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LETTRE DU
PAPE PIE XII À M. CHARLES FLORY, PRÉSIDENT DES SEMAINES SOCIALES
DE FRANCE*
À notre cher fils Charles Flory, Président
des Semaines Sociales de France.
C 'est un geste bien touchant, que vous avez filialement
accompli, lors de votre dernier voyage à Rome, en déposant entre Nos mains le
compte-rendu de la Semaine Sociale de Toulouse. L'œuvre que vous repreniez,
juste au lendemain de la guerre, n'allait pas sans difficultés; mais Nous
connaissions le zèle et la compétence des catholiques sociaux réunis dans la
métropole Languedocienne, autour du courageux Prélat, que Nous eûmes la
consolation d'élever à la dignité cardinalice, et Nous constatons aujourd'hui,
en feuilletant cet important recueil de vos travaux toulousains, que ne furent
pas vains, bien au contraire, les espoirs que Nous mîmes en vous et en vos
collègues, qu'il Nous plaît de féliciter et de bénir à nouveau.
Nous voyons dans
les travaux de vos nouvelles assises, qui se tiendront, cette fois, dans la
capitale Alsacienne, comme le complément et le prolongement de la Semaine
Sociale de Toulouse, dans un cadre et une atmosphère, où puissent s'accomplir
les justes réformes sociales et s'épanouir les institutions postulées par un
plus grand besoin de vraie liberté.
Vous étudierez donc à cet effet les divers
problèmes de la communauté nationale, non pas entendue, comme l'ont voulu
certains philosophes d'inspiration positiviste et anti-intellectualiste, dans le
sens d'une collectivité, où les impulsions instinctives et les passions
grégaires obscurcissent les caractères rationnels, juridique et moraux de toute
vraie société, mais uniquement pour mieux faire ressortir tout ce qu'un pays —
surtout quand il s'agit d'un pays comme la France et d'un peuple tel que la
nobilissima Gallorum gens — comporte de légitimes diversités dans son unité
nécessaire, de spontanéité aussi et de libre consentement, de don mutuel au sein
de cette famille élargie et transcendante qu'est la patrie. Ce terme de
communauté, ainsi compris, n'a-t-il pas d'ailleurs une saveur spécifiquement
chrétienne, et l'Église primitive elle-même ne l'a-t-elle pas consacré ? Comment
enfin ne verrait-on pas dans l'Institution divinement fondée par N. S.
Jésus-Christ un incomparable exemplaire, dont les sociétés d'ordre humain
elles-mêmes ne trouveraient qu'avantage à s'inspirer ? Rien d'étonnant à cela,
l'Église étant le modèle de toute vie sociale précisément par le fait qu'elle a
sauvé la véritable valeur de la personne humaine de la dégradation où l'avaient
reléguée les philosophies et les mœurs païennes et que, dans cette même
personne humaine créée à l'image de Dieu, elle reconnaît et défend la racine et
la fin de toute vie sociale.
Vous ne sauriez trop dégager et affirmer ces
grandes vérités, qui doivent présider à l'édification du corps social, alors que
relèvent la tête des systèmes exacerbés jusqu'aux prétentions totalitaires en
tous domaines, sans autre idéal qu'un égoïsme collectif et sans autre expression
qu'un étatisme omnipotent, s'asservissant les individus comme des pions sur
l'échiquier politique ou des numéros dans les calculs économiques. Il est
inadmissible qu'un chrétien, fût-ce en vue de maintenir le contact avec ceux
qui sont dans l'erreur, se compromette le moins du monde avec l'erreur
elle-même. Ce contact ne manquera d'ailleurs pas de s'établir et de se
maintenir entre les chrétiens qui usent loyalement et humblement des
prérogatives de la vérité et les autres qui, loyalement et humblement aussi,
cherchent la vérité.
Un esprit communautaire de bon aloi doit donc informer les
membres de la collectivité nationale, comme il informe naturellement les membres
de cette cellule-mère qu'est la famille. C'est à cette condition seulement qu'on
y verra prospérer les grands principes de liberté, d'égalité et de fraternité,
dont veulent se réclamer les démocraties modernes, mais qui, sous peine des
pires contrefaçons, doivent être entendus, cela va sans dire, comme les entendent
le droit naturel, la loi évangélique et la tradition chrétienne, qui en sont à
la fois — et eux seuls — les inspirateurs et interprètes authentiques.
Cette
remarque s'applique, par exemple, au cas particulier qui vous intéresse en ce
moment : la nationalisation des entreprises. Nos Prédécesseurs et Nous-même
avons plus d'une fois touché le côté moral de cette mesure. Or, il est pourtant
évident que, au lieu d'atténuer le caractère mécanique de la vie et du travail
en commun, cette nationalisation, même quand elle est licite, risque plutôt de
l'accentuer encore et que, par conséquent, le profit qu'elle apporte au bénéfice
d'un vraie communauté, telle que vous l'entendez, est fort sujet à caution. Nous
estimons que l'institution d'associations ou unités corporatives, dans toutes
les branches de l'économie nationale, serait bien plus avantageuse à la fin que
vous poursuivez, plus avantageuse en même temps au meilleur rendement des
entreprises. En tout cas, cela vaut certainement partout où, jusqu'à présent, la
concentration des entreprises et la disparition des petits producteurs autonomes
ne jouaient qu'en faveur du capital et non de l'économie sociale. Aucun doute
d'ailleurs que, dans les circonstances actuelles, la forme corporative de la vie
sociale et spécialement de la vie économique favorise pratiquement la doctrine
chrétienne concernant la personne, la communauté, le travail et la propriété
privée.
Il n'est donc pas indifférent, aujourd'hui moins que jamais,
d'inventorier les conditions d'une telle communauté nationale, vivante et forte,
non exclusive, certes, ni niveleuse des légitimes autonomies, mais respectueuse
de tous les droits et ouverte sur cette communauté plus vaste qu'est l'humanité.
Strasbourg, où la vie universitaire et catholique a toujours été en honneur, et
dont la position géographique elle-même n'est pas sans accroître son heureuse
influence jusque sur les pays et les peuples, que baignent les eaux du Rhin,
Strasbourg se prêtera particulièrement bien à cet enseignement de lumière et de
paix. Il n'est pas jusqu'à la haute flèche de sa fameuse cathédrale qui ne Nous
paraisse, à cette occasion, comme le point de ralliement de tous les hommes de
bonne volonté, pour l'élaboration d'une juste et pacifique communauté nationale
et internationale.
La Semaine Sociale de Strasbourg, sous l'égide d'un
Évêque,
en qui revivent la fermeté de caractère et la bonté d'âme du vénéré et regretté
Monseigneur Ruch, contribuera efficacement à remettre, à cet égard, de l'ordre
dans les esprits et de la charité dans les cœurs. L'Alsace, terre de bon sens
et de solides vertus, méritait bien de voir ce monument de sagesse chrétienne
s'élever de son sol généreux, où confluera, en l'occurrence, une pléiade de
professeurs et de techniciens, d'hommes politiques et d'hommes d'œuvres,
auxquels Nous envoyons de tout cœur, ainsi qu'à leurs nombreux et fervents
disciples, et par dessus tout à la Commission des Semaines Sociales de France et
aux membres de la hiérarchie, qui ne ménageront pas sur un si important sujet
leurs précieux conseils, comme gage de fécond travail et de surnaturel succès,
la Bénédiction apostolique.
Du Vatican, le 10 juillet 1946.
PIUS PP. XII
* Discours et Messages-radio de S.S. Pie XII, VIII, Huitième année de pontificat, 2 mars 1946 - 1er mars 1947, pp. 455-458
Typographie Polyglotte Vaticane
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