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COMMISSION THÉOLOGIQUE
INTERNATIONALE
LA MORALE CHRÉTIENNE ET SES NORMES
(1974)
A) LES NEUF THÈSES DE HANS URS VON BALTHASAR
approuvées « in forma generica » par la Commission Théologique
Internationale
B) LES QUATRES THÈSES DE HEINZ SCHÜRMANN
approuvées « in forma generica »
par la Commission Théologique
Internationale
A) LES NEUF THÈSES DE HANS URS VON BALTHASAR
approuvées « in forma generica » par la Commission Théologique
Internationale
Remarque préliminaire
Le chrétien qui vit de la foi est en droit de fonder sa conduite morale sur sa
foi. Et, puisque le contenu de celle-ci, Jésus-Christ, le révélateur de l’amour
divin trinitaire, a pris la figure du premier Adam et assumé sa faute comme
aussi les anxiétés, les perplexités, les décisions de son existence, le chrétien
est assuré de retrouver, dans le second Adam, le premier homme avec toute la
problématique morale qui lui est propre. Jésus a eu lui-même à choisir entre son
Père et sa famille : « Mon enfant, pourquoi nous as-tu fait cela? » (Lc 2, 48.)
Ainsi, c’est du point de vue du Christ, c’est-à-dire de la foi, que le chrétien
arrêtera les options profondes de sa vie. Une éthique qui procède de la lumière
de la Révélation
en sa plénitude et, à partir de là, remonte les étapes antérieures, ne peut pas
être qualifiée proprement de « descendante », par opposition à une éthique «
ascendante » partant du donné anthropologique considéré comme fondement premier.
On ne peut pas davantage la taxer d’« anhistoricité » du fait qu’elle place
l’Évangile avant la loi de l’Ancien Testament. Seul le terme détermine et
éclaire le chemin, même et tout spécialement le chemin de l’histoire du salut
avec son caractère singulier, qui est à la fois dépassement (selon l’aspect
souligné par Paul) et accomplissement (suivant l’optique de Matthieu et de
Jacques). Certes, du point de vue historico-chronologique, les thèses 5 et 6
auraient dû passer avant les thèses christologiques et les thèses 7 à 9 encore
avant celles-là. Mais, en fait, le chrétien vit dans un temps spécifiquement
eschatologique et il doit s’efforcer sans cesse de surmonter ce qui en lui-même
appartient aux étapes préalables pour passer à ce qui relève du terme définitif.
En cela, le chrétien rejoint le Christ qui a vécu son obéissance au Père non pas
seulement sur le mode prophétique et immédiat, mais aussi dans la fidélité à la
loi et par « foi » dans la promesse.
Nos thèses sont énoncées de façon extrêmement sommaire et elles omettent
beaucoup de choses essentielles. Ainsi il y est seulement question de l’Église
par un biais ; on n’y traite ni des sacrements ni du rapport à l’autorité de la
hiérarchie. Elles n’entrent pas non plus dans la casuistique d’options de grande
portée auxquelles se trouve confrontée l’Église d’aujourd’hui dans le cadre de
décisions à portée mondiale. On a voulu essentiellement saisir la morale
chrétienne en son jaillissement premier qui est le mystère du Christ, centre de
l’histoire du salut et de l’histoire humaine.
I. L’accomplissement de la moralité dans le Christ
1. Le Christ comme norme concrète
Une éthique chrétienne doit être élaborée à partir de Jésus-Christ. En tant que
Fils du Père, il a accompli dans le monde toute la volonté de Dieu (tout ce qui
est dû), et cela, il l’a fait « pour nous ». Ainsi nous recevons de lui, qui est
la norme concrète et plénière de toute activité morale, la liberté d’accomplir
la volonté de Dieu et de vivre notre destinée de libres enfants du Père.
1. Le Christ est l’impératif catégorique concret. En effet, il n’est pas
seulement une norme formelle universelle de l’action morale susceptible d’être
appliquée à tous, mais une norme concrète personnelle. En vertu de sa Passion
soufferte pour nous et du don eucharistique de sa vie réalisé en notre faveur et
sous forme de communion avec lui (per ipsum et in ipso), le Christ comme
norme concrète nous rend intérieurement capables d’accomplir avec lui (cum
ipso) la volonté du Père. L’impératif s’appuie sur l’indicatif (Rm 6, 7 s ; 2
Co 5, 15, etc.). La volonté du Père a un double objet: aimer ses enfants en lui
et avec lui (1 Jn 5, 1 s); adorer « en esprit et en vérité » (Jn 4, 23). La vie
du Christ est tout à la fois action et culte. Pour les chrétiens, cette unité
constitue la norme plénière. Nous ne pouvons coopérer que dans une attitude
d’infini respect (Ph 2, 12) à l’œuvre salvifique de Dieu, dont l’amour absolu
nous dépasse infiniment, selon la différence la plus grande (in maiori
dissimilitudine). La liturgie est inséparable de l’agir moral.
2. L’impératif chrétien nous situe au-delà de la problématique de l’autonomie et de
l’hétéronomie.
a) En effet, le Fils de Dieu, engendré du Père, est bien « un autre » (hétéros),
mais non pas « quelque chose d’autre » (hétéron) par rapport à lui,
quelqu’un qui en tant que Dieu répond à son Père de façon autonome (sa personne
coïncide avec sa procession et donc avec sa mission). Mais d’autre part, en tant
qu’homme, il a comme présupposé de son existence (He 10, 5 s ;
Ph 2, 5 s) et
comme source intime de son activité personnelle (Jn 4, 34, etc.) le vouloir
divin et son propre consentement à celui-ci, même là où il veut éprouver
douloureusement toutes les résistances des pécheurs à l’égard de Dieu (1).
b) En tant que créatures, nous restons hétéron, mais nous devenons
aussi capables de déployer notre activité personnelle libre en vertu de la force
divine (la « boisson » devient en nous la « source » ; Jn 4, 13 s ; 7, 38). Celle-ci nous vient de l’Eucharistie du Fils, par la naissance de grâce avec
lui, du sein du Père et de la communication de leur Esprit. Dans son œuvre de
grâce, Dieu opère gratuitement (« pour rien ») ; nous sommes requis nous aussi
d’agir gratuitement par amour (et non pas « pour quelque chose » ; Mt 10, 8 ;
Lc
14, 12-14) ; la « grande récompense » du ciel (Lc 6, 23) ne peut donc être rien
d’autre que l’Amour même. Dans le plan éternel de Dieu (Ep 1, 10), le but final
coïncide avec la motion première de notre liberté (interior intimo meo ;
cf. Rm 8, 15 s.26 s).
3. En vertu de la réalité de notre filiation divine, toute activité chrétienne
est l’exercice d’une liberté et non pas une contrainte. Pour le Christ, tout le
poids du devoir (« dei »), qui lui incombe dans l’histoire du salut et le
mène jusqu’à la croix, est suspendu au pouvoir dont il use avec une totale
liberté de révéler la volonté salvifique du Père. Pour nous, pécheurs, la
liberté des enfants de Dieu prend assez souvent une forme crucifiante, tant dans
les décisions personnelles que dans le cadre de la communauté ecclésiale. Si les
directives de celle-ci ont pour sens intrinsèque de tirer le croyant de
l’aliénation du péché pour l’amener à son identité et à sa liberté véritables,
il est cependant possible et souvent nécessaire qu’elles présentent à l’homme
imparfait une apparence de dureté et d’obligation légale, tout comme il en fut
de la volonté du Père pour le Christ en croix.
2. L’universalité de la norme concrète
La norme qu’est l’existence concrète du Christ est personnelle et en même temps
universelle car, en lui, l’amour du Père pour le monde s’actualise d’une manière
totale, insurpassable et complète. Elle s’étend à toute la diversité des
personnes et de leurs situations morales, tout comme elle réunit en la personne
du Christ tous les hommes avec leur unicité et leur liberté. Dans la liberté de
l’Esprit Saint elle règne sur tous pour les introduire dans le royaume du Père.
1. L’existence concrète du Christ - sa vie, sa souffrance, sa mort et sa
résurrection corporelle définitive - assume en elle tous les systèmes de
régulation éthique. L’agir moral des chrétiens n’est finalement responsable
qu’envers cette norme qui nous présente le prototype de la parfaite obéissance à
Dieu le Père. L’existence du Christ abolit la différence qui sépare les gens «
soumis à la loi », les juifs, des gens « hors la loi », les païens (1 Co 9, 20
s), l’esclave du maître, l’homme de la femme (Ga 3, 28), etc. Dans le Christ,
tous ont reçu la même liberté d’enfants de Dieu et tendent vers le même but. Le
« nouveau » commandement du Seigneur (Jn 13, 34) qui, dans sa réalisation
christologique, dépasse le commandement primordial de l’Ancienne Alliance (Dt 6,
4 s), est plus que la somme de tous les commandements particuliers du Décalogue
et de toutes leurs applications. La synthèse de la totalité du vouloir du Père
réalisée dans la personne du Christ est eschatologique et insurpassable. Elle
est donc a priori universellement normative.
2. Le Christ, Verbe incarné et Fils de Dieu le Père, abolit en lui-même la dualité
et la distance qui marquaient l’« Alliance » vétéro-testamentaire. Au-delà du
concept de « médiateur » (intervenant entre les partis), il est la rencontre
personnifiée et, à ce titre, il est « unique » : « Un médiateur n’est pas
l’instrument d’un seul [contractant] ; or, Dieu est unique » (Ga 3, 20). L’Église
n’est pas autre chose que la plénitude de cet Unique. Elle est le «corps» qu’il
anime (Ep 1, 22 s). Elle est son « épouse » pour autant qu’avec elle il forme «
une seule chair » (Ep 5, 29), ou « un seul esprit » (1 Co 6, 17). En tant que «
peuple de Dieu », elle n’est plus multiple, mais « vous tous vous êtes un seul
dans le Christ Jésus » (Ga 3, 28). L’action du Christ s’étant accomplie « pour
tous », la vie au sein de sa communauté est à la fois personnalisante et
socialisante.
3. Le fait qu’à l’avance, dans l’acte de la croix, il ait été disposé de nous («
du fait qu’un seul est mort pour tous, tous sont morts... afin que les vivants
ne vivent plus pour eux-mêmes » ; 2 Co 5, 14 s), que nous ayons été transférés «
dans le Christ », cela ne constitue pas pour nous une aliénation. En effet, nous
sommes « transplantés » de l’« obscurité » de notre être pécheur et aliéné à la
vérité et à la liberté de la filiation divine (Col 1, 13), pour laquelle nous
avions été créés (Ep 1, 4 s). En vertu de la croix, nous sommes dotés de
l’Esprit Saint du Christ et de Dieu (Rm 8, 9, 11). Dans cet Esprit la personne
du Christ et son œuvre sont rendues présentes à tous les temps et sont actuelles
en nous, tout comme par lui nous nous trouvons sans cesse rendus présents dans
le Christ.
Cette inclusion réciproque comporte pour le croyant une dimension explicitement
ecclésiale. La réciprocité dans l’amour, objectif du précepte nouveau que Jésus
donne à accomplir, est insérée d’avance, en un a priori encore plus profond, au
cœur des croyants, par l’effusion de l’Esprit Saint, du Père et du Fils comme du
« Nous » divin (Rm 5, 5). Le fait d’appartenir comme membres à « un seul corps »
inclut, au niveau de l’Église (où nous sommes engagés à titre personnel, d’une
façon qui transcende les représentations organiques), le don de la conscience
personnelle du « Nous » que forment les membres. C’est dans sa réalisation
vivante que consiste l’agir moral des chrétiens. L’Église est ouverte au monde
comme le Christ est ouvert au Père et elle constitue son royaume universel (1
Co
15, 24) ; tous deux n’exercent de « médiation » que pour introduire à cet
immédiat qui détermine dès le début l’attitude et l’activité ecclésiales dans
tous ses détails.
3. Le sens chrétien de la « Règle d’or »
Sur les lèvres du Christ et dans le contexte du Sermon sur la montagne, la «
Règle d’or » (Mt 7, 12 ; Lc 6, 31) ne peut être considérée comme le résumé de
la Loi et des prophètes que parce qu’elle fonde sur le don de
Dieu (qui est le Christ) ce que les membres du Christ peuvent attendre les uns
des autres et s’assurer mutuellement. Elle dépasse donc la simple fraternité
humaine pour englober rechange interpersonnel de la vie divine.
1. La « Règle d’or » se trouve placée chez Matthieu et plus directement encore
chez Luc dans le contexte des Béatitudes, du renoncement à une stricte justice
distributive, de l’amour des ennemis, de l’exigence qui impose d’être « parfait
» et « miséricordieux », comme le Père céleste. Le don reçu de lui est
donc considéré comme contenant ce qu’un membre du Christ peut attendre des
autres et ce qu’il doit leur assurer en retour. Par là se confirme une fois de
plus que la « Loi » comme la « fraternité humaine » générale ont leur « fin »
(Rm 10, 4) dans le Christ.
2. Déjà la « Loi » n’était pas une simple expression de la fraternité humaine.
Elle manifestait la fidélité du Dieu sauveur qui voulait conclure une alliance
avec son peuple (cf. thèse 6). Les « prophètes » ont cependant prédît un
accomplissement de la Loi qui est seulement devenu
possible quand Dieu eut aboli toute hétéronomie et gravé sa Loi par son Esprit
dans le cœur des hommes (Jr 31, 33 ; Ez 36, 26 s).
3. Du point de vue chrétien, aucune éthique, ni personnelle ni sociale, ne peut
faire abstraction de la Parole de Dieu qui agit et
apporte ses dons. Pour être moralement valable, le dialogue entre les hommes
présuppose, comme condition de sa possibilité, le « dialogue » entre Dieu et
l’humanité, que l’homme en soit explicitement conscient ou non. En revanche, la
relation avec Dieu renvoie ouvertement à un dialogue approfondi entre juif et
païen, maître et serviteur, homme et femme, parents et enfants, riches et
pauvres, etc.
Ainsi, toute éthique chrétienne est cruciforme : verticale et horizontale. Cette
« forme » possède aussi son contenu concret dont on ne peut jamais l’abstraire :
le Crucifié qui réunit Dieu et les hommes. Il se trouve présent, comme la norme
unique, dans chaque relation particulière, dans chaque situation. « Tout m’est
permis » (1 Co 6, 12; cf. Rm 14-15), pourvu que je me souvienne de ce que ma
liberté résulte de mon appartenance au Christ (1 Co 6, 19 ; cf. 3, 21-23).
4. Le péché
Là où l’amour de Dieu est « allé jusqu’à la fin », la faute humaine se présente
comme péché. La disposition qu’elle traduit apparaît comme provenant d’un esprit
positivement opposé à Dieu.
1. Le caractère unique et concret de la règle morale personnelle a pour
conséquence que toute faute morale, qu’elle le veuille ou non, se réfère au
Christ, rend responsable envers lui et doit être portée par lui sur la croix. La
proximité du chrétien, dans son agir moral, au principe de la sainteté divine
qui le vivifie comme membre du Christ a pour effet que la faute commise contre
une simple « loi » (selon la conception juive), contre une pure « idée »
(suivant la pensée grecque) devient péché. La sainteté de l’Esprit Saint dans
l’Église du Christ convainc le monde de son péché (Jn 16, 8-11). A ce monde nous
appartenons, nous aussi (« si nous disons que nous n’avons pas péché, nous
faisons de Dieu un menteur » ; 1 Jn 1, 10).
2. La présence de l’amour absolu dans le monde donne au « non » coupable de l’homme
la dimension ultérieure d’un « non » démoniaque, plus négatif que l’homme n’en a
conscience et qui l’entraîne dans le gouffre de l’antichrétien (cf. les bêtes de
l’Apocalypse et ce que Paul dit des puissances du cosmos ; 1 Jn, etc.). A cela
chaque chrétien doit s’opposer avec les « armes de Dieu » (Ep 6, 11), en
partageant le combat de toute l’Église du Christ. Cet élément démoniaque
s’exprime surtout dans une gnose présomptueuse et sans amour, s’exaltant
elle-même et coextensive à l’agapê soumise à Dieu (Gn 3, 5). Elle « enfle
» au lieu d’édifier, comme l’amour (1 Co 8, 1, 13, 4). Puisque cette gnose se
refuse à envisager la norme concrète et personnelle, elle rend au péché l’aspect
d’une simple faute contre une loi ou une idée, et s’efforce de le déculpabiliser
de plus en plus par le recours à la psychologie, à la sociologie, etc.
3. Le trait d’opposition au Christ, qui est en tout péché, vise directement le
centre même de la norme personnelle : il perce le cœur du Crucifié qui
concrétise dans le monde l’amour trinitaire qui s’offre à nous. Le fait que le
Crucifié a assumé le péché demeure un pur mystère de la foi, dont aucune
philosophie ne saurait établir la « nécessité » ou l’« impossibilité ». C’est
pourquoi le jugement sur le péché reste réservé au Fils de l’homme transpercé,
auquel « tout jugement a été remis » (Jn 5, 22) et vers lequel tous les regards
se tournent (Jn 19, 37 ; Ap 1, 7). « Ne jugez pas » (Mt 7, 1).
II. Les éléments vétérotestamentaires de la synthèse future
5. La promesse (Abraham)
Le sujet moral (Abraham) est constitué par l’appel de Dieu et par l’obéissance à
cet appel (He 11, 8).
1. Après cet acte d’obéissance, le sens de l’appel se révèle comme promesse
illimitée et universelle (« tous les peuples »), mais récapitulée au singulier «
semini tuo » (Ga 3, 16). Le nom donné à celui qui obéit est le nom de sa
mission (Gn 17, 1-8). Puisque la promesse et son accomplissement procèdent de
Dieu, Abraham se voit doté d’une fécondité surnaturelle.
2. L’obéissance est foi en Dieu et par là réponse valable (Gn 15, 6), qui ne
touche pas seulement l’esprit mais aussi la chair (Gn 17, 13). Abraham doit donc
aller jusqu’à la restitution du fruit accordé par grâce (Gn 22).
3. Abraham se situe dans une obéissance qui, tournant son regard vers les
étoiles inaccessibles, est en attente d’une promesse.
Ad 1. - Toute éthique biblique est fondée sur l’appel du Dieu personnel et sur la
réponse de foi que l’homme lui donne. Dieu se fait connaître dans son appel
comme le fidèle, le véridique, le juste, le miséricordieux (et sous d’autres
descriptions de son nom). C’est à partir de ce nom qu’est établi le nom de
l’homme qui répond, c’est-à-dire ce qui fixe une fois pour toutes sa
personnalité. L’appel isole le sujet en vue de la rencontre. Abraham doit
quitter sa tribu, son pays, se mettant à la disposition de l’appel (« me voici
» ; Gn 22, 1); il reçoit sa mission, qui devient pour lui norme impérative. Dans
la situation qui lé met seul en dialogue avec Dieu, Abraham devient, de par sa
mission, fondateur de communauté. Dans la pensée biblique, les lois réglant les
relations de cette communauté dépendent toutes de l’action constitutive du
fondateur ou médiateur par rapport à Dieu, ou de l’action de Dieu lui-même (Ex
22, 20 ; 23, 9 ; Dt 5, 14 s ; 15, 12-18 ; 16, Ils ; 24, 17s). L’action constitutive
de Dieu est la grâce donnée sans mesure, sur laquelle l’homme n’a pas de prise,
et qui dirige toute activité humaine (parabole du serviteur infidèle ; Mt 18, 21
s). Dans l’Ancien Testament, l’ouverture quantitative de la bénédiction
d’Abraham est comprise toujours plus clairement comme orientée vers
l’accomplissement messianique : ainsi, l’ouverture aux « nations » (Ga 3, 14) a
lieu dans le rassemblement autour du Christ Jésus et le don de l’Esprit accordé
à celui qui croit.
Ad 2. - Le sujet moral se trouve saisi dans toutes ses dimensions par l’« Alliance
» fondée sur l’appel et sur la réponse de la foi (Gn 15, 18, etc.), dans le
risque de la foi confiante mais aussi dans la chair et ses puissances (« mon
alliance sera dans votre chair une alliance éternelle »; Gn 17, 13). Isaac, né
d’une intervention de la puissance divine, doit être soustrait à toute tentation
que son père pourrait avoir de disposer de lui. Dieu en réclame donc la
restitution. Si la foi de l’homme stérile était déjà une foi en un Dieu « qui
donne la vie aux morts et qui appelle à l’existence ce qui n’est pas » (Rm 4,
17), la foi du père qui restitue le fils de la promesse est une foi potentielle
en la résurrection. « Il pensait : Dieu a le pouvoir de le réveiller, même
d’entre les morts » (He 11, 19).
Ad 3. - L’existence d’Abraham (comme celle de tout l’Ancien Testament, y compris
l’époque de la Loi) ne peut être qu’une
adhésion à Dieu dans la foi, sans comporter la possibilité de transformer la
promesse de Dieu en réalisation. Le peuple de l’Ancienne Alliance ne peut qu’«
attendre » (He 11, 10), vivre dans une quête (ibid.). Celle-ci ne saurait
consister en rien de plus qu’à « regarder et saluer de loin », à se reconnaître
comme « pèlerin et étranger » dans ce monde (ibid., 13-14). Cette
attitude de persévérance dans l’impossibilité d’atteindre le terme valut aux
Anciens le « bon témoignage » de Dieu (martyrèthentes ; He 11, 39). Cela
est important pour ce qui va suivre.
6. La loi
Le don de la loi au Sinaï dépasse la promesse faite à Abraham en ceci qu’elle
dévoile explicitement - bien qu’à titre provisoire, du dehors et d’en haut - la
disposition intime de Dieu dans l’intention d’approfondir la réponse à
l’Alliance: « Je suis saint; il faut donc que vous aussi vous soyez saints. » Ce
« il faut » trouve son fondement dans l’être intime de Dieu même et s’adresse à
la disposition intérieure de l’homme. Qu’il soit possible de répondre à cette
exigence, cela repose sur l’absolue véracité de Dieu qui propose son Alliance
(Rm 7, 12). Pourtant, à cette véracité de Dieu ne correspond pas encore de la
part de l’homme une véracité également absolue; elle ne se trouve que dans la
promesse faite à Abraham qui s’articule à nouveau et plus explicitement dans les
promesses prophétiques.
1. La loi vient ultérieurement et n’abolit pas la constellation de la promesse
(Rm 7 ; Ga 3); on ne peut donc la comprendre que comme une détermination plus
détaillée de l’attitude d’attente de la foi. Elle éclaire sous divers aspects la
conduite de l’« homme juste » devant Dieu. Cette conduite répond sans doute aux
structures fondamentales de l’être humain (« droit naturel »), parce que le Dieu
qui donne la grâce est le même que le Créateur ; toutefois le motif de cette
conduite droite n’est pas dans l’homme, mais dans la révélation plus profonde de
la sainteté de Dieu fidèle à son Alliance. Ainsi il ne s’agit pas non plus d’une
« initiation » de Dieu, au sens où l’entendaient les Grecs, mais d’une réponse
au comportement de Dieu dans les « hauts faits » qu’il accomplit en faveur
d’Israël. La réponse adéquate restant objet de la promesse, la loi garde un
caractère dialectique au sens décrit par Paul. Bonne en soi, elle n’en mène pas
moins à la transgression et, à ce titre, a le rôle positif et négatif de «
pédagogue » qui conduit au Christ.
2. Du point de vue de Dieu, l’élément prescriptif de la loi est une offre qui
invite à vivre conformément à la proximité accordée par l’Alliance. Pourtant,
cette offre gratuite n’est que le premier acte d’une opération salvifique qui ne
trouvera son achèvement qu’avec le Christ. En attendant, cette opération
découvre, en même temps que la précision (positive) de la réponse demandée,
l’inadéquation (négative) de la capacité de répondre. La réponse demeure, après
comme avant le don de la loi, objet de la promesse.
La faille ainsi ouverte, qui aurait dû simplement être acceptée dans la patience
d’une foi pleine d’espérance, l’homme la ressentit au contraire comme
insupportable, et au cours de l’histoire il chercha à esquiver cette situation
de deux manières.
a) Tout d’abord, il a élevé la loi au rang d’un absolu abstrait, usurpant la place
du Dieu vivant. En s’efforçant d’accomplir littéralement la lettre abstraite, le
pharisien pense pouvoir réaliser cette impossible réponse. De cette construction
d’un devoir abstrait et formel découleront nombre de systèmes éthiques : par
exemple le système néo-kantien d’un domaine de « cotations » ou de « valeurs
absolues », l’éthique structuraliste et phénoménologique (Scheler). Tous ces
systèmes tendent à faire de l’homme, en fin de compte, son propre législateur,
car il est le sujet idéalement autonome qui se limite lui-même afin de pouvoir
se réaliser. La préparation à ces systèmes se trouvait déjà dans le formalisme
éthique de Kant
b) D’autre part, on a dilué la loi qui est devenue comme un corps étranger
dans le mouvement de la promesse et de l’espérance. La loi étant une chose
imposée du dehors et déclarant la culpabilité au cœur de l’homme (Kafka) ne peut
plus être l’émanation d’un Dieu fidèle et miséricordieux, mais seulement celle
d’un démiurge tyrannique (d’où l’alliance d’Ernst Bloch avec la gnose; cf. le
Sur-Moi de Freud). Dès lors, il semble qu’il faille surmonter la loi ainsi
conçue comme une illusion du passé, en vertu d’une espérance orientée vers le
futur que l’homme puise dans sa propre autonomie.
c) Les deux échappatoires s’unissent dans le « matérialisme dialectique »,
qui identifie la loi avec le mouvement dialectique de l’histoire et croit ainsi
pouvoir la diluer. Marx sait que la réconciliation attendue n’est pas produite
par la suppression négative de la loi (« communisme »), mais seulement par
l’humanisme positif qui permet d’identifier la loi avec cette spontanéité de la
liberté qui correspondrait, sur le mode athée, à Jérémie 31 et Ezéchiel 36. Vu
le caractère provisoire de l’éthique vétérotestamentaire par rapport à l’éthique
chrétienne du « temps de la fin », la réconciliation « transcendante » demeure
chez elle (comme dans les formes d’aliénation qu’elle revêt à l’époque moderne),
surtout une « libération » immanente et politique. Son sujet est en premier lieu
le peuple (ou le collectif humain), non pas la personne, dont le caractère
irremplaçable ne sera mis en lumière que dans le Christ.
3. Là où disparaît la foi chrétienne en l’accomplissement de la promesse dans le
Christ, l’histoire est dominée, non pas tant par des éthiques fragmentaires
étrangères à la Bible que par celles de
l’Ancien Testament les plus proches du christianisme. La raison en est que
l’accomplissement chrétien est présent à la conscience de l’humanité dans les
déformations érigées en absolu, qu’il s’agisse de la loi ou de la prophétie.
III. Fragments d’éthique extrabiblique
7. La conscience
1. L’homme, considéré en dehors de l’espace biblique, s’éveille à la conscience
théorético-pratique de soi grâce à un appel libre et aimant de son prochain. En
y répondant, il rejoint, dans le cogito-sum, deux faits inséparables.
L’être tout court, sous son aspect de vérité et de bonté, se révèle à lui et lut
permet un accès libre vers ses profondeurs. Il perçoit aussi le caractère de
communion interhumaine dont sa liberté porte la marque (2).
2. L’homme est marqué d’une orientation (synderesis : conscience
primordiale) inconditionnée (necessitate naturalis inclinationis, De
Veritate 22, 5) vers le bien transcendantal. Même dans les parties sensibles
de son être, qui toutes sont dominées et pénétrées par l’esprit, existent des
inclinations vers ce bien.
Ni le fait que l’illumination primordiale se voile, ni l’attirance par des biens
qui sollicitent l’homme immédiatement, ni enfin l’obscurcissement par le péché
de la gratuité du Bien ne peuvent entraver l’orientation secrète de l’homme vers
sa lumière. Ainsi, peut dire saint Paul, les païens eux-mêmes sont jugés « par
Jésus-Christ selon mon Évangile » (Rm 2, 16).
3. Les formulations abstraites en termes de « loi naturelle », orientant l’homme
vers le bien - par exemple la formulation de la communion interhumaine comme «
impératif catégorique » - sont d’un ordre dérivé et portent le caractère de
simple rappel.
Ad 1. - Interpellé par un autre, l’homme s’éveille au cogito-sum comme à
l’identité entre, d’une part, le fait de s’apparaître à soi-même et, d’autre
part, la réalité totale. Cependant, cette identité, en tant qu’éveillée, est
éprouvée comme non absolue parce que reçue. Dans l’ouverture transcendantale, on
découvre trois choses :
a) L’« être donné » de l’absolue identité entre Esprit et Être, donc l’absolue
possession de soi, donne participation à elle-même (et cet absolu « nous
l’appelons Dieu, qui interius docet, inquantum huiusmodi lumen animae
infundit » ; saint Thomas, De An. 5, ad 6);
b) Dans l’éveil à cette réalité qui se donne, la différence entre liberté absolue
et liberté reçue, ainsi que l’exigence attirante de répondre librement au don
absolu;
c) Dans l’indifférenciation transcendantale qui, au départ, associait l’appel de
l’absolu et celui du prochain, s’introduit une différence par le fait de
l’expérience a posteriori de ce que le prochain est également un être qui a été
éveillé. Cette différence laisse cependant subsister comme infrangible l’unité
transcendantale primordiale des deux attraits.
Ad 2. - De même que, dans l’identité originelle entre l’Être et sa lumière intérieure
(comme vrai absolu, et donc bon, et donc fascinosum : beau), la
liberté comme faculté de disposer de soi et la grâce comme participation
accordée (diffusivum sui) ne sont pas séparées, ainsi, dans l’identité
éveillée et dérivée, liberté et inclination vers le bien fondamental sont
inséparables. L’attraction active du bien inconditionné confère à l’acte de la
liberté qui répond un moment de « passivité » qui ne porte pas atteinte à son
caractère spontané (saint Thomas, S. Th. I, 80, 2 ; 105, 4 ; De Ver.
25, 1; 22, 13, 4).
Cette inclination qui ouvre l’esprit au pouvoir persuasif du bien simpliciter
pénètre l’homme tout entier, y compris sa sensibilité qu’informe l’esprit,
bien que celle-ci, faisant abstraction de la totalité humaine, ne soit plus
atteinte par la manifestation du bien comme tel et s’arrête aux biens
particuliers. L’œuvre proprement morale qui incombe à l’homme est la
moralisation intégrale de tout son être spirituel-corporel (ethizesthai)
; le résultat s’appelle vertu. Cela est d’autant plus vrai que l’appel du
prochain impose à chaque homme de voir sa liberté affectée de certaines
déterminations de la part d’autres libertés non moins incarnées que la sienne et
de les affecter à son tour. Chaque fois la lumière intérieure traverse la
médiation matérielle et lui transmet en dernier lieu l’irradiation du Bien.
L’ouverture primordiale du Bien absolu au fond du cogito-sum (ou la
transparence de l’imago Dei par rapport à son archétype) ne se maintient
pas de façon actuelle. Elle persiste cependant dans la mémoire « tamquam nota
artificis operi suo impressa » (Descartes, Médit III,
Adam-Tannery VII, 51). Étant donné qu’elle a concouru à déterminer la
première apparition de l’esprit à lui-même, elle ne peut pas être complètement
effacée par l’oubli, même dans le cas où l’on se détourne du bien pour
poursuivre des objets particuliers de jouissance ou d’utilité. En outre, cette
ouverture originelle constitue au moins un présavoir transcendantal de ce qu’est
une révélation et offre le lieu à partir duquel la révélation « positive » de
l’Ancien et du Nouveau Testament s’adresse dès le début à l’humanité entière.
Mais lorsque cette révélation se présentera dans l’a posteriori de l’histoire,
il ne faudra pas oublier non plus que l’appel du prochain
(transcendantal-dialogique) possède un caractère primordial tout comme l’appel
du Bien comme tel.
Quels seront le degré et l’aire de clarté qu’une révélation « positive » de ce
genre présentera effectivement en dehors de l’espace biblique, cela ne relève
que du Maître intérieur ; mais celui-ci, selon Paul, dirige le cœur des païens
eux-mêmes vers la norme, devenue suffisamment explicite, du don que Dieu fait de
lui-même en Jésus-Christ.
Ad 3. - Pour le temps où se trouve obscurcie l’illumination originelle du Bien
manifesté comme grâce et amour, afin de recevoir la libre réponse du sujet
reconnaissant pour le don de son être même, intervient le rôle monitoire de la
norme directive qui, comme telle, n’entend ni remplacer ni même représenter le
Bien lui-même et en ramène seulement le souvenir. Pour les situations les plus
importantes d’un esprit incarné et social, ce rappel se manifeste comme « loi
naturelle ». On ne doit pas diviniser celle-ci mais lui laisser sa note
essentiellement relative, afin qu’elle ne se fige pas mais puisse faire voir le
caractère vivant du Bien et du don qu’il fait de lui-même.
Cette remarque vaut également pour l’impératif catégorique de Kant qui, en
raison de son formalisme, est contraint d’opposer le « devoir » abstrait aux
penchants sensibles, alors qu’en réalité il s’agit de faire voir la
prépondérance de l’« inclination » totale de la personne vers le Bien absolu sur
les penchants particuliers opposés. Ce que l’homme s’assimile en présence de la
norme absolue (en langage stoïcien : oikeiosis) coïncide avec l’abandon
de soi en faveur du Bien divin et de celui de la communion interhumaine.
8. Ordre prébiblique de la nature
Quand fait défaut une autorévélation du Dieu libre et personnel, l’homme cherche
son orientation, pour l’ordonnance morale de sa vie, dans Tordre du cosmos qui
l’entoure. Comme il doit son existence à un ensemble de lois cosmiques, on
comprend aisément que pour lui le domaine de l’Origine ou du Divin se confonde
avec celui de la Nature. Une telle
éthique théocosmologiqué s’effrite dès que le fait biblique prend une résonance
historique.
1. Une éthique prébiblique, qui demande son orientation à la physis, peut
être en quête d’un bien adapté à la nature humaine (honestum), selon une
analogie avec le bien des êtres naturels. Ce bien humain sera inscrit dans le
cadre d’un ordre mondial englobant. En tant qu’il manifeste une valeur d’absolu,
cet ordre cosmique ouvre un certain champ à une action morale ordonnée, mais,
par son côté terrestre et fini, il ne permet pas à la liberté de décision de
s’épanouir pleinement. Les motifs d’action demeurent en partie politiques, dans
la mesure où ils se situent à l’intérieur d’une micro - ou macro - polis, et en
partie individualistes et intellectualistes, pour autant que la théorie et la
connaissance des lois régissant le rythme de l’univers apparaissent comme les
valeurs les plus désirables.
2. Avec l’apparition du fait biblique, l’homme est doté par le Dieu libre - qui se
distingue radicalement de la nature créée - d’une liberté qui ne peut plus
prendre ses modèles d’action dans la nature infrahumaine. Si cette liberté ne
veut pas se reconnaître redevable du Dieu de la grâce, elle va nécessairement
chercher son fondement en elle-même et comprendre l’action morale comme une
autolégislation. Elle pourra le faire d’abord dans une récapitulation du monde
pris comme exemplaire (cf. Spinoza, Goethe, Hegel), pour laisser tomber ensuite
cet échelon préalable (cf. Feuerbach, Nietzsche).
3. Cette évolution est irréversible. Encore que subsiste la tendance (cf.
supra 6, 3) à ramener l’éthique chrétienne à ses formes préparatoires dans la Bible, on peut, d’autre part,
relever une irradiation de la lumière chrétienne dans les religions et les
éthiques non bibliques (cf. par exemple l’insistance sur les composantes
sociales en Inde : Tagore, Gandhi). La distinction entre connaissance
existentielle et connaissance dogmatique explicite renvoie une fois encore à
l’avertissement « Ne jugez pas ».
9. Éthique anthropologique postchrétienne
Une éthique postchrétienne, mais non chrétienne, ne peut chercher de fondement
que dans la relation dialogale des libertés humaines (Je-Tu, Je-Nous). En ce
cas, Faction de grâces adressée à Dieu, où nous nous reconnaissons redevables de
notre être même, n’est plus l’option fondamentale et permanente de la personne
libre. La reconnaissance mutuelle entre les différentes personnes n’est plus,
dès lors, que secondaire, un acte de valeur relative. Les limites que s’imposent
mutuellement des sujets dotés d’une liberté de soi illimitée apparaîtront comme
une contrainte imposée du dehors. La synthèse entre l’accomplissement de
l’individu et celui de la société reste irréalisable.
1. Ce qui reste comme « nature » ou « structure » postchrétienne de l’existence
humaine est la réciprocité des libertés dont chacune s’émerveille seulement à
elle-même et à sa dimension de réponse par l’appel qu’une autre lui adresse. On
semblerait ainsi retrouver et rejoindre la « Règle d’or » mentionnée dans
l’Évangile. Mais la liberté interpellée ne peut pas se reconnaître simplement
redevable d’elle-même à une autre, humaine, elle aussi, sous peine d’être
hétéronome en dernière analyse. On exclut l’appel de Dieu qui fonde les deux
libertés en question. Dès lors, l’échange et l’abandon mutuels restent limités
et calculés. Ou bien l’intersubjectivité est comprise comme un mode secondaire
qu’on ne peut pas ultérieurement distinguer de l’unique sujet englobant. Ou bien
les sujets restent en face l’un de l’autre, impénétrables, à la manière de
monades.
2. Les sciences dites « humaines » peuvent apporter des connaissances particulières
utiles touchant le phénomène de l’existence humaine, mais elles ne résoudront
pas l’aporie fondamentale de la fraternité humaine.
3. L’aporie anthropologique trouve son point culminant dans la mort de l’individu,
qui rend définitivement impossible la synthèse entre son accomplissement
personnel et son intégration sociale. Les amorces de signification décelables
dans ces deux directions restent sans lien entre elles. Cela rend impossible le
développement d’une éthique intramondaine qui ait en elle-même son évidence. En
face du non-sens qui caractérise la mort et, du même coup, la vie qui s’écoule
vers la mort, l’homme peut donc refuser toute adhésion à des lois éthiques. Les
valeurs de l’accomplissement personnel et de l’intégration sociale se rejoignent
seulement dans la résurrection du Christ, gage de l’accomplissement de
l’individu et de la communauté ecclésiale - et, par elle, du monde. Ainsi, sans
anéantir le monde, Dieu peut être « Tout en toute chose ».
B) LES QUATRES THÈSES DE HEINZ SCHÜRMANN
approuvées « in forma generica »
par la Commission Théologique
Internationale
La question du caractère obligatoire des jugements de valeurs et des directives morales du Nouveau Testament
I. Le problème
N° 1. Vatican II a présenté « aux fidèles avec plus de richesse la table de la
parole de Dieu » et « leur a plus largement ouvert les trésors bibliques » (SC
51 ; DV 22). En conséquence, le Concile a voulu que dans les homélies
les prêtres expliquent à partir du texte sacré « les mystères de la foi et les
normes de la vie chrétienne » (ibid. 52 ; DV 24). Une difficulté
apparaît cependant: ne rencontre-t-on pas ici et là dans l’Ancien Testament (DV
15), et même dans le Nouveau, des jugements moraux conditionnés et déterminés
par l’époque à laquelle ces livres furent composés? Cela nous autorise-t-il à
affirmer de façon générale, comme on l’entend si souvent dire aujourd’hui, qu’il
faille remettre en question le caractère obligatoire de tous les jugements de
valeur et de toutes les directives de l’Écriture, parce qu’ils sont tous
conditionnés par le temps? Ou tout au moins devrait-on admettre que les
enseignements moraux portant sur des questions particulières ne peuvent
prétendre à une valeur permanente, précisément à cause de leur dépendance d’une
époque déterminée? La raison humaine serait-elle dès lors le dernier critère
d’évaluation des jugements de valeur et des directives bibliques? Les jugements
de valeur et les directives de
la Sainte Écriture ne pourraient-ils prétendre avoir, par
eux-mêmes, aucune valeur permanente, en tout cas aucune valeur normative?
Obligeraient-ils les chrétiens d’une autre époque uniquement à la façon de «
paradigmes » ou de « modèles de conduite »?
N° 2. Bien que les « livres de l’Ancien Testament, en tant que textes inspirés,
conservent une valeur impérissable » (DV 14 ; Rm 15, 4) et que Dieu ait
voulu dans sa sagesse que «
la Nouvelle Alliance fût cachée dans l’Ancienne et que
l’Ancienne fût expliquée par
la Nouvelle» (saint Augustin, Quaest. in Hept 2, 73 ; PL
34, 623), dans les pages qui suivent, nous n’en limiterons pas moins notre
examen aux écrits du Nouveau Testament. En effet, les « livres de l’Ancien
Testament, intégralement repris dans le message évangélique, atteignent et
montrent leur complète signification dans le Nouveau Testament » (DV 16).
En conséquence, la question du caractère obligatoire des jugements de valeur et
des directives bibliques se pose surtout à propos des écrits du Nouveau
Testament.
La question de savoir quelle est la nature de l’obligation qui s’attache aux
jugements de valeur et aux prescriptions néotestamentaires relève de
l’herméneutique en théologie morale. Elle inclut cependant une question
exégétique à propos du type et du degré d’obligation que ces appréciations et
ces directives néotestamentaires revendiquent pour elles-mêmes. Nous nous
attacherons tout spécialement à étudier ce problème à propos des jugements de
valeur et des directives pauliniens, car cette problématique de la morale se
reflète d’une façon particulière dans le Corpus paulinum. D’ailleurs,
malgré une surprenante diversité (par exemple chez Paul, Jean, Matthieu,
Jacques, etc.), les écrits néotestamentaires présentent une singulière
convergence dans le domaine de la morale.
N° 3. Pour ce qui concerne les jugements de valeur et les directives en matière
de morale, les écrits néotestamentaires peuvent revendiquer une valeur
particulière, étant donné qu’en eux s’est cristallisé le jugement moral de
l’Église des débuts. Comme « Église naissante », en effet, elle est encore
présente aux sources de la Révélation et elle est
marquée de façon exceptionnelle par l’Esprit du Seigneur glorifié. En
conséquence, le comportement et la parole de Jésus, en tant que critère dernier
de l’obligation morale, pouvaient se manifester d’une façon particulièrement
valable, dans les jugements de valeur et les directives formulés dans l’Esprit
et avec autorité par l’Apôtre, comme par les autres « Spirituels » de l’Église
des débuts, et dans la paradosis et la parathèkè des premières
communautés chrétiennes comme critères immédiats d’action.
La nature et le mode du caractère obligatoire - sans doute analogique - de ces
deux critères sur qui se fondent les prescriptions morales du Nouveau Testament
(comparer 1 Co 7, 10-25 et 7, 12-40), tout comme les divers jugements de valeur
et directives fondés sur ces deux critères (c’est-à-dire les diverses
prescriptions morales et parénèses), seront brièvement formulés en thèses
concises dans les propositions suivantes. Il faut cependant remarquer que les
preuves néotestamentaires ne peuvent être données ici que de façon allusive et
succincte, et qu’un certain schématisme dans le classement est inévitable.
II. La conduite et la parole de Jésus comme critère ultime de jugement en
matière morale
N° 4. Pour les auteurs du Nouveau Testament, la conduite et la parole de Jésus
valent comme critère normatif de jugement et comme norme morale suprême, en tant
que « loi du Christ » (ennomos) « inscrite » dans les cœurs des
fidèles (Ga 6, 2 ; 1 Co 9, 21). En outre, pour les écrivains néotestamentaires,
les directives de Jésus données durant la période prépascale ont une valeur et
une exigence décisives dans un contexte d’imitation de l’exemple donné par Jésus
terrestre et plus encore par le Fils de Dieu préexistant.
THÈSE I : La conduite de Jésus est l’exemple et le critère d’un amour qui sert et se donne
N° 5. Déjà, chez les Synoptiques, la « venue » de Jésus, sa vie et son action
sont comprises comme un service (Lc 22, 27 s) qui atteint son ultime
accomplissement dans la mort (Mc 10, 25). Au stade prépaulinien et paulinien,
cet amour est désigné en termes de kénose comme un amour qui s’accomplit dans
l’incarnation et dans la mort en croix du Fils (Ph 2, 6 s ; 2 Co 8, 9). Selon les
perspectives johanniques, cet amour atteint son « accomplissement » (Jn 19,
28-30) dans la « descente » du Fils de l’homme par l’incarnation et la mort (Jn
6, 41 s, 48-51, etc.), dans le don de soi purificateur sur la croix (Jn 13,
1-11); il représente ainsi l’« œuvre » par excellence de Jésus (Jn 17, 4 ; cf. 4,
34). La conduite de Jésus est donc caractérisée finalement comme l’amour qui
sert et se livre « pour nous » et qui rend visible l’amour de Dieu (Rm 5, 8 ; 8,
31 s ; Jn 3, 16 ; 1 Jn 4, 9). L’ensemble du comportement moral des fidèles se
résume fondamentalement dans l’acceptation et l’imitation de cet amour divin; il
est donc vie avec le Christ et dans le Christ.
a) Dans les écrits néotestamentaires - spécialement chez Paul et Jean -, l’exigence
d’amour tire sa motivation et, du même coup, son caractère propre, le
radicalisme qui la fait se dépasser elle-même, et peut-être aussi un contenu
spécial, de la conduite par laquelle le Fils se dépouille de lui-même
(Paul), autrement dit « descend » (Jean). Cet amour se livrant à l’existence
humaine et à la mort représente et met en lumière l’amour de Dieu. Ce trait est
encore plus caractéristique de la morale néotestamentaire que son orientation
eschatologique.
b) La Sequela Jesu et son imitation, l’« association » au Fils incarné et crucifié, et la vie du
baptisé dans le Christ, déterminent en outre de façon spécifique l’attitude
morale concrète du croyant à l’égard du monde.
THÈSE II : La parole de Jésus est norme morale ultime
N° 6. Les paroles du Seigneur explicitent l’attitude d’amour de Jésus, celui qui
est venu et qui a été crucifié. Elles doivent être interprétées à partir de sa
personne. Ainsi, vues dans la lumière du Mystère pascal et « rappelées » dans
l’Esprit (Jn 14, 26), ces paroles constituent la norme ultime de la conduite
morale des croyants (1 Co 7, 10-25).
a) Certaines paroles de Jésus, d’après leur genre littéraire même, ne se
présentent pas à proprement parler comme des lois; elles doivent être comprises
comme des modèles de conduite et doivent être considérées comme des
paradigmes.
b) Pour Paul, les paroles du Seigneur ont une force obligatoire définitive et
permanente. Cependant, dans deux passages où il cite expressément des directives
de Jésus (Lc 17, 7 b et par.; Mc 10, 11 et par.), il peut conseiller de les
observer selon leur intention profonde et en s’en rapprochant autant que le
permettent des situations devenues différentes ou plus difficiles (1 Co 9, 14 ;
7, 12-16). Il s’écarte ainsi d’une interprétation légaliste à la manière du
judaïsme tardif.
III. Les jugements et les directivesdes Apôtres et du christianisme primitif sont dotés d’une force obligatoire
N° 7. Le caractère obligatoire de ces directives consignées dans le Nouveau
Testament a plusieurs fondements : les attitudes et les paroles de Jésus, la
conduite et renseignement des Apôtres et des autres « Spirituels » des origines
chrétiennes, la manière de vivre et la tradition des communautés primitives dans
la mesure où l’Église naissante était encore marquée de façon particulière par
l’Esprit du Seigneur ressuscité. Dans ce contexte, il ne faut pas oublier que
l’Esprit de vérité, spécialement en ce qui concerne la connaissance morale, «
fera accéder les disciples à la vérité tout entière » (Jn 16, 13 s).
N° 8. On observera aussi qu’à propos des divers jugements de valeur et
directives du christianisme primitif, considérés soit dans leur forme, soit dans
leur contenu, la revendication d’une autorité obligatoire était très différente
selon les cas et que ces directives, dans des domaines assez vastes, étaient
marquées par une finalité pratico-pastorale.
THÈSE III : Certains jugements de valeur et certaines directives sont permanents en raison
de leurs fondements théologiques et eschatologiques
N° 9. Dans les écrits néotestamentaires, l’intérêt parénétique principal et, en
conséquence, l’importance relative à l’intensité et à la fréquence des
affirmations portent sur les jugements de valeur et les directives
(essentiellement formels) qui exigent, comme réponse à l’amour de Dieu dans le
Christ, l’abandon d’amour total au Christ, c’est-à-dire au Père, et une conduite
conforme à la réalité de l’heure eschatologique, c’est-à-dire à l’action
salvifique du Christ ainsi qu’à l’état de baptisé.
N° 10. À ces jugements de valeur
et à ces directives ainsi définis, pour autant qu’ils sont inconditionnellement
fondés sur la réalité eschatologique du salut et motivés à partir de l’Évangile,
on devra attribuer un caractère d’obligation permanente.
a) L’exigence centrale des écrits néotestamentaires, qui - en tant que
précepte « allant jusqu’au bout » - revendique une forme obligatoire absolue,
est constituée par l’appel au don total de soi dans le Christ au Père.
b) Une valeur obligatoire inconditionnée est aussi revendiquée par de
nombreux avis et impératifs eschatologiques des écrits néotestamentaires qui,
pour la plupart, restent au plan de la morale formelle. Ceux-ci appellent, d’une
part, à se conduire dans la loi et l’amour, en conformité avec la réalité et la
situation face à l’avènement du salut eschatologique, à se situer activement
dans l’œuvre rédemptrice du Christ, c’est-à-dire dans la condition propre de
baptisé; d’autre part, ils avertissent qu’il faut se laisser conditionner dans
l’espérance par la proximité du Règne, c’est-à-dire de la Parousie, dans une vigilance et une promptitude
continuelles.
THÈSE IV : Les jugements de valeur et les directives particuliers impliquentdes obligations diversifiées
N° 11. A côté des jugements de valeur et des
directives déjà mentionnés, les écrits néotestamentaires énoncent également des
jugements de valeur et des directives qui se rapportent aux domaines
particuliers de l’existence, c’est-à-dire à des conduites déterminées et qui,
bien que de façons diverses, ont aussi une force obligatoire permanente.
a) On rencontre fréquemment, et de façon particulièrement accentuée dans les
écrits néotestamentaires, des directives et des devoirs à propos de l’amour
fraternel et de l’amour du prochain qui sont souvent référés à la
conduite du Fils de Dieu (par exemple Ph 2, 6 s ; 2 Co 8, 2-9) ou qui font
allusion à des paroles du Seigneur. Ces exigences — pour autant qu’elles
demeurent générales — prennent une valeur inconditionnée comme « loi du Christ »
(Ga 6,2) et comme « commandement nouveau » (Jn 13, 14 ; 15, 12 ; 1
Jn 2, 7 s). En
elles « s’accomplit » la loi de l’Ancien Testament (Ga 5, 14 ; cf.
Rm 13, 8 s;
aussi Mt 7, 12 ; 22, 40), c’est-à-dire qu’elles sont concentrées dans le
commandement de l’amour et finalisées en lui. Cependant, là où le commandement
de l’amour s’« incarne » dans des directives concrètes particulières, il faudra
vérifier si, et de quelle façon, des jugements conditionnés par l’époque ou des
circonstances historiques particulières colorent l’exigence fondamentale au
point que, dans des circonstances différentes, on en pourrait exiger seulement
une application analogique, rapprochée, adaptée ou intentionnelle.
b) À côté du commandement de l’amour - mais très souvent dans le contexte de
l’exigence de l’amour —, les écrits néotestamentaires présentent d’autres
jugements de valeur et directives moraux qui ont trait à des domaines
particuliers de l’existence. L’« accomplissement » de la loi par l’amour (Ga 5,
14 ; Rm 13, 8 s) se situe surtout au niveau de l’intentionnalité ; mais l’amour
n’enlève ni aux autres vertus ni aux comportements leur consistance propre. Il
s’exprime à travers différentes manières d’agir et vertus qui ne s’identifient
pas pleinement à lui. On verra par exemple 1 Corinthiens 13, 4-7 ; Romains 12, 9
s; les enseignements moraux des pastorales et de l’épître de Jacques,
spécialement les catalogues de vertus et de vices, et les tables domestiques des
écrits néotestamentaires.
aa) Il ne faut pas oublier qu’une grande partie de ces jugements de valeur
particuliers et de ces directives spéciales présentent un caractère « spirituel
» très marqué et comme tels déterminent sous cet angle la vie de la communauté.
Les exhortations à la joie (Ph 3, 1 ; Rm 12, 15), à la prière sans relâche (1
Th
5, 7), à l’action de grâces (l Th 5, 16 ; Col 3, 17), à la « folie devant Dieu »
par opposition à la sagesse de ce monde (1 Co 3, 18 s), à l’indifférence (1
Co
7, 29 s), sont certainement des préceptes chrétiens permanents qui vonit des «
fruits de l’Esprit » (Ga 5, 22). D’autres sont des « conseils » (1 Co 7, 17-27
s). Nombre de ces directives spirituelles sont formulées en termes très concrets
et ne peuvent être réalisées aujourd’hui telles quelles au sein des relations
communautaires actuelles (voir seulement 1 Co 11, 5-14 ; Col 3, 16 ;
Ep 5, 19).
Elles gardent cependant quelque chose de leur autorité normative originelle et
requièrent un « accomplissement » adapté ou analogue.
bb) Pour ce qui est des jugements de valeur et des normes de conduite morale
particuliers — dans le sens spécial de concret -, on établira leur caractère
obligatoire en considérant de quelle façon ils sont motivés par des exigences
fondamentales théologico-eschatologiques ou de portée morale universellement
obligatoire, ou quel Sitz im Leben ils ont dans les communautés. Cela
vaut par exemple pour les parénèses baptismales (Ep 4, 17-21) où les
catéchumènes sont confrontés avec les vices principaux des païens comme
l’impureté (1 Th 4, 9 s) et la malhonnêteté (1 Th 4, 6). De telles exigences,
tout autant que la mise en garde contre l’idolâtrie (Ga 6, 20 s), sont fortement
mises en relief par leur nature même.
On ne peut cependant ignorer le fait que, dans le cas de plusieurs jugements de
valeur moraux concrets se référant à des domaines de vie particuliers, des
jugements de valeur et des jugements réels conditionnés par l’époque peuvent
conditionner ou relativiser les perspectives morales. Si, par exemple, les
écrivains du Nouveau Testament considèrent la femme dans sa subordination à
l’homme (1 Co 11, 2-16 ; 14, 33-36 s) — ce qui est compréhensible pour l’époque
-, il nous semble cependant que, sur cette question, l’Esprit Saint a amené la
chrétienté contemporaine, ensemble avec le monde moderne, à une meilleure
intelligence dans les exigences morales du monde des personnes. Même si on ne
pouvait indiquer que ce seul exemple dans les écrits du Nouveau Testament, cela
suffirait à démontrer qu’à l’égard des jugements de valeur et des directives en
matière de précepte particulier du Nouveau Testament la question
d’interprétation herméneutique ne peut pas être esquivée.
Conclusion
N° 12. La plus grande partie des jugements de valeur et des directives
néotestamentaires appellent à un comportement concret envers le Père qui se
révèle dans le Christ, et débouchent ainsi sur un horizon
théologico-eschatologique. Cela vaut particulièrement pour les exigences du
Christ (Ia), mais aussi pour la plupart des directives apostoliques
(IIIac, 3) : des exigences et des admonitions de ce genre veulent
lier sans condition et transcendent les diversités historiques. Même les
jugements de valeur et les directives qui concernent des secteurs de vie
particuliers participent en grande partie à cette perspective : au moins, là,
ils postulent de façon plus générale l’amour du prochain perçu dans son union
avec l’amour de Dieu et du Christ (IIIac, 4a). En outre, le vaste
domaine des parénèses «spirituelles» du Nouveau Testament (IIIac, 4,
b, aa) est imprégné par cet horizon théologico-eschatologique et déterminé par
lui. C’est seulement dans le domaine — relativement étroit - des directives
concrètes et particulières et des normes opératives (IIIae, 3, b, bb)
que les jugements moraux et les parénèses du Nouveau Testament doivent pouvoir
être repensés.
Notre exposé n’encourage donc nullement l’opinion selon laquelle tous les
jugements de valeur et les directives du Nouveau Testament seraient conditionnés
par le temps. Cette « relativisation » ne vaut même pas d’une façon générale
pour les jugements particuliers qui, dans leur grande majorité, ne peuvent
aucunement être compris herméneutiquement comme de purs « modèles » ou des «
paradigmes » de comportement. Seule une petite partie d’entre eux peut être
considérée comme étant soumise aux conditions du temps et du milieu. Mais il y
en a tout de même. Cela signifie que, face à ces jugements de valeur et ces
directives, l’expérience humaine, le jugement de la raison et aussi
l’herméneutique théologico-morale ont un rôle à jouer.
Si cette herméneutique prend au sérieux la portée morale de l’Écriture, elle ne
peut procéder ni d’une façon simplement « bibliciste » ni selon une perspective
purement rationaliste dans la recherche des critères d’une théologie morale, par
exemple dans l’établissement des caractères moraux des actes. Elle obtiendra
seulement des résultats positifs dans un esprit de « rencontre », c’est-à-dire
dans la confrontation toujours renouvelée des connaissances critiques
d’aujourd’hui avec les données morales de l’Écriture. C’est seulement en se
mettant à l’écoute de la Parole de Dieu — Verbum
Dei audiens (cf. DV 1) — qu’on pourra, sans danger, interpréter les
signes des temps. Ce travail de discernement devra se faire au sein de la
communauté du Peuple de Dieu, dans l’unité du sensus fidelium et du
Magistère avec l’aide de la théologie.
(1) Pour celui qui ne reconnaît pas la divinité du Christ, celui-ci apparaît
nécessairement comme un modèle humain et l’éthique chrétienne devient à nouveau
hétéronome dans la mesure où la norme du Christ devient simplement obligatoire
pour mon action. Ou alors cette éthique est autonome quand l’action du Christ
n’est plus comprise que comme la manière parfaite de réaliser
l’autodétermination du sujet moral humain.
(2) A ce sujet, on verra H. Verweyen, Ontologische Voraussetzung des
Glaubensaktes, Dusseldorf, Patmos Verlag, 1969.
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