En charge depuis quelque vingt ans à Rome de la rencontre
et du dialogue avec les non-croyants et les cultures, je suis frappé de voir
chez les Evêques qui viennent à Rome tous les 5 ans en visite ad limina
rendre compte au Saint-Père de la vie de leur diocèse et partager avec ses
collaborateurs leurs préoccupations pastorales, la question des nouvelles
formes de religiosité et de néopaganisme quasi omniprésente, aussi bien en
Asie et en Afrique qu'en Europe, en Amérique Latine et en Amérique du Nord.
Les uns et les autres présentent une situation préoccupante à cet égard,
–une situation dont j'ai pu moi-même, dans mes voyages à travers le monde,
prendre une conscience directe.
En allant du Brésil au Zaïre, et en Californie, le
calendrier me faisant passer assez rapidement du coeur de l'Afrique en voie de
développement, à la Californie, la partie la plus développée de l'Etat le
plus développé au monde, j'ai pris conscience avec stupeur, de l'ampleur de
ce phénomène global, lié à l'émergence de nouvelles formes de religiosité
et de néopaganisme.
Pour le comprendre, il faut sans doute percevoir l'état du
monde actuel, un monde en quête de spirituel, malgré les apparences, et qui
connaît un bouleversement considérable, une véritable mutation culturelle.
Depuis la fin du concile oecuménique Vatican II, ce monde a beaucoup changé
et l'Eglise aussi. Non seulement l'Eglise Catholique Romaine, mais toutes les
Eglises: Orthodoxes, Protestantes, Anglicanes, etc... connaissent des
difficultés croissantes à partager leur message et à recueillir une adhésion
totale aux normes de conduite qu'elles énoncent, pour les Catholiques, à
travers le Pape, les Evêques, le Concile oecuménique. Nous nous trouvons,
c'est le paradoxe de la situation actuelle, devant un certain détachement, et
même un détachement certain des formes traditionnelles de la vie religieuse;
et, en même temps, devant l'effondrement spectaculaire de l'idéologie
marxiste-léniniste athée, que Robert Aron appelait une religion séculière,
parce que ce mouvement laïc parlait toujours de lendemains qui chantent, mais
demandait en fait une adhésion religieuse à son programme. Ces
lendemains ont déchanté et nous nous retrouvons devant le vide. Il en est résulté
–c'est la situation en particulier au Centre et à l'Est de l'Europe– une
sorte de scepticisme qui se généralise, marqué par une défiance très
grande devant tout grand organisme, y compris l'Eglise, qui propose des
certitudes.
Nous avons été vraiment échaudés, si je puis dire,
depuis des années en matière de vérité. Pour donner un exemple: le pays le
plus grand, l'Empire soviétique, éditait un journal officiel qui s'appelait
la Pravda (pravda veut dire Vérité). Mais tout le monde savait
que c'était le mensonge quotidien: ce que le pouvoir croyait utile de faire
croire à des dizaines de millions de gens, pendant des dizaines d'années.
Ce mensonge institutionnel a engendré une défiance systématique devant la
parole, comme si cette parole était un moyen pour l'autorité de maintenir
ses sujets dans une certaine sujétion. D'un autre côté, si je passe du
centre de l'Europe à l'Ouest, nous constatons la crise économique, l'absence
de perspectives sociales, la mentalité permissive dans le domaine moral, une
société qui semble perdre ses repères traditionnels. Et, comme la nature a
horreur du vide, au fur et à mesure que les repères officiels s'estompent,
s'effacent, ou se font moins clairs, les gens se tournent vers d'autres
messages.
C'est ce qui se passe, il faut avoir la simplicité de le
dire, avec l'émergence de ce que nous appelons les nouveaux mouvements
religieux. Déjà les prophètes Jérémie et Ezéchiel, dans leur style imagé,
nous le disaient dans l'Ancien Testament. Rappelons ces textes: "ils délaissent
les sources d'eau vive et se tournent vers les citernes crevassées".
Plus proche de nous, le Curé d'Ars affirmait: "Enlevez-leur Dieu, ils
adoreront les bêtes". Eh bien, oui, le monde est ainsi fait que les
sociologues se sont trompés, qui annonçaient un dépérissement inéluctable,
une privatisation du religieux, alors que nous voyons monter ce que les mêmes
observateurs appellent un retour du religieux.
Contrairement à ce que pensaient les idéologues, à la
fin du siècle dernier, les positivistes, dont le chef d'école le plus célèbre
est Auguste Comte, le religieux n'est pas un moment dans l'histoire de
l'humanité, avant le rationnel et le technique, mais le religieux est une
composante de la nature humaine. Tout homme est à la fois homo faber,
l'homme qui manie des outils, homo sapiens, l'homme qui pense, et homo
religiosus, l'homme religieux. Chaque fois que le religieux, transmis par
les Eglises, se fait moins vivant et moins apparent, les gens vont vers des
produits de substitution. Voilà, me semble-t-il, l'un des caractères
marquants de la culture de notre temps qui explique, en partie, cette
apparition des sectes. Dans le dialogue avec les non-croyants, je constate, si
je puis me permettre ce paradoxe, comme une crise de la foi dans l'athéisme.
Car l'athéisme, j'en suis convaincu, est une foi. Jamais personne n'a pu
prouver que Dieu n'existait pas. C'est donc une croyance, une foi, qui fait
dire que Dieu n'existe pas. Alors que l'athéisme officiel s'est effondré au
centre et à l'est de l'Europe, dans la partie occidentale il a perdu son
mordant intellectuel. C'est plutôt une non-croyance pratique. Comme le
disaient les anciens: "les gens vivent comme si Dieu n'existait
pas". Mais une fois chassé, le naturel revient au galop: chassez
Dieu de l'horizon de l'homme, il revient sous une autre forme et, en
particulier, à travers les sectes. S'y ajoute l'influence profonde et
lancinante des médias et surtout de la télévision, qui présentent une
vision de la réalité purement horizontale, une version de la vie sans
horizon. Cette vue du monde est tellement asphyxiante et étouffante, que les
gens ont besoin d'autre chose et le cherchent n'importe où.
Le philosophe chrétien Gabriel Marcel disait: "sans
le mystère, la vie serait irrespirable". Je crois que c'est tout à
fait vrai. Il faut le reconnaître avec humilité, il y a eu de la part de
certains, y compris dans l'Eglise, une tendance à moins parler du mystère,
à insister plutôt sur le social, les conséquences sociales et politiques de
l'Evangile. C'est tout à fait nécessaire aussi, mais à condition de ne pas
oublier la source. L'être humain est ainsi fait qu'il va de Charybde en
Scylla. Pour affirmer une chose, il ne nie pas l'autre, mais il la met un peu
en sourdine. Il s'est produit une certaine déperdition du sens du mystère
qui a alimenté ce besoin d'aller vers autre chose.
Quelle est donc cette autre chose que nous appelons les
"sectes"?
Pour la 3ème édition de mon Dictionnaire des Religions,
aux Presses Universitaires de France, j'ai demandé à Jean Vernette,
responsable du service national "Pastorale, sectes et nouvelles
croyances", une cinquantaine d'articles sur les sectes, la nouvelle
religiosité et le néo-paganisme, la gnose, etc... Une constante y apparaît:
la séduction des Mystiques de l'Orient.
Je m'explique: notre foi chrétienne est une foi au Christ,
fils de Dieu, incarné dans le sein de la Bienheureuse Vierge Marie. Comme
disaient nos Pères dans la foi: "Il s'est fait homme, pour que nous
devenions dieux". Un message si fort qu'une de mes étudiantes de
l’Institut Catholique me dit: "non, je ne comprends pas, vous exagérez!".
Je l'invite à relire St Grégoire de Nysse, St Athanase, St Basile, St Irénée
et tous les Pères de l'Eglise: l'homme est fils de Dieu et a vocation d'éternité
avec Dieu. Tel est ce message d'une ampleur si exceptionnelle que nous l'avons
un peu réduit à la limite de notre faible intelligence d'hommes rationalisés
et technicisés. Un certain nombre de gens vont donc vers l'Orient incertain
et mystérieux, ce berceau des dieux, comme on l'appelle, où
l'extraordinaire n'est pas comme pour nous, qu'un Dieu soit devenu homme, mais
qu'il n'y ait eu qu'un homme à devenir Dieu. Pour eux, Dieu et le monde ne
font qu'un et il y a en chacun de nous une étincelle de divin. Nous avons
donc, à travers une ascèse appropriée, à libérer ce divin qui est dans
l'homme. Et comme une seule vie humaine n'y suffit pas, la réincarnation
permet de le réaliser. Ainsi donc, après deux millénaires, la foi en la résurrection
des corps: "je crois à la résurrection de la chair et à la vie éternelle",
cette résurrection des corps qui était une libération du paganisme antique,
s'est estompée, et la foi en la réincarnation revient, ce qui est une régression
fantastique! Je crois, pour le dire avec force et simplicité, que moins
l'Eglise a affirmé la foi en la résurrection de la chair et plus s'affirme
la foi en la réincarnation. Nous voyons ainsi fleurir en France, ce qui est
une nouveauté absolue, diverses formes de religiosité orientale. Alors que,
voici vingt ans, le bouddhisme était pratiquement inconnu en France, le
bouddhisme tibétain vient d'y implanter 70 centres ou monastères au terme de
2 décennies, donc 20 ans seulement de présence.
Les nouveaux mouvements religieux dont nous parlons sont en
fait souvent d'origine millénaire, mais ils s'incarnent aujourd'hui dans des
formes nouvelles, sous les mots, par exemple, de développement du potentiel
humain. Des hommes d'affaires distingués donnent dans ce travers, car ils
croient y trouver un soutien pour leurs affaires. Dans la même ligne, existe
un engouement pour les nouvelles voies de spiritualité. Le vieux proverbe
anglais le dit: "L'herbe du pré voisin est plus verte".
Ainsi nous, occidentaux, qui sommes les héritiers de St Benoît, et qui avons
à portée de main des écoles spirituelles millénaires, les avons quelque
peu oubliées et nous découvrons la lune! Des jeunes en particulier
s'engouent pour le zen, le yoga, alors qu'ils n'ont jamais entendu parler ni
de St Benoît, ni de Thérèse d'Avila, ni de St Ignace et de tant d'autres écoles
de spiritualité chrétienne. C'est toujours le même phénomène: nous délaissons
les sources vives pour aller chercher des ersatz de compensation, dans le zen,
le yoga, le soufisme, etc...
L'attirance de ces nouvelles sagesses traduit, en fait, de
nouveaux avatars de la recherche désespérée de l'homme, qui aspire à
sortir de sa prison humaine. Il croit aller vers Dieu, oubliant ou ne sachant
pas –comme le disait St Paul, "comment le sauraient-ils, si personne
ne leur a dit"–, que Dieu est venu vers nous, que la Vierge nous
l'a donné et qu'il est à portée de nous par la prière et les sacrements.
Ce qui se présente comme nouveauté n'est souvent que le retour de formes
archaïques du religieux.
Un autre élément est celui de l'approche de l'an 2000. Je
ne l'aurais jamais cru, mais c'est ainsi. Quand j'étais plus jeune, je lisais
dans les manuels d'histoire qu'il y avait eu la grande peur de l'an 1000, et
cela me paraissait bizarre. Les chroniqueurs disaient qu'avec l'approche de
l'an 1000 et la grande peur de l'an 1000, toute la chrétienté s'était
couverte d'un blanc manteau d'églises. Alors, je me demande si à la veille
de l'an 2000, nous allons nous couvrir d'un nouveau grand manteau d'églises!
Je le souhaite, bien sûr.
Quoi qu'il en soit, l'approche de ce millénaire déclenche
une sorte de peur diffuse, d'angoisse irraisonnée, l'attente angoissée ou
non de la fin du monde. La crainte croissante de l'apocalypse nucléaire, après
Hiroshima, favorise la naissance de groupes millénaires et apocalyptiques qui
se préparent au nouvel âge. Le New Age est quelque chose de
tout à fait symptomatique. Voici vingt ans, en Scandinavie, dans la première
rencontre que j'avais organisée pour les pays du Nord de l'Europe, un de mes
invités norvégiens, à la stupeur des autres participants, a commencé à
parler du New Age. Tous, à la sortie, se disaient: ils sont fous,
nous, nous sommes trop intelligents pour ces stupidités. Eh bien! j'observe
que vingt ans après, nous y sommes. On n'arrête pas le progrès!
Le New Age: le nouvel âge, le retour du paradis
perdu et de l'âge d'or, nous retrouvons des mythes païens avec un réveil
des paganismes sous des formes renouvelées. L'homme qui a rejeté ou oublié
le Dieu de la Bible se réfère maintenant à d'autres dieux, à d'autres
idoles. Nous sommes devant une résurgence du religieux sous des formes païennes
et devant un nouveau syncrétisme. Ces nouveaux mouvements religieux prospèrent
d'ordinaire sur un terrain chrétien car souvent ils ont gardé le revêtement
religieux traditionnel, mais en le vidant de son contenu. Un exemple frappant
de syncrétisme: au large de Rio de Janeiro, sur l'une des plages dont les
noms font rêver, de Flamenco à Copacabana, un dimanche matin, mes amis brésiliens
m'ont montré une forme blanche. "Qu'est-ce que c'est?":
"Mais c'est Yemanjá, à la fois la Vierge Marie et la déesse de la
mer!" Le grand St Pierre, lui-même, a son double, St Paul n'est pas
en reste et cela fait un mélange et un magma incroyables! Dans un autre
voyage au Nord du Brésil à Salvador de Bahia, de culture très africaine
–beaucoup d'esclaves sont venus du Golfe du Bénin–, je me suis retrouvé
au coeur de la nuit brésilienne dans une cérémonie très étrange: on m'a
conduit dans une pièce où se trouvaient toutes sortes de gâteaux, de
sucreries que les gens apportaient pour nourrir le dieu. Tout cela à la
veille de l'an 2000! dans un pays chrétien à 95%! La personne qui officiait,
"le prêtre"... m'a dit ne pouvoir remplir cette fonction que parce
qu'il était allé à la messe le matin et qu'il avait communié...
Nous sommes devant un univers déstructuré. Les nouveaux
mouvements religieux prospèrent sur un fond de déculturation et d'ignorance.
On y trouve une apparence chrétienne, par exemple la Vierge, déesse de la
mer, et puis des formes de prière, d'incantations, de litanies... qui font
que les gens se retrouvent à travers des images familières et d'autant mieux
qu'ils ne retrouvent plus le premier mot de l'Evangile, un peu ennuyeux:
"convertissez-vous car le Royaume de Dieu est proche". Le
premier mot de l'Evangile, c'est le mot de conversion, "metanoia",
"retournez-vous; vous alliez vers les idoles, allez vers le Dieu vivant;
vous faisiez le mal, faites le bien". Ce n'est pas agréable à
entendre tous les matins, cela demande un certain effort. Ce qui caractérise
ces mouvements religieux, c'est la fusion dans le grand Tout, qui se fait par
le moyen de la "connaissance" que les anciens appelaient la gnose;
et une participation à travers des symboles très forts à la vie de ce grand
Tout cosmique. Mais ces mouvements ne demandent pas de changer de vie, qu'elle
soit personnelle, conjugale, professionnelle. Il y a là, sans doute, l'un des
secrets de l'attirance qu'exercent ces nouveaux mouvements religieux.
J'ajoute que l'Eglise éprouve une réelle difficulté à
transmettre son message de salut, comme toutes les Eglises d'ailleurs, car une
conception fausse de la liberté fait que chacun estime que l'on peut, après
tout, en prendre et en laisser... On se fait son petit cocktail des îles sous
le vent... on prend un peu de christianisme, un reste de souvenirs de catéchisme
–cette génération a été catéchisée à 95%, alors que la prochaine ne
l'est plus qu'à 35%, ce qui est un sérieux problème–, un zeste de
bouddhisme, un bout de croyance en la réincarnation, un soupçon de
yoga... Et voilà! On se fait sa petite religion personnelle; on y est bien,
parce qu'on la choisit soi-même et qu'elle ne comporte pas d'obligation
morale, ni éthique.
Je citerai quatre manifestations plus particulièrement repérables:
– Les résurgences modernes de la religiosité archaïque,
c'est-à-dire les pratiques magiques, la crédulité. Déjà, quand j'étais
recteur à Paris, j'observais dans le métro que beaucoup de personnes étaient
plongées dans la lecture de l'horoscope. Le chiffre d'affaires global de tous
les diseurs de bonne aventure –on dit toujours diseuses de bonne aventure,
mais il y a aussi des hommes– dépasse celui des médecins généralistes.
Et puis, je le dis à mi-voix, un certain nombre d'hommes politiques
importants –au moins à leurs propres yeux– ne prennent jamais de décisions
sans consulter...
Nous sommes devant un exemple de régression fantastique
dans l'histoire de l'humanité. L'avenir est un peu difficile, alors on se
tourne vers le mage, le sorcier, le gourou et pour passer de l'anecdotique au
grave... cela se termine par des morts. J'ai rencontré une jeune femme qui
avait tué ses deux enfants, et avait manqué de se suicider. S'étant laissée
entraîner par un de ces gourous, elle y avait tout perdu, elle était prise
de panique, ne savait plus comment s'en sortir, ayant aussi rompu avec ses
parents... elle a fait avaler des doses à ses enfants et seul un concours de
circonstances tout à fait extraordinaires a permis de l’entiréer, mais ses
deux petits étaient morts.
C'est donc les pratiques magiques, la crédulité avec tout
ce que cela entraîne, au lieu de se convertir. L'idéal, d'ailleurs, on le
trouve parfois dans des publications qui sortent d'officines chrétiennes,
c'est d'être bien dans sa peau, de s'éclater. Ce sont là les
thèmes porteurs de la publicité. J'ai été frappé d'entendre un homme
politique important d'un pays étranger me dire: "nous ne pourrons pas
indéfiniment continuer avec nos publicités, nous sommes en train de déstructurer
les gens à force de leur présenter des images totalement faussées, des désirs
que personne ne peut assouvir". C’est un idéal de vie qui n'est
pas sain, non seulement saint, mais simplement SAIN. Voilà les résurgences
de la crédulité.
– J'en viens aux résurgences de paganisme, je veux
parler des mythes invraisemblables dont pullule l'histoire des religions:
religions assoiffées de sang des aztèques, des dieux adorés par les incas
auxquels il fallait donner en nourriture des milliers d'enfants; le
dieu-soleil avait besoin de cette nourriture humaine pour que les cités prospèrent.
A travers ces résurgences du paganisme, nous retrouvons le vieux fonds païen,
oubliant ce que le poète Claudel célébrait dans ses cinq grandes odes:
"Béni sois-tu, mon Dieu qui nous a délivrés des idoles" et
qui est toujours prié chez les jeunes chrétientés africaines vivantes. Les
nouveaux mouvements nous ramènent vers les idoles, vers les religions des
Normands, des Celtes et des barbares; toutes sortes de groupes et sous-groupes
s'y rattachent.
– Il s'agit là d'un Christianisme néo-païen,
c'est-à-dire vidé de sa substance, qui n'a gardé que l'extérieur, le revêtement.
Nous nous trouvons devant une tentative de réduire le Christianisme à son
revêtement culturel. Dans certains Etats, le Christianisme peut être honoré,
même subventionné, dans un dessein de le réduire, c'est-à-dire de l'isoler
de sa source, et de le réduire à ses manifestations culturelles. Parfois même
des lieux de culte sont restaurés, à condition que le culte n'y soit pas célébré!
C'est le contraire de ce qu'a voulu faire le premier Ministre de la Culture:
André Malraux, en restaurant le Mont St Michel, demandait à l'Eglise d'y
envoyer une communauté de moines Bénédictins, en disant: "sinon,
cela n'a absolument aucun sens".
– Le 4ème point, c'est ce que les spécialistes
appellent le gnosticisme, la gnose, contre laquelle St Paul luttait déjà:
elle prétend que, pour se sauver, on peut le faire uniquement à travers
l'intelligence. Ce n'est pas une conversion de la vie, mais une connaissance,
une initiation et dans un certain nombre de ces sectes ou nouveaux mouvements
religieux, la supériorité sur les autres, c'est d'être introduit dans les
secrets. Certains de ces mouvements religieux font une relecture du
Christianisme, en disant: il y a un Christianisme pour le "vulgaire"
–nous le sommes tous plus ou moins– et un autre plus secret et donc réservé,
comme chez les "Rose-Croix", la Nouvelle Acropole, les ouvrages de
théosophie, les auditions de la scientologie, les conférences du mouvement
du Grall. C'est là aussi une déformation totale de la foi chrétienne, car
nous sommes sauvés par la grâce de Dieu, don gratuit. Là, on se sauve par
l'entrée dans un groupe choisi de disciples à l'école du maître éveilleur.
J'y insiste, parce que des "chrétiens" pratiquent cet éveil et
deviennent adeptes de ces mouvements, qui donnent le change en citant la
Bible. Et les voici anthroposophes et chrétiens, rosi-cruciens et chrétiens...
Ils croient en Dieu, mais ce n'est plus le Dieu de Jésus-Christ, le Fils du Père,
le Fils de la Vierge Marie. Ce Dieu est vibration, énergie cosmique, c'est Jésus
le grand initié ésotérique, ce n'est plus le Fils de Dieu ressuscité.
C'est, à terme, un danger mortel pour la foi chrétienne.
Ce que certains appellent un retour du religieux n'est pas
pour autant un retour à la foi chrétienne, mais au contraire une nostalgie
porteuse d'un retour en arrière, d'une régression au paganisme. Nous avons
besoin de combler le vide auquel ces mouvements répondent. Ce foisonnement
est un défi lancé à l'annonce de l'Evangile à l'approche du 3ème millénaire.
Après avoir évangélisé l'homme moderne incroyant, sécularisé, l'Eglise
se trouve devant de nouveaux païens qui ne sont pas incroyants, mais sont des
hommes et des femmes qui ont été croyants et dont la foi s'est petit à
petit assoupie. Ils sont prêts à croire en quelque chose qui n'est plus le
Dieu de Jésus-Christ, mais qui les raccroche à quelque chose.
Ainsi, sur nos terres d'ancienne chrétienté, au seuil du
troisième millénaire, surgit maintenant un homme nouveau, qui est à la fois
religieux et païen: c'est à lui que l'Eglise se doit d'annoncer l'Evangile
et, en terme d'inculturation, lui apprendre à parler dans sa langue, la
langue de Dieu, alors qu'il est immergé dans les cultures dominantes.
De même que St Paul et les premiers apôtres ont su répondre
aux attentes du monde qui était celui de l'empire romain de l'époque, nous
avons à répondre aujourd'hui aux attentes de nos contemporains, qui sont de
nouvelles attentes de Dieu. Nous ne pouvons pas nous contenter de les
qualifier, c'est-à-dire de les disqualifier, en disant: "ce sont des
sectes". Nous devons condamner les mouvements aberrants mais nous
devons aller vers les personnes: "devant ces manifestations, nous avons
très souvent le coeur dur et l'intelligence molle, alors que nous devrions
avoir une pensée forte et un coeur liquide" (Jacques Maritain).
Ce fut la conclusion du consistoire de Cardinaux que le
Pape Jean-Paul II a réuni sur les sectes; nous y avons discuté entre nous,
du dialogue possible ou pas. Il y a des sectes avec lesquelles c'est
impossible, puisque leur but est de détruire le christianisme. Avec d'autres
au contraire, une conversation est possible, c'est le cas avec tous ceux qui
sont des déçus de l'Eglise, des gens qui ont perdu confiance et qui
sont allés là par surprise. En tout cas, autant nous avons à exercer la
vigueur de notre intelligence pour identifier le mal pour ce qu'il est et les
déviances pour ce qu'elles sont, les phénomènes aberrants pour des
aberrations, nous avons toujours à aller à la rencontre des personnes qui
sont dans le besoin et parfois dans une extrême détresse et répondre aux
attentes ainsi exprimées. Pascal déjà le disait: "les erreurs ne
paraissent triompher que par la part de vérité qu'elles comportent".
Les hommes vont rarement vers le mal pour le mal. S'ils font le mal, c'est
parce qu'il leur paraît à tort un bien. S'ils adhèrent à des erreurs,
c'est qu'ils les croient vraies. S'ils les croient vraies, c'est qu'elles ont
une apparence de vérité. Comme j'ai tenté de le dire, la "déesse"
qui resurgit de la mer est présentée comme la Vierge Marie. Nous avons à
faire un discernement, et devant cette attente, nous avons à adapter aussi
notre annonce de l'Evangile.
Prenons par exemple les slogans comme celui-ci: "il
faut être bien dans sa peau". Demandons-nous si l'Eglise catholique
a donné au corps toute sa place dans la vie chrétienne. "Qui veut
faire l'ange fait la bête!" C'est bien connu. Nous sommes des
esprits incarnés. Sans doute avons-nous à retrouver avec sagesse un équilibre
de vie. Les moines sont orfèvres en la matière. Ils avaient inventé les 3 x
8 bien avant notre civilisation industrielle: 8 heures de contemplation et de
prière, 8 heures de travail et 8 heures de sommeil. Retrouver une sagesse du
corps, la paix du coeur, c'est très important, car beaucoup de ceux qui vont
vers ces mouvements ne se sentent pas bien. Ils croient qu'ils vont trouver là
une réponse: ils y trouvent un milieu accueillant. Nous avons beaucoup à
retrouver le sens de l'accueil, ce que font des communautés chrétiennes pour
être proches des personnes angoissées. Nous avons à retrouver cette sagesse
de St François de Sales. Il savait parler à tous les hommes, à toutes les
femmes, à sa chère Philotée, pour montrer que la foi et la piété, ce
n'est pas simplement pour les moines, les évêques, mais pour tout le monde,
pour les pères et mères de famille, pour les agriculteurs comme pour les
hommes de culture. Nous avons sûrement un effort à faire pour partager cette
sagesse du corps, cette paix du coeur aussi, cette harmonie avec la création
que nous avions un peu délaissée. Le mouvement écologique n'est pas une
secte, encore qu'il puisse avoir des aspects sectaires, mais il séduit par sa
part de vrai: pourquoi avons-nous oublié St François d'Assise et le Cantique
des Créatures, cette louange à soeur l'eau, à frère soleil. Nous avons à
retrouver fondamentalement ce qui est le coeur de la foi chrétienne, appelée
La Voie. C'est ce que veut dire le mot: Tao. Qu'est-ce que le taoïsme, sinon
une de ces religions venues d'Orient qui se répandent aujourd'hui aussi en
Occident, chez des chrétiens qui cherchent une voie et qui ont oublié que
les premiers chrétiens appelaient leur foi chrétienne: la Voie.
Retrouvons notre foi chrétienne, retrouvons aussi le sens
des symboles que nous avons perdu: les 144.000 de l'Apocalypse qui sont les 12
x 12, le chiffre parfait, comme 7 d'ailleurs, parce que dans un cas c'est 4 +
3 et dans l'autre 4 x 3. Quatre, c'est la perfection de la terre, les 4 éléments:
la terre, le feu, l'eau, l'air. Trois, ce sont les 3 du ciel, la Trinité: Père,
Fils, Saint-Esprit. Nous avons besoin de tout cela. Retrouvons le symbole dans
son sens le plus profond qui est celui de tous nos sacrements: le pain, le
vin, l'huile, ces réalités dont le Christ a voulu faire la matière, le véhicule
de la grâce.
Devant ce foisonnement qui témoigne d'une nouvelle
recherche du spirituel, nous avons à démystifier ce qui se cache derrière
les oripeaux et les revêtements, à aller au coeur des choses, en sachant
bien que la nouvelle évangélisation n'est pas purement intellectuelle, mais
qu'elle concerne tout l'homme, l'évangélisation de son intelligence, de son
coeur, de son désir. L'homme est un être de désir que tous les ordinateurs
du monde ne sauraient satisfaire. Gabriel Marcel avait raison: "Sans
le mystère, la vie serait irrespirable". Pierre Emmanuel aussi:
"l'athéisme est l'hiver du monde et la foi en est le printemps".
Nous avons un peu peur de partager nos sentiments, notre
foi, nous avons cultivé l'enfouissement. Le moment est venu d'un témoignage
limpide et joyeux de ce qui est au coeur de notre foi. La première réponse
de l'Eglise, c'est-à-dire de tous les chrétiens, aux nouvelles formes de
religiosité et de néopaganisme est une réponse d'ordre spirituel. La
situation actuelle nous rappelle ce qui est au coeur de notre foi, qui ne peut
se vivre sans la prière. La vie évangélique est aussi une vie
sacramentelle, qui ne peut exister sans les sacrements, sans exception, y
compris celui de la confession, car nous sommes pécheurs. Parfois aussi une
rupture est nécessaire au nom de la vérité de l'Evangile. Quand je dis une
exigence d'ordre spirituel, c'est en pensant aux années où j'étais en
charge de jeunes étudiants. Je leur disais: "cela vous paraît
presque naturel, quand nous commentons les Béatitudes, c'est très beau:
bienheureux le coeur de pauvre, bienheureux les doux, bienheureux les miséricordieux.
Mais le monde dans lequel vous allez plonger demain en sortant dans la rue, ce
monde médiatique qui nous agresse chez nous, est vraiment l'univers des
anti-Béatitudes, à commencer par la publicité que j'évoquais tout à
l'heure: bienheureux les riches, les puissants, les sensuels. Nous avons à
faire prendre conscience de ce que le monde propose comme idéal, celui
d'hommes et de femmes, qui doivent être riches, égoïstes, érotiques,
violents et dominateurs... excusez-moi! C'est cela la publicité! Notre monde
à nous, c'est l'inverse. Sans complexe, il faut avoir la simplicité
d'affirmer notre idéal des Béatitudes, montrer que nous sommes heureux en le
vivant; je vois maintenant des jeunes ménages qui vivent résolument à
contre-courant, en étant heureux. Les camarades de leurs enfants viennent
chez eux parce que c'est l'inverse du monde –même si c'est pauvre,
au fond, c'est joyeux– et ils s'y retrouvent beaucoup mieux que dans
la culture dominante, où même si l'on est riche, à la longue, c'est
ennuyeux".
Le témoignage vécu des Béatitudes, c'est ce que les
religieux vivent de façon exemplaire, mais ce n'est pas l'apanage des
religieux, comme on le croit à tort. Les pères et mères de famille ne
peuvent pas vivre vraiment leur vie donnée de tous les jours s'ils ne sont
pas chastes, sans une forme de pauvreté et une certaine obéissance. Nous
avons à retrouver ce témoignage qui permettra à nos contemporains de dire
que l'athéisme est l'hiver du monde et la foi son printemps.
La seconde réponse est d'ordre culturel. Nous sommes
dans une crise spirituelle et culturelle, dans un monde qui s'affiche à
l'enseigne de Pilate: "Qu'est-ce que la vérité?". Sous le
titre: L'âme désarmée, un universitaire américain, Alan Bloom, écrit:
"On pourrait écrire au fronton des universités américaines: il n'y
a pas de vérité, ou plutôt ici l'on enseigne qu'il n'y a pas de vérité".
Ce scepticisme est ravageur. Car, contrairement aux apparences, l'homme a
besoin de points d'ancrage. C'est la même chose pour la morale: des jeunes et
moins jeunes redécouvrent parfois, après des expériences tragiques, qu'il
vaudrait mieux savoir où est le Nord, non pas que le sachant ils y aillent nécessairement!
Mais il vaut quand même mieux savoir quand il fait jour ou qu'il fait nuit:
à Paris, à Rome ou dans d'autres villes, sous peine de devenir des êtres
dont l'existence est complètement dénaturée, ce sont des oiseaux de nuit,
ces fauves selon un titre célèbre, exalté de façon stupide et
criminelle.
Nous avons à traduire tout cela dans notre vie
quotidienne, comme le Saint-Père l'a dit en me recevant avec mes
collaborateurs: "le mystère de la foi ne peut se vivre que de manière
existentielle; la rencontre multiforme de l'athéisme, de l'incroyance, de
l'indifférence religieuse requièrent l'existence de croyants aux convictions
bien charpentées et vivant une expérience chrétienne, autrement dit possédant
une formation solide qui ne soit pas séparée de la prière et du témoignage
évangélique. La foi est un don de Dieu, une grâce, et elle suppose
l'Amour".
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[English]
Cardinal Paul Poupard points to a real cultural crisis in our time, which
has brought about the spread of new religious movements and a return to
paganism. The vacuum created when life is lived as if God did not exist is
filled by a universal reappearance of religion, along with superstition and
syncretism. The Church's first response to this challenge has to be a
spiritual one: the time has come for a lucid and joyful endorsement of the
essence of our faith. Her second response must be a cultural one: since people
can easily be led astray by scepticism, Christians ought to provide whatever
points of reference may be needed.
[Español]
El Cardenal Paul Poupard constata en nuestros días una verdadera crisis
cultural que ha llevado a la difusión de los nuevos movimientos religiosos y
a un retorno al paganismo. Ante el vacío asfixiante de una existencia vivida
como si Dios no existiese, se produce un retorno global del fenómeno
religioso que desemboca en la superstición y en el sincretismo. La primera
respuesta de la Iglesia ante este desafío es de orden espiritual. Ha llegado
la hora de un testimonio diáfano y gozoso de todo aquello que constituye el
corazón de nuestra fe. Y la segunda respuesta es de orden cultural. Ante la
seducción del escepticismo, el cristiano ha de saber ofrecer los puntos de
referencia que el mundo necesita.