A tous les hommes de bonne volonté, à tous les responsables
du cours de l'histoire d'aujourd'hui et de demain,
et donc à ceux qui guident la politique, l'opinion publique,
l'orientation sociale, la culture, l'école,
à toute la jeunesse qui se dresse dans l'anxieux désir d'un
renouveau mondial,
d'une voix humble et libre, qui vient du désert de tout
intérêt terrestre,
nous annonçons encore l'implorante et solennelle parole:
Paix.
La Paix est aujourd'hui intrinsèquement liée à la
reconnaissance idéale et à l'instauration effective des Droits de l'Homme. A
ces droits fondamentaux correspond un devoir fondamental, qui est
précisément la Paix.
La Paix est un devoir.
Tout ce qui se dit et s'écrit dans le monde contemporain sur
le développement des relations internationales, sur l'interdépendance des
intérêts des Peuples, sur l'accès des nouveaux Etats à la liberté et à
l'indépendance, sur les efforts de la civilisation pour s'acheminer vers une
organisation juridique unitaire et mondiale, sur les dangers d'incalculables
catastrophes dans l'éventualité de nouveaux conflits armés, sur la
psychologie de l'homme moderne désireux de prospérité paisible et de
rapports humains universels, sur le progrès de l'oecuménisme et du respect
réciproque des libertés personnelles et sociales: tout cela nous persuade
que la Paix est un bien suprême de la vie de l'homme sur la terre, un
intérêt de premier ordre, une aspiration commune, un idéal digne de
l'humanité maîtresse d'elle-même et du monde, une nécessité pour
maintenir les conquêtes obtenues et pour en obtenir d'autres, une loi
fondamentale pour la circulation de la pensée, de la culture, de l'économie,
de l'art, une exigence qu'il n'est plus possible de supprimer de la vision des
destins humains. Car la Paix, c'est la sécurité, la Paix, c'est l'ordre.
Nous voulons dire un ordre juste et dynamique, à construire continuellement.
Sans la Paix, pas de confiance; sans la confiance, pas de progrès. Une
confiance, dirons-Nous, enracinée dans la justice et dans la loyauté. Ce
n'est que dans un climat de Paix que le droit s'affirme, que la justice
progresse, que la liberté respire. Si tel est le sens de la Paix, si telle
est la valeur de la Paix, la Paix est un devoir.
C'est le devoir de l'histoire présente. Quiconque sait
réfléchir sur les enseignements que l'histoire passée nous donne, conclut
aussitôt pour déclarer absurde le retour aux guerres, aux luttes, aux
massacres, aux ruines engendrées par la psychologie des armes et des forces
s'opposant jusqu'à entraîner la mort d'hommes, citoyens de la terre, patrie
commune de notre vie dans le temps. Quiconque possède le sens de l'homme ne
peut pas ne pas être un artisan de Paix. Quiconque réfléchit sur les causes
des conflits entre les hommes doit reconnaître qu'elles dénoncent des
carences de l'âme humaine et non d'authentiques vertus de grandeur morale. La
nécessité de la guerre ne pouvait se justifier que dans des conditions
exceptionnelles et déplorables de fait et de droit, qui ne devraient plus
jamais se vérifier dans la société mondiale moderne. C'est la raison, et
non la force, qui doit décider du sort des peuples. C'est l'entente, c'est la
négociation, c'est l'arbitrage, et non l'outrage, le sang et l'esclavage, qui
doivent s'interposer dans les difficiles rapports entre les hommes. Et ce
n'est pas même une trève précaire, un équilibre instable, une terreur de
représailles et de vengeance, un heureux coup de force, une violence
couronnée de succès, qui peuvent être des garanties d'une
Paix digne de ce nom. La Paix, il faut la vouloir. La Paix, il
faut l'aimer. La Paix, il faut la réaliser. Elle doit être un résultat
moral; elle dôit jaillir d'esprits libres et généreux. Elle peut sembler un
rêve: un rêve qui devient réalité, en vertu d'une conception humaine
nouvelle et supérieure.
Un rêve, disons-Nous, si l'on considère l'expérience de ces
dernières années et la récente apparition de courants troubles, porteurs de
mauvais desseins: sur la contestation radicale et anarchique, sur la violence
légitime et nécessaire dans tous les cas, sur la politique de puissance et
de domination, sur la course aux armements et sur la confiance dans les
méthodes de ruse et de tromperie, sur le caractère inéluctable des
épreuves de force etc... Un rêve: car tout cela semble étouffer l'espoir
d'un ordre pacifique dans le monde. Mais cet espoir demeure, car il doit
demeurer. Il est la lumière du progrès et de la civilisation. Le monde ne
peut renoncer à son rêve de Paix universelle. C'est justement parce que la
Paix est toujours en devenir, parce qu'elle est toujours incomplète, toujours
fragile, toujours menacée, c'est parce qu'elle est toujours difficile que
Nous la proclamons. Comme un devoir. Un devoir inéluctable. Un devoir pour
ceux qui sont responsables du sort des Peuples. Un devoir pour tout citoyen du
monde: car tous doivent aimer la Paix; tous doivent concourir à former cette
mentalité publique, cette conscience commune qui la rend désirable et
possible. La Paix doit être d'abord dans les âmes, pour pouvoir être
ensuite dans les événements.
Oui, la Paix est un devoir universel et perpétuel. Pour
rappeler cet axiome de la civilisation moderne, Nous invitons le monde à
célébrer encore, en l'année qui vient 1969, la «Journée de la Paix» le
ler janvier. C'est un souhait, c'est une espérance, c'est un engagement; les
premiers rayons du soleil de l'an nouveau doivent répandre sur la terre la
lumière de la Paix.
Nous osons espérer qu'entre tous ce seront les Jeunes qui
saisiront cette invitation comme un rappel capable d'interpréter ce qu'il y a
de nouveau, ce qu'il y a de vivant, ce qu'il y a de grand dans l'agitation de
leurs âmes irritées; car la Paix exige la révision des abus et coïncide
avec la cause de la justice.
Cette année, d'ailleurs, une circonstance vient favoriser
pour tous Notre proposition: on vient de célébrer le vingtième anniversaire
de la proclamation des Droits de l'Homme. C'est là un événement qui
concerne tous les hommes: personnes, familles, groupes, associations, Nations.
Cet événement, personne ne doit l'oublier, personne ne doit le négliger;
car il appelle de nouveau tout le monde à la reconnaissance fondamentale d'un
droit de cité digne et total pour chaque homme sur la terre. Et de cette
reconnaissance naît le titre premier à la Paix, celui qu'évoque le thème
de la Journée mondiale de la Paix, qui s'énonce précisément ainsi: «la
promotion des Droits de l'Homme, chemin vers la Paix». Pour que soit garanti
à l'homme le droit à la vie, à la liberté, à l'égalité, à la culture,
à la jouissance des biens de la civilisation, à la dignité personnelle et
sociale, il faut la Paix; là où celle-ci perd son équilibre et son
efficacité, les Droits de l'Homme deviennent précaires et sont compromis;
là où il n'y a pas de Paix, le droit perd son visage humain. Là où il n'y
a pas respect, défense, promotion des Droits de l'Homme, là où ses
inaliénables libertés sont opprimées par la violence ou par la ruse, là
où sa personnalité est ignorée ou dégradée, là où s'exercent la
discrimination, l'esclavage, l'intolérance, il ne peut y avoir de vraie Paix.
Car la Paix et le Droit sont mutuellement cause et effet l'un de l'autre: la
Paix favorise le Droit, et à son tour le Droit favorise la Paix.
Nous voulons espérer que ces raisons seront reconnues par
toute personne, par tout groupe de personnes, par toute Nation, et que
l'importance supérieure de la cause de la Paix en multipliera la réflexion
et en promouvra l'application. Paix et Droits de l'Homme: voilà l'objet des
pensées avec lesquelles Nous voudrions que les hommes inaugurent l'année qui
vient. Notre invitation es t sincère et ne cache aucune autre fin que le bien
de l'humanité. Notre voix est faible, mais claire; c'est celle d'un ami, qui
voudrait être écouté non pas tant à cause de celui qui parle qu'à cause
de ce qu'il dit. C'est au monde que Notre voix s'adresse, au monde de la
pensée, au monde du pouvoir, au monde qui grandit, au monde qui travaille, au
monde qui souffre, au monde qui attend. Oh! que cette voix ne se perde pas! La
Paix est un devoir!
Ce message ne peut manquer de la force qui lui vient de
l'Evangile, de l'Evangile du Christ, dont Nous sommes le ministre.
Comme l'Evangile, c'est au monde entier qu'il s'adresse cette
fois encore.
Mais c'est plus directement à vous, Vénérables Frères dans
l'Episcopat, et à vous, très chers Fils et Fidèles de l'Eglise catholique,
que Nous renouvelons l'invitation à célébrer la «Journée de la Paix»:
l'invitation devient un précepte, et ce précepte ne vient pas de Nous, mais
du Seigneur, qui nous veut artisans convaincus et diligents de la Paix, comme
condition pour être comptés parmi les bienheureux honorés du nom de fils de
Dieu (Mt. 5, 9). C'est à vous que s'adresse Notre voix: elle devient
un cri, car pour nous, croyants, la Paix prend une signification encore plus
profonde et plus mystérieuse; pour nous, elle acquiert valeur de plénitude
spirituelle et de salut personnel, en même temps que collectif et social;
pour nous, la Paix terrestre et temporelle est le reflet et le prélude de la
Paix céleste et éternelle.
La Paix, pour nous chrétiens, n'est pas seulement un
équilibre extérieur, un ordre juridique, un ensemble de rapports publics
disciplinés; pour nous la Paix est avant tout le résultat de la réalisation
du dessein de sagesse et d'amour par lequel Dieu a voulu instaurer des
relations surnaturelles avec l'humanité. La Paix est le premier effet de
cette nouvelle économie divine que nous appelons la grâce; «grâce et
paix», répète l'Apôtre; c'est un don de Dieu, qui engendre un style de vie
chrétienne; c'est une phase messianique qui projette sa lumière et son
espérance même sur la cité temporelle, et qui renforce par ses motifs les
plus élevés ceux sur lesquels cette cité fonde sa propre Paix. A la
dignité de citoyens du monde, la Paix du Christ ajoute celle de fils du Père
céleste; à l'égalité naturelle des hommes elle ajoute celle de la
fraternité chrétienne; dans les disputes humaines qui toujours compromettent
et violent la Paix, la Paix du Christ ôte leur force aux prétextes et
conteste les motifs en montrant les avantages d'un ordre moral, idéal et
supérieur, et elle révèle la prodigieuse vertu religieuse et civile du
pardon généreux; à l'insuffisance de l'activité humaine pour produire une
Paix solide et stable, celle du Christ prête le concours de son inépuisable
optimisme; au mirage trompeur de la politique du prestige orgueilleux et de
l'intérêt matériel, la Paix du Christ suggère la politique de la charité;
à la justice trop souvent inapte et intolérante, qui soutient ses exigences
par la fureur des armes, la Paix du Christ infuse l'énergie invincible du
droit qui dérive des raisons profondes de la nature humaine et du destin
transcendant de l'homme. La Paix du Christ n'est pas la peur de la force et de
la résistance, elle qui tire son esprit du sacrifice rédempteur; et elle
n'est pas lâcheté qui transige avec les malheurs et les déficiences des
hommes sans fortune et sans défense, car elle a l'intelligence de la douleur
et des besoins humains, et elle sait trouver amour et don pour les petits,
pour les pauvres, pour les faibles, pour les déshérités, pour les
souffrants, pour les humiliés, pour les vaincus. C'est dire que la Paix du
Christ a, plus que toute autre formule humanitaire, le souci des Droits de
l'Homme.
Voilà, Frères et Fils, ce que Nous voudrions vous voir
rappeler et annoncer en cette «Journée de la Paix», sous le signe de
laquelle s'ouvre l'année nouvelle, au nom du Christ, Roi de la Paix et
défenseur de tout droit humain authentique. Qu'il en soit ainsi, avec Notre
Bénédiction Apostolique.
Du Vatican, le 8 Décembre 1968.