L'INCULTURATION DE LA FOI ET L'EVANGELISATION DES CULTURES
En conclusion de la Rencontre Internationale de Directeurs de
Centres Culturels Catholiques de quatre continents qui s'est tenue au Centre
Culturel "Les Fontaines", Chantilly, le Vendredi 8 octobre
1993, Son Eminence le Cardinal Paul Poupard a prononcé la Conférence
suivante
PAUL Cardinal POUPARD
Chers Amis,
La conférence qu'il m'a été demandé de prononcer
se voudrait à la fois une conclusion pour la Rencontre internationale de
directeurs de centres culturels catholiques qui nous a réunis toute
cette semaine à Chantilly, venus de quatre continents: Afrique, Amérique
du Nord et Amérique Latine, Asie, Europe de l'Ouest, du Centre et de
l'Est; et en même temps l'ouverture de la manifestation culturelle pour le
20ème anniversaire du Centre européen de recherche
interdisciplinaire, le CERIC, de Chantilly.
GRATITUDE
Mon premier mot sera donc de gratitude pour l'accueil généreux
et l'hospitalité chaleureuse reçus à Chantilly, avec tous
nos voeux pour le 20ème anniversaire du CERIC qui réunit des représentants
qualifiés d'illustres Etablissements universitaires.
La foi inspirant les cultures, les cultures intégrant la foi sont les
soucis majeurs du pontificat de Jean-Paul II, qui ne cesse de proclamer qu'un
lien organique et constitutif existe entre le christianisme et la culture. Ce
lien de l'Evangile avec l'homme "est en effet créateur de
culture dans son fondement même", affirmait le Pape dans son
discours à l'Unesco, le 2 juin 1980. Aussi, "la synthèse
entre culture et foi n'est pas seulement une exigence de la culture, mais aussi
de la foi... Une foi qui ne devient pas culture est une foi qui n'est pas
pleinement accueillie, entièrement pensée et fidèlement vécue".
Fort de ces convictions sur le lien essentiel entre foi et culture,
Jean-Paul II institue, le 20 mai 1982, le Conseil Pontifical de la Culture, avec
d'amples compétences pour une inculturation fructueuse de la foi et pour
l'évangélisation jamais achevée des cultures dans toutes
leurs manifestations. Puis, à la suite des bouleversements
socio-politiques en Europe centrale et orientale, avec l'écroulement des
idéologies athées, le Saint-Père, le 25 mars dernier, unit
au Conseil Pontifical de la Culture celui du Dialogue avec les Non-Croyants,
afin de promouvoir le dialogue de l'Eglise avec le monde contemporain sur le
terrain privilégié de la culture. C'est donc en tant que
responsable de ce nouveau Dicastère de la Culture que j'ai le privilège
de vous livrer ces réflexions. Elles visent à promouvoir une présence
chrétienne plus incisive dans le vaste champ de la culture et un dialogue
empreint de respect et de compréhension avec les non-croyants, en vue de
la construction d'une humanité plus juste et fraternelle au seuil du
troisième millénaire.
Le Christ ne cesse d'envoyer ses Apôtres au monde entier, porter à
tous les hommes la bonne nouvelle de l'Evangile. Depuis deux mille ans, souvent
au péril de leur vie, les missionnaires proclament le Message sauveur, de
telle manière qu'il soit entendu, compris, reçu, intériorisé
et vécu par tous les hommes de bonne volonté. L'Evangile,
Parole de Dieu, a pour vocation de pénétrer au coeur des hommes
pour leur partager dans leur langue, l'espérance qui l'habite et qui a
nom Jésus-Christ. L'incarnation de Jésus est le modèle de
toute démarche d'évangélisation des cultures et
d'inculturation de la foi chrétienne: l'incarnation est le ferment qui
transforme une culture, la rédemption la purifie et la transfigure dans
la lumière de Pâques et le feu créateur de Pentecôte.
Le continuel devenir historique de la culture et des cultures suppose entre
elles et la foi une symbiose permanente, sans cesse renouvelée pour
assurer sa fécondité. Mais qu'entend l'Eglise, lorsqu'elle parle
de "culture", d'"inculturation de la foi" et d'"évangélisation
des cultures"?
I - LA CULTURE ET LES CULTURES
1. Une perception nouvelle de l'homme
Méprisée, voire ignorée par la "civilisation
industrielle" aux intérêts pragmatiques et immédiats,
la culture, depuis deux décennies, constitue un champ privilégié
de la pensée, de l'étude, et de l'initiative en de nombreux
domaines. A la veille du IIIe millénaire, elle occupe une place de plus
en plus importante dans la réflexion sur les grands problèmes
humains. Le facteur culturel s'impose désormais comme le dynamisme
fondamental de toute forme de vie sociale, économique et internationale
vraiment humaine.
Cet intérêt renouvelé pour la culture constitue un fait
nouveau dont l'Eglise ne saurait ignorer ni sous-estimer l'importance. Si la "culture"
n'est pas une nouveauté en soi, puisqu'elle est constitutive de l'univers
humain dans son ensemble et ses particularités, ce qui est nouveau, c'est
que nous percevons aujourd'hui cette réalité comme constitutive de
l'homme en tant qu'être humain: perception anthropologique englobante de
la personne dans sa relation à une communauté humaine. Nous
parlons ainsi de l'identité culturelle d'un groupe déterminé
et de la politique culturelle d'un pays. La culture entendue au sens classique
comporte une connotation normative d'un idéal à atteindre, avec
des éléments positifs et négatifs par rapport à une
culture considérée, à tort ou à raison, comme
prototype, tandis que la culture prise au sens anthropologique est surtout
descriptive d'une réalité humaine. Depuis le Concile Vatican II,
l'Eglise elle-même est entrée dans cette perception nouvelle de la
culture considérée comme élément anthropologique
fondamental, sans lequel l'homme n'atteindrait pas complètement sa propre
"humanité". C'est l'ensemble des principes, des croyances,
des modes de vie et des pratiques -reçus des générations
du passé, modifiés, enrichis ou appauvris par la génération
présente et transmis à la génération suivante- par
lesquels un groupe d'hommes se constitue et se perpétue comme une
communauté humaine. Les Pères du Concile Vatican II se sont
exprimés en ce sens dans la Constitution pastorale Gaudium et Spes:
"C'est le propre de la personne humaine de n'accéder pleinement à
l'humanité que par la culture, c'est-à-dire en cultivant les biens
et les valeurs de la nature. Toutes les fois qu'il est question de vie humaine,
nature et culture sont aussi étroitement liées que possible"
(n.53, § 1).
2. L'homme et la culture
L'observation attentive des comportements relève des constantes
caractéristiques de chaque communauté humaine. La culture est en
quelque sorte l'univers que se crée, consciemment ou non, une communauté,
avec sa représentation du passé et sa vision du futur, sa
conception du monde et son système de rapports sociaux, ses habitudes et
ses croyances, ses réactions spontanées et sa manière
originale de travailler et de communiquer. C'est la mentalité spécifique
qu'acquiert une personne en s'identifiant consciemment ou non à une
communauté humaine avec son patrimoine transmis de génération
en génération.
La personne atteint une certaine plénitude lorsqu'elle s'insère
harmonieusement dans le patrimoine culturel de sa propre communauté.
Cette communion s'exerce en profondeur, au niveau des archétypes de la
pensée et du comportement. Elle permet à chaque homme de n'être
pas un individu isolé, mais une personne en communion avec ses
semblables, membre d'une communauté bâtie sur ces fondements
permanents que nous appelons les racines culturelles.
Patrimoine et tradition, la culture n'est pas pour autant une réalité
statique. Toujours en mouvement, tendue vers le devenir, elle constitue
l'atmosphère, le milieu dans lequel naît, se développe, s'épanouit
et meurt tout homme. Elle enrichit celui qui naît avant d'être
enrichie par lui. C'est dire que la culture d'une communauté humaine donnée
est un lieu d'interaction dans lequel les hommes exercent les uns sur les autres
une influence réciproque et contribuent ainsi à leur commune "humanisation".
Loin cependant d'être première, la culture est au service de
l'homme qui, dans le dessein de Dieu, constitue le centre de la création,
mais n'atteint vraiment sa véritable dimension humaine qu'en accédant
à la culture. Et celle-ci dépend entièrement de l'homme qui
lui donne d'être: il n'est de culture que de l'homme, par l'homme et pour
l'homme. Le 2 juin 1980, le Pape Jean-Paul II, il m'en souvient, après sa
visite à l'Institut Catholique de Paris où je l'avais accueilli
comme Recteur, déclarait à l'Unesco: "Il y a une
dimension fondamentale, qui est capable de bouleverser jusque dans leurs
fondements les systèmes qui structurent l'ensemble de l'humanité
et de libérer l'existence humaine individuelle et collective, des menaces
qui pèsent sur elle. Cette dimension fondamentale, c'est l'homme, l'homme
dans son intégralité. Pour créer la culture... il faut
affirmer l'homme pour lui-même, et non pour quelque autre motif ou raison:
uniquement pour lui-même!".
3. La culture et les cultures
La culture se caractérise donc toujours par rapport à l'homme
pris dans un contexte donné. De ce fait, elle est plurielle et se présente
sous l'aspect d'une culture particulière. Aussi le Concile
parle-t-il à bon escient de la culture et des cultures.
"La culture humaine comporte nécessairement un aspect
historique et social et le mot "culture" prend souvent un sens
sociologique et même ethnologique. En ce sens, on parlera de la pluralité
des cultures" (Gaudium et Spes, n.53, § 3). En le
reconnaissant, le concile balayait l'illusion séculaire d'une culture
parfaite, bien entendu occidentale, tandis que les autres styles de vie
pouvaient seulement espérer se justifier comme participation à ce
modèle unique généreusement exporté avec la
colonisation. Les bouleversements sociaux, l'émergence de nouvelles
mentalités, les progrès de la "communication" sous
toutes ses formes ont transformé en profondeur cette manière de
concevoir la culture.
Ainsi le Symposium pré-synodal organisé en octobre 1991 à
la demande du Saint-Père par le Conseil Pontifical de la Culture au
Vatican, dans la salle du Synode des Evêques, a-t-il permis à une
cinquantaine de représentants de la culture européenne dans sa
diversité, de saisir le choc des cultures qui éclate sous nos yeux
et révèle la profondeur de l'affrontement souvent dramatique de
nationalismes souvent fanatisés, de fondamentalismes religieux à
la fois terribles et dérisoires, de styles de vie qui opposent les
citoyens de l'Europe pourtant héritiers d'un patrimoine culturel commun (Christianisme
et Culture en Europe. Mémoire - Conscience - Projet, 28-30 octobre
1991, Mame, Paris, 1992. Trad. italienne, polonaise, russe, espagnole et
allemande). Les diversités culturelles sont une expression multiforme de
l'homme qui en est l'artisan et le promoteur, d'un homme créé bon,
mais traversé par le péché, et appelé à la
suite du Christ à restaurer en lui la plénitude de l'image et la
ressemblance de Dieu. Au milieu des bouleversements politiques, des changements
économiques, et des mutations culturelles, l'Eglise propose ce message à
tous les hommes de bonne volonté, quelle que soit leur situation sociale,
économique, culturelle ou politique. Elle les invite à entrer tous
dans l'unique peuple de Dieu, dont l'unité n'est pas conçue selon
un modèle univoque et réducteur, mais dans un mystère qui
trouve dans la diversité des cultures une richesse incomparable (Déclaration
finale du Synode des Evêques d'Europe : Pour que nous soyons témoins
du Christ qui nous a libérés, dans Documentation
Catholique, 2 février 1992, n· 2043, p. 123-132).
II - EVANGILE ET CULTURES
1. L'Evangile s'incarne dans les cultures
Comment oublier le dramatique constat dressé par Paul VI dans son
Exhortation Apostolique "Evangelii Nuntiandi" : "La
rupture entre Evangile et culture est sans doute le drame de notre époque,
comme ce fut aussi celui d'autres époques" (n.20). Il s'agit
bien d'un drame, car "Toute l'activité humaine se situe à
l'intérieur d'une culture et réagit par rapport à celle-ci"
(Encyclique Centesimus Annus, 1991, n.51). Si l'Evangile ne la pénètre
pas, comment le salut pourrait-il atteindre l'homme au coeur de son humanité:
"La manière dont l'homme se consacre à la construction de
son avenir dépend de la conception qu'il a de lui-même et de son
destin. C'est à ce niveau que se situe la contribution spécifique
et décisive de l'Eglise à la véritable culture".
Les Pères du Concile Vatican II ont rappelé dans la Constitution
Pastorale Gaudium et Spes les liens multiples qui unissent le message du
salut et la culture, car "Dieu, en se révélant à
son peuple jusqu'à sa pleine manifestation dans son Fils incarné,
a parlé selon des types de cultures propres à chaque époque"
(n.58, 1). Ce rappel pourrait sembler superflu, tant il reprend une évidence,
mais il est fondamental pour comprendre l'annonce bimillénaire de
l'Evangile et la préoccupation actuelle de l'Eglise affrontée aux
défis du IIIème millénaire.
2. L'Eglise et son Message transcendent les cultures
La culture naît dans une communauté et donne naissance à
une forme spécifique de comportement. Entre la personne et sa culture, s'établit
un échange vital tel que tous les actes humains en sont imprégnés.
Formé, éduqué par la culture, l'homme devient, à son
tour, porteur et créateur de culture. Comme toute réalité
immanente, les cultures possèdent un caractère limité et n'échappent
ni aux déviations, ni aux défauts. Aussi la Constitution Pastorale
Gaudium et Spes précise-t-elle: "L'Eglise, envoyée
à tous les peuples de tous les temps et de tous les lieux, n'est liée
d'une manière exclusive et indissoluble à aucune race ou nation, à
aucun genre de vie particulier, à aucune coutume ancienne ou récente"
(n.58, 3).
Aucune culture ne peut prétendre représenter une valeur
absolue. "La culture doit être subordonnée au développement
intégral de la personne, au bien de la communauté et à
celui du genre humain tout entier" (n.59, 1). Comme l'homme créé
à l'image et à la ressemblance de Dieu existe en liaison subordonnée
avec son Créateur et Rédempteur, la culture se trouve au service
de l'homme compris selon le dessein de Dieu.
L'affirmation renouvelée de la transcendance de l'Eglise et de son
Message sur toute forme de culture s'impose fortement dans des sociétés
soumises, comme celles de l'Europe occidentale, à d'importantes mutations
culturelles, où l'Eglise n'est plus la référence centrale.
Il ne s'agit plus seulement de nouvelles cultures, mais plus profondément
de tentatives d'isolement de l'Eglise par la société sécularisée.
L'Eglise a, certes, conservé son identité, mais celle-ci n'est
plus reconnue pour ce qu'elle est. Même sans être la référence
obligée, elle était hier connue et reconnue, respectée et
combattue par ceux qui s'en écartaient. Aujourd'hui, beaucoup voudraient
la rayer de l'histoire et de la vie des hommes. Mais elle conserve et même
fortifie son rôle au sein des cultures sécularisées, lorsque
la force du levain évangélique conteste le monde des antibéatitudes,
qui crie de toute la puissance des médias: Heureux les riches, heureux
les puissants, heureux les violents, heureux les sensuels... C'est dans cet
univers culturel que l'Eglise propose le message du Christ, avec la même
ferveur que les apôtres aux puissants de l'empire romain.
3. La tentation du "culturalisme"
Le rôle et l'influence de la culture sont immenses, mais toujours au
service de l'homme. Or, dans notre siècle bouleversé, se développe
une tendance à absolutiser les facteurs culturels au mépris de
l'homme et des valeurs spirituelles. Le "culturalisme" se voudrait une
réponse au désarroi engendré par la société
moderne. L'homme traverse une profonde crise d'identité. Dans la
recherche angoissée de ses origines, il s'accroche à tout ce qu'il
découvre de son passé et, dans un monde sans repères, aux
valeurs contestées, il tend à sélectionner pour les
absolutiser des lambeaux de son histoire. Le culturalisme illustre ce phénomène
dont nous n'avons pas fini de mesurer les conséquences.
Chacun des âges culturels s'est ouvert, en se présentant sur la
scène de l'histoire, sous le masque de la modernité.
L'humanisme a donné à la période de la Renaissance le
nom de "Temps modernes", et à ses historiens, celui de "modernistes".
Culture classique longtemps équiparée à la "culture",
l'humanisme s'est caractérisé par la transmission de valeurs millénaires.
L'illuminisme a prétendu ouvrir une voie radicalement nouvelle, dont la Révolution
française a marqué l'apogée et aussi le tragique. Les
valeurs éternelles ont été coupées de leurs racines
et vidées de leur substance. L'homme s'est pris pour la source, le centre
et le but ultime de toute réflexion et de toute croyance. La culture
scientifique a radicalement contesté les valeurs reçues, au
nom de l'expérience et du quantifiable, et substitué à la réflexion
sur l'être l'observation du phénomène. La rationalité
a dévalorisé les autres types de connaissance avant d'être, à
son tour, relativisée par les "Maîtres du Soupçon".
En son temps, le marxisme-léninisme athée a prétendu
englober l'histoire du monde et rendre compte de tout le réel à
travers son analyse prétendument "scientifique". Aujourd'hui
relégué au cimetière des idéologies défuntes,
il n'en a pas moins exercé sur des millions d'hommes une séduction
à laquelle certains chrétiens n'ont pas échappé. Et
cependant, chacun s'accorde à le reconnaître aujourd'hui: cette théorie
réductrice de l'homme à son statut social unidimensionnel
d'exploité ou d'exploiteur, le condamnait à poursuivre sans fin la
lutte, l'idéologie dialectique refusant toute réconciliation dans
la lutte des classes, moteur de libération du prolétariat dont il
se prétendait la conscience agissante.
Dans les temps de contestation et de crise, où l'homme perd ses repères
traditionnels, le voici tenté, quel que soit son niveau de développement,
par une déformation de l'historicité qui aboutit à
absolutiser des comportements datés et à refuser toute norme extérieure.
Nous trouvons cette déformation sous bien des apparences, sous toutes les
latitudes, ultime recours d'hommes qui se sentent menacés dans leur
identité et leur existence propre. C'est une profonde détresse que
traduit l'exacerbation des indigènes d'Amérique latine
honteusement exploités, des Indiens d'Amérique du Nord trompés
et décimés, des habitants de l'ancienne Union Soviétique réduits
à la misère.
Cette déformation est l'une des expressions actuelles du "culturalisme"
qui absolutise les facteurs culturels. Mais, ce faisant, il les prive de sens,
car ils n'existent que pour être au service de l'homme. La culture est
de l'homme, par l'homme, et pour l'homme.
III - L'INCULTURATION DE LA FOI
1. La pénétration de la foi au coeur de l'homme
Dans sa Lettre autographe par laquelle il créait le Conseil
Pontifical de la Culture, le 20 mai 1982, le Pape Jean-Paul II a exprimé
la nature des rapports entre christianisme et culture: "Le lien
organique et constitutif entre le christianisme et la culture, et donc
avec l'homme dans son humanité même, est créateur de
culture dans son fondement même". Si la culture rend l'homme plus
humain, elle concerne sa destinée toute entière: elle intéresse
donc l'Eglise et suscite sa responsabilité.
La foi a un contenu précis, proposé à l'homme, afin
qu'il croie et soit sauvé. C'est l'adhésion personnelle de l'homme
à cette proposition de Dieu, sous l'influence de la grâce, qui
constitue le but ultime de l'évangélisation et de l'effort millénaire
de l'Eglise pour incarner l'Evangile au coeur des cultures et promouvoir en même
temps la plus authentique humanité, comme Jean-Paul II ne cesse de le
rappeler au long de ses voyages apostoliques à travers le monde. Des
Actes des Apôtres à "la nouvelle évangélisation",
les missionnaires de l'Evangile ont annoncé Jésus-Christ, pour que
sa Parole pénètre le coeur des hommes et suscite en eux une réponse
d'amour. Saint Benoît, et les saints Cyrille et Méthode furent en même
temps des missionnaires exceptionnels et de géniaux créateurs de
culture. Aussi Jean-Paul II a-t-il uni les saints Cyrille et Méthode à
saint Benoît et les a proclamés patrons de l'Europe, leur
consacrant sa quatrième Encyclique Slavorum Apostoli, dont la VIe
partie est intitulée de façon significative "L'Evangile et
la Culture". "En incarnant l'Evangile dans la culture autochtone
des peuples qu'ils évangélisaient, les saints Cyrille et Méthode
eurent le mérite particulier de former et de développer cette même
culture, ou, plutôt, de nombreuses cultures. Leur oeuvre d'évangélisation
est un modèle de ce que nous appelons aujourd'hui l'inculturation:
l'inculturation de l'Evangile dans les cultures autochtones et en même
temps l'introduction de ces cultures dans la vie de l'Eglise" (n. 21).
Depuis son origine, la mission de l'Eglise a pris la forme d'une rencontre
mutuellement enrichissante des évangélisateurs et des cultures les
plus diverses. Des prédicateurs et des théologiens de génie
ont su exprimer l'essentiel du message évangélique pour le rendre
intelligible aux hommes immergés dans les cultures dominantes de toutes
les nations. Pour que l'homme réponde pleinement à l'appel de
Dieu, il est nécessaire qu'il accueille la foi au Christ, sans que des
obstacles culturels en obscurcissent le contenu ou donnent à penser que
le christianisme est une religion "faite pour les étrangers",
comme c'est le cas dans certaines terres de mission. A cet égard,
l'instruction de la Congrégation de la Propagation de la Foi, datée
de 1659, est particulièrement éloquente: "Ne faites
aucune tentative, ni ne cherchez aucunement à persuader ces peuples de
changer leurs coutumes, leur façon de vivre, leurs usages, quand ils ne
sont pas manifestement contraires à la religion et à la morale. Il
n'y a rien de plus absurde que de vouloir apporter en Chine la France, ou
l'Espagne, ou l'Italie, ou quelque autre partie de l'Europe. N'apportez rien de
tout cela, mais la foi, une foi qui ne rejette ni n'offense la façon
de vivre et les usages d'aucun peuple, quand il ne s'agit pas de choses
mauvaises. Au contraire, la foi veut que ces choses soient conservées
et protégées" (Alexandre VII, Instructions à
l'usage des Vicaires Apostoliques en partance pour les Royaumes chinois de
Tonkin et de Cochinchine, dans Collectanea S.C. Propaganda Fide, 1,
p. 42, n. 135. Cf. Paul Poupard, Eglise et cultures, Ed. S.O.S.,
Paris, 1980).
De nos jours, le souci de faire pénétrer la foi dans le coeur
des hommes déborde largement les perspectives de la mission "ad
gentes". La nouvelle évangélisation s'adresse aux hommes qui
appartiennent à des pays déjà évangélisés,
mais dont les mutations culturelles ont bouleversé les données de
la vie chrétienne personnelle et communautaire. Si l'homme est la
route de l'Eglise (Redemptor Hominis), la culture est une réalité
humaine à évangéliser (Redemptoris Missio).
L'Eglise apprend à parler les langues des hommes pour leur annoncer les
merveilles de Dieu (Cf. Actes 2, 11) et leur apprendre à parler
sa langue, dans leur propre langage.
2. Que signifie inculturer l'Evangile et évangéliser
les cultures ?
"Il importe d'évangéliser, disait Paul VI, non pas de
façon décorative, comme par un vernis superficiel, mais de façon
vitale, en profondeur, jusque dans leurs racines, la culture et les cultures de
l'homme, dans le sens riche et large que ces termes ont dans Gaudium et Spes,
partant toujours de la personne et revenant toujours au rapport des personnes
entre elles et avec Dieu" (Evangelii Nuntiandi, n. 20).
La culture est une réalité humaine à évangéliser.
Ecouter l'homme moderne pour le comprendre et trouver les mots justes afin de
porter l'originalité du message évangélique au coeur des
mentalités actuelles nous demande de "retrouver la créativité
apostolique et la puissance prophétique des premiers disciples pour
affronter les cultures nouvelles" et les attitudes collectives, comme
un champ spécifique d'évangélisation (Jean-Paul II, Discours
au Conseil Pontifical de la Culture, 18 janvier 1983).
L'Evangile est, bien sûr, un message personnel que le Christ adresse à
chaque homme, car Dieu aime chaque être humain de façon unique et
originale. Mais l'homme est aussi fait pour vivre en société.
Annoncer l'Evangile, c'est donc proposer aux hommes la Bonne Nouvelle du Salut,
mais c'est également chercher à atteindre l'âme des cultures
vivantes et répondre à leurs attentes les plus hautes en les
faisant croître à la dimension même de la foi, de l'espérance
et de la charité.
Pasteurs et fidèles en prennent conscience : la culture est devenue
un champ d'évangélisation, car de vastes secteurs culturels n'ont
jamais accueilli ou refusent la lumière de l'Evangile. Le Saint-Père
le rappelait au Conseil Pontifical de la Culture: "Nous ne pouvons pas
ne pas évangéliser: tant de régions, tant de milieux
culturels restent encore insensibles à la bonne nouvelle de Jésus-Christ.
Je pense aux cultures de vastes espaces du monde encore en marge de la foi chrétienne.
Mais je pense aussi à de larges secteurs culturels dans les pays de
tradition chrétienne qui, aujourd'hui, semblent indifférents,
sinon réfractaires à l'Evangile" (15 janvier 1985).
Inculturer l'Evangile, c'est s'engager dans un long et courageux processus
qui a pour vocation de transformer les modèles de comportements typiques
d'un milieu, les critères de jugement, les valeurs dominantes, les
habitudes et coutumes qui marquent la vie de travail, les loisirs, la pratique
de la vie familiale, sociale, économique et politique. L'étude de
la spiritualité chrétienne et de l'histoire de l'Eglise met en
lumière l'existence de périodes et de milieux de sainteté,
qui apparaissent comme des périodes et des milieux privilégiés,
propices à l'épanouissement de la semence évangélique
dans les personnes et dans les sociétés. Or, dans les cultures sécularisées
du monde moderne, une dichotomie tend à s'imposer dans les comportements.
La sphère du privé ne semble plus communiquer avec la sphère
publique. Les tenants du laïcisme veulent en extirper toute référence
religieuse, tandis qu'une tentation expose les chrétiens à penser
que leurs convictions privées ne devraient pas interférer avec
leurs comportements publics. Pourtant, le rapport vivifiant de la foi s'applique
à tous les secteurs de la vie personnelle et sociale.
Evangéliser consiste aussi à critiquer et même à
dénoncer tout ce qui, dans une culture, contredit l'Evangile et s'attaque
à la dignité de l'homme dans sa dimension personnelle et
communautaire. Cependant, dénoncer les valeurs anti-évangéliques
et anti-humaines ne suffit pas. L'évangélisation nous fait un
devoir de déceler les attentes spirituelles des mentalités
actuelles, les pierres d'attente et les points d'ancrages pour le message de
l'Evangile, afin de répondre aux espoirs secrets des cultures. Les Pères
du Concile Vatican II ont exprimé cette conviction sur l'activité
missionnaire de l'Eglise: "En prêchant l'Evangile, l'Eglise attire
les auditeurs à la foi et à la confession de la foi, et elle les
incorpore au Christ, pour qu'ils grandissent en lui par la charité jusqu'à
la plénitude. Son activité a ce résultat que tout le
germe de bien qui se trouve dans le coeur et dans l'esprit des hommes, ou dans
les rites ou les cultures propres des peuples, non seulement ne périsse
pas, mais soit guéri, élevé et achevé pour la gloire
de Dieu, la confusion du démon et le bonheur de l'homme" (Lumen
Gentium, n.17).
Ainsi, évangéliser la culture et inculturer l'Evangile, c'est
incarner la foi dans la culture, car la personne humaine est une. Aussi
l'inculturation de l'Evangile assure-t-elle la pénétration de la
Parole de Vie dans la totalité de la personne et de la société,
pour que l'agir soit cohérent avec l'être, et
s'inspire des valeurs évangéliques. La foi devient culture
lorsqu'elle constitue le fondement de l'être, de la pensée et de
l'agir. Evangélisation en profondeur de tous les aspects de la vie
individuelle et sociale d'un peuple, l'inculturation, c'est, disent les
Africains, "Jésus guidant la communauté en une danse
nouvelle au rythme nouveau de son tambour" (Synode des Evêques.
Assemblée spéciale pour l'Afrique. Instrumentum laboris, L'Eglise
en Afrique et sa mission évangélisatrice. Vers l'an 2000 "vous
serez mes témoins" (Actes 1, 8), Centurion-Cerf, Paris, 1993,
p.16.)
3. Une culture inspirée et modelée par l'Evangile
L'inculturation apparaît comme une exigence de la mission, liée
au mystère de l'Incarnation. La foi que propose l'Eglise a pour vocation
de s'incarner dans tous les peuples, d'assumer leurs cultures et d'y répandre
la force libératrice de l'Evangile sur les chemins que le Christ a tracés.
Parler de culture chrétienne éveille parfois, en certains
milieux, des soupçons injustifiés. Mais l'inculturation de la foi
modelée par les valeurs du Royaume est créatrice de culture
profondément humaine et n'a nullement pour but d'instaurer cette "nouvelle
chrétienté" dont le fantasme hante quelques esprits chagrins.
Lorsque l'Eglise, fidèle à la mission reçue du Christ, féconde
les cultures par la sève évangélique, elle accomplit,
certes, une oeuvre spirituelle, mais elle contribue aussi de façon
efficace, à humaniser l'homme et la société. A la
veille du IIIe millénaire, les chrétiens, et notamment les hommes
et les femmes de culture, se doivent de prendre conscience de leur vocation: "susciter
une nouvelle culture de l'amour et de l'espérance inspirée par la
vérité qui nous rend libres en Jésus-Christ. Tel est le but
de l'inculturation, cette priorité pour la nouvelle évangélisation"
(Jean-Paul II au Conseil Pontifical de la Culture, 11 janvier 1992).
L'inculturation de l'Evangile atteint son sommet lorsque la communauté
des fidèles, "enracinée dans la vie sociale et modelée
jusqu'à un certain point sur la culture locale", selon
l'expression de Vatican II, se structure avec ses évêques, ses prêtres,
ses religieux, ses laïcs et s'exprime toujours plus consciemment, dans "une
communauté de Foi, de Liturgie et de Charité" (Ad
Gentes, n. 19). Née de l'évangélisation, l'Eglise
inculturée évangélise, devenue à son tour un Signe
dressé devant les nations. "Une évangélisation
inculturée, disent les Africains, aidera les peuples à incorporer
les valeurs évangéliques dans le langage et les symboles, dans
leur histoire et leur politique, dans leur vie économique et leurs systèmes
de croissance" (Synode africain, op. cit., p. 45).
"Pour l'Eglise, il ne s'agit pas seulement de prêcher
l'Evangile à des tranches géographiques toujours plus vastes ou
des populations toujours plus massives, mais aussi d'atteindre et comme de
bouleverser par la force de l'Evangile les critères de jugement, les
valeurs dominantes, les points d'intérêt, les lignes de pensée,
les sources inspiratrices et les modèles de vie de l'humanité qui
sont en contraste avec la parole de Dieu et le dessein de salut" (Cf.
Paul Poupard, L'Eglise au défi des cultures. Inculturation et évangélisation,
Desclée, Paris, 1989).
"Pour beaucoup d'Africains -que dire des Européens ?-, le
christianisme demeure encore une religion étrangère, car une
partie de leur être et de leur vie reste en marge de l'Evangile, d'où
la duplicité dans la manière de vivre la foi... Sans
l'inculturation, la foi du chrétien africain restera superficielle et
fragile, sans profondeur ni engagement personnel... Une Eglise qui ne parvient
pas à intégrer ses valeurs culturelles dans sa foi ne peut résister
aux influences d'autres courants religieux" (Synode africain, Op. cit.,
p. 47 et 48).
CONCLUSION: LA TACHE DES CENTRES CULTURELS CATHOLIQUES AU SEUIL DU
NOUVEAU MILLENAIRE
Evangéliser l'homme, c'est évangéliser sa manière
d'être homme, et donc l'évangéliser dans sa culture, et évangéliser
la culture elle-même, quitte à la contester et à la remettre
en cause pour que le Christ la féconde et la rende plus humaine.
L'inculturation suppose la créativité active et libre des peuples,
pour qu'une communauté chrétienne donnée soit capable de
transmettre à la génération suivante ses valeurs
culturelles propres fécondées par l'Evangile. C'est dire qu'une véritable
inculturation se juge sur plusieurs générations, à l'aulne
des siècles, toujours "guidée par deux principes: la
compatibilité avec l'Evangile et la communion avec l'Eglise universelle"
(Redemptoris Missio, n. 54).
C'est dire la tâche capitale des Centres culturels catholiques au
seuil du nouveau millénaire. A la lumière de ce qui vient d'être
dit, comment ne pas nous poser quelques questions en tant que responsables?
Qu'en est-il aujourd'hui de la créativité active et libre des
chrétiens dans le domaine religieux et culturel? Qu'en est-il de notre
capacité de transmettre aux générations à venir les
valeurs culturelles fécondées par l'Evangile?
Si nous comparons ce que le génie chrétien avait créé
dans les siècles passés, l'énorme capital de beauté
qu'il nous laisse dans tous les domaines de l'expression artistique, de
l'architecture à la peinture, de la sculpture à la musique et à
la littérature, nous devons bien reconnaître que notre époque
est assez pauvre en créativité et que les chrétiens ne sont
pas plus inspirés que les autres. En évoquant les villes européennes
bâties par le génie chrétien, comme Salamanque, Florence,
Prague, Salzbourg -pour ne nommer que quelques-unes-, nées d'une grande
liberté intérieure, d'une joie de vivre soulevée par la grâce
et la foi dans la dignité d'une terre visitée par le Fils de Dieu,
comment ne pas poser la question: qu'est-ce qui s'est cassé dans
l'intelligence et le coeur des chrétiens pour n'être capables de
construire que des villes d'une tristesse stalinienne ou d'un ennui bétonné?
Pourquoi sommes-nous devenus si stériles? Pourquoi le mystère du
Christ semble-t-il ne plus nous inspirer ?
Ces questions ne s'adressent pas qu'à des chrétiens. Car la
culture laïque et séculière, pétrie d'un humanisme de
l'immanence, ne me semble pas mieux lottie. Ses sources d'inspiration paraissent
aussi taries que celles de la culture religieuse. Voilà qui nous pose à
tous des questions. Ne serait-ce pas que la culture séculière, une
fois épuisé le legs des siècles de chrétienté,
s'est vue comme mutilée, coupée de la source, incapable désormais
d'une grande pensée et de ces expressions artistiques qui sont la
gloire du Moyen-Age et de la Renaissance ?
Et le christianisme, trop peureux, renfermé sur lui-même, coupé
de la sève profane de son siècle, ne s'est-il pas réduit
trop souvent à l'élaboration de pieuses constructions, pleines de
bonnes intentions, mais de peu de valeur humaine et culturelle ?
Chers amis, vous l'avez compris, ces réflexions du Président
du Conseil Pontifical de la Culture ne relèvent pas de la morosité
ambiante, mais au contraire d'une grande espérance, celle d'un nouveau
dialogue entre la culture et la foi, d'une nouvelle rencontre entre la pensée
laïque et la vision chrétienne du monde. Ce sera, j'en suis sûr,
à l'avantage de tous, chrétiens et non-croyants.
Nos ancêtres n'étaient pas nécessairement meilleurs que
nous au point de vue moral. Ils pouvaient même manifester des faiblesses
qui nous laissent croire que nous serions meilleurs. Mais ils vivaient assurément
le mystère du Christ avec plus de profondeur et d'intensité que
nous ne le faisons. Surtout, leur univers intérieur était tout
baigné de la lumière de la foi. Le monde de la foi, pour eux, était
aussi réel que le monde matériel qui les entourait. D'où
une joie et une espérance, nourries par la contemplation des vérités
de la foi, qui se traduisaient naturellement dans l'expression de la beauté.
Ces considérations nous orientent vers les tâches des centres
culturels catholiques. Elles ont nourri nos intenses journées de réflexion.
Qu'il me soit permis de dire seulement en conclusion de nos fructueux échanges
que ces centres ont vocation d'être des foyers de méditation et de
contemplation du mystère chrétien, de "l'insondable richesse"
du mystère du Christ dans ses implications humaines et culturelles. Des
centres d'actualisation de l'héritage qui nous est légué
par les siècles de la créativité chrétienne dans le
domaine de l'art et de la pensée. Et par là des foyers d'une
nouvelle créativité et de promotion du génie chrétien.
Simone Weil, cette femme de génie, proche du christianisme, nous
posait voici cinquante ans cette question: "Pourquoi les catholiques
s'obstinent-ils à ne pas avoir de génie?". A nous d'y répondre
et de créer la beauté du nouveau millénaire.