PONTIFICAL COUNCIL FOR INTERRELIGIOUS DIALOGUE
L'ATTENTION PASTORALE
ENVERS
LES RELIGIONS TRADITIONNELLES
Lettre du Conseil Pontifical pour le Dialogue Interreligieux
aux Présidents des Conférences Episcopales
en Asie, aux Amériques et en Océanie
Eminence/Excellence,
1. L'idée de rédiger une lettre sur la nécessité d'accorder une plus
grande attention pastorale aux Religions Traditionnelles est apparue au
cours de la dernière Assemblée Plénière du Conseil Pontifical pour le Dialogue
Interreligieux (Novembre 1992). L'ordre du jour des travaux du CPDI a comporté
une discussion sur le dialogue avec les personnes qui adhèrent aux Religions
Traditionnelles. Une lettre sur ce thème avait dejà été envoyée aux Présidents
des Conférences Episcopales d'Afrique et de Madagascar (25 mars 1988 -
Bulletin 1988/XXIII/2).
Nous avons senti qu'étant donné que les Religions traditionnelles sont
présentes sous différentes formes, non seulement en Afrique, mais aussi
en Asie, en Amérique et en Océanie, il pourrait être utile d'attirer l'attention
des Conférences Episcopales de ces continents sur l'importance de l'attention
pastorale envers les Religions traditionnelles et sur l'utilité d'un échange
de réflexions et d'expériences dans ce domaine.
LA NATURE DES RELIGIONS TRADITIONNELLES
2. Que veut dire l'expression "Religions traditionnelles"?
Par Religions traditionnelles, nous entendons ces religions qui, contrairement
aux religions mondiales qui se sont répandues dans de nombreux pays et
cultures, sont demeurées dans leur environnement socio-culturel d'origine.
Le terme "traditionnel" ne se réfère pas à quelque chose de statique
ou d'impossible à changer, mais dénote plutôt cette matrice locale.
Il n'existe pas d'accord sur un nom particulier devant être utilisé
pour se référer à ces religions. Certains termes (par ex. paganisme, fétichisme)
véhiculent une signification négative et, de plus, ne décrivent pas réellement
le contenu de ces religions. De nos jours, même un terme tel qu'animisme
n'est plus communément acceptable. Alors qu'en Afrique ces religions sont
ordinairement qualifiés de "Religions traditionnelles afri- caines",
en Asie elles sont appelées "Religions tribales et Folk Religions",
en Amérique "Religions autochtones et Religions afro-américaines",
et en Océanie "Religions indigènes".
3. Quelques éléments des Religions traditionnelles.
Les religions traditionnelles manifestent généralement une croyance
claire en un Dieu Unique, en un Etre Suprême, désigné par des noms tels
que le Grand Esprit, le Créateur, l'Unique Grand, l'Esprit Tout-Puissant,
le Divin, le Transcendant, Celui qui vit en-haut, le Ciel, etc.
Il existe aussi une croyance dans d'autres êtres qui se situent au-dessus
des humains, mais qui sont moins importants que l'Etre Suprême. Ils peuvent
être appelés "esprits" et plusieurs experts des Religions traditionnelles
les appellent "divinités" ou "dieux", avec un petit
"d". Les parents adultes décédés, c'est à dire les ancêtres,
peuvent aussi faire l'objet de croyances.
Le culte ou les célébrations des Religions traditionnelles s'adressent
en général directement aux esprits et aux ancêtres, et parfois à Dieu.
Ils prennent la forme de prière, en particulier au sein de la famille,
de célébrations dans les temples et de sacrifices collectifs. La peur des
esprits mauvais ou des ancêtres sont à la source de nombreux actes de culte.
Le code moral est considéré comme étant celui qui a été établi par les
générations passées et sanctionné par les esprits et les ancêtres, occasionnellement
par Dieu.
Les Religions traditionnelles ne se réfèrent généralement pas à des
livres révélés. Ils ne sont pas non plus structurés en déclarations théoriques
de nature théologique ou philosophique. Les richesses de ces religions,
et leurs nombreuses valeurs se situent plus souvent dans les célébrations,
les contes et les proverbes, et s'expriment aussi à travers des comportements,
des coutumes et des codes de conduite. Il est rare qu'une Religion traditionnelle
se réclame d'un fondateur.
4. Les principales valeurs des Religions traditionnelles.
Au sein de nombreuses sociétés traditionnelles, il existe un sens très
fort du sacré. La religion imprègne tellement la vie qu'il est souvent
difficile d'établir une distinction entre des éléments strictement religieux
et des coutumes locales. L'autorité n'est pas considérée comme quelque
chose de séculier, mais comme une charge sacrée. Les membres des Religions
traditionnelles accordent une grande attention à la terre. Ils respectent
la vie et célèbrent ses étapes les plus importantes: naissance, entrée
dans l'âge adulte, mariage, mort. Il existe un sens très fort de la famille,
qui comporte l'amour des enfants, le respect des aînés, un lien communautaire
avec les ancêtres. Le symbolisme est important pour l'interprétation du
monde invisible et les relations des êtres humains avec lui. Il existe
un amour évident du rituel.
5. Quelques ombres dans les Religions traditionnelles.
Les Religions traditionnelles possèdent aussi des éléments négatifs.
En voici certains exemples: des idées inadéquates concernant Dieu, la superstition,
la peur des esprits, une morale répréhensible qui pratique le rejet des
jumeaux (en certains endroits), et même à l'occasion des sacrifices humains.
6. Epoque de mutation pour les Religions traditionnelles.
Les Religions traditionnelles ne formaient qu'un avec les cultures des
peuples qui les pratiquent. Parmi ces populations, le même mot était souvent
utilisé pour désigner la religion, la coutume et la culture. Ces forces
et ces valeurs unissaient ces sociétés.
La rencontre avec le Christianisme, avec d'autres religions et aussi
avec la culture occidentale, et en particulier avec la science et la technologie
modernes, ainsi qu'avec l'urbanisation, a affecté ces sociétés et leurs
Religions traditionnelles. Malgré tout, l'influence des Religions traditionnelles
demeure importante, particulièrement dans les périodes de crise.
LES RAISONS D'UNE ATTENTION PASTORALE ET D'UN DIALOGUE
AVEC LES RELIGIONS TRADITIONNELLES
7. Les Religions traditionnelles constituent le contexte religieux à
l'intérieur duquel vivent ou ont vécu un grand nombre de gens.
De nombreux convertis au Christianisme proviennent des Religions traditionnelles.
Ceci est vrai non seulement dans les Eglises où l'Evangile n'a été prêché
qu'au cours du dernier siècle, mais aussi dans plusieurs pays où l'Eglise
est établie depuis des siècles. Bon nombre de ces convertis vivent au sein
de cultures et de contextes influencés par ces religions, comme le démontre
le fait qu'à des moments importants de leur vie (comme lors de maladies,
de dangers, au moment du mariage, de la naissance d'un enfant, des funérailles
d'un parent) ils tendent à recourir à des pratiques de leurs Religions
traditionnelles ou à des guérisseurs, à des dorciers, à des "prophètes",
à des diseurs de bonne aventure, ou à fréquentér des lieux de prière.
Il faut observer qu'en Amérique latine, les descendants de ces populations
apportées d'Afrique comme esclaves, aux XVIème et XVIIème siècles, n'ont
pas tout perdu de la religion et de la culture afro-américaines. Parmi
les divers cultes afro-américain, certians se sont conservés d'une manière
très proche de leurs formes originelles comme le Candomblé, à Bahia (Brésil),
tandis que d'autres sont plutôt syncrétistes, comme on peut en trouver
en Haïti, à Cuba et à la Jamaïque.
Les Américains autochtones qui sont devenus chrétiens veulent demeurer
des autochtones authentiques. Le Saint-Père les a encouragés dans les discours
qu'il leur a adressés au sanctuaire de Sainte-Anne de Beaupré, au Canada,
le 10 septembre 1984, et à Phoenix, en Arizona, le 14 septembre 1987. De
même, il a encouragé les autochtones australiens ou les aborigènes d'Australie
à Alice Springs, le 29 novembre 1986. Les deux rencontres plus récentes
du Saint-Père avec les Amérindiens et les Afro-américains, à Saint-Domingue,
le 12 octobre 1992, sont également dignes d'être mentionnés.
Tout ceci constitue une indication très claire pour les hérauts de l'Evangile
pour qu'ils accordent une grande attention aux Religions et aux cultures
traditionnelles qu'ils rencontrent sur leur chemin. Le Christianisme doit
tendre à influencer la vie tout entière et former des personnes integrées,
plutôt que de les voir vovre des vies parallèles. La rencontre entre l'Evangile
et la culture, y compris ses éléments religieux, doit comporter un prudent
discernement qui n'est pas toujours facile.
8. L'inculturation pour une meilleure annonce.
L'Eglise respecte les religions et les cultures des peuples et, lors
de ses rencontres avec elles, souhaite préserver tout ce qu'il y a de noble,
de vrai et de bon dans ces religions et ces cultures. Dans la mesure où
les Religions traditionnelles seront mieux comprises, le Christianisme
sera annoncé de façon plus appropriée. Comme l'a dit le Pape Jean-Paul
II dans son Encyclique Redemptoris Missio: "Le processus
d'insertion de l'Eglise dans les cultures des peuples demande beaucoup
de temps: il ne s'agit pas d'une simple adaptation extérieure, car l'inculturation
'signifie une intime transformation des authentiques valeurs culturelles
par leur intégration dans le christianisme, et l'enracinement du christianisme
dans les diverses cultures humaines'. C'est donc un processus profond et
global qui engage le message chrétien de même que la réflexion et la pratique
de l'Eglise" (RM 52).
Des éléments d'une religion et de la culture qu'elle influ- ence peuvent
enrichir la catéchèse et la liturgie, et y trouver leur accomplissement.
Une étude approfondie est nécessaire pour découvrir les éléments que le
Christianisme peut adopter ou adapter, anoblir et purifier, et ceux qui
doivent être rejetés (LG 13), avec une attention constante accordée au
danger de syncrétisme.
Avec ceux qui souhaitent devenir chrétiens, et avec ceux qui se sont
déjà convertis et qui viennent d'une Religion traditionnelle, le dialogue
doit être compris dans un sens très large; il s'agira d'une approche pastorale
à l'égard des Religions traditionnelles de manière à présenter l'Evangile
de Notre-Seigneur Jésus-Christ de la façon la plus appropriée afin que
l'Eglise puisse s'enraciner plus profondément parmi un peuple déterminé.
A cet égard, durant la récente rencontre de Saint-Domingue, le Saint-Père
a prononcé un discours aux représentants des Afro-américains, leus déclarant:
"L'évangélisation ne détruit pas vos valeurs mais est incarnée en
elle; elle les consolide et les renforce. Elle provoque la croissance de
la graine semée par le Verbe de Dieu qui, avant de se faire chair pour
tout sauver et récapituler en lui était déjà dans le monde comme 'la vraie
lumière qui éclaire tout homme' (Jn 1, 9) (GS 57)". (Discours du Saint-Père
aux Afro-Américains, Saint-Domingue, 12 octobre 1992).
9. Le dialogue.
Avec ceux qui adhèrent à des Religions traditionnelles et qui, pour
l'heure, ne souhaitent pas devenir chrétiens, le dialogue doit se dérouler
dans le sens ordinaire d'une rencontre, d'une compréhension mutuelle, du
respect, de la découverte des semences du Verbe dans cette religion, et
de la quête commune de la volonté de Dieu.
Le dialogue doit être ici compris selon ses différentes formes (cf.
Dialogue et Annonce, 42). Le "dialogue de vie"
et le "dialogue d'action", ou la collaboration dans le domaine
de la promotion humaine intégrale, seront particulièrement importants dans
le contexte des Religions traditionnelles.
Plusieurs difficultés demeurent quant à ce dialogue. Dans certains cas,
ces religions comportent des éléments secrets et un contact ouvert n'est
pas souhaité. Dans d'autres cas, le manque de structures rend plus difficile
un dialogue organisé.
Il ne faut pas non plus se cacher l'ambiguïté de ce dialogue. Aux yeux
de personnes peu perspicaces, il peut parfois apparaître comme un sceau
d'approbation donné à ces religions. Il n'en demeure pas moins que le respect
et l'ouverture sont toujours nécessaires. Le dialogue avec les membres
des Religions traditionnelles est une expression de charité qui ne connait
pas des frontières.
REFLECTION THEOLOGIQUE
10. Le Concile Vatican II recommande une sérieuse réflexion théologique
en vue d'une évangélisation profonde (AG 22). L'attention pastorale envers
les Religions traditionnelles, que cette lettre entend encourager, est
une étape dans la direction de cette réflexion théologique approfondie.
11. Dans l'étude des Religions et des cultures traditionnelles et dans
la réflexion sur la façon dont le Christianisme peut satisfaire à une approche
pastorale désirée, il faut garder à l'esprit plusieurs points clés doctrinaux,
à savoir: la nature révélée du message que le Christ nous a apporté, le
rôle central de Jésus-Christ, le rôle irremplaçable de la Bible et de la
Tra- dition, l'unité de l'Eglise, le rôle du Successeur de Pierre au sein
de la communion des Eglises locales avec l'Eglise de Rome et entre elles.
Tout ceci fournit le cadre nécessaire à l'intérieur duquel les richesses
des religions traditionnelles peuvent parvenir à leur plénitude. Il est
important de garantir l'unité de la foi catholique à travers le monde entier,
même si la manière d'exprimer cette foi peut varier d'un peuple à un autre
et d'une culture à une autre.
L'ACTION DES CONFERENCES EPISCOPALES
12. Etant donné que cette recherche et l'action pastorale qui s'en suivra
sont d'une grande importance pour l'apostolat de l'Eglise, et en tenant
compte de la nature délicate de l'entreprise, la responsabilité majeure
dans ce domaine échoit aux Conférences Episcopales de chaque pays ou région.
13. Comme l'ont déjà fait, de manière louable, plusieurs Conférences
Episcopales, il serait opportun que chacun d'entre elles désigne un petit
groupe de personnes compétentes et expérimentées capables d'entreprendre
cette recherche en étroite coopération avec la Conférence Episcopale et,
à travers elle, avec les Dicastères compétents du Saint-Siège. Une collaboration
oecuménique dans ce domaine doit être encouragée. De même, il serait bon
de promouvoir l'étude et la connaissance des Religions traditionnelles
comme partie intégrante du programme de formation dans les séminaires,
les instituts ecclésiaux et les maisons d'étude des religieux.
14. En conclusion, je voudrais vous assurer que le Conseil Pontifical
pour le Dialogue Interreligieux est prêt à soutenir et à encourager, en
y apportant sa collaboration, les efforts allant dans le sens d'une meilleure
connaissance des Religions traditionnelles en vue d'un dialogue plus fructuex
et d'une approche pastorale plus appropriée. En même temps, le CPDI est
prêt à agir comme point de référence pour l'échange de connaissances et
d'informations parmi les Conférences Episcopales si celles-ci veulent bien
nous envoyer, lorsqu'elles sont en mesure de le faire, des informations
sur les études déjà menées à bien ou en cours de réalisation, des publications
intéressantes, des noms d'experts, et toute autre chose qui pourrait contribuer
à une coopération bénéfique.
21 Novembre, 1993
Francis Card. Arinze
Président
Mgr. Michel L. Fitzgerald, M.Afr.
Secrétaire
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