CONSEIL PONTIFICAL « COR UNUM »
LA FAIM DANS LE MONDE
UN DÉFI POUR TOUS: LE DÉVELOPPEMENT SOLIDAIRE
PRÉSENTATION
Je suis heureux de présenter le document: « La faim dans le
monde. Un défi pour tous: le développement solidaire ». Il a été
très soigneusement préparé par le Conseil Pontifical «
Cor Unum » sur indication du Saint-Père Jean-Paul II. Cette année
le Successeur de Pierre s'est à nouveau fait dans son Message de Carême
la voix de ceux auxquels manque le minimum vital: « La foule des affamés,
formée d'enfants, de femmes, de personnes âgées, de
migrants, de réfugiés ou de chômeurs, élève
vers nous son cri de douleur. Tous, ils nous implorent, dans l'espoir d'être
entendus ».
Le document s'inscrit dans le sillon tracé par le Christ pour ses
disciples. La personne et le message du Christ sont centrés sur la
manifestation de « Dieu qui est amour » (1 Jn 4, 8), un amour
qui rachète l'homme et l'arrache de sa situation de misère
multiforme pour le rétablir dans sa pleine dignité. L'Église,
au cours des siècles, a donné d'innombrables expressions concrètes
de cette sollicitude de Dieu. L'histoire de l'Église pourrait être écrite
aussi comme une histoire de la charité envers les plus pauvres, vécue
par les chrétiens qui ont témoigné à leurs frères
et surs dans le besoin l'amour du Christ qui donne sa vie pour le
prochain.
La présente étude désire contribuer à engager
les chrétiens à partager les appels urgents de l'homme
d'aujourd'hui. Les thèmes traités sont en effet de grande actualité,
tant dans la description de la réalité de la faim dans le monde
que dans l'implication éthique de cette question lancinante pour tous les
hommes de bonne volonté. La publication est particulièrement
importante en vue du Grand Jubilé de l'An 2000 que l'Église
se prépare à célébrer. L'esprit du document
n'est basé sur aucune idéologie mais est guidé par la
logique de l'Évangile et invite à la suite du Christ,
quotidiennement vécue.
Je ne peux que souhaiter à cette publication une vaste diffusion, et
j'espère qu'elle pourra contribuer à la formation des consciences à
l'exercice de la justice distributive et de la solidarité humaine.
Cité du Vatican, le 4 octobre 1996, Fête de Saint François
d'Assise.
+ Angelo Card. Sodano Secrétaire d'État
LA FAIM DANS LE MONDE UN DÉFI
POUR TOUS: LE DÉVELOPPEMENT SOLIDAIRE
« L'ampleur du phénomène met en cause les structures et
les mécanismes financiers, monétaires, productifs et commerciaux
qui, appuyés sur des pressions politiques diverses, régissent l'économie
mondiale: ils s'avèrent incapables de résorber les injustices héritées
du passé et de faire face aux défis urgents et aux exigences éthiques
du présent. Tout en soumettant l'homme aux tensions qu'il crée
lui-même, tout en dilapidant à un rythme accéléré
les ressources matérielles et énergétiques, tout en
compromettant l'environnement géophysique, ces structures font s'étendre
sans cesse les zones de misère et avec elles la détresse, la
frustration et l'amertume... ». « On n'avancera dans cette voie
difficile, dans la voie des indispensables transformations des structures de la
vie économique, que moyennant une véritable conversion de
l'esprit, de la volonté et du cur. La tâche requiert
l'engagement résolu d'hommes et de peuples libres et solidaires »
(Jean-Paul II, Lettre Encyclique Redemptor hominis, 1979, n. 16).
INTRODUCTION (1)
Le droit à l'alimentation est un des principes proclamés en
1948 par la Déclaration universelle des droits de l'homme(2).
La Déclaration sur le progrès et le développement
dans le domaine social précisait en 1969 qu'il faut « éliminer
la faim et la malnutrition et garantir le droit à une nutrition adéquate
»(3). De même, la Déclaration universelle pour l'élimination
définitive de la faim et de la malnutrition, adoptée en 1974,
déclare que chaque personne « a le droit inaliénable d'être
libérée de la faim et de la malnutrition afin de se développer
pleinement et de conserver ses facultés physiques et mentales »(4).
En 1992, la Déclaration mondiale sur la nutrition a reconnu aussi
que « l'accès à des aliments nutritionellement appropriés
et sans danger est un droit universel »(5).
Il s'agit d'indicateurs très clairs. La conscience publique a parlé
sans ambiguïté. Pourtant des millions d'individus sont encore marqués
par les ravages de la faim et de la malnutrition ou par les conséquences
de l'insécurité alimentaire. La cause réside-t-elle dans le
manque de nourriture? Absolument pas: il est généralement admis
que les ressources de la terre globalement considérées peuvent
nourrir tous ses habitants (6); en effet, les aliments disponibles par habitant
au plan mondial se sont accrus de 18% environ au cours des dernières années(7).
Le défi posé à toute l'humanité aujourd'hui est
bien sûr d'ordre économique et technique, mais plus encore d'ordre éthico-spirituel
et politique. C'est une affaire de solidarité vécue et de développement
authentique autant que de progrès matériel.
1. L'Église considère qu'on ne peut pas aborder les domaines économique,
social et politique en faisant abstraction de la dimension transcendante de
l'homme. La philosophie grecque qui a si profondément imprégné
le monde occidental, était déjà de cet avis: l'homme ne
peut découvrir et poursuivre la vérité, le bien et la
justice par ses propres moyens que si sa conscience est illuminée par le
divin. En effet, c'est précisément le divin qui permet à la
nature humaine de prendre en considération les devoirs désintéressés
à l'égard des autres. Ainsi selon la pensée chrétienne,
c'est la grâce divine qui donne à l'être humain la force nécessaire
pour agir selon son discernement(8). Néanmoins l'Église fait appel
à tous les hommes de bonne volonté pour accomplir cette tâche
titanesque. Le Concile Vatican II affirmait: « Devant un si grand nombre
d'affamés de par le monde, le Concile insiste auprès de tous et
auprès des autorités pour qu'ils se souviennent de ce mot des Pères
d'Église: "Donne à manger à celui qui meurt de faim
car, si tu ne lui as pas donné à manger, tu l'as tué" »(9).
Un tel avertissement solennel invite à s'engager fermement dans la lutte
contre la faim.
2.L'urgence de ce problème pousse ce Conseil Pontifical à présenter
ici des éléments de sa recherche; il est de son devoir de faire
appel à la responsabilité individuelle et collective pour que des
solutions plus efficaces soient mises en oeuvre. Il soutient tous ceux qui se
consacrent déjà avec beaucoup de dévouement à ce
noble but.
Le présent document essaye d'analyser et de décrire les causes
et les conséquences du phénomène de la faim dans le monde
de façon globale et non exhaustive. La réflexion s'inspire spécifiquement
de la lumière de l'Évangile et de l'enseignement social de l'Église.
On ne poursuit pas ici un but d'abord conjoncturel; on ne se concentrera donc
pas sur des statistiques portant sur la situation actuelle, ni sur le nombre de
personnes en danger de mourir de faim, sur le pourcentage de sous-alimentés,
ou encore sur les régions les plus menacées et les parades économiques
à envisager. Inspiré par la mission pastorale de l'Église,
ce document veut être un appel pressant à ses membres et à
toute l'humanité, car l'Église « est "experte en humanité":
cela la pousse à étendre sa mission religieuse aux divers domaines
où les hommes et les femmes exercent leur activité à la
recherche de ce bonheur, toujours relatif, qui est possible en ce monde »(10).
Aujourd'hui, l'Église se fait l'écho de cet appel provoquant que
Dieu adresse à Caïn, lorsqu'il lui demande compte de la vie de son
frère Abel: « Qu'as-tu fait! Écoute le sang de ton frère
crier vers moi... » (Gn 4, 10). Appliquer ce verset dur, presque
insupportable, à la situation de nos contemporains qui meurent de faim
n'est pas une exagération injuste ou agressive: ces paroles montrent une
priorité et veulent toucher nos consciences.
C'est une illusion d'attendre des solutions toutes faites: nous sommes en présence
d'un phénomène lié aux choix économiques des
dirigeants, des responsables mais aussi des producteurs et des consommateurs; il
a aussi des racines profondes dans notre mode de vie. Cependant cet appel engage
quiconque, et nous gardons l'espérance d'arriver à une amélioration
décisive, grâce à des rapports humains toujours plus
solidaires.
3. Ce document s'adresse aux catholiques du monde entier, aux responsables
nationaux et internationaux qui ont compétence et responsabilité
en ce domaine; mais il veut aussi rejoindre toutes les organisations
humanitaires, aussi bien que tout homme de bonne volonté. Il souhaite
singulièrement encourager les milliers de personnes de toutes conditions
et professions, qui se dépensent quotidiennement pour que tous les
peuples obtiennent « le même droit à s'asseoir à la
table du festin »(11).
I
LES RÉALITÉS DE LA FAIM
Le défi de la faim
4. La planète pourrait fournir à chacun sa ration
alimentaire(12).
Pour relever le défi de la faim, il faut d'abord envisager ses
nombreux aspects et ses véritables causes. Or, les réalités
de la faim et de la malnutrition ne sont pas toutes connues de façon précise.
Plusieurs causes importantes ont été cependant identifiées.
Nous préciserons d'abord les motifs de notre démarche, puis nous
nous attacherons aux principales causes de ce fléau.
Un scandale qui a trop duré: la famine détruit la vie
5. Il ne faut pas confondre famine et malnutrition. La famine menace non
seulement la vie des personnes, mais aussi leur dignité. Une carence
grave et prolongée de nourriture provoque l'effondrement de l'organisme,
l'apathie, la perte du sens social, l'indifférence et parfois la cruauté
envers les plus faibles: enfants et vieillards en particulier. Des groupes
entiers sont alors condamnés à mourir dans la déchéance.
Au cours de l'histoire, cette tragédie malheureusement se répète,
mais la conscience moderne perçoit mieux qu'autrefois que la famine
constitue un scandale.
Jusqu'au XIXe siècle, les famines décimant des populations
entières avaient le plus souvent une origine naturelle. Aujourd'hui elles
sont plus circonscrites mais elles résultent la plupart du temps de
l'action humaine. Il suffit de citer quelques régions ou pays pour s'en
convaincre: Éthiopie, Cambodge, Ex-Yougoslavie, Rwanda, Haïti... À
l'époque où l'homme, mieux qu'autrefois, a la possibilité
de faire face aux famines, de telles situations constituent un véritable
déshonneur pour l'humanité.
La malnutrition compromet le présent et l'avenir d'une
population
6. Les grands efforts déployés ont porté des fruits
mais pourtant il faut admettre que la malnutrition est plus répandue que
la faim et revêt des formes très diverses. On peut être mal
nourri sans avoir faim. L'organisme n'en perd pas moins ses potentialités
physiques, intellectuelles et sociales(13). La malnutrition peut être
qualitative, à cause de régimes alimentaires mal équilibrés
(par excès ou par défaut). Elle est souvent en même temps
quantitative et devient aiguë en période de disette. Certains
l'appellent alors dénutrition ou sous-nutrition(14). La malnutrition
renforce la diffusion et les conséquences de certaines maladies
infectieuses et endémiques; elle accroît le taux de mortalité
notamment chez les enfants en dessous de cinq ans.
Les principales victimes: les populations les plus vulnérables
7. Les pauvres sont les premières victimes de la malnutrition et de
la faim dans le monde. Être pauvre signifie presque toujours: être
plus facilement atteint par les nombreux dangers qui menacent la survie et avoir
une moindre résistance aux maladies physiques. Depuis les années
80 ce phénomène s'aggrave et menace un nombre croissant de
personnes dans la plupart des pays. Au sein d'une population pauvre, les premières
victimes sont toujours les individus les plus fragiles: enfants, femmes
enceintes ou qui allaitent, malades et personnes âgées. Il faut
encore signaler d'autres groupes humains à très haut risque de déficience
nutritionnelle: les personnes réfugiées ou déplacées,
les victimes d'événements politiques.
Mais le point extrême de la détresse alimentaire est à
chercher dans les quarante-deux pays les moins avancés (PMA) dont
vingt-huit pour la seule Afrique/15). « Près de 780 millions
d'habitants des pays en développement soit 20% de leur population
n'ont toujours pas les moyens de se procurer chaque jour la ration alimentaire
indispensable à leur bien-être nutritionnel »(16).
La faim engendre la faim
8. Dans les pays en développement, il n'est pas rare que des
populations vivant d'une agriculture de subsistance à trop faible
rendement, connaissent la faim dans l'intervalle de deux récoltes. Si les
récoltes précédentes ont déjà été
mauvaises, la disette peut survenir et provoquer une phase aiguë de
malnutrition: elle va affaiblir les organismes, les mettre en péril au
moment précis où toutes les forces seraient nécessaires
pour préparer la prochaine récolte. La disette compromet l'avenir:
on mange les semences, on pille les ressources naturelles, et l'on accélère
l'érosion, la dégradation ou la désertification des sols.
Outre la distinction entre faim (ou famine) et malnutrition, il faut donc
mentionner l'insécurité alimentaire comme un troisième type
de situation: elle a pour conséquence de provoquer la famine ou la
malnutrition. Elle empêche en effet de planifier et d'entreprendre des
travaux à long terme pour promouvoir et atteindre un développement
durable(17).
Des causes repérables
9. Les facteurs climatiques et les cataclysmes de toutes sortes, si
importants soient-ils, sont loin cependant de constituer les causes uniques de
la famine et de la malnutrition. Pour bien saisir le problème de la faim,
il convient de considérer l'ensemble de ses causes, conjoncturelles ou
durables, ainsi que leur imbrication. Nous en présentons les principales,
en les regroupant selon les catégories habituelles: économiques,
socio-culturelles et politiques.
A) LES CAUSES ÉCONOMIQUES
Les causes profondes
10. La faim provient tout d'abord de la pauvreté. La sécurité
alimentaire des personnes dépend essentiellement de leur pouvoir d'achat,
et non pas de la disponibilité physique de nourriture(18). La faim existe
dans tous les pays: elle a réapparu dans les pays européens, de
l'Ouest comme de l'Est; elle est très répandue dans les pays peu
ou mal développés.
Pourtant l'histoire du XXe siècle montre que la pauvreté économique
n'est pas une fatalité. De nombreux pays ont décollé économiquement
et continuent à le faire sous nos yeux; d'autres s'enfoncent au
contraire, victimes de politiques nationales ou internationales
fondées sur de fausses prémisses.
La faim résulte simultanément:
a) de politiques économiques non optimales, dans tous les
pays; les mauvaises politiques des pays développés affectent
indirectement, mais fortement tous les pauvres économiques, dans tous les
pays.
b) des structures et habitudes peu efficaces et même
franchement destructrices de la richesse des pays:
au plan national dans des pays en mal de développement(19)
eux-mêmes: les grands organismes, publics ou privés, en situation
de monopole (ce qui est parfois inévitable) sont souvent devenus des
freins au lieu d'être des moteurs du développement; les
restructurations entreprises dans de nombreux pays depuis dix ans en ont apporté
la preuve;
au plan national dans les pays développés: leurs déficiences
se remarquent moins au plan international, mais elles sont également
dommageables à tous les défavorisés du monde, directement
ou indirectement;
au plan international: les restrictions au commerce et les
incitations économiques parfois désordonnées.
c) des comportements regrettables au plan moral: recherche pour
eux-mêmes de l'argent, du pouvoir et de l'image publique; affaiblissement
du sens du service de la communauté au bénéfice exclusif de
personnes ou de castes; et n'oublions pas la corruption considérable et
sous les formes les plus diverses, dont aucun pays ne peut se targuer d'être
à l'abri.
Tout ceci manifeste la contingence de toute action humaine. En effet,
souvent en dépit des bonnes intentions, on a fait des erreurs qui ont
provoqué des situations de précarité. Le fait de les
remarquer sert à s'acheminer vers leur solution.
En réalité, le développement économique se
cultive: les institutions aussi bien que les personnes doivent s'en partager la
responsabilité; le rôle le plus efficace de l'État est celui
qui résulte de la doctrine sociale de l'Église et des analyses de
ses encycliques sociales.
La cause profonde du manque de développement ou du mal développement,
est une défaillance de la volonté et de la capacité de
servir gratuitement les hommes, par les hommes et pour les hommes, qui est un
fruit de l'amour. Elle imprègne toute cette réalité
complexe, à tous ces échelons des techniques au sens large, des
structures et législations et de la moralité des comportements;
elle se manifeste dans la conception et dans la réalisation des actes,
dont la portée économique peut être grande ou petite.
Les incompétences, les structures dont la capacité de service
au meilleur coût est dépassée, les déviations morales
de chacun et le manque d'amour sont les causes de la faim. Chaque déficience
quelque part dans le monde sans exception sur l'un ou l'autre de ces points a
pour résultat de diminuer encore la portion congrue de celui qui a faim.
Les récentes évolutions économiques et financières
dans le monde illustrent ces phénomènes complexes: le technique et
le moral y interfèrent tout particulièrement et déterminent
les résultats des économies. Nous voulons parler ici de la crise
de la dette, dans la majorité des pays en mal de développement et
des mesures d'ajustement que l'on a mis ou que l'on va mettre en uvre.
La dette des pays en mal de développement
11. La flambée unilatérale des prix du pétrole en 1973
et 1979 a d'un même coup atteint profondément les pays non
producteurs, dégagé des liquidités financières
considérables que le système bancaire a cherché à
recycler et causé un ralentissement économique général,
dont les pays pauvres ont particulièrement souffert. Pour de multiples
raisons, pendant les années 70 et 80, la plupart des pays ont pu
contracter des emprunts considérables à taux variable et en ce qui
concerne les pays d'Amérique latine et d'Afrique développer de façon
spectaculaire leur secteur public. Cette période d'argent facile, a été
l'occasion de multiples excès: projets inutiles, mal conçus ou mal
réalisés, destruction brutale des économies
traditionnelles, accroissement de la corruption dans tous les pays. Un certain
nombre de pays d'Asie ont évité ces erreurs, ce qui leur a permis
un développement très rapide.
La montée en flèche des taux d'intérêt
provoquée par le simple jeu du marché, non contrôlé
et probablement non contrôlable a placé la plupart des pays
d'Amérique latine et d'Afrique en situation de cessation de paiement:
ceci a provoqué des phénomènes de fuite de la monnaie qui, à
très court terme, sont devenus une menace pour le tissu social local
aussi médiocre et fragile fut-il et pour l'existence même du
système bancaire. On a pu alors mesurer l'étendue des dégâts
à tous les plans: économique, structurel et moral. Comme toujours
on a cherché d'abord des solutions purement techniques et
organisationnelles; cependant, il est manifeste que ces mesures, qui
lorsqu'elles sont bonnes sont nécessaires, doivent être accompagnées
d'une véritable réforme des comportements de tout le monde et
particulièrement de ces personnes, dans tous les pays et à tous
les niveaux, qui échappent à l'énorme contrainte que la
pauvreté fait peser sur les choix de vie.
Au début de la période d'ajustement, les transferts sont
devenus négatifs: blocage des prêts, prix du pétrole
maintenu artificiellement à un niveau intolérable pour les pays en
développement, baisse du prix de matières premières provoquée
par le ralentissement économique dû au prix élevé du
pétrole et simultanément à la crise de la dette, réaction
trop lente des organismes internationaux, à l'exception du Fonds Monétaire
International, pour réinjecter des liquidités, etc. Pendant ce
temps, le niveau de vie dans les pays surendettés commençait à
chuter.
On peut apprécier ici combien de sagesse requiert le maniement de
l'argent, et pas uniquement des connaissances techniques et économiques.
Le dégagement de moyens financiers considérables provoque des
dommages structurels et personnels considérables au lieu d'être
partout une cause d'amélioration spectaculaire de la situation des plus défavorisés.
Voici la conclusion que nous devons en tirer: le développement des
hommes passe par leur capacité d'altruisme, c'est-à-dire d'amour,
ce qui est d'une extrême importance au plan pratique. Brièvement et
en termes réalistes: l'amour n'est pas un luxe. Il est une condition de
la survie pour un très grand nombre d'êtres humains.
Les programmes d'ajustement structurel
12. La violence des phénomènes monétaires a exigé
dans de nombreux pays des mesures très énergiques pour apaiser les
crises et rétablir les grands équilibres. Par nature, ces mesures
induisent de fortes diminutions du pouvoir d'achat moyen de la nation.
Les difficultés et les souffrances provoquées par ces crises économiques
sont considérables, même si leur solution permet en fin des comptes
de reconstruire un mieux être.
La crise fait apparaître les faiblesses du pays qui sont constitutives
ou acquises, y compris celles qui s'originent dans les erreurs de développement
commises par les gouvernements successifs, par leurs partenaires ou même
par la communauté internationale. Ces faiblesses sont multiples, et
parfois leur évidence n'apparaît qu'à posteriori. D'autres
trouvent leur source dans des processus de la politique d'indépendance,
car ce qui faisait la force de la puissance coloniale a pu faire la fragilité
du pays indépendant, sans que des phénomènes compensatoires
puissent éclore. Il faut noter d'une manière générale
le poids des grands projets. Ils marquent des moments de vérité, où
le besoin de solidarité est ressenti de manière particulièrement
aiguë dans tout le pays. Mais en vérité, le premier effet de
ces politiques de redressement est de réduire la dépense globale
et par conséquent les revenus. Les pauvres économiques du pays
n'ont qu'une alternative: ou bien faire confiance aux dirigeants successifs ou
chercher à s'en débarrasser. Ils sont eux-mêmes souvent la
proie de groupes ambitieux qui cherchent le pouvoir par idéologie ou par
convoitise, en dehors de tout processus démocratique, et s'il le faut en
s'appuyant sur des forces extérieures.
Une réforme économique requiert de la part du dirigeant une
grande aptitude à la décision politique. Voici un critère
de la qualité de son action: non seulement la réussite technique
du plan de stabilisation, mais l'aptitude à conserver l'appui de la
majorité de la population, y compris des plus défavorisés.
Il doit pour cela savoir convaincre les autres couches de la société
de supporter une vraie part du fardeau. Il s'agit là de ce petit cercle
de personnes avec un revenu de standard international, mais aussi des
fonctionnaires et employés de l'État, qui jusqu'à présent
jouissaient de situations plutôt enviables dans le pays et qui peuvent se
retrouver du jour au lendemain avec des ressources fortement amputées ou
anéanties. C'est alors la solidarité traditionnelle qui va jouer,
les pauvres étant toujours disposés à soutenir celui de la
famille qui retombe dans la situation précaire dont on le croyait sorti.
Le souci de la protection des plus pauvres dans ces réajustements n'a
été pris en compte que progressivement par les responsables
nationaux et internationaux. Il a fallu plusieurs années pour que le
concept d'opérations concomitantes, ciblées sur les populations
les plus exposées, prenne une certaine ampleur. Par ailleurs, là
comme dans les situations d'urgence, on risque toujours d'actionner les freins
trop tard et trop brusquement, avec des à-coups qui peuvent accroître
considérablement les souffrances de ceux qui sont au bout de la chaîne.
De vastes projets ont été entrepris en Afrique et en Amérique
latine(20), qui impliquaient:
des programmes d'ajustement structurel comportant des mesures macro-économiques
sévères,
l'ouverture de nouveaux crédits importants,
une profonde réforme de structure des inefficacités
locales: elles sont en partie liées aux monopoles d'État, qui
consomment une part importante du revenu national sans rendre, au bénéfice
de tous, un service de qualité suffisante. Dans beaucoup de ces pays,
tous les services publics ont souffert et, l'ivraie se mêlant souvent au
bon grain, des secteurs performants ont été à coup sûr
affectés(21).
Certains gouvernements, souvent peu reconnus sur la scène
internationale, ont été admirables: ils ont eu le courage
politique d'engager les mesures inévitables, et simultanément ils
ont pris en compte les avis et pressions extérieures, ils ont payé
d'exemple pour faire croître le niveau de coopération et de
solidarité dans leur pays et pour éviter les à-coups. Il
faut constater ceci: l'influence de l'exemple du responsable au sommet concerne
non seulement son savoir faire et ses qualités de commandement, mais
aussi sa capacité de limiter l'injustice sociale, qui reste toujours présente
dans ces situations.
Les pays développés doivent sérieusement se poser la
question suivante: leur attitude et même leur préférence à
l'égard des pays en mal de développement se fondent-elles sur la
performance des responsables politiques aux plans social, technique et
politique, ou bien leur appui est-il fondé sur d'autres critères?
B) LES CAUSES SOCIO-CULTURELLES
Les réalités sociales
13. Certains facteurs socio-culturels, a-t-on constaté, accroissent
les risques de famine et de malnutrition chronique. Les tabous alimentaires, le
statut social et familial de la femme qu'il faut envisager en fonction
des structures familiales son influence réelle dans la famille, la
carence de formation des mères aux techniques de la nutrition, l'analphabétisme
généralisé, les maternités précoces et
parfois trop rapprochées, la précarité de l'emploi ou le chômage,
sont autant de facteurs qui peuvent se cumuler et entraîner la
malnutrition en même temps que la misère. Rappelons que les pays développés
eux-mêmes ne sont pas à l'abri de ce fléau: les mêmes
facteurs entraînent la malnutrition occasionnelle ou chronique de nombreux
« nouveaux pauvres » au moment même où ils côtoient
ceux qui vivent dans l'abondance et la surconsommation.
La démographie
14. Il y a dix mille ans, la terre avait probablement cinq millions
d'habitants. Au XVIIe siècle, à l'aube des temps modernes, elle en
comptait cinq cents millions. Puis, le rythme de la croissance démographique
s'est accru: un milliard d'habitants au début du XIXe siècle, 1,65
au début du XXe, 3 milliards en 1960, 4 en 1975, 5,2 en 1990, 5,5 en
1993, 5,6 en 1994(22). Pendant un temps la situation démographique s'est
développée différemment dans les pays « riches »
et dans les pays « en développement »(23). Ce constat est en
train d'évoluer. Rappelons que la prolifération est une réaction
de la nature et par conséquent de l'homme aux menaces
contre la survie de l'espèce.
Les travaux de recherche indiquent que les peuples, au fur et à
mesure qu'ils s'enrichissent, passent d'une situation de forte natalité
et de forte mortalité à la situation inverse: faible natalité
et faible mortalité(24). La période de transition peut être
critique du point de vue des ressources alimentaires: la mortalité baisse
en effet avant la natalité. Des changements technologiques doivent
accompagner la croissance de la population, sinon le cycle régulier de la
production agricole est rompu: ne serait-ce que du fait de l'épuisement
des sols, de la réduction des jachères et de l'absence
d'assolements.
Ses implications
15. La croissance démographique trop rapide est-elle une cause ou une
conséquence du sous-développement? En dehors des cas extrêmes,
la densité démographique n'explique pas la faim. Observons d'abord
ceci: d'une part c'est dans des deltas et vallées surpeuplées de
l'Asie que furent appliquées les innovations agricoles de la « révolution
verte », et d'autre part des pays peu peuplés comme le Zaïre ou
la Zambie, alors même qu'ils auraient pu nourrir une population vingt fois
plus nombreuse et sans exiger de grands travaux d'irrigation, demeurent en réalité
en difficulté alimentaire: le motif en est les déséquilibres
imposés par les États, la politique et la gestion économique
et non pas des causes objectives ou la pauvreté économique. On
soutient aujourd'hui qu'on a plus de chance de réduire une excessive
croissance démographique en travaillant à diminuer la pauvreté
de masse, plutôt que de vaincre la pauvreté en se contentant
d'abaisser le taux de croissance de la population(25).
La situation démographique n'évoluera que lentement tant que,
dans les pays en développement, les familles considéreront que
leur production et leur sécurité ne sont assurées que par
un grand nombre d'enfants. Il faut redire que ce sont le plus généralement
les transformations économiques et sociales(26) qui permettent aux
parents d'accepter le don d'un enfant. Dans ce domaine, l'évolution dépend
pour une part notable du niveau socio-culturel des parents. Il faut donc
envisager pour les couples une éducation à la paternité et à
la maternité responsables, et ceci en respectant parfaitement les
principes éthiques; il convient notamment de leur donner accès à
des méthodes de régulation des naissances qui soient en harmonie
avec la vraie nature de l'homme(27).
C) LES CAUSES POLITIQUES
L'influence de la politique
16. La privation de nourriture fut utilisée au cours de l'histoire,
hier et aujourd'hui, comme arme politique ou militaire. Il peut s'agir de véritables
crimes contre l'humanité.
Le XXe siècle en a connu un grand nombre de cas; par exemple:
a) La privation systématique de nourriture aux paysans
ukrainiens par Staline vers 1930, dont le bilan fut de huit millions de morts
environ. Ce crime, longtemps inconnu ou presque, fut confirmé récemment,
lors de l'ouverture des archives du Kremlin.
b) Les récents sièges en Bosnie, en particulier celui
de Sarajevo, avec la prise en otage du mécanisme même de l'aide
humanitaire.
c) Les déplacements de population en Éthiopie pour
parvenir au contrôle politique par le parti unique de gouvernement. Le
bilan fut des centaines de milliers de morts, par la famine provoquée par
les migrations forcées et l'abandon des cultures.
d) La privation de nourriture au Biafra dans les années 70:
on l'utilisa comme arme contre la sécession politique.
L'effondrement de l'Union Soviétique a éteint pour une part
les causes de guerres civiles, provoquées par son action directe ou par
les réactions à son action: révolutions sans issue, déplacements
de populations, désorganisations de l'agriculture, luttes tribales, génocides.
Toutefois, de nombreuses situations subsistent, ou sont réapparues, et
peuvent provoquer ces mêmes phénomènes. Bien qu'ils ne
soient pas à la même échelle, ils n'en sont pas moins
dommageables pour les populations: il s'agit notamment de la résurgence
des nationalismes: ceux-ci sont favorisés par quelques États à
régime idéologique, mais aussi par les répercussions
locales des luttes d'influence que se livrent entre eux les pays développés,
ou encore la lutte pour le pouvoir dans certains pays, notamment en Afrique.
Notons aussi les situations d'embargo pour raisons politiques, tels celui de
Cuba ou de l'Irak. Il s'agit là de régimes considérés
comme des menaces pour la sécurité internationale, et qui prennent
pour ainsi dire leur population en otage. En effet, les premières
victimes de cette sorte d'actes de force ce sont les populations mêmes qui
en sont l'objet. C'est pour cela que les coûts en termes humanitaires de
ces décisions sont à bien prendre en considération. D'autre
part, certains responsables jouent sur les misères de leur peuple,
provoquées par leurs agissements, pour obliger la communauté
internationale à rétablir ses fournitures. Il s'agit à
chaque fois d'une situation spécifique qu'il faut traiter au coup par
coup, dans l'esprit de la Déclaration mondiale sur la nutrition
qui déclare:
« L'aide alimentaire ne peut être refusée pour des raisons
d'obédience politique, de situation géographique, de sexe, d'âge
ou d'appartenance à un groupe ethnique, tribal ou religieux »(28).
Voici enfin d'autres répercussions de l'action politique sur la faim.
À plusieurs reprises on a vu des pays développés,
producteurs d'excédents agricoles, exporter ces surplus gratuitement (par
exemple du blé) vers des pays en mal de développement où
la nourriture de base est le riz. Le but visé était de soutenir le
cours interne. Ces exportations gratuites eurent des effets très négatifs:
on fit changer la population d'habitudes alimentaires, et on découragea
les producteurs locaux qui ont au contraire besoin d'être fortement
encouragés.
La concentration des moyens
17. Les écarts de situation économique à l'intérieur
des pays en mal de développement sont supérieurs à ce qui
existe dans les pays développés, ou encore entre les pays eux-mêmes.
La richesse et le pouvoir sont très concentrés sur une couche
restreinte mais complexe, en contact avec les milieux internationaux et exerçant
un contrôle sur l'appareil de l'État, lui-même fort déficient.
Il y a blocage de toute amélioration, et même parfois régression
économique et sociale. L'écart des niveaux de vie non seulement
engendre des situations conflictuelles, qui peuvent conduire à des
violences en chaîne, mais favorise en outre le clientélisme comme
seule possibilité de réalisation personnelle. Le résultat
est de paralyser les initiatives possibles au plan purement économique,
et d'autre part d'handicaper profondément les motivations altruistes qui
existent dans toutes les sociétés traditionnelles. Dans ces
situations, l'État joue souvent un rôle prépondérant,
qui lui permet de favoriser les secteurs exportateurs de la production ce
qui en soi est un bien mais laissant peu de profit à l'ensemble
des populations locales.
Dans d'autres cas, par faiblesse ou par ambition politique, les autorités
fixent les prix des produits agricoles à des niveaux tellement bas que
les paysans en arrivent à subventionner les habitants des villes
situation qui favorise l'exode rural. Les masse-médias, l'électronique
et la publicité contribuent également à ce dépeuplement
des campagnes. L'aide au développement au bénéfice de ces
pays joue alors comme un encouragement plus ou moins indirect aux gouvernements
qui poursuivent ces stratégies dangereuses, qui bénéficient
alors de ce soutien financier absolument illégitime, du fait de ces
politiques résolument contraires au vrai intérêt de leurs
peuples. Les pays industrialisés doivent s'interroger pour savoir s'ils
n'ont pas malheureusement émis des signaux négatifs en ce sens
durant de longues années.
Les déstructurations économiques et sociales
18. Les déstructurations économiques et sociales résultent
à la fois de mauvaises politiques économiques ainsi que des conséquences
des pressions politiques nationales et internationales (cf. nn. 11-13 et 17).
Revenons sur quelques-unes des plus fréquentes et des plus nocives:
a) Les politiques nationales qui baissent artificiellement les prix
agricoles, au détriment des producteurs locaux de nourriture, sous la
pression des populations défavorisées des villes, perçues
comme une menace potentielle pour la stabilité politique du pays. Cette
situation s'est généralisée en Afrique au cours des années
1975-85: elle a conduit à une forte diminution des productions locales.
De nombreux pays, qui jouissent d'un large potentiel agricole, comme le Zaïre
et la Zambie, sont devenus pour la première fois importateurs nets.
b) La politique de la plupart des pays industrialisés, qui
protègent largement leur agriculture et favorisent ainsi la production
d'excédents qu'ils exportent alors à des prix inférieurs
aux prix intérieurs (prix de dumping). En l'absence de ces protections
les cours mondiaux seraient plus élevés au bénéfice
des autres pays exportateurs. Les bénéficiaires de ces
protections se retrouvent maintenant en Europe dans des situations injustes, après
de longues années d'encouragement à la production, qui ont provoqué
de fortes déstructurations au système agricole luimême. Ces
politiques, soutenues par la majorité des opinions publiques locales,
peuvent être globalement contraires à l'intérêt des
consommateurs mondiaux, des pays privilégiés comme des plus démunis.
Dans les pays protégés, ils font les frais de cette protection;
dans les pays non protégés, les agriculteurs locaux, qui sont des éléments
essentiels du mieux-être de ces pays, sont pénalisés par des
importations à prix coupés qui pèsent sur les prix
agricoles intérieurs, et accélèrent leur ruine et les
migrations vers les villes.
c) Les cultures vivrières traditionnelles sont souvent menacées
par un développement économique mal ciblé. Il faut signaler
par exemple la substitution aux productions traditionnelles d'une agriculture
industrielle travaillant soit pour l'exportation (grandes denrées
agricoles destinées à l'exportation et tributaires des marchés
agricoles internationaux), soit pour des productions de substitution locale
(production par exemple au Brésil de canne à sucre pour l'alcool
de consommation automobile, pour économiser les importations de pétrole:
elle a abouti à des migrations importantes de paysans déracinés).
D) LA TERRE PEUT NOURRIR SES HABITANTS
Les progrès considérables de l'humanité
19. Malgré les failles gigantesques entrevues jusqu'ici, il ne faut
pas oublier que c'est sous l'effet de progrès non moins spectaculaires
que la population des pays du monde est passée de 3 à 5,3
milliards en trente ans (1960-1990)(29). Dans les pays en développement «
l'espérance de vie à la naissance est passée de
quarante-six ans en 1960 à soixante-deux ans en 1987. Le taux de mortalité
des enfants de moins de cinq ans a été réduit de moitié
et deux tiers des nourrissons de moins d'un an sont vaccinés contre les
principales maladies de l'enfance... La ration de calories par habitant a
augmenté de 20% environ entre 1965 et 1985 »(30).
De 1950 à 1980, la production totale de denrées alimentaires
dans le monde a doublé et « il existe dans l'ensemble du monde assez
de nourriture pour tous »(31). Le fait que la famine persiste malgré
cela démontre la nature structurelle du problème: « le
principal problème est celui des conditions d'accès à cette
nourriture qui ne sont pas équitables »(32). C'est une erreur de
mesurer la consommation alimentaire réelle des familles au seul paramètre
statistique de la disponibilité en céréales par habitant.
La faim n'est pas un problème de disponibilité, mais de demande
solvable; c'est un problème de misère.
Par ailleurs il faut noter que la survie d'une multitude de personnes est
assurée par une économie informelle: celle-ci est par nature non déclarée,
difficilement quantifiable et précaire.
Les marchés agro-alimentaires
20. Les marchés agro-alimentaires mondiaux traitent un certain nombre
de produits, qui ne sont pas toujours ceux qui sont consommés dans la
plupart des pays en mal de développement(33). Les fluctuations excessives
de prix sont contraires aux intérêts des producteurs comme des
consommateurs. Elles sont provoquées par des mécanismes spontanés
d'ajustement, et amplifiées par les caractéristiques propres de
ces marchés. Les tentatives de stabilisation ont toutes été
peu satisfaisantes, sinon nocives aux producteurs eux-mêmes. D'autre part,
une remontée des prix est rendue impossible par le fonctionnement même
des marchés. Le nombre réduit des entreprises de commerce
international ne permet pas la manipulation des cours, et il entraîne au
contraire un handicap insurmontable à l'arrivée de nouveaux
acteurs; ceci est toujours malsain. Le développement des capacités
de production relève beaucoup plus de la diffusion des progrès
techniques à la production (progrès génétique et
progrès de mise en uvre). Notons que la production moyenne de riz
en Indonésie est passée en une génération de 4 à
15 tonnesha., ce qui surclasse de beaucoup le rythme déjà record
du développement de la population. Dans la plupart des pays où
l'agriculture progresse, les rendements agricoles s'accroissent tellement que la
production augmente et même fortement, malgré la diminution notable
du nombre d'agriculteurs.
L'agriculture moderne
21. Les cultures intensives sont de plus en plus accusées de porter
atteinte à l'environnement et de mettre en péril les ressources
naturelles, telles que l'eau et les sols, notamment par l'emploi inconsidéré
d'engrais et de produits phytosanitaires. En première analyse, on définit
l'intensification agricole comme l'accroissement du rapport entre les
consommations intermédiaires essentiellement de type industriel
et la surface agricole utilisée. Nous sommes en présence d'un
mouvement d'affranchissement des technologies agricoles par rapport à la
terre, leur support naturel. La réciprocité qui les liait s'efface
au profit d'une dualité plus hasardeuse entre technologie agricole et
environnement économique. L'intensification agricole exige généralement
un important apport de capital financier. Or, dans la plupart des pays en développement,
on pratique encore une culture de subsistance, fondée essentiellement sur
le « capital » humain, avec des moyens techniquement limités et
dans des conditions difficiles d'approvisionnement en eau. Même si la «
révolution verte » a eu un certain succès, elle n'a pas résolu
les problèmes de production alimentaire pour un grand nombre de pays en développement.
Certes, on prévoit encore des progrès pour améliorer
les cultures intensives, de même que pour limiter les dégâts
sur l'environnement. Cependant, tout comme dans les pays développés,
il y a lieu d'utiliser d'autres systèmes de production qui garantissent
mieux la préservation des ressources naturelles et le maintient d'une
large distribution de la propriété productive. Il faut encourager
dans ce sens les associations agriculture-élevage, la gestion
patrimoniale de l'eau ou encore la formation à l'organisation coopérative.
II
DES DÉFIS DE NATURE ÉTHIQUE
À RELEVER ENSEMBLE
La dimension éthique du phénomène
22. Pour progresser vers des solutions au problème de la faim et de
la malnutrition dans le monde, il est indispensable de saisir la nature éthique
d'un tel enjeu.
Si la cause de la faim est un mal moral, au dessus et au-delà de
toutes les causes physiques, structurelles et culturelles, les défis sont
de même nature: morale. Ceci est capable de motiver l'homme de bonne
volonté, qui croit aux valeurs universelles dans la variété
des cultures, et tout particulièrement le chrétien qui fait l'expérience
de la relation préférentielle que le Seigneur tout puissant veut établir
avec tout homme quel qu'il soit.
Ce défi inclut une meilleure compréhension des phénomènes,
la capacité des hommes à se rendre mutuellement service ce
qui peut se faire par le simple jeu des forces économiques bien comprises
et même le recul des corruptions de toute nature. Mais bien au-delà,
il se situe surtout au plan de la liberté de chaque homme de coopérer,
dans son action de tous les jours, à la promotion de tout homme et de
tous les hommes, c'est-à-dire au développement du bien commun(34).
Ce développement implique la justice sociale et la destination
universelle des biens de la terre, la pratique de la solidarité et de la
subsidiarité, la paix et le respect de l'environnement physique. Voilà
la direction qu'il faut prendre pour redonner l'espérance et pour bâtir
un monde plus accueillant aux générations à venir.
Pour rendre possible ce progrès la poursuite organique du bien commun
doit être protégée, promue et le cas échéant réactivée
comme une composante nécessaire des motivations de base de tous les
acteurs politiques et économiques dans leur réflexion et dans leur
action, à tous les niveaux et dans tous les pays.
Les motivations personnelles et institutionnelles des hommes sont nécessaires
au bon fonctionnement de la société, y compris des familles. Mais
chacun pour son compte et ensemble, les hommes doivent recevoir cette conversion
qui consiste à ne pas sacrifier la recherche du bien commun à leur
intérêt strictement personnel, celui de leurs proches, de leurs
employeurs, de leurs clans, de leurs pays, aussi légitimes puissent-ils être.
Les principes dégagés peu à peu par l'Église
dans son enseignement social, sont ainsi un guide précieux pour l'action
des hommes contre la faim. La poursuite du bien commun est le lieu géométrique
où se rejoignent:
la recherche de la plus grande efficacité dans la gestion des
biens terrestres;
un plus grand respect de la justice sociale permise par la
destination universelle des biens;
une pratique compétente et permanente de la subsidiarité
qui garantit les responsables contre l'appropriation de leur pouvoir, qui
en fait est un pouvoir de servir;
l'exercice de la solidarité, qui empêche l'appropriation
des moyens financiers par les nantis, et qui permettra à tout homme de ne
pas être exclu du corps social et économique, et privé de sa
dignité fondamentale.
C'est donc l'ensemble de l'enseignement social de l'Église qui doit
imprégner la philosophie de l'action des responsables, qu'ils le fassent
consciemment ou non.
On risque d'accueillir cette affirmation avec scepticisme ou même avec
cynisme. L'activité de bien des responsables se situe dans un
environnement dur, parfois cruel, générateur d'angoisse et d'une
recherche orgueilleuse du pouvoir pour le maintenir. Ces personnes peuvent être
enclines à apprécier des considérations éthiques
comme des handicaps. Cependant, l'expérience quotidienne fréquente
et dans les endroits plus divers, montre qu'il en est autrement: en effet, seul
un développement équilibré visant au bien commun se révèlera
authentique et contribuera même à long terme à la stabilité
sociale. À tous les niveaux et dans tous les pays, beaucoup de personnes
agissent couramment et discrètement en tenant compte de l'intérêt
légitime de leurs semblables.
La tâche immense des chrétiens est partout la promotion de tels
comportements: comme un peu de ferment dans une pâte très dure, ils
y sont appelés par leur étroite adhésion à l'amour
que le Seigneur porte à tous les hommes et qu'ils expérimentent
dans leur être profond.
Cette tâche exaltante est de présenter un exemple à tous
les niveaux: technique, organisationnel, moral et spirituel. Il s'agit de
s'entraider à tous les degrés de responsabilité, ce qui
inclut tous ceux qui ne sont pas « exclus » par leurs conditions
sociales.
L'amour du prochain pour aboutir au développement
23. Cette recherche du bien commun ne peut se fonder que sur le souci et sur
l'amour des hommes. Dans les situations les plus variées, ils se trouvent
chaque jour devant l'alternative: autodestruction personnelle et collective ou
amour du prochain. Ce dernier manifeste donc la conscience d'une responsabilité
qui ne recule pas devant ses propres limites, ni devant l'ampleur des tâches
à accomplir, par amour pour les hommes. « Comment l'histoire
jugera-t-elle une génération qui a tous les moyens de nourrir la
population de la planète et qui refuserait de le faire dans un
aveuglement fratricide? Quel désert serait un monde où la misère
ne rencontrerait pas l'amour qui donne à vivre? »(35).
L'amour va au delà du don proprement dit. Le développement se
cultive par l'action des plus courageux, des plus compétents et des plus
honnêtes: ceux-ci se sentent en même temps solidaires de tous les
hommes, qui de près ou de loin sont affectés par ce que ces
responsables font ou devraient faire. Cette responsabilité universelle
concrète est une manifestation essentielle de l'altruisme.
La solidarité est bien évidemment une exigence pour tous.
Heureusement il n'est pas nécessaire d'attendre que la majorité
des hommes se convertissent à l'amour du prochain, pour recueillir les
fruits de l'action de ceux qui agissent sans attendre, dans leur situation
propre. Il faut accueillir comme une solide raison d'espérer, les résultats
de l'action de ces personnes qui, à tous les niveaux, se comportent, dans
leur activité courante, comme des serviteurs de tout homme et de tous les
hommes.
La justice sociale et la destination universelle des biens
24. Au cur de la justice sociale, se situe le principe de la
destination universelle et commune des biens de la terre. Le Pape Jean-Paul II
l'a exprimé ainsi: « Dieu a donné la terre à tout le
genre humain pour qu'elle fasse vivre tous ses membres, sans exclure ni privilégier
personne »(36). Cette affirmation constante dans la tradition chrétienne,
n'est pas assez répétée, bien qu'elle concerne à l'évidence
l'humanité entière, au-delà de l'appartenance
confessionnelle. L'axiome constitue en lui-même un fondement nécessaire
à l'édification d'une société de justice, de paix et
de solidarité. En effet, génération après génération,
nous devons nous considérer comme les gestionnaires transitoires des
ressources de la terre et du système de production. Face aux finalités
de la création, le droit de propriété n'est pas un absolu;
il est une des expressions de la dignité de chacun, mais il n'est juste
qu'ordonné au bien commun et s'il concourt à la promotion de tous.
Il est d'ailleurs exercé et reconnu de manière variable dans les
différentes cultures.
Le coûteux détournement du bien commun: les « structures
de péché »
25. L'ignorance du bien commun va de pair avec la poursuite exclusive et
parfois exacerbée des biens particuliers tels que l'argent, le pouvoir,
la réputation, considérés comme des absolus et recherchés
pour eux-mêmes: c'est-à-dire des idoles. C'est ainsi que naissent
les « structures de péché »(37), ensemble de lieux et de
circonstances où les habitudes sont perverses et qui font en sorte que
tout nouvel arrivant, pour ne pas les prendre, doit faire preuve d'héroïsme.
Les « structures de péché » sont nombreuses: elles
sont plus ou moins vastes, certaines à niveau mondial comme par
exemple les mécanismes et les comportements qui engendrent la faim
d'autres à échelle beaucoup plus restreinte, mais provoquant des
dissymétries qui rendent la pratique du bien plus difficile aux personnes
affectées. Ces « structures » engendrent toujours des coûts
élevés en termes humains: ce sont des lieux de destruction du bien
commun.
Il est moins courant de constater combien elles sont dégradantes et
coûteuses au plan économique. On peut en donner des exemples
frappants(38). Les freins au développement ne sont pas seulement
l'ignorance et l'incompétence: ce sont aussi et à une grande échelle
les nombreuses « structures de péché ». Elles agissent
comme un détournement contagieux de la finalité des biens de la
terre, qui sont en vérité destinés à tous, vers de
fins particulières et stérilisantes.
Il est clair en effet que l'homme ne peut pas soumettre la terre et la
dominer efficacement, tout en adorant les faux dieux que sont l'argent, le
pouvoir et la réputation considérés comme des biens en soi
et non comme des moyens de servir chaque homme et tous les hommes. La cupidité,
l'orgueil et la vanité aveuglent celui qui y succombe: il finit par ne
plus même voir combien ses perceptions sont limitées et ses actions
autodestructrices.
La destination universelle des biens implique que l'argent, le pouvoir et la
réputation, soient recherchés comme de moyens pour:
a) construire des moyens de production de biens et de services qui
puissent avoir une réelle utilité sociale et promouvoir le bien
commun;
b) partager avec les plus défavorisés, qui incarnent
aux yeux de tous les hommes de bonne volonté le besoin de bien commun:
ils sont en effet les témoins vivants de la carence de ce bien. Mieux
encore pour les chrétiens, ils sont les enfants chéris de Dieu,
qui par eux et en eux vient nous visiter.
L'absolutisation de ces richesses prive celles-ci de tout ou partie de leur
utilité pour le bien commun. Si le fonctionnement économique
mondial est globalement médiocre par rapport notamment aux
performances de pointe que réalisent certains pays sur des durées
assez longues et si coûteux en termes humains (là où
il fonctionne et là où il ne fonctionne pas), c'est qu'il est
profondément affecté par le coût des mauvaises habitudes, véritable
carcan moral pesant sur les personnes.
Inversement, dès que des groupes d'hommes parviennent à
travailler ensemble de manière à prendre en compte le service de
l'ensemble de la collectivité et de chaque personne, des développements
remarquables se manifestent: des personnes jusqu'ici peu utiles se mettent à
briller par la qualité de leurs services, un effet positif modifie
progressivement les conditions matérielles, psychologiques et morales de
la vie. Il s'agit en réalité de « l'avers » des «
structures de péché »: on pourrait les appeler «
structures du bien commun » qui préparent la « civilisation de
l'amour »(39). L'expérience faite dans ces situations nous donne une
petite idée de ce que pourrait être un monde où les hommes
s'attacheraient plus fréquemment dans toutes leurs activités et
dans l'exercice de toutes leurs responsabilités, à leurs intérêts
communs et au sort de chacun d'entre eux.
À l'écoute préférentielle des pauvres et
à leur service: le partage
26. Si le pauvre au sens économique, est le témoin de la
carence du souci du bien commun, il a quelque chose de singulier à nous
dire. Il a sur la réalité de la vie pratique des vues et une expérience
qui lui sont propres, et que les plus favorisés ne connaissent pas. Comme
le dit le Pape Jean-Paul II dans la Lettre Encyclique Centesimus annus: «
... il faudra surtout abandonner la mentalité qui considère les
pauvres personnes et peuples presque comme un fardeau, comme
d'ennuyeux importuns qui prétendent consommer ce que d'autres ont
produit... Le progrès des pauvres est une grande chance pour la
croissance morale, culturelle et même économique de toute l'humanité
»(40).
Les vues du démuni qui ne sont ni plus exactes ni plus complètes
que celles des responsables sont essentielles à ces derniers s'ils
désirent que leur action à long terme ne tourne pas à
l'autodestruction. Engager des politiques économiques et sociales
difficiles et coûteuses, sans tenir compte de la perception de la réalité
que possède le plus petit, risque d'entraîner au bout d'un certain
temps dans des impasses très coûteuses pour la terre entière.
C'est ce qui s'est passé pour la dette du tiers-monde. Si les créanciers
et les débiteurs avaient tenu compte des vues personnelles des plus
pauvres, comme l'un des éléments essentiels de la réalité,
plus de sagesse aurait entraîné plus de prudence, et dans un grand
nombre de pays, l'aventure n'aurait pas tourné si mal ou même
aurait bien tourné.
Dans la complexité des problèmes à résoudre, ou
mieux des situations de vie à améliorer, cette écoute préférentielle
des pauvres permet de ne pas tomber dans l'esclavage du court terme, dans la
technocratie, dans la bureaucratie, dans l'idéologie, dans l'idolâtrie
du rôle de l'État ou du rôle du marché: l'un et
l'autre ont leur utilité essentielle, mais comme moyens et non pas comme
absolus.
Les corps intermédiaires ont notamment pour fonction de faire
entendre la voix des pauvres et recueillir leurs perceptions, en même
temps que leurs besoins et leurs désirs. Mais souvent ces organismes sont
particulièrement désarmés devant la tâche. Ils
souffrent eux-mêmes, soit d'une position de monopole, qui les amène
à cultiver leur puissance propre, soit de positions concurrentielles, où
d'autres cherchent à utiliser le pauvre comme un moyen d'accéder
au pouvoir. L'action des syndicats est donc particulièrement nécessaire,
et frise l'héroïsme s'ils veulent remplir une fonction si
essentielle sans se faire détruire ou récupérer(41).
Dans ces conditions, le partage devient une véritable collaboration à
laquelle chacun contribue en apportant à tous ce dont la communauté
des hommes a besoin. Le plus défavorisé joue son rôle à
lui, essentiel, et d'autant plus qu'il est réellement exclu(42). Ce
paradoxe ne doit pas étonner le chrétien.
Le devoir de donner à chacun le même droit d'accès au
minimum indispensable pour vivre n'est plus uniquement motivé comme
l'obligation morale de partage avec le démuni, ce qui est déjà
considérable, mais comme la réintégration dans la communauté
elle-même, qui, sans lui, a tendance à se dessécher et peut
courir à sa perte. La place du pauvre n'est pas à la périphérie,
dans une marginalité dont on essaierait tant bien que mal de le faire
sortir. Il doit être mis au centre de notre préoccupation, et au
centre de la famille humaine. C'est là qu'il pourra jouer son rôle
unique dans la communauté.
Dans cette perspective, la justice sociale, qui est aussi une justice
commutative, prend sa pleine signification. Base de toutes les actions pour la défense
des droits, elle assure la cohésion sociale, la coexistence pacifique des
nations, mais aussi leur développement commun.
Une société intégrée
27. La conception d'une justice, enracinée dans la solidarité
humaine, et à ce titre commandant au plus fort d'aider le plus faible,
doit porter nos pas partout où se fait entendre la voix du pauvre, pour
n'ouvrir qu'un seul chantier où justice, paix et charité
conjuguent leurs efforts.
Les sociétés ne peuvent se construire valablement sur
l'exclusion de certains de leurs membres. Pour être cohérente,
cette affirmation implique évidemment le droit qu'ont aussi les pauvres à
s'organiser pour mieux obtenir l'aide de tous dans la libération de leur
misère.
La paix, un équilibre des droits
28. Une paix durable n'est pas le fruit d'un équilibre des forces,
mais d'un équilibre des droits. La paix n'est pas davantage le fruit de
la victoire du fort sur le faible, mais à l'intérieur de chaque
peuple et entre les peuples, le fruit de la victoire de la justice sur les
privilèges injustes, de la liberté sur la tyrannie, de la vérité
sur le mensonge(43), du développement sur la faim, la misère ou
l'humiliation. Pour parvenir à une paix véritable, à une sécurité
internationale effective, il ne suffit pas d'empêcher la guerre et les
conflits; il faut aussi favoriser le développement, créer les
conditions susceptibles de garantir pleinement les droits fondamentaux de
l'homme(44). Dans ce contexte, démocratie et désarmement
deviennent deux exigences de la paix, qui est indispensable à un véritable
développement.
Le désarmement, une urgence à saisir
29. Les conflits régionaux ont coûté environ dix-sept
millions de morts en moins d'un demi siècle. « Dans les années
80, le total mondial des dépenses militaires a atteint un niveau sans précédent
en temps de paix; évaluées à un billion [mille milliards]
de dollars [par an], elles représentaient environ cinq pour cent de
l'ensemble du revenu mondial »(45). Autant dire l'importance et l'urgence
pour tous les responsables politiques et économiques d'agir en sorte que
ces sommes gigantesques prévues pour la mort, dans l'hémisphère
nord comme dans l'hémisphère sud, le soient désormais pour
la vie. Une telle attitude serait le pendant des raisons morales qui militent
pour un désarmement progressif; on donnerait ainsi l'occasion de rendre
disponibles d'importantes ressources financières au profit des pays en développement,
indispensables à leur progrès authentique(46).
Une « structure de péché » particulièrement
tenace est l'exportation d'armes au-delà des besoins légitimes
d'autodéfense des pays acheteurs, ou encore destinées à des
trafiquants internationaux, qui proposent aujourd'hui sur catalogue, à
ceux qui ont les moyens d'acheter, les armes les plus sophistiquées. Sur
ce genre de terrain la corruption fleurit mais le mal est encore plus profond.
On peut féliciter ces gouvernements, qui à leur arrivée au
pouvoir après des régimes qui avaient engagé leurs pays
dans des achats d'armes dépassant tout à fait leurs besoins, ont
eu le courage de dénoncer ces contrats, risquant ainsi de s'aliéner
la bonne volonté des pays exportateurs.
Le respect de l'environnement
30. La nature est en train de nous donner à tous une leçon de
solidarité que nous risquons d'oublier. Dans l'acte même de la
production alimentaire, tous les hommes se découvrent éléments
actifs ou passifs d'un écosystème. Un champ nouveau de
responsabilité s'ouvre à la conscience.
On ne peut vouloir à la fois nourrir davantage de bouches et
affaiblir l'agriculture. Cependant l'agriculture apparaît d'autant plus
polluante (utilisation massive d'engrais, de pesticides et de machines) qu'elle
atteint le stade industriel, sans qu'à ce niveau la capacité de
travailler proprement soit encore passée dans les faits. À côté
d'autres éléments nécessaires à la vie, l'air,
l'eau, les sols et les forêts sont mis en péril par la pollution,
la surconsommation, la désertification provoquée, et la déforestation.
En cinquante ans, la moitié des forêts tropicales a été
rasée, le plus souvent en vue de la recherche de terres, ou pour des
politiques à court terme d'exploitation accélérée
visant à équilibrer le poids de la dette. Dans les régions
les plus pauvres, la désertification est provoquée par des
pratiques de survie qui accroissent la pauvreté: surpâturage, coupe
des arbres et des arbustes pour la cuisson des aliments et même pour le
chauffage(47).
Écologie et développement équitable
31. Une gestion écologiquement saine de la planète est
urgente. Sous le seul angle de la production agro-alimentaire, qui est déjà
considérable, relevons ici deux éléments. En premier lieu
cette gestion aura un coût à intégrer dans l'activité
économique(48); il faut se demander si ce sont toujours les pauvres qui
doivent en supporter le poids au détriment de leur alimentation. En
second lieu, le souci de mieux appréhender les liens entre écologie
et économie pousse l'idée actuelle d'un développement
durable. Mais cet objectif ne doit pas masquer la nécessité de
promouvoir un développement équitable avec encore plus de force.
En fin de compte, le développement ne peut être durable que s'il
est équitable. Sinon, il est probable qu'aux distorsions actuelles, s'en
ajouteraient de nouvelles.
Relever ensemble le défi
32. Famine et malnutrition requièrent des actions spécifiques
qui ne peuvent être dissociées d'un effort de développement
intégral des personnes et des peuples. Devant l'ampleur de ce phénomène,
l'Église catholique doit contribuer toujours davantage à l'amélioration
de cette situation. Elle fait donc appel à la participation de tous, à
la concertation et à la persévérance.
Heureusement beaucoup d'efforts ont été déjà déployés
pour vaincre la faim, à l'échelon des personnes, des Organisations
non gouvernementales, des pouvoirs publics et des Organisations internationales.
Rappelons seulement la Campagne mondiale contre la faim et d'autres initiatives
auxquelles les chrétiens participent volontiers.
Reconnaître la contribution des pauvres à la démocratie
33. Le dynamisme des pauvres est mal connu. Pour renverser cette tendance il
faudra changer nombre d'attitudes et de pratiques économiques,
sociales, culturelles et politiques. Lorsque les plus pauvres sont tenus à
l'écart de l'élaboration des projets qui les concernent,
l'histoire prouve que pour l'essentiel, ils n'en bénéficient pas réellement.
La solidarité de la communauté humaine est à bâtir.
On n'apprendra à partager le pain quotidien que si l'on consent à
réorienter les consciences et l'action dans l'ensemble de la société(49).
Ces attitudes conduisent à une vraie démocratie.
La démocratie est généralement reconnue comme un élément
essentiel pour le développement humain parce qu'elle permet une
participation responsable à la gestion de la société;
d'ailleurs les deux vont de pair, et la fragilité de l'une peut
compromettre l'autre. Si le principe d'égalité cède devant
les rapports de forces, la place des pauvres dans la société peut être
réduite à la portion congrue. Une démocratie se juge à
l'articulation qu'elle sait trouver entre liberté et solidarité,
prenant ainsi radicalement ses distances avec le libéralisme absolu ou
d'autres doctrines qui nient le sens de la liberté ou qui sont un
obstacle à la vraie solidarité(50).
Les initiatives communautaires
34. Face à la misère, un nombre croissant de personnes et de
groupes choisissent de participer partout à des actions communautaires.
Ces initiatives doivent être fortement encouragées. Actuellement,
de plus en plus de pays soutiennent la participation populaire, mais certaines réalités
en place tentent encore de réduire à néant ces initiatives,
qui les dérangent entraînant parfois de très lourdes
conséquences alors qu'elles constituent pourtant les bases
indispensables d'un véritable développement.
Des Organisations non gouvernementales (ONG) de développement créées
à partir d'initiatives locales, ont favorisé la constitution d'une
nouvelle société civile populaire dans plusieurs pays en développement.
Ces ONG ont organisé des moyens de concertation et d'appui très
variés. Grâce aux dynamismes populaires qui se sont ainsi frayés
la route, un grand nombre de personnes parmi les plus démunies peuvent
enfin sortir de leur misère pour améliorer leur situation face à
la famine et à la malnutrition.
Au cours de ces dernières années, des Associations
Internationales Catholiques et de Nouvelles Communautés Ecclésiales
ont mené des initiatives dans le domaine socio-économique. Pour
combattre la faim et la misère, ces actions s'inspirent des corporations
médiévales et surtout des Unions coopératives du XIXe siècle
où des promoteurs du bien commun fondaient des institutions selon
l'esprit évangélique ou s'appuyant sur la solidarité
sociale. Le premier à souligner la nécessité de s'organiser
pour la promotion sociale fut le quaker P.C. Plockboy ( 1695). D'autres
pionniers sont mieux connus: il s'agit de Félicité Robert de
Lamennais (1782-1854), Adolf Kolping ( 1856), Robert Owen (1771-1858), le baron
Wilhelm Emmanuel von Ketteler (1811-1877). Aujourd'hui naissent des associations
qui visent au bien commun de la société, et veulent endiguer l'égoïsme,
l'orgueil et l'avidité qui souvent sont les lois de la vie collective.
Les expériences tout au long de l'histoire et les résultats de ces
nouvelles initiatives, donnent lieu d'espérer en tirer des fruits à
l'avenir(51).
L'accès au crédit
35. « L'un des grands succès des ONG a été
d'assurer aux pauvres l'accès au crédit »(52). Cet accès
des groupes populaires au crédit est devenu une pratique de pointe. Elle
peut aider une économie informelle de subsistance à progresser
vers la constitution d'un réel tissu économique de base. On est
peut-être encore loin de relever de manière significative le niveau
du Produit National Brut (PNB), mais l'importance du phénomène réside
aussi dans ce qu'il signifie et dans ce qu'il prépare. En soutenant les
initiatives communautaires, en faisant confiance aux partenaires locaux, on évite
la persistance d'un schéma d'assistance, et l'on établit peu à
peu les bases d'un développement intégral(53).
Le rôle primordial des femmes
36. Dans la lutte contre la faim et pour le développement, le rôle
des femmes est en fait primordial, mais souvent il n'est pas encore suffisamment
reconnu et apprécié. Il convient de souligner la part essentielle
des femmes dans la survie de populations entières, notamment en Afrique:
ce sont souvent elles qui produisent l'essentiel de la nourriture des familles.
Chargées tout particulièrement dans les pays en développement,
de donner à leurs maisonnées une alimentation saine et équilibrée,
elles deviennent les premières victimes de décisions prises à
leur insu, comme l'abandon des cultures vivrières et des marchés
locaux dont elles sont pourtant les principales gestionnaires. Ces manières
d'agir ne respectent pas les femmes et nuisent au développement. Dans ces
conditions, le passage à l'économie de marché et
l'introduction des technologies peuvent, à l'encontre des meilleures
intentions, aggraver les conditions de travail des femmes.
La malnutrition affecte les femmes de manière particulière:
d'abord ce sont elles à être touchées, puis ceci se répercute
sur leurs maternités et concerne l'avenir sanitaire et scolaire de leurs
jeunes enfants.
Mais le but de cet effort doit entrer dans un cadre encore plus ambitieux:
il vise à améliorer le statut social des femmes, dans les pays
pauvres, en leur ouvrant un meilleur accès aux soins de santé, à
la formation, et aussi au crédit. Ainsi les femmes pourront donner leur
pleine mesure dans l'accroissement de la production, dans la mise en uvre
du développement, dans l'évolution économique et politique
de leurs pays(54).
Mais ce progrès devra être soucieux de préserver les rôles
de l'homme et de la femme, sans creuser de faille entre eux ni féminiser
les hommes ou viriliser les femmes(55). Cependant, l'évolution
souhaitable de la condition de la femme, ne doit pas faire perdre de vue
l'attention qu'elle doit prêter à la vie qui naît et s'épanouit.
Certains pays en développement donnent l'exemple en mettant une barrière
aux excès qui se produisent actuellement en Occident quant à la
modification de la sensibilité féminine, sans pour cela enfermer
la femme dans son rôle traditionnel. En effet, il ne faut pas renouveler
en ce domaine les erreurs commises en défavorisant les structures
traditionnelles au profit de modèles occidentaux, particulièrement
inadaptés aux situations locales et adoptés sans ajustement.
L'intégrité et le sens social
37. Il faut enfin impérativement motiver l'ensemble des acteurs
sociaux et économiques en faveur de politiques de développement
qui aient pour objectif prioritaire d'assurer à tous les hommes une
chance égale de vivre dans la dignité, en portant les efforts et
les sacrifices nécessaires. Et cela s'avère impossible si les
personnes responsables ne donnent pas des signes indiscutables d'intégrité
et de leur sens du bien commun. Les phénomènes de fuite des
capitaux, de gaspillage ou d'appropriation des ressources au profit d'une
minorité familiale, sociale, ethnique ou politique sont répandus
et de notoriété publique. Ces errements sont fréquemment dénoncés,
mais sans que pour autant leurs auteurs soient réellement incités à
cesser ces activités qui lèsent les pauvres, alors même
qu'elles sont considérables(56).
C'est souvent surtout la corruption (57) qui entrave les réformes nécessaires
à la poursuite du bien commun et de la justice, lesquels vont de pair.
Les causes de la corruption sont nombreuses, cependant elle constitue un abus très
grave de la confiance accordée par la société à une
personne mandatée pour la représenter et qui, par contre, profite
de ce pouvoir social pour obtenir des avantages personnels. La corruption est un
des mécanismes constitutifs de nombreuses « structures de péché
» et son coût pour la planète est largement supérieur
au montant total des sommes détournées.
III
VERS UNE ÉCONOMIE PLUS SOLIDAIRE
Pour mieux servir l'homme et tous les hommes
38. La croissance de la richesse est nécessaire au développement,
mais les grandes réformes macroéconomiques qui induisent
toujours une limitation des revenus peuvent échouer lorsque les
reformes de structure ne sont pas entreprises avec l'énergie et le
courage politique nécessaires, et notamment celles du secteur public: réforme
du rôle de l'État, réformes des blocages politiques et
sociaux. Elles causent alors des souffrances vaines et précipitent une
rechute. Ces réformes vigoureuses et parfois excessivement brutales sont
toujours accompagnées d'aides en provenance de la communauté
internationale, qui fait pression sur le pouvoir politique, souvent à sa
demande, pour placer le pays devant ses choix et l'aider à prendre des décisions
que les pays développés n'ont plus eu l'occasion de prendre depuis
les années de la reconstruction après la seconde guerre mondiale.
Il est du devoir des institutions internationales d'inclure dans les plans élaborés
par les gouvernements, et en écoutant leurs conseils, des dispositions
ciblées pour soulager la souffrance de ceux qui vont être les plus
atteints par ces mesures nécessaires. Il leur appartient de nourrir la
confiance à l'égard des dirigeants du pays pour que ce dernier bénéficie
à ce moment là des appuis financiers en provenance des prêteurs
publics et privés. Les institutions internationales doivent faire également
pression sur le gouvernement pour que toutes les catégories sociales
puissent participer à l'effort commun. Sinon il ne pourra pas aller dans
le sens du bien commun et de la justice sociale, si difficile à
sauvegarder, aussi faible soit-elle, dans ces circonstances.
Pour parvenir à ce but, le personnel des institutions internationales
doit faire preuve de la rigueur technique dont il est heureusement coutumier,
mais aussi du souci des personnes qu'on ne peut inculquer par des dispositions
bureaucratiques ou par une formation purement économique. C'est là
que l'écoute préférentielle du pauvre doit être
particulièrement soigneuse: on doit imaginer des dispositions précises,
en accord avec les ONG et les Associations catholiques qui sont à la fois
au contact et au service des plus exposés. On ne pourra jamais assez
insister sur ce point: il est essentiel et les responsables nationaux et
internationaux peuvent le négliger facilement, du fait que le travail
technique présente déjà des difficultés considérables.
D'une façon générale, tous les organismes nationaux et
internationaux, en rapport permanent avec chaque pays en mal de développement,
se doivent d'ouvrir des lignes de communication personnelles et officieuses
entre ceux qui sont sur le terrain au service des populations et le personnel
technique qui définit les plans de réforme. Mais ceci doit être
réalisé dans la confiance mutuelle de personnes qui ont en commun
le service des hommes et de chaque homme, pour ne pas verser dans l'économisme
et dans l'idéologie.
Faire converger l'action de tous
39. Les pays les plus riches ont une responsabilité de premier plan
dans la réforme de l'économie mondiale. Ces derniers temps au
moins ils ont donné la priorité aux relations avec les pays qui décollent
économiquement ceux qui sont véritablement en voie de développement
et aussi aux pays de l'Est européen, dont l'évolution peut
constituer une menace proche géographiquement.
Les pays riches ne manquent pas de pauvres économiques et de réformes
difficiles à entreprendre sur leur propre territoire. La tentation existe
alors de faire passer au second plan les pauvres économiques des pays en
mal de développement. « Nous ne sommes pas chargés de la misère
du monde » est une phrase qui revient souvent dans les pays globalement
riches.
Une pareille attitude, si elle devait se confirmer, serait à la fois
indigne et à courte vue. Toutes les personnes, où qu'elles soient,
surtout celles qui ont des moyens économiques et qui disposent de
l'autorité politique, doivent se laisser constamment interroger par la
misère des plus délaissés, pour que les intérêts
de ceux-ci soient pris en compte dans leurs décisions et dans leurs
actions. Cet appel s'adresse à tous ceux qui ont à prendre des décisions
concernant les pays en voie de développement.
Il s'adresse aussi à tous ceux qui, soit au sein des différents
pays, soit au plan international, bloquent en fait les possibilités
d'action en faveur du bien commun, pour protéger des intérêts
qui en soi peuvent être tout à fait légitimes. La protection
de tel droit acquis dans tel pays peut avoir pour conséquence le maintien
de la faim quelque part dans le monde, sans que l'on puisse mettre le doigt sur
un lien précis de causalité ni sur l'identité des victimes:
il est facile alors d'en nier l'existence. D'autres conservatismes, à
d'autres niveaux et dans d'autres lieux peuvent jouer pour contribuer aux mêmes
blocages.
La réforme du commerce international est tout à la fois en
cours de mise en uvre et toujours désirée. Elle concerne en
fait surtout les pauvres des pays riches. C'est pourquoi il est capital que ces
priorités n'occultent pas la situation des démunis des pays
pauvres, qui eux sont quasiment sans voix internationale. Ils doivent revenir au
centre des préoccupations internationales, en commun avec les autres
priorités. On peut cependant se réjouir des priorités en
faveur de « l'éradication de la misère », affichées
depuis quelques années par la Banque Mondiale.
Les responsables des pays en voie de développement ne doivent pas à
leur tour compter sur une hypothétique réforme internationale
avant de se livrer dans leur propre pays aux réformes, souvent très
évidentes, qui favoriseraient enfin un certain décollage économique.
Ce décollage ne dépend pas de recettes particulières mais
d'une application courageuse et constante de règles simples: elles
permettent à ceux qui peuvent prendre des initiatives valables de le
faire et d'en conserver une partie des fruits; et elles interdisent à
ceux qui en sont incapables de ponctionner dans les ressources nationales une récompense
sans rapport avec leur contribution. Les peuples doivent « se sentir les
principaux artisans et les premiers responsables de leur progrès économique
et social »(58). Comme nous l'avons mentionné plus haut, il
appartient aux gouvernements et aux institutions en relation avec les pays en
voie de développement, de manifester clairement leur préférence
en faveur des attitudes responsables et courageuses au service des communautés
nationales.
La volonté politique des pays industrialisés
40. Les pouvoirs publics des pays globalement riches doivent agir sur leurs
opinions publiques pour les sensibiliser à la situation des pauvres,
qu'ils soient proches ou lointains. Il leur appartient également de
soutenir vigoureusement l'action des institutions internationales orientée
vers ces mêmes souffrances, pour les aider à entreprendre des
initiatives immédiates et persévérantes pour enrayer la
faim dans le monde. C'est ce que l'Église pour sa part demande avec une
grande ténacité depuis plus de cent ans envers et contre tout:
elle requiert que les droits des plus faibles soient protégés,
entre autres, par les interventions de la puissance publique(59).
Pour sensibiliser et mobiliser la communauté internationale, singulièrement
en ce qui concerne la dimension éthique des enjeux, on trouve des références
vigoureuses et précises dans de nombreux textes émanant par
exemple du Conseil Economique et Social (notamment de sa Commission des Droits
de l'Homme) ou de l'UNICEF. Pour ne mentionner que les travaux de la FAO, bien
connue à cet égard, la convergence que l'on a déjà évoquée
entre l'enseignement de l'Église et les efforts de mobilisation
croissante entrepris par la communauté internationale, apparaît
avec éclat dans un certain nombre d'instruments comme: la Charte des
Paysans contenue dans la Déclaration mondiale sur la réforme
agraire et le développement rural (1979)(60), le Pacte mondial de
sécurité alimentaire (1985)(61), la Déclaration
mondiale sur la nutrition et le Plan d'action adopté par la
Conférence Internationale sur la Nutrition (1992)(62), sans oublier
divers codes de conduite ou engagements internationaux politiquement ou
moralement obligatoires sur les pesticides, sur les ressources phytogénétiques,
etc. Il est important de noter que ce point de vue éthique a été
adopté récemment par la Banque Mondiale(63).
Le développement humain ne sera pas le fruit de mécanismes économiques
fonctionnant par eux-mêmes, et qu'il suffirait de favoriser. L'économie
deviendra plus humaine par tout un ensemble de réformes à tous les
échelons, toutes guidées par le meilleur service du vrai bien
commun, c'est-à-dire par une vision éthique fondée sur la
valeur infinie de chaque homme et de tous les hommes; une économie qui se
laisse inspirer par « la nécessité de construire les
relations entre les peuples sur un échange constant de dons, sur une véritable
"culture oblative", en vertu de laquelle chaque pays serait prêt
aux besoins des moins favorisés »(64).
Fixer équitablement les termes de l'échange
41. Le fonctionnement des marchés qui favorise le développement
a pourtant besoin d'une sage réglementation; il a ses lois propres, qui
vont au delà de la capacité de décision des participants,
pour peu qu'ils soient suffisamment nombreux et suffisamment indépendants
les uns des autres. C'est le cas pour les marchés des matières
premières minérales, malgré les efforts considérables
entrepris tant par les gouvernements y compris certaines institutions
internationales, notamment la CNUCED (Conférence des Nations Unies sur le
Commerce et le Développement) que par des entreprises du secteur
privé. Il n'est pas possible, pour des raisons politiques ou
humanitaires, de s'affranchir du niveau des prix résultant du
fonctionnement aveugle des marchés. Et cependant il faut s'assurer que
ceux-ci ne font pas l'objet de tentatives de manipulation.
Par ailleurs il appartient aux pays importateurs de ne pas maintenir des
barrières ou d'en ériger de nouvelles. Ces barrières
freinent sélectivement les éventuelles importations en provenance
des pays où une fraction importante de la population a faim; les pays
importateurs doivent faire en sorte également que les bénéfices
locaux de telles opérations commerciales profitent en grande partie aux
plus défavorisés. C'est une question très délicate,
qui requiert une attitude courageuse et précise.
Surmonter le problème de la dette
42. Comme nous l'avons indiqué plus haut, le fardeau de la dette est
géré, depuis 1985, par la communauté internationale; son
premier souci est d'éviter la destruction du système financier qui
relie toutes les institutions financières de tous les pays. Ce système
a permis, dans les différentes nations et au fil des crises, des
consolidations de créances ayant pour résultat de mettre tous les
créanciers d'un même pays sur le même rang. Ceci n'est pas
conforme au droit ni à la justice sociale. En sens inverse, l'ensemble
des prêteurs a été amené à abandonner une
fraction, variable selon chacun, de leurs créances. Ceci exige beaucoup
d'équité et de vigilance pour que les pays les plus courageux et
les plus efficaces en matière de réformes ne soient pas pénalisés
par rapport aux autres.
Il est clair que la dette doit encore diminuer de montants importants. Mais
il est juste que cette diminution s'accompagne de réformes dans
tous les pays pour que oubliant les circonstances qui ont conduit à
une telle situation, on ne retombe pas dans de tels dérèglements:
excès des dépenses publiques, dépenses publiques mal ciblées,
développement privé local sans intérêt économique,
concurrence excessive entre les pays prêteurs et exportateurs, favorisant
des ventes inutiles ou même nuisibles. En tout cas, il faut reconnaître
qu'une amélioration des conditions des pays en mal de développement
ne sera pas possible sans une plus grande stabilité du cadre social et
politico-institutionnel.
Augmenter l'aide publique au développement
43. Pour la deuxième décennie du développement, le
projet de la CNUCED était que l'aide aux pays en développement
atteigne 0,7% du PNB des pays industrialisés. Cet objectif n'est atteint
que par quelques pays(65), chiffre fixé par l'ONU et accepté
par eux et, si ce n'est déjà chose faite, acceptent de
renforcer leurs programmes d'aide pour atteindre ce chiffre aussitôt que
possible... Certains pays ont accepté d'atteindre ce chiffre avant l'an
2000... Les pays qui ont déjà atteint le chiffre en question
doivent être félicités et encouragés à
continuer de contribuer à l'action commune visant à dégager
les importantes ressources supplémentaires nécessaires ».]
mais il a été redéfini récemment au Sommet de
Copenhague(66). En moyenne, l'aide aux pays en développement représente
actuellement 0,33%, soit même pas la moitié de l'objectif fixé!
Que certains pays y parviennent et d'autres non, montre à l'évidence
que la solidarité est le fruit de la détermination des peuples et
des États et non pas d'automatismes techniques. Il convient également
de réserver une part plus grande de cette aide en vue de financer des
projets à l'élaboration desquels les pauvres eux-mêmes
auront participé. Puisqu'en démocratie, les responsables
politiques sont dépendants de leur opinion publique, un effort
d'envergure est à soutenir en direction de celle-ci pour l'ouvrir à
une conscience plus claire de l'enjeu de ce budget d'aide au développement.
« Nous sommes tous solidairement responsables des populations sous-alimentées
[...] aussi bien faut-il former les consciences au sens de la responsabilité
qui incombe à tous et à chacun et spécialement aux plus
favorisés »(67).
L'aide publique pose de nombreux problèmes éthiques, tant aux
pays donneurs qu'aux pays destinataires. Partout la moralisation des circuits
d'argent frais est un problème difficile, et les fautes éthiques
peuvent profiter à des groupes d'intérêt, plus ou moins
officiels, dans les pays exportateurs eux-mêmes: on « verrouille »
ainsi des situations de pouvoir que l'on peut décrire en termes de «
structures de péché », favorisant de tous les côtés
le clientélisme.
Ce sont de puissants mécanismes inhibiteurs des vraies réformes
et du développement du bien commun: ils peuvent avoir des conséquences
redoutables, comme par exemple des troubles locaux et de luttes intertribales
dans les pays qui sont fragiles à cet égard.
La lutte contre ces « structures de péché » porte
une grande espérance pour les pays les plus défavorisés.
Repenser l'aide
44. Il revient aux pays industrialisés non seulement d'augmenter leur
aide aux pays en développement, mais aussi de réévaluer la
manière dont celle-ci est distribuée. « L'aide liée »
tombe sous le coup de la critique quand elle est pensée en fonction du
pays prêteur ou donateur, et qu'on l'assortit de conditions qui lient le
pays récipiendaire: achats de biens manufacturés au pays donateur,
emploi de main-d'uvre spécialisée expatriée au détriment
de la main-d'uvre locale, conformité aux programmes d'ajustement
structurel, etc. Au contraire, on peut considérer que l'aide non liée
produit réellement de meilleurs résultats, comme cela se vérifie
dans bien des cas. Il ne convient pas pour autant d'écarter a priori
l'aide liée, dans la mesure où on la conçoit de manière
à répartir équitablement les avantages qu'en retirent les
diverses parties et où elle permet de conduire une saine gestion des
moyens mis à disposition.
L'aide d'urgence: une solution temporaire
45. L'aide alimentaire d'urgence mérite quelques observations: elle
provoque en effet des controverses se fondant sur le fait qu'elle n'agit pas sur
les causes mêmes du problème de la faim. Aux yeux de certains,
moyen d'action humanitaire, elle est vue au contraire par d'autres comme un
levier de développement et même par plusieurs comme une arme
commerciale. On lui reproche entre autres, de décourager les agriculteurs
locaux, de modifier les habitudes alimentaires, de servir de moyen de pression
politique en raison de la dépendance qu'elle induit, d'arriver trop tard,
de développer des mentalités d'assistés et finalement de
profiter aux seuls intermédiaires, de favoriser la corruption et même
de ne pas arriver jusqu'aux plus démunis. Dans certains pays on la
prolonge sans cesse, non sans raison, et elle finit par devenir structurelle.
Elle est alors une forme d'aide permanente à la balance des paiements,
par réduction du déficit national. Elle peut venir aussi comme un
accompagnement, en période difficile d'ajustement structurel, lorsque les
subventions à la consommation des produits de base sont supprimées.
L'aide alimentaire d'urgence doit rester une solution temporaire; son but
est strictement de permettre à une population de survivre à une
situation de crise. En tant qu'humanitaire on ne peut en principe pas la
contester. Ce sont en effet ses déviations seules qui suscitent les
critiques. En voici quelques-unes: son arrivée est souvent tardive ou ne
correspond pas aux besoins, sa distribution est mal organisée ou faussée
par l'intervention de facteurs politiques, ethniques, ou par le clientélisme;
des vols et la corruption font en sorte que les vivres ne parviennent pas aux
plus démunis. C'est plutôt l'aide structurelle durable, qui apparaît
aux uns comme un levier du développement et aux autres comme une arme
commerciale, un facteur de déstabilisation de la production et des
habitudes alimentaires, une cause de dépendance. En réalité,
elle peut avoir des effets bénéfiques ou des effets néfastes.
Hormis le fait qu'elle permet la survie de populations entières, il ne
faut pas oublier en tout cas ses aspects positifs, comme les travaux
d'infrastructure qu'elle rend possibles, les transactions triangulaires, la mise
en place de réserves dans les pays en développement eux-mêmes.
Même s'il s'agit d'une arme à double tranchant, on ne peut pas s'en
passer.
La concertation de l'aide
46. Malgré les critiques qu'elle suscite, une amélioration de
l'aide alimentaire d'urgence paraît possible dans la concertation entre
les partenaires successifs de la chaîne: États, autorités
locales, ONG, Associations ecclésiales. Les aides pourraient être
limitées dans le temps et beaucoup mieux ciblées sur la population
réellement en déficit alimentaire; il faudrait même les
constituer de produits locaux chaque fois que c'est possible. Surtout, l'aide
d'urgence doit contribuer à libérer les populations de leur dépendance.
Pour cela, outre l'infrastructure suffisante et des capacités locales de
distribution, les secours doivent être accompagnés de projets dont
les objectifs sont de prémunir les populations atteintes contre de
futures pénuries alimentaires. C'est ainsi que l'aide d'urgence, exercée
sous certaines conditions, peut être considérée comme une
action remarquable de solidarité internationale. En effet, ce type
d'assistance ne pourra apporter « une solution satisfaisante tant que l'on
continue de tolérer une misère extrême, qui ne cesse de
s'aggraver et provoque un nombre toujours plus grand de victimes de la
malnutrition et de la faim »(68).
La sécurité alimentaire: une solution permanente
47. Le problème de la faim ne pourra être résolu sans un
renforcement de la sécurité alimentaire locale(69). « La sécurité
alimentaire existe lorsque tous les habitants, à tout moment, ont accès
aux aliments nécessaires pour mener une vie saine et active »(70).
Pour cela, il importe de développer des programmes valorisant la
production locale, une législation efficace qui protège les terres
agricoles et en assure l'accès à la population paysanne. Si cela
n'est pas encore réalisé dans des pays en développement,
c'est parce qu'un grand nombre d'obstacles s'y opposent. En effet, il devient de
plus en plus difficile et complexe pour les responsables politiques et économiques
des pays en développement de définir une politique agricole. Parmi
les nombreuses causes de cette situation, la plus importante est la fluctuation
des prix et des monnaies, provoquée aussi par la surproduction des
produits agricoles. Pour garantir la sécurité alimentaire, il y
aurait donc lieu de favoriser la stabilité et l'équité dans
le commerce international(71).
La priorité à la production locale
48. L'importance primordiale de l'agriculture dans tout processus de développement
est désormais reconnue. Quelle que soit l'évolution de la
conjoncture commerciale internationale, l'indépendance économique
et politique mais aussi l'alimentation dans les pays en développement
auraient beaucoup à gagner à la mise en place de systèmes
agricoles, certes ouverts sur l'extérieur, mais privilégiant néanmoins
leur développement interne. Ceci appelle la création d'un
environnement économique et social basé sur une meilleure
connaissance et une meilleure gestion des marchés agricoles locaux, un développement
du crédit rural et de la formation technique, une garantie de prix locaux
rémunérateurs, une amélioration des circuits de
transformation et de commercialisation des produits locaux, une réelle
concertation entre les pays en développement, une organisation des
paysans eux-mêmes et la défense collective de leurs intérêts.
Autant de tâches qui relèvent à la fois de la compétence
et de la volonté humaines.
L'importance de la réforme agraire
49. La production alimentaire locale est souvent entravée par une
mauvaise distribution des terres et par l'utilisation irrationnelle des sols.
Plus de la moitié de la population des pays en développement ne
possède pas de terre et cette proportion va en s'accroissant(72). Même
si presque tous les pays en développement ont des politiques de réforme
agraire, peu d'entre eux les ont mises effectivement en application. De plus,
les espaces agricoles utilisés par les sociétés
multinationales de l'alimentation servent presque uniquement à nourrir
les populations du Nord et la façon dont on les exploite tend à épuiser
les sols. Il est urgent d'engager une « réforme courageuse des
structures et de nouveaux modèles de rapports entre les États et
les peuples »(73).
Le rôle de la recherche et de l'éducation
50. Les devoirs qui incombent aux responsables politiques et financiers sont
de première importance. Cependant, pour relever un aussi grand défi
que celui de la faim, de la malnutrition et de la pauvreté, tout homme
est appelé à s'interroger sur ce qu'il fait et sur ce qu'il
pourrait faire. On aura besoin de:
l'apport de la science: les élites intellectuelles sont invitées
à mobiliser leur savoir et leur influence pour essayer de résoudre
le problème. Les recherches en biotechnologie, par exemple, peuvent
contribuer à améliorer tant au Nord qu'au Sud la sécurité
alimentaire mondiale, les soins de santé ou l'approvisionnement en énergie.
De leur côté, les sciences humaines, par une meilleure lecture et
une interprétation plus juste de l'organisation sociale, peuvent mettre
en meilleure lumière les déséquilibres des systèmes
en place et les conséquences néfastes qu'ils engendrent, afin
d'aider à les corriger. Elles peuvent également contribuer à
la définition et à la mise en place de nouvelles voies pour la
solidarité entre les peuples;
la sensibilisation des individus et des peuples: l'amour du prochain
est une tâche dévolue aux parents, aux éducateurs, aux
responsables politiques, de quelque niveau qu'ils soient et aux spécialistes
des médias. Ces derniers ont un rôle majeur, dans ce progrès
de la conscience de l'humanité;
d'un développement authentique dans chaque pays: il faut
accorder une importance primordiale à cette éducation qui ne se
limite pas à transmettre ces éléments nécessaires à
la communication ou à un travail d'utilité personnelle ou
publique, mais qui pose également les fondements de la conscience morale.
Il faudra éliminer une dichotomie entre éducation et développement,
deux objectifs si interdépendants, si strictement liés l'un à
l'autre qu'il est nécessaire de les poursuivre conjointement pour obtenir
des résultats durables. C'est un devoir de solidarité de permettre
à tout homme de bénéficier « d'une éducation
qui réponde à sa vocation propre »(74).
Les Organismes Internationaux: Associations Internationales
Catholiques, Organisations Internationales Catholiques (OIC), Organisations
Non Gouvernementales (ONG) et leurs réseaux de proximité
51. S'ajoutant à d'autres initiatives précédentes,
depuis quelques décennies, des organismes fondés aussi par
des volontaires se sont mis au service des individus et des populations
en difficulté. Ces Organismes Internationaux sont souvent connus sous le
nom de: Associations Internationales Catholiques, Organisations Internationales
Catholiques (OIC), et Organisations Non Gouvernementales (ONG). Ces organismes
sont réputés par leur dynamisme: ils ont fait leurs preuves dans
la promotion du développement intégral des pauvres et la réponse
aux situations d'urgence (famines ou disettes dans le cas qui nous occupe). Ils
savent attirer l'attention sur les situations désespérées,
en mobilisant des fonds privés et publics et en organisant des secours
sur le terrain. La plupart d'entre eux ont complété, au fil des
années, cette lutte contre la faim, par une action de plus longue haleine
en faveur du développement. Parmi leurs réussites les plus
manifestes, il y a les projets ouvrant sur des initiatives nouvelles prises sur
place de manière autonome, ou des projets ayant pour effet de renforcer
les institutions et les collectivités locales.
Pour sa part, l'Église catholique, depuis toujours (et donc bien
avant que les ONG existent comme telles) encourage, inspire et coordonne ces
forces et ces moyens grâce à d'innombrables associations
paroissiales, diocésaines, nationales et internationales et par de grands
réseaux(75).
Nous reconnaissons ici le travail des Organismes Internationaux dans leur
ensemble, qu'ils soient d'inspiration directement chrétienne(76),
d'inspiration religieuse ou d'inspiration laïque.
La double mission des Organismes Internationaux
. La mission des Organismes Internationaux est double: sensibilisation et
action. Si la seconde est évidente, la première est souvent méconnue.
Pourtant, les deux volets sont indissociables: la sensibilisation de tous aux réalités
et aux causes du mal développement est fondamentale et première.
D'elle dépend directement l'indispensable collecte de fonds privés
d'une part et d'autre part la prise de conscience d'un plus grand nombre de
personnes. La formation de cette base populaire est nécessaire pour
obtenir un accroissement de l'aide publique au développement et le
changement des « structures de péché ».
Un partenariat solidaire
53. Les Organismes Internationaux doivent pratiquer un véritable
partenariat avec les groupes auxquels ils viennent en aide. Ainsi surgit une
solidarité à visage fraternel, dans le dialogue, la confiance réciproque,
l'écoute respectueuse.
Dans ce domaine si délicat du partenariat, le Pape Jean-Paul II a
voulu donner un signe de son particulier intérêt: il s'agit de la
Fondation « Jean-Paul II pour le Sahel », dont le but est la lutte
contre la désertification dans les pays du sud du Sahara, et de la
Fondation « Populorum Progressio » en faveur des plus démunis
d'Amérique latine, dirigées en autogestion par les Églises
locales de leurs régions respectives(77).
IV
LE JUBILÉ DE L'AN 2000
UNE ÉTAPE DANS LA LUTTE CONTRE LA FAIM
Les jubilés: rendre à Dieu ce qui est à Dieu
54. Dans la Lettre Apostolique Tertio millennio adveniente visant à
la célébration du deux millième anniversaire de la
naissance du Christ, le Pape Jean-Paul II rappelle la pratique très
ancienne des jubilés dans l'Ancien Testament, enracinée dans le
concept d'année sabbatique. L'année sabbatique était un
temps particulièrement consacré à Dieu; elle se célébrait
tous les sept ans selon la loi de Moïse. Elle prévoyait de laisser
reposer la terre, de libérer les esclaves, et aussi bien de remettre les
dettes. L'année jubilaire qui, elle, revenait tous les cinquante ans, élargissait
plus encore les prescriptions précédentes: l'esclave israélite
en particulier était non seulement libéré, mais il
retrouvait encore possession de la terre de ses aïeux. « Vous déclarerez
sainte cette cinquantième année et proclamerez l'affranchissement
de tous les habitants du pays. Ce sera pour vous un Jubilé: chacun de
vous rentrera dans son patrimoine, chacun de vous retournera dans son clan »
(Lv 25b, 10).
Le fondement théologique de cette redistribution était le
suivant: « On ne pouvait être privé définitivement de
la terre car elle appartenait à Dieu, et les israélites ne
pouvaient demeurer indéfiniment en état d'esclavage puisque Dieu
les avait "rachetés" pour lui-même comme sa propriété
exclusive en les libérant de l'esclavage en Égypte »(78).
Nous retrouvons ici l'exigence de destination universelle des biens.
L'hypothèque sociale liée au droit à la propriété
privée s'exprimait ainsi régulièrement en loi publique,
pour pallier aux manquements individuels à cette exigence: appât
immodéré du gain, profits douteux et bien d'autres modes
d'exercice de la propriété, de l'avoir et de la connaissance qui
renient le fait que les biens créés doivent servir à tous
d'une manière juste.
Ce cadre juridique associé au jubilé et à l'année
jubilaire constituait en fait l'ébauche de l'enseignement social de l'Église:
il s'est ensuite charpenté sur la base du Nouveau Testament. Certes, peu
de réalisations concrètes accompagnèrent l'idéal
social attaché à l'année jubilaire. Il aurait fallu un
gouvernement juste et capable d'imposer les préceptes précédents
dont le but est de rétablir une certaine justice sociale. Le magistère
social de l'Église, développé surtout à partir du
XIXe siècle, a transformé en quelque sorte ces préceptes en
un principe d'exception, relevant essentiellement du devoir de l'État et
destiné à redonner jouissance à chaque personne à
une part des biens de la création. Ce principe est régulièrement
rappelé et proposé à qui veut bien l'entendre.
Devenir « providence » pour ses frères
55. La pratique des jubilés fait référence
fondamentalement à la Divine Providence et à l'histoire du
salut(79). Si l'on s'appuie sur cette filiation on peut considérer que
les réalités de la famine et de la malnutrition sont une conséquence
du péché humain, révélé dès les
premiers versets du livre de la Genèse: « Yahvé dit à
Caïn: "Où est ton frère Abel?" Il répondit: "Je
ne sais pas. Suis-je le gardien de mon frère?" Yahvé reprit: "Qu'as-tu
fait! Écoute le sang de ton frère crier vers moi du sol!
Maintenant, sois maudit et chassé du sol fertile qui a ouvert la bouche
pour recevoir de ta main le sang de ton frère. Si tu cultives le sol, il
ne te donnera plus son produit: tu seras un errant parcourant la terre" »
(Gn 4, 9-12).
L'image rapportée ici exprime avec une parfaite clarté la
relation entre le respect de la dignité de la personne humaine et la fécondité
du réceptacle écologique désormais souillé et brisé.
Cette relation résonne comme un écho tout au long de l'histoire
humaine et constitue vraisemblablement l'arrière-plan théologique
des relations de causalité analysées précédemment à
propos de la famine et de la malnutrition. Tout se passe comme si les aléas
naturels, parfois si défavorables, se trouvent amplifiés par les
conséquences de la soif immodérée de pouvoir et de profit
et par les « structures de péché » qui en découlent.
L'homme, en se détournant de l'intention créatrice de Dieu, ne se
voit plus lui-même, ses frères et son avenir qu'à travers
une myopie qui le condamne à l'expérience de l'errance qui affecte
le genre humain: « ...qu'as-tu fait de ton frère? ».
Dignité de l'homme et fécondité de son travail
56. Dieu pourtant ne cesse de vouloir restituer la création aux
hommes et de vouloir, grâce au Christ Rédempteur, les aider à
cultiver et garder le jardin (cf. Gn 2, 15-17) en évitant d'en
faire un gâchis et d'en exclure quiconque. Dans cette situation, tout
l'effort en vue de restaurer la dignité de la personne humaine et
l'harmonie entre l'homme et toute la création s'inscrit pour l'Église
dans le mystère de la Rédemption opérée par le
Christ, représenté symboliquement par l'arbre de vie dans le
jardin originel (cf. Gn 2, 9). Lorsqu'il entre librement en communion
avec ce mystère, l'homme transforme l'errance à laquelle il était
soumis en un pèlerinage, lieux et démarches de foi, où il
apprend de nouveau à entretenir une juste relation avec Dieu, avec ses
semblables et avec toute la création. Il sait bien alors qu'une telle
justification naît et se nourrit de la foi, de la confiance en Dieu, et
qu'elle s'illustre souvent dans l'homme au cur pauvre. Celui-ci devient
alors à nouveau pleinement participant à l'achèvement de la
création, devenue caduque par le péché originel: « ...
la création en attente aspire à la révélation des
fils de Dieu... pour entrer dans la liberté de la gloire des enfants de
Dieu » (Rm 8, 19 et 21).
Le sens de l'économie humaine se dévoile ainsi en plénitude:
possibilité pour l'homme et pour tous les hommes de cultiver la terre, de
vivre de « la terre ... [où grandit] le corps de la nouvelle famille
humaine, qui offre déjà quelque ébauche du siècle à
venir »(80). La dynamique de cette économie en route, provient de
notre adhésion à cette démarche de pèlerinage, de
telle sorte qu'elle se « fasse chair » en nos propres personnes. S'y
livrer dans une inconditionnalité progressive, nous fait rejoindre l'Église,
ce peuple de pèlerins en marche, et la fait avancer toute entière
vers le Royaume de Dieu. Il nous revient donc à chacun, baptisés
dans le Christ, de révéler cette fécondité dont l'Église
est dépositaire et dont la mission est de restaurer la fécondité
de toute la création. Face aux logiques des « structures de péché
» qui débilitent l'économie humaine, nous sommes appelés
à être des hommes qui se font questionner intimement par Dieu et
adoptent ainsi une attitude critique vis-à-vis des modèles
dominants.
Dans cette perspective, l'Église invite tous les hommes à développer
leur savoir, leur compétence et leur expérience, chacun selon les
dons qu'il a reçus et selon sa vocation propre. Ces dons, ces vocations,
propres à chaque personne, sont d'ailleurs admirablement signifiés
par les trois paraboles (celle de l'intendant, celle des dix vierges et celle
des talents) qui précèdent justement la parabole du Jugement
dernier (cf. Mt 24, 45-51 et 25, 1-46) dont il était précédemment
question: la complémentarité et la diversité des vocations
et des charismes orientent la réponse d'amour de l'homme appelé à
devenir « providence » pour ses frères, « une providence
sage et intelligente, qui guide le développement humain et le développement
du monde en harmonie avec la volonté du Créateur, pour le bienêtre
de la famille humaine et l'accomplissement de la vocation transcendante de
chaque individu »(81).
L'économie dégradée par le manque de justice
57. La Lettre Apostolique Tertio millennio adveniente propose des
initiatives très concrètes pourpromouvoir activement la justice
sociale(82). C'est ainsi qu'elle encourage à découvrir d'autres
expressions à la réponse au problème de la faim et de la
malnutrition, que ce Jubilé pourrait revêtir.
La pratique jubilaire est particulièrement nécessaire dans le
domaine de l'économie: laissée à elle-même en effet,
elle s'anémie, car elle ne rend plus la justice. Toute crise économique,
dont l'effet extrême est la pénurie alimentaire, apparaît
fondamentalement comme une crise de justice, qui n'est plus rendue(83). Le
peuple élu de l'Ancien Testament l'avait déjà senti, et
aujourd'hui il nous faut l'actualiser. Cette crise doit s'analyser aujourd'hui
dans le cadre du marché libre: à l'intérieur de chaque
pays, comme dans les rapports internationaux, le marché libre peut
constituer un instrument approprié pour répartir les ressources et
pour répondre efficacement aux besoins(84). La réalisation de la
justice sociale pérennise l'échange marchand: tout homme est en
droit d'y accéder, au risque de sombrer dans un néo-malthusianisme
économique qui s'en tiendrait à une vision figée de la
solvabilité et de l'efficacité.
Ceci étant posé, il faut constater que la justice et le marché
sont souvent analysés comme deux réalités antinomiques, la
personne humaine étant de ce fait affranchie de sa responsabilité à
l'égard de la justice sociale. L'exigence d'équité
n'incombe plus à l'individu, soumis avec résignation à
l'ordre marchand; elle est transférée à l'État, et
plus exactement à l'État Providence.
D'une manière générale, les philosophies morales
ambiantes sont largement responsables d'un déplacement de la réflexion:
on est passé du champ du comportement juste à celui de la justice
des structures et des procédures, construction théorique
pratiquement hors d'atteinte. Par ailleurs, cette providence étatique, ad
intra et ad extra, apparaît aujourd'hui bien essoufflée, de moins
en moins garante d'une véritable justice distributive, et portant
atteinte elle même à l'efficacité des économies
nationales. N'y a-t-il pas là matière à réflexion
sur la relation entre, d'une part la carence de contribution individuelle à
l'établissement d'une justice sociale, d'une sobriété de
nos comportements économiques; et d'autre part l'inefficacité
croissante des mécanismes de redistribution, laquelle à terme
rejaillit sur l'efficacité globale de notre économie?
Justesse et justice dans l'économie
58. Pour répondre à cette opposition entre marché et
justice, l'enseignement social de l'Église cherche à approfondir
la notion de juste prix qu'elle reprend à la pensée scolastique,
en la référant non seulement au critère de justice
commutative, mais plus largement au critère de justice sociale, c'est à
dire à l'ensemble des droits et des devoirs de la personne humaine. Cette
réalisation de la justice sociale grâce au juste prix repose sur
une double conformité: conformité du contexte juridique entourant
le marché avec la loi morale; conformité des multiples actes économiques
individuels qui établissent le prix du marché et la même loi
morale.
Une responsabilité personnelle qui s'arrête à la seule
loi civile est insuffisante, car elle implique, dans de nombreux cas, «
l'abdication de sa conscience morale »(85). De même que le prix sur
un marché procède de la multiplicité des valeurs d'usage
accordées par les consommateurs, de même c'est notre conduite
morale, arbitre des valeurs d'usage accordées, qui fera ou non converger
le prix du marché vers le juste prix. Dès lors que les agents
n'intègrent pas le devoir de justice sociale dans leurs choix économiques,
la mécanique du marché elle-même dissociera le prix
concurrentiel du juste prix.
Dans cette préparation au Jubilé de l'An 2000, nous sommes
tous invités à incarner la loi morale dans le quotidien de nos
actes économiques(86). Il en découle que le caractère juste
ou injuste du prix est en quelque sorte « entre nos mains », celles du
producteur et de l'investisseur, celles du consommateur comme celles du décideur
public.
Pour autant l'État et la communauté des États ne sont
pas dispensés d'exercer une tutelle, capable entre autres choses de
pallier imparfaitement la carence du devoir individuel de justice sociale, cette
absence de conformité à la loi morale qui incombe à chacun.
L'objet politique que constitue le bien commun prime en effet sur la simple
justice commutative des échanges.
Un appel pour des propositions jubilaires
59. L'appel de Dieu relayé par son Église, est évidemment
un appel au partage, à la charité active et pratique. Cet appel
s'adresse non seulement aux chrétiens, mais à tous les hommes de
bonne volonté, et à tous les hommes capables de bonne volonté,
c'est-à-dire à tous les hommes sans exception. L'Église se
place ainsi à la tête des mouvements qui promeuvent l'amour
solidaire, par souci de la personne humaine en général et de tout
homme en particulier. Présente et agissante aux côtés de
tous ceux qui développent l'action humanitaire pour répondre aux
besoins et aux droits les plus fondamentaux de leurs frères, l'Église
rappelle régulièrement que la « résolution » de
la question sociale requiert l'effort de tous(87).
Tout homme de bonne volonté en effet peut percevoir les enjeux éthiques
liés au devenir de l'économie mondiale: combattre la faim et la
malnutrition, contribuer à la sécurité alimentaire et à
un développement agricole endogène des pays en développement,
valoriser les potentialités de ces pays pour l'exportation, préserver
les ressources naturelles d'intérêt planétaire,...
L'enseignement social de l'Église y voit autant d'éléments
constitutifs du bien commun universel qui doivent être identifiés
et promus par les nations développées. Ils devraient constituer également
l'objectif essentiel des organisations économiques internationales et le
véritable enjeu de la mondialisation des échanges. Ce bien commun
universel une fois reconnu, devrait inspirer un renforcement du cadre juridique,
institutionnel et politique qui régit les échanges commerciaux
internationaux et de nouvelles propositions jubilaires. Ceci exigera du courage
de la part des responsables des institutions sociales, gouvernementales,
syndicales,... tant il est devenu difficile aujourd'hui de situer les intérêts
de chacun dans une vision cohérente du bien commun.
L'Église n'a pas à ce sujet pour mission de proposer des
solutions techniques, mais elle prend occasion de cette préparation au
grand Jubilé pour lancer un vaste appel à des propositions et
suggestions jubilaires susceptibles de hâter l'éradication de la
famine et de la malnutrition.
Parmi ces propositions, deux domaines sont particulièrement
recherchés:
La constitution de stocks alimentaires de sécurité
à l'exemple de Joseph en Égypte (cf. Gen 41, 35)
permettant d'apporter en cas de crise momentanée une assistance concrète
à des populations affectées par une situation désastreuse.
Les mécanismes constitutifs et les mécanismes de gestion de tels
stocks devraient être conçus de manière à éviter
toute tentation bureaucratique, susceptible d'ouvrir la porte aux luttes
d'influence politique ou économique d'une part, à la corruption de
l'autre, et pour éviter toute manipulation directe ou indirecte des marchés.
La promotion de jardins potagers familiaux, notamment dans les régions
où la pauvreté prive les personnes, et notamment les chefs de
famille et les leurs, de tout accès à l'utilisation de la terre,
en même temps que de la nourriture de base, dans la ligne de ce que le
pape Léon XIII demandait en faveur des ouvriers du XIXe siècle
pour les mêmes raisons: « ... [L'homme] en vient même jusqu'à
mettre tout son cur dans une terre qu'il a cultivée lui-même,
qui lui promet, à lui et aux siens, non seulement le strict nécessaire,
mais encore une certaine aisance... »(88). Dans la plupart des parties du
monde, il faut envisager et prendre des initiatives pour apporter aux plus démunis
la disposition d'un coin de terre, les connaissances nécessaires ainsi
que le minimum d'outils, permettant ainsi des progrès notables à
partir de situations de détresse prononcées.
On rassemblera, enfin et dans une perspective plus vaste, des témoignages
et des études basées sur l'expérience et sur l'observation
dans des contextes précis, pour tenter de constituer une banque de données,
décrivant pratiquement des situations réelles, de «
structures de péché » et de « structures de bien commun »
sous tous leurs aspects(89).
V
LA FAIM: UN APPEL À L'AMOUR
C'est à l'amour que le pauvre nous appelle
60. Dans tous les pays du monde, l'expérience de la vie quotidienne
nous appelle, si nous ne nous fermons pas les yeux, à croiser le regard
de personnes qui ont faim. Dans ce regard, c'est le sang de nos frères
qui crie vers nous (cf. Gn 4, 10).
Nous savons que c'est Dieu lui-même qui nous appelle dans celui qui a
faim. La sentence du Juge universel condamne sans aucune compassion: «
...Allez loin de moi, maudits, dans le feu éternel qui a été
préparé pour le Diable et ses anges. Car j'ai eu faim et vous ne
m'avez pas donné à manger... » (Mt 25, 41ss.).
Ces paroles qui montent du cur du Dieu fait homme, nous font
comprendre la signification profonde de la satisfaction des besoins élémentaires
de tout homme aux yeux de son créateur: ne laissez pas tomber celui qui
est à l'image de Dieu, vous laisseriez tomber le Seigneur lui-même!
C'est Dieu lui-même qui a faim et qui nous appelle dans le gémissement
de celui qui a faim. Disciple du Dieu qui se révèle, le chrétien
est supplié d'écouter, si l'on peut dire, l'appel du pauvre. C'est
en fait un appel à l'amour.
La pauvreté de Dieu
61. Selon les auteurs des psaumes, ces chants de l'Ancien Testament, «
les pauvres » s'identifient avec les « justes », avec ceux «
qui cherchent Dieu », « qui le craignent », qui « lui font
confiance », qui « sont bénis », qui « sont ses
serviteurs » et « connaissent son nom ».
Comme reflétée dans un miroir concave, toute la lumière
des « ANAWIM », les pauvres de la première Alliance, converge
vers la femme qui forme la charnière des deux Testaments: en Marie brille
tout le dévouement à Yahvé et toute l'expérience qui
guide le peuple d'Israël, et s'incarne dans la personne de Jésus
Christ. Le « Magnificat » est la louange qui lui porte témoignage:
l'hymne des pauvres dont toute la richesse est Dieu (cf. Lc 1, 46ss.).
Ce chant s'ouvre par une explosion de joie, exprimant la gratitude
surabondante: « Mon âme exalte le Seigneur, et mon esprit tressaille
de joie en Dieu mon Sauveur ». Mais ce ne sont pas les richesses ou le
pouvoir qui font exulter Marie: en effet, elle se voit plutôt «
petite, insignifiante et humble ». Cette idée de base inspire tout
son éloge et s'oppose complètement à ce qui tendrait à
la soif d'orgueil, de pouvoir et de richesse. Ceux qui s'orientent de la sorte
sont « dispersés », sont « renversés de leurs trônes
», sont « renvoyés les mains vides ».
Jésus lui-même reprend cet enseignement de sa Mère dans
son discours évangélique des Béatitudes: elles s'ouvrent
et ce n'est pas un hasard par l'expression « heureux les pauvres ».
Ses paroles montrent ce qu'est l'homme nouveau, en opposition aux «
richesses » qui font l'objet de ses critiques.
C'est aux pauvres qu'il adresse sa Bonne Nouvelle (cf. Lc 4, 18). La
« séduction de la richesse », par contre, éloigne de la
suite du Christ (cf. Mc 4, 19). On ne peut pas servir deux maîtres,
Dieu et Mammon (cf. Mt 6, 24). Le souci du lendemain est l'indice d'une
mentalité païenne (cf. Mt 6, 32). Pour le Seigneur ce ne
sont pas de belles paroles: en effet, il leur rend témoignage par sa
propre vie. « Le fils de l'homme, lui, n'a pas où reposer sa tête
» (Mt
8, 20).
L'Église est avec les pauvres
62. Il ne faut pas fausser ni masquer le précepte biblique: il est à
contre-courant de l'esprit du monde et de notre sensibilité
naturelle. Notre nature et notre culture se révulsent devant la pauvreté.
La pauvreté évangélique est parfois l'objet de
commentaires cyniques de la part des indigents comme de la part des nantis. Les
chrétiens sont alors accusés de vouloir perpétuer la
pauvreté. Un tel mépris de la pauvreté serait proprement
diabolique. La marque de Satan (cf. Mt 4) est de s'opposer à la
volonté de Dieu en faisant référence à sa Parole.
Un discours du Pape Jean-Paul II peut nous aider à éviter
cette conclusion, qui est le piège qui permettrait de justifier notre égoïsme.
Lors de sa visite à la favela du Lixão de São Pedro, au Brésil,
le 19 octobre 1991, le Saint-Père réfléchit sur la première
béatitude de l'Évangile de Saint Mathieu: il explique le lien
entre pauvreté et confiance en Dieu, entre béatitude et abandon
total au Créateur. Ensuite il poursuit: « Mais il existe une autre
pauvreté, très différente de celle que le Christ proclamait
bienheureuse, et qui affecte une multitude de nos frères, entravant leur
développement intégral de personnes. Face à cette pauvreté,
qui est carence et privation des biens matériels nécessaires, l'Église
fait entendre sa voix... C'est pour cela que l'Église sait que toute
transformation sociale doit nécessairement passer par une conversion des
curs, et elle prie pour cela. Telle est la première et la
principale mission de l'Église »(90).
Comme nous l'avons déjà dit, l'appel de Dieu relayé par
son Église est évidemment un appel au partage, à la charité
active et pratique qui s'adresse non seulement aux chrétiens, mais à
tous. Comme toujours et plus que jamais, l'Église est aujourd'hui présente
à tous ceux qui développent l'action humanitaire au service de
leurs frères dans leurs besoins et leurs droits les plus fondamentaux.
La contribution de l'Église au développement des personnes et
des peuples ne se limite pas seulement à la lutte contre la misère
et le sous-développement. Il existe une pauvreté provoquée
par la conviction qu'il suffit de poursuivre sur la voie du progrès
technique et économique pour rendre chaque homme plus digne de s'appeler
ainsi. Mais un développement sans âme ne peut suffire à
l'homme, et l'excès d'opulence est nocif pour lui tout comme l'excès
de pauvreté. C'est le « modèle de développement »
édifié par l'hémisphère nord et qu'il répand
dans l'hémisphère sud, où le sens religieux et les valeurs
humaines qui s'y trouvent risquent d'être balayées par
l'envahissement de la consommation recherchée pour elle-même.
Le pauvre et le riche sont tous deux appelés à la
liberté
63. Dieu ne veut pas l'indigence de son peuple, c'est-à-dire de tous
les hommes, puisque par chacun d'eux il nous appelle en criant. Il nous dit
simplement que l'indigent, comme le riche aveuglé par sa richesse, sont
des hommes mutilés: le premier par des circonstances qui le dépassent
bien malgré lui, le second par ses mains trop pleines et avec sa propre
complicité. Ils sont ainsi tous deux empêchés d'accéder
à la liberté intérieure à laquelle Dieu ne cesse
d'appeler tous les hommes.
Le pauvre « comblé de richesses » ne trouve pas là
une revanche égoïste sur le mauvais sort, mais une situation qui lui
permet enfin de ne pas être diminué dans ses capacités les
plus fondamentales. Le riche « renvoyé les mains vides » n'est
pas puni d'être riche, mais il est délivré de la lourdeur et
de l'opacité inhérentes à son attachement trop exclusif aux
biens de toutes natures. Le chant du Magnificat n'est pas une condamnation, mais
un appel à la liberté et à l'amour.
Dans ce processus de double guérison, le pauvre est appelé à
guérir de son cur blessé par l'injustice, qui peut le mener
jusqu'à la haine envers lui-même et envers les autres. Le riche est
appelé à lâcher son fardeau de pacotille: il bouche ses yeux
et ses oreilles, il recouvre son cur profond, enfoui sous ses pauvres
richesses d'argent, de pouvoir, d'image et de plaisirs de toutes natures qui lui
font rétrécir sa vision de lui-même et des autres, et qui
font croître ses appétits en même temps qu'augmenter ses
biens.
La nécessaire réforme du cur de l'homme
64. La faim dans le monde nous fait mettre le doigt sur les faiblesses des
hommes à tous les niveaux: la logique du péché montre
comment le péché, ce mal du cur de l'homme, est à
l'origine des misères de la société, par le jeu, si l'on
peut dire, des « structures de péché ». Pour l'Église,
il s'agit de l'égoïsme coupable, de la poursuite à tout prix
de l'argent, du pouvoir et de la gloire, qui remettent en question la valeur même
du progrès en tant que tel. « En effet, lorsque la hiérarchie
des valeurs est troublée et que le mal et le bien s'entremêlent,
les individus et groupes ne regardent plus que leurs intérêts
propres et non ceux des autres. Aussi le monde ne se présente pas encore
comme le lieu d'une réelle fraternité, tandis que le pouvoir accru
de l'homme menace de détruire le genre humain lui-même »(91),
plus liée à une notion de "progrès", inspirée
par des considérations caractéristiques de la philosophie des lumières...
À un optimisme mécaniste naïf s'est substituée une
inquiétude justifiée pour le destin de l'humanité... On
comprend mieux aujourd'hui que la pure accumulation de biens et de services, même
en faveur du plus grand nombre, ne suffit pas pour réaliser le bonheur
humain »: l.c., pp. 547-550.]
Au contraire, l'amour qui vient demeurer dans le cur de l'homme, lui
permet de dépasser ses limites et d'agir dans le monde en créant
des « structures du bien commun »: elles favorisent la démarche
de ceux qui sont alentour vers la « civilisation de l'amour »(92) et y
entraînent les autres.
L'homme est ainsi appelé à réformer son action: l'enjeu
en est vital pour le monde. Il est conduit à réformer son cur,
par un mouvement de son être vers l'unification dans l'amour, de sa propre
personne et de la communauté humaine. Cette réforme de l'homme,
dans sa totalité, est radicale dans sa profondeur et dans ses enjeux, car
l'amour est radical dans son essence: il ne souffre pas de divisions, il
embrasse toutes les impulsions de la personne, ses actes comme sa prière,
ses moyens matériels comme ses richesses spirituelles.
La conversion du cur des hommes, chacun et tous ensemble, est cette
proposition de Dieu qui peut changer profondément la face de la terre, en
effacer les hideux traits de la faim qui défigurent une partie de son
visage. « ...Repentez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle » (Mc
1, 15) est l'impératif qui accompagne l'annonce du Royaume de Dieu et
qui réalise sa venue. L'Église sait que ce changement intime et en
profondeur incitera l'homme dans sa vie de tous les jours à regarder plus
loin que son immédiat intérêt, à changer peu à
peu sa façon de penser, de travailler, de vivre, pour apprendre ainsi au
quotidien à aimer, dans le plein exercice de ses facultés et dans
le monde tel qu'il est.
Pour peu que nous nous y prêtions, Dieu lui-même y veillera.
« Méfiez-vous des idoles! »
65. Voici la promesse que le Seigneur nous fait: « ...de toutes vos
souillures et de toutes vos idoles je vous purifierai. Et je vous donnerai un cur
nouveau, je mettrai en vous un esprit nouveau, j'ôterai de votre chair le
cur de pierre et je vous donnerai un cur de chair. Je mettrai mon
esprit en vous et je ferai que vous marchiez selon mes lois et que vous
observiez et suiviez mes coutumes » (Ez 36, 25-27).
Que ce magnifique langage biblique ne nous ne trompe pas: il ne s'agit pas
ici d'un appel aux bons sentiments, pour produire un simple partage matériel,
aussi valable et efficace puisse-t-il être. Il s'agit de la démarche
la plus profonde qui puisse nous être proposée, celle de Dieu lui-même,
venant offrir à chacun de nous la libération de nos idoles, et de
nous apprendre à aimer. Ceci engage notre être tout entier, ainsi réunifié.
Nous pourrons alors vaincre nos peurs et nos égoïsmes pour être
attentifs à nos frères et les servir.
Nos idoles sont toutes proches: c'est notre recherche individuelle ou
communautaire, que nous soyons riches ou pauvres, des biens matériels, du
pouvoir, de la réputation, du plaisir, considérés comme des
fins en soi. Servir ces idoles, asservit l'homme et appauvrit la planète
(cf. n. 25). L'injustice profonde subie par celui qui ne dispose pas du nécessaire,
réside précisément dans ce fait qu'il est obligé par
nécessité de rechercher ces biens matériels par dessus
tout.
Le cur du pauvre Lazare est plus libre que celui du mauvais riche et
Dieu, par la voix d'Abraham, ne demande pas seulement au mauvais riche de
partager le festin avec Lazare, il lui demande de changer son cur,
d'accepter la loi de l'amour, pour devenir son frère (cf. Lc 16,
19ss.).
C'est en nous libérant de nos idoles que Dieu va permettre à
notre travail de transformer le monde, non seulement en accroissant les
richesses de toute nature, mais surtout en orientant le travail des hommes vers
le service de tous. Le monde pourra alors retrouver sa beauté originelle,
qui n'est pas uniquement celle de la nature le jour de la Création, mais
qui est celle du jardin admirablement travaillé et rendu fertile par
l'homme, au service de ses frères, en la présence aimante de Dieu
et par amour pour Lui.
« "Changer de vie pour lutter contre la faim", tel est le
slogan qui est apparu dans des milieux ecclésiaux et qui montre aux
peuples riches le chemin pour devenir frères des peuples pauvres... »(93).
L'écoute du pauvre
66. Le chrétien dans le monde là où Dieu l'a
placé va donc répondre à l'appel de celui qui a faim
par une interrogation personnelle sur sa propre vie. L'appel de celui qui a faim
pousse l'homme à se poser la question du sens et de la valeur de son
action quotidienne. Il va chercher à voir les conséquences,
proches et parfois plus lointaines, de son travail professionnel, bénévole,
artisanal, domestique. Il va mesurer l'extension, beaucoup plus concrète
et vaste qu'il ne pouvait le penser, des conséquences de ses actes, même
les plus ordinaires, et donc de sa responsabilité effective. Il va se
poser la question de la gestion de son temps, qui dans le monde actuel fait
souvent souffrir par défaut ou par excès, à cause du chômage
si destructeur. Il va ouvrir les yeux de son esprit et de son cur, s'il
sait accepter cette invitation faite par Dieu à tout homme, d'aller régulièrement,
discrètement et humblement se mettre à l'écoute et au
service de quelqu'un qui est dans le besoin. C'est un appel tout particulier
fait à ceux que le langage courant qualifie de « responsables ».
Saint Paul l'affirme et ce n'est pas par hasard: « ... Jésus
Christ... de riche il s'est fait pauvre pour vous » (2 Cor 8, 9).
En effet, il voulait nous rendre riches par sa pauvreté et par l'amour
que nous devons avoir envers le pauvre.
L'écoute de Dieu
67. L'écoute de Dieu dans la présence du pauvre va ouvrir le cur
de l'homme et le pousser à rechercher une rencontre personnelle toujours
nouvelle avec Dieu. Cette rencontre que Dieu cherche, lui qui ne cesse de
rechercher tout homme et tout l'homme, se poursuivra dans le cheminement
quotidien qui transforme progressivement la vie de celui qui accepte «
d'ouvrir la porte » à Dieu lui-même qui y frappe humblement
(cf. Ap 3, 20).
L'écoute de Dieu requiert du temps avec et pour Dieu. C'est la prière
personnelle: seule elle permettra à l'homme de changer son cur et
par conséquent son action. Le temps pris par Dieu n'est pas pris aux
pauvres. Une vie spirituelle forte et équilibrée n'a jamais détourné
personne du service de ses frères. Et si Saint Vincent de Paul (, 1660)
bien connu pour son engagement en faveur des démunis disait: «
Laisse ta prière si ton frère te demande une tasse de tisane »,
il ne faut pas oublier que le saint priait environ sept heures par jour, et
trouvait là le fondement de son action.
Changer de vie...
68. L'homme qui est à l'écoute de son frère et qui
s'ouvre à la présence et à l'action divines va peu à
peu remettre ainsi en question ses habitudes de vie. La course à
l'abondance à laquelle se livrent de plus en plus d'hommes au
milieu souvent d'une misère croissante fera progressivement place à
une plus grande simplicité de vie, oubliée déjà dans
beaucoup de pays, mais qui redevient possible et même désirable, dès
que le souci du paraître cesse dans les choix du consommateur.
Enfin, l'homme qui accepte ainsi de changer sa façon de voir pour
adopter en quelque sorte celle que Dieu lui-même nous a montrée
dans les paroles du Christ, et qui réfléchit aux conséquences
de son activité quelle que soit celle-ci, en apparence importante
ou insignifiante va se mettre grâce à elle au service du
bien commun, la promotion intégrale de tous les hommes et de chaque homme
en particulier.
... pour changer la vie
69. Libéré progressivement de ses peurs et de ses ambitions
purement matérielles, éclairé sur les conséquences
possibles de ses propres actes, quelle que soit sa place, l'homme qui accueille
ainsi la présence de Dieu dans tous les aspects de sa vie, va devenir un
agent de la civilisation de l'amour. Discrètement, en profondeur, son
travail aura le caractère d'une mission, où il se doit d'exercer
et de développer ses talents, de contribuer à la réforme
des structures et des institutions, d'avoir un comportement de qualité,
qui va inciter ses proches à agir de même, et à être
essentiellement tourné vers le service de la dignité de l'homme et
du bien commun.
Les circonstances de la vie font qu'une telle attitude au travail est considérée
comme impossible. Mais l'expérience montre que même dans des
situations apparemment bloquées, tout homme a toujours une toute petite
marge de manuvre, et que ses choix ont une importance concrète pour
ses proches au travail et pour le bien commun. Chacun, d'une certaine façon,
peut-on dire, est responsable des autres(94). C'est une des tonalités de
l'appel à l'amour que Dieu ne cesse de faire résonner. Il
appartient à chacun, dans des circonstances parfois difficiles, pouvant même
comporter la souffrance voisine du témoignage-martyr, de s'appuyer sur la
force de Dieu qui nous promet son aide si nous le plaçons au centre de
notre vie, y compris de notre vie active.
« Courage, tout le peuple du pays, au travail! Car je suis avec vous...
et mon Esprit demeure au milieu de vous » (Ag 2, 4-5). Le chrétien
devient alors un agent de lutte contre les « structures de péché
», et même agent de leur destruction. Les pratiques si délétères
au plan du développement économique et social seront alors moins répandues.
Dans les régions où les chrétiens, avec courage et détermination,
entraînent des hommes de bonne volonté, la misère pourra
cesser de progresser, les habitudes de consommation pourront changer, les réformes
se faire, la solidarité fleurir et la faim reculer.
Appuyer les initiatives
70. Au premier rang de ces chrétiens figurent les religieux et les
pasteurs ordonnés qui sont appelés à donner leur vie à
Dieu et à leurs frères.
Tout au long de l'histoire de l'Église, depuis les diacres des Actes
des Apôtres (cf. Ac 6, 1 ss.), jusqu'à présent, il y
eut des hommes et des femmes extraordinaires(95), des ordres religieux et
missionnaires, des associations de chrétiens laïcs, des institutions
et des initiatives ecclésiales, qui ont essayé d'aider les pauvres
et les affamés. Ils ont combattu la souffrance et la misère sous
toutes ses formes, en obéissant au Christ.
L'Église remercie tous ceux qui actuellement rendent ces services
sous la forme d'une action concrète à l'égard du prochain,
dans les diocèses, les paroisses, les organisations missionnaires, les
organisations caritatives et les autres ONG. Ils transmettent l'amour de Dieu et
montrent l'authenticité de l'Évangile.
L'Église catholique est présente sur tous les continents; elle
a presque 2700 diocèses ou circonscriptions aux visages très
divers(96), dont beaucoup sont engagés depuis longtemps dans l'action
contre la faim et la pauvreté. Les diocèses et les paroisses sont
des lieux privilégiés de discernement de ce que les chrétiens
peuvent faire. Dans de tels cadres, ils favorisent l'organisation de groupes au
niveau populaire, des groupes locaux et des communautés. Des communautés
accueillantes à taille humaine peuvent redonner confiance, aider à
s'organiser, à vivre mieux, à sortir de la résignation et
de l'écrasement. L'Évangile y redevient espérance pour les
pauvres, dans un creuset où se conjuguent la force du Christ et celle des
déshérités.
Chacun est appelé à participer à cette action. L'appel à
l'amour que Dieu nous transmet par la présence de nos frères qui
ont faim, doit se concrétiser pour chacun selon son état de vie,
selon sa position dans le monde et dans son environnement le plus immédiat.
La merveilleuse variété humaine, dans la diversité des
cultures, entraîne la variété des engagements et des
missions.
Il y a donc lieu que chaque chrétien favorise les initiatives locales
les plus variées. L'Église catholique sait de partager cet
engagement avec les autres églises chrétiennes et communautés
religieuses et avec tous les hommes de bonne volonté. Les actions à
caractère humanitaire sont un champ d'action important du chrétien,
mais il devra alors contribuer tout particulièrement à ce que les
buts de l'association et son action restent bien le service intégral de
l'homme, sans exclure sa dimension spirituelle. Il sera ainsi un rempart contre
ceux qui pourraient chercher à détourner le dynamisme de
l'association vers des buts politiques inspirés par le matérialisme
et par des idéologies qui sont en dernière analyse toujours
destructrices de l'homme.
Tout chrétien est en mission dans toutes ses activités
71. Le chrétien est au service de ses frères dans tous les
aspects de son activité et de sa vie. L'amour agissant appelle tous les
chrétiens dans leur travail quotidien, comme dans leurs initiatives
personnelles. L'engagement du chrétien, comme ses actions humanitaires et
caritatives, procèdent du même appel à la mission.
Dans son travail rémunéré comme dans son bénévolat
ou dans son travail à la maison, souvent considérable, l'homme et
la femme sont appelés à vivre la même mission, manifester la
Bonne Nouvelle et la servir, à travers les joies et les souffrances
quotidiennes et dans chaque situation. La qualité de son travail, la
participation à de justes réformes, l'exemple modeste de son
comportement, le souci des autres toujours présent au-delà des
objectifs personnels et institutionnels légitimes, tout cela est le lot
quotidien de l'homme et de la femme qui cherchent à trouver dans toutes
les facettes de leur vie, une occasion de laisser Dieu s'approcher d'eux, et de
faire grandir le monde entier dans Son amour. Ils seront alors de mieux en mieux
capables de lutter contre le gâchis et les injustices, et d'offrir leurs
souffrances et leurs joies au Christ Sauveur qui leur donne son Esprit dans leur
vie de tous les jours.
Le chrétien cherchera à rapporter son action, quelle qu'elle
soit, à Celui qui nous parle directement au cur, par la bouche de
chaque pauvre. Le chrétien qui est un entraîneur d'hommes de bonne
volonté, avec lesquels il partage les valeurs humaines fondamentales,
devra veiller à ce que son action personnelle et celle de ses frères
chrétiens reste inspirée par la Parole de Dieu et ancrée
dans la vie divine, en union avec l'Église et avec ses pasteurs. La
communauté dans l'action doit être une communauté avec le
Seigneur, qui veillera lui-même à ce que cette action soit pensée
et exécutée dans l'Esprit Saint, et qu'ainsi elle ne perde pas sa
qualité de mission d'essence divine, où le Serviteur de l'Homme
est recherché personnellement comme la source, comme la force et comme la
fin de l'action elle-même.
Le chrétien trouvera son appui de chaque instant dans la prière
de la bienheureuse Vierge Marie, priante et agissante dans un même
mouvement de service sans réserve de Dieu et des hommes. La Mère
de Dieu suppliera l'Esprit Saint d'irriguer l'intelligence et le cur du
chrétien, qui deviendra ainsi dans l'action son libre collaborateur,
responsable et confiant, dans une action qui témoignera par elle-même
de l'amour de Dieu, et qui aura son poids d'éternité.
Cité du Vatican, Palais San Calisto, le 4 octobre 1996, Fête
de Saint François d'Assise.
Paul Josef Cordes Archevêque tit. de
Naissus Président du Conseil Pontifical « Cor Unum »
Mgr. Iván Marín Secrétaire Conseil
Pontifical « Cor Unum »
(1) Dans l'élaboration de ce document, on a pris particulièrement
soin de tenir compte des travaux les plus variés et récents; pour
autant le fait de les citer dans ce document n'implique pas leur approbation
sans réserve et intégrale.
(2) Cf. ONU (Organisation des Nations Unies), Déclaration
universelle des droits de l'homme, adoptée et proclamée par
l'Assemblée générale des Nations Unies dans sa résolution
217 A (III) du 10 décembre 1948, art. 25.1.
(3) ONU, Déclaration sur le progrès et le développement
dans le domaine social, proclamée par l'Assemblée générale
des Nations Unies dans sa résolution 2542 (XXIV) du 11 décembre
1969, II partie, art. 10b.
(4) ONU, Conférence Mondiale de l'Alimentation, Rome, 16
novembre 1974, n. 1.
(5) FAO (Food and Agriculture Organization of the United Nations -
Organisation des Nations Unies pour l'Alimentation et l'Agriculture) et OMS
(Organisation Mondiale pour la Santé), Conférence
Internationale sur la Nutrition, Déclaration mondiale sur la
nutrition, Rapport final de la Conférence,
Rome 1992, n. 1.
(6) 3 Cf. ibid., n. 1. Cf. aussi FAO, L'ampleur des besoins.
Atlas des produits alimentaires et de l'agriculture, Rome 1995, p. 16: «
La planète pourrait parfaitement fournir à chacun de ses habitants
la ration alimentaire moyenne d'environ 2700 calories par personne et par jour,
soit suffisamment pour répondre aux besoins énergétiques.
Mais l'alimentation n'est ni produite ni distribuée de manière équitable.
Certains pays produisent d'avantage que d'autres et, de toute façon, ce
sont les filières de distribution et les revenus des ménages qui déterminent
l'accès aux produits alimentaires ».
(7) Cf. FAO, Agriculture: Horizon 2010, Doc. C 9324, Rome 1993, p.
1.
(8) Cf. Conc. Rcum. Vat. II, Constitution Pastorale Gaudium et
spes (1965), n. 40: « ... L'Église fait ainsi route avec toute
l'humanité et partage le sort terrestre du monde; elle est comme le
ferment et, pour ainsi dire, l'âme de la société humaine,
appelée à être renouvelée dans le Christ et transformée
en famille de Dieu. A vrai dire, cette compénétration de la cité
terrestre et de la cité céleste ne peut être perçue
que par la foi... ».
(9) Conc. Rcum. Vat. II, Constitution pastorale Gaudium et spes (1965),
n. 69.
(10) Jean-Paul II, Lettre Encyclique Sollicitudo rei socialis
(1987), n. 41: AAS 80 (1988), p. 570.
(11) Jean-Paul II, Lettre Encyclique Sollicitudo rei socialis (1987),
n. 33: l.c., p. 558; cf. aussi Paul VI, Lettre Encyclique Populorum
progressio (1967), n. 47: AAS 59 (1967), p. 280.
(12) Cf. FAO, L'ampleur des besoins. Atlas des produits alimentaires et
de l'agriculture, Rome 1995, p. 16. Cf. aussi note n. 4.
(13) Cf. Alan Berg, Malnutrition: What can be done? Lesson from World
Bank Experience, The John Hopkins University Press for World Bank,
Baltimore, Maryland, 1987.
(14) Des études faites par la FAO et l'OMS ont établi que le
minimum journalier de calories nécessaire est d'environ 2100, lorsque la
disponibilité d'aliments journalière doit être 1,55 fois le
métabolisme basal: au-dessous de ces paramètres une personne peut être
considérée comme souffrante de sous-alimentation chronique (cf.
FAO et OMS, Conférence Internationale sur la Nutrition. Nutrition et
développement. Une évaluation d'ensemble, Rome, 1992). Il y a
encore environ 800 millions de personnes au monde sousalimentées: en
moyenne, un adulte requiert quelques 2500 calories par jour. Les habitants des
pays industriels obtiennent quelques 800 calories excédentaires par jour,
alors que ceux des pays en développement doivent se contenter des deux
tiers de cette ration (cf. Le Sud dans votre assiette. L'interdépendance
alimentaire mondiale, CRDI, Ottawa 1992, p. 26).
(15) Cf. Document préparatoire de la CNUCED (Conférence
des Nations Unies sur le Commerce et le Développement) à la deuxième
Conférence des Nations Unies sur les Pays Moins Avancés,
Paris 1990.
(16) FAO et OMS, Conférence Internationale sur la Nutrition. Déclaration
mondiale sur la nutrition, Rapport final de la Conférence, Rome 1992,
n. 2.
(17) Cf. Banque Mondiale, Poverty and Hunger, 1986. Ce document décrit
les dégrés d'insécurité alimentaire (transitoires ou
chroniques), les causes économiques de ces situations et les moyens d'y
pallier dans le moyen et le plus long terme. Cette distinction est utile, mais
elle a l'inconvénient de ne pas refléter immédiatement les
corrélations entre les diverses causes, ce qui mettrait plus clairement
en lumière leur ordre d'importance, car certaines causes sont en
même temps les effets de causes plus profondes. La notion de durabilité
avait à l'origine la signification d'un développement compatible
avec le respect de l'environnement physique; maintenant la notion comprend aussi
la notion de la permanence du développement.
(18) Cf. Banque Mondiale, Poverty and Hunger, 1986.
(19) 3 L'expression « pays en mal de développement », qui déborde
du domaine de la seule économie, s'applique aux pays dont l'évolution
économique et sociale est excessivement coûteuse en termes de
souffrances humaines, de moyens financiers, et également d'abandon de
connaissances et de pratiques éprouvées et de destructionsd'actifs
acquis au long des siècles.
(20) L'Asie a eu globalement une performance beaucoup plus efficace liée
dans l'ensemble à de meilleures politiques et à de meilleures
mises en uvre, sans que la qualité des rapports interpersonnels
puisse y être considérée comme meilleure, ni les niveaux de
corruption plus faibles.
(21) En matière d'éducation, des coupures ont du être
faites dans certains pays. A noter que dans beaucoup de pays en développement
difficile, une propension à favoriser l'enseignement supérieur aux
dépenses de l'instruction primaire est un problème récurrent
auquel les institutions internationales ont à faire face dans leur
dialogue avec ces pays.
(22) Cf. UNFPA (United Nations Population Fund), The State of World
Population 1993, New York 1993; United Nations, World Population
Prospects: the 1992 Revision, New York 1993. Cf. aussi: FNUAP (Fonds des
Nations Unies pour la Population), État de la population mondiale
1994, choix et responsabilités.
(23) PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement),Rapport
mondial sur le développement humain 1990, Economica, Paris 1990. Cf.
ibid., p. 94: dans les pays en développement, là où
se trouve la majorité des personnes souffrant de la faim, la population
rurale a plus que doublé et la population urbaine a triplé ou
quadruplé en 30 ans (de 1950 à 1980).
(24) Cf. Franz Böckle u.a., Armut und Bevölkerungsentwicklung
in der Dritten Welt, Herausgegeben von der Wissenschaftlichen
Arbeitsgruppe für weltkirchliche Aufgaben der Deutschen
Bischofskonferenz, s.a. Éd. française: Pauvreté et développement
démographique dans le tiers monde, éditée par le Groupe
de travail scientifique pour les questions de l'Église universelle de la
Conférence Épis-
copale allemande, Bonn 1991.
(25) Cf. Pontificia Academia Scientiarum, Population and Resources.
Report, Vatican City 1993. (Les statistiques données ont déjà
subi des changements).
(26) 3 Cf. Conseil Pontifical pour la Famille, Évolutions démographiques.
Dimensions éthiques et pastorales, Cité du Vatican 1994. Cf.
Le contrôle des naissances dans les pays du Sud: promotion des droits
des femmes ou des intérêts du Nord, « Inter-mondes »,
vol. 7, n. 1, octobre 1991, p. 7: dernièrement, de nombreuses recherches
ont démontré que trois autres facteurs, outre le contrôle
des naissances, contribuent tout autant à la diminution de la croissance
de la population mondiale. Il s'agit du développement économique
et social, de l'amélioration des conditions de vie des femmes et,
paradoxalement, de la réduction de la mortalité infantile. Cf.
aussi UNICEF (United Nations Children's Fund - Fonds des Nations Unies pour
l'Enfance), La situation des enfants dans le monde, Genève 1991.
(27) Cf. Jean-Paul II, Discours aux participants à la Semaine
d'Études sur « Ressources et Population », organisée
par l'Académie Pontificale des Sciences (22 novembre 1991), nn. 4
et 6: « L'Église est consciente de la complexité du problème...
Mais quand on propose d'adopter des mesures, l'urgence ne doit pas induire en
erreur: l'application de méthodes qui ne sont pas en harmonie avec la
vraie nature de l'homme finit, en effet, par provoquer des dommages dramatiques
... qui affectent particulièrement les couches les plus pauvres et les
plus faibles de la population, ajoutant une injustice à une autre »:
AAS 84 (1992), pp. 1120-1122. Cf. aussi: Cardinal Angelo Sodano, Intervention
à la Conférence des Nations Unies sur l'environnement et le développement
(CNUED), Rio de Janeiro, 3-4 juin 1992. Texte italien dans L'Osservatore
Romano, 15-16 juin 1992.
(28) FAO et OMS, Conférence Internationale sur la Nutrition, Déclaration
mondiale sur la nutrition, Rapport final de la Conférence, Rome 1992,
n. 15.
(29) Cf. FAO, Agriculture: Horizon 2010, Doc. C 9324, Rome 1993, n.
2.13.
(30) PNUD, Rapport mondial sur le développement humain 1990,
Economica, Paris 1990, p. 18.
(31) FAO et OMS, Conférence Internationale sur la Nutrition, Déclaration
mondiale sur la nutrition, Rapport final de la Conférence, Rome 1992,
n. 1.
(32) Ibid.
(33) L'Argentine figure parmi les très grands exportateurs de blé
et de viande de buf. Cette nation n'est donc pas un pays en mal de
développement: c'est un pays industrialisé dont la performance économique
sur la longue période était décevante, pour des raisons
tenant essentiellement aux faiblesses de ses systèmes politiques. Cette
situation a profondément changé dans les dernières années,
et les conséquences économiques en sont déjà évidentes.
(34) Cf. Catéchisme de l'Église Catholique, Ed. MamePlon,
Paris 1992, n. 1906, p. 399, où on y trouve la définition de «
bien commun », reprise de Gaudium et spes (1965), n. 26, par. 1: «
l'ensemble des conditions sociales qui permettent tant aux groupes qu'à
chacun de leurs membres d'atteindre leur perfection, d'une façon plus
totale et plus aisée ».
(35) Jean-Paul II, Discours au Palais de la CEAO (Communauté Économique
de l'Afrique de l'Ouest), Ouagadougou, 29 janvier 1990: AAS 82 (1990),
p. 818.
(36) Jean-Paul II, Lettre Encyclique Centesimus annus (1991), n. 31:
AAS 83 (1991), p. 831.
(37) Cf. Jean-Paul II, Exhortation Apostolique Reconciliatio et pænitentia
(1984), n. 16: AAS 77 (1985), pp. 213-217 (en termes de péché
social produisant des maux sociaux), Lettre Encyclique Sollicitudo rei
socialis (1987), nn. 36-37: l.c., pp. 561-564 et Lettre Encyclique
Centesimus annus (1991), n. 38: l.c., p. 841. Ces documents
utilisent aussi des expressions telles que « situations de péché
» ou bien « péchés sociaux » faisant toujours
remonter la cause de ces péchés à l'égoïsme, à
la recherche du profit et au désir du pouvoir.
(38) La production de l'arme chimique, sans « retombées »
positives, et qui ne sert qu'à attaquer ou à se défendre,
en est un témoignage. À titre d'exemple, les 500.000 tonnes de
produits mortels, susceptibles de détruire 60 milliards d'hommes, qui
sont stockés en ex-Union Soviétique, ont coûté
environ US$$ 200 milliards à produire, et coûteront autant à
détruire. Il s'agit de ressources réelles, et donc d'une perte sèche
pour la planète. Cette aventure perverse se traduit par une baisse de
niveau de vie des hommes (principalement, mais pas seulement en ex-URSS) allant
jusqu'à l'apparition de la faim dans des familles qui autrement ne
l'auraient pas connue.
(39) Cf. Paul VI, Homélie de Noël 1975 à
l'occasion de la fin de l'Année Sainte: AAS 68 (1976), p. 145. Ce
concept a été utilisé pour la première fois par le
Pape Paul VI.
(40) Jean-Paul II, Lettre Encyclique Centesimus annus (1991), n. 28:
l.c., p. 828.
(41) Cf. Larry Salmen, Listen to the People, Participant-Observer
Evaluation of Development Projects, The World Bank and Oxford University
Press, 1987. À ce propos on peut mentionner la méthode de
l'observateur participant, pratiquée par un consultant de la Banque
Mondiale. Profondément motivé par l'amour des hommes, il n'a pas hésité
à passer des séries de trois à six mois comme habitant des «
favelas » de l'Amérique du Sud (Quito et La Paz, notamment) pour
vivre lui même la vie de la population. Il a pu alors chaque fois
conseiller les architectes travaillant à la rénovation urbaine,
afin que les nouvelles constructions ne soient pas systématiquement
mises à mal par les nouveaux habitants, sortis de leurs misérables
abris. C'est l'écoute préférentielle du pauvre, qui est
aussi le client en l'espèce, et le bon sens même, mais qui demande
de l'héroïsme. Il a ensuite répandu cette méthode en
Thaïlande, mettant justement en jeu l'autorité mondiale de la Banque
pour convaincre les fonctionnaires de Bangkok d'aller vivre eux-mêmes un
certain temps avec leurs concitoyens défavorisés afin d'assurer le
succès des programmes de relogement urbain.
À signaler aussi l'extraordinaire intervention d'un pasteur
protestant anglais, nommé Stephen Carr, qui a vécu 20 ans
successivement dans deux villages africains, en utilisant uniquement les
ressources et techniques traditionnelles. Il a acquis une grande influence dans
ces deux endroits et, de passage imprévu à Washington, a pu être
interviewé par la Banque Mondiale en 198586. Son témoignage a éclairé
les spécialistes de la Banque qui constataient échec après échec
dans les projets agricoles de l'Organisme en Afrique. Il y a une symbiose entre
le paysan et la terre. La terre d'Afrique est belle et bonne, mais très
fragile. Les changements de comportement induits chez les paysans par l'économie
moderne et la perte des croyances ancestrales a entraîné la
destruction de la terre. Les missionnaires catholiques et peut-être
d'autres avaient parfaitement compris cela. Les anciennes missions étaient
respectueuses des talents et surtout de l'expérience traditionnels. Ceci
est redécouvert par certaines ONG, dont la FIDESCO, basée en
France et en certains autres pays européens.
(42) Cf. l'uvre du P. Joseph Wrejinsky et d'ATD Quart-Monde.
(43) Cf. Jean XXIII, Lettre Encyclique Pacem in terris (1963), chap.
III: AAS 55 (1963), pp. 279-291.
(44) Jean-Paul II, Discours à la Conférence de
la FAO pour la célébration du 50ème anniversaire de
l'Organisation (23 octobre 1995), n. 2: L'Osservatore Romano, 23-24
octobre 1995.
(45) Banque Mondiale, Rapport sur le développement dans le monde
1990, Washington 1990, p. 19.
(46) Cf. Conseil Pontifical « Justice et Paix », Le commerce
international des armes. Une réflection éthique, Cité
du Vatican 1994.
(47) Cf. FAO, Développement durable et environnement, les
politiques et activités de la FAO, Rome 1992.
(48) 3 Cf. Jean-Paul II, Discours à la vingt-cinquième
session de la Conférence de la FAO, (16 novembre 1989), n. 8: AAS
82 (1990), pp. 672-673.
(49) Cf. les Chirographes d'institution des Fondations pontificales «
Jean-Paul II pour le Sahel », fondée le 22 février 1984, et «
Populorum Progressio », fondée le 13 février 1992. Le siège
légal des deux Fondations est auprès du Conseil Pontifical «
Cor Unum », État de la Cité du Vatican; le siège du
Conseil d'Administration de la Fondation « Jean-Paul II pour le Sahel »
est à Ouagadougou (Burkina Faso) et celui de la Fondation «
Populorum Progressio » est à Santafé de Bogotá
(Colombia).
(50) Cf. Jean-Paul II, Discours à l'Assemblée générale
des Nations Unies pour la célébration du 50ème anniversaire
de l'Organisation, (5 octobre 1995), nn. 12 et 13: L'Osservatore Romano,
6 octobre 1995.
(51) Il y a lieu de mentionner quelques-unes de ces initiatives: Economia di
ComunioneOpera di Maria, Movimento del Focolare (Grottaferrata, Rome);
AVSIComunione e Liberazione (Milan); FidescoCommunauté Emmanuel (Paris); «
Famille en Mission »Chemin du Neocatéchuménat (Rome); Ruvre
sociale « Kolping International » (Cologne).
(52) PNUD, op. cit., p. 31 (cf. note n. 29).
(53) Cf. IFAD (International Fund for Agricultural Development - Fonds
International pour le Développement Agricole), The Role of Rural
Credit Projects in Reaching the Poor, Rome-Oxford 1985.
(54) Cf. Jean-Paul II, Lettre aux femmes, (29 juin 1995), n. 4: AAS
87 (1995), pp. 805-806.
(55) Cf. Jean-Paul II, Exhortation Apostolique Mulieris dignitatem
(1988), nn. 6-7: AAS 80 (1988), pp. 1662-1667. Cf. aussi Exhortation
Apostolique post-synodale Christifideles laici (1988), n. 50: AAS
81 (1989), pp. 489.492.
(56) Une évaluation de l'ordre de grandeur de la corruption résulte
du montant des sommes d'argent « blanchies » telles qu'estimées
par les services compétents de répression des fraudes (notamment
en France TRACFIN).
(57) 3 Cf. Jean-Paul II, Lettre Encyclique Sollicitudo rei socialis (1987),
n. 44: l.c., pp. 576-577.
(58) Jean XXIII, Lettre Encyclique Pacem in terris (1963), chap.
III: AAS 55 (1963), p. 290.
(59) Cf. Léon XIII, Lettre Encyclique Rerum novarum (15 mai
1891): Leonis XIII P.M. Acta, XI, Romæ 1892, pp. 97-144.
(60) Cf. FAO, Charte des paysans: Déclaration de principes et
programme d'action dans le Rapport de la Conférence
Mondiale sur la Réforme agraire et le Développement rural,
Rome 1979.
(61) Cf. FAO, Rapport de la Conférence de la FAO 23ème
session, C85REP, Rome, 9-28 novembre 1985, p. 46.
(62) Cf. note n. 4.
(63) Cf. Banque Mondiale, Rapport sur le développement dans le
monde 1990, avant-propos, Washington 1990.
(64) Jean-Paul II, Discours pour le 50ème anniversaire de la
FAO, n. 4: L'Osservatore Romano, 23-24 octobre 1995.
(65) Cf. PNUD, Rapport mondial sur le développement humain 1992,
Economica, Paris 1992, p. 49; cf. aussi ONU, Rapport de la Conférence
des Nations Unies sur l'Environnement et le Développement (CNUED),
Rio de Janeiro, 3-14 juin 1992, par. 33.13: « Les pays développés
réitèrent leur engagement à consacrer 0,7% de leur PNB à
l'APD $[Aide Publique au Développement$
(66) Cf. ONU, Rapport du Sommet Mondial pour le Développement
Social (Copenhague, 6-12 mars 1995), Déclaration et Programme
d'action, par. 88b.
(67) Jean XXIII, Lettre Encyclique Mater et magistra (1961), chap.
III: AAS 53 (1961), p. 440.
(68) Jean-Paul II, Discours à l'occasion du 50ème
anniversaire de la FAO, n. 3: L'Osservatore Romano, 23-24 octobre 1995.
(69) Cf. PNUD, op. cit., pp. 164-165 (cf. note n. 64).
(70) FAO, L'ampleur des besoins (cf. note n. 11), p. 35: la sécurité
alimentaire dépend généralement de quatre éléments:
la disponibilité des aliments; l'accès à
une nourriture suffisante; la stabilité des approvisionnements;
l'acceptation culturelle des aliments ou de certaines associations
d'aliments.
(71) Cf. aussi le Pacte mondial de sécurité alimentaire
(1985), déjà mentionné au n. 40.
(72) Cf. FAO, Landlessness. A growing problem, « Economic and
Social Development Series », Rome 1984, n. 28; version française:
Le paysannat sans terre. Un problème toujours plus aigu, «
Collection FAO: développement économique et social » Rome
1985, n. 28.
(73) Jean-Paul II, Message pour la Journée Mondiale de la Paix du
1er janvier 1990, « La paix avec Dieu Créateur, la paix avec
toute la création », n. 11: AAS 82 (1990), p. 153.
(74) Conc. Rcum. Vat. II, Déclaration Gravissimum educationis,
n. 1, qui renvoie à Pie XI, Lettre Encyclique Divini illius magistri
(1929): AAS 22 (1930), pp. 50 ss.
(75) Cf. aussi Conseil Pontifical « Cor Unum », Catholic Aid
Directory, 4ème éd., Cité du Vatican 1988 (la 5ème
édition sera bientôt publiée). Considérons, à
titre d'exemple, les Organismes qui sont Membres de « Cor Unum »:
Association Internationale des Charités de St. Vincent de Paul (AIC),
Caritas Internationalis, Unione Internazionale Superiore Generali (U.I.S.G.),
Unione Superiori Generali (U.S.G.), Australian Catholic Relief, Caritas
Italiana, Caritas Liban, Catholic Relief Services U.S.C.C., Deutscher
Caritasverband, Manos Unidas, Organisation Catholique Canadienne pour le Développement
et la Paix, Secours Catholique, Kirche in Not, Société de Saint
Vincent de Paul, Secrétariat des Caritas de l'Afrique francophone,
Caritas Aotearoa (New Zealand), Caritas Bolivia, Caritas Española,
Caritas Moçambicana, Misereor, Österreichische Caritaszentrale,
Ordre de Malte.
(76) De grande importance est l'Unité IV du Conseil Mondial des Églises
à Genève; il faut aussi mentionner l'uvre de la Croix Rouge
dans le monde.
(77) Cf. note n. 48.
(78) Jean-Paul II, Lettre Apostolique Tertio millennio adveniente
(1994), n. 12: AAS 87 (1995), p. 13.
(79) Cf. ibid., n. 13: l.c., pp. 13-14.
(80) Conc. Rcum. Vat. II, Constitution Pastorale Gaudium et spes
(1965), n. 39.
(81) Jean-Paul II, Méditation lors de la veillée de
prière au Cherry Creek State Park, dans le cadre de la célébration
de la VIIIe Journée mondiale de la jeunesse (14 août 1993): AAS
86 (1994), p. 416.
(82) Cf. Jean-Paul II, Lettre Apostolique Tertio millennio adveniente
(1994), n. 51: « ...proposant que le Jubilé soit un moment favorable
pour penser, entre autres, à une réduction importante, sinon à
un effacement total, de la dette internationale qui pèse sur le destin de
nombreuses nations »: l.c., p. 36.
(83) Cf. à ce sujet: H. Hude, Ethique et Politique, chap.
XIII « La justice sur le marché », Ed. universitaires, Paris
1992.
(84) Cf. Jean-Paul II, Lettre Encyclique Centesimus annus (1991), n.
34: l.c., pp. 835-836.
(85) Jean-Paul II, Lettre Encyclique Evangelium vitae (1995), n. 69:
AAS 87 (1995), p. 481.
(86) La Lettre Encyclique Centesimus annus (1991) du Pape Jean-Paul
II, donne en ce sens quelques indications au n. 36 : « ... Quand on définit
de nouveaux besoins et de nouvelles méthodes pour les satisfaire, il est
nécessaire qu'on s'inspire d'une image intégrale de l'homme qui
respecte toutes les dimensions de son être et subordonne les dimensions
physiques et instinctives aux dimensions intérieures et spirituelles. Au
contraire, si l'on se réfère directement à ses instincts et
si l'on fait abstraction d'une façon ou de l'autre de sa réalité
personnelle, consciente et libre, cela peut entraîner des habitudes de
consommation et des styles de vie objectivement illégitimes... Le système
économique ne comporte pas dans son propre cadre des critères qui
permettent de distinguer correctement les formes nouvelles et les plus élevées
de satisfaction des besoins humains et les besoins nouveaux induits qui empêchent
la personnalité de parvenir à sa maturité. La nécessité
et l'urgence apparaissent donc d'un vaste travail éducatif et culturel
qui comprenne l'éducation des consommateurs à un usage responsable
de leur pouvoir de choisir, la formation d'un sens aigu des responsabilités
chez les producteurs, et surtout chez les professionnels des moyens de
communication sociale, sans compter l'intervention nécessaire des
pouvoirs publics. ... Je pense au fait que même le choix d'investir en un
lieu plutôt que dans un autre,... est toujours un choix moral et culturel »:
l.c., pp. 838-840.
(87) Cf. Jean-Paul II, Lettre Encyclique Centesimus annus (1991), n.
60: l.c., pp. 865-866.
(88) Léon XIII, Lettre Encyclique Rerum novarum (1891), n.
35.
(89) Des demandes précises seront émises en ce sens par Cor
Unum.
(90) Jean-Paul II, 2ème voyage au Brésil (12-21 octobre 1991),
Discours à la favela du Lixão de São Pedro: Insegnamenti
di Giovanni Paolo II, XIV2 (1991), p. 941.
(91) Conc. Rcum. Vat. II, Constitution Pastorale Gaudium et spes
(1965), n. 37. Cf. aussi Jean-Paul II, Lettre Encyclique Sollicitudo rei
socialis (1987), nn. 27-28: « Une telle conception $[de développement$
(92) 3 Cf. note n. 38.
(93) Jean-Paul II, Lettre Encyclique Redemptoris missio (1990), n.
59: AAS 83 (1991), pp. 307-308.
(94) Cette conviction n'est pas diffusée seulement par des chrétiens.
Elle est à la base d'un mouvement recemment créé aux États-Unis,
« le communitarisme ». Le sociologue A. Etzioni présente le
mouvement qui envisage la promotion du bien commun de tout homme dans son étude
The Spirit of Community. Rights, Responsibilities and the Communitarian
Agenda, Crown Publishers, Inc. New York 1993.
(95) Cf. Jean-Paul II, Lettre Encyclique Sollicitudo rei socialis
(1987), n. 40: l.c., p. 569.
(96) Cf. Secretaria Status rationarium generale Ecclesiæ, Annuarium
statisticum Ecclesiæ, Typis Vaticanis (1994), p. 41.
TABLE DES MATIÈRES
Présentation
Introduction [nn. 1-3]
I
LES RÉALITÉS DE LA FAIM
Le défi de la faim [n. 4]
Un scandale qui a trop duré: la famine détruit la vie [n. 5]
La malnutrition compromet le présent et l'avenir d'une population [n.
6]
Les principales victimes: les populations les plus vulnérables [n. 7]
La faim engendre la faim [n. 8]
Des causes repérables [n. 9]
A) Les causes économiques
Les causes profondes [n. 10]
La dette des pays en mal de développement [n. 11]
Les programmes d'ajustement structurel [n. 12]
B) Les causes socio-culturelles
Les réalités sociales [n. 13]
La démographie [n. 14]
Ses implications [n. 15]
C) Les causes politiques
L'influence de la politique [n. 16]
La concentration des moyens [n. 17]
Les destructurations économiques et sociales [n. 18]
D) La terre peut nourrir ses habitants
Les progrès considérables de l'humanité [n. 19]
Les marchés agro-alimentaires [n. 20]
L'agriculture moderne [n. 21]
II
DES DÉFIS DE NATURE ÉTHIQUE À RELEVER ENSEMBLE
La dimension éthique du phénomène [n. 22]
L'amour du prochain pour aboutir au développement [n. 23]
La justice sociale et la destination universelle des biens [n. 24]
Le coûteux détournement du bien commun: les « structures
de péché »
[n. 25]
A l'écoute préferentielle des pauvres et à leur
service: le partage [n. 26]
Une société intégrée [n. 27]
La paix, un équilibre des droits [n. 28]
Le désarmement, une urgence à saisir [n. 29]
Le respect de l'environnement [n. 30]
Ecologie et développement équitable [n. 31]
Relever ensemble le défi [n. 32]
Reconnaître la contribution des pauvres à la démocratie
[n. 33]
Les initiatives communautaires [n. 34]
L'accès au crédit [n. 35]
Le rôle primordial des femmes [n. 36]
L'intégrité et le sens social [n. 37]
III
VERS UNE ÉCONOMIE PLUS SOLIDAIRE
Pour mieux servir l'homme et tous les hommes [n. 38]
Faire converger l'action de tous [n. 39]
La volonté politique des pays industrialisés [n. 40]
Fixer équitablement les termes de l'échange [n. 41]
Surmonter le problème de la dette [n. 42]
Augmenter l'aide publique au développement [n. 43]
Repenser l'aide [n. 44]
L'aide d'urgence: une solution temporaire [n. 45]
La concertation de l'aide [n. 46]
La sécurité alimentaire: une solution permanente [n. 47]
La priorité à la production locale [n. 48]
L'importance de la réforme agraire [n. 49]
Le rôle de la recherche et de l'éducation [n. 50]
Les Organismes Internationaux: Associations Internationales Catholiques,
Organisations Internationales Catholiques (OIC), Organisations
Non-Gouvernementales (ONG) et leurs réseaux de proximité [n. 51]
La double mission des Organismes Internationaux [n. 52]
Un partenant solidaire [n. 53]
IV
LE JUBILÉ DE L'AN 2000
UNE ÉTAPE DANS LA LUTTE CONTRE LA FAIM
Les jubilés: rendre à Dieu ce qui est à Dieu [n. 54]
Devenir « providence » pour ses frères [n. 55]
Dignité de l'homme et fécondité de son travail [n. 56]
L'économie dégradée par le manque de justice [n. 57]
Justesse et justice dans l'économie [n. 58]
Un appel pour des propositions jubilaires [n. 59]
V
LA FAIM: UN APPEL À L'AMOUR
C'est à l'amour que le pauvre nous appelle [n. 60]
La pauvreté de Dieu [n. 61]
L'Eglise est avec les pauvres [n. 62]
Le pauvre et le riche sont tous deux appelés à la liberté
[n. 63]
La nécessaire réforme du cur de l'homme [n. 64]
« Méfiez-vous des idoles! » [n. 65]
L'écoute du pauvre [n. 66]
L'écoute de Dieu [n. 67]
Changer de vie... [n. 68]
...pour changer la vie [n. 69]
Appuyer les initiatives [n. 70]
Tout chrétien est en mission dans toutes ses activités [n. 71]
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