C’est une grande joie pour moi d’être avec vous aujourd'hui, alors qu’avec les
congrégations méthodistes du monde entier vous célébrez le 300e
anniversaire de la naissance de John Wesley. Votre invitation à prêcher en cette
occasion est un geste œcuménique généreux dont je vous suis très reconnaissant, et je voudrais remercier en particulier votre pasteur, le Rév. Pieter
Bouman, et vous tous pour cet accueil chaleureux. J’ai aussi le plaisir et le
privilège, ce matin, de vous transmettre les salutations et la bénédiction du
Pape Jean-Paul II. Comme vous le savez, l’aspiration au rétablissement de la
pleine communion parmi tous les chrétiens est un désir qu’il porte au plus
profond de son cœur.
Il y a vingt ans, lorsque mon prédécesseur au Conseil pontifical pour la
promotion de l'unité des chrétiens, le Cardinal Willebrands, a prononcé un
discours à l’occasion du 500e anniversaire de la naissance de Martin
Luther, il a cité saint Augustin sur la complexité de la personne humaine : « Grande
profundum estipse homo » (la personne humaine est une grande profondeur). En
fait, chaque être humain est un grand mystère, créé et soutenu par Dieu, dans un
rapport avec Dieu dont nous ne pouvons comprendre la profondeur.
John Wesley était une figure complexe, et son rapport avec l'Église catholique,
ainsi que l’idée qu’il en avait, étaient tout aussi complexes. Il était prêtre
de l'Église d’Angleterre, encore que certaines décisions prises à la fin de sa
vie anticipaient la séparation du méthodisme d’avec l’anglicanisme. Les
relations actuelles entre méthodistes et catholiques ont été influencées par
l’absence d’une séparation formelle entre nous, le méthodisme étant issu de la
tradition anglicane ; nous ne gardons donc pas de pénibles mémoires de
séparation. Alors que John Wesley considérait l'Église catholique romaine comme
faisant partie de l'Église une, sainte catholique et apostolique, et qu’il reconnaissait que les catholiques pouvaient être sauvés par la foi, ses écrits et ses
sermons contiennent des références hostiles au ‘papisme’ et aux ‘erreurs de
l'Église de Rome’, qu’il exprimerait sans doute différemment s’il vivait
aujourd'hui. Son commentaire de l’Apocalypse reflète une idée assez peu aimable
de la papauté, au point qu’il est en quelque sorte osé de votre part de m’avoir
invité ici aujourd'hui, et qu’il est peut-être tout aussi osé de ma part d’avoir
accepté votre invitation ! Toutefois, la réponse catholique à Wesley et aux
premiers méthodistes n’était pas meilleure et nous avons heureusement cessé de
nous condamner les uns les autres.
La Lettre à un catholique romain de Wesley, écrite pendant la période des émeutes anti-méthodistes de Cork
en 1749, était en quelque sorte une exception à tout cela. En effet, elle a été
indiquée comme un classique œcuménique. Dans un plaidoyer pour une
meilleure compréhension, Wesley expose les grandes lignes de ce qu’il considère
comme étant les croyances essentielles d’un « christianisme primitif
authentique », dont la plus grande partie pourrait aisément être souscrit par
l'Église catholique. Il invite méthodistes et catholiques à « s’entraider en
tout ce que, de commun accord, nous considérons comme conduisant au Royaume »,
et sa proposition est que « si nous ne pouvons pas, actuellement, penser de la
même façon en toutes choses, nous pouvons au moins aimer de la même façon », et
finalement, il exprime l’espoir qu’ils se rencontreront au paradis.
Une réflexion catholique sur John Wesley doit se débattre avec ses idées
ambivalentes concernant l'Église catholique, mais elle ne peut se limiter à
cela ; nous devons élargir notre champ de recherche, pour trouver ce qui a été
le dynamisme du ministère de Wesley, la passion évangélique qui a orienté sa vie
et le mouvement qu’il a créé. Nous le faisons d’ailleurs dans un nouveau
contexte, avec un réexamen de la vie et du ministère de John Wesley à partir
d’un point de départ très différent. À la suite de l’expérience et des rapports
positifs des observateurs méthodistes au deuxième Concile du Vatican, un
dialogue s’est instauré entre les Églises membres du Conseil méthodiste mondial
et l'Église catholique. Nos 36 années de dialogue ont déjà porté beaucoup de
fruits. Une réelle amitié est née entre nous, non seulement au niveau du
dialogue officiel, mais également dans de nombreux contextes locaux où
méthodistes et catholiques se considèrent comme des partenaires œcuméniques
conscients de leur devoir de faire progresser leurs rapports et d’offrir un
témoignage commun. L’hostilité appartient au passé et nous nous considérons
désormais les uns et les autres comme frères et sœurs en Christ.
À présent, nous regardons John Wesley avec des yeux informés, tout au moins en
partie, par notre dialogue et par l’expérience que nous avons du méthodisme
aujourd'hui. Une étude récente sur John Wesley note qu’il a laissé une empreinte
durable sur le méthodisme, plus ou moins comme Ignace de Loyola l’a laissée sur
les futurs jésuites. De même, en continuant de chercher une inspiration et une
orientation dans le ministère de John Wesley, nous pouvons essayer de voir et de
trouver chez lui le zèle évangélique, la poursuite de la sainteté, la
sollicitude envers les pauvres, les vertus et la bonté que nous avons appris à
connaître et à respecter en vous. Pour toutes ces choses nous pouvons tous être
profondément reconnaissants.
Les lectures de ce matin, en particulier le texte de la Deuxième Épître aux
Corinthiens, nous fournit un cadre de réflexion sur la vocation de disciple, sur
l’appel à diffuser l’Évangile de Jésus Christ et sur la vocation à la sainteté
personnelle. De cette manière, nous pouvons faire le rapport avec la vie et le
ministère de John Wesley et écouter quelques-unes de ses paroles qui résonnent
encore en nous aujourd'hui.
Après un éloquent récit de ce que Paul et ses compagnons ont vécu et enduré pour
apporter l’Évangile au peuple de Corinthe, l’apôtre remarque : « Nous nous
sommes librement adressés à vous, Corinthiens ; notre cœur s’est grand ouvert.
Vous n’êtes pas à l’étroit chez nous... » (6, 11-12). L’esprit missionnaire
que nous trouvons chez saint Paul est certainement celui dont s’est inspiré John
Wesley, et que l’on voit dans le désir de Paul de se donner entièrement au
Christ. Wesley note que, jeune homme, la lecture de Thomas à Kempis éveillait en
lui une dimension intérieure de la foi, « la religion du coeur ». Il écrivait :
« Je compris que même donner ma vie entière à Dieu... ne me serait
d’aucun profit, à moins de donner mon cœur, c'est-à-dire tout mon cœur
à Lui ». De même, son expérience de Dieu lors de la réunion d’Aldersgate Street
en 1738 lui apporta la conviction que le pardon et la grâce de Dieu lui étaient
accordés sans condition, et cela le projeta dans la mission. Pour lui, il
n’était pas question d’être chrétien à demi. Le don reçu invitait une réponse de
toute la personne, avec son intelligence et son cœur, ses connaissances et sa
dévotion généreusement placés au service de l’Évangile et mis en œuvre afin que
la qualité de disciple chrétien affectât tous les aspects de la vie du croyant.
Wesley disait à ses prédicateurs itinérants : « Vous ne devez rien faire d’autre
que sauver des âmes ; par conséquent, dépensez et dépensez-vous dans cette
tâche ». L’expérience des disciples relatée à la fin de l’Évangile
d’aujourd'hui, le sentiment de crainte révérencielle et d’admiration devant la
manière dont Jésus avait apaisé les vents et la mer, étaient repris par Wesley
dans le but de convertir ses auditeurs à une intense vie de disciple du Christ.
Le texte de saint Paul choisi pour aujourd'hui indique également l'exigence de
répandre la Bonne Nouvelle de ce que Dieu a fait pour nous en Jésus Christ. « Voici
maintenant le moment tout à fait favorable. Voici maintenant le jour du salut »
(2 Co 6, 2). En tant que théologien populaire et prédicateur itinérant
parcourant la Grande Bretagne, Wesley était animé de ce même sentiment de la
nécessité d’annoncer patiemment mais continuellement l’heureuse nouvelle du
salut, de prêcher la Parole en tout temps. Sa mission était fondée sur
l’Écriture, sur sa compréhension de l’Écriture comme témoignage fondamental et
durable de l’œuvre rédemptrice de Dieu en Jésus Christ. Il pensait que sa
mission était de « propager la sainteté scripturaire dans le pays ». Au cœur du
message était la grâce et l’amour infinis de Dieu, reprenant ainsi les paroles
adressées à Dieu dans le psaume 9, 11 d’aujourd'hui : « Car tu n’abandonne
pas ceux qui te cherchent ». En tant que leader d’un mouvement de revival,
Wesley organisait des tournées et des circuits que devaient effectuer une équipe
de prédicateurs itinérants. Le style pastoral qu’il enseignait et qu’il
encourageait était caractérisé par le désir de faire connaître l’amour du
Christ, de réformer la vie intérieure de l'Église, de stimuler la participation
à la célébration de l’Eucharistie, de promouvoir l’éducation chrétienne, d’être
au service des pauvres, de susciter chez les chrétiens déclarés la passion d’un
témoignage articulé au nom du Christ.
Un dernier aspect du ministère de John Wesley mérite d’être commenté plus
longuement ; il s’agit de son concept de la sanctification, de la vocation à la
sainteté. Reprenons de nouveau le texte de saint Paul d’aujourd'hui, où il
décrit la manière dont lui-même et ses compagnons de mission ont cherché de
vivre : par « la pureté, la science, la patience, la bonté, par l'Esprit Saint,
l’amour sans feinte, la parole de vérité, la puissance de Dieu, par les armes
offensives et défensives de la justice... » (2, Co 6, 6-7). Selon l’esprit de
cette brève litanie de saint Paul, Wesley concevait la vocation à la sainteté
comme intensément personnelle et fortement ecclésiale en même temps. Il
encourageait ses auditeurs à rechercher une vie de sainteté, une vie simple et
rangée, libérée des plaisirs mondains, et il indiquait les exercices spirituels
comme des moyens de progresser dans le rapport personnel avec Dieu. Le même
Seigneur qui a calmé les vents et la mer peut apporter le silence et le calme
dans nos cœurs si nous mettons notre confiance en lui. L’« alliance
personnelle » suivante, qui date de 1780, traduit très bien le désir qu’avait
Wesley d’inviter ses auditeurs à établir un tel rapport de confiance avec Dieu :
Seigneur je viens, Seigneur je crois.
Je m’en remets à ta grâce et à ta miséricorde;
ne me repousse pas!
Je n’ai aucun autre lieu où aller;
Je resterai ici, je ne bougerai pas de ta porte;
En toi je mettrai ma confiance et mon repos
et je m’efforcerai de demeurer en toi.
En toi je mets mon espoir de pardon, de vie, de salut.
Si je péris, je périrai sur ton épaule;
si je sombre, je sombrerai dans ton vaisseau;
si je meurs, je mourrai à ta porte...
En même temps, Wesley a vu clairement l’importance de la communauté chrétienne
et a cherché d’entretenir un sens profond d’identité ecclésiale, désireux de
laisser derrière lui, par sa prédication itinérante, une assemblée d’hommes et
de femmes étroitement unis dans une vie communautaire. Il est intéressant
d’écouter le témoignage de George Whitefield, un prédicateur itinérant qui avait
débuté avec le groupe de Wesley et avait fini par prendre son propre chemin.
Whitefield remarquait qu’en réunissant des personnes en petites communautés,
Wesley « préservait les fruits de son travail. J’ai négligé cet aspect », écrit
Whitefield, « et à présent mes gens ne sont plus qu’un tas de sable ».
Nos réflexions ont commencé avec les paroles de saint Paul, notre cœur s’est
grand ouvert. Le texte d’aujourd'hui se termine par son plaidoyer, ouvrez
tout grand votre cœur, vous aussi (v. 13). C’est un signe de l'action de
l'Esprit Saint parmi nous qu’aujourd'hui, méthodistes et catholiques peuvent de
plus en plus entendre ensemble cet appel et s’efforcer d’y répondre ensemble,
soucieux de notre baptême commun et dans le contexte d’un rapport sans cesse
croissant qui nous invite à partager, dans la mesure actuellement possible, la
mission du Christ dans le monde. Le plus récent rapport du dialogue
international entre méthodistes et catholiques a pour titre, « Dire la vérité
dans l’amour », et sa préface observe que cette expression de saint Paul (Ep 4,
15) « exprime à la fois l’esprit dans lequel le dialogue s’est déroulé et le
résultat qu’on en attend ». Puissions-nous tenir fermement à la vérité comme à
la charité, recherchant simultanément l’une et l’autre en sachant qu’à cette
condition, l'Esprit Saint nous rapprochera toujours plus les uns des autres.
La tradition méthodiste des hymnes a enrichi l'Église catholique et de
nombreuses autres traditions chrétiennes. L’hymne de Charles Wesley, Amour
divin, qui surpasse tous les amours, est très connu des chrétiens
d’expression anglaise du monde entier. Soucieux du principe selon lequel notre
prière exprime notre foi (lex orandi, lex credendi), prenons la dernière
strophe de cet hymne comme notre prière commune adressée au Seigneur
aujourd'hui :
Parachève donc ta nouvelle création,
fais-nous purs et sans tache ;
et, parfaitement rétablis en toi,
montre-nous ton salut infini !
Transformés par la gloire dans la gloire,
jusqu'au moment de prendre notre place au ciel,
jusqu'à ce que nous déposions nos couronnes à tes pieds,
éperdus d’admiration, d’amour et de louange.
Service d’information 114 (2003/IV), pp.196-198.