DOCUMENTA
LE CHRISTIANISME EST CRÉATEUR DE
CULTURE DANS SON FONDEMENT MÊME
JEAN-PAUL II
Dans la matinée du vendredi 18 mars 1994, le Souverain
Pontife Jean-Paul II a reçu les Participants à l'Assemblée
Plénière du Conseil Pontifical de la Culture. Au cours de la
rencontre le Saint-Père a prononcé le discours suivant:
Messieurs les Cardinaux,
Vénérables frères dans l'Episcopat,
Chers amis,
1. C'est avec joie que je vous accueille ce matin, Membres,
Consulteurs et Collaborateurs du Conseil Pontifical de la Culture, réunis
sous la présidence du Cardinal Paul Poupard en cette première
Assemblée plénière du Dicastère tel qu'il est
constitué depuis l'union des précédents Conseils
Pontificaux pour le Dialogue avec les Non-croyants et de la Culture selon le
Motu Proprio Inde a Pontificatus du 25 mars 1993.
Vous savez que, dès le début de mon pontificat, j'ai insisté
sur la grande portée des rapports entre l'Eglise et la culture. Dans la
lettre de fondation du Conseil Pontifical de la Culture, je rappelais qu'"une
foi qui ne devient pas culture est une foi qui n'est pas pleinement accueillie,
entièrement pensée et fidèlement vécue"
(cf. Discours du 16 janvier 1982).
Une double constatation s'impose: la plupart des pays de tradition chrétienne
font l'expérience d'une grave rupture entre l'Evangile et de larges
secteurs de la culture, alors que dans les jeunes Eglises se pose avec acuité
le problème de la rencontre de l'Evangile avec les cultures autochtones.
Cette situation indique déjà l'orientation de votre tâche: évangéliser
les cultures et inculturer la foi. Permettez-moi de l'expliciter sur certains
points qui me semblent particulièrement importants.
2. Le phénomène de la non-croyance, avec ses
conséquences pratiques que sont la sécularisation de la vie
sociale et privée, l'indifférence religieuse ou même le
rejet explicite de toute religion, reste l'un des sujets prioritaires de votre réflexion
et de vos préoccupations pastorales: il convient d'en rechercher les
causes historiques, culturelles, sociales et intellectuelles, et en même
temps de promouvoir un dialogue respectueux et ouvert avec ceux qui ne croient
pas en Dieu ou ne professent aucune religion; l'organisation de rencontres et d'échanges
avec eux, comme vous l'avez fait dans le passé, ne peut que porter des
fruits.
3. L'inculturation de la foi est l'autre grande tâche de
votre Dicastère. Des Centres spécialisés de recherches
pourront vous aider dans son accomplissement. Mais il ne faut pas oublier que
c'est "l'affaire de tout le peuple de Dieu et pas seulement de quelques
experts, car on sait que le peuple reflète l'authentique sens de la foi"
(Redemptoris Missio, N· 54). L'Eglise, par un long processus
d'approfondissement, prend peu à peu conscience de toute la richesse du dépôt
de la foi à travers la vie du peuple de Dieu: dans le processus
de l'inculturation, on passe de l'implicite vécu à l'explicite
connu. De manière analogue, l'expérience des baptisés
qui vivent dans l'Esprit Saint le mystère du Christ, sous la conduite de
leurs pasteurs, les amène à discerner progressivement les éléments
des diverses cultures compatibles avec la foi catholique et à renoncer
aux autres. Cette lente maturation suppose beaucoup de patience et de sagesse,
une grande ouverture de coeur, un sens averti de la Tradition et une belle
audace apostolique, à l'exemple des Apôtres, des Pères et
des Docteurs de l'Eglise.
4. En créant le Conseil Pontifical de la Culture, j'ai voulu
"donner à toute l'Eglise une impulsion commune dans la rencontre
sans cesse renouvelée du message du salut de l'Evangile avec la pluralité
des cultures". Je lui confiais aussi le mandat de "participer
aux préoccupations culturelles que les Dicastères du Saint-Siège
entretiennent dans leur travail, de manière à faciliter la
coordination de leurs tâches pour l'évangélisation des
cultures, et à assurer la coopération des institutions culturelles
du Saint-Siège" (Lettre du 20 mai 1982). C'est dans cette
perspective que je vous ai confié la mission de suivre et coordonner
l'activité des Académies Pontificales, en conformité avec
leurs buts propres et leurs statuts, et d'entretenir des contacts réguliers
avec la Commission Pontificale pour les Biens culturels de l'Eglise, "de
manière à assurer une harmonie de finalité et une féconde
collaboration mutuelle" (Motu Proprio Inde a Pontificatus, 25
mars 1993).
5. Pour mieux accomplir votre tâche, vous êtes appelés
à établir des rapports plus étroits avec les Conférences
épiscopales et spécialement avec les Commissions de la Culture
qui devraient exister au sein de toutes les Conférences, comme vous le
leur avez récemment demandé. Ces Commissions sont appelées à
être des foyers de promotion de la culture chrétienne dans les différents
pays et des centres de dialogue avec les cultures étrangères au
christianisme. Les organismes privilégiés de promotion de la
culture chrétienne et de dialogue avec les milieux culturels non-chrétiens
sont assurément les Centres culturels catholiques, nombreux à
travers le monde, dont vous soutenez l'action et favorisez le rayonnement. A cet
égard, la première rencontre internationale que vous venez
d'organiser à Chantilly permet d'espérer d'autres échanges
fructueux.
6. Dans le même ordre d'idées, vous collaborez
avec les Organisations internationales catholiques, spécialement avec
celles qui regroupent des intellectuels, des scientifiques et des artistes,
prenant "des initiatives appropriées concernant le dialogue
entre la Foi et les cultures, et le dialogue interculturel" (cf Motu
Proprio Inde a Pontificatus, art. 3).
Par ailleurs vous suivez la politique et l'action culturelle
des gouvernements et des Organisations internationales, telles que l'Unesco, le
Conseil de coopération culturelle du Conseil de l'Europe et d'autres
Organismes, soucieux de donner une dimension pleinement humaine à leur
politique culturelle.
7. Votre action, directe ou indirecte, dans les milieux où
s'élaborent les grandes axes de la pensée du troisième millénaire,
vise à donner une nouvelle impulsion à l'activité des
chrétiens en matière culturelle, qui a sa place dans
l'ensemble du monde contemporain. Dans cette vaste entreprise, aussi urgente que
nécessaire, vous avez à conduire un dialogue qui paraît
plein de promesses avec les représentants de courants agnostiques ou avec
les non-croyants, qu'ils s'inspirent d'antiques civilisations ou de démarches
intellectuelles plus récentes.
8. "Le christianisme est créateur de culture dans
son fondement même" (Discours à l'Unesco, 2 juin 1980).
Dans le monde chrétien, une culture réellement prestigieuse s'est épanouie
tout au long des siècles, tant dans le domaine des lettres et de la
philosophie que dans celui des sciences et des arts. Le sens même du beau
dans l'antique Europe est largement tributaire de la culture chrétienne
de ses peuples, et son paysage a été modelé à son
image. Le centre autour duquel s'est construite cette culture est le coeur de
notre foi, le mystère eucharistique. Les grandes cathédrales comme
les humbles églises de campagnes, la musique religieuse comme
l'architecture, la sculpture et la peinture, rayonnent du mystère du verum
Corpus, natum de Maria Virgine, vers lequel tout converge dans un mouvement
d'émerveillement. Pour la musique, j'évoquerai volontiers cette
année Giovanni Pierluigi da Palestrina, à l'occasion du quatrième
centenaire de sa mort. Il semblerait qu'en son art, après une période
de troubles, l'Eglise retrouve une voix pacifiée par la contemplation du
mystère eucharistique, comme une calme respiration de l'âme qui se
sait aimée de Dieu.
La culture chrétienne reflète admirablement le rapport de
l'homme avec Dieu, renouvelé dans la Rédemption. Elle ouvre à
la contemplation du Seigneur, vrai Dieu et vrai homme. Cette culture est vivifiée
par l'amour que le Christ répand dans les coeurs (cf Rm 5,5) et par l'expérience
des disciples appelés à l'imitation de leur Maître. De
telles sources ont fait naître une conscience intense du sens de
l'existence, une force de caractère épanouie au coeur des familles
chrétiennes et une finesse de sensibilité inconnue auparavant. La
grâce éveille, libère, purifie, ordonne et dilate les
puissances créatrices de l'homme. Et si elle invite à l'ascèse
et au renoncement, c'est pour libérer le coeur, liberté éminemment
favorable à la création artistique comme à la pensée
et à l'action fondées sur la vérité.
9. Aussi, dans cette culture, l'influence exercée par
les saints et les saintes est-elle déterminante: par la lumière
qu'ils répandent, par leur liberté intérieure, par la
puissance de leur personnalité, ils marquent la pensée et
l'expression artistique de périodes entières de notre histoire.
Qu'il suffise d'évoquer saint François d'Assise: il avait un tempérament
de poète, ce qu'attestent amplement ses paroles, ses attitudes, son sens
inné du geste symbolique. Se situant bien loin de toute préoccupation
littéraire, il n'en est pas moins créateur d'une culture nouvelle,
dans les domaines de la pensée et de l'expression artistique. Un saint
Bonaventure et un Giotto ne se seraient pas épanouis sans lui.
C'est dire, chers amis, où réside la véritable exigence
de la culture chrétienne. Cette merveilleuse création de l'homme
ne peut découler que de la contemplation du mystère du Christ et
de l'écoute de sa parole, mise en pratique avec une totale sincérité
et un engagement sans réserve, à l'exemple de la Vierge Marie. La
foi libère la pensée et ouvre de nouveaux horizons au langage de
l'art poétique et littéraire, à la philosophie, à la
théologie, ainsi qu'à d'autres formes de création propres
au génie humain.
C'est à l'épanouissement et à la promotion de cette
culture que vous êtes appelés: les uns par le dialogue avec les
non-croyants, d'autres par la recherche de nouvelles expressions de l'être-chrétien,
tous par un rayonnement culturel plus vigoureux de l'Eglise en ce monde en quête
de beauté et de vérité, d'unité et d'amour.
Pour accomplir vos tâches si belles, si nobles et si nécessaires,
ma Bénédiction Apostolique vous accompagne, avec mon affectueuse
gratitude.
ENTENDRE DANS SA PROPRE LANGUE ET VIVRE DANS
SA PROPRE CULTURE LES MERVEILLES DE DIEU
Paul Cardinal POUPARD
Présentant les participants à l'Assemblée Plénière
et les travaux des assises, au début de l'audience, le Cardinal Paul
Poupard a adressé au Saint-Père le discours suivant:
Très Saint-Père,
Pour la première fois, j'ai la joie de vous présenter le
nouveau Conseil Pontifical de la Culture, tel que vous l'avez recréé
par votre Motu Proprio Inde a Pontificatus du 25 mars dernier, sous sa
forme élargie qui englobe l'ancien Conseil Pontifical pour le Dialogue
avec les Non-Croyants, partage et conjugue son action en deux sections: Foi
et Cultures et Dialogue avec les Cultures.
Venus d'horizons socio-culturels marqués de particularités
extrêmement différentes, tous convaincus avec vous de l'urgence et
de l'importance, de la complexité et de la nécessité de
l'inculturation de l'Evangile pour l'évangélisation des Cultures,
les Pasteurs que vous avez choisis comme membres de ce Conseil, les experts qui
soutiennent leur travail, et les collaborateurs qui à San Calisto le préparent
et le mettent en oeuvre, viennent de partager ces jours-ci une double préoccupation.
La foi au Christ Jésus se dit et se vit dans des cultures qui parfois
l'étouffent, souvent la rendent inopérante, mais aussi l'expriment
de manière neuve, et toujours l'appellent, fût-ce à tâtons,
pour leur plein épanouissement, à la lumière créatrice,
transformatrice et purificatrice de l'Evangile.
La foi au même Dieu, Père, Fils et Esprit Saint se dit et se
vit dans ces cultures qui procurent à son expression multiforme mots et
symboles, rites et pratiques, sagesse et coutumes marqués certes de
finitude et non exempts de péché, mais aussi semences du Verbe,
pierres d'attente et points d'ancrage pour l'incarnation de l'Evangile, la
purification pascale et le souffle universel de l'Esprit de Pentecôte qui
donne à chacun d'entendre dans sa propre langue et de vivre dans sa
propre culture les merveilles de Dieu.
Comme le firent les Apôtres et les Pères de l'Eglise, le
Conseil Ponti-fical de la Culture, en parlant les langues des hommes, voudrait,
à votre insti-gation et dans votre sillage, leur apprendre dans leur
propre langue à vivre le mystère du Christ dans sa plénitude
libératrice du péché et constitutive de la Communion des
Saints, à l'exemple de la Vierge Marie, qui garde et médite la
Parole dans son coeur, parfaite image et modèle de l'Evangile inculturé.
Très Saint-Père, nous sommes venus ce matin vous en donner la
filiale assurance et recevoir vos directives pour avancer sur ces chemins
multiples des cultures, ces routes des hommes qui sont les voies de Dieu, avec
votre paternelle et généreuse Bénédiction
Apostolique.
DISCOURS D'OUVERTURE DE L'ASSEMBLEE PLENIERE
Paul Cardinal POUPARD
Eminences, Excellences, chers Amis,
Soyez les bienvenus à cette première Session plénière
du nouveau Conseil Pontifical de la Culture que vous-mêmes nous avez aidés
à préparer par vos apports écrits et que vous enrichirez
par vos réflexions pendant ces trois journées d'échanges et
de projets.
Je dis nouveau Conseil Pontifical de la Culture, car, comme vous le
savez, le Saint-Père Jean-Paul II signait le 25 mars 1993 le Motu Proprio
Inde a Pontificatus, réunissant les deux anciens Conseils
Pontificaux de la Culture et pour le Dialogue avec les Non-Croyants, créant
un nouveau Dicastère qui assume et amplifie les tâches des deux précédents.
En effet, le champ d'action assigné par le Saint-Père au
nouvel organisme est vaste. Non seulement il poursuit dans ses deux sections
Foi et Culture et Dialogue avec les cultures, l'activité
conduite auparavant par les Conseils Pontificaux de la Culture et des
Non-Croyants, mais il suit et coordonne l'activité des Académies
Pontificales et maintient des contacts périodiques, de manière
à assurer une harmonie de finalité et une féconde
collaboration mutuelle avec la Commission Pontificale pour les Biens
culturels de l'Eglise.
Par cette initiative, le Saint-Père a voulu, tout en confirmant les
champs et les moyens d'action des deux précédents Dicastères,
leur conférer une plus grande efficience par l'harmonisation de leurs
finalités. Ces finalités du nouveau Conseil Pontifical de la
Culture, désormais organisé en deux sections, sont donc
fondamentalement celles de l'ancien Conseil Pontifical pour le Dialogue avec les
Non-Croyants et celles, particulièrement détaillées, de
l'ancien Conseil Pontifical de la Culture, telles que le Pape Jean-Paul II les énonçait
dans sa Lettre autographe de fondation, le 20 mai 1982. Par le Motu Proprio Inde
a Pontificatus, le Saint-Père a non seulement confié au
nouveau Dicastère la mission de ses deux prédécesseurs,
mais il l'a encore amplifiée.
Partant de la constatation des graves phénomènes de
rupture entre Evan-gile et cultures dans le monde d'aujourd'hui (art. 2), le
Motu Proprio assigne comme but premier du Conseil Pontifical de la Culture la
rencontre entre le message salvifique de l'Evangile et les cultures de notre
temps (art. 1).
Il s'agit donc, au moins pour ce qui regarde le monde européen et son
prolongement américain, de travailler pour combler le fossé qui
s'est creusé entre l'Eglise et la culture dans les siècles passés.
Pour les continents africain et asiatique le problème se pose sous forme
d'inculturation, c'est-à-dire de la rencontre entre le christianisme et
les cultures de ces peuples. Pour les uns et les autres, il s'agit d'instaurer
un véritable dialogue interculturel.
Prenant la succession de l'ancien Conseil Pontifical du Dialogue avec les
Non-Croyants, le Conseil Pontifical de la Culture doit, selon le Motu
Proprio, porter une attention toute particulière au problème
de la non-croyance et de l'indifférence religieuse, présentes
sous des formes variées dans les divers milieux culturels, en
rechercher les causes et les conséquences en ce qui touche la foi chrétienne,
afin de fournir une aide adaptée à l'action pastorale de
l'Eglise.
Telle est la figure du nouveau Dicastère, qui se dégage du
Motu Proprio Inde a Pontificatus. Il reprend et élargit, comme
l'indique Jean-Paul II, la mission et l'activité des deux Conseils
Pontificaux précédents.
Il est donc utile de vous faire connaître leurs initiatives de ces
dernières années, en vue d'une meilleure collaboration future en
tant que membres du Conseil Pontifical de la Culture.
Conseil Pontifical pour le Dialogue avec les Non-Croyants
Un premier signe de cette continuité entre l'actuel Conseil
Pontifical de la Culture et l'un des deux Dicastères qu'il remplace - le
Conseil Pontifical pour le Dialogue avec les Non-Croyants - est précisément
l'Assemblée Plénière qui s'ouvre ce matin.
En effet, quelques mois après l'Assemblée Plénière
de mars 1991 sur La recherche du bonheur et la foi chrétienne, le
Conseil Pontifical pour le Dialogue avec les Non-Croyants envoyait à ses
collaborateurs habituels un questionnaire en trois points sur Comment dire
Dieu aux hommes aujourd'hui. Le nombre élevé des réponses
ainsi que leur qualité disent assez l'enjeu crucial de la question.
Certaines ont été publiées dans la Revue trimestrielle du
Conseil Pontifical pour le Dialogue avec les Non-Croyants Athéisme et
Foi, qui, après la jonction des deux Dicastères, porte le nom
de Cultures et Foi. A ce propos, je voudrais vous signaler une
initiative exceptionnelle, due à la Conférence épiscopale
de Pologne, qui a envoyé le questionnaire à toutes les facultés
de théologie et aux grands séminaires, proposant de traiter le
sujet Comment dire Dieu aux hommes aujourd'hui dans des cours spéciaux
pendant un semestre. Les résultats les plus significatifs de ces réflexions
collectives furent publiés en un volume qui contient plus de cinquante
contributions (cf. Jak dzisiejszemu Czlowiekowi mówic o Bogu,
sous la direction de Mons. Bohdan Bejze, Varsovie 1993, p. 305), et comme nous
le dira le Cardinal Glemp, est déjà en cours de réédition.
Deux mois après l'Assemblée Plénière et trois
mois avant le coup d'Etat manqué qui allait marquer la fin des régimes
communistes en Europe, et celle de l'Union Soviétique, le Conseil
Pontifical pour le Dialogue avec les Non-Croyants organisait avec les marxistes
soviétiques du 22 au 24 mai 1991 un Symposium sur Démocratie
et valeurs morales. C'était la dernière rencontre avec les
marxistes de l'Europe de l'Est, après celles de Ljubljana en 1984, de
Budapest en 1986, et de Klingenthal en 1989. Le fait que les Soviétiques
aient accepté de discuter du sujet proposé par le Conseil
Pontifical pour le Dialogue avec les Non-Croyants, en disait long sur la
situation socio-politique et idéologique de la super-puissance
communiste. En effet, jusqu'alors dans le dialogue avec les chrétiens,
ils évitaient décidément d'aborder des questions de morale
ou d'idéologie. En mai 1991 ils acceptaient de mettre en question leur
idéologie et de la confronter avec la vision du monde démocratique
de tradition chrétienne. Dans sa conclusion, le chef de la délégation
soviétique avait parlé même du mensonge du communisme.
Tout cela annonçait la fin prochaine du système qui aller crouler
effectivement quelques mois plus tard (cf Athéisme et Foi, 1991,
N· 3, pp. 173-240).
Une rencontre consacrée à un autre type d'athéisme fut
organisée par le Conseil Pontifical pour le Dialogue avec les
Non-croyants en octobre de la même année à Ottawa, Canada,
sur La non-croyance et l'indifférence religieuse en Amérique
du Nord. Dans mon message inaugural aux participants, je disais: "Vous
avez à vous confronter avec une non-croyance non-structurée, comme
invertébrée, mais tout aussi insidieuse". Il s'agit d'un
athéisme diffus, qui se manifeste surtout dans l'art, le cinéma,
la littérature, les mass media, la recherche scientifique, le monde des
affaires, et dans certains systèmes d'éducation. Il influence
ensuite le comportement de larges couches de la population, et transparaît
sous forme d'indifférence religieuse et d'insensibilité à
certaines valeurs morales. (cf Athéisme et Foi, 1991, N· 4,
pp. 253-254, 261-292).
Pour le versant sud du continent américain, un Colloque sur le même
thème de l'indifférence religieuse s'est tenu du 19 au 23 janvier
1992 à San José de Costa Rica, organisé conjointement par
le Conseil Pontifical pour le Dialogue avec les Non-Croyants et le CELAM, en vue
de la préparation de la IVe rencontre de l'épiscopat latinoaméricain,
à l'occasion du Ve centenaire de la découverte et de l'évangélisation
de l'Amérique.
En fait, divers phénomènes, liés au développement,
comme l'urbanisation et l'émigration, les situations d'injustice, ont
favorisé l'apparition et l'extension de l'indifférence religieuse
en Amérique Latine. Il est donc urgent de réfléchir, dans
une perspective pastorale, à ce phénomène, afin de préserver
le continent des expériences négatives des nations développées.
A cet effet, des propositions pastorales furent avancées, insistant sur
le témoignage de vie des chrétiens, sur l'auto-évangélisation
de l'Eglise, sur la formation des laïcs, sur l'éducation de la
jeunesse, sur le rôle des Universités catholiques, sur la
revitalisation de la catéchèse, des célébrations
liturgiques et de l'homélie, enfin, sur le dialogue avec les cultures
ambiantes. Tout ce riche matériel de réflexion fut présenté
aux évêques latinoaméricains pour leur rencontre à
Saint Domingue en octobre 1992 (cf. Athéisme et Foi, 1992, N·
1, pp. 1-49).
Quelques mois plus tard, du 3 au 5 avril 1992, le Conseil Pontifical pour le
Dialogue avec les Non-Croyants organisait avec l'Université Fordham, de
New York, une rencontre sur un sujet qui le rapprochait déjà du
champ de la culture: Religion and the Arts: Images of Belief and Unbelief.
Théologiens, peintres, cinéastes, gens de théâtre
s'interrogeaient sur la présence du mystère dans l'art
contemporain et sur la quête spirituelle des hommes aujourd'hui. Dans mon
discours inaugural, j'insistais sur le lien étroit qui a toujours existé
entre l'expérience chrétienne et l'expression artistique (cf Athéisme
et Foi, 1992, N· 2, pp. 91-113).
Quatre grandes questions ont soutenu la réflexion de ces journées:
Comment discerner une dimension religieuse dans l'art dans une culture
pluraliste sans dimension religieuse? De quelle manière l'art parle-t-il
de la présence ou de l'absence de Dieu dans la conscience contemporaine?
L'art a-t-il plus d'affinité avec le spirituel qu'avec la croyance
religieuse en tant que telle? Du point de vue de la religion, quelle philosophie
et quelle théologie se rapportent à l'art dans un milieu séculier?
Cette conférence soigneusement préparée a permis des échanges
très riches entre les 120 participants venus d'horizons divers, artistes
ou théoriciens de l'art, échanges qu'il faudrait poursuivre et
reprendre.
Du 3 au 5 juillet 1992 j'étais à Madrid pour présider
au Colloque sur Fe en Dios y libertad en la Europa de los 90, réunissant
nos membres et consulteurs d'Europe Occidentale, avec la participation d'experts
d'Italie, de France, d'Irlande, du Portugal et d'Espagne. Y ont participé
également quelques témoins de l'Europe centrale, en vue de
l'échange d'expériences sur le thème de la liberté.
En effet, la conception de la liberté comme autonomie absolue, sans point
de référence et sans racines dans une Transcendance est depuis
longtemps largement diffusée dans les pays occidentaux. Elle gagne aussi
rapidement du terrain dans la partie de l'Europe post-communiste, où un
idéal de société sans référence à Dieu
et aux valeurs transcendantes veut être de nouveau imposé, cette
fois-ci par le courant qui se réclame du libéralisme ou laïcisme
occidental. Notre objectif, à Madrid, était de présenter
sans complexes les bases solides et la fécondité de la liberté
chrétienne (cf Athéisme et Foi, 1992, N· 3, pp.
161-220).
Un thème semblable, celui de la liberté, fut pris comme sujet
de réflexion pour le Symposium qui s'est tenu à Prague du 17 au 20
septembre 1992, auquel ont participé les membres et consulteurs et
collaborateurs de la plupart des pays de l'Europe centrale et orientale, avec de
grands témoins de l'Europe occidentale. "Pourquoi avoir choisi
ce thème?", demandais-je au début du Symposium. Et je répondais:
"C'est que la liberté est l'enjeu fondamental où se joue
l'avenir de l'Eglise en Europe". En effet, le libéralisme fait
de la liberté sans entraves le fondement et la condition de toute action
et processus historique, mais aussi la norme unique à suivre et la valeur
absolue à réaliser. De ce fait, il détruit tout système
de valeurs, et, en particulier, celui qui repose sur Dieu, comme fondement de
toute échelle de valeurs. Cette conception anthropocentrique s'affirme de
plus en plus dans la culture dominante aujourd'hui en Europe. Et c'est un véritable
défi pour l'Eglise de montrer que Dieu, loin d'être le rival de
l'homme, est la source de sa liberté et son meilleur garant (cf Athéisme
et Foi, 1992, N· 4, pp. 256-301).
Conseil Pontifical de la Culture
Une rencontre consacrée plus spécialement à la
problématique européenne eut lieu à Klingenthal, près
de Strasbourg, du 27 au 30 mai 1993. Elle avait pour thème: Le rôle
du Christianisme dans l'identité des peuples européens. Y ont
participé une trentaine de représentants de la plupart des pays du
continent.
En cette heure, où un conflit absurde et anachronique ensanglante une
partie de l'Europe, dû à l'exaspération des particularités
et à l'affirmation agressive des identités nationales, il était
urgent de rappeler les racines communes des peuples européens et le rôle
de ciment de l'unité du continent, joué par le christianisme.
Alors que le christianisme, par son respect des valeurs nationales,
devient le creuset de l'identité culturelle des peuples européens,
il pose en même temps les bases d'une civilisation européenne
commune (cf Cultures et Foi, 1993, N· 1, pp. 1-51). Les Actes de
Klingenthal sont en cours d'édition chez Beauchesne à Paris dans
la collection Eglises et Politique, sous le titre: Une certaine idée
de l'Europe. Christianisme et identité culturelle.
D'un autre genre, une Rencontre Internationale des Directeurs de Centres
Culturels catholiques s'est tenue du 4 au 8 octobre 1993 à Chantilly, près
de Paris. Organisée par le Centre Les Fontaines et par le Conseil
Pontifical de la Culture, elle a réuni une trentaine de responsables de
Centres Culturels catholiques de vingt-sept pays de quatre continents. Elle
avait pour but essentiel l'information mutuelle et l'échange d'expériences
entre les responsables des Centres. Dans mon discours d'ouverture, j'avais
exprimé le voeu que les Centres Culturels catholiques deviennent des
Centres d'actualisation de l'héritage des siècles de la créativité
chrétienne dans le domaine de l'art et de la pensée et des foyers
de promotion du génie chrétien.
Les activités présentes et les projets d'avenir de ces Centres
sont d'une grande variété, car ils répondent aux diverses
urgences de la présence de l'Eglise dans leurs pays. En Afrique, c'est
surtout l'inculturation de la foi au moyen de recherches anthropologiques, et la
création d'une nouvelle culture africaine et chrétienne, qui
apparaissent comme une tâche prioritaire des Centres Culturels
catholiques. En Amérique Latine, il travaillent à la promotion du
laïcat catholique, en vue de la transformation de la société
sous l'inspiration de la doctrine sociale de l'Eglise. En Asie, les Centres
Culturels catholiques voient leur tâche dans un dialogue approfondi avec
les antiques traditions religieuses du Continent, pour y inculturer la foi chrétienne.
Dans les pays ex-communistes d'Europe, du Centre et de l'Est, ils apparaissent
surtout comme des Centres de promotion de l'art et de la pensée chrétiennes.
Enfin, dans les pays d'Europe occidentale et en Amérique du Nord, leur
effort est concentré dans le dialogue sur le sens de la vie, les valeurs
morales, la science et la foi, un langage signifiant pour dire Dieu aux hommes
aujourd'hui.
Cette première rencontre des Directeurs des Centres Culturels
catholiques fut importante du fait qu'elle a établi des liens entre les
Centres qui, auparavant ignoraient même leur existence. Elle pose les prémisses
pour une concertation des programmes et une aide mutuelle. Aussi, des réunions
régionales et nationales des responsables ont-t-elles été
prévues, comme aussi des rencontres intercontinentales. Le Conseil
Pontifical de la Culture est prêt à les y aider.
Déjà nous avons consacré l'ensemble du N· 2 de
notre nouvelle Revue trimestrielle, Cultures et Foi, Cultures and Faith,
Culturas y Fe, au Colloque de Chantilly. Et les échos ont été
très positifs.
Pour être complet, il nous faut passer en revue maintenant l'activité
de l'ancien Conseil Pontifical de la Culture lors de sa dernière année
d'existence.
Parmi les faits saillants, je dois nommer en tout premier lieu le Symposium
pré-synodal, qui s'est tenu du 28 au 31 octobre 1991 dans la Salle du
Synode des Evêques au Vatican, réunissant une cinquantaine d'hommes
et de femmes de culture européens, afin de réfléchir sur
Christianisme et culture en Europe. Mémoire, conscience, projet.
Cette rencontre, voulue par le Saint-Père pour préparer le Synode
des Evêques d'Europe qui devait s'ouvrir un mois plus tard, avait pour but
de raviver la mémoire des fondements chrétiens de l'Europe après
que les régimes communistes de l'Est et l'amnésie séculariste
de l'Ouest aient essayé d'en effacer le souvenir; de prendre conscience
de toute la richesse de la conception du monde et de l'homme que le
christianisme a apportée à l'Europe, et, enfin, d'ouvrir des
pistes d'avenir à l'homme européen, désabusé des idéologies
mortes, ou étouffant dans une société de bien-être
sans horizons.
Ce Symposium voulait être aussi comme une retrouvaille entre Euro-péens
après la chute des murs que le marxisme-léninisme athée
avait dressés entre l'Est et l'Ouest du continent. D'où une représentation
très forte des par-ticipants du bloc ex-communiste, en particulier de la
Russie, d'où sont venus dix intellectuels de grande qualité, dont
neuf orthodoxes. Ce fut une belle réussite, comme en témoignent
les liens d'amitié intellectuelle et spirituelle noués entre les
participants, comme aussi les échos dans la presse, et la publi-cation
des Actes en italien, polonais, français, espagnol, allemand et russe.
Du 24 au 30 novembre, le Conseil Pontifical de la Culture a organisé,
avec l'Université Catholique Saint Thomas de Manille, Philippines, un
Symposium sur le thème de l'inculturation et de l'éducation en
rapport avec la nouvelle évangélisation. Soixante participants de
tous les pays de l'Asie, excepté la Chine et Mianmar Burma. Maria Lourdes
Custodio et Don Alex Rebello représentaient le Conseil Pontifical de la
Culture. Et en février 1994, un Symposium a eu lieu en Ethiopie, à
Addis-Abeba, sur l'organisation des études théologiques dans la
nouvelle réalité culturelle en Afrique, avec la participation du Père
Michael P. Gallagher.
La dernière Assemblée Plénière de l'ancien
Conseil Pontifical de la Culture qui s'est tenue du 9 au 12 janvier 1992 avait
offert l'occasion d'une réflexion stimulante sur les tendances de la
culture dans les différentes parties du monde, surtout dans leur rapport
avec la foi chrétienne et avec l'Eglise. La IVe Conférence générale
de l'Episcopat latinoaméricain à Saint-Domingue, du 12 au 28
octobre 1992, à laquelle j'ai eu le privilège de participer, avait
pour thème, vous vous en souvenez: Nouvelle évangélisation,
promotion humaine, culture chrétienne. La troisième partie du
document final, parfait reflet des travaux de cette Conférence très
riche et prometteuse, est expressément consacrée à
l'inculturation de l'Evangile, considérée comme coeur, moyen
et but de la nouvelle évangélisation.
Dans le sillage de Saint-Domingue, pour répondre à une préoccupation
largement partagée, le Conseil Pontifical de la Culture a organisé
avec le Celam à l'Université Catholique de Santiago du Chili, un
Symposium que je viens tout juste de présider sur les Presupuestos
antropologicos de la Cultura oral, escrita y audiovisual y de las formas de
comunicación que ellas hacen posible, du 1er au 4 de ce mois de mars
1994.
Le 31 octobre 1992, à peine rentré de Saint-Domingue, je
devais pré-senter au Saint-Père le compte-rendu des travaux de la
Commission pontificale d'études de la controverse ptoléméo-copernicienne
aux XVIe- XVIIe siècles, qu'il avait érigée onze ans
auparavant. Elle avait été constituée en quatre groupes de
travail, avec pour responsables: S.E. le Cardinal Martini pour la section exégétique,
moi-même pour la section culturelle, le prof. Chagas et le P. Coyne pour
la section scientifique et épistémologique, le regretté Mgr
Maccarrone pour les questions historiques et juridiques.
Devant les membres du Sacré Collège, de l'Académie
Pontificale des Sciences, du Corps diplomatique et de la Curie Romaine, je
rendais compte au Saint-Père de la recherche interdisciplinaire
entreprise par la Commission sur les rapports difficiles de Galilée avec
l'Eglise et sur la complexité de ce cas.
Le Saint-Père a bien voulu exprimer sa profonde satisfaction et sa
vive gratitude à la Commission Galilée pour avoir définitivement
projeté toute la lumière nécessaire sur cette malheureuse
affaire, aux conséquences négatives si durables. Et il a conclu:
"A l'avenir, on ne pourra pas ne pas tenir compte des conclusions de la
Commission". Cet acte exceptionnel du Saint-Siège a reçu
un accueil extrêmement positif dans le monde de la culture et singulièrement
les milieux scientifiques. Et, à la demande d'un éditeur
parisien, je viens de terminer un ouvrage qui en développe les
enseignements, sous le titre: Après Galilée, Science et Foi:
nouveau dialogue. Le livre s'articule en trois parties: Une déjà
longue histoire, avec la présentation renouvelée des deux
textes de Galilée et de Bellarmin, au coeur du conflit entre l'astronomie
nouvelle et l'Ecriture Sainte; De la cosmologie aux sciences du vivant,
avec un riche apport interdisciplinaire de Moscou, Oxford, Lyon, et
l'observatoire astronomique du Vatican; et enfin, les Nouvelles perspectives
ouvertes par les nouveaux rapports entre Science, Culture et Théologie,
analysés en trois contributions significatives venues d'Espagne, France
et Italie.
Par cet acte à résonance mondiale s'achève l'activité
la plus significative de l'ancien Conseil Pontifical de la Culture. Quelques
mois plus tard, il était en effet restructuré par la jonction avec
le Conseil Pontifical pour le Dialogue avec les Non-Croyants et devenait - tout
en conservant l'ancien nom, d'ailleurs très heureux - un nouveau Dicastère
avec un profil particulier avec ses deux sections: Foi et culture, et
Dialogue avec les cultures, et des com-pétences accrues, en ce
qui concerne notamment les Académies Pontificales.
La nouvelle physionomie en effet du Conseil Pontifical de la Culture, qui le
rapproche de la typologie traditionnelle des Dicastères romaines, l'a
privé de l'apport des hommes et des femmes de culture qui constituaient
l'ancien Comité international. Les fruits espérés de la réforme
des Académies pontificales dont le Saint-Père a chargé le
Conseil Pontifical de la Culture devraient largement y suppléer, de manière
organique. En effet les Normes établies le 30 mars 1993 pour la rénovation
des Académies pontificales prévoient la coordination
institutionnelle de l'activité académique du Saint-Siège
dans les grands secteurs culturels: 1. Théologie, philosophie et sciences
religieuses. 2. Sciences mathématiques, physiques et naturelles. 3.
Sciences sociales et sciences humaines. 4. Littérature, archéologie
et beaux-arts.
Un rapport annuel d'activité est présenté par le Grand
Conseil des Aca-démies pontificales au Cardinal Président du
Conseil Pontifical de la Culture qui organise chaque année une séance
plénière conjointe de toutes les Aca-démies pontificales
sur un thème d'actualité choisi pour sa particulière
importance.
Dans sa structure actuelle, ce sont donc les évêques qui sont
membres du Conseil Pontifical de la Culture. Cette présence
institutionnelle des évêques veut souligner que le travail du
Conseil Pontifical de la Culture, selon l'intention du Saint-Père, est un
travail de toute l'Eglise pour évangéliser les cultures et
inculturer l'évangile à travers le monde, ce qui se réalise
dans les églises locales, sous la responsabilité directe de leurs
pasteurs. Aussi, pour approfondir ces rapports avec les Conférences épiscopales,
le Conseil Pontifical de la Culture s'est-il adressé le 7 juin 1993 à
leurs Présidents pour leur demander si des Commissions Culture et Foi
existaient au sein de leur Conférence épiscopale. Et, en leur
absence, en leur suggérant d'en créer.
Pour ce qui concerne la pastorale universitaire, ou plus largement la présence
de l'Eglise à l'Université et à la culture universitaire,
un long travail de correspondance et d'échanges avec les Conférences
épiscopales, entrepris en concertation avec la Congrégation
pour l'éducation catholique et le Conseil pontifical pour les laïcs
devrait aboutir dans un délai de temps raisonnable à la
publication d'un instrument de réflexion et de travail, qui soit un
service rendu aux Eglises particulières.
Un autre travail interdicastériel de longue haleine se poursuit avec
les deux Conseils pontificaux, pour L'unité des Chrétiens,
et pour Le dialogue in-terreligieux, sur les sectes et les nouveaux
mouvements religieux. Déjà, après une large consultation
des Conférences épiscopales, nous avions proposé une première
réflexion sur les Sectes comme défi pastoral en 1986 (Sects or
New Religious Movements. Pastoral Challenge, in Atheism and Dialogue,
1986, 2, pp. 117-135). Depuis lors le progrès des sectes ne cesse de préoccuper
les Evêques à travers tous les continents, et le Saint-Père
a voulu y consacrer, comme vous le savez, une part notable de la réflexion
du dernier Consistoire, qu'il a présidé en avril 1991. Mais aucune
initiative notable n'en est sortie jusqu'ici.
Pour sa part le Conseil Pontifical de la Culture a répondu à
l'invitation de la revue Sette e Religioni, de réaliser un numéro
spécial sous le titre: Défis culturels aujourd'hui. Entre
indifférence religieuse et néo-paganisme. Plusieurs
collaborateurs ont apporté leur concours à cette étude sur
la culture de l'indifférence dissimulée derrière le néo-paganisme
et les tendances pseudo-religieuses, fruits amers d'une culture coupée de
ses racines, livrée à la confusion et à la fragmentation.
La culture actuelle, moins militante qu'autrefois dans son rejet de Dieu, a
certes redécouvert un certain intérêt pour ce qui est
spirituel dans l'homme. Toutefois cette redécouverte ne garantit
nullement un désir de foi vraiment vécue.
Avec cette publication, le Conseil Pontifical de la Culture se propose
d'accompagner la pastorale de la conversion et du témoignage, par la présentation
d'un discernement spirituel nécessaire en face des nouveaux mouvements
religieux, pour mieux les comprendre, les affronter, leur apporter une réponse
adéquate.
Une anthologie de textes du Saint-Père et des Conférences épiscopales
sur ce grave problème est en préparation en ce moment. Je suis
frappé pour ma part de la place importante de cette préoccupation
pastorale dans les échanges avec les évêques au cours des
visites ad limina. Et je me demande - certains nous le demandent - si
nous ne devrions pas leur proposer quelques orientations pastorales de réflexion
et de discernement à cet égard.
Depuis sa création en 1982, le Conseil Pontifical de la Culture est
en rapport avec les organismes internationaux comme l'UNESCO et le Conseil de
l'Europe. Ces rapports, comme tout ce qui a trait à la vie
internationale, demandent beaucoup de temps et d'énergie, pour participer
à de nombreuses réunions et contribuer à mettre en route
des programmes culturels susceptibles de promouvoir le développement intégral
de l'homme, et une prise de conscience de la dimension religieuse du patrimoine
culturel.
La multiplication des comités, des commissions et des programmes de
l'Unesco et surtout du Conseil de l'Europe a conduit la Secrétairerie
d'Etat à solliciter le concours de plusieurs experts destinés à
seconder les Représentants Permanents du Saint-Siège auprès
de ces Organisations inter-gouvernementales. C'est à ce titre que le P.
Bernard Ardura, Sous-secrétaire du Conseil Pontifical de la Culture,
participe aux activités du Comité de la Culture du Conseil de
l'Europe, et siège au Comité d'orientation des itinéraires
culturels, et au Comité d'experts de l'itinéraire culturel
monastique.
C'est pour nous une grave obligation de suivre les tendances culturelles présentes
dans les différentes parties du monde, dans le but d'offrir une réponse
aux inquiétudes et recherches de nos contemporains: celle du Christ, vrai
Dieu et vrai homme, qui dans la Personne du Verbe a uni la nature divine à
la nature humaine, sans mélange ni confusion, sans division ni séparation,
posant les bases d'une culture chrétienne, en même temps pleinement
humaine et substantiellement unie à Dieu.
CONCLUSIONS FINALES DE L'ASSEMBLEE PLENIERE
Paul Cardinal POUPARD
1. Le nouveau Conseil Pontifical de la Culture: Promotion de la
culture chrétienne et dialogue avec les cultures non-chrétiennes.
«Renforcer la présence pastorale de l'Eglise dans le domaine
vital de la culture». Telle est l'intention fondamentale qui guidait
Jean-Paul II, lorsqu'en 1982, voici douze ans, il créait le Conseil
Pontifical de la Culture. C'est cette même intention qui l'a conduit à
unir, par le Motu Proprio Inde a Pontificatus, du 25 mars 1993, le
Conseil Pontifical pour le dialogue avec les non-croyants au Conseil Pontifical
de la Culture, désormais articulé en deux sections: Foi et
Culture et Dialogue avec les Cultures. Le Conseil a la charge de
promouvoir la culture chrétienne et le dialogue entre la foi chrétienne
et les cultures du monde contemporain, avec la préoccupation de
rencontrer les cultures non-chrétiennes, et de poursuivre le dialogue
avec les non-croyants, d'une manière nouvelle à la suite de l'écroulement
des systèmes marxistes-léninistes athées.
Pour remplir cette mission reçue du Saint-Père, le Conseil
Pontifical de la Culture compte avant tout sur le concours des Conférences
Episcopales, et notamment des Commissions pour le dialogue entre foi et culture.
L'enjeu, parfois mis sous le boisseau des multiples préoccupations
quotidiennes, est immense: il requiert la création de telles Commissions
dans toutes les Eglises particulières, pour favoriser la rencontre
salvifique de la foi avec toutes les cultures.
Pour ce faire, les Centres Culturels Catholiques, avec un champ
d'action très large et sous des appellations diverses selon les pays,
Centres, instituts, maisons, etc... assument un rôle hors pair. Le
Conseil, déjà en relation avec nombre d'entre eux, souhaite que
partout les Églises locales se dotent, selon leur génie propre et
de manière appropriée, de tels Centres irremplaçables pour
une présence publique rayonnante de l'Église dans les cultures,
notamment les cultures populaires, les cultures indigènes et les cultures
minoritaires, comme les cultures nouvelles qui s'élaborent dans les mégapoles.
Outre cette collaboration avec les Conférences Episcopales, et la
promotion des Centres Culturels Catholiques pour susciter et soutenir une
pastorale de la culture, avec une attention particulière aux créateurs
de culture, le Conseil Pontifical de la Culture poursuit ses activités
permanentes, telles la participation aux programmes culturels de l'UNESCO et du
Conseil de l'Europe, et l'organisation de Colloques au plan régional et
international. Il se préoccupe de nouer des relations fructueuses avec
les Ministères de la Culture des pays intéressés.
Le Conseil Pontifical de la Culture, par ses publications en diverses
langues, en particulier sa Revue trimestrielle Cultures et Foi, Cultures and
Faith, Culturas y Fe, stimule l'étude et la réflexion sur les
courants culturels actuels et aide les Églises à surmonter les défis
que la foi doit affronter au sein des cultures dominantes. Cette thématique
ample, complexe et multiforme constitue un enjeu décisif pour l'avenir
non seulement de l'Église, mais aussi de la culture et des cultures, au
seuil du nouveau millénaire.
2. Dire Dieu aux hommes aujourd'hui
L'enquête du Conseil Pontifical de la Culture: Dire Dieu aux
hommes aujourd'hui, s'est étendue sur trois années et a suscité
des réflexions dans tous les continents sous forme de multiples
rencontres et de plus de deux cents réponses écrites, fruit du
travail des Conférences épiscopales, des Universités
Catholiques et de groupes de travail spécialisés. Un ouvrage publié
en Pologne a réuni une cinquantaine de contributions, et un autre à
Rome a recueilli les conférences données à la Semaine d'études
de l'Institut de Spiritualité Carmélitaine, le Theresianum,
sur ce thème.
De cette recherche internationale et de la réflexion de l'Assemblée
Plénière émergent des convictions essentielles.
En premier lieu, l'influence de la culture sur la foi ou le manque de foi
s'exerce dans une tonalité différente par rapport aux précédentes
décennies. Une nouvelle phase de la culture spirituelle a pris naissance
avec la mort de certaines idéologies d'un athéisme agressif.
En ce sens s'affirment deux dimensions principales: celle, des lettres, des
sciences et des arts, et la culture quotidienne formée par le style de
vie et les modèles présentés par les médias. Prises
ensemble, du point de vue de la foi, ces deux dimensions offrent, avec des défis
redoutables, des ouvertures positives. Aussi le discernement pastoral apparaît-il
comme essentiel pour distinguer les influences déshumanisantes des
valeurs profondes.
Parmi les influences négatives de la culture contemporaine: le monde
intellectuel manque de critères pour discerner la vérité
objective, et ce relativisme se manifeste dans les comportements quotidiens.
La rationalité est battue en brèche dans un enthousiasme incontrôlé
pour les opinions successives momentanément dominantes.
Par ailleurs l'ancien libéralisme revendique aujourd'hui une
autonomie individuelle sans autorité. Vérité et liberté
se dégradent ensemble sous l'impact d'une opinion renforcée par
les mondes artificiels de la télévision et des vidéo-cassettes.
Les sous-cultures de la jeunesse d'Europe centrale, Asie et Afrique, sont
particulièrement vulnérables à l'impact de la vidéo-pornographie.
L'option préférentielle pour les pauvres, en particulier en Amérique
latine, appelle la défense de la véritable culture des pauvres,
contre les effets déshumanisants provoqués par des moyens
audio-visuels importés. L'Église domestique qu'est la famille
offre le meilleur antidote aux tentations superficielles de cette para-culture médiatique.
L'imagination humaine est aujourd'hui submergée d'images
superficielles qui font paraître la foi ou l'Église irréelles,
et rendent plus difficile l'accès au mystère.
Mais un mouvement contraire se manifeste également. Les illations de
sociologues sur l'irréversibilité de la sécularisation se
sont avérées fausses, et plusieurs signes apparaissent d'une
recherche plus explicitement spirituelle. Cette nouvelle religiosité
est certes marquée d'ambiguïtés et n'est pas exempte d'une
certaine immanence anti-chrétienne. Mais, en soi, cette nouvelle
ouverture au spirituel témoigne d'une vraie faim de Dieu, signe positif
des temps, sans nul doute.
Devant ces défis et ambiguïtés, quels sont les moyens les
plus appropriés de partager l'Évangile avec nos contemporains? Le
point de départ pour ouvrir à la foi aujourd'hui réside
dans l'expérience fondamentale d'être homme. Atteindre les
hommes avec la Parole de Dieu signifie discerner avec respect ce qu'il y a de
plus profond dans l'humanité, ce qui inclut souvent une invitation à
l'expérience fondamentale de l'émerveillement et de l'intériorité.
Le monde de l'art chrétien, la dimension de la beauté naturelle,
les moments existentiels de la naissance, de l'amour et de la mort, le langage
symbolique et riche de la vie sacramentelle et de la Bible elle-même,
permettent de faire surgir les questions essentielles sur le sens de la vie et
l'horizon de Dieu, d'éveiller la disposition à la foi, et de
susciter un niveau d'écoute où la Révélation peut
vraiment se faire entendre comme une bonne nouvelle.
La formation catéchétique et intellectuelle des
personnes demeure une tâche essentielle. La pastorale universitaire
retrouve toute son importance et le besoin pressant se fait sentir d'une
apologétique renouvelée, de manière à «rendre
compte des raisons de notre espérance» (I Petr. I, 15) dans le
langage des cultures contemporaines. A cet égard, une relation nouvelle
se développe entre la foi et la science, grâce en partie aux
initiatives et aux paroles clarificatrices du Saint-Père qui ont aidé
à surmonter beaucoup d'incompréhensions suscitées par le
cas de Galileo Galilei. Un nouvel ouvrage préparé par le Conseil
Pontifical de la Culture est sous presse: Après Galilée,
Science et Foi. Nouveau dialogue (Desclée de Brouwer en français,
Piemme en italien).
Une nouvelle peur de parler de Dieu apparaît dans les cultures
d'aujourd'hui. Il ne s'agit plus de l'ancienne peur de la prison ou de la répression,
provoquée par les régimes communistes, mais plutôt d'une
timidité paralysante qui empêche de proposer publiquement une
vision de la foi susceptible d'éclairer la vie politique et publique. Spécialement
là où l'humanisme séculier s'impose en prétendant
s'identifier avec la démocratie, une fausse tolérance tolère
tout, sauf l'absolu de la foi.
Mais, en même temps, de tous les continents, parviennent de bonnes
nouvelles de l'impact de la foi sur les cultures, par convergence des différentes
expériences vécues de l'engagement chrétien. Le témoignage
des communautés de foi demeure essentiel, dans l'anonymat de la vie
urbaine. Quand ces communautés sont aussi de vivantes écoles de
prière, engagées dans la solidarité envers les pauvres,
elles sont vraiment la source d'une redécouverte de l'Évangile
vivant, pour les fervents comme pour les tièdes qui cherchent un chemin
de foi authentique.
Nous parlons mieux de Dieu quand notre langage ne se réduit pas à
nos paroles, mais conjoint à la Parole de Dieu toujours neuve le langage
toujours nouveau de l'amour chrétien. La clarté, la beauté
et l'attrait de l'annonce rayonnent de la rencontre de vies converties,
transformées par une authentique expérience de Dieu. Dieu ne cesse
de parler aux hommes dans la personne du Verbe, annoncé par les prophètes
et les saints, et le témoignage personnel et communautaire de la plénitude
de la vie dans le Christ, au prix d'une exigeante, mais féconde
conversion au coeur de toutes les cultures.
3. Foi et culture
Le rapport entre la foi chrétienne et les cultures est au coeur de la
thématique et de l'activité du Conseil Pontifical de la Culture.
L'actualité et la complexité de ce rapport ont suscité des
réflexions profondes, au plan philosophique et théologique, comme
au plan pastoral et pratique, à la lumière du mystère du
Verbe incarné, dont la personne unit la nature divine et la nature
humaine sans mélange ni confusion, sans division ni séparation
(Concile de Chalcédoine, Denz, 302).
Dieu se fait homme en Jésus-Christ, tel est l'événement
central de l'histoire du salut, la vérité constitutive de
l'annonce de l'Evangile. La perception approfondie de la personne même de
Jésus-Christ et de l'évènement sauveur de l'Incarnation
ouvre le chemin d'une compréhension plus profonde du rapport entre la
foi, réponse de l'homme à la révélation de Dieu, et
la culture comprise comme le mode concret qu'ont les hommes de vivre en hommes
(Gaudium et Spes, n· 53). Cette vérité de foi qu'est
l'incarnation du Fils de Dieu n'est pas un principe abstrait, mais la réalité
la plus concrète qui soit, en même temps divine et humaine, la
personne du Verbe fait chair dans le sein de la Vierge Marie. Ceci entraîne
une conséquence inéluctable: il n'est pas possible de faire fi du
cadre concret et historique, culturel et humain de l'Incarnation du Fils de
Dieu, pour inculturer un logos abstrait, le dépouillant
de toutes les caractéristiques humaines concrètes, assumées
par le Christ Jésus, et le revêtir simplement des habits
d'une culture différente. Le véritable processus de
l'inculturation de la foi doit correspondre aux exigences de la nature humaine
concrète, et de l'universalité salvifique du Christ. Aussi
assume-t-il les caractéristiques d'une interculturalité,
c'est-à-dire d'une rencontre entre une culture déterminée
et la présence de Dieu fait homme en Jésus-Christ.
Les différentes questions que recouvrent les concepts d'inculturation
et d'inter-culturalité revêtent une particulière
importance dans le cadre de l'évangélisation et du dialogue
interreligieux. La foi chrétienne, qui ne saurait s'identifier purement
et simplement avec une culture déterminée, a en même temps
vocation de s'incarner dans toutes les cultures, au prix d'un discernement qui
prend place au coeur d'un processus lent, mais continu. Ce discernement découvre
au coeur des cultures les valeurs humaines qui viennent à la rencontre de
l'Évangile, comme aussi ce qui lui fait obstacle. L'exigence de
conversion, si fondamentalement liée à la foi elle-même,
vaut pour tous les hommes et toutes les cultures. Le mystère de Noël
conduit vers Pâques et la plénitude de la Bonne Nouvelle se partage
en toutes les langues de la Pentecôte, et emprunte pour se dire la
richesse multiforme des cultures de tous les peuples de la terre.
De son côté, le dialogue interreligieux fait apparaître
toujours plus clairement la nécessité de tenir compte de l'arrière-fond
culturel des religions, pour mieux comprendre leurs caractéristiques
concrètes dans des contextes différents, du Bouddhisme à
l'Islam.
Enfin, des défis pastoraux très concrets sont suscités
par la domination d'une certaine culture moderne dans le monde entier,
en particulier à travers les mass media et non sans manipulation de
l'opinion publique. En ce champ encore neuf, rempli d'embûches et plein de
promesses, l'Église ressent la nécessité de discerner,
d'apprendre à critiquer les aspects superficiels ou asservissants de
l'imaginaire médiatique qui rendent l'annonce de l'Évangile plus
difficile, mais surtout d'encourager tout ce qui est humainement positif et de
préparer des femmes et des hommes aptes à utiliser les nouveaux
moyens si puissants pour recueillir l'héritage des siècles de
culture chrétienne dans le domaine de l'art et de la pensée et
promouvoir la créativité du génie chrétien dans
l'annonce joyeuse et toujours neuve de la bonne nouvelle du Christ à
toutes les cultures.