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MESSAGE TÉLÉVISÉ DU PAPE PAUL VI
AU CANADA
Dimanche 10 mars 1974
On Nous a parlé de l’«Opération Chantier».
Pour Nous, c’est une formule nouvelle. Aussi avons-Nous demandé: de quoi
s’agit-il? Il s’agit, a-t-on répondu, d’une campagne d’éducation de la foi des
adultes, organisée au Québec et encouragée par l’ensemble de l’Episcopat
canadien, qui se déroule principalement pendant la période du Carême au moyen
d’émissions télévisées. Chaque année, cette campagne se propose un thème de
réflexion religieux et moral qui intéresse la vie moderne.
Nous avons tout de suite entrevu le caractère nouveau et génial d’une telle
initiative. Invité à y prendre part et à apporter notre encouragement, Nous
avons demandé quel était le thème choisi pour cette année 1974. Tous le savent
maintenant: l’attention se porte cette année sur un problème d’une grande
importance et d’une grande actualité: comment vivre la foi dans la société de
consommation?
Eh bien, dès le début de cette campagne, Nous nous sentons le devoir d’exprimer
notre satisfaction, et donc nos félicitations et nos encouragements pour un tel
programme d’activité. Et cela, avant tout, en raison du but qu’il se propose:
l’éducation de la foi des adultes. Voilà un but qui répond à une nécessité
constante de la vie chrétienne, nécessité qui est particulièrement d’actualité à
notre époque. Non seulement, en effet, la foi doit être défendue dans ses
expressions fondamentales et originelles, mais elle a besoin par ailleurs d’être
confrontée avec les idéologies nombreuses, diverses, agressives et séduisantes
qui forment et envahissent l’atmosphère culturelle contemporaine respirée par
les adultes. Ces derniers se doivent de surmonter, sur le plan spéculatif et
pratique, les difficulté qui se présentent, et la pensée chrétienne doit être en
mesure de discerner ce qu’il y a de vrai et d’erroné dans la mentalité ambiante,
non seulement pour conserver l’intégrité et la force de la foi authentique, mais
aussi pour découvrir en elle les énergies qui la rendent apostolique,
c’est-à-dire capable de se répandre et d’apporter le salut à la société humaine.
Nous trouvons une deuxième raison d’approuver la présente initiative dans la
méthode choisie pour lui assurer un plus large succès, en mettant à son service
le prodigieux instrument de la radio-télévision. Et vraiment le thème retenu
pour le «Chantier 1974» mérite une telle publicité; c’est là d’ailleurs un
troisième motif - et décisif - qui Nous pousse à apporter à cette initiative
notre adhésion, modeste mais sincère.
On veut en effet inviter les adultes croyants à une réflexion, sous tous les
aspects, fort importante: quel doit être le comportement d’un chrétien dans une
société dite «de consommation», comme l’est justement - ou comme, de toutes ses
forces, cherche à l’être - la société dans laquelle nous vivons? On pourrait se
demander si cela constitue vraiment un problème moral ou spirituel, alors qu’en
soi on ne peut contester le bien-fondé de l’effort que fait la société moderne
pour dominer les choses créées et les rendre utiles à l’homme, pour développer
les moyens scientifiques et techniques nécessaires à la conquête de la nature et
de ses richesses inexploitées, pour organiser le travail selon des formes
collectives et structurées qui lui confèrent un rendement immense, et pour
faciliter ensuite la consommation des biens produits, afin de conserver la
pression nécessaire à tout le système productif ou de permettre à l’homme de
jouir toujours plus abondamment et plus facilement des fruits de l’organisation
magnifique et gigantesque, créée justement en vue d’une telle jouissance.
N’est-ce pas un bien, ce programme de l’activité humaine? N’est-ce pas une
victoire de l’homme moderne? Pourquoi le chrétien devrait-il soulever des
problèmes et des objections à ce plan général de la civilisation en voie de
développement toujours croissant?
Chers auditeurs, Nous faisons appel à votre intelligence et à votre foi! Nous ne
donnerons pas une réponse adéquate à cette question, car elle n’est pas simple.
Elle soulève une quantité de problèmes qu’une réflexion attentive et honnête ne
tarde pas à découvrir. La réponse vous sera donnée, Nous en sommes sûr, par des
maîtres en la matière: ils vous parleront par ce même moyen de conversation
multilatérale. Nous vous exhortons à les écouter et à analyser, au plus profond
de vous-mêmes, les considérations qui se réfèrent au rapport entre foi et
richesse, entre vie chrétienne et vie de jouissance dans la surabondance des
nourritures terrestres, entre activité égoïste et activité tournée vers le bien
commun, entre justice légale et profane et justice sociale et chrétienne, et
ainsi de suite.
Vous comprendrez facilement qu’une conception de la civilisation fondée sur le
triomphe de la vie économique ne peut être ni exclusive ni prédominante,
justement parce que, sous l’aspect éblouissant de l’abondance et du bien-être,
elle cache une carence intolérable des biens nécessaires et supérieurs.
Rappelons-nous toujours la parole de Jésus-Christ à ce sujet: «L’homme ne vit
pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu» (Matth.
4, 4). Le Seigneur ne nie pas la nécessité du pain matériel, c’est-à-dire
l’utilité, indispensable, des biens terrestres et économiques; il en conteste la
suffisance et la priorité de valeur, et il affirme que seul le message
spirituel, que la Parole de Dieu, autrement dit l’ordre surnaturel provenant de
la foi, peut vraiment rassasier la faim de vérité et de vie qui est propre à
l’homme.
C’est là une illusion facile. Oui, c’est une illusion assez répandue que la
possession des biens économiques et la jouissance du plaisir qu’ils procurent,
puissent correspondre aux aspirations humaines à la mesure d’un bonheur
raisonnable. Ce qui était le moyen est devenu la fin; et comme la fin de la vie
transcende le niveau des biens temporels, celui qui met en eux toute l’espérance
suprême de notre existence échoue dans ses calculs, trahit l’homme et perd la
conquête du sommet, à savoir le Dieu vivant.
Veillons donc à façonner correctement notre mentalité par rapport à la société
d’abondance économique et de jouissance, dans laquelle le monde moderne cherche
à s’exprimer. Nous devons recomposer dans notre esprit l’échelle des valeurs.
Sur ce point aussi, l’enseignement du Christ doit ‘être une lumière pour nous.
Il affirme: «Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste
vous sera donné par surcroît» (Matth. 6, 33). Et encore: «La vie d’un
homme n’est pas assurée par les biens qu’il possède» (Luc. 12, 15).
Nous en concluons deux choses: ce n’est pas tant la possession des biens
temporels qu’il faut rechercher de préférence, que le bon usage que nous en
faisons. Et par conséquent, nous devons restaurer en nous un certain esprit
ascétique à l’égard de tels biens, autrement dit les dominer, les administrer en
fonction du bien de la vie dans son ensemble; la vie chrétienne, qui nous éduque
à cette maîtrise de soi, à cette liberté envers l’aisance temporelle, nous
introduit aussi dans les secrets moraux et spirituels de la modération, du
renoncement, et même de la pauvreté. Il ne faut pas oublier l’apologie de la
«pauvreté d’esprit» si nous voulons être disciples de l’Evangile.
Et cela Nous suggère une deuxième exhortation: faisons en sorte que notre style
de vie puisse mériter le titre de chrétien. Voici notre prière biblique à ce
sujet: Ne me donne, en partage, Seigneur, ni misère, ni opulence, mais
accorde-moi ce qui est convenable pour vivre (Cfr. Prov. 30, 8). La
sobriété, la simplicité, la modestie dans le style de vie devraient être les
caractéristiques d’un mode de vie chrétien.
Il s’ensuit une autre conclusion: pensons aux autres. Un bien-être réservé à
soi-même ne peut rendre heureux. La pensée de celui qui n’a pas, qui souffre,
qui est condamné à une infériorité sociale et économique sans remède, ne saurait
nous laisser jouir de notre bien-être dans la paresse et la satisfaction,
spécialement si, en ce domaine, nous disposons de ressources superflues. Le sens
de la solidarité chrétienne doit être actif en nous. L’intelligence des besoins
d’autrui ne saurait jamais coexister en nous avec un égoïsme insouciant. Les
initiatives de la charité individuelle et sociale, envers les voisins comme
envers ceux qui sont au loin, doivent stimuler en nous l’obligation, bien plus,
la joie de donner.
Car, pour nous chrétiens, comme le dit saint Paul citant une parole de Jésus,
«il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir» (Act. 20, 35). Ces
suggestions chrétiennes vous sont certainement très familières.
Mais n’acquièrent-elles pas un sens plus pénétrant et plus convaincant,
lorsqu’elles sont ainsi répétées par Nous au début de cette période bénie de
conversion, de pénitence humaine et de richesse spirituelle qu’est le carême?
Voici «le temps favorable»!
Et ne sont-elles pas à méditer, vu que nous sommes entrés dans ce chantier de
renouveau spirituel et chrétien que constitue l’Année Sainte?
Qu’il en soit ainsi pour vous, chers frères qui avez notre estime, et vous, fils
et amis qui Nous écoutez, avec notre cordiale Bénédiction Apostolique.
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