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34 - 24.10.2008
VERSION MISE À JOUR À 19h00
RÉSUMÉ
-
MESSAGE AU PEUPLE DE DIEU DE LA XII ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE DU
SYNODE DES ÉVÊQUES
MESSAGE AU PEUPLE DE DIEU DE LA XII ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE DU
SYNODE DES ÉVÊQUES
SYNODUS EPISCOPORUM
BULLETIN
BUREAU DE PRESSE DU SAINT-SIÈGE 24.10.2008
Édition française 34
RÉSUMÉ
- MESSAGE AU PEUPLE DE DIEU DE LA XII ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE
DU SYNODE DES ÉVÊQUES
MESSAGE AU PEUPLE DE DIEU DE LA XII ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE DU
SYNODE DES ÉVÊQUES
Dans la Vingt-unième Congrégation Générale d’aujourd’hui, vendredi
24 octobre 2008, les Pères synodaux ont approuvé le Message du
Synode des Évêques au Peuple de Dieu, à conclusion de la XII
Assemblée Générale Ordinaire du Synode des Évêques.
Nous publions ci-dessous le texte intégral de la version en
français:
Aux frères et sœurs, «paix, ainsi que charité et foi, de la part de
Dieu le Père et de Jésus-Christ le Seigneur. Que la grâce soit avec
tous ceux qui aiment notre Seigneur Jésus-Christ d’un amour
incorruptible». C’est par cette salutation intense et passionnée que
saint Paul concluait sa lettre aux chrétiens d’Éphèse (6, 23-24).
C’est par ces mêmes mots que nous, Pères synodaux réunis à Rome pour
la XIIe Assemblée générale ordinaire du Synode des Évêques sous la
conduite du Saint-Père Benoît XVI, ouvrons notre message adressé à
l’immense horizon de tous ceux qui, dans les diverses régions du
monde, suivent le Christ en disciples et continuent de l’aimer d’un
amour incorruptible.
Nous leur proposerons, de nouveau, la voix et la lumière de la
Parole de Dieu, répétant l’antique appel: «Elle est tout près de
toi, la Parole, elle est dans ta bouche et dans ton cœur afin que tu
la mettes en pratique» (Dt 30, 14). Et Dieu lui-même nous dira à
chacun: «Fils d’homme, toutes les paroles que je te dis, reçois-les
dans ton cœur, écoute de toutes tes oreilles» (Ez 3,10). A tous,
nous proposons à présent un voyage spirituel qui se déroulera en
quatre étapes et qui, de l’éternité et de l’infinité de Dieu, nous
conduira jusqu’en nos maisons et le long des rues de nos cités.
I. LA VOIX DE LA PAROLE: LA RÉVÉLATION
1. «Le Seigneur vous parla alors du milieu du feu; vous entendiez le
son des paroles, mais vous n’aperceviez aucune forme, rien qu’une
voix!» (Dt 4, 12). C’est Moïse qui parle, évoquant l’expérience
vécue par Israël, dans l’âpre solitude du désert du Sinaï. Là, le
Seigneur s’était présenté non comme une image ou une effigie, ou une
statue semblable au veau d’or, mais comme un «son de paroles». C’est
une voix qui était entrée en scène aux débuts mêmes de la création,
lorsqu’elle avait déchiré le silence du néant: «Au commencement…
Dieu dit: Que la lumière soit! Et la lumière fut… Au commencement
était le Verbe… et le Verbe était Dieu… Tout fut par lui, et sans
lui rien ne fut» (Gn 1, 1.3; Jn 1, 1.3).
Le créé ne naît pas d’une lutte entre dieux, comme l’enseignait
l’antique mythologie mésopotamienne, mais d’une parole qui vainc le
néant et crée l’être. Le Psalmiste chante: «Par la parole du
Seigneur, les cieux ont été faits, par le souffle de sa bouche,
toute leur armée;… Il parle et cela est, il commande et cela existe»
(Ps 33, 6.9). Et saint Paul répétera: «Dieu donne la vie aux morts
et appelle le néant à l’existence» (Rm 4, 17). Nous avons ainsi une
première révélation«cosmique» qui rend tout le créé semblable à une
immense page ouverte devant l’humanité tout entière qui, en elle,
peut lire le message du Créateur: «Les cieux racontent la gloire de
Dieu, et l’œuvre de ses mains, le firmament l’annonce; le jour au
jour en publie le récit et la nuit à la nuit en donne connaissance.
Non point récit, non point langage, nulle voix qu’on puisse
entendre, mais pour toute la terre se diffuse leur annonce, et s’en
va leur message aux limites du monde» (Ps19, 2-5).
2. La parole divine est également à l’origine de l’histoire humaine.
L’homme et la femme, qui sont «à l’image et à la ressemblance de
Dieu» (Gn 1, 27) et qui, de fait, portent en eux l’empreinte divine,
peuvent entrer en dialogue avec leur Créateur ou peuvent s’éloigner
de lui, le repoussant par le péché. La parole de Dieu, alors, sauve
et juge, et pénètre la trame de l’histoire tissée de faits et
d’événements: «J’ai vu, j’ai vu la misère de mon peuple qui est en
Égypte. J’ai entendu son cri… oui, je connais ses angoisses. Je suis
descendu pour le délivrer de la main des Égyptiens et le faire
monter de cette terre vers une terre plantureuse et vaste» (Ex 3,
7-8). Il y a donc une présence divine dans les événements humains
qui, à travers l’action du Seigneur de l’histoire, sont inscrits
dans un dessein plus élevé de salut, pour que «tous les hommes
soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité» (1 Tm
2,4).
3. La parole divine, efficace, créatrice et salvatrice est donc à
l’origine de l’être et de l’histoire, de la création et de la
rédemption. Le Seigneur vient à la rencontre de l’humanité,
proclamant: «J’ai parlé et je fais!» (Ez 37,14). Mais il est encore
une étape que la voix divine franchit: c’est celle de la parole
écrite, la Graphé ou les Graphaí, les Écritures sacrées, comme il
nous est dit dans le Nouveau Testament. Déjà, Moïse était descendu
du sommet du Sinaï tenant «en main les deux tables du Témoignage,
tables écrites des deux côtés, écrites sur l’une et l’autre face.
Les tables étaient l’œuvre de Dieu et l’écriture était celle de
Dieu» (Ex 32,15-16). Et Moïse imposa à Israël de conserver et de
recopier ces «tables du Témoignage»: «Tu écriras sur ces pierres
toutes les paroles de cette Loi: grave-les bien» (Dt 27,8).
Les Saintes Écritures sont le «témoignage», sous forme écrite, de la
parole divine, elles sont le mémorial canonique, historique et
littéraire qui atteste l’événement de la Révélation créatrice et
salvatrice. La Parole de Dieu précède donc et dépasse la Bible, qui
n’en reste pas moins «inspirée par Dieu» et qui contient la Parole
divine efficace (cf. 2 Tm 3,16). C’est pour cette raison que notre
foi n’a pas en son centre uniquement un livre, mais une histoire de
salut et, comme nous le verrons, une Personne, Jésus-Christ, Parole
de Dieu faite chair, homme et histoire. C’est justement parce que
l’horizon de la Parole divine embrasse et s’étend au-delà de
l’Écriture qu’est nécessaire la constante présence de l’Esprit Saint
qui «conduit à la vérité toute entière» (Jn 16, 13) celui qui lit la
Bible. Telle est la grande Tradition, présence efficace de l’«Esprit
de vérité» dans l’Église, gardienne des Saintes Écritures,
authentiquement interprétées par le Magistère ecclésial. Avec la
Tradition, on parvient à la compréhension, à l’interprétation, à la
communication et au témoignage de la Parole de Dieu. Saint Paul
lui-même, proclamant le premier Credo chrétien, affirmera
«transmettre» ce qu’il «a reçu» de la Tradition (1 Co 15, 3-5).
II. LE VISAGE DE LA PAROLE: JÉSUS-CHRIST
4. Dans l’original grec, il n’y a que trois mots fondamentaux: Lógos
sarx eghéneto, «le Verbe/Parole se fit chair». C’est ici le sommet,
non seulement de ce joyau poétique et théologique qu’est le Prologue
de l’Évangile de Jean (1, 14), mais aussi le cœur même de la foi
chrétienne. La Parole éternelle et divine entre dans l’espace et
dans le temps, prend un visage et assume une identité humaine, tant
et si bien qu’il est possible de s’en approcher directement en
demandant, comme le fit ce groupe de Grecs présents à Jérusalem:
«Nous voulons voir Jésus» (Jn 12, 20-21). Les paroles sans un visage
ne sont pas parfaites, parce qu’elles n’accomplissent pas en
plénitude la rencontre, comme le rappelait Job, arrivé au terme du
drame de son itinéraire de recherche: «Je ne te connaissais que par
ouï-dire, mais maintenant mes yeux t’ont vu» (42, 5).
Le Christ est «le Verbe qui est avec Dieu et qui est Dieu», il est
«l’Image du Dieu invisible, Premier-Né de toute créature» (Col 1,
15); mais il est aussi Jésus de Nazareth qui parcourt les rues d’une
province en marge de l’empire romain, qui parle une langue locale,
qui révèle les traits d’un peuple, le peuple juif, et de sa culture.
Le Jésus-Christ réel est, donc, chair fragile et mortelle, il est
histoire et humanité, mais il est aussi gloire, divinité, mystère:
Celui qui nous a révélé le Dieu que personne, jamais, n’a vu (cf. Jn
1, 18). Et Fils de Dieu, il continue de l’être jusques dans ce
cadavre déposé au sépulcre, et la résurrection en est l’attestation
vivante et efficace.
5. Or la tradition chrétienne a souvent mis en parallèle la Parole
divine qui se fait chair avec cette même Parole qui se fait livre.
C’est ce qui transparaît déjà dans le Credo lorsque nous professons
que le Fils de Dieu «a été conçu du Saint-Esprit, est né de la
Vierge Marie», et que l’on confesse également la foi en ce même
«Esprit Saint qui a parlé par les prophètes». Le Concile Vatican II
recueille cette antique tradition selon laquelle «le corps du Fils
est l’Écriture qui nous est transmise» – comme l’affirme saint
Ambroise (In Lucam VI, 33) – et déclare clairement: «Les paroles de
Dieu, en effet, exprimées en des langues humaines, se sont faites
semblables au langage des hommes, tout comme autrefois le Verbe du
Père éternel, ayant assumé les faiblesses de la nature humaine, se
fit semblable aux hommes» (DV 13).
La Bible est, de fait, elle aussi «chair», «lettre»; elle s’exprime
dans des langues particulières, dans des formes littéraires et
historiques, dans des conceptions liées à une culture antique; elle
conserve la mémoire d’événements souvent tragiques, ses pages sont
souvent traversées de sang et de violence; en son intérieur résonne
le rire de l’humanité, et coulent les larmes, tout comme s’y élèvent
la prière des malheureux et la joie des amoureux. Cette dimension
«charnelle» fait qu’elle nécessite une analyse historique et
littéraire, qui s’actualise à travers les diverses méthodes et
approches offertes par l’exégèse biblique. Tout lecteur des Saintes
Écritures, même le plus simple, doit avoir une certaine connaissance
du texte sacré, se rappelant que la Parole est revêtue de paroles
concrètes auxquelles elle se plie et s’adapte pour être audible et
compréhensible par l’humanité.
C’est une tâche nécessaire: si on l’exclut, on peut tomber dans le
fondamentalisme qui, concrètement, nie l’incarnation de la Parole
divine dans l’histoire, et ne reconnaît pas que cette Parole
s’exprime dans la Bible selon un langage humain, qui doit être
déchiffré, étudié et compris, et ignore que l’inspiration divine n’a
pas effacé l’identité historique et la personnalité propre des
auteurs humains. Mais la Bible est aussi Verbe éternel et divin, et
c’est pourquoi elle exige une compréhension autre, donnée par
l’Esprit Saint qui dévoile la dimension transcendante de la parole
divine, présente dans les paroles humaines.
6. D’où la nécessité de la «Tradition vivante de l’Église tout
entière» (DV 12) et de la foi pour comprendre de manière unifiée et
pleine les Saintes Écritures. Si l’on s’arrête à la «lettre» seule,
la Bible demeure uniquement un solennel document du passé, un noble
témoignage éthique et culturel. Si, par ailleurs, on exclut
l’incarnation, on peut tomber dans l’équivoque fondamentaliste ou
dans un vague spiritualisme ou psychologisme. La connaissance
exégétique doit, en conséquence, s’insérer de manière indissoluble
dans la tradition spirituelle et théologique pour que ne soit pas
brisée l’unité divine et humaine de Jésus-Christ et des Écritures.
Dans cette harmonie retrouvée, le visage du Christ resplendira dans
toute sa plénitude et nous aidera à découvrir une autre unité, celle
plus profonde et intime des Saintes Écritures, leur être, composées
bien sûr de 73 livres, mais insérés en un seul «Canon», en un seul
dialogue entre Dieu et l’humanité, en un dessein unique de salut.
«Après avoir, à maintes reprises et sous maintes formes, parlé jadis
aux Pères par les prophètes, Dieu, en ces jours qui sont les
derniers, nous a parlé par le Fils» (He 1, 1-2). Le Christ projette,
de la sorte, sa lumière rétrospectivement sur toute la trame de
l’histoire du salutet en révèle la cohérence, la signification, le
sens.
Il est le sceau, «l’alpha et l’oméga» (Ap 1, 8) d’un dialogue entre
Dieu et ses créatures prolongé dans le temps et attesté dans la
Bible. C’est à la lumière de ce sceau final qu’acquièrent leur «sens
plénier» les paroles de Moïse et des prophètes, selon ce qu’avait
dit Jésus lui-même, par cet après-midi d’un jour de printemps, alors
qu’il cheminait de Jérusalem vers le village d’Emmaüs, dialoguant
avec Cléophas et son ami, et qu’il interpréta pour eux, «dans toutes
les Écritures ce qui le concernait» (Lc 24, 27).
C’est précisément parce qu’au cœur de la Révélation, il y a la
Parole divine devenue visage, que la visée ultime de la connaissance
de la Bible ce n’est pas dans «une décision éthique ou une grande
idée, mais la rencontre avec un événement, avec une Personne, qui
donne à la vie un nouvel horizon et par là son orientation décisive»
(Deus caritas est, 1).
III. LA MAISON DE LA PAROLE: L’ÉGLISE
Comme la sagesse divine dans l’Ancien Testament a bâti sa maison
dans la cité des hommes et des femmes la faisant reposer sur sept
colonnes (cf. Pr 9, 1), ainsi la Parole de Dieu a sa maison dans le
Nouveau Testament: c’est l’Église qui a son modèle dans la
communauté-mère de Jérusalem, l’Eglise fondée sur Pierre et sur les
Apôtres et qui aujourd’hui, par les évêques en communion avec le
Successeur de Pierre, continue d’être gardienne, annonciatrice et
interprète de la Parole (cf. LG 13). Luc, dans les Actes des Apôtres
(2, 42), en trace l’architecture fondée sur quatre colonnes idéales:
«Ils se montraient assidus à l’enseignement des apôtres, fidèles à
la communion fraternelle, à la fraction du pain et dans les
prières».
7. C’est, tout d’abord, la didaché apostolique, à savoir la
prédication de la Parole de Dieu. L’apôtre Paul, à cet effet, nous
avertit que «la foi naît de l’écoute, et l’écoute se rapporte à la
parole du Christ» (Rm 10,17). De l’Église provient la voix du héraut
qui propose à tous le kérygme, c’est-à-dire l’annonce première et
fondamentale que Jésus avait lui-même proclamée aux débuts de son
ministère public: «Le temps est accompli et le Royaume de Dieu est
tout proche: repentez-vous et croyez à l’Évangile» (Mc 1,15). Les
apôtres annoncent l’inauguration du royaume de Dieu, et donc
l’intervention décisive de Dieu dans l’histoire humaine, proclamant
la mort et la résurrection du Christ: «Car il n’y a pas sous le ciel
d’autre nom donné aux hommes, par lequel nous devions être sauvés»
(Ac 4, 12). Le chrétien rend témoignage de cette espérance avec «
douceur et respect, en possession d’une bonne conscience», prompt
aussi à s’impliquer, voire à être emporté par la tempête du refus et
de la persécution, conscient que «mieux vaudrait souffrir en faisant
le bien, qu’en faisant le mal» (1 P 3,16-17).
Dans l’Église résonne ensuite la catéchèse, destinée à approfondir
chez le chrétien «l’intelligence du mystère du Christ à la lumière
de la Parole, afin que l’homme tout entier soit imprégné par elle»
(Jean-Paul II, Catechesi tradendae, 20). Mais le point culminant de
la prédication réside dans l’homélie qui, aujourd’hui encore, est
pour de nombreux chrétiens le moment capital de la rencontre avec la
Parole de Dieu. Dans cet acte, le ministre devrait se transformer
également en prophète. En effet, par un langage net, incisif et
substantiel, il doit avec autorité «annoncer les œuvres admirables
de Dieu dans l’histoire du salut» (SC 35) qui sont offertes, avant
tout, au travers d’une lecture claire et vivante du texte biblique
proposé par la liturgie. Et il doit également actualiser ces œuvres
selon les temps et moments vécus par ceux qui écoutent, et susciter
dans le cœur des auditeurs la demande de conversion et d’engagement
vital: «Que devons-nous faire?» (Ac 2, 37).
Annonce, catéchèse et homélie supposent donc lecture et
compréhension, explication et interprétation: une implication de
l’esprit et du cœur. Ainsi, dans la prédication, s’accomplit un
double mouvement. Le premier remonte aux racines des textes sacrés,
des événements, des récits qui ont engendré l’histoire du salut,
pour les comprendre dans leur signification et leur message. Le
second mouvement redescend au présent, au vécu de celui qui écoute
et qui lit, toujours à la lumière du Christ, fil lumineux qui unit
les Écritures. Ce double mouvement, Jésus lui-même l’avait fait –
comme nous l’avons déjà évoqué – sur le chemin conduisant de
Jérusalem à Emmaüs, en compagnie de deux de ses disciples. C’est
aussi ce que fera le diacre Philippe sur la route qui mène de
Jérusalem à Gaza, lorsqu’il entamera ce dialogue emblématique avec
le fonctionnaire éthiopien: «Comprends-tu donc ce que tu lis?... Et
comment le pourrais-je, si personne ne me guide?» (Ac 8, 30-31).
L’aboutissement en sera la rencontre plénière avec le Christ dans le
sacrement. Ainsi se présente la deuxième colonne qui soutient
l’Église, maison de la Parole divine.
8. Venons-en à la fraction du pain. La scène d’Emmaüs (cf. Lc 24,
13-35), une fois encore exemplaire, se reproduit quand, tous les
jours au sein de nos églises, à la table, la fraction du pain
eucharistique succède à l’homélie de Jésus sur Moïse et les
prophètes. C’est là le moment du dialogue intime de Dieu avec son
peuple; c’est l’acte de la nouvelle Alliance scellée dans le sang du
Christ (cf. Lc 22, 20); c’est l’œuvre suprême du Verbe qui s’offre
en nourriture par son corps immolé; c’est la source et le sommet de
la vie et de la mission de l’Eglise. La narration évangélique de la
dernière Cène, mémorial du sacrifice du Christ, devient événement et
sacrement lorsqu’elle est proclamée dans la célébration
eucharistique, dans l’invocation de l’Esprit Saint. C’est pour cette
raison que le Concile Vatican II, dans un passage particulièrement
dense, déclarait: «L’Église a toujours témoigné son respect à
l’égard des Écritures, tout comme à l’égard du Corps du Seigneur
lui-même, puisque, surtout dans la Sainte Liturgie, elle ne cesse de
prendre le pain de vie et de le présenter aux fidèles, à la table de
la Parole de Dieu comme à celle du Corps du Christ» (DV 21). Il
conviendra donc de replacer au centre de la vie chrétienne «la
liturgie de la parole et la liturgie eucharistique, unies si
fortement entre elles jusqu’à ne former qu’un seul acte de culte»
(SC 56).
9. Le troisième pilier de l’édifice spirituel de l’Église, maison de
la Parole, est constitué des prières, composées – comme le rappelait
saint Paul – de «psaumes, hymnes, cantiques inspirés» (Col 3, 16).
Une place privilégiée est naturellement occupée par la Liturgie des
Heures, la prière de l’Église par excellence, destinée à rythmer les
jours et les temps de l’année chrétienne, en offrant, surtout avec
le Psautier, la nourriture quotidienne spirituelle au fidèle. Outre
la liturgie des Heures et les célébrations communautaires de la
Parole, la tradition a introduit la pratique de la Lectio divina,
lecture priante dans l’Esprit Saint, capable d’ouvrir au fidèle le
trésor de la Parole de Dieu, et par là de créer la rencontre avec le
Christ, Parole divine vivante.Cette Lectio divina s’ouvre par la
lecture (lectio) du texte qui provoque une question portant sur la
connaissance authentique de son contenu réel: que dit le texte
biblique en soi? S’en suit la méditation (meditatio) qui pose la
question suivante: que nous dit le texte biblique? L’on arrive ainsi
à la prière (oratio) qui suppose cette autre demande: que
disons-nous au Seigneur en réponse à sa parole? Et on termine par la
contemplation (contemplatio), au cours de laquelle nous assumons
comme un don de Dieu son propre regard de jugement qu’il porte sur
la réalité, et nous nous demandons: quelle conversion de l’esprit,
du cœur et de la vie le Seigneur nous demande-t-il?
Face au «lecteur-orant» de la Parole de Dieu, se profile l’idéal de
la figure de Marie, la mère du Seigneur, qui «conservait avec soin
toutes ces choses, les méditant en son cœur» (Lc 2, 19; cf. 2, 51),
c’est-à-dire – comme le dit le texte original grec – en trouvant le
nœud profond qui unit les événements, les actes et les choses,
apparemment disjoints, dans le grand dessein de Dieu. On peut aussi
présenter aux yeux du fidèle qui lit la Bible, l’attitude de Marie,
sœur de Marthe, qui s’assit aux pieds du Seigneur, à l’écoute de sa
parole, empêchant que les agitations extérieures n’absorbent
totalement son âme, jusqu’à occuper l’espace libre pour «la
meilleure part» qui ne doit pas nous être enlevée (cf. Lc 10,
38-42).
10. Nous voici, enfin, devant la dernière colonne qui soutient
l’Église, maison de la Parole: la koinonía, la communion
fraternelle, autre nom de l’agápe, c’est-à-dire de l’amour chrétien.
Comme Jésus le rappelait, pour devenir ses frères et ses sœurs, il
faut être de «ceux qui écoutent la parole de Dieu et la mettent en
pratique» (Lc 8, 21). Écouter authentiquement, c’est: obéir et
œuvrer; faire naître dans la vie la justice et l’amour; offrir dans
l’existence et dans la société, un témoignage conforme à l’appel des
prophètes – qui unissait sans cesse parole de Dieu et vie, foi et
rectitude, culte et engagement social. C’est ce qu’a répété à
maintes reprises Jésus, après ce fameux avertissement du Sermon sur
la montagne: «Ce n’est pas en me disant: ‛Seigneur, Seigneur’, qu’on
entrera dans le Royaume des Cieux» (Mt 7, 21). Cette phrase semble
faire écho à la parole divine proposée par Isaïe: «Ce peuple est
près de moi en paroles et m’honore des lèvres, mais son cœur est
loin de moi» (29, 13). Ces avertissements concernent aussi les
Eglises lorsqu’elles ne sont pas fidèles à l’écoute obéissante de la
Parole de Dieu.
Elle doit donc être déjà visible et lisible sur le visage et dans
les mains mêmes du croyant, comme le suggérait saint Grégoire le
Grand qui voyait en saint Benoît, et dans les autres grands hommes
de Dieu, témoins de communion avec Dieu et leurs frères, la Parole
de Dieu devenue vie. L’homme juste et fidèle explique non seulement
les Écritures, mais encore il les déploie devant tous comme une
réalité vivante et vécue. C’est pour cela que viva lectio, vita
bonorum: la vie des hommes bons est une lecture/leçon vivante de la
parole divine. Saint Jean Chrysostome avait déjà observé que les
Apôtres descendirent du mont de Galilée, où ils avaient rencontré le
Ressuscité, sans nulle table de pierre écrite, comme il en avait été
pour Moïse: comme si, à partir de ce moment-là, leur propre vie
était devenue l’Évangile vivant.
Dans la maison de la Parole, nous rencontrons aussi les frères et
sœurs des autres Églises et communautés ecclésiales qui, malgré les
séparations encore existantes, partagent avec nous la vénération et
l’amour de la Parole de Dieu, principe et source d’une première et
réelle unité, bien que non encore plénière. Ce lien doit toujours
être renforcé par les traductions bibliques communes, la diffusion
du texte sacré, la prière biblique œcuménique, le dialogue
exégétique, l’étude et la confrontation des différentes
interprétations des Saintes Écritures, l’échange des valeurs
inhérentes aux différentes traditions spirituelles, l’annonce et le
témoignage communs de la Parole de Dieu dans un monde sécularisé.
IV. LES CHEMINS DE LA PAROLE: LA MISSION
«De Sion vient la Loi et de Jérusalem la parole du Seigneur» (Is
2,3). La parole de Dieu personnifiée «sort» de sa maison, le temple,
et chemine le long des routes du monde afin de rencontrer le grand
pèlerinage que les peuples de la terre ont entrepris à la recherche
de la vérité, de la justice et de la paix. Et de fait, dans la ville
moderne sécularisée, sur ses places et dans ses rues – où semblent
dominer l’incrédulité et l’indifférence, où le mal semble prévaloir
sur le bien, laissant croire en la victoire de Babylone sur
Jérusalem – il y a comme un souffle caché, une espérance en germe,
un frémissement d’attente. Comme nous lisons dans le livre du
prophète Amos: «Voici venir des jours où j’enverrai la faim dans le
pays, non pas une faim de pain, non pas une soif d’eau, mais
d’entendre la parole du Seigneur» (8, 11). C’est à cette faim que
veut répondre la mission évangélisatrice de l’Église.
Le Christ ressuscité, aux Apôtres encore hésitants, lance l’appel à
sortir des confins protégés de leur horizon: «Allez de toutes les
nations faites donc des disciples… leur apprenant à observer tout ce
que je vous ai prescrit» (Mt 28, 19-20). Toute la Bible est
traversée d’appels à «ne pas se taire», à «crier avec force», à
«annoncer la parole à temps et à contretemps», à être des
sentinelles déchirant le silence de l’indifférence. Les routes qui
s’ouvrent à nous aujourd’hui ne sont plus seulement celles sur
lesquelles marchaient saint Paul ou les premiers évangélisateurs et,
après eux, tous les missionnaires qui s’avancent vers les peuples en
des terres lointaines.
11. La communication, de nos jours, s’étend en un réseau qui
enveloppe le globe en son entier. Et l’appel du Christ acquiert une
nouvelle résonnance: «Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le
au grand jour, et ce que je vous dis au creux de l’oreille,
proclamez-le sur les toits» (Mt 10, 27). Si la parole sacrée doit,
certes, conserver sa première visibilité et diffusion, au moyen du
texte imprimé – par des traductions faites dans la grande variété
des langues de notre planète –, la voix de la parole divine doit
également résonner à travers la radio, les canaux Internet de
diffusion virtuelle en ligne, les CD, les DVD, les podcasts et ainsi
de suite; elle doit apparaître sur les écrans de télévision et de
cinéma, dans la presse, au sein des événements culturels et sociaux.
Cette nouvelle forme de communication, par rapport à la manière
traditionnelle, a adopté sa propre grammaire d’expression spécifique
et il nous faut donc être équipés, non seulement techniquement, mais
aussi culturellement pour cette entreprise. En un temps dominé par
l’image, véhiculée par ce moyen prédominant de communication qu’est
la télévision, le modèle privilégié par le Christ est encore
aujourd’hui significatif et suggestif: il avait recours au symbole,
à la narration, à l’exemple, à l’expérience quotidienne, à la
parabole. «Il leur parla de beaucoup de choses en paraboles… et il
ne disait rien aux foules sans parabole» (Mt 13, 3. 34). Dans
l’annonce du royaume de Dieu, les mots de Jésus ne passaient jamais
au-dessus des têtes de ses interlocuteurs par l’utilisation d’un
langage vague, abstrait et éthéré; au contraire, il conquerrait son
auditoire en partant précisément du sol sur lequel leurs pieds
étaient plantés pour les conduire de leur quotidien à la révélation
du royaume des cieux. Significative, en l’occurrence, cette scène
qu’évoque saint Jean: «Certains d’entre eux voulaient le saisir,
mais personne ne porta sur lui les mains. Les gardes revinrent donc
trouver les prêtres et les Pharisiens. Ceux-ci leur dirent:
«Pourquoi ne l’avez-vous pas amené?» Les gardes répondirent: «Jamais
homme n’a parlé comme cela!» (7, 44-46).
12. Le Christ s’avance le long des voies de nos cités et fait halte
sur le seuil de nos maisons: «Voici, je me tiens à la porte et je
frappe ; si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai
chez lui pour souper, moi près de lui et lui près de moi» (Ap 3,
20). La famille, dont les murs domestiques renferment les joies et
les drames, est un espace fondamental dans lequel doit entrer la
Parole de Dieu. Toute la Bible est jalonnée de petites et de grandes
histoires familiales et le Psalmiste dépeint avec vivacité le cadre
serein d’un père assis à table, entouré de son épouse, semblable à
une vigne féconde, et de ses enfants «plants d’olivier» (Ps 128).
Les chrétiens des premiers temps célébraient eux aussi la liturgie
au sein d’une demeure familiale, tout comme Israël confiait à la
famille la célébration de la Pâque (cf. Ex 12, 21-27). La
transmission de la Parole de Dieu se fait justement à travers la
lignée des générations, ce qui fait que les parents deviennent «les
premiers à faire connaître la foi» (LG 11). Le Psalmiste rappelait
encore que: «Nous l’avons entendu et connu, nos pères nous l’ont
raconté; nous ne le tairons pas à leurs enfants, nous le raconterons
à la génération qui vient les titres du Seigneur et sa puissance,
ses merveilles telles qu’il les fit; …que la génération qui vient le
connaisse, les enfants qui viendront à naître» (Ps 78, 3-4, 6).
Chaque foyer devra donc avoir sa Bible, la garder avec soin, la lire
et prier avec elle; la famille devra proposer des formes et des
modèles d’éducation orante, catéchétique et didactique sur l’usage
des Écritures, afin que les «jeunes hommes, et jeunes filles, les
vieillards avec les enfants!» (Ps 148, 12) écoutent, comprennent,
louent et vivent la Parole de Dieu. En particulier, les nouvelles
générations, les enfants et les jeunes, devront être destinataires
d’une pédagogie appropriée et spécifique qui les conduise à éprouver
la fascination de la figure du Christ, ouvrant la porte de leur
intelligence et de leur cœur, y compris par la rencontre et le
témoignage authentique des adultes, de l’influence positive des amis
et de la grande compagnie de la communauté ecclésiale.
13. Jésus, dans la parabole du semeur, nous rappelle qu’il y a des
terrains arides, rocheux, étouffés par les épines (cf. Mt 13, 3-7).
Celui qui s’aventure sur les routes du monde découvre également les
bas-fonds, foyers de souffrances et de pauvretés, d’humiliations et
d’oppressions, d’exclusions et de misères, de maladies physiques,
psychiques et de solitudes. Souvent les pierres des chemins sont
ensanglantées par les guerres et les violences, et dans les palais
du pouvoir, la corruption le dispute à l’injustice. S’élève le cri
des persécutés à cause de leur fidélité à leur conscience et à leur
foi. Il y a celui qui est saisi d’une crise existentielle, ou dont
l’âme est privée d’un sens qui donne signification et valeur à sa
vie même. Semblables à «des ombres qui passent , à un souffle qui
perd haleine» (Ps 39, 7), beaucoup ressentent même le silence de
Dieu peser sur eux, son apparente absence et son indifférence.
«Jusques à quand, Seigneur, m’oublieras-tu? Jusqu’à la fin? Jusques
à quand me vas-tu cacher ta face?» (Ps 13, 2). Et, finalement, se
dresse devant chacun le mystère de la mort.
Cet immense halètement de douleur qui s’élève de la terre vers le
ciel est sans cesse représenté dans la Bible, qui propose
précisément une foi historique et incarnée. Il suffit seulement de
penser aux pages marquées par la violence et l’oppression, au cri
âpre et incessant de Job, aux suppliques véhémentes des psaumes, à
la crise intérieure subtile qui parcourt l’âme du Qohélet, aux
vigoureuses dénonciations prophétiques contre les injustices
sociales. Par ailleurs, c’est sans circonstances atténuantes qu’est
condamné le péché radical, qui apparaît dans toute sa puissance
dévastatrice dès le début de l’humanité dans un texte fondamental de
la Genèse (chapitre 3). En effet, le «mystère d’iniquité» est
présent et agit dans l’histoire, mais il est dévoilé par la Parole
de Dieu qui assure, dans le Christ, la victoire du bien sur le mal.
Mais dans les Écritures, ce qui domine surtout est la figure du
Christ qui débute son ministère public par une annonce d’espérance
pour les derniers de la terre: «L’Esprit du Seigneur est sur moi,
parce qu’il m’a consacré par l’onction, pour porter la bonne
nouvelle aux pauvres. Il m’a envoyé annoncer aux captifs la
délivrance, aux aveugles la vue, aux opprimés la liberté, et
proclamer une année de grâce du Seigneur» (Lc 4, 18-19). Ses mains
se posent à maintes reprises sur les chairs malades ou infectées,
ses paroles proclament la justice, donnent courage aux malheureux,
et accordent le pardon aux pécheurs. À la fin, lui-même s’approche
du niveau le plus bas «se dépouillant lui-même» de sa gloire,
«prenant la condition d’esclave, et devenant semblable aux hommes.
S’étant comporté comme un homme, il s’humilia plus encore, obéissant
jusqu’à la mort, et à la mort sur une croix!» (Ph 2, 7-8).
Ainsi, il éprouve la peur de mourir («Père, s’il est possible, que
cette coupe passe loin de moi!»), il fait l’expérience de la
solitude par l’abandon et la trahison de ses amis, il pénètre dans
l’obscurité de la plus cruelle douleur physique avec la crucifixion
et parvient même jusqu’aux ténèbres du silence du Père («Mon Dieu,
mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné?»), atteignant le gouffre
ultime de tout homme, celui de la mort («poussant un grand cri, il
rendit l’esprit»). C’est vraiment à lui que peut s’appliquer la
définition qu’Isaïe réserve au Serviteur du Seigneur: «homme de
douleur, familier de la souffrance» (Is 53,3).
Et pourtant, même en ce moment extrême, il ne cesse d’être le Fils
de Dieu: dans sa solidarité d’amour et par le sacrifice de lui-même,
il dépose, dans la limite et dans le mal de l’humanité une semence
de divinité, à savoir un principe de libération et de salut; par le
don de soi qu’il nous fait, il éclaire par la rédemption la douleur
et la mort qu’il a assumées et vécues, et nous ouvre, à nous aussi,
l’aube de la résurrection. Le chrétien a, alors, la mission
d’annoncer cette Parole divine d’espérance par son partage avec les
pauvres et les souffrants, par le témoignage de sa foi dans le
Royaume de vérité et de vie, de sainteté et de grâce, de justice,
d’amour et de paix, par sa proximité amoureuse qui ne juge ni ne
condamne mais qui soutient, illumine, conforte et pardonne, dans le
sillage des paroles du Christ: «Venez à moi, vous tous qui peinez et
ployez sous le fardeau, et moi je vous soulagerai» (Mt 11, 28).
14. Sur les chemins du monde, la Parole divine engendre pour nous
chrétiens une rencontre intense avec le peuple juif auquel nous
sommes intimement liés par la reconnaissance et l’amour communs des
Écritures de l’Ancien Testament et parce que d’Israël «le Christ est
issu selon la chair» (Rm 9, 5). Toutes les pages sacrées hébraïques
éclairent le mystère de Dieu et de l’homme, révèlent des trésors de
réflexion et de morale, tracent le long itinéraire de l’histoire du
salut jusqu’à son plein accomplissement, illustrent avec vigueur
l’incarnation de la parole divine dans les événements humains. Elles
nous permettent de comprendre en plénitude la figure du Christ qui
avait déclaré: «N’allez pas croire que je sois venu abolir la Loi ou
les Prophètes: je ne suis pas venu abolir, mais accomplir» (Mt 5,
17), elles constituent des voies de dialogue avec le peuple de
l’élection qui a reçu de Dieu «l’adoption filiale, la gloire, les
alliances, la législation, le culte, les promesses» (Rm 9, 14), et
nous permettent d’enrichir notre interprétation des Saintes
Écritures avec les ressources fécondes de la tradition exégétique
juive.
«Béni mon peuple l’Égypte, et Assur l’œuvre de mes mains, et Israël
mon héritage» (Is 19, 25). Le Seigneur déploie donc le manteau
protecteur de sa bénédiction sur tous les peuples de la terre,
désireux que «tous les hommes soient sauvés et parviennent à la
connaissance de la vérité» (1Tm 2, 4). Nous aussi chrétiens, au long
des chemins du monde, nous sommes invités – sans tomber dans le
syncrétisme qui confond et humilie l’identité spirituelle propre – à
dialoguer respectueusement avec les hommes et les femmes des autres
religions qui écoutent et pratiquent fidèlement les indications de
leurs livres sacrés, à commencer par l’Islam qui, dans sa tradition,
accueille d’innombrables figures, symboles et thèmes bibliques et
qui nous offre le témoignage d’une foi sincère au Dieu unique,
«compatissant et miséricordieux», Créateur de tout l’être et Juge de
l’humanité.
Le chrétien trouve, en outre, des affinités avec les grandes
traditions religieuses de l’Orient qui nous enseignent, par leurs
textes sacrés, le respect de la vie, la contemplation, le silence,
la simplicité, le renoncement, par exemple dans le bouddhisme. Ou
qui, comme l’hindouisme, exaltent le sens du sacré, le sacrifice, le
pèlerinage, le jeûne, les symboles sacrés. Ou qui, comme le
confucianisme, enseignent la sagesse et les valeurs familiales et
sociales. Nous voulons également prêter notre attention cordiale aux
religions traditionnelles avec leurs valeurs spirituelles exprimées
dans des rites et dans les cultures orales et tisser avec elles un
dialogue respectueux. Nous devons également travailler avec ceux qui
ne croient pas en Dieu mais qui s’efforcent «d’accomplir la justice,
d’aimer la bonté et de marcher humblement» (Mi 6, 8) en vue d’un
monde plus juste et pacifié et offrir en dialogue notre témoignage
authentique de la Parole de Dieu qui peut leur révéler des horizons
nouveaux et élevés de vérité et d’amour.
15. Dans sa Lettre aux Artistes (1999), Jean Paul II rappelait que
«la Sainte Écriture est devenue ainsi une sorte d’‛immense
dictionnaire’ (P. Claudel) et d’‛atlas iconographique’ (M. Chagall),
où la culture et l’art chrétien ont puisé» (n. 5). Goethe était
persuadé que l’Évangile était la «langue maternelle de l’Europe».
Comme on dit couramment aujourd’hui, la Bible est le «grand code» de
la culture universelle: les artistes ont idéalement trempé leur
pinceau dans cet alphabet coloré d’histoires, de symboles, de
figures que sont les pages de la Bible; c’est autour des textes
sacrés, et en particulier des psaumes, que les musiciens ont
construit leurs harmonies; les écrivains ont, pendant des siècles,
repris les antiques narrations qui devenaient des paraboles
existentielles; les poètes se sont interrogés sur le mystère de
l’esprit, sur l’infini, sur le mal, sur l’amour, sur la mort et sur
la vie recueillant souvent les frémissements poétiques qui animaient
les pages bibliques; les penseurs, les hommes de sciences et la
société elle-même avaient fréquemment comme référence, même par
opposition, les conceptions spirituelles et éthiques (que l’on pense
par exemple au Décalogue) de la Parole de Dieu. Même lorsque la
figure ou l’idée présente dans les Écritures était déformée, elle
était reconnue comme indispensable et constitutive de notre
civilisation.
C’est pourquoi la Bible – qui nous enseigne également la via
pulchritudinis, c’est-à-dire le parcours de la beauté, pour
comprendre et parvenir à Dieu («Chantez pour Dieu avec art!» nous
invite le Ps 47, 8) – est nécessaire, non seulement au croyant mais
à tous, afin de redécouvrir les significations authentiques des
différentes expressions culturelles et surtout pour retrouver notre
propre identité historique, civile, humaine et spirituelle. En elle,
notre grandeur plonge ses racines, et grâce à elle, nous pouvons
nous présenter avec un noble patrimoine aux autres civilisations et
cultures, sans aucun complexe d’infériorité. La Bible devrait donc
être connue de tous et étudiée sous cet extraordinaire profil de
beauté et de fécondité humaine et culturelle.
Toutefois, la Parole de Dieu – pour utiliser une image significative
de saint Paul – «n’est pas enchaînée» (2 Tm 2, 9) à une culture; au
contraire, elle aspire à passer les frontières et justement,
l’Apôtre a été un artisan exceptionnel d’inculturation du message
biblique dans de nouveaux contextes culturels. C’est ce que l’Église
est appelée à faire aujourd’hui aussi, à travers un processus
délicat mais nécessaire qui a reçu une forte impulsion du magistère
du Pape Benoît XVI. Elle doit faire pénétrer la Parole de Dieu dans
la pluralité des cultures et l’exprimer selon leurs langages, leurs
conceptions, leurs symboles et leurs traditions religieuses. Elle
doit cependant être toujours capable de conserver la véritable
substance de ses contenus, surveillant et contrôlant les risques de
dégénération.
L’Église doit donc faire briller les valeurs que la Parole de Dieu
offre aux autres cultures afin qu’elles en soient purifiées et
fécondées. Comme l’avait déclaré Jean-Paul II à l’épiscopat du
Kenya, lors de son voyage en Afrique en 1980, «l’inculturation sera
réellement un reflet de l’incarnation du Verbe quand une culture
transformée et régénérée par l’Évangile, produit dans sa propre
tradition des expressions originales de vie, de célébration et de
réflexion chrétiennes».
CONCLUSION
«Puis la voix du ciel, que j’avais entendue, me parla de nouveau:
‛Va prendre le petit livre ouvert dans la main de l’Ange debout sur
la mer et sur la terre’. Je m’en fus alors prier l’Ange de me donner
le petit livre; et lui me dit: ‛Tiens, mange-le; il te remplira les
entrailles d’amertume, mais en ta bouche il aura la douceur du
miel’. Je pris le petit livre de la main de l’Ange et l’avalai; dans
ma bouche, il avait la douceur du miel, mais quand je l’eus mangé,
il remplit mes entrailles d’amertume» (Ap 10, 8-11).
Frères et sœurs du monde entier, accueillons, nous aussi, cette
invitation; approchons-nous de la table de la Parole de Dieu, de
manière à nous en nourrir et à vivre «non seulement de pain, mais
[…] de toute parole qui sort de la bouche de Dieu» (Dt 8, 3; Mt 4,
4). L’Écriture Sainte – comme l’affirmait une grande figure de la
culture chrétienne – «a pourvu de passages pour consoler toutes les
conditions, et pour intimider toutes les conditions» (B. Pascal,
Pensées, n°532 édition de Brunschvicg).
La Parole de Dieu, en effet, est «douce plus que le miel, que le suc
des rayons» (Ps 19, 11), elle est «une lampe sur mes pas, ta parole,
une lumière sur ma route» (Ps 119, 105) mais elle est aussi «comme
un feu– oracle du Seigneur – N’est-elle pas comme un marteau qui
fracasse le roc?» (Jr 23, 29). Elle est comme la pluie qui irrigue
la terre, la rend féconde et la fait germer, faisant ainsi fleurir
l’aridité de nos déserts spirituels (cf. Is 55, 10-11). Mais
«vivante, en effet, est la Parole de Dieu, efficace et plus incisive
qu’aucun glaive à deux tranchants, elle pénètre jusqu’au point de
division de l’âme et de l’esprit, des articulations et des moelles,
elle peut juger les sentiments et les pensées du cœur» (He 4, 12).
Notre regard se tourne avec affection vers tous ceux qui étudient,
les catéchistes et les autres serviteurs de la Parole de Dieu afin
de leur exprimer notre plus intense et cordiale gratitude pour leur
service si précieux et si important. Nous nous tournons aussi vers
nos frères et nos sœurs persécutés ou mis à mort à cause de la
Parole de Dieu et du témoignage qu’ils rendent au Seigneur Jésus
(cf. Ap 6, 9): témoins et martyrs qui nous racontent la «force de
Dieu» (Rm 1, 16), origine de leur foi, de leur espérance et de leur
amour pour Dieu et pour les hommes.
Faisons à présent silence afin d’écouter avec efficacité la Parole
du Seigneur et conservons le silence après l’écoute afin que cette
Parole puisse continuer à demeurer, à vivre et à nous parler.
Faisons-la résonner au début de notre journée afin que Dieu ait le
premier mot et laissons-la retentir en nous le soir afin que le
dernier mot soit de Dieu.
Chers frères et sœurs, «vous saluent tous ceux qui sont avec nous.
Saluez tous ceux qui nous aiment dans la foi. La grâce soit avec
vous tous» (Tt 3, 15).
[00321-03.04] [NNNNN] [Texte original: italien]
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