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DISCOURS DU PAPE PAUL VI
AUX PARTICIPANTS AU CONGRÈS INTERNATIONAL CONSACRÉ À
«MARIA MONTESSORI ET LE PROBLÈME DE
L’ÉDUCATION DANS LE MONDE MODERNE»
Jeudi 17 septembre 1970
Mesdames et Messieurs,
Nous sommes vraiment très heureux de vous accueillir ce matin et de
répondre ainsi au désir si aimablement exprimé en votre nom par votre dévouée
présidente, Madame Maria Jervolino. C’est une excellente initiative que vous
avez eue en effet de promouvoir un Congrès international consacré à «Maria
Montessori et le problème de l’éducation dans le monde moderne». La coïncidence
du centenaire de la naissance de Maria Montessori avec l’année internationale de
l’éducation sous l’égide de l’UNESCO n’était-elle pas du reste une incitation à
réfléchir avec profit à l’œuvre de cette grande éducatrice, et à prolonger son
action pour renouveler les méthodes d’éducation de l’enfance et de la jeunesse,
dans la famille comme à l’école? De tout cœur Nous Nous en réjouissons. C’est une personnalité très attachante que celle de Maria Montessori, une
véritable figure de pionnier dans un domaine fondamental, celui de l’éducation,
où elle a accompli une œuvre durable. Votre présence à ce Congrès n’est-elle pas
déjà par elle-même un éloquent témoignage de l’actualité de cette œuvre et de sa
fécondité exceptionnelle?
Quel rayonnement, à travers l’Italie d’abord, puis à travers l’Europe, et
maintenant à travers le monde, où les œuvres de Maria Montessori ont été
traduites et diffusées, et où son exemple surtout a été suivi et a suscité
nombre de disciples fervents, devenus à leur tour des maîtres éminents. Nul doute que la source et le secret de cette influence ne se trouvent dans
l’âme de Maria Montessori, dans sa découverte vitale de l’enfant, dans son
enthousiasme communicatif pour cette grande oeuvre de l’éducation (Cfr. par
exemple ANNA MARIA MACCHERONI, Come conobbi Maria Montessori, Roma, Ed.
Vita dell’Infanzia, 1956; et Les actes du XIème Congrès international
Montessori, Maria Montessori e il pensiero pedagogico contemporaneo, Roma
1957). Il y a là pour nous, à une heure où l’on s’interroge de divers horizons sur les
nécessaires réformes de l’enseignement, une leçon d’une singulière actualité,
qu’il nous faut recueillir avec sympathie, pour y puiser inspiration et énergie.
La scoperta del bambino: ces mots évoquent ce qui fut l’expérience
première de Maria Montessori: une découverte (Cfr. M. MONTESSORI, Pédagogie
scientifique, La découverte de l’enfant, Paris, Desclée de Brouwer
1958). La doctoresse - elle avait en effet obtenu, en 1896, fait
singulier pour l’époque, de la part d’une femme, son doctorat en médecine - y
raconte, à sa manière vive et spontanée, qui nous enchante encore aujourd’hui,
son expérience dans une garderie ouvrière d’un quartier populaire de Rome, San
Lorenzo, qui en ce temps-là, réunissait de pauvres enfants, sous-alimentés et
désoeuvrés. Ce fut là qu’elle fit sa découverte si féconde des lois vitales et
fondamentales qui gouvernent le développement psychique et intellectuel de
l’enfant. Ce fut en même temps le point de départ du mouvement de réforme
pédagogique, marqué par l’apparition des méthodes actives, aujourd’hui admises
pacifiquement, mais dont l’innovation apparut alors comme révolutionnaire, et ne
manque pas d’être farouchement contestée, selon l’habituel destin des
initiateurs.
Maria Montessori eut le génie de traiter l’enfant, le tout petit enfant, comme
une personne, comme un être vivant, qui a ses lois de développement propre. Dès
lors, au lieu de lui imposer dès le premier abord des lois conçues par des
adultes et inadaptées pour l’enfant, elle n’a de cesse que l’éducateur accepte,
pour remplir son rôle, de s’effacer, au lieu de s’imposer, d’être là, certes,
mais en toute discrétion, attentif aux réactions premières, de l’enfant,
d’autant plus significatives qu’elles s’expriment dans un climat de liberté
collective et d’autonomie personnelle. Comme elle l’écrit avec bonheur: «Cet
embryon spirituel qu’est l’enfant se développe suivant un plan. Un homme est
caché, un enfant inconnu, un être vivant séquestré, qu’il faut libérer. C’est le
devoir le plus urgent de l’éducation; et dans ce sens, libérer, c’est connaître;
il s’agit donc de découvrir l’inconnu» (M. MONTESSORI, L’enfant, Paris,
Desclée de Brouwer, IIème éd. 1959, pp. 88-89).
L’école, pour remplir son rôle dans cet éveil, doit se transformer profondément,
et devenir une véritable maison, où l’enfant se sente chez soi, étudié et
surveillé certes, mais non pas comprimé. L’aménagement scolaire, le mobilier
adapté, deviennent autant d’éléments qui aident le maître à guider, en le
respectant, le développement de l’enfant. Attentif aux «périodes sensibles», le
maître aide ses élèves à faire progressivement la découverte de leurs propres
possibilités, et à épanouir leurs meilleures virtualités: c’est d’une éducation
pour la vie qu’il s’agit, et qui ne peut donc se faire que d’une manière
vivante, sans rien négliger, pas plus l’éducation physique que l’éducation
sensorielle, le dessin, l’art musical. Bref, l’enfant apprend de multiples
manières à être lui-même et à vivre, dans le travail comme dans le jeu, qui lui
fournissent mainte possibilité d’expression, grâce en particulier à la
manipulation d’objets. C’est dans un même élan qu’il maîtrise son corps, qu’il
se domine lui-même, qu’il développe sa pensée, qu’il exprime ses dons
artistiques, qu’il communique avec les autres, qu’il découvre, avec le bonheur
de vivre, la joie d’aimer.
Bien loin de se trouver diminué par cette méthode active, le rôle du maître en
est au contraire augmenté, et son influence, pourrait- on dire, décuplée: il ne
s’agit plus d’une pure et simple transmission de données conceptuelles, mais
d’une initiation à la vie, à travers un exemple vivant. C’est dire l’importance
primordiale de la formation du maître, où la préparation spirituelle se révèle
aussi indispensable que l’acquisition des connaissances. Maria Montessori a
justement insisté sur «L’esprit absorbant de l’enfant» (Paris, Desclée de
Brouwer 1959), dès l’âge le plus tendre. Qui ne voit dès lors, l’influence
capitale, pour sa formation, des images qui lui sont montrées, des exemples qui
lui sont proposés, de l’idéal qui lui est inculqué par des maîtres auxquels il
accorde spontanément toute san confiance? Qui ne sait le penchant de l’enfant au
mimétisme, à l’imitation, à l’identification avec ceux qu’il admire et qu’il
aime?
Aussi est-ce à bon droit que Maria Montessori a tant insiste sur «L’éducation
religieuse, la vie en Jésus-Christ» (Paris, Desclée de Brouwer 1956). Nous
croyons que l’on est loin d’avoir épuisé la prodigieuse fécondité de sa méthode
en ce domaine. Convaincue que la pédagogie inhérente à la liturgie partait des
mêmes principes que sa propre pédagogie profane, Madame Montessori entra
résolument dans les voies ouvertes par le renouveau liturgique de saint Pie X.
De même que l’école devait être la maison des enfants, il fallait aussi que
l’église apparaisse comme la maison des enfants de Dieu. La pédagogie religieuse
de la méthode Montessori, située dans le prolongement de sa pédagogie profane,
où elle trouve son support naturel, en devient le couronnement, et permet à
l’enfant d’épanouir en plénitude ses plus hautes virtualités et de porter
harmonieusement à son terme son développement intégral. Tout comme l’activité
des enfants à l’école les prépare à la vie, leur initiation sacramentelle et
liturgique est le porche qui les introduit dans la communauté des enfants de
Dieu. L’enseignement religieux demeure certes toujours nécessaire, car les
données de la révélation ne sont pas précontenues dans la conscience de
l’enfant, mais celui-ci est préparé à les accueillir comme un don personnel de
Dieu qui est son père très aimant. Aussi chaque enfant, selon son âge, est-il
disposé à s’émerveiller de la rencontre de Dieu; il apprend à le prier, et se
réjouit ensuite de le recevoir dans le mystère de la sainte eucharistie. Au
reste, l’Esprit de Dieu, à l’oeuvre, dès le plus jeune âge, au coeur de chaque
baptisé, n’est-il pas le premier artisan de cette progressive découverte?
Telles sont, chers Messieurs, quelques-unes des réflexions que suscite votre
présence auprès de Nous en ce premier centenaire de la naissance de Madame
Montessori. Puisse son exemple, en cette année mondiale de l’éducation, éveiller
de nombreuses vocations d’enseignants, et les aider à surmonter les inévitables
tentations du découragement devant l’ampleur et la difficulté de la tâche à
accomplir. Il s’agit de vocations destinées à la première enfance et
réservées surtout aux femmes, parce que c’est la femme qui a les privilèges de
sensibilité, de tendresse, de douceur, de patience, de dévouement, nécessaires à
cet «enfantement» pédagogique, à cette maternité spirituelle; et Nous souhaitons
qu’aux femmes, aux femmes douées de hautes qualités humaines et morales, soit de
préférence assignée une tâche si délicate et qui leur est si connaturelle. A une
heure où des éducateurs, incertains sur les méthodes à employer, en arrivent
même à s’interroger sur la finalité de leur effort, Maria Montessori nous
rappelle qu’il n’est rien de plus exaltant que d’aider une personne humaine à
s’accomplir dans toute la richesse de son être, créé à l’image de Dieu, racheté
dans le sang du Christ, et appelé avec tous les enfants de Dieu à entrer dans
l’intimité de sa vie trinitaire, pour l’éternité.
A moins de se dissoudre dans
un pur empirisme, l’éducation digne de ce nom s’appuie sur des principes
sûrs, et se déploie dans l’épanouissement des meilleures virtualités de l’enfant
et de l’adolescent, qui découvrent peu à peu par eux-mêmes les valeurs humaines
et religieuses dont leurs éducateurs leur donnent l’entraînant exemple. «Ne
dédaignez pas un seul de ces petits, nous dit Jésus, car leurs anges dans les
cieux contemplent constamment la face de mon Père qui est dans les cieux» (Matth.
18, 10). Chers Messieurs, en vous remerciant de cette visite que Nous avez faite, Nous
vous encourageons de grand cœur dans l’oeuvre éducative que vous accomplissez à
travers le monde, et Nous vous donnons, pour vous et tous ceux qui vous sont
chers, une large Bénédiction Apostolique.
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