulement par le développement économique. Souvent aussi il
est dû à de multiples raisons, où nous rencontrons l'angoisse d'échapper
à un milieu fermé et, sans avenir ; la soif de nouveauté et d'aventure qui
étreint la génération présente ; l'attrait d'une fortune rapide ; le
mirage d'une vie plus libre, avec la jouissance de facilités qu'offrent les
agglomérations urbaines. Il est à noter cependant - et cela ne fait aucun
doute - que cet exode est aussi provoqué parce fait que le secteur agricole,
à peu près partout, est un secteur déprimé ; qu'il s'agisse de l'indice de
productivité, de la main-d'œuvre, ou du niveau de vie des populations
rurales.
D'où un problème de fond qui se pose à tous les Etats : Comment faire
pour comprimer le déséquilibre de la productivité entre secteur agricole
d'une part, secteur industriel et des services d'autre part ; pour que le
niveau de vie des populations rurales s'écarte le moins possible du niveau de
vie des citadins ; pour que les agriculteurs n'aient pas un complexe
d'infériorité ; qu'ils soient convaincus au contraire que, dans le milieu
rural aussi, ils peuvent développer leur personnalité par leur travail et
considérer l'avenir avec confiance ?
C’est pourquoi il Nous paraît à propos d'indiquer quelques directives
qui pourront contribuer à résoudre le problème. Elles valent, pensons-Nous,
quelle que soit la donnée historique, à cette condition évidente d'être
appliquées dans la manière et la mesure que le milieu permet.
Adaptation des services essentiels
En premier lieu, chacun doit s'employer, et d'abord les pouvoirs publics,
à ce que les milieux ruraux disposent, comme il convient, des services
essentiels : routes, transports, communications, eau potable, logement, soins
médicaux, instruction élémentaire et formation professionnelle, service
religieux, loisirs ; et tout ce que requiert la maison rurale pour son
ameublement et sa modernisation. Que de tels services, qui de nos jours
constituent les éléments essentiels d'un niveau de vie décent, viennent à
manquer dans les milieux ruraux, le développement économique et le progrès
social y deviennent quasi impossibles ou trop lents. Il en résulte que
l'exode des populations rurales devient à peu près irrésistible et
difficilement contrôlable.
Développement graduel et harmonieux de l'ensemble économique
Il importe en outre que le développement économique de la nation s'exerce
graduellement, et avec harmonie, entre tous les secteurs de production. Il
convient à cet effet que soient réalisées dans le secteur agricole les
transformations qui regardent les techniques de production, le choix des
cultures, les structures des entreprises telles que les tolère ou requiert la
vie économique dans son ensemble ; et de manière à atteindre, dès que
possible, un niveau de vie décent par rapport aux secteurs industriel et des
services.
Ainsi l'agriculture pourrait consommer une plus grande abondance de
produits industriels et demander des services plus qualifiés. Elle offrirait
de son côté aux deux autres secteurs et à l'ensemble de la communauté des
produits qui répondent mieux, en quantité et en qualité, aux exigences des
consommateurs. Elle contribuerait ainsi à la stabilité de la monnaie :
apport positif au développement ordonné du système économique global. De
la sorte, il devrait, semble-t-il, être moins difficile de contrôler, dans
les régions de départ et d'arrivée, les mouvements de la main-d'œuvre libérée
par la modernisation progressive de l'agriculture ; et on pourrait la munir de
la formation professionnelle voulue pour son insertion profitable dans les
autres secteurs de production. Elle recevrait aussi l'aide économique, la
préparation, le secours spirituel requis pour son intégration sociale.
Politique économique adaptée
Afin d'obtenir un développement économique harmonieux entre tous les
secteurs de production, une politique attentive, dans le domaine rural, est
nécessaire. Elle concerne le régime fiscal, le crédit, les assurances
sociales, le soutien des prix, le développement des industries de
transformation, la modernisation des établissements.
Régime fiscal
Le principe de base d'un régime fiscal Juste et équitable consiste en ce
que les charges soient proportionnelles à la capacité contributive des
citoyens.
C'est une autre exigence du bien commun, qu'il soit tenu compte de ce fait,
pour la répartition des impôts, que les revenus du secteur agricole se
forment plus lentement et avec : plus de risques en cours de formation. Il est
plus difficile de trouver les capitaux nécessaires à leur accroissement.
Capitaux à intérêts judicieux
Pour les raisons indiquées, les porteurs de capitaux ne sont pas très
enclins à investir dans le secteur agricole ; ils investissent plus
volontiers dans les autres domaines.
Pour les mêmes raisons, l'agriculteur ne peut verser de hauts intérêts ;
pas même, en principe, les intérêts courants qui lui permettraient de se
procurer les capitaux nécessaires à son développement, à l'exercice normal
de son entreprise. Il convient donc, pour des raisons de bien commun, de
suivre une politique de crédit particulière à l'agriculture, et d'instituer
des établissements de crédit, qui lui procurent des capitaux à un taux
raisonnable d'intérêt.
Assurances sociales et sécurité sociale
Il semble indispensable en agriculture d'instituer deux systèmes
d'assurances : l'un pour les produits agricoles, l'autre en faveur des
agriculteurs et leurs familles.
Du fait que les revenus agraires pro capite sont généralement inférieurs
au revenu pro capite des secteurs industriels et des services, il ne parait
entièrement conforme ni à la justice sociale ni à l'équité d'établir des
régimes d'assurances sociales ou de sécurité sociale, où les agriculteurs
et leurs familles seraient traités de façon nettement inférieure à ce qui
est garanti au secteur industriel ou aux services. Nous estimons en
conséquence que la politique sociale devrait avoir pour objet d'offrir aux
citoyens un régime d'assurances qui ne présente pas de différences trop
notables suivant le secteur économique où ils s'emploient, d'où ils tirent
leurs revenus.
Les régimes d'assurances ou de sécurité sociale peuvent contribuer
efficacement à une distribution de revenu global de la communauté nationale,
en conformité avec les normes de justice et d'équité : on peut ainsi voir
en eux un moyen de réduire les déséquilibres de niveaux de vie entre les
diverses catégories de citoyens.
Tutelle des prix
Vu la nature des produits agricoles, on doit recourir à une discipline
efficace en vue d'en protéger les prix, utiliser à cet effet les ressources
variées que la technique économique moderne est capable de proposer. Il est
hautement désirable que cette discipline soit avant tout l'œuvre des intéressés
; on ne saurait toutefois négliger l'action régulatrice des pouvoirs
publics.
On n'oubliera pas en l'espèce Que le prix des produits agricoles constitue
souvent une rémunération du travail, plutôt qu'une rémunération de
capitaux.
Le Souverain Pontife Pie XI observe à bon droit, dans l'encyclique Quadragesimo
anno : « Au même résultat contribuera encore un raisonnable rapport
entre les différentes catégories de salaires » ; mais il ajoute aussitôt :
« Et, ce qui s'y rattache étroitement, un raisonnable rapport entre les prix
auxquels se vendent les produits des diverses branches de l'activité
économique, telles que l'agriculture, l'industrie et d'autres encore, » (39)
Il est vrai que les produits agricoles sont destinés d'abord à satisfaire
les besoins primaires : aussi bien leurs prix doivent-ils être tels qu'ils
soient accessibles à l'ensemble des consommateurs. Mais il est clair qu'on ne
peut s'appuyer sur ce motif pour réduire toute une catégorie de citoyens à
un état permanent d'infériorité économique et sociale, et la priver d'un
pouvoir d'achat indispensable à un niveau de vie décent, cela, au reste, en
opposition évidente avec le bien commun.
Intégration des revenus agricoles
Il convient aussi de promouvoir, dans les régions agricoles, les
industries et services qui se rapportent au stockage, à la transformation et
au transport des produits agraires. Il est désirable aussi que les
initiatives se manifestent, concernant les autres secteurs économiques et les
autres activités professionnelles. De la sorte, les familles rurales
trouveront le moyen d'incorporer leurs revenus dans le milieu même où elles
vivent et travaillent.
Adaptation structurelle de l'entreprise agricole
On ne saurait déterminer a priori la structure la plus convenable pour
l'entreprise agricole, tant les milieux ruraux varient à l'intérieur de
chaque pays, plus encore entre pays dans le monde. Toutefois, dans une
conception humaine et chrétienne de l'homme et de la famille, on considère
naturellement comme idéale l'entreprise qui se présente comme une
communauté de personnes : alors les elations entre ses membres et ses
structures répondent aux normes de la justice et à l'esprit que Nous avons
exposé, plus spécialement s'il s'agit d'entreprises à dimensions
familiales. On ne saurait trop s'employer à ce que cet idéal devienne
réalité, compte tenu du milieu donné.
Il convient donc d'attirer l'attention sur ce fait que l'entreprise à
dimensions familiales est viable à condition toutefois qu'elle puisse donner
à ces familles un revenu suffisant pour un niveau de vie décent. A cet
effet, il est indispensable que les cultivateurs soient instruits, constamment
tenus au courant et reçoivent l'assistance technique adaptée à leur
profession.
Il est non moins désirable qu'ils établissent un réseau d'institutions
coopératives variées, qu'ils s'organisent professionnellement, qu'ils aient
leur place dans la vie publique, aussi bien dans les administrations que dans
la politique.
Les agriculteurs, agents de leur promotion
Nous sommes persuadé que les promoteurs du développement économique, du
progrès social, du relèvement culturel dans les milieux ruraux doivent être
les intéressés eux-mêmes : les agriculteurs. Il leur est facile de
constater la noblesse de leur travail : ils vivent dans le temple majestueux
de la création, ils sont en rapports fréquents avec la vie animale et
végétale, inépuisable en ses manifestations, inflexible en ses lois, qui
sans cesse évoque la Providence du Dieu Créateur. Elle produit les aliments
variés dont vit la famille humaine ; elle fournit à l'industrie une
provision toujours accrue de matières premières.
Ce travail, en outre, révèle la dignité de leur profession. Celle-ci
manifeste la richesse de leurs aptitudes, la mécanique, la chimie, la
biologie, aptitudes incessamment tenues à jour, par suite des répercussions
du progrès scientifique et technique sur le secteur agricole. Ce travail est
en outre caractérisé par les valeurs morales qui lui sont propres. Car il
exige souplesse pour s'orienter et s'adapter, patience pour attendre, ressort
et esprit d'entreprise.
Solidarité et collaboration
Il est rappelé encore que, dans le secteur agricole comme au reste dans
tous les secteurs productifs, l'association est aujourd'hui de nécessité
vitale, plus encore si le secteur est basé sur l'entreprise familiale. Les
travailleurs de la terre doivent se sentir solidaires les uns des autres et
collaborer pour donner existence à des organisations coopératives, à des
associations professionnelles ou syndicales. Les unes et les autres sont
indispensables pour tirer profit du progrès technique dans la production,
pour contribuer efficacement à la défense des prix, pour s'établir à
niveau d'égalité avec les professions des autres secteurs de production
ordinairement organisées, pour avoir voix au chapitre dans les domaines
politique et administratif. De nos jours, une voix isolée n'a quasi jamais le
moyen de se faire entendre, moins encore de se faire écouter.
Sensibilité aux exigences du bien commun
Les agriculteurs, comme au reste tous les autres travailleurs, doivent se
maintenir dans le domaine moral et juridique, quand ils mettent en action
leurs diverses organisations. C'est dire qu'ils doivent concilier leurs droits
et leurs intérêts avec ceux des autres professions, subordonner au bien
commun les exigences des uns et des autres. Les agriculteurs, alors qu'ils
s'appliquent à promouvoir le monde rural, peuvent demander à bon droit que
leur action soit appuyée par les pouvoirs publics, quand eux-mêmes se
montrent sensibles aux exigences du bien commun, contribuent à y satisfaire.
Il Nous est agréable à cette occasion de féliciter ceux de Nos fils qui
s'emploient de par le monde entier, dans les organisations coopératives,
professionnelles et syndicales, à la promotion économique et sociale de
quiconque travaille la terre.
Vocation et mission
La personne humaine trouve, dans le travail de la terre, des stimulants
sans nombre pour s'affirmer, se développer, s'enrichir, y compris dans le
champ des valeurs spirituelles. Ce travail doit donc être conçu, vécu,
comme une vocation, comme une mission ; comme une réponse à l'appel de Dieu
nous invitant à prendre part à la réalisation de son plan providentiel dans
l'histoire ; comme un engagement à s'élever soi-même avec les autres ;
comme une contribution à la civilisation humaine.
Rééquilibre et promotion des régions sous-développées
Il n'est pas rare de rencontrer des déséquilibres accentués,
économiques et sociaux, entre citoyens d'une même communauté politique. Ce
qui provient avant tout de ce que les uns travaillent en régions
économiquement plus développées, les autres en régions économiquement
arriérées. Justice et équité demandent que les pouvoirs publics
s'appliquent à réduire ou éliminer ces déséquilibres. A cet effet, il
faut veiller à ce que les services publics essentiels soient assurés dans
les régions moins développées, dans la manière et la mesure voulues par le
milieu, répondant en principe au niveau de vie en vigueur dans la communauté
nationale. Mais une politique économique et sociale n'est pas moins requise,
concernant surtout l'offre de travail, les migrations, les salaires, les
impôts, le crédit, les investissements, attentive en particulier aux
industries à caractère stimulant. Cette politique devrait être capable de
promouvoir l'absorption et l'emploi rentable de la main-d'œuvre, de stimuler
l'esprit d'entreprise, de tirer parti des ressources locales.
Toutefois, l'action des pouvoirs publics doit toujours être justifiée par
des raisons de bien commun. Elle s'exercera par suite suivant des normes
d'unité sur le plan national. Elle se donnera pour objectif constant de
contribuer au développement graduel, simultané, proportionnel, des trois
secteurs de production : agricole, industriel et des services. Elle veillera
à ce que les habitants des régions moins développées se sentent et soient
le plus possible responsables et promoteurs de leur relèvement économique.
Rappelons enfin que l'initiative privée doit contribuer à établir
l'équilibre économique et social entre régions d'un même pays. Et c'est
Pourquoi, en vertu du principe de subsidiarité, les pouvoirs publics doivent
venir en aide à cette initiative et lui confier de prendre en main le
développement économique, dès que c'est efficacement possible.
Elimination ou réduction des déséquilibres entre terre et
peuplement
Il convient de noter ici qu'il existe en plusieurs pays des déséquilibres
marqués entre terre et peuplement. Dans certains pays, les hommes sont rares
et les terres cultivables abondent ; en d'autres régions, à l'inverse, les
hommes abondent et les terres cultivables sont rares.
En d'autres pays, malgré la richesse des ressources potentielles, le
caractère primitif des cultures ne permet pas de produire des biens en
suffisance pour satisfaire aux besoins élémentaires de la population.
Ailleurs, la modernisation très poussée des cultures entraîne une
surproduction de biens agraires, avec une incidence négative sur l'économie
nationale.
Il est évident que solidarité humaine et fraternité chrétienne
requièrent entre peuples des rapports de collaboration active et variée.
Celle-ci doit favoriser les mouvements de biens, d'hommes, de capitaux, en vue
d'éliminer ou au moins de réduire les déséquilibres trop profonds. Nous
reviendrons plus loin sur ce sujet.
Mais Nous voulons exprimer ici Notre sincère estime envers l'œuvre,
hautement bienfaisante, exercée par l'Organisation des Nations Unies pour
l'alimentation et l'agriculture (F. A. O.) ; elle s'emploie à favoriser entre
peuples une entente féconde, à promouvoir la modernisation des cultures,
surtout dans les pays en voie de développement, à soulager la misère des
populations sous-alimentées.
Exigences de la justice dans les relations entre pays inégalement
développés
Le problème de notre époque
Le problème le plus important de notre époque est peut-être celui des
relations entre communautés politiques économiquement développées et pays
en voie de développement économiques. Les premières jouissent d'un niveau
de vie élevé, les autres souffrent de privations souvent graves. La
solidarité qui unit tous les hommes en une seule famille impose aux nations
qui surabondent en moyens de subsistance le devoir de n'être pas
indifférentes à l'égard des pays dont les membres se débattent dans les
difficultés de l'indigence, de la misère, de la faim, ne jouissent même pas
des droits élémentaires reconnus à la personne humaine. D'autant plus, vu
l'interdépendance de plus en plus étroite entre peuples, Qu'une paix durable
et féconde n'est pas possible entre eux si sévit un trop grand écart entre
leurs conditions économiques et sociales.
Conscient de Notre universelle paternité, Nous éprouvons le devoir de
répéter solennellement ce que déjà Nous avons affirmé : « Nous sommes
tous solidairement responsables des populations sous-alimentées... (40) aussi
bien faut-il former les consciences au sens de la responsabilité qui incombe
à tous et chacun et spécialement aux plus favorisés » (41).
Il est évident que le devoir, que l'Eglise a toujours proclamé, de venir
en aide à qui se débat dans l'indigence et la misère doit être
spécialement ressenti par les catholiques. Le fait d'être membres du Corps
mystique du Christ est pour eux le plus noble motif. « En cela nous avons
connu la charité divine, proclame l'apôtre Jean, que Jésus a donné sa vie
pour nous. De même, nous devons donner notre vie pour nos frères. Celui qui
posséderait les biens du monde et, voyant son frère dans le besoin, lui
fermerait son cœur, comment la charité divine pourrait-elle demeurer en lui
? » (42)
Nous voyons donc avec plaisir les nations qui disposent de régimes
économiques hautement productifs venir en aide aux peuples en voie de
développement économique, de sorte qu'ils aient moins de difficultés à
améliorer leurs conditions de vie.
Secours d'urgence
En certains pays, les biens de consommation, surtout les fruits de la
terre, sont produits en excédent. En d'autres, de larges couches de la
population combattent la misère et la faim. Justice et humanité requièrent
que les premiers viennent au secours des seconds. Détruire ou gaspiller des
biens qui sont indispensables à la survie d'êtres humains, c'est blesser la
justice et l'humanité.
Nous le savons, une production de biens, surtout agricoles, excédentaire
par rapport aux besoins d'une communauté politique, peut avoir des
répercussions économiques nuisibles à certaines catégories de citoyens. Ce
n'est là une raison qui dispense de l'obligation de porter un secours
d'urgence aux indigents et aux affamés. Toutes mesures doivent cependant
être prises pour que ces répercussions soient limitées et équitablement
réparties entre tous les citoyens.
Coopération scientifique, technique et financière
Certes, les secours d'urgence répondent à un devoir d'humanité et de
justice. Ils ne suffisent pas toutefois à éliminer, pas même à réduire,
les causes qui engendrent en beaucoup de pays un état permanent d'indigence,
de misère ou de famine. Ces causes proviennent avant tout d'un régime
économique primitif ou arriéré. Elles ne peuvent être éliminées ou
comprimées que par diverses organisations coopératives qui donneront aux
habitants aptitudes et qualifications professionnelles, compétence technique
et scientifique. Elles mettront à leur disposition les capitaux
indispensables pour mettre en route et accélérer le développement
économique suivant les normes et les méthodes modernes.
Nous savons fort bien qu'en ces dernières années une conscience plus
universelle, plus approfondie, a été prise du devoir de s'employer à
favoriser le développement économique et le progrès social dans les pays
qui se débattent dans les plus grandes difficultés.
Des organisations mondiales et régionales ; des Etats, des fondations, des
sociétés privées offrent à ces pays, en mesure croissante, leur
coopération technique dans tous les domaines de la production. Les facilités
offertes à des milliers de jeunes se multiplient afin qu'ils puissent
étudier dans les universités des pays plus développés, acquérir une
formation scientifique, technique et professionnelle qui réponde à notre
époque. Des instituts bancaires à rayon mondial, les Etats, des personnes
privées apportent des capitaux, mettent en œuvre un ensemble croissant
d'initiatives économiques dans les pays en voie de développement. Nous ne
pouvons toutefois ne pas observer que la coopération scientifique, technique
et économique entre communautés politiques économiquement développées et
pays qui sont encore au début ou aux premiers pas de leur développement,
veut une autre ampleur que celle que nous connaissons. Il est à désirer que
les prochaines décennies soient témoins de ces relations accrues entre pays
développés et pays en voie de développement.
A ce propos, Nous estimons opportuns quelques rappels et quelques
réflexions.
Eviter les erreurs du passé
C'est sagesse que les pays qui sont au début ou aux premiers stades de
leur développement économique tiennent compte des expériences vécues par
les pays économiquement développés.
Produire plus et mieux est raison et inévitable nécessité. Il est non
moins nécessaire et juste que les richesses produites soient équitablement
réparties parmi tous les membres de la communauté. Il faut donc veiller à
ce que développement économique et progrès social aillent de pair. Cela
comporte que ce développement soit autant que possible graduel et harmonieux
entre les secteurs de production : agriculture, industrie, services.
Respect dû aux caractéristiques de chaque pays
Les communautés politiques en voie de développement économique ont,
d'ordinaire, leur individualité qui ne peut être confondue ; qu'il s'agisse
de leurs ressources, des caractères spécifiques de leur milieu naturel, de
leurs traditions souvent riches de valeurs humaines, des qualités typiques de
leurs membres. Les pays économiquement développés, leur venant en aide,
doivent discerner, respecter cette individualité, vaincre la tentation qui
les porte à projeter leur propre image sur les pays en voie de
développement.
Action désintéressée
Les Etats économiquement développés doivent, en outre, veiller avec le
plus grand soin, tandis qu'ils viennent en aide aux pays en voie de
développement, à ne pas chercher en cela leur avantage politique, en esprit
de domination.
Si cela venait à se produire, il faudrait déclarer hautement que c'est
là établir une colonisation d'un genre nouveau, voilée sans doute, mais non
moins dominante que celles dont de nombreuses communautés politiques sont
sorties récemment. Il en résulterait une gêne pour les relations
internationales et un danger pour la paix du monde.
Il est donc indispensable, et la justice exige, que cette aide technique et
financière soit apportée dans le désintéressement politique le plus
sincère. Elle doit avoir pour objet de mettre les communautés en voie de
développement économique à même de réaliser par leur propre effort leur
montée économique et sociale.
De la sorte, une contribution précieuse aura été apportée à la
formation d'une communauté mondiale, dont tous les membres seront sujets
conscients de leurs devoirs et de leurs droits, travailleront en situation
d'égalité à la réalisation du bien commun universel.
Respect de la hiérarchie des valeurs
Le progrès scientifique et technique, le développement économique, de
meilleures conditions de vie, voilà des éléments incontestablement positifs
d'une civilisation. Il Nous faut toutefois rappeler que ce ne sont, en aucune
manière, des valeurs suprêmes, mais essentiellement des moyens en vue de la
valeur absolue.
Avec amertume il Nous faut observer que dans les pays économiquement
développés la conscience de la hiérarchie des valeurs s'est affaiblie,
éteinte, inversée en trop d'êtres humains. Les valeurs de l'esprit sont
négligées, oubliées, niées. Le progrès des sciences et des techniques, le
développement économique, le bien-être matériel ont les faveurs ; souvent
on les recherche comme biens supérieurs, on en fait l’unique raison de
vivre. C'est l'embûche la plus dissolvante, la plus délétère, insinuée
dans l'action qu'exercent les peuples économiquement, développés auprès
des peuples en voie de développement, alors que parmi ces derniers souvent
les traditions ancestrales ont conservé vif et efficace le sens de certaines
valeurs humaines et des plus importantes.
Blesser cette conscience est immoral par essence. Elle doit, au contraire,
être respectée, éclairée autant que possible et développée, afin de
demeurer ce qu'elle est : fondement de civilisation vraie.
L'apport de l'Eglise
L'Eglise, on le sait, est universelle de droit divin ; elle l'est
également en fait puisqu'elle est présente à tous les peuples ou tend à le
devenir.
L'insertion de l’Eglise dans un peuple comporte toujours d'heureuses
conséquences dans le domaine économique et social, comme le montrent
l'histoire et l'expérience. Nul, en effet, de ceux qui deviennent chrétiens
ne pourrait ne pas se sentir obligé d'améliorer les institutions temporelles
par respect pour la dignité humaine et pour éliminer les obstacles à la
diffusion du bien.
De plus, l'Eglise, entrant dans la vie des peuples, n'est pas une
institution imposée du dehors et le sait. Sa présence, en effet, coïncide
avec la nouvelle naissance ou la résurrection des hommes dans le Christ ;
celui qui naît à nouveau ou ressuscite dans le Christ, n'éprouve jamais de
contrainte extérieure ; il se sent, au contraire, libéré au plus profond de
lui-même pour s'ouvrir à Dieu ; tout ce qui, en lui, a quelque valeur se
renforce et s'ennoblit.
« L'Eglise du Christ, observe avec sagesse Notre Prédécesseur Pie XII,
fidèle dépositaire de la divine sagesse éducatrice, ne peut penser ni ne
pense à attaquer ou à mésestimer les caractéristiques particulières que
chaque peuple, avec une piété jalouse et une compréhensible fierté,
conserve et considère comme un précieux patrimoine. Son but est l'unité
surnaturelle dans l'amour universel senti et pratiqué, et non l'uniformité
exclusivement extérieure, superficielle, et par là débilitante. Toutes les
orientations, toutes les sollicitudes, dirigées vers un développement sage
et ordonné des forces et tendances particulières, qui ont leurs racines dans
les fibres les plus profondes de chaque rameau ethnique, pourvu qu'elles ne
s'opposent pas aux devoirs dérivant pour l'humanité de son unité d'origine
et de sa commune destinée, l'Eglise les salue avec joie et les accompagne de
ses vœux maternels. » (43) Nous constatons avec profonde satisfaction
qu'aujourd'hui les citoyens catholiques des nations en voie de développement
économique ne le cèdent, en général, à personne pour participer à
l'effort de développement et d'élévation de leurs pays dans le domaine
économique et social.
D'autre part, les catholiques des nations de niveau économique élevé
multiplient les initiatives pour améliorer l'aide apportée aux nations en
voie de développement. Nous apprécions spécialement l'assistance variée,
toujours croissante, qu'ils apportent aux étudiants d'Afrique et d'Asie
dispersés dans les universités d'Europe et d'Amérique ; Nous louons ceux
qui se préparent à porter aux pays sous-développés leur aide technique et
professionnelle.
A tous Nos chers fils qui témoignent sur tous les continents de
l'éternelle vitalité de l'Eglise, par leur zèle pour le vrai progrès des
peuples et la civilisation, Nous voulons adresser une parole paternellement
affectueuse de louange et d'encouragement.
Accroissements démographiques et développement économique
Déséquilibre entre peuplement et moyens de subsistance
Un problème souvent évoqué ces derniers temps est celui des rapports
entre l'accroissement démographique, le développement économique et les
moyens de subsistance disponibles, soit sur le plan mondial, soit dans les
pays sous-développés.
Sur le plan mondial, certains prétendent que, suivant des statistiques
assez sérieuses, le genre humain, dans quelques dizaines d'années, aura
sensiblement augmenté en nombre, alors que le développement économique ne
fera que des progrès plus lents. Ils en déduisent que si on ne limite pas
les taux d'accroissement démographique, en peu de temps le déséquilibre
s'accentuera d'une manière aiguë entre population et moyens de subsistance.
Quant aux pays sous-développés, on observe, toujours sur données
statistiques, que là diffusion rapide des mesures d'hygiène et des soins
médicaux réduit de beaucoup le taux de mortalité, surtout infantile, tandis
que, durant une période encore assez longue, le taux de natalité, assez
élevé dans ces régions, tend à demeurer sensiblement constant. De la
sorte, l'excédent des naissances sur les décès s'accroît sensiblement, et
le rendement des régimes économiques ne croît pas en proportion. Il est
donc impossible que le niveau de vie s'améliore dans les pays
sous-développés ; le contraire est même inévitable. C'est pourquoi, si
l'on veut éviter les situations extrêmes, il devient indispensable, à leur
avis, de recourir à des mesures drastiques pour empêcher ou freiner la
natalité.
Les termes du problèmes
A dire vrai, sur le plan mondial, le rapport entre l'accroissement
démographique d'une part, et le développement économique et des moyens de
subsistance disponibles, d'autre part, ne semble pas créer de difficultés,
au moins actuellement et dans un proche avenir. Du reste, pour tirer des
conclusions valables, les éléments dont on dispose sont trop incertains et
instables.
En outre, Dieu, dans sa bonté et sa sagesse, a doté la nature de
ressources inépuisables et a donné aux hommes intelligence et génie pour
inventer les instruments aptes à leur procurer les biens nécessaires à la
vie. La solution de base du problème ne doit pas être cherchée dans des
expédients qui offensent l'ordre moral établi par Dieu et s'attaquent aux
sources mêmes de la vie humaine, mais dans un nouvel effort scientifique de
l'homme pour augmenter son emprise sur la nature. Les progrès déjà
réalisés par les sciences et les techniques ouvrent des horizons illimités.
Nous savons cependant que dans certaines régions et dans certains pays
sous-développés peuvent surgir, surgissent, en fait, de graves problèmes
dus à une organisation économique et sociale déficiente, qui n'offre pas
des moyens de subsistance proportionnés au taux d'accroissement
démographique, dus aussi à une solidarité insuffisante entre peuples.
Mais, même dans ce cas, nous devons aussitôt affirmer nettement que ces
problèmes ne doivent pas être affrontés, que ces difficultés ne doivent
pas être résolues par le recours à des moyens indignes de l'homme,
dérivant d'une conception nettement matérialiste de l'homme et de la vie.
La vraie solution se trouve seulement dans le développement économique et
le progrès social, qui respectent les vraies valeurs humaines, individuelles
et sociales. Ce développement économique et ce progrès social doivent être
réalisés moralement, d'une manière digne de l'homme et de l'immense valeur
: que représente la vie de tout individu. Il requiert aussi une collaboration
mondiale qui permette et favorise une circulation ordonnée et féconde des
connaissances, des capitaux et des hommes.
Respect des lois de la vie
Il Nous faut proclamer solennellement que la vie humaine doit être
transmise par la famille fondée sur le mariage, un et indissoluble, élevé
pour les chrétiens à la dignité de sacrement. La transmission de la vie
humaine est confiée par la nature à un acte personnel et conscient, et comme
tel soumis aux lois très sages de Dieu, lois inviolables et immuables, que
tous doivent reconnaître et observer.
On ne peut donc pas employer des moyens, suivre des méthodes qui seraient
illicites dans la transmission de la vie des plantes et des animaux. La vie
humaine est sacrée, puisque, dès son origine, elle requiert l'action
créatrice de Dieu. Celui qui viole ses lois offense la divine Majesté, se
dégrade et avec soi l'humanité, affaiblit en outre la communauté dont il
est membre.
Education au sens de la responsabilité
Il est de la plus haute importance que les nouvelles générations
reçoivent non seulement une formation culturelle et religieuse adéquate - ce
qui est le droit et le devoir des parents - mais aussi une éducation solide
au sens de la responsabilité dans toutes les manifestations de la vie ;
particulièrement en ce qui touche la fondation d'une famille, le devoir de
mettre au monde et élever des enfants. Il faut leur inculquer une foi vive,
une confiance profonde en la divine Providence, afin qu'ils aient le courage
d'accepter peines et sacrifices dans l'accomplissement d'une mission aussi
noble, souvent aussi ardue, que celle de collaborer avec Dieu dans la
transmission de la vie et l'éducation des enfants. Pour cette éducation,
aucune institution ne dispose d'autant de moyens efficaces que l'Eglise qui,
pour ce motif, a le droit d'exercer sa mission en toute liberté.
Au service de la vie
On se rappelle que dans la Genèse, Dieu a adressé aux premiers hommes
deux commandements qui se complètent : celui de transmettre la vie : «
Croissez et multipliez » (44) ; et celui de soumettre la nature : «
Remplissez la terre et soumettez-la » (45).
Le commandement de soumettre la nature, loin d'avoir un but destructeur,
est orienté au service de la vie.
Nous relevons avec tristesse une des contradictions les plus
déconcertantes qui affligent notre époque : d'une part, on met l'accent sur
les pires éventualités et l'on agite le spectre de la misère et de la
famine ; d'autre part, on utilise largement les inventions scientifiques, les
réalisations techniques et les ressources économiques pour produire de
terribles instruments de ruine et de mort
La Providence divine a accordé au genre humain des moyens suffisants pour
résoudre dans la dignité les problèmes multiples et délicats de la
transmission de la vie. Ces problèmes peuvent n'obtenir qu'une solution
boiteuse ou même demeurer insolubles, si l'esprit faussé des hommes ou leur
volonté pervertie utilisent ces moyens contre la raison, pour des fins qui ne
répondent plus à leur nature sociale et au plan de la Providence.
Collaboration à l'échelle mondiale
Dimensions mondiales de tout problème humain important
Les progrès des sciences et des techniques dans tous les domaines de la
vie sociale multiplient et resserrent les rapports entre les nations, rendent
leur interdépendance toujours plus profonde et vitale.
Par suite, on peut dire que tout problème humain de quelque importance,
quel qu'en soit le contenu, scientifique, technique, économique, social,
politique, culturel, revêt aujourd'hui des dimensions supranationales et
souvent mondiales.
C'est pourquoi, prises isolément, les communautés politiques ne sont plus
à même de résoudre convenablement leurs plus grands problèmes par
elles-mêmes et avec leurs seules forces, même si elles se distinguent par
une haute culture largement répandue, par le nombre et l'activité de leurs
citoyens, par l'efficience de leur régime économique, par l’étendue et la
richesse de leur territoire. Les nations se conditionnent réciproquement, et
on peut affirmer que chacune se développe en contribuant au développement
des autres. Par suite, entente et collaboration s'imposent entre elles.
Méfiance réciproque
On peut ainsi comprendre comment se propage toujours plus dans l'esprit des
individus et des peuples la conviction d'une nécessité urgente d'entente et
de collaboration. Mais en même temps, il semble que les hommes, ceux surtout
qui portent de plus grandes responsabilités, se montrent impuissants à
réaliser l’une et l'autre. Il ne faut pas chercher la racine de cette
impuissance dans des raisons scientifiques, techniques, économiques, mais
dans l'absence de confiance réciproque. Les hommes et par suite les Etats se
craignent les uns les autres. Chacun craint que l'autre ne nourrisse des
projets de suprématie et ne cherche le moment favorable pour les mettre à
exécution. Il organise donc sa propre défense, et il développe ses
armements, non pas, déclare-t-il, pour attaquer, mais pour dissuader de toute
agression l'hypothétique agresseur.
La conséquence en est que des énergies humaines immenses et des
ressources gigantesques se consument en des buts non constructifs, tandis que
s'insinue et grandit dans l'esprit des individus et des peuples un sentiment
de malaise et de pesanteur qui ralentit l'esprit d'initiative pour des tâches
de large envergure.
Méconnaissance de l'ordre moral
L'absence de confiance réciproque trouve son explication dans le fait que
les hommes, les plus responsables surtout, s'inspirent dans leurs activités
de conceptions de vie différentes ou radicalement opposées. Malheureusement,
certaines de ces conceptions ne reconnaissent pas l'existence d'un ordre
moral, d'un ordre transcendant, universel, absolu, d'égale valeur pour tous.
Il devient ainsi impossible de se rencontrer et de se mettre pleinement
d'accord, avec sécurité, à la lumière d'une même loi de justice admise et
suivie par tous. Il est vrai que le mot « justice » et l'expression « les
exigences de la justice » continuent à sortir des lèvres de tous ; mais ce
mot et cette expression prennent chez les uns et chez les autres des contenus
différents ou opposés.
C'est pourquoi les appels répétés et passionnés à la justice et aux
exigences de la justice, loin d'offrir une possibilité de rencontre ou
d'entente, augmentent la confusion, avivent les contrastes, échauffent les
controverses ; en conséquence, la persuasion se répand que pour faire valoir
ses droits et poursuivre ses intérêts, il n'est d'autre moyen que le recours
à la violence, source de maux très graves.
Le vrai Dieu, fondement de l'ordre moral
La confiance réciproque entre les peuples et les États ne peut naître et
se renforcer que dans la reconnaissance et le respect de l'ordre moral.
Mais l'ordre moral ne peut s'édifier que sur Dieu ; séparé de Dieu, il
se désintègre. Car l'homme n'est pas seulement un organisme matériel ; il
est aussi un esprit doué de pensée et de liberté. Il exige donc un ordre
moral et religieux qui, plus que toute valeur matérielle, influe sur les
orientations et les solutions à donner aux problèmes de la vie individuelle
et sociale, à l'intérieur des communautés nationales et dans leurs rapports
mutuels.
On a affirmé que, à l'époque des triomphes de la science et de la
technique, les hommes pouvaient construire leur civilisation sans avoir besoin
de Dieu. La vérité est au contraire que les progrès eux-mêmes de la
science et de la technique posent des problèmes humains de dimensions
mondiales qui ne peuvent trouver leur solution qu'à la lumière d'une foi
sincère et vive en Dieu, principe et fin de l'homme et du monde.
Ces vérités sont confirmées par la constatation que les horizons sans
mesure ouverts par la recherche scientifique contribuent eux-mêmes à faire
naître dans les esprits la persuasion que les sciences mathématiques peuvent
bien manifester les phénomènes, mais sont incapables de saisir et encore
moins d'exprimer entièrement les aspects les plus profonds de la réalité.
La tragique expérience du passé, que les forces gigantesques mises à la
disposition de la technique peuvent être utilisées pour des fins aussi bien
constructives que destructives, met en évidence l'importance souveraine des
valeurs spirituelles pour que les progrès scientifiques conservent leur
caractère essentiel de moyens pour la civilisation.
Le sentiment de croissante insatisfaction qui se propage parmi les membres
de communautés nationales à haut niveau de vie détruit l'illusion rêvée
d'un paradis sur terre ; mais en même temps se fait toujours plus claire la
conscience des droits inviolables et universels de la personne, plus vive
l'aspiration à des relations plus justes et plus humaines. Ce sont là des
motifs qui tous contribuent à rendre les hommes plus conscients de leurs
propres limites, à faire refleurir en eux la recherche des valeurs
spirituelles. Tout cela ne peut pas ne pas susciter un espoir d'ententes
sincères et de collaborations fécondes.
QUATRIÈME PARTIE
RENOUER DES LIENS DE VIE EN COMMUN DANS LA
VÉRITÉ, LA JUSTICE ET L'AMOUR
Idéologies tronquées ou erronées
Après tant de progrès scientifiques, et même à cause d'eux, le
problème reste encore de relations sociales plus humainement équilibrées
tant à l'intérieur de chaque communauté politique que sur le plan
international.
A cette fin, diverses idéologies ont été de nos jours élaborées et
diffusées ; quelques-unes se sont déjà dissoutes, comme brume au soleil ;
d'autres ont subi et subissent des retouches substantielles ; d'autres enfin
ont perdu beaucoup et perdent chaque jour davantage leur attirance sur les
esprits. La raison en est que ces idéologies ne considèrent de l'homme que
certains aspects, et souvent, les moins profonds. De plus, elles ne tiennent
pas compte des inévitables imperfections de l'homme, comme la maladie et la
souffrance, imperfections que les systèmes sociaux et économiques, même les
plus poussés, ne réussissent pas à éliminer. Il y a enfin l'exigence
spirituelle, profonde et insatiable, qui s'exprime partout et toujours, même
quand elle est écrasée avec violence ou habilement étouffée.
L'erreur la plus radicale de l'époque moderne est bien celle de juger
l'exigence religieuse de l'esprit humain comme une expression du sentiment ou
de l'imagination, ou bien comme un produit de contingences historiques, qu'il
faut éliminer comme un élément anachronique et un obstacle au progrès
humain. Les hommes, au contraire, se révèlent justement dans cette exigence
ce qu'ils sont en réalité : des êtres créés par Dieu pour Dieu, comme
écrit saint Augustin : « Tu nous as faits pour toi, Seigneur, et notre cœur
est inquiet tant qu'il ne repose pas en toi. » (46)
Quel que soit le progrès technique et économique, il n'y aura donc dans
le monde ni justice ni paix tant que les hommes ne retrouveront pas le sens de
leur dignité de créatures et de fils de Dieu, première et dernière raison
d'être de toute la création. L'homme séparé de Dieu devient inhumain
envers lui-même et envers les autres, car des rapports bien ordonnés entre
les hommes supposent des rapports bien ordonnés de la conscience personnelle
avec Dieu, source de vérité, de justice et d'amour.
Il est vrai que la persécution, qui depuis des dizaines d'années sévit
sur de nombreux pays, même d'antique civilisation chrétienne, sur tant de
Nos frères et de Nos fils, à Nous pour cela spécialement chers, met
toujours mieux en évidence la digne supériorité des persécutés et la
barbarie raffinée des persécuteurs ; ce qui ne donne peut-être pas encore
des fruits visibles de repentir, mais induit beaucoup d'hommes à réfléchir.
Il n'en reste pas moins que l'aspect plus sinistrement typique de l'époque
moderne se trouve dans la tentative absurde de vouloir bâtir un ordre
temporel solide et fécond en dehors de Dieu, unique fondement sur lequel il
puisse subsister, et de vouloir proclamer la grandeur de l'homme en le coupant
de la source dont cette grandeur jaillit et où elle s'alimente ; en
réprimant, et si possible en éteignant, ses aspirations vers Dieu. Mais
l'expérience de tous les jours continue à attester, au milieu des
désillusions les plus amères, et souvent en langage de sang, ce qu'affirme
le Livre inspiré : « Si ce n'est pas Dieu qui bâtit la maison, c’est en
vain que travaillent ceux qui la construisent. » (47)
Eternelle actualité de la doctrine sociale de l'Eglise
L'Eglise apporte et annonce aux hommes une conception toujours actuelle de
la vie sociale. Suivant le principe de base de cette conception - comme il
ressort de tout ce que Nous avons dit jusqu'ici, - les êtres humains sont et
doivent être fondement, but et sujets de toutes les institutions où se
manifeste la vie sociale. Chacun d'entre eux, étant ce qu'il est, doit être
considéré selon sa nature intrinsèquement sociale et sur le plan
providentiel de son élévation à l'ordre surnaturel.
Partant de ce principe de base qui protège la dignité sacrée de la
personne, le Magistère de l'Eglise, avec la collaboration de prêtres et de
laïcs avertis, a mis au point, spécialement en ce dernier siècle, une
doctrine sociale. Celle-ci indique clairement les voies sûres pour rétablir
les rapports de la vie sociale selon des normes universelles en conformité
avec la nature et les divers milieux d'ordre temporel, comme aussi avec les
caractéristiques de la société contemporaine ; normes qui, par suite,
peuvent être acceptées par tous.
Il est cependant indispensable, aujourd'hui plus que jamais, que cette
doctrine soit connue, assimilée, traduite dans la réalité sociale sous les
formes et dans la mesure que permettent ou réclament les situations diverses.
Cette tâche est ardue, mais bien noble. C'est à sa réalisation que Nous
invitons ardemment non seulement Nos frères et fils répandus dans le monde
entier, mais aussi tous les hommes de bonne volonté.
Instruction
Nous réaffirmons avant tout que la doctrine sociale chrétienne est partie
intégrante de la conception chrétienne de la vie.
Tout en observant avec satisfaction que dans divers instituts cette
doctrine est déjà enseignée, depuis longtemps, Nous insistons pour que l'on
en étende l'enseignement dans des cours ordinaires, et en forme
systématique, dans tous les séminaires, dans toutes les écoles catholiques
à tous les degrés. Elle doit de plus être inscrite au programme
d'instruction religieuse des paroisses et des groupements d'apostolat des
laïcs ; elle doit être propagée par tous les moyens modernes de diffusion :
presse quotidienne et périodique, ouvrages de vulgarisation ou à caractère
scientifique, radiophonie, télévision.
A cette diffusion, Nos fils du laïcat peuvent contribuer beaucoup par leur
application à connaître la doctrine, par leur zèle à la faire comprendre
aux autres et en accomplissant à sa lumière leurs activités d'ordre
temporel.
Qu'ils n'oublient pas que la vérité et l'efficacité de la doctrine
sociale catholique se prouvent surtout par l'orientation sûre qu'elle offre
à la solution des problèmes concrets. De cette manière, on réussit même
à attirer sur elle l'attention de ceux qui l'ignorent ou qui l'attaquent
parce qu'ils l'ignorent ; peut-être même à faire pénétrer dans leur
esprit une étincelle de sa lumière.
Education
Une doctrine sociale ne doit pas seulement être proclamée, mais aussi
traduite en termes concrets dans la réalité. C'est d'autant plus vrai de la
doctrine sociale chrétienne, dont la lumière est la Vérité, dont
l'objectif est la Justice et la force dynamique l'Amour.
Nous attirons donc l'attention sur la nécessité qu'il y a pour Nos fils
à ne pas être seulement instruits de la doctrine sociale, mais d'être
éduqués d'une manière sociale.
L'éducation chrétienne doit être intégrale. Elle doit s'étendre à
tous les devoirs. Elle doit donc faire naître et s'affirmer chez les
chrétiens la conscience du devoir qui consiste à accomplir chrétiennement
même les activités de nature économique et sociale.
Le passage de la théorie à la pratique est de soi difficile. Il l'est
d'autant plus qu'il s'agit de traduire en termes concrets une doctrine sociale
comme la doctrine chrétienne, à cause de l'égoïsme profondément enraciné
dans les hommes, du matérialisme où baigne la société moderne, des
difficultés à découvrir avec clarté et précision les exigences objectives
de la justice dans les cas concrets.
C'est pourquoi il ne suffit pas de faire prendre conscience du devoir
d'agir chrétiennement en matière économique et sociale, mais l'éducation
doit viser également à enseigner la méthode qui rend apte à accomplir ce
devoir.
Une tâche pour les associations d'apostolat des laïcs
L'éducation à l'action chrétienne, même en matière économique et
sociale, sera rarement efficace, si les sujets eux-mêmes ne prennent pas une
part active à leur propre éducation et si l'éducation ne se réalise dans
l'action.
On a raison de dire que l'on n'acquiert pas l'aptitude au bon exercice de
la liberté, si ce n'est par le bon usage de la liberté. D'une manière
analogue l'éducation à l'action chrétienne en matière économique et
sociale ne s'acquiert que par l'action chrétienne concrète en ce domaine.
C'est pourquoi, dans l'éducation sociale, une tâche importante est
réservée aux associations et aux organisations d'apostolat des laïcs, à
celles en particulier qui se proposent comme objectif propre l'animation
chrétienne de quelque secteur d'ordre temporel. En effet, beaucoup de membres
de ces associations peuvent utiliser leurs expériences quotidiennes pour
s'éduquer toujours mieux et contribuer à l'éducation sociale des jeunes.
A ce propos, il est opportun de rappeler à tous, aux grands et aux
humbles, que le sens chrétien de la vie impose l'esprit de sobriété et de
sacrifice. De nos jours, hélas ! prévaut çà et là une tendance
hédoniste, qui voudrait réduire la vie à la recherche du plaisir et à la
complète satisfaction de toutes les passions, au grand dam de l'esprit et
même du corps.
Sur le plan naturel, une conduite réglée et la modération des bas
appétits est sagesse et source de bien ; sur le plan surnaturel, l'Evangile,
l'Eglise et toute sa tradition ascétique exigent le sens de la mortification
et de la pénitence, qui assure la victoire de l'esprit sur la chair et offre
un moyen efficace d'expier les peines dues pour les péchés, auxquels
personne n'échappe, sauf Jésus-Christ et sa Mère immaculée.
Suggestions pratiques
Pour traduire en termes concrets les principes et les directives sociales,
on passe d'habitude par trois étapes : relevé de la situation, appréciation
de celle-ci à la lumière de ces principes et directives, recherche et
détermination de ce qui doit se faire pour traduire en actes ces principes et
ces directives selon le mode et le degré que la situation permet ou commande.
Ce sont ces trois moments que l'on a l'habitude d'exprimer par les mots :
voir, juger, agir. Il est plus que jamais opportun que les jeunes soient
invités souvent à repenser ces trois moments, et, dans la mesure du
possible, à les traduire en actes ; de cette façon, les connaissances
apprises et assimilées ne restent pas en eux à l'état d'idées abstraites,
mais les rendent capables de traduire dans la pratique les principes et les
directives sociales.
A ce stade de l'application concrète des principes, des divergences de vue
peuvent surgir, même entre catholiques droits et sincères. Lorsque cela se
produit, que jamais ne fassent défaut la considération réciproque, le
respect mutuel et la bonne volonté qui recherche les points de contact en vue
d'une action opportune et efficace ; que l'on ne s'épuise pas en discussions
interminables ; et sous le prétexte du mieux, que l'on ne néglige pas le
bien qui peut et doit être fait.
Les catholiques qui s'adonnent à des activités économiques et sociales
se trouvent fréquemment en rapport avec des hommes qui n'ont pas la même
conception de la vie. Que dans ces rapports Nos fils soient vigilants pour
rester cohérents avec eux-mêmes, pour n'admettre aucun compromis en matière
de religion et de morale ; mais qu'en même temps ils soient animés d'esprit
de compréhension, désintéressés, disposés à collaborer loyalement en des
matières qui en soi sont bonnes ou dont on peut tirer le bien. Il est
cependant clair que dès que la Hiérarchie ecclésiastique s'est prononcée
sur un sujet, les catholiques sont tenus à se conformer à ses directives,
puisque appartiennent à l'Eglise le droit et le devoir non seulement de
défendre les principes d'ordre moral et religieux, mais aussi d'intervenir
d'autorité dans l'ordre temporel, lorsqu'il s'agit de juger de l'application
de ces principes à des cas concrets.
Action multiple et responsabilité
De l'instruction et de l'éducation il convient de passer à l'action.
C'est une tâche qui concerne surtout Nos fils du laïcat, puisque
habituellement ils s'adonnent en vertu de leur état de vie à des activités
et à des institutions à contenu et finalité temporels.
Pour accomplir cette noble tâche il est nécessaire que Nos fils ne soient
pas seulement compétents dans leur profession et qu'ils exercent leurs
activités temporelles selon les lois naturelles qui conduisent efficacement
au but ; mais il est aussi indispensable que ces activités s'exercent dans la
mouvance des principes et des directives de la doctrine sociale chrétienne,
dans une attitude de confiance sincère et d'obéissance filiale envers
l'autorité ecclésiastique. Que Nos fils veuillent bien noter que lorsque
dans l'exercice des activités temporelles ils ne suivent pas les principes et
les directives de la doctrine sociale chrétienne, non seulement ils manquent
à un devoir et lèsent souvent les droits de leurs propres frères, mais ils
peuvent même arriver à jeter le discrédit sur la doctrine elle-même, comme
si sans doute elle était noble en soi, mais dépourvue de toute vigueur
efficace d'orientation.
Un grave danger
Comme Nous l'avons déjà fait remarquer, les hommes ont aujourd'hui
approfondi et grandement étendu la connaissance des lois de la nature ; ils
ont créé des instruments pour accaparer ses forces ; ils ont produit et
continuent à produire des œuvres gigantesques et spectaculaires. Cependant,
dans leur volonté de dominer et de transformer le monde extérieur, ils
risquent de se négliger et de s'affaiblir eux-mêmes. Comme le notait avec
une profonde amertume Notre Prédécesseur Pie XI dans l'Encyclique Quadragesimo
anno : « Le travail corporel que la divine Providence, même après le
péché originel, avait destiné au perfectionnement matériel et moral de
l'homme, tend, dans ces conditions, à devenir un instrument de dépravation :
la matière inerte sort ennoblie de l'atelier, tandis que les hommes s'y
corrompent et s'y dégradent. » (48)
De même le Souverain Pontife Pie XII affirme avec raison que notre époque
se distingue par le contraste existant entre l'immense progrès scientifique
et technique et un recul effrayant de l'humanité : notre époque achèvera «
son chef-d'œuvre monstrueux, en transformant l'homme en un géant du monde
physique aux dépens de son esprit, réduit à l'état de pygmée du monde
surnaturel et éternel » (49).
Aujourd'hui encore se vérifie sur une très vaste échelle ce que le
Psalmiste affirmait des païens : l'activité des hommes leur fait oublier
leur nature ; ils admirent leurs propres œuvres au point d'en faire des
idoles : « Leurs idoles, or et argent ; une œuvre de main d'homme. » (50)
Reconnaissance et respect de la hiérarchie des valeurs
Dans Notre paternelle sollicitude de Pasteur universel des âmes, Nous
invitons avec insistance Nos fils à veiller sur eux-mêmes, pour maintenir
lucide et vivante la conscience de la hiérarchie des valeurs dans l'exercice
de leurs activités temporelles et dans la poursuite des fins particulières
à chacune.
Il est vrai qu'en tout temps l'Eglise a enseigné et enseigne toujours que
les progrès scientifiques et techniques, le bien-être matériel qui en
résulte, sont des biens authentiques et qui marquent donc un pas important
dans le progrès de la civilisation humaine. Ils doivent cependant être
appréciés selon leur vraie nature, c'est-à-dire comme des instruments ou
des moyens utilisés pour atteindre plus sûrement une fin supérieure, qui
consiste à faciliter et promouvoir la perfection spirituelle des hommes dans
l'ordre naturel et dans l'ordre surnaturel.
La parole du divin Maître retentit comme un avertissement éternel : «
Que sert-il à l'homme de gagner l'univers, s'il ruine sa propre vie ? Ou que
pourra donner l'homme en échange de sa propre vie ? » (51)
Sanctification des jours de fête
Pour protéger la dignité de l'homme comme créature douée d'une âme
faite à l'image et à la ressemblance de Dieu, l'Eglise a toujours rappelé
l'observance exacte du troisième précepte du Décalogue : « Souviens-toi de
sanctifier le jour du sabbat. » (52) Dieu a le droit d'exiger de l'homme
qu'il dédie à son culte un jour de la semaine, pendant lequel l'esprit,
délivré des occupations matérielles, puisse s'élever et s'ouvrir à la
pensée et à l'amour des choses célestes, en examinant dans le secret de sa
conscience les devoirs envers son Créateur.
C'est aussi un droit, et même un besoin pour l'homme, de cesser par
moments le dur travail quotidien, pour reposer ses membres fatigués, pour
procurer à ses sens une honnête détente, pour fomenter dans la famille une
union plus grande, qui ne peut être obtenue que par un contact fréquent et
une sereine vie en commun de tous les membres de la famille.
La religion, la morale et l'hygiène sont d'accord sur la nécessité d'un
repos régulier, que depuis des siècles l'Eglise traduit par la
sanctification du dimanche, accompagnée de la participation au Saint
Sacrifice de la messe, mémorial et application de l'œuvre rédemptrice du
Christ aux âmes.
Avec une vive douleur, Nous devons constater et déplorer la négligence,
sinon le mépris, de cette sainte loi, avec les conséquences néfastes que
cela comporte pour le salut de l'âme et pour la santé du corps des chers
ouvriers.
Au nom de Dieu et dans l'intérêt matériel et spirituel des hommes, Nous
rappelons à tous, autorités, patrons et ouvriers, l'observance du
commandement de Dieu et de l'Eglise, en mettant chacun d'entre eux devant la
grave responsabilité qu'il encourt aux yeux de Dieu et vis-à-vis de la
société.
Engagement renouvelé
Il serait cependant erroné de déduire de ce que Nous avons brièvement
exposé ci-dessus que Nos fils, surtout les laïcs, doivent chercher avec
prudence à diminuer leur engagement chrétien dans le monde. Ils doivent, au
contraire, le renouveler et l'accentuer.
Le Seigneur, dans sa prière sublime pour l'unité de l'Eglise ne demande
pas au Père de retirer les siens du monde, mais de les préserver du mal : «
Je ne te prie pas de les retirer du monde, mais de les garder du mal. » (53)
Il ne faut pas créer d'opposition artificielle là où elle n'existe pas,
entre la perfection personnelle et l'activité de chacun dans le monde, comme
si on ne pouvait se perfectionner qu'en cessant d'exercer une activité
temporelle, ou comme si le fait d'exercer ces activités compromettait
fatalement notre dignité d'homme et le croyant.
Il est, au contraire, parfaitement conforme au plan de la Providence que
chacun se perfectionne par son travail quotidien, qui, pour la presque
totalité du genre humain, est un travail à matière et finalité
temporelles. L'Église affronte aujourd'hui une tâche immense : donner un
accent humain et chrétien à la civilisation moderne, accent que cette
civilisation même réclame, implore presque, pour le bien de son
développement et de son existence même. Comme Nous y avons fait allusion, l'Eglise
accomplit cette tâche surtout par le moyen de ses fils, les laïcs, qui, dans
ce but, doivent se sentir engagés à exercer leurs activités
professionnelles comme l'accomplissement d'un devoir, comme un service que
l'on rend, en union intime avec Dieu, dans le Christ et pour sa gloire, comme
l'indique l'apôtre saint Paul : « Soit donc que vous mangiez, soit que vous
buviez et quoi que vous fassiez, faites tout pour la gloire de Dieu. » (54)
« Quoi que volts puissiez dire ou faire, que ce soit toujours au nom du
Seigneur Jésus, rendant par lui grâces au Dieu Père. » (55)
Une plus grande efficacité dans les activités temporelles
Lorsque dans les activités et les institutions temporelles on s'ouvre aux
valeurs spirituelles et aux fins surnaturelles, leur efficacité propre et
immédiate se renforce d'autant. La parole du divin Maître reste toujours
vraie : « Cherchez avant tout le royaume de Dieu et sa justice, et tout cela
vous sera donné par surcroît. » (56)
Car celui qui est devenu « lumière du Seigneur » (57) et qui marche
comme « un fils de la lumière » (58) perçoit plus sûrement les exigences
fondamentales de la justice, même dans les domaines les plus complexes et les
plus difficiles de l'ordre temporel, ceux dans lesquels bien souvent les
égoïsmes des individus, des groupes et des races, s'insinuent et répandent
d'épais brouillards. Celui qui est animé par la charité du Christ se sent
uni aux autres et éprouve les besoins, les souffrances et les joies des
autres comme les siennes propres.
En conséquence, l'action de chacun, quelqu'en soit l'objet ou quel que
soit le milieu où elle s'exerce, ne peut pas ne pas être plus
désintéressée, plus vigoureuse, plus humaine, puisque la charité « est
patiente, elle est bienveillante..., elle ne cherche pas son intérêt...,
elle ne se réjouit pas de l'injustice, mais met sa joie dans la vérité...,
elle espère tout, elle supporte tout » (59).
Membres vivants du Corps mystique du Christ
Mais Nous ne pouvons pas conclure Notre encyclique sans rappeler une autre
vérité qui est en même temps une sublime réalité, c'est-à-dire que nous
sommes les membres vivants du Corps mystique du Christ, qui est l'Eglise : «
De même, en effet, que le corps est un, tout en ayant plusieurs membres, et
que tous les membres du corps, en dépit de leur pluralité, ne forment qu'un
seul corps ; ainsi en est-il du Christ. » (60)
Nous invitons avec une paternelle insistance tous Nos fils, qui
appartiennent tant au clergé qu'au laïcat, à prendre profondément
conscience de la dignité si haute d'être entés sur le Christ, comme les
sarments sur la vigne : « Je suis la vigne, vous êtes les sarments » (61),
et d'être appelés par conséquent à vivre de sa vie. Si bien que lorsque
chacun exerce ses propres activités, même d'ordre temporel, en union avec le
divin Rédempteur Jésus, tout travail devient comme une continuation de son
travail et pénétré de vertu rédemptrice : « Celui qui demeure en moi
comme moi en lui, celui-là porte beaucoup de fruits. » (62) Le travail,
grâce auquel on réalise sa propre perfection surnaturelle, contribue à
répandre sur les autres les fruits de la Rédemption, et la civilisation dans
laquelle on vit et travaille est pénétrée du levain évangélique.
Notre époque est envahie et pénétrée d'erreurs fondamentales, elle est
en proie à de profonds désordres ; cependant, elle est aussi une époque qui
ouvre à l'Eglise des possibilités immenses de faire le bien.
Chers frères et fils, le regard que nous avons pu porter ensemble sur les
divers problèmes de la vie sociale contemporaine, depuis les premières
lumières de l'enseignement du Pape Léon XIII, Nous a amené à développer
toute une suite de constatations et de propositions, sur lesquelles Nous vous
invitons à vous arrêter, pour les méditer et pour nous encourager à
collaborer chacun pour notre part à la réalisation du règne du christ sur
la terre : « Règne de vérité et de vie ; règne de sainteté et de grâce
: règne de justice, d'amour et de paix » (63), qui nous assure la jouissance
des biens célestes, pour lesquels nous sommes créés et que nous appelons de
tous nos vœux.
En effet, il s'agit de la doctrine de l'Eglise catholique et apostolique,
Mère et éducatrice de tous les peuples, dont la lumière illumine et
enflamme ; dont la voix pleine de céleste sagesse appartient à tous les
temps ; dont la force apporte toujours un remède efficace et adapté aux
nécessités croissantes des hommes, aux difficultés et aux craintes de la
vie présente, A cette voix répond la voix antique du Psalmiste qui ne cesse
de réconforter et de soulever nos âmes ; « J'écoute ! Que dit Yahvé ? Ce
que Dieu dit, c'est la paix pour son peuple, ses amis, pourvu qu'ils ne
reviennent à leur folie... La vérité et la bonté se rencontrent ; la
justice et la paix s'embrassent, La vérité germera de la terre et des cieux
la justice se penchera. Yahvé lui-même donne le bonheur et notre terre donne
son fruit ; la justice marchera devant lui et la paix sur la trace de ses pas.
» (64)
Tels sont les vœux, vénérables frères, que Nous formulons en conclusion
de cette lettre, à laquelle Nous avons depuis longtemps appliqué Notre
sollicitude pour l'Eglise universelle. Nous les formulons pour que le divin
Rédempteur des hommes, « qui de par Dieu est devenu pour nous sagesse,
justice et sanctification, et rédemption » (65), règne et triomphe à
travers les siècles en tous et sur toutes choses. Nous les formulons encore
pour qu'après le rétablissement de la société dans l'ordre, tous les
peuples jouissent finalement de la prospérité, de la joie et de la paix.
Comme présage de ces vœux et en gage de Notre paternelle bienveillance,
que descende sur vous la Bénédiction apostolique que de grand cœur Nous
accordons dans le Seigneur à vous, vénérables frères, et à tous les
fidèles confiés à votre ministère, spécialement à ceux qui répondront
avec ardeur à Notre exhortation.
Donné à Rome, près Saint-Pierre, le 15 mai 1961, troisième de Notre
pontificat.
NOTES
(1) Cf. 1 Tim., III, 15.
(2) Jean, XIV, 6
(3) Jean, VIII, 12.
(4) Marc, VIII, 2.
(5) Acta Leonis XIII, XI, I891, p. 97-144.
(6) ibid., p. 107
(7) S. THOM., De regimine principum, p. 185.
(8) Cf. A. A. S., XXIII, 1931, p. 185.
(9) Cf. ibid., p 189.
(10) ibid., p, 177-228.
(11) Cf, ibid., p, 199.
(12) Cf. ibid., p. 200.
(13) Cf. ibid., p. 201.
(14) Cf. ibid., p. 210 s.
(15) Cf. ibid., p. 211.
(16) Cf. ibid., XXXIII, 1941, p. 196.
(17) Cf. ibid., p. 197.
(18) Cf. ibid., p. 196.
(19) Cf. ibid., p. 198 s.
(20) Cf. ibid., p. 199.
(21) Cf. ibid., p. 201.
(22) Cf. ibid., p. 202.
(23) Cf. ibid., p. 203
(24) A. A. S., XXIII, 1931, p. 203.
(25) Cf. ibid., p. 203.
(26) Cf. ibid., p. 222 s.
(27) Cf. A. A. S., XXXIII, 1941, p. 200.
(28) A. A. S., XXIII, 1931, p. 195.
(29) Ibid., p. 198.
(30) Nuntius radiophonicus, d. die 1 septembris 1944 ; cf. A. A. S., XXXVI,
1944, p. 254.
(31) Allocutio habita die 8 octobris anno 1956 ; cf. A. A. S., XLVIII, 1956, p.
799-800.
(32) Radiophonicus nuntius datus die 1 septembris anno 1944 ; cf. A. A. S.,
XXXVI, 1944, p. 253.
(33) Radiophonicus nuntius datus die 24 decembris anno 1912 ; cf. A. A S.,
XXXV, 1943, p. 17.
(34) Cf. ibid., p. 20.
(35) Lettre encycl. Quadragesimo anno ; A A S., XXIII, I931, p. 214.
(36) Acta Leonis XIII, XI, 1891 p. 114.
(37) Matth., VI, 19-20.
(38) Matth., XXV, 40.
(39) Cf. A. A. S., XXIII, 1931, p. 202.
(40) Allocutio, habita die 3 maii amie 1960 ; cf. A A S LII, 1960, p. 465.
(41) Cf. ibid.
(42) 1Jean III 16-17.
(43) Lettre encycl. Summi Pontificius ; A. A. S., XXXI, 1939, p. 428-429.
(44) Gen., I 28.
(45) Ibid.
(46) Conf., I, 1.
(47) Ps. CXXVI 1.
(48) A. A. S., XXIII, 1931, p. 221 s.
(49) Nuntius radiophonicus datus in pervigiglio Nativitatis D. N.i. C., anno 1953
; cf. A. A. S., XLVI, p. 10.
(50) Ps, CXIII, 4.
(51) Matth., XVI, 26.
(52) Exod., XX, 8.
(53) Jean, XVII, 15.
(54) I Cor., X, 31.
(55) Col. III, 17.
(56) Matth., VI, 33.
(57) Ephés., V, 8.
(58) Cf. ibid.
(59) 1 Cor., XIII 4-7.
(60) 1 Cor., XII, 12.
(61) Jean, XV, 5.
(62) Ibid.
(63) in Praefatione de Iesu Christo Rege.
(64) Ps. LXXXIV, 9 s.
(65) Cor., I, 30.
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