Réflexion du président du
Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des
chrétiens
L’œcuménisme à l’épreuve
Kurt Koch
Du 18 au 25 janvier 2011 s'est tenue la Semaine annuelle de prière pour l'unité
des chrétiens sur le thème: «Unis dans l'enseignement des apôtres, dans la
communion, dans la fraction du pain et dans la prière» (Acte des apôtres 2, 42).
Nous publions à cette occasion une intervention du cardinal président du Conseil
pontifical pour la promotion de l'unité des chrétiens.
La Semaine mondiale de prière pour l'unité des chrétiens nous ramène précisément
cette année aux débuts du mouvement œcuménique et nous montre que l'heure de la
«résignation» n'est absolument pas venue, mais qu’est plutôt venue l’heure d'une
«assignation» renouvelée de la responsabilité œcuménique, qui veut répondre à
l'épreuve des défis d'aujourd'hui.
Revenons en arrière dans le temps par la pensée, aux débuts historiques de la
prière pour l'unité des chrétiens, bien avant le concile Vatican II. La Semaine
fut promue principalement pas Paul Wattson, un anglican américain qui entra par
la suite dans l'Eglise catholique, et par Spencer Jones, membre de l'Eglise
épiscopalienne; celle-ci fut ensuite développée par l'abbé Paul Couturier,
pionnier passionné de l’œcuménisme spirituel. La Semaine reçut le puissant
soutien du Pape Léon xiii et du Pape Benoît XV, qui l'étendit à toute l'Eglise
catholique. Un pas en avant supplémentaire fut réalisé grâce au Pape Pie XII
qui, dans une instruction de 1950, loua explicitement le mouvement œcuménique,
en reconduisant son origine à l’œuvre du Saint Esprit.
La Semaine de prière pour l'unité des chrétiens représente le début du mouvement
œcuménique non seulement au niveau chronologique, mais aussi du point de vue de
son contenu, de sa nature elle-même. En ce sens, il ne s'agit pas d'un début que
nous pouvons laisser derrière nous, mais d'un début qui doit continuellement
nous accompagner sur le chemin. En effet, le travail œcuménique a besoin encore
aujourd'hui de cet approfondissement spirituel qui fut présenté par le décret
sur l’œcuménisme du Concile Vatican II comme «l'âme de tout le mouvement
œcuménique» (n. 8). Encore aujourd’hui un œcuménisme crédible existe ou échoue à
travers l'approfondissement de sa force spirituelle et le fait que le dialogue
de la charité et le dialogue de la vérité s'enrichissent et se fécondent
réciproquement.
En particulier, la spiritualité œcuménique nous rappelle, à nous chrétiens, que
ce n'est pas nous qui «faisons» l'unité, en décidant la forme et le temps de sa
réalisation, mais que nous ne pouvons que la recevoir comme un don de Dieu, tel
que l'a souligné aussi le Pape Benoît XVI: «Le rappel persévérant à la prière
pour la pleine communion entre les disciples du Seigneur manifeste l'orientation
la plus authentique et la plus profonde de toute la recherche œcuménique, parce
que l'unité, avant tout, est un don de Dieu» (Audience générale du 20 janvier
2010; cf. ORLF n. 4 du 26 janvier 2010). Mais c'est à nous, chrétiens, de nous
efforcer de l'atteindre avec la passion qui se révèle dans la patience et qui,
quant à elle, selon les belles paroles de Charles Péguy, «est la petite sœur de
l'espérance».
L'espérance œcuménique est nourrie avant tout par la conviction que le mouvement
œcuménique est l’œuvre grandiose de l'Esprit Saint et que nous serions des
personnes de peu de foi si nous ne croyions pas que l'Esprit mènera à bien ce
qu'il a commencé, quand, où et comme il le voudra.
Il nous faut réfléchir sur le fait que Jésus n'ait pas «commandé» à ses
disciples de réaliser l'unité, mais qu'il ait prié pour l'unité: «Afin que tous
soient un». Pour Jésus, l'unité des disciples est avant tout le contenu de sa
prière et, uniquement en conséquence de cela, elle devient le contenu de son
invitation. Les Actes des Apôtres, quand ils nous parlent des tout premiers
débuts de l'Eglise, nous disent que, après l'ascension du Christ, les apôtres
étaient réunis dans la salle du cénacle avec les femmes qui avaient suivi Jésus
et avec Marie, mère de Jésus, et ils priaient sans cesse pour la venue de
l'Esprit Saint. Tout comme la première Pentecôte est advenue dans la prière du
cénacle, dans l’œcuménisme aussi on pourra assister à une nouvelle Pentecôte
uniquement si on la prépare intensément dans la prière.
Dans la prière que Jésus adresse au Père, on est frappé par une deuxième
dimension importante. Jésus prie pour l'unité de ses disciples «afin que le
monde croie que tu m'as envoyé» (Jn 17, 21). A travers cette proposition finale,
l'Evangile de Jean suggère que l'unité des chrétiens n'est pas une fin en soi,
mais elle se place au service de l'annonce crédible de l'Evangile de Jésus
Christ au monde. Cette perspective présente dans la prière de Jésus était au
cœur aussi de la Conférence mondiale sur la mission d'Edimbourg, dont nous avons
célébré le centenaire l'an passé. Le but principal de cette conférence était de
mettre en évidence le scandale lié au fait que diverses Eglises et communautés
chrétiennes se faisaient concurrence dans la mission, en minant la crédibilité
de l'annonce de l'Evangile de Jésus Christ surtout sur les continents les plus
éloignés, puisque celles-ci, avec l'Evangile, avaient aussi apporté aux autres
cultures la division de l'Eglise en Europe.
A Edimbourg, il fut reconnu qu'un témoignage crédible de l’œuvre salvifique de
Jésus Christ dans le monde n'est possible que lorsque les Eglises parviennent à
guérir leur division dans la doctrine et dans la vie. En particulier, l'évêque
anglican missionnaire Charles Brent invita à faire des efforts plus intenses
pour surmonter ces différences relatives à la doctrine et à l'organisation
ecclésiale qui faisaient obstacle sur le chemin vers l'unité.
Depuis lors, l'évangélisation est devenue clairement l'un des thèmes
fondamentaux de l’œcuménisme. A partir d'Edimbourg, le choix œcuménique et
l'engagement missionnaire sont considérés comme inséparables. Œcuménisme et
mission sont devenus des jumeaux qui se renforcent mutuellement. Le témoignage
chrétien doit avoir une clé de sol œcuménique, afin que sa mélodie ne soit pas
cacophonique mais symphonique. En effet, la voix chrétienne pourra être d'autant
plus crédible dans ce monde que nous chrétiens seront plus unis dans le
témoignage de la beauté de l'Evangile.
Il est donc beau et significatif que, l'année du centenaire de la Conférence
mondiale sur la mission, le Pape Benoît XVI ait créé un Conseil pontifical pour
la nouvelle évangélisation. Toutes les Eglises qui vivent dans les territoires
chrétiens traditionnels ont en effet urgemment besoin d'un élan missionnaire
renouvelé, comme «expression d'une nouvelle ouverture généreuse au don de la
grâce»: à la racine de toute évangélisation il n'y a pas «un projet humain
d'expansion», mais le désir de «partager l'inestimable don que Dieu a voulu nous
faire, en y participant avec sa vie même». Le foyer de toute nouvelle
évangélisation doit donc être la question de Dieu, dont nous devons répondre au
niveau œcuménique, en ayant à l'esprit — comme l'a observé le Pape Benoît XVI —
que celui qui ne donne pas à Dieu ne donne pas suffisamment à l'homme.
Les témoins les plus crédibles sont sans aucun doute les martyrs, qui ont donné
leur propre vie en défense de la foi. Le siècle passé tout comme le temps
présent montrent que toutes les Eglises et communautés chrétiennes ont leurs
martyrs. Aujourd'hui, la foi chrétienne est la religion la plus persécutée. Pour
la seule année 2008, sur les 2,2 milliards de chrétiens dans le monde, 230
millions ont été victimes, à cause de leur foi, de discriminations, d'abus,
parfois d'hostilités violentes, voire de véritables persécutions. Cela signifie
que 80% des personnes qui sont persécutées aujourd'hui à cause de leur foi sont
chrétiennes. L’Organisation internationale pour les droits humains ajoute à ce
bilan déconcertant: «Si nous prenons comme critère les standards internationaux
des droits de l'homme, la situation de ces chrétiens est souvent une vraie
catastrophe. Un désastre auquel tous les intéressés se sont habitués et dont
notre société sécularisée prend acte, quand elle le fait, uniquement une fois
que des événements extrêmement forts font en sorte que ces vagues de réfugiés se
déversent dans le monde».
Ce bilan troublant représente un grand défi pour toutes les Eglises, appelées à
être réellement solidaires. Le souvenir dans la prière des chrétiens persécutés
peut approfondir notre responsabilité œcuménique en la transformant en un
«œcuménisme des martyrs», qui porte en lui une grande et belle promesse. En
effet, malgré le drame des divisions entre les Eglises, ces solides témoins de
la foi ont montré que Dieu lui-même maintient entre les baptisés la communion à
un niveau plus profond, à travers une foi témoignée avec le sacrifice suprême de
la vie. Dans cette dimension martyrologique de l’œcuménisme, il faut retrouver
l'âme de la spiritualité œcuménique, aujourd'hui si nécessaire: tandis que nous,
comme chrétiens et comme Eglises, nous vivons sur cette terre dans une communion
imparfaite, les martyrs dans la gloire céleste se trouvent dès à présent dans
une communion pleine et parfaite. Les martyrs, comme le Pape Jean-Paul II l’a
souligné clairement dans son encyclique sur l’œcuménisme Ut unum sint,
«attestent de la manière la plus éloquente que tous les facteurs de division
peuvent être dépassés et surmontés dans le don total de soi-même pour la cause
de l'Evangile» (1, 1).
Nous devons vivre dans l'espérance que le sang des martyrs de notre temps
devienne un jour semence d'unité complète du Corps du Christ. Mais cette
espérance, nous devons en témoigner de manière crédible dans l'aide efficace
apportée aux chrétiens persécutés dans le monde, en dénonçant publiquement les
situations de martyre et en nous engageant ensemble œcuméniquement en faveur du
respect de la liberté de religion et de la dignité humaine. C'est en cela aussi,
et précisément en cela, que consiste la responsabilité œcuménique, que nous
assumons à nouveau au cours de la Semaine mondiale de prière pour l'unité des
chrétiens. L’œcuménisme des martyrs doit être vécu dans la prière. Et c'est à la
prière qu'il nous appelle aujourd'hui.