DÉCLARATION COMMUNE SUR LA
DOCTRINE DE LA JUSTIFICATION
LA FÉDÉRATION LUTHÉRIENNE MONDIALE ET L'ÉGLISE
CATHOLIQUE
Présentation au Bureau de presse du Saint-Siège de Son Eminence le Cardinal Edward Idris Cassidy Président du Conseil pontifical pour la promotion de l'unité des chrétiens 25 juin 1998
1. C'est pour moi un plaisir et un motif de satisfaction de présenter
aujourd'hui un document déclarant qu'un consensus sur des vérités
fondamentales concernant la doctrine de la justification a été
atteint au cours du dialogue entre L'ÉGLISE CATHOLIQUE ET LA FÉDÉRATION
LUTHERIENNE MONDIALE.
2. Ce document est le résultat d'un long processus de
dialogue intense qui s'est déroulé sous les auspices du
Conseil pontifical pour la promotion de l'unité des chrétiens
et de la Fédération luthérienne mondiale. Il doit
sans aucun doute être considéré comme un résultat
exceptionnel du mouvement cuménique et comme un jalon sur le
chemin du rétablissement de la pleine unité visible parmi
les disciples de l'unique Seigneur et Sauveur Jésus Christ.
3. Pour nous situer dans la perspective du résultat obtenu,
il est nécessaire de rappeler que la doctrine de la justification
représenta un point crucial du conflit entre Martin Luther et les
autorités de l'Eglise au XVIe siècle. Les divergentes
présentations et compréhensions de cette doctrine chrétienne
fondamentale furent l'objet de condamnations de la part tant du Concile de
Trente que des Confessions luthériennes. En outre, le consensus désormais
obtenu aura une importance non seulement pour les relations
catholiques-luthériennes et pour le dialogue futur, mais aussi pour
le progrès de la recherche de l'unité entre les catholiques
et d'autres communautés issues des controverses de la Réforme.
4. Le dialogue théologique entre catholiques et luthériens,
au niveau international, a débuté peu après la clôture
du deuxième Concile du Vatican, en 1967. Trois phases du dialogue
ont été menées à terme et une quatrième
est en cours. Pendant la première phase de ce dialogue
international, il devenait de plus en plus clair qu'un accord sur la
doctrine de la justification commençait à émerger des
études et du dialogue entre experts catholiques et luthériens.
Ainsi, le rapport de la première phase, en 1972, appelé Rapport
de Malte, déclarait "qu'actuellement... est en train de se
développer un consensus de vaste portée concernant l'interprétation
de la justification" (n° 26). La Déclaration de dialogue
rédigée en 1980 et intitulée Tous sous un seul
Christ, s'exprimait en termes encore plus forts: "Un large
consensus émerge sur la doctrine de la justification, qui fut d'une
importance décisive pour la Réforme" (n° 4). Pour
le dialogue, la doctrine de la justification constituait "un point
central de controverse au XVIe siècle" (Le ministère
dans l'Eglise, 1981, n° 9). Toute la troisième
phase a été consacrée à un examen plus
approfondi de cette doctrine, également par rapport à l'Eglise
(Eglise et justification: la compréhension de l'Église
à la lumière de la doctrine de la justification, 1994).
D'importantes études furent menées par un certain nombre de
dialogues luthériens/catholiques nationaux, puis utilisées
lors de la préparation du rapport de la troisième phase, que
nous venons de mentionner. Celles-ci comprenaient une étude réalisée
aux Etats-Unis et intitulée Justification by Faith, ainsi
qu'une étude préparée en Allemagne : The
Condemnations of the Reformation Era, Do They Still Divide? Toutes ont
contribué à préparer le chemin de la Déclaration
commune. Celle-ci, en fait, n'est pas une nouvelle étude, mais réunit,
de façon concise, les conclusions essentielles des études
effectuées antérieurement et que l'on trouve en particulier
dans les rapports qui viennent d'être cités.
5. En 1994, un groupe de théologiens, nommés
respectivement par le Conseil pontifical pour la promotion de l'unité
des chrétiens et par la Fédération luthérienne
mondiale, a rédigé une première version d'un projet
de déclaration commune sur la doctrine de la justification. C'est
ainsi qu'a commencé un travail de réflexion qui a duré
près de quatre ans, au cours desquels cette version a subi deux révisions,
en 1996 et en 1997, avant d'être officiellement soumise au Saint-Siège
et aux membres de la Fédération luthérienne mondiale
pour approbation.
Du côté catholique, le projet a été surtout étudié
par la Congrégation pour la doctrine de la foi et le Conseil
pontifical pour la promotion de l'unité des chrétiens, et le
résultat final que j'ai l'honneur de présenter aujourd'hui
est le fruit d'une intense collaboration entre ces deux dicastères.
Le Conseil pontifical pour la promotion de l'unité des chrétiens
a été considérablement aidé dans son examen de
la première version du projet par les commentaires de plusieurs
Conférences épiscopales de régions où un
nombre important de luthériens et de catholiques vivent côte à
côte, et surtout par les Conférences épiscopales engagées
au niveau national dans un dialogue avec les Eglises luthériennes
présentes dans la même région.
6. Comme on peut le constater en lisant le texte de la Déclaration
commune, le consensus atteint est exprimé dans un style
particulier. Pour chaque question discutée, l'affirmation commune
est suivie d'un commentaire de chacun des partenaires du dialogue,
indiquant comment les interprétations traditionnelles du point en
question sont en harmonie avec l'affirmation commune. La Déclaration
compte 44 affirmations communes, qui traitent des vérités
fondamentales sur la justification. L'accord atteint sur ces points nous
permet de dire qu'un haut degré de consensus existe ; par conséquent,
là où ce consensus est réalisé, les
condamnations prononcées réciproquement au XVIe siècle
ne s'appliquent plus au partenaire respectif aujourd'hui.
Au sujet de ces condamnations, je devrais peut-être signaler que
nous ne pouvons évidemment pas les effacer de l'histoire. Nous
pouvons toutefois dire à présent que, dans la mesure où
un consensus a été atteint sur la compréhension de vérités
fondamentales indiquées dans la Déclaration commune, les
condamnations qui s'y rapportent, prononcées par les Confessions
luthériennes et le Concile de Trente, ne s'appliquent plus.
7. Dans le même temps, cette Déclaration commune a
des limites. Elle constitue un important pas en avant, mais elle n'a pas
la prétention de résoudre tous les problèmes que luthériens
et catholiques doivent affronter ensemble sur le chemin où ils se
sont engagés pour dépasser leur séparation et avancer
vers la pleine unité visible. La Déclaration commune elle-même
parle de "certaines questions d'importance diverse [qui] demeurent et
exigent une clarification complémentaire : elles concernent entre
autre le rapport entre la Parole de Dieu et la doctrine de l'Eglise
; l'ecclésiologie et l'autorité au sein de l'Eglise ;
le ministère, les sacrements et enfin le rapport entre
justification et éthique sociale" (DC n° 43).
8. En affirmant qu'un consensus sur des vérités
fondamentales concernant la doctrine de la justification a réellement
été atteint, l'Eglise catholique publie une Note
explicative dans laquelle certains points relatifs au document sont précisés
à l'intention des fidèles de l'Eglise catholique ;
cette note entend constituer une contribution au dépassement des
divergences qui existent encore.
Vous avez reçu une copie de cette Note ; j'aimerais cependant en
indiquer brièvement le contenu et fournir quelques explications à
son sujet.
Sous le titre Déclaration, il est dit clairement qu'"un
haut degré d'accord a été réalisé"
sur une question tellement controversée pendant des siècles.
En fait, précise encore ce document, "il est dit à
juste titre qu'il existe un consensus sur des vérités
fondamentales de la doctrine de la justification". En même
temps, l'Eglise catholique estime que l'on ne peut pas encore
parler d'un consensus de nature à éliminer toute différence,
entre catholiques et luthériens, dans la compréhension de la
justification. Et, de fait, la Déclaration commune fait elle-même
référence à quelques-unes de ces différences.
Sous le second titre, Eclaircissements, l'Eglise
catholique énumère plusieurs points qui nécessitent
une étude ultérieure. Les principales difficultés
concernent le paragraphe 4.4 de la Déclaration, relatif à
l'homme justifié en tant que pécheur. On voit difficilement
comment l'explication donnée au n° 29 de la Déclaration,
à propos de la compréhension luthérienne de la
personne justifiée comme pécheresse, pourrait être
pleinement compatible avec la doctrine catholique indiquée au n°
30. L'explication luthérienne semble par conséquent en
contradiction avec la compréhension catholique du baptême par
lequel tout ce que l'on peut, à juste titre, appeler péché,
est effacé. La concupiscence reste évidemment dans le
justifié, mais pour les catholiques elle ne peut, à
proprement parler, être qualifiée de péché,
tandis qu'au n° 29, il est dit que pour les luthériens,
celle-ci représente réellement un péché. En
outre, l'affirmation du n° 22, "Dieu n'impute plus au justifié
ses péchés", ne semble pas expliquer de manière
adéquate la compréhension catholique de la transformation
intérieure qui a lieu dans la personne justifiée.
L'expression "opposition à Dieu", utilisée aux numéros
28-30, est comprise de façon différente par catholiques et
luthériens et devient ainsi ambiguë. Pour ces raisons, et sur
la base de la présentation faite dans la Déclaration, on
voit difficilement comment on peut affirmer que la doctrine luthérienne
du "simul iustus et peccator" ne tombe pas sous les
anathèmes des décrets de Trente sur le péché
originel et la justification.
Un des points les plus débattus de la Déclaration a été
la question examinée au n° 18, concernant la compréhension
luthérienne de la justification qui constitue pour les luthériens
le critère sur lequel se base la vie et la praxis de l'Eglise.
Pour eux, cette doctrine a pris un sens tout à fait spécial.
La Déclaration commune dit clairement que, pour les catholiques également
la doctrine de la justification "est un critère indispensable
qui sert constamment à orienter vers le Christ l'ensemble de la
doctrine et de la pratique de nos Eglises". Les catholiques
toutefois "se savent liés à plusieurs critères"
qui sont énumérés dans la Note : "pour l'Eglise
catholique, le message de la justification selon l'Ecriture sainte,
et dès l'époque des Pères, doit être
organiquement intégré dans le critère fondamental de
la regula fidei, c'est-à-dire la confession du Dieu un et
trine, christologiquement centrée et enracinée dans l'Eglise
vivante et dans la vie sacramentelle de celle-ci".
L'Eglise catholique a pris acte avec satisfaction que le n°
21, en conformité avec le canon 4 du Décret sur la
justification du Concile de Trente, affirme que l'homme peut refuser la grâce;
toutefois, on doit affirmer également qu'avec cette liberté
de refuser, existe dans la personne justifiée une nouvelle capacité
d'adhérer à la volonté divine, capacité appelée
à juste titre cooperatio. Compte tenu de cette compréhension,
et prenant note du fait qu'au n° 17, luthériens et catholiques
partagent la conviction selon laquelle la vie nouvelle vient de la miséricorde
divine et non d'un mérite qui nous est propre, on voit
difficilement comment l'expression mere passive peut être
utilisée à ce sujet par les luthériens, et comment
cette expression peut être compatible avec l'affirmation des luthériens,
au n° 21, d'un engagement personnel total dans la foi. Un éclaircissement
semblerait donc nécessaire pour déterminer plus exactement
le degré de consensus atteint à cet égard.
L'Eglise catholique soutient également avec les luthériens
que les bonnes uvres du justifié sont toujours fruit de la grâce.
Mais, en même temps, et sans diminuer en rien l'initiative
totalement divine, elle considère qu'elles sont le fruit de l'homme
justifié et intérieurement transformé. Nous pouvons
donc affirmer que la vie éternelle est à la fois grâce
et récompense accordée par Dieu pour les bonnes uvres
et les mérites.
Dans l'étude qui sera faite ultérieurement sur ce sujet, il
sera nécessaire de traiter également la question du
sacrement de pénitence, au moyen duquel le pécheur peut être
à nouveau justifié.
Dans une troisième section, la Note indique quelques Perspectives
pour le travail futur. On y exprime l'espoir que l'important pas en
avant qui vient d'être accompli vers un accord sur la justification
puisse être suivi d'autres études qui permettront de
clarifier de manière satisfaisante les divergences qui subsistent,
dont certaines concernent des aspects substantiels et ne sont donc pas
mutuellement compatibles, contrairement à ce qui est affirmé
au n° 40 de la Déclaration commune. A cet égard, une réflexion
plus approfondie sur le fondement biblique qui, pour les luthériens
comme pour les catholiques, est la base commune de la doctrine de la
justification, serait particulièrement souhaitable.
Enfin, la Note exprime le souhait que luthériens et catholiques
puissent s'efforcer de trouver un langage susceptible de rendre la
doctrine de la justification plus compréhensible, également
pour les hommes et les femmes de notre temps.
9. En conclusion, je voudrais souligner le fait qu'au terme du
vingtième siècle, et à la veille du nouveau millénaire,
le consensus atteint sur la doctrine de la justification, malgré
ses limites, résout virtuellement une question longuement débattue.
Il fait écho à l'appel du Pape Jean-Paul II qui rappelle
dans Tertio millennio adveniente que "l'approche de la fin du
deuxième millénaire nous invite tous à un examen
de conscience et à d'utiles initiatives cuméniques,
afin que nous puissions nous présenter, lors du grand Jubilé,
sinon totalement unis, du moins beaucoup plus près de surmonter
les divisions du deuxième millénaire" (n° 34).
Le consensus atteint sera d'immense encouragement pour les catholiques et
les luthériens qui continueront à travailler dans les
prochaines années pour l'unité visible à laquelle le
Seigneur nous appelle. En fait, il représentera aussi un
encouragement pour tout le mouvement cuménique. Cet accord
montrera en effet que le travail patient accompli par le dialogue pour
surmonter les difficultés peut donner des résultats qui dépassent
de loin tout ce que l'on pouvait espérer lorsque le dialogue a débuté.
La signature officielle de la Déclaration commune et la célébration
du consensus atteint auront lieu à l'automne prochain, à une
date non encore établie. Dans l'avenir proche, selon le processus
de réception et de diffusion du document, le Conseil pontifical
enverra le texte de la Déclaration commune, ainsi que d'autres
documents qui s'y rapportent, aux Conférences épiscopales
pour information, examen et étude.
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