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CONCLUSION DE LA SEMAINE DE PRIÈRE 
POUR L'UNITÉ DES CHRÉTIENS

HOMÉLIE DU CARDINAL WALTER KASPER

Basilique Saint-Paul-hors-les-Murs
Vendredi 25 janvier 2001


Chers frères et soeurs, chers amis!

"En toi est la source de vie"
(Ps 36, 10):  ce sont les paroles du Psalmiste choisies comme thème de la Semaine de prière de cette année. Ce sont des paroles de foi et de confiance, des paroles d'espérance et de courage, des paroles qui nous unissent et nous engagent.

1. Je vous salue tous, vous qui êtes venus pour la célébration de la conclusion de cette Semaine de prière, au cours de laquelle nous implorons Dieu afin qu'il envoie sur nous son Esprit de vie et qu'il soit vraiment la source de vie nouvelle, d'un nouvel élan pour l'unité des chrétiens et pour l'unité de toute l'humanité. Je salue tout d'abord les églises et les communautés ecclésiales qui sont présentes ici à Rome, et qui se rassemblent chaque année avec nous à cette occasion, en cette basilique Saint-Paul-hors-les-Murs, un lieu hautement significatif et important en raison des nombreux événements oecuméniques des dernières décennies et, en particulier, de l'année jubilaire 2000. Votre présence et votre participation active, notre prière commune, sont pour moi le signe d'une communion qui s'est accrue et qui continue à grandir, d'une amitié prometteuse, une occasion de gratitude, de joie et d'espérance.

Chers frères et soeurs, nous sommes encore tous marqués par la profonde émotion suscitée par la Journée de prière pour la paix d'hier à Assise. Une expérience vraiment émouvante, un événement qui restera gravé dans nos coeurs. Nous rendons grâce au Seigneur pour nous avoir fait vivre cette expérience, à travers laquelle Il nous a révélé sa présence dans notre temps, malgré toutes les inquiétudes, les préoccupations et les craintes, et à travers laquelle il nous a communiqué encore une fois l'espérance, nous invitant dans le même temps à nous engager à nouveau à être des artisans de paix tous ensemble.

2. Les paroles du psalmiste retentissent comme un écho aux témoignages et aux prières d'Assise. Dieu est véritablement la source de vie! Il est nécessaire de rappeler cette vérité fondamentale, en particulier après les événements tristes et tragiques du 11 septembre, fruit et expression des pouvoirs de la mort, de la mort de milliers de personnes innocentes et qui sont une menace à la vie, aux valeurs et à la culture de la vie de toute l'humanité; une menace à la paix et à la coexistence civile des hommes, des peuples, des ethnies, des religions et des cultures. Les abîmes du pouvoir de la mort et du mal se sont donc ouverts.

Ces événements ont révélé la fragilité de notre civilisation, ils ont compromis la certitude de notre sécurité. Nous avons compris encore une fois la signification profonde du message du prophète Jérémie dans l'Ancien Testament:  "Ils disent "Paix! Paix!" alors qu'il n'y a point de paix" (Jr 8, 14). "Nous espérions la paix (shalom), rien de bon!" (Jr 8, 15). Au cours de notre vie, de notre vie moderne également avec tous ses moyens  sophistiqués, scientifiques et technologiques, nous sommes menacés par la mort.

Où se trouve donc la source de la vie? Telle est la question qui se pose à l'homme actuel; c'est même un désir, une faim et une soif exprimés par de nombreux contemporains. Le désir de la vie, de la vraie vie, de la plénitude de la vie habite et vit dans chaque coeur humain; de nombreuses personnes, en particulier beaucoup de jeunes, se rendent compte qu'une civilisation de la possession matérielle et du plaisir ne suffit pas, ne satisfait pas, ne comble pas le coeur, ne donne pas la paix intérieure, et conduit au contraire à une recherche effrénée, et, dans le même temps, frustrante, dans le but d'avoir plus et toujours plus.

3. A Assise, nous avons entendu un autre message, le message des religions, de toutes les religions. Bien qu'elles soient nombreuses et si différentes entre elles, elles communiquent un message commun:  le monde et la vie ont une valeur beaucoup plus grande que ce que l'on peut voir, que ce que l'on peut toucher du doigt, calculer, faire, obtenir et manipuler; ce sont des expressions plus élevées, plus profondes, plus riches.

"Les hommes attendent des diverses religions - comme le dit le Concile Vatican II - la réponse aux énigmes cachées de la condition humaine, qui, hier comme aujourd'hui, troublent profondément le coeur humain:  Qu'est-ce que l'homme? Quel est le sens et le but de la vie? Qu'est-ce que le bien et qu'est-ce que le péché? Quels sont l'origine et le but de la souffrance? Quelle est la voie pour parvenir au vrai bonheur? Qu'est-ce que la mort?... Qu'est-ce enfin que le mystère dernier et ineffable qui entoure notre existence, d'où nous tirons notre origine et vers lequel nous tendons?" (Nostra aetate, n. 1). "Depuis les temps les plus reculés jusqu'à aujourd'hui, on trouve dans les différents peuples une certaine sensibilité à cette force cachée qui est présente au cours des choses et aux événements de la vie humaine, parfois même une reconnaissance de la Divinité Suprême, ou encore du Père" (Ibid., n. 2). Les religions veulent être et indiquer les voies de la vie, imprégner la vie d'un profond sens religieux. La conviction de la sainteté de la vie est un patrimoine commun aux religions. Tuer au nom de la religion est un blasphème, une utilisation impropre et une interprétation erronée de la religion. Pour les religions, le divin ou la divinité est source de vie.

4. La Bible des juifs et des chrétiens affirmant sa foi dans la création confirme, purifie et enrichit cette conviction religieuse. Dieu a créé "le ciel et la terre, avec toute leur armée" (Gn 2, 1). Dieu, et Dieu seul, est la source de la vie, une source vivante, jaillissante, abondante et débordante. Il a tout créé, il imprègne tout de son souffle de vie. Il conserve tout dans la vie et, à la fin, il conduit tout à la plénitude de la vie. "C'est en elle en effet que nous avons la vie, le mouvement et l'être" (Ac 17, 28). Il est - comme la Bible nous le dit - un "amant de la vie" (Sg 11, 16). Dans le dernier Livre de la Bible, il est écrit:  "Je suis l'Alpha et l'Oméga, le Principe et la Fin; celui qui a soif, moi, je lui donnerai la source de vie, gratuitement" (Ap 21, 6). C'est pourquoi à la fin "de mort, il n'y en aura plus; de pleur, de cri et de peine, il n'y en aura plus, car l'ancien monde s'en est allé" (Ap 21, 4).

Chers frères et soeurs! Ce dont nous avons besoin aujourd'hui, c'est de lutter pour la vie et pour la sainteté de la vie. Notre culture moderne et post-moderne est une culture sécularisée qui a perdu la conscience de Dieu comme source de la vie. L'homme s'est fait lui-même le maître de la vie et il veut concrétiser, analyser, calculer et tout manipuler, réduisant ainsi toute chose au rang d'objet inerte, la vie humaine devenant même objet de calcul économique.

Précisément parce que Dieu est la source de la vie et parce que Dieu désire la paix, nous chrétiens, devons être des promoteurs, des amants de la vie et devenir des artisans de paix. Nous chrétiens, devons être les acteurs d'une nouvelle culture de la vie, du don de la vie, du respect pour la sainteté de la vie, des valeurs et de la priorité de la vie en opposition aux choses mortes. Face à la situation actuelle, aux menaces actuelles et aux problèmes actuels, nos conflits confessionnels sont doublement honteux. Nous chrétiens, tous ensemble avec les juifs, devrions redécouvrir l'héritage commun de la vérité sur la création. Nous devrions être unis et apporter un témoignage commun de Dieu, source, gardien et amant de la vie; ensemble, nous devons coopérer pour une nouvelle culture de la vie.


5. Chers frères et soeurs! Si nous réfléchissons sur le verset du Psalmiste "En toi est la source de la vie", nous découvrons encore une autre dimen-sion, un élément distinctif que le Nouveau Testament nous indique, la dimen-sion de la vie nouvelle. Dans le passage de l'Evangile de saint Jean qui nous a accompagnés au cours de cette semaine - la rencontre nocturne de Jésus avec un chef des Juifs, Nicodème (Jn 3, 1-17) - Jésus, à la surprise de Nicodème, parle de la nécessité de la nouvelle naissance de l'eau et de l'Esprit, de la naissance à la vie nouvelle et à la vie éternelle.
Derrière ces paroles se trouve la même expérience que nous avons déjà mentionnée, l'expérience de la fragilité et l'expérience des blessures profondes et des déformations de la vie humaine, de la faiblesse et de notre impuissance à donner une certitude et un sens à notre vie. Dieu a créé le monde et l'homme "bons", il les a même créés très bons; mais à cause du péché, l'homme s'est détaché, s'est éloigné de la source de la vie.

Malgré cela, Dieu est resté fidèle à sa créature; Dieu - comme Jésus le dit à Nicodème - aime le monde. C'est pourquoi il a envoyé son Fils dans le monde. "En lui était la vie" (Jn 1, 4). Il vint afin que nous ayons la vie et que nous l'ayons en abondance (Jn 10, 10). Il est "le chemin, la vérité et la vie" (Jn 14, 5). Telle est l'explication que Jésus offre à Nicodème:  après que l'accès au premier arbre de la vie, au paradis, ait été refusé, dans l'arbre de la croix a été élevé le nouvel arbre de la vie, "afin que quiconque croit ait par lui la vie éternelle" (Jn 3, 15). Car quiconque boit l'eau que Jésus donne n'aura jamais soif, au contraire, cette eau deviendra "source d'eau jaillissant en vie éternelle" (Jn 4, 14). A travers l'eau du baptême, Dieu est à nouveau source de la vie nouvelle; à travers le baptême, nous participons à la vie nouvelle, nous sommes transformés en hommes (et femmes) nouveaux, en nouvelles créatures, nous sommes régénérés "pour une vivante espérance" (1 P 1, 3).


6. Voilà, chers frères et soeurs, tel est l'élément de base de la fraternité entre tous les baptisés, entre tous les chrétiens. Il existe des différences entre nous; nous appartenons à des Eglises et des communautés ecclésiales diverses. Mais ce qui nous unit est plus profond et plus fort que ce qui nous divise. Aucune différence n'est assez grande et aucune fracture assez vaste et profonde au point d'éliminer ou de détruire notre communion la plus sincère et la plus pleine.

Voilà l'explication de la communion réelle et profonde de tous les chrétiens, bien qu'ils vivent dans des Eglises et des communautés ecclésiales différentes. Voilà également la différence entre les baptisés et les non-baptisés, entre le dialogue oecuménique, qui se déroule entre les chrétiens, et le dialogue interreligieux avec les membres de religions non-chrétiennes. Il y a une différence qualitative à la base et également une différence qualitative quant à l'objectif. Alors que le dialogue interreligieux vise à la coexistence pacifique et respectueuse et à l'amitié, le dialogue oecuménique vise à la pleine communion et à l'unité de l'Eglise.

L'Epître aux Ephésiens a exprimé notre communion chrétienne:  "Il n'y a qu'un Corps et qu'un Esprit, comme il n'y a qu'une espérance au terme de l'appel que vous avez reçu; un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême; un seul Dieu et Père de tous, qui est au-dessus de tous, par tous et en tous" (Ep 4, 4-6).


7. Mais nous pourrions courir le risque d'un très grave malentendu dans la compréhension de cet hymne élevé à notre communion si nous disions:  "Tout va bien; nous sommes contents; il n'y a rien à changer, nous pouvons rester tels que nous sommes". Non, absolument pas! Si nous pensions ainsi, nous oublierions que Jésus et le Nouveau Testament ont parlé de la vie nouvelle, de l'homme nouveau, de la créature nouvelle. Chaque jour, nous avons besoin d'être renouvelés, nous avons besoin d'un renouveau personnel et d'un renouveau communautaire de l'Eglise. Nous vivons souvent plus conformément aux lois de ce monde ancien, au lieu de vivre conformément à la loi nouvelle de la vie nouvelle, le nouveau commandement de la charité.

Nous ne sommes pas parfaits, et l'Eglise aussi, bien que sainte, est une Eglise de pécheurs. Cela devient évident si nous analysons nos divisions. Elles sont contre la volonté de Jésus; elles sont un péché. Toutes les pensées négatives, les paroles mauvaises, les préjugés, les actions iniques et les injustices qui ont eu lieu au cours des siècles, et qui souvent subsistent également aujourd'hui, sont en contradiction avec l'amour et la fraternité chrétienne. "Ecclesiam semper reformanda" est une devise protestante; "Ecclesiam purificanda" affirme le Concile Vatican II (Lumen gentium, n. 8). Les deux affirmations font écho au concept fondateur et au noyau de la bonne nouvelle de Jésus sur la venue du Royaume de Dieu:  "Convertissez-vous et croyez à l'Evangile" (Mc 1, 5).

La conversion est essentielle pour l'existence chrétienne, et il n'y a pas d'oecuménisme authentique sans conversion, sans le désir de se laisser plonger dans la nouveauté du Royaume de Dieu. C'est ce nous enseigne le Concile  Vatican II (Unitatis redintegratio, nn. 5-8) et que le Pape réaffirme dans son Encyclique oecuménique "Ut unum sint" (15-16; 33-35). Le mouvement oecuménique est tout d'abord et surtout un mouvement de conversion à la vie nouvelle. Il y a besoin d'une purification de la mémoire, d'une façon de penser nouvelle, d'un coeur nouveau, d'une véritable spiritualité oecuménique.


8. Oui, une spiritualité oecuménique renouvelée est la clef d'un nouvel élan oecuménique qui nous permet de sortir de l'embarras dans lequel nous nous trouvons et d'accomplir un pas en avant. Il faut sans cesse puiser aux sources spirituelles de la vie:  l'écoute de la Parole de Dieu, les sacrements, la prière. Plus nous nous approchons du Christ et de son Evangile de la vie nouvelle, plus nous nous rapprochons les uns des autres. Ce n'est que si nous nous renouvelons, si nous devenons des hommes et des femmes nouveaux que nous pouvons être des témoins authentiques de la vie nouvelle dans une culture nouvelle de la vie. Ce n'est que si nous vivons la nouveauté de l'Evangile que nous sommes en mesure d'être des témoins de l'espérance et d'encourager les autres à nous accompagner sur le chemin difficile et exigeant, mais joyeux, vers l'unité, afin que le monde croie et trouve la voie vers la paix et la fraternité.

"En toi est la source de vie". Chers frères et soeurs, cette phrase vaut également pour le mouvement oecuménique. Ce n'est pas nous, ni notre effort, ni même notre enthousiasme, mais Dieu seul qui est la source d'un oecuménisme nouveau, d'une Eglise renouvelée pour être des témoins d'une culture nouvelle et pour être des artisans de paix "Viens Esprit Saint et renouvelle le coeur de tes fidèles". Amen.

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