QUOD APOSTOLICI
MUNERIS
LETTRE ENCYCLIQUE DE SA SAINTETÉ LE
PAPE LÉON XIII
SUR LES ERREURS MODERNES
A tous Nos Vénérables
Frères les Patriarches, Primats, Archevêques et Evêques
du monde catholique, en grâce et communion avec le Siège
Apostolique.
Vénérables Frères, Salut et Bénédiction
Apostolique.
Dès le commencement de notre Pontificat,
Nous n'avons pas négligé, ainsi que l'exigeait la
charge de Notre ministère apostolique, de signaler cette
peste mortelle qui se glisse à travers les membres les
plus intimes de la société humaine et qui la conduit
à sa perte ; en même temps, Nous avons indiqué
quels étaient les remèdes les plus efficaces au
moyen desquels la société pouvait retrouver la voie
du salut et échapper aux graves périls qui la menacent.
Mais les maux que Nous déplorions alors se sont si promptement
accrus que, de nouveau, Nous sommes forcé de Vous adresser
la parole, car il semble que Nous entendions retentir à
Notre oreille ces mots du Prophète : " Crie,
ne cesse de crier : élève ta voix, et qu'elle
soit pareille à la trompette " (1).
Vous comprenez sans peine, Vénérables
Frères, que Nous parlons de la secte de ces hommes qui
s'appellent diversement et de noms presque barbares, socialistes,
communistes et nihilistes, et qui, répandus par toute
la terre, et liés étroitement entre eux par un pacte
inique, ne demandent plus désormais leur force aux ténèbres
de réunions occultes, mais, se produisant au jour publiquement,
et en toute confiance, s'efforcent de mener à bout le dessein,
qu'ils ont formé depuis longtemps, de bouleverser les fondements
de la société civile. Ce sont eux, assurément,
qui, selon que l'atteste la parole divine, " souillent
toute chair, méprisent toute domination et blasphèment
toute majesté " (2).
En effet, ils ne laissent entier ou intact
rien de ce qui a été sagement décrété
par les lois divines et humaines pour la sécurité
et l'honneur de la vie. Pendant qu'ils blâment l'obéissance
rendue aux puissances supérieures qui tiennent de Dieu
le droit de commander et auxquelles, selon l'enseignement de l'Apôtre,
toute âme doit être soumise, ils prêchent la
parfaite égalité de tous les hommes pour ce qui
regarde leurs droits et leurs devoirs. Ils déshonorent
l'union naturelle de l'homme et de la femme, qui était
sacrée aux yeux mêmes des nations barbares;
et le lien de cette union, qui resserre principalement la société
domestique, ils l'affaiblissent ou bien l'exposent aux caprices
de la débauche.
Enfin, séduits par la cupidité
des biens présents, " qui est la source de tous
les maux et dont le désir a fait errer plusieurs dans la
foi " (3), ils attaquent le droit de propriété
sanctionné par le droit naturel et, par un attentat monstrueux,
pendant qu'ils affectent de prendre souci des besoins de tous
les hommes et prétendent satisfaire tous leurs désirs,
ils s'efforcent de ravir, pour en faire la propriété
commune, tout ce qui a été acquis à chacun,
ou bien par le titre d'un légitime héritage, ou
bien par le travail intellectuel ou manuel, ou bien par l'économie.
De plus, ces opinions monstrueuses, ils les publient dans leurs
réunions, ils les développent dans des brochures,
et, par de nombreux journaux, ils les répandent dans la
foule. Aussi, la majesté respectable et le pouvoir des
rois sont devenus, chez le peuple révolté, l'objet
d'une si grande hostilité que d'abominables traîtres,
impatients de tout frein et animés d'une audace impie,
ont tourné plusieurs fois, en peu de temps, leurs armes
contre les chefs des gouvernements eux-mêmes.
Or, cette audace d'hommes perfides qui menace
chaque jour de ruines plus graves la société civile,
et qui excite dans tous les esprits l'inquiétude et le
trouble, tire sa cause et son origine de ces doctrines empoisonnées
qui, répandues en ces derniers temps parmi les peuples
comme des semences de vices, ont donné, en leurs temps,
des fruits si pernicieux. En effet, vous savez très bien,
Vénérables Frères, que la guerre cruelle
qui, depuis le XVIe siècle, a été
déclarée contre la foi catholique par des novateurs,
visait à ce but d'écarter toute révélation
et de renverser tout l'ordre surnaturel, afin que l'accès
fût ouvert aux inventions ou plutôt aux délires
de la seule raison.
Tirant hypocritement son nom de la raison,
cette erreur qui flatte et excite la passion de grandir, naturelle
au cur de l'homme, et qui lâche les rênes à
tous les genres de passions, a spontanément étendu
ses ravages non pas seulement dans les esprits d'un grand nombre
d'hommes, mais dans la société civile elle-même.
Alors, par une impiété toute nouvelle et que les
païens eux-mêmes n'ont pas connue, on a vu se constituer
des gouvernements, sans qu'on tînt nul compte de Dieu et
de l'ordre établi par Lui ; on a proclamé que
l'autorité publique ne prenait pas de Dieu le principe,
la majesté, la force de commander, mais de la multitude
du peuple, laquelle, se croyant dégagée de toute
sanction divine, n'a plus souffert d'être soumise à
d'autres lois que celles qu'elle aurait portées elle-même,
conformément à son caprice.
Puis, après qu'on eut combattu et rejeté
comme contraires à la raison les vérités
surnaturelles de la foi, l'Auteur même de la Rédemption
du genre humain est contraint, par degrés et peu à
peu, de s'exiler des études, dans les universités,
les lycées et les collèges ainsi que de toutes les
habitudes publiques de la vie humaine. Enfin, après avoir
livré à l'oubli les récompenses et les peines
éternelles de la vie future, le désir ardent du
bonheur a été renfermé dans l'espace du temps
présent. Avec la diffusion, au loin et au large de ces
doctrines, avec la grande licence de penser et d'agir qui a été
ainsi enfantée de toutes parts, faut-il s'étonner
que les hommes de condition inférieure, ceux qui habitent
une pauvre demeure ou un pauvre atelier soient envieux de s'élever
jusqu'aux palais et à la fortune de ceux qui sont plus
riches ? Faut-il s'étonner qu'il n'y ait plus nulle
tranquillité pour la vie publique ou privée et que
le genre humain soit presque arrivé à sa perte ?
Or, les pasteurs suprêmes de l'Eglise,
à qui incombe la charge de protéger le troupeau
du Seigneur contre les embûches de l'ennemi, se sont appliqués
de bonne heure à détourner le péril et à
veiller au salut des fidèles. Car, aussitôt que commençaient
à grossir les sociétés secrètes, dans
le sein desquelles couvaient alors déjà les semences
des erreurs dont nous avons parlé, les Pontifes romains,
Clément XII et Benoît XIV, ne négligèrent
pas de démasquer les desseins impies des sectes et d'avertir
les fidèles du monde entier du mal que l'on préparait
ainsi sourdement. Mais après que, grâce à
ceux qui se glorifiaient du nom de philosophes, une liberté
effrénée fût attribuée à l'homme,
après que le droit nouveau, comme ils disent, commença
d'être forgé et sanctionné, contrairement
à la loi naturelle et divine, le pape Pie VI, d'heureuse
mémoire, dévoila tout aussitôt, par des documents
publics, le caractère détestable et la fausseté
de ces doctrines ; en même temps, la prévoyance
apostolique a prédit les ruines auxquelles le peuple trompé
allait être entraîné.
Néanmoins, et comme aucun moyen efficace
n'avait pu empêcher que leurs dogmes pervers ne fussent
de jour en jour plus acceptés par les peuples, et ne fissent
invasion jusque dans les décisions publiques des gouvernements,
les papes Pie VII et Léon XII anathématisèrent
les sectes occultes, et, pour autant qu'il dépendait d'eux,
avertirent de nouveau la société du péril
qui la menaçait. Enfin, tout le monde sait parfaitement
par quelles paroles très graves, avec quelle fermeté
d'âme et quelle constance Notre glorieux prédécesseur
Pie IX, d'heureuse mémoire, soit dans ses allocutions,
soit par ses lettres encycliques envoyées aux évêques
de l'univers entier, a combattu aussi bien contre les iniques
efforts des sectes, que, nominativement, contre la peste du socialisme,
qui, de cette source, a fait partout irruption.
Mais, ce qu'il faut déplorer, c'est
que ceux à qui est confié le soin du bien commun,
se laissant circonvenir par les fraudes des hommes impies et effrayer
par leurs menaces, ont toujours manifesté à l'Église
des dispositions suspectes ou même hostiles. Ils n'ont pas
compris que les efforts des sectes auraient été
vains si la doctrine de l'Eglise catholique et l'autorité
des Pontifes romains étaient toujours demeurées
en honneur, comme il est dû, aussi bien chez les princes
que chez les peuples. Car l'" Eglise du Dieu
vivant, qui est la colonne et le soutien de la vérité "
(4), enseigne ces doctrines, ces préceptes par lesquels
on pourvoit au salut et au repos de la société,
en même temps qu'on arrête radicalement la funeste
propagande du socialisme.
En effet, bien que les socialistes, abusant
de l'Evangile même, pour tromper plus facilement
les gens mal avisés, aient accoutumé de le torturer
pour le conformer à leurs doctrines, la vérité
est qu'il y a une telle différence entre leurs dogmes pervers
et la très pure doctrine de Jésus-Christ, qu'il
ne saurait y en avoir de plus grande. Car, " qu'y a-t-il
de commun entre la justice et l'iniquité ? Et quelle
société y a-t-il entre la lumière et les
ténèbres " (5) ? Ceux-là ne
cessent, comme nous le savons, de proclamer que tous les hommes
sont, par nature, égaux entre eux, et à cause de
cela ils prétendent qu'on ne doit au pouvoir ni honneur
ni respect, ni obéissance aux lois, sauf à celles
qu'ils auraient sanctionnées d'après leur caprice.
Au contraire, d'après les documents
évangéliques, l'égalité des hommes
est en cela que tous, ayant la même nature, tous sont appelés
à la même très haute dignité de fils
de Dieu, et en même temps que, une seule et même foi
étant proposée à tous, chacun doit être
jugé selon la même loi et obtenir les peines ou la
récompense suivant son mérite. Cependant, il y a
une inégalité de droit et de pouvoir qui émane
de l'Auteur même de la nature, " en vertu de qui
toute paternité prend son nom au ciel et sur la terre "
(6). Quant aux princes et aux sujets, leurs âmes, d'après
la doctrine et les préceptes catholiques, sont mutuellement
liées par des devoirs et des droits, de telle sorte que,
d'une part, la modération s'impose à la passion
du pouvoir et que, d'autre part, l'obéissance est rendue
facile, ferme et très noble.
Ainsi, l'Eglise inculque constamment
à la multitude des sujets ce précepte apostolique :
" Il n'y a point de puissance qui ne vienne de Dieu :
et celles qui sont, ont été établies de Dieu.
C'est pourquoi, qui résiste à la puissance résiste
à l'ordre de Dieu. Or, ceux qui résistent attirent
sur eux-mêmes la condamnation. " Ce précepte
ordonne encore d'" être nécessairement
soumis, non seulement par crainte de la colère, mais encore
par conscience, " et de rendre " à
tous ce qui leur est dû : à qui le tribut, le
tribut ; à qui l'impôt, l'impôt ;
à qui la crainte, la crainte ; à qui l'honneur,
l'honneur "(7).
Car Celui qui a créé et qui
gouverne toutes choses les a disposées, dans sa prévoyante
sagesse, de manière à ce que les inférieures
atteignent leur fin par les moyennes et celles-ci par les supérieures.
De même donc qu'il a voulu que, dans le royaume céleste
lui-même, les churs des anges fussent distincts et
subordonnés les uns aux autres, de même encore qu'il
a établi dans l'Eglise différents degrés
d'ordres avec la diversité des fonctions, en sorte que
tous ne fussent pas apôtres, " ni tous docteurs,
ni tous pasteurs "(8), ainsi a-t-il constitué
dans la société civile plusieurs ordres différents
en dignité, en droits et en puissance, afin que l'Etat,
comme l'Eglise, formât un seul corps composé
d'un grand nombre de membres, les uns plus nobles que les autres,
mais tous nécessaires les uns aux autres et soucieux du
bien commun.
Mais pour que les recteurs des peuples usent
du pouvoir qui leur a été conféré
pour l'édification, et non pour la destruction, l'Eglise
du Christ avertit à propos les princes eux-mêmes
que la sévérité du juge suprême plane
sur eux, et empruntant les paroles de la divine Sagesse, elle
leur crie à tous, au nom de Dieu : " Prêtez
l'oreille, vous qui dirigez les multitudes et vous complaisez
dans les foules des nations, car la puissance vous a été
donnée par Dieu et la force par le Très-Haut, qui
examinera vos uvres et scrutera vos pensées... car
le jugement sera sévère pour les gouvernants...
Dieu, en effet, n'exceptera personne et n'aura égard à
aucune grandeur, car c'est Dieu qui a fait le petit et le grand,
et il a même soin de tous ; mais aux plus forts est
réservé un plus fort châtiment "
(9).
S'il arrive cependant aux princes d'excéder
témérairement dans l'exercice de leur pouvoir, la
doctrine catholique ne permet pas de s'insurger de soi-même
contre eux, de peur que la tranquillité de l'ordre ne soit
de plus en plus troublée et que la société
n'en reçoive un plus grand dommage. Et, lorsque l'excès
en est venu au point qu'il ne paraisse plus aucune autre espérance
de salut, la patience chrétienne apprend à chercher
le remède dans le mérite et dans d'instantes prières
auprès de Dieu. Que si les ordonnances des législateurs
et des princes sanctionnent ou commandent quelque chose de contraire
à la loi divine ou naturelle, la dignité du nom
chrétien, le devoir et le précepte apostolique proclament
qu'il faut obéir " à Dieu plutôt
qu'aux hommes " (10).
Mais cette vertu salutaire de l'Eglise
qui rejaillit sur la société civile pour le maintien
de l'ordre en elle et pour sa conservation, la société
domestique elle-même, qui est le principe de toute cité
et de tout Etat, la ressent et l'éprouve nécessairement
aussi. Vous savez, en effet, Vénérables Frères,
que la règle de cette société a, d'après
le droit naturel, son fondement dans l'union indissoluble de l'homme
et de la femme, et son complément dans les devoirs et les
droits des parents et des enfants, des maîtres et des serviteurs
les uns envers les autres.
Vous savez aussi que les théories du
socialisme la dissolvent presque entièrement, puisque,
ayant perdu la force qui lui vient du mariage religieux, elle
voit nécessairement se relâcher la puissance paternelle
sur les enfants et les devoirs des enfants envers leurs parents.
Au contraire, le " mariage honorable
en tout "(11) que Dieu lui-même a institué
au commencement du monde pour la propagation et la perpétuité
de l'espèce et qu'il a fait indissoluble, l'Eglise
enseigne qu'il est devenu encore plus solide et plus saint par
Jésus-Christ, qui lui a conféré la dignité
de sacrement, et a voulu en faire l'image de son union avec l'Eglise.
C'est pourquoi, selon l'avertissement de l'Apôtre, " le
mari est le chef de la femme, comme Jésus-Christ est le
Chef de l'Eglise " (12) et, de même que
l'Eglise est soumise à Jésus-Christ, qui
l'embrasse d'un très chaste et perpétuel amour,
ainsi les femmes doivent être soumises à leurs maris,
et ceux-ci doivent, en échange, les aimer d'une affection
fidèle et constante.
L'Eglise règle également
la puissance du père et du maître, de manière
à contenir les fils et les serviteurs dans le devoir et
sans qu'elle excède la mesure. Car, selon les enseignements
catholiques, l'autorité des parents et des maîtres
n'est qu'un écoulement de l'autorité du Père
et du Maître céleste, et ainsi, non seulement elle
tire de celle-ci son origine et sa force, mais elle lui emprunte
nécessairement aussi sa nature et son caractère.
C'est pourquoi l'Apôtre exhorte les
enfants à obéir en Dieu à leurs parents,
et à honorer leur père et leur mère, ce qui
est le premier commandement fait avec une promesse (13). Et aux
parents il dit: " Et vous, pères, ne provoquez
pas vos fils au ressentiment, mais élevez-les dans la discipline
et la rectitude du Seigneur "(14). Le précepte
que le même apôtre donne aux serviteurs et aux maîtres,
est que les uns " obéissent à leurs maîtres
selon la chair, les servant en toute bonne volonté comme
Dieu lui-même, et que les autres n'usent pas de mauvais
traitements envers leurs serviteurs, se souvenant que Dieu est
le Maître de tous dans les cieux et qu'il n'y a point d'acceptation
de personne pour lui "(15).
Si toutes ces choses étaient observées
par chacun de ceux qu'elles concernent, selon la disposition de
la divine volonté, chaque famille offrirait l'image de
la demeure céleste et les insignes bienfaits qui en résulteraient
ne se renfermeraient pas seulement au sein de la famille, mais
se répandraient sur les Etats eux-mêmes.
Quant à la tranquillité publique
et domestique, la sagesse catholique, appuyée sur les préceptes
de la loi divine et naturelle, y pourvoit très prudemment
par les idées qu'elle adopte et qu'elle enseigne sur le
droit de propriété et sur le partage des biens qui
sont acquis pour la nécessité et l'utilité
de la vie. Car, tandis que les socialistes présentent le
droit de propriété comme étant une invention
humaine, répugnant à l'égalité naturelle
entre les hommes, tandis que, prêchant la communauté
des biens, ils proclament qu'on ne saurait supporter patiemment
la pauvreté et qu'on peut impunément violer les
possessions et les droits des riches, l'Eglise reconnaît
beaucoup plus utilement et sagement que l'inégalité
existe entre les hommes naturellement dissemblables par les forces
du corps et de l'esprit, et que cette inégalité
existe même dans la possession des biens; elle ordonne,
en outre, que le droit de propriété et de domaine,
provenant de la nature même, soit maintenu intact et inviolable
dans les mains de qui le possède; car elle sait que
le vol et la rapine ont été condamnés par
Dieu, l'auteur et le gardien de tout droit, au point qu'il n'est
même pas permis de convoiter le bien d'autrui, et que les
voleurs et les larrons sont exclus, comme les adultères
et les idolâtres, du royaume des cieux.
Elle ne néglige pas pour cela, en bonne
Mère, le soin des pauvres, et n'omet point de pourvoir
à leurs nécessités, parce que, les embrassant
dans son sein maternel et sachant qu'ils représentent Jésus-Christ
lui-même, qui considère comme fait à lui-même
le bien fait au plus petit des pauvres, elle les a en grand honneur;
elle les assiste de tout son pouvoir, elle a soin de faire élever
partout des maisons et des hospices où ils sont recueillis,
nourris et soignés, et elle les prend sous sa tutelle.
De plus, elle fait un strict devoir aux riches de donner leur
superflu aux pauvres, et elle les effraye par la pensée
du divin jugement, qui les condamnera aux supplices éternels
s'ils ne subviennent aux nécessités des indigents.
Enfin, elle relève et console l'esprit des pauvres, soit
en leur proposant l'exemple de Jésus-Christ (16), qui,
" étant riche, a voulu se faire pauvre pour nous ",
soit en leur rappelant les paroles par lesquelles il a déclaré
bienheureux les pauvres, et leur a fait espérer les récompenses
de l'éternelle félicité. Qui ne voit que
c'est là le meilleur moyen d'apaiser l'antique conflit
soulevé entre les pauvres et les riches ? Car, ainsi
que le démontre l'évidence même des choses
et des faits, si ce moyen est rejeté ou méconnu,
il arrive nécessairement, ou que la grande partie du genre
humain est réduite à la vile condition d'esclave,
comme on l'a vu longtemps chez les nations païennes, ou que
la société humaine est agitée de troubles
continuels et dévastée par les rapines et les brigandages,
ainsi que nous avons eu la douleur de le constater dans ces derniers
temps encore.
Puisqu'il en est ainsi, Vénérables
Frères, Nous à qui incombe le gouvernement de toute
l'Eglise, de même qu'au commencement de Notre pontificat
Nous avons déjà montré aux peuples et aux
princes ballottés par une dure tempête, le port du
salut, ainsi, en ce moment du suprême péril, Nous
élevons de nouveau avec émotion Notre voix apostolique
pour les prier, au nom de leur propre intérêt et
du salut des Etats, et les conjurer de prendre pour éducatrice
l'Eglise qui a eu une si grande part à la prospérité
publique des nations, et de reconnaître que les rapports
du gouvernement et de la religion sont si connexes que tout ce
qu'on enlève à celle-ci, diminue d'autant la soumission
des sujets et la majesté du pouvoir. Et lorsqu'ils auront
reconnu que l'Eglise de Jésus-Christ possède,
pour détourner le fléau du socialisme, une vertu
qui ne se trouve ni dans les lois humaines, ni dans les répressions
des magistrats, ni dans les armes des soldats, qu'ils rétablissent
enfin cette Eglise dans la condition et la liberté
qu'il lui faut pour exercer, dans l'intérêt de toute
la société, sa très salutaire influence.
Pour Vous, Vénérables Frères,
qui connaissez l'origine et la nature des maux accumulés
sur le monde, appliquez-Vous de toute l'ardeur et de toute la
force de Votre esprit à faire pénétrer et
à inculquer profondément dans toutes les âmes
la doctrine catholique. Faites en sorte que, dès leurs
plus tendres années, tous s'accoutument à avoir
pour Dieu un amour de fils et à vénérer son
autorité, à se montrer déférents pour
la majesté des princes et des lois, à s'abstenir
de toutes convoitises, et à garder fidèlement l'ordre
que Dieu a établi, soit dans la société civile,
soit dans la société domestique. Il faut encore
que Vous ayez soin que les enfants de l'Eglise catholique
ne s'enrôlent point dans la secte exécrable et ne
la servent en aucune manière, mais, au contraire, qu'ils
montrent, par leurs belles actions et leur manière honnête
de se comporter en toutes choses, combien stable et heureuse serait
la société humaine, si tous ses membres se distinguaient
par la régularité de leur conduite et par leurs
vertus. Enfin, comme les sectateurs du socialisme se recrutent
surtout parmi les hommes qui exercent les diverses industries
ou qui louent leur travail et qui, impatients de leur condition
ouvrière, sont plus facilement entraînés par
l'appât des richesses et la promesse des biens, il Nous
paraît opportun d'encourager les sociétés
d'ouvriers et d'artisans qui, instituées sous le patronage
de la religion, savent rendre tous leurs membres contents de leur
sort et résignés au travail, et les portent à
mener une vie paisible et tranquille.
Qu'il favorise Nos entreprises et les Vôtres,
Vénérables Frères, Celui à qui nous
sommes obligés de rapporter le principe et le succès
de tout bien.
D'ailleurs, Nous puisons un motif d'espérer
un prompt secours dans ces jours mêmes où l'on célèbre
l'anniversaire de la naissance du Seigneur, car ce salut nouveau,
que le Christ naissant apportait au monde déjà vieux
et presque dissous par ses maux extrêmes, il ordonne que
nous l'espérions, nous aussi ; cette paix qu'il annonçait
alors aux hommes par le ministère des anges, il a promis
qu'il nous la donnerait, à nous aussi. Car la main de Dieu
n'a point été raccourcie, pour qu'il ne puisse nous
sauver, et son oreille n'a pas été fermée
pour qu'il " ne puisse entendre " (17).
En ces jours donc de très heureux auspices,
Nous prions ardemment le Dispensateur de tous biens, Vous souhaitant
à Vous, Vénérables Frères, et aux
fidèles de Vos Eglises, toute joie et toute prospérité
afin que de nouveau " apparaissent au regard des hommes
la bonté et l'humanité de Dieu notre Sauveur "(18)
qui, après nous avoir arrachés de la puissance d'un
ennemi cruel, nous a élevés à la très
noble dignité d'enfants de Dieu. Et afin que Nos vux
soient plus promptement et pleinement remplis, joignez-Vous à
Nous, Vénérables Frères, pour adresser à
Dieu de ferventes prières; invoquez aussi le patronage
de la bienheureuse Vierge Marie, immaculée dès son
origine, de Joseph son époux, et des saints apôtres
Pierre et Paul, aux suffrages desquels Nous avons la plus grande
confiance.
Cependant, et comme gage des faveurs célestes,
Nous Vous donnons dans le Seigneur, et du fond de Notre cur,
la bénédiction apostolique, à Vous, Vénérables
Frères, à Votre clergé et à tous les
peuples fidèles.
Donné à Rome, à Saint-Pierre,
le 28 décembre 1878, la première année de
notre pontificat.
NOTES:
(1) Is., LVIII, 1.
(2) Jud. Epist., V, 8.
(3) Tim., 1. VI, 10.
(4) I, Tim., III, 15.
(5) II, Cor., VI, 14.
(6) Ephes., III, 15.
(7) Rom. XIII, 1-7.
(8) I, Cor., X.
(9) Sap., VI, 3 et ssq.
(10) Act., V, 29.
(11) Hebr. XIII, 4.
(12) Eph. V, 23.
(13) Eph. VI, 1-2.
(14) Ibid. VI, 4.
(15) Ibid. VI, 5, 6, 9.
(16) II Cor., VIII, 9.
(17) Is. LIX, 1.
(18) Tit. III, 4.
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