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CONGREGATIO PRO CLERICIS
Homélie à Cluny - 13 septembre 1998
Célébration du millénaire de l’institution
du " Jour des morts ",
2 novembre, par saint Odilon, abbé de Cluny.
La Célébration qui nous rassemble aujourd’hui
veut rappeler l’institution par saint Odilon de Cluny, pour les monastères
soumis à son autorité, d’une " journée ", dirait-on en
style moderne, consacrée à la commémoraison, dans la prière, de tous les
fidèles trépassés.
Ce fait, la tradition le fixe à l’année
998, il y a donc un millénaire.
[Les historiens hésitent sur la date
exacte : le décret définitif pourrait être plus tardif et conclure
plusieurs dispositions dont la première remonterait à l’an 998 : la
tradition, en simplifiant, ne s’éloigne pas de la vérité.]
Et c’est en 1898, à l’occasion du
neuvième centenaire, qu’a été instituée par le pape Léon XIII, en l’église
Notre-Dame de Cluny, l’Archiconfrérie de prière pour les âmes du purgatoire.
L’esprit de saint Odilon se perpétue ainsi et fructifie à travers les
siècles, comme a voulu le manifester par la lettre que vous avez entre les
mains le Saint-Père Jean-Paul II, dont je vous apporte une bénédiction
spéciale.
Quel est cet esprit ? C’est, simplement,
l’esprit catholique.
Et c’est aussi, chez ce grand Abbé, l’esprit
monastique, l’esprit de son ordre, voué à la prière et à l’intercession.
C’est l’esprit catholique.
Le signe en est l’approbation universelle qu’a suscitée la pratique
instaurée par notre saint. Cette " fête des morts ", comme
l’on dit parfois de façon inexacte, rattachée par lui à la fête de tous
les saints du 1er novembre, s’est répandue dans l’Église
entière, qui l’a approuvée officiellement par la voix du Pontife romain,
peut-être dès le milieu du onzième siècle avec saint Léon IX, et l’a fait
entrer plus tard dans sa Liturgie.
À vrai dire, il ne s’agissait pas d’une
création et la prière pour les morts est aussi ancienne que le Christianisme,
plus ancienne même puisque la piété juive, dans ses derniers développements,
la connaissait déjà.
Les Pères de l’Église recommandent
unanimement cette prière, dont la forme privilégiée est l’offrande du Saint
Sacrifice. Saint Augustin évoque même la mémoire générale que fait l’Église
des trépassés, en particulier de ceux en faveur de qui personne ne prie :
elle les embrasse dans sa prière, elle, la " pia mater communis ".
Et l’on voit cette pratique se développer largement chez les fidèles qui
multiplient les dons, les fondations, auprès des monastères en particulier,
afin qu’après leur mort on se souvienne d’eux, de leur famille, devant le
Seigneur, pour leur obtenir le « repos éternel » dont parle la
liturgie des défunts : « Requiem aeternam dona eis Domine ».
C’est donc là une aspiration profonde de l’âme
chrétienne, entée d’ailleurs sur un sentiment profondément humain :
tout homme face à la mort prend conscience de sa pauvreté, de son besoin de
salut, du mystère de sa destinée. Il s’ouvre spontanément à une attitude
religieuse. Le soin des morts chez les humains, nous disent les ethnologues, est
une donnée constante et caractéristique : notre pastorale se doit de
répondre à ces aspirations du cœur de l’homme, quitte à les évangéliser.
Car la Révélation divine devait éclairer
ces pressentiments et fournir un fondement solide à la pratique chrétienne. La
mort corporelle ne signifie pas la destruction totale de l’être humain.
Celui-ci, Image de Dieu, est " Corps, âme et esprit ", dit
saint Paul aux Thessaloniciens [1 Thess. 5, 23] : Il est doté d’une âme
spirituelle. Devenu enfant de Dieu par le baptême, il est appelé à le
rejoindre, au-delà de la mort, dans la vie éternelle. La mort n’est pas le
terme : " Je ne meurs pas, j’entre dans la vie " s’écrie
Thérèse de Lisieux.
Néanmoins cette entrée peut ne pas être
immédiate. L’union intime avec Dieu suppose que soient écartés tous les
obstacles, dont l’unique source est le péché ; Jésus évoque une
pureté qui permet de voir Dieu : « Bienheureux les cœurs purs, car
ils verront Dieu ». C’est donc l’âme elle-même, épouse du Christ,
qui quand elle meurt dans son amitié - en état de grâce - tout en restant
marquée par des fautes vénielles ou les conséquences de ses faiblesses
passées, implore une purification pour pouvoir s’unir à son époux ; l’expérience
de la prière du peuple chrétien pour les morts exprimait cette persuasion de
la nécessité d’une purification, en même temps que sa foi en la communion
des saints ; elle a amené à définir le dogme du purgatoire [cf.
DS 1304 ; 1820 ; 1580], comme purification finale qui permet aux élus
d’obtenir la sainteté nécessaire pour entrer dans la joie du ciel, pour
parvenir à la vision béatifique de Dieu [cf. CEC n. 1032]. Et en cette
célébration anniversaire, il semble particulièrement opportun de le rappeler,
alors qu’une conception amputée de l’amour de Dieu réduit sa paternité à
une " grand-paternité " condescendante. Dans le désir de l’excuser,
de le laver de tout soupçon d’être un " Dieu vengeur ",
on fait silence sur la fin ultime de l’homme et sur l’existence de peines
après la mort ; c’est se méprendre sur qui est Dieu, et sur qui est l’homme !
Dieu n’a pas besoin de nos excuses embarrassées ! C’est parce que sa
sainteté mérite d’être admirée, qu’il n’y a personne de plus
désirable que Lui, que le péché qui s’oppose à Lui est grave pour l’homme !
Et c’est parce que " Dieu en vaut la peine ", qu’il peut
rester des peines après la mort ! D’autre part, elles sont un signe de
notre dignité : Dieu ne s’est pas résolu à ne nous demander d’être
en sa compagnie que des enfants immatures contraints d’accepter ses
prévenances : il veut être choisi, librement, comme l’époux de nos
âmes, et c’est pourquoi nous sommes responsables de nos actes, de nos fautes.
Ceux qui refusent cet appel ont encore une échappatoire qui leur permet de ne
pas vivre une cohabitation forcée : c’est la damnation clairement
évoquée par Jésus, « Allez, maudits, au feu éternel ». Mais ceux
qui désirent cette communion ont au contraire la possibilité d’une ultime
préparation.
Nous n’avons donc pas à rougir de cette
doctrine : Dieu nous laisse libres comme l’enfant prodigue ; c’est
par miséricorde qu’il permet à ceux qui le haïssent de s’éloigner
définitivement de Lui ; et c’est par miséricorde qu’il permet aux
autres de se débarrasser de leurs affections désordonnées, pour entrer de
plain-pied dans la Société des Trois Personnes divines, de la Vierge Marie,
des anges et des saints. Pouvoir nous purifier, nous détacher, expier, pour
arriver à le regarder sans honte, à tout partager avec lui, c’est un
privilège. Le feu du purgatoire n’est pas comme celui de l’enfer : c’est
l’amour même de Dieu qui, dans ces ultimes épreuves, vient préparer le cœur
humain à l’union où il pourra l’étreindre et l’embrasser dans la
« vive Flamme » de l’Esprit-Saint. Le subir, c’est être déjà
plongé dans son amour passionné, car notre Dieu est un " feu
dévorant ".
Mais cette purification est aussi douloureuse.
Sainte Catherine de Gênes compare l’âme en purgatoire à une tige de métal
rouillé, plongée dans la fournaise, et qui souffre de ne pouvoir s’unir à
la flamme qui l’entoure tant que les scories qui l’alourdissent ne sont pas
consumées. C’est pourquoi la deuxième certitude présente au cœur de l’Église
qui prie pour les morts, c’est que, dans ce mystère de justice et d’amour,
le chrétien n’est pas seul. En effet, selon la Constitution dogmatique sur l’Eglise
du Concile Vatican II [n. 49], « tous ceux qui sont au Christ et
possèdent son Esprit s’unissent organiquement dans une même Église et sont
étroitement liés par une cohésion mutuelle en Lui [cf. Ep 4, 16]. L’union
de ceux qui sont encore en chemin avec leurs frères qui se sont endormis dans
la paix du Christ n’est pas du tout interrompue, bien au contraire, selon la
foi constante de l’Église, elle est renforcée par la communication des biens
spirituels ». Il est donc possible de venir en aide aux parents, aux amis,
qui nous ont quittés, à toute la famille des fidèles à travers le monde. C’est
le mystère de la communion des saints par lequel tout est commun dans l’unité
d’un même Corps, le Corps mystique du Christ : prières, œuvres de
charité, œuvres de pénitence offertes par amour, tout cela compose, ajouté
aux mérites du Christ, de la Vierge et des saints, le trésor de l’Église,
et va au bénéfice de chacun de ses membres. Toute âme qui s’élève élève
le monde, a-t-on dit justement. Et le Seigneur agrée que nous venions en aide
plus particulièrement à telle ou telle personne : si la miséricorde est
« un élément indispensable pour façonner les rapports mutuels entre les
hommes, dans un esprit de grand respect envers ce qui est humain et envers la
fraternité réciproque » (Jean-Paul II, encyclique Dives in
misericordia 14), nous devons prendre conscience qu’il n’est pas pas
possible d’imaginer une société plus humaine sans y instaurer cette
tendresse et cette sensibilité du coeur dont nous parle si éloquemment la
parabole de l’enfant prodigue, ou encore celle de la brebis et de la drachme
perdue [cf. Luc 15, 1-32]. Cette tendresse doit s’étendre à nos frères
défunts : sans compassion pour leur peine, c’est un monde cruel que nous
préparerions. C’est pourquoi Saint Jean Chrysostome nous exhorte ainsi :
" Portons-leur secours et faisons leur commémoraison. Si les fils de
Job ont été purifiés par le sacrifice de leur père [cf. Jb 1, 5], pourquoi
douterions-nous que nos offrandes pour les morts leur apportent quelque
consolation ? N’hésitons pas à porter secours à ceux qui sont partis
et à offrir nos prières pour eux " [hom. in 1 Cor. 41, 5 : PG
61, 361C].
Parmi ces "secours", il faut placer
en premier lieu l’offrande du Sacrifice de la Messe, qui répand sur l’humanité
la grâce de la Rédemption opérée sur la Croix. Ce Saint Sacrifice, l’Église
l’offre quotidiennement pour les vivants et pour les morts. Et les fidèles
tiennent à juste titre, à ce que l’Eucharistie accompagne la cérémonie des
funérailles. N’était-ce pas déjà le vœu de sainte Monique, demandant
seulement qu’on se souvienne d’elle, après sa mort, " à l’autel
du Seigneur " ? On sait qu’en 1915 le pape Benoît XV accorda
à tout prêtre de célébrer le 2 novembre trois messes pour les défunts, et
ce privilège demeure dans la Liturgie rénovée après Vatican II.
Ce sont ces convictions qui sont à l’origine
de la décision dont nous fêtons le millénaire. La foi profonde au mystère de
notre communion dans le Christ, l’amour ardent des frères dans le besoin, de
ces frères défunts privés du seul Bien qui puisse combler leur cœur, c’est
l’esprit catholique. C’est l’esprit monastique aussi, si le moine n’est
autre qu’un chrétien qui veut l’être en perfection et totalement. Il n’y
a pas à s’étonner que cette initiative de la « journée » du 2
novembre soit née dans le cœur d’un moine. On sait comment
traditionnellement chez eux la prière pour les morts était pratiquée avec
générosité et ferveur : frères, amis, bienfaiteurs étaient
quotidiennement évoqués devant la miséricorde de Dieu. Mais celle-ci est sans
mesure, et le cœur qui s’y ouvre se dilate aux dimensions de l’amour divin :
il accueille toute détresse. C’est ainsi qu’Odilon a voulu embrasser dans
sa charité tous les défunts en voie de purification, sans exception ni
discrimination. De même que tous les saints du ciel sont honorés, en la fête
de la Toussaint, dans une même allégresse, de même, le lendemain, tous nos
frères du purgatoire sont l’objet de notre charité secourable.
La charité ne passe pas. Si elle vit dans nos
cœurs, elle y éveille les mêmes sentiments, « ceux qui sont dans le
Christ Jésus » [Philippiens 2, 5]. Ainsi la piété pour les morts, le
souci de leur venir spirituellement en aide, doit caractériser de façon
permanente l’Église du Christ. Alors que le passage au second millénaire a
été marqué par l’instauration de cette forme exquise de charité pour les
défunts, qui dure depuis mille ans, que pouvons-nous faire pour renouveler
cette charité et nous renouveler dans l’Esprit-Saint, pour ouvrir à notre
tour le troisième millénaire ? L’initiative prise il y a mille ans
demeure un défi pour notre temps. Il nous faut susciter un nouveau zèle de
charité envers les défunts, pour que le Peuple chrétien se nourrisse de
nouveau de la foi en la vie éternelle. Vivants et défunts, puissions-nous tous
partager ce désir ardent de la Rencontre définitive : « L’Esprit
et l’Époux disent : Viens - Amen, Viens Seigneur Jésus » [Apoc.
22, 17. 20].
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