UNE FOIS ENCORE
LETTRE ENCYCLIQUE DE SA SAINTETÉ LE
PAPE PIE X
A Nos vénérés
Frères les Cardinaux, Archevêques et Evêques
de France, au Clergé et au Peuple français, Vénérables
Frères, Bien-aimés Fils, Salut et bénédiction
apostolique,
Une fois encore, les graves événements
qui se précipitent en votre noble pays, Nous amènent
à adresser la parole à l'Eglise de France
pour la soutenir dans ses épreuves et pour la consoler
dans sa douleur. C'est en effet, quand les fils sont dans la peine
que le coeur du Père doit plus que jamais s'incliner vers
eux.
C'est par conséquent, lorsque Nous
vous voyons souffrir que, du fond de Notre âme paternelle,
les flots de tendresse doivent jaillir avec plus d'abondance et
aller vers vous plus réconfortants et plus doux.
Ces souffrances, Vénérables
Frères et bien-aimés Fils, ont un écho douloureux
dans toute l'Eglise catholique en ce moment; mais Nous
les ressentons d'une façon bien plus vive encore et Nous
y compatissons avec une tendresse qui, grandissant avec vos épreuves,
semble s'accroître chaque jour.
A ces tristesses cruelles, le Maître
a mêlé, il est vrai, une consolation on ne peut plus
précieuse à Notre coeur. Elle Nous est venue de
votre inébranlable attachement à l'Eglise,
de votre fidélité indéfectible à ce
Siège apostolique et de 1' union forte et profonde qui
règne parmi vous. De cette fidélité et de
cette union, Nous en étions sûr d'avance, car Nous
connaissions trop la noblesse et la générosité
du coeur français pour avoir à craindre qu'en plein
champ de bataille, la désunion pût se glisser dans
vos rangs. Nous n'en éprouvons pas moins une joie immense
au spectacle magnifique que vous donnez actuellement, et en vous
en louant hautement devant l'Eglise tout entière,
Nous en bénissons du fond du coeur le Père des miséricordes,
auteur de tous les biens.
Le recours à ce Dieu infiniment bon
est d'autant plus nécessaire que, loin de s'apaiser, la
lutte s'accentue et va sans cesse s'étendant. Ce n'est
plus seulement la foi chrétienne qu'on veut à tout
prix déraciner du milieu des coeurs, c'est encore toute
croyance qui, élevant l'homme au-dessus des horizons de
ce monde, reporte surnaturellement son regard lassé vers
le ciel.
L'illusion, en effet, n'est plus possible.
On a déclaré la guerre à tout ce qui est
surnaturel, parce que derrière le surnaturel, Dieu se trouve
et que ce que l'on veut rayer du coeur et de l'esprit de l'homme,
c'est Dieu.
Cette lutte sera acharnée et sans répit
de la part de ceux qui la mènent. Qu'au fur et à
mesure qu'elle se déroulera, des épreuves plus dures
que celles que vous avez connues jusqu'ici vous attendent, c'est
possible et même probable. La sagesse commande donc à
chacun de vous de s'y préparer. Vous le ferez simplement,
vaillamment et avec confiance, sûrs que, quelle que soit
la violence de la bataille, finalement la victoire restera entre
vos mains.
Le gage de cette victoire sera votre union,
union entre vous d'abord, union avec ce Siège apostolique
ensuite. Cette double union vous rendra invincibles, et contre
elle tous les efforts se briseront.
Nos ennemis ne s'y sont pas mépris
du reste. Dès la première heure, et avec une sûreté
de vue très grande, ils ont choisi leur objectif :
en premier lieu, vous séparer de Nous et de la Chaire de
Pierre, puis semer la division parmi vous. Depuis ce moment, ils
n'ont pas changé de tactique; ils y sont revenus
sans cesse et par tous les moyens: les uns avec des formules
enveloppantes et pleines d'habileté, les autres avec brutalité
et cynisme.
Promesses captieuses, primes déshonorantes
offertes au schisme, menaces et violence, tout a été
mis en jeu et employé. Mais votre clairvoyante fidélité
a déjoué toutes ces tentatives. S'avisant alors
que le meilleur moyen de vous séparer de Nous, c'était
de vous ôter toute confiance dans le Siège apostolique,
ils n'ont pas hésité du haut de la tribune et dans
la presse, à jeter le discrédit sur Nos actes en
méconnaissant, et parfois même en calomniant Nos
intentions.
L'Eglise, a-t-on dit, cherche à
susciter la guerre religieuse en France et elle y appelle la persécution
violente de tous ses voeux. Etrange accusation, qu'une
accusation pareille. Fondée par Celui qui est venu dans
ce monde pour le pacifier et pour réconcilier l'homme avec
Dieu, messagère de paix sur cette terre, l'Eglise
ne pourrait vouloir la guerre religieuse qu'en répudiant
sa mission sublime et en y mentant aux yeux de tous. A cette mission de douceur patiente et d'amour, elle reste au contraire
et restera toujours fidèle. D'ailleurs, le monde entier
sait aujourd'hui, à ne plus pouvoir s'y tromper, que si
la paix des consciences est rompue en France, ce n'est pas du
fait de l'Eglise, mais du fait de ses ennemis. Les esprits
impartiaux, même lorsqu'ils ne partagent pas notre foi,
reconnaissent que si l'on combat sur le terrain religieux dans
votre patrie bien-aimée, ce n'est point parce que l'Eglise
y a levé l'étendard la première, mais c'est
parce qu'on lui a déclaré la guerre à elle-même.
Cette guerre, depuis vingt cinq ans surtout, elle ne fait que
la subir. Voilà la vérité. Les déclarations,
mille fois faites et refaites dans la presse, dans les Congrès,
dans les Convents maçonniques, au sein du Parlement lui-même,
le prouvent aussi bien que les attaques qu'on a progressivement
et méthodiquement menées contre elle. Ces faits
sont indéniables et contre eux aucune parole ne pourra
jamais prévaloir. L'Eglise ne veut donc pas la guerre,
la guerre religieuse moins encore que les autres, et affirmer
le contraire, c'est la calomnier et l'outrager.
Elle ne souhaite pas davantage la persécution
violente. Cette persécution, elle la connaît pour
l'avoir soufferte dans tous les temps et sous tous les cieux.
Plusieurs siècles passés par elle dans le sang lui
donnent donc le droit de dire avec une sainte fierté qu'elle
ne la craint pas et que, toutes les fois que ce sera nécessaire,
elle saura l'affronter. Mais la persécution en soi, c'est
le mal, puisqu'elle est l'injustice et qu'elle empêche l'homme
d'adorer Dieu en liberté. L'Eglise ne peut donc
pas la souhaiter, même en vue du bien que, dans sa sagesse
infinie, la Providence en tire toujours. En outre, la persécution
n'est pas seulement le mal, elle est encore la souffrance, et
c'est une raison nouvelle pour laquelle, par pitié pour
ses enfants, l'Eglise, qui est la meilleure des mères,
ne la désirera jamais.
Du reste, cette persécution à
laquelle on lui reproche de vouloir pousser et qu'on se déclare
bien décidé à lui refuser, on la lui inflige
en réalité. N'a-t-on pas, tout dernièrement
encore, expulsé de leurs évêchés les Evêques, même les plus vénérables
et par l'âge et par les vertus; chassé les
séminaristes des Grands et Petits Séminaires;
commencé à bannir les curés de leur presbytère?
Tout l'univers catholique a vu ce spectacle avec tristesse, et
sur le nom qu'il convenait de donner à de pareilles violences,
il n'a pas hésité.
En ce qui concerne les biens ecclésiastiques
qu'on Nous accuse d'avoir abandonnés, il importe de remarquer
que ces biens étaient, pour une partie, le patrimoine des
pauvres et le patrimoine plus sacré encore, des trépassés.
Il n'était donc pas plus permis à l'Eglise
de les abandonner que de les livrer; elle ne pouvait que
se les laisser arracher par la violence. Personne ne croira du
reste, qu'elle ait délibérément abandonné,
sinon sous la pression des raisons les plus impérieuses,
ce qui lui avait été ainsi confié et ce qui
lui était si nécessaire pour l'exercice du culte,
pour l'entretien des édifices sacrés, pour la formation
de ses clercs et pour la subsistance de ses ministres. C'est perfidement
mise en demeure de choisir entre la ruine matérielle et
une atteinte consentie à sa constitution, qui est d'origine
divine, qu'elle a refusé, au prix même de la pauvreté,
de laisser toucher en elle à l'oeuvre de Dieu. On lui a
donc pris ses biens, elle ne les a pas abandonnés. Par
conséquent, déclarer les biens ecclésiastiques
vacants à une époque déterminée si,
à cette époque, l'Eglise n'a pas créé
dans son sein un organisme nouveau; soumettre cette création
à des conditions en opposition certaine avec la constitution
divine de cette Eglise, mise ainsi dans l'obligation de
les repousser; attribuer ensuite ces biens à des
tiers, comme s'ils étaient devenus des biens sans maître,
et, finalement, affirmer qu'en agissant ainsi on ne dépouille
pas l'Eglise mais qu'on dispose seulement de biens abandonnés
par elle, ce n'est pas simplement raisonner en sophiste, c'est
ajouter la dérision à la plus cruelle des spoliations.
Spoliation indéniable, du reste, et qu'on chercherait en
vain à pallier en affirmant qu'il n'existait aucune personne
morale à qui ces biens pussent être attribués;
car l'Etat est maître de conférer la personnalité
civile à qui le bien public exige qu'elle soit conférée,
aux établissements catholiques comme aux autres, et, dans
tous les cas, il lui aurait été facile de ne pas
soumettre la formation des associations cultuelles à des
conditions en opposition directe avec la constitution divine de
l'Eglise qu'elles étaient censées devoir
servir.
Or, c'est précisément ce que
l'on a fait relativement aux associations cultuelles. La loi les
a organisées de telle sorte que ses dispositions à
ce sujet vont directement à l'encontre de droits qui, découlant
de sa constitution, sont essentiels à l'Eglise,
notamment en ce qui touche la hiérarchie ecclésiastique,
base inviolable donnée à son oeuvre par le divin
Maître lui-même. De plus, la loi confère à
ces associations des attributions qui sont de l'exclusive compétence
de l'autorité ecclésiastique, soit en ce qui concerne
l'exercice du culte, soit en ce qui concerne la possession et
l'administration des biens. Enfin, non seulement ces associations
cultuelles sont soustraites à la juridiction ecclésiastique,
mais elles sont rendues justiciables de l'autorité civile.
Voilà pourquoi Nous avons été amené,
dans Nos précédentes encycliques, à condamner
ces associations cultuelles, malgré les sacrifices matériels
que cette condamnation emportait.
On Nous a accusé encore de parti pris
et d'inconséquence. Il a été dit que Nous
avions refusé d'approuver en France ce qui avait été
approuvé en Allemagne. Mais ce reproche manque autant de
fondement que de justice. Car, quoique la loi allemande fut condamnable
sur bien des points et qu'elle n'ait été que tolérée
à raison de maux plus grands à écarter, cependant
les situations sont tout à fait différentes, et
cette loi reconnaît expressément la hiérarchie
catholique, ce que la loi française ne fait point.
Quant à la déclaration annuelle
exigée pour l'exercice du culte, elle n'offrait pas toute
la sécurité légale qu'on était en
droit de désirer. Néanmoins, bien qu'en principe,
les réunions des fidèles dans les églises
n'aient aucun des éléments constitutifs propres
aux réunions publiques et, qu'en fait, il soit odieux de
vouloir les leur assimiler, pour éviter de plus grands
maux, l'Eglise aurait pu être amenée à
tolérer cette déclaration. Mais en statuant que
"le curé ou le desservant ne serait plus" dans son église
"qu'un occupant sans titre juridique;
qu'il serait sans droit pour faire aucun acte d'administration"
on a imposé aux ministres du culte, dans l'exercice même
de leur ministère, une situation tellement humiliée
et vague que, dans de pareilles conditions, la déclaration
ne pouvait plus être acceptée.
Reste la loi récemment votée
par les deux Chambres.
Au point de vue des biens ecclésiastiques,
cette loi est une loi de spoliation, une loi de confiscation,
et elle a consommé le dépouillement de l'Eglise.
Quoique son divin Fondateur soit né pauvre dans une crèche
et soit mort pauvre sur une croix, quoiqu'elle ait connu elle-même
la pauvreté dès son berceau, les biens qu'elle avait
entre les mains ne lui appartenaient pas moins en propre, et nul
n'avait le droit de l'en dépouiller. Cette propriété
indiscutable à tous les points de vue, avait été
encore officiellement sanctionnée par l'Etat;
il ne pouvait, par conséquent, pas la violer. Au point
de vue de l'exercice du culte, cette loi a organisé l'anarchie;
ce qu'elle instaure surtout, en effet, c'est l'incertitude et
le bon plaisir. Incertitude, si les édifices du culte,
toujours susceptibles de désaffection, seront mis ou non,
en attendant, à la disposition du clergé et des
fidèles; incertitude, s'ils leur seront conservés
ou non, et pour quel laps de temps; arbitraire administratif
réglant les conditions de la jouissance rendue éminemment
précaire; pour le culte, autant de situations diverses
en France qu'il y a de communes; dans chaque paroisse, le
prêtre mis à la discrétion de l'autorité
municipale, et, par conséquent, le conflit à l'état
possible organisé d'un bout à l'autre du pays. Par
contre, obligation de faire face à toutes les charges,
même les plus lourdes, et, en même temps, limitation
draconienne en ce qui concerne les ressources destinées
à y pourvoir. Aussi, née d'hier, cette loi a-t-elle
déjà soulevé d'innombrables et dures critiques
de la part d'hommes appartenant indistinctement à tous
les partis politiques et à toutes les opinions religieuses,
et ces critiques seules suffiraient à la juger.
Il est aisé de constater par ce que
Nous venons de vous rappeler, Vénérables Frères
et bien-aimés Fils, que cette loi aggrave la loi de Séparation,
et Nous ne pouvons dés lors que la réprouver.
Le texte imprécis et ambigu de certains
des articles de cette loi met dans une nouvelle lumière
le but poursuivi par nos ennemis. Ils veulent détruire
l'Eglise et déchristianiser la France, ainsi que
Nous vous l'avons déjà dit, mais sans que le peuple
y prenne trop garde et qu'il y puisse, pour ainsi dire, faire
attention. Si leur entreprise était vraiment populaire,
comme ils le prétendent, ils ne balanceraient pas à
la poursuivre visière relevée, et à en prendre
hautement toute la responsabilité. Mais cette responsabilité,
loin de l'assumer, ils s'en défendent, ils la repoussent
et, pour mieux y réussir, ils la rejettent sur l'Eglise,
leur victime. De toutes les preuves, c'est la plus éclatante
que leur oeuvre néfaste ne répond pas aux voeux
du pays.
C'est en vain, du reste, qu'après Nous
avoir mis dans la nécessité cruelle de repousser
les lois qu'ils ont faites, voyant les maux qu'ils ont attirés
sur la patrie et sentant la réprobation universelle monter
comme une lente marée vers eux, ils essayent d'égarer
l'opinion publique et de faire retomber la responsabilité
de ces maux sur Nous. Leur tentative ne réussira pas.
Quant à Nous, Nous avons accompli Notre
devoir comme tout autre Pontife romain l'aurait fait. La haute
charge dont il a plu au ciel de Nous investir, malgré Notre
indignité, comme du reste la foi du Christ elle-même,
foi que vous professez avec Nous, Nous dictait Notre conduite.
Nous n'aurions pu agir autrement sans fouler aux pieds Notre conscience,
sans forfaire au serment que Nous avons prêté en
montant sur la Chaire de Pierre et sans violer la hiérarchie
catholique, base donnée à l'Eglise par Notre
Seigneur Jésus Christ. Nous attendons sans crainte, par
conséquent, le verdict de l'histoire. Elle dira que, les
yeux immuablement fixés sur les droits supérieurs
de Dieu à défendre, Nous n'avons pas voulu humilier
le pouvoir civil ni combattre une forme de gouvernement, mais
sauvegarder l'oeuvre intangible de Notre Seigneur et Maître
Jésus Christ. Elle dira que Nous vous avons défendus
de toute la force de Notre immense tendresse, ô bien-aimés
Fils; que ce que Nous avons réclamé et réclamons
pour l'Eglise, dont l'Eglise de France est la fille
aînée et une partie intégrante, c'est le respect
de sa hiérarchie, l'inviolabilité de ses biens et
la liberté; que, si l'on avait fait droit à
Notre demande, la paix religieuse n'aurait pas été
troublée en France, et que, le jour où on l'écoutera,
cette paix si désirable y renaîtra.
Elle dira enfin que si, sûr d'avance
de votre générosité magnanime, Nous n'avons
pas hésité à vous dire que l'heure des sacrifices
avait sonné, c'est pour rappeler au monde, au nom du Maître
de toutes choses, que l'homme doit nourrir ici-bas des préoccupations
plus hautes que celles des contingences périssables de
cette vie, et que la joie suprême, l'inviolable joie de
l'âme humaine sur cette terre, c'est le devoir surnaturellement
accompli coûte que coûte, et, par là même,
Dieu honoré, servi et aimé malgré tout.
Confiant que la Vierge Immaculée, Fille
du Père, Mère du Verbe, Epouse du Saint Esprit,
vous obtiendra de la Très Sainte et Adorable Trinité
des jours meilleurs, comme présage de l'accalmie qui suivra
la tempête, Nous en avons la ferme espérance, c'est
du fond de l'âme que Nous vous accordons Notre bénédiction
apostolique, à vous, Vénérables Frères,
ainsi qu'à votre clergé et au peuple français
tout entier.
Donné à Rome, près de
Saint Pierre, le jour de l'Épiphanie, le 6 janvier de l'année
1907, de Notre Pontificat le quatrième.
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