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Remarques conclusives du Cardinal Walter Kasper
à l’occasion du Xe anniversaire de la signature
de la Déclaration commune sur la doctrine de la justification

31 octobre 2009

 

Le programme prévoit que les deux organisateurs du symposium disent quelques mots en conclusion. Je trouve cela très difficile. Car ce symposium devait être en rétrospective un nouveau début et une nouvelle mise en route. Il devait donner un nouvel élan au dialogue et à la coopération entre luthériens et catholiques. J’espère que, dans la mesure du possible, nous y sommes parvenus. C’est pourquoi je voudrais d’abord remercier tous ceux qui ont préparé ce symposium et qui ont contribué à sa réussite. Je citerais volontiers beaucoup de noms, mais ceux qui méritent d’être mentionnés sont trop nombreux. Je remercie donc pour eux tous la Ville d’Augsbourg, les deux Églises locales et tout particulièrement les trois orateurs qui ont assumé la charge principale.

Nouveau départ ne veut pas dire repartir à zéro ; nous n’avons pas à réinventer l’œkoumène. Les principes catholiques de l’œcuménisme sont clairement établis dans le Décret du Concile à ce sujet. L’œkoumène s’édifie sur le consensus qui a subsisté malgré toutes les douloureuses divisions entre nos Églises : la confession d’un unique Jésus Christ comme unique Sauveur et unique médiateur entre Dieu et les hommes, ainsi qu’en témoignent l’Écriture sainte et notre credo apostolique commun. Bien que beaucoup de ponts entre nous aient été détruits, ce pilier fondamental est resté debout. Nous l’avons de nouveau consolidé dans la Déclaration conjointe sur la doctrine de la justification, et sur ce pilier nous pouvons continuer à construire. Ensemble nous confessons que ce n’est que dans la foi en Jésus Christ, en sa croix et sa résurrection par Dieu le Père dans l'Esprit-Saint, que le salut et la rédemption nous sont donnés afin de pouvoir rester et nous accepter comme frères et sœurs devant Dieu.

Ce symposium a de nouveau fait clairement comprendre qu’il ne s’agit pas d’un fourre-tout ni d’une trouvaille théologique. C’est la réponse chrétienne à la question du sens suprême, du bonheur, de l’origine et de l’objet de la vie ; ce n’est d’ailleurs pas un point de vue rigide, mais plutôt l’ouverture d’un chemin dans la vie que nous nommons, avec l'Écriture, le chemin vers la sanctification, c’est-à-dire la vie devant Dieu, à partir de Dieu et pour Dieu, et qui, en toute situation, se sait en sécurité en Dieu.

Cette foi est un don qui doit être transmis à un monde devenu incertain sur les questions fondamentales de l’existence, et de plus en plus désorienté. La foi n’est pas une affaire privée ; elle signifie mission créatrice d’espérance dans le monde, non seulement par le témoignage de la parole mais également par le témoignage de l’action sociale. Justification et engagement pour la justice – et cela en sens universel et global – vont de pair. Lorsque nous ne faisons qu’un au plus profond de nous-mêmes, nous pouvons et devrions ensemble faire encore plus que nous ne faisons déjà. L’imminent deuxième Congrès œcuménique de l’Église évangélique allemande nous apportera – comme je l’espère – une nouvelle orientation pour ce témoignage dans le monde.

Permettez-moi une deuxième remarque. Ce symposium nous a de nouveau montré l’importance fondamentale de l’étude biblique. Au cours des dix dernières années, l’exégèse biblique a considérablement contribué à mettre davantage en valeur l’actuel message, à première vue revêche, de la justification. Elle a montré qu’à ce propos il s’agit non pas d’une chose quelconque mais, en vérité, du message de Dieu ami de la vie et Dieu des hommes, et même de Dieu devenu homme en Jésus Christ, un Dieu au visage humain et ami des hommes. Ce n’est pas la question des Églises, mais la question de Dieu qui est le thème central du message de la justification, et c’est le thème central aujourd’hui.

Aussi devons-nous être très reconnaissants envers les spécialistes de l’exégèse biblique. Toutefois, ils n’ont pas l’exclusivité de la Bible ; elle est le livre du peuple de Dieu. C’est pourquoi l’étude de la Bible en commun doit de nouveau être au centre de notre travail œcuménique. C’est sur la Bible que nous nous sommes séparés, c’est sur la Bible que nous devons de nouveau nous réunir. Le fait qu’une traduction commune de la Bible ne parvienne pas à se réaliser en Allemagne, comme cela est possible et se fait partout dans le monde, n’est certes pas un éloge et représente plutôt une tragédie.

Le travail biblique en commun ne se fait pas en se servant de l'Écriture comme source d’affirmations scripturaires dont nous nous rebattons réciproquement les oreilles, mais en l’utilisant parce qu’elle est pour nous un livre de vie, une nourriture et une orientation pour la vie. Car nous avons tous à apprendre les uns des autres et à nous enrichir mutuellement. Dialogue œcuménique ne veut pas dire s’accorder au plus petit dénominateur commun, mais c’est aussi échanger non seulement les idées mais également les dons dont chaque Église possède une certaine richesse. Dans cet esprit nous prions pour une unité dans la diversité. Cela signifie également : être une Église qu’on ne peut construire, organiser et réformer selon les goûts ou les besoins de chacun, mais au contraire une Église placée sous la Parole de Dieu.

J’en viens ainsi à mon troisième thème, le thème de l’Église. Luther pensait que ce qu’est l’Église, chaque enfant de sept ans le sait. Il pourrait difficilement le dire aujourd’hui. C’est regrettable ! Aujourd’hui s’applique plutôt cette autre expression de Luther, où le mot Église est quelque chose d’obscur et d’imprécis. Pour beaucoup, Église ne signifie plus grand-chose. En effet, à mon goût également, les Églises sont actuellement trop prises par elles-mêmes, par leurs structures et leurs réformes structurelles. Dieu sait si celles-ci sont nécessaires. Mais ce ne sont pas elles qui rendent l’Église attrayante et crédible. Au contraire, de cette façon, les Églises ne sont plus clairement perçues par l’homme justifié comme signes et témoins du message libérateur et porteur de félicité du Dieu qui justifie. La Déclaration conjointe devrait être un appel à penser à l’essentiel : la relation de Dieu avec l’homme.

Plusieurs critiques ont affirmé que la Déclaration conjointe n’a tiré de la doctrine de la justification aucune conséquence pour l’enseignement et le travail de l’Église. La Déclaration est consciente de cette attente et l’a transmise aux Églises. Celles-ci ont repris la Déclaration à leur compte. Les critiques venaient de théologiens et de journalistes qui parlaient à titre individuel, tandis qu’aucune Église, y compris l’Église catholique, ne s’ait jamais départie de la Déclaration. Si l’on considère les dialogues conduits par les Églises au cours des dix dernières années, ce serait une erreur de dire que rien ne s’est passé en ce qui concerne l’Église. Le dernier document commun luthérien–catholique sur l’apostolicité de l’Église – pour ne citer qu’un seul exemple – s’appuie sur la Déclaration conjointe et a ainsi accompli des progrès appréciables.

On ne peut évidement pas honnêtement ignorer la constatation suivante : au point où nous en sommes, la grande percée ne nous a malheureusement pas encore été accordée. C’est pourquoi une invitation généralisée à une communauté de l’eucharistie ou de la sainte cène n’a pas été possible. Pour cette raison, beaucoup de personnes sont impatientes et déçues. Je peux le comprendre. Toutefois, lorsqu’il s’agit de certitudes concernant la vérité, les protestations et les polémiques ne sont d’aucune aide. En définitive, la question est de savoir ce que nous entendons lorsque nous disons Église, et ce que nous entendons lorsque nous disons de vouloir l’unité de l’Église, l’unité dans la diversité. Ce n’est nullement une question secondaire. Dans les prochaines années, nous devrions aborder plus sérieusement la question des différents buts œcuméniques. Cela ne se fait pas en essayant de présenter l’autre comme un bouc émissaire et nous-mêmes comme des champions de l’œcuménisme. Seule une reconnaissance sincère de nos propres carences et faiblesses, et la résolution de nous corriger, peuvent créer un nouveau climat de confiance.

Aux questions traditionnelles s’ajoutent aujourd’hui – malheureusement, il faut bien le dire – de nouvelles questions pour lesquelles, au XVIe siècle et dans les siècles successifs, nous avions encore une réponse commune ; ce sont des questions éthiques, c’est-à-dire une organisation de vie à partir du message de la justification. Il y a vingt ans, en 1989, nous pouvions proclamer « Dieu est ami de la vie » comme orientation commune. Je crains que ce ne serait plus possible aujourd’hui. L’actuel paysage œcuménique en rapide transformation nous montre qu’il y a malheureusement de nouvelles différences et des tendances qui nous éloignent les uns des autres et qui mènent à de nouvelles divisions.

Le message de la justification n’est pas une théorie abstraite ; il doit intervenir dans la vie. C’est pourquoi réfléchir à ses conséquences éthiques est aujourd’hui un devoir plus urgent que jamais. Par sa nature c’est un message critique et libérateur. Les Églises renonceraient à elles-mêmes et rendraient ainsi l’œkoumène superflu si elles n’avaient plus le courage, fidèles à la Parole de Dieu, de formuler, si nécessaire, des alternatives pénibles mais libératrices à ce qu’aujourd’hui « on » considère habituellement correct. À la lumière du message de la justification, le politiquement correct ne peut être la mesure du langage et de l’action de l’Église.

Pour conclure, je voudrais ajouter un mot à propos de ce qui, dans l’œkoumène, me tient à cœur plus que tout autre chose : l’œkoumène spirituel. Il est le cœur de l’œkoumène. On entend par là l’œkoumène de la prière et de la conversion. Sans prière et sans conversion il n’y a pas d’œkoumène. Mais avec la prière et la conversion, beaucoup et même tout est possible, selon les paroles de Jésus.

Le père de l’œkoumène spirituel, l’Abbé lyonnais Paul Couturier, parlait d’un cloître invisible. Il entendait par là des chrétiens dispersés de par le monde mais unis dans la prière les uns pour les autres. J’ai l’impression que ce cloître invisible s’agrandit et progresse très fort actuellement ; en outre, il devient de plus en plus visible dans des groupes, des communautés et des mouvements, petits et grands, qui prient ensemble ou individuellement, se promettent de prier les uns pour les autres, lisent ensemble la Bible, ont des échanges spirituels et correspondent entre eux. Ils constituent la vraie base œcuménique, et elle s’étend. Ainsi grandissent ensemble ceux qui doivent être unis.

Nous pouvons être reconnaissants, car nous avons beaucoup accompli, et il s’accomplit beaucoup plus qu’on ne le pense généralement. Nous devons toutefois ajouter objectivement qu’il reste encore beaucoup à faire. En poursuivant notre chemin nous aurons besoin de beaucoup de patience, mais d’impatience également. L’une et l’autre appartiennent au Royaume de Dieu. Ce n’est pas seulement dans ce pays que d’innombrables êtres humains attendent ardemment et impatiemment une unique Église réunie autour d’une même table du Seigneur, qui prient pour cela et qui s’engagent afin que tous soient un. J’espère que ce symposium ne vous aura pas déçus et qu’il nous aura affermis dans l’idée de travailler et de prier avec une patience impatiente, mais aussi avec joie et gaîté de cœur, afin que la parfaite unité voulue par Jésus Christ devienne réalité. Je vous remercie tous de votre participation.

Service d’information N. 132 (2009/III-IV)

 

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