STUDIA
DE L'EXPÉRIENCE RELIGIEUSE À LA FOI
AU DIEU DE JÉSUS-CHRIST
Conférence au Centre Universitaire Méditerranéen, à
Nice, le 31 mars 1998.
Cardinal Paul POUPARD
C'est une joie pour moi, après la belle célébration du
Centenaire de la Maîtrise de la Cathédrale, de me retrouver de nouveau à
Nice et de m'entretenir avec vous de l'expérience religieuse à la foi au
Dieu de Jésus-Christ. Pendant plusieurs années, en effet, j'ai préparé un Dictionnaire
des Religions, qui en est maintenant à sa troisième édition, traduit en
plusieurs langues, et prolongé par un petit " Que sais-je? "
Les Religions, qui en est à sa sixième édition. Tout au long de ce
travail, entrepris avec le concours de plus de 150 collaborateurs, j'ai pu
mesurer l'universalité de l'expérience religieuse et en même temps la
singularité de la foi au Dieu de Jésus-Christ. Nous le comprenons mieux
maintenant, après avoir rejeté des théories hier dominantes, aujourd'hui
bien périmées.
Ainsi, le positivisme du XIXème siècle prétendait
que l'élément religieux n'est qu'une forme primitive de compréhension du
monde et de la vie, qui progresse ensuite vers une expression philosophique et
trouve son aboutissement dans une vision du monde déterminée par les
sciences exactes. De même, pour le matérialisme dialectique et historique de
Marx et de Engels, la religion n'était qu'une superstition, une vue de la réalité
faussée par un état d'injustice sociale, voire une tromperie consciente à
des fins de pouvoir et d'argent.
En opposition au rationalisme, le philosophe allemand
Schleiermacher, déjà au siècle dernier, essaya de montrer le caractère
particulier du facteur religieux. Mais il fallut attendre un autre penseur
allemand, Rudolf Otto avec son ouvrage célèbre, Le Sacré (1917) et
les découvertes de la phénoménologie religieuse avec G. Van der Loew, N. Söderblom
et le roumain Mircea Eliade, pour faire apparaître le caractère originel,
primordial et irréductible de l'élément religieux.
Rudolf Otto a désigné cet élément par le terme " le
sacré ", (Das Heilige). Selon lui, ce mot exprime une donnée
originelle qui ne peut être dérivée de rien d'autre. Elle est pleine de
sens et elle donne un sens à la vie de l'homme qui y participe. C'est l'expérience
religieuse dans son sens premier et authentique.
L'expérience religieuse n'est pas un simple état
affectif, un sentiment sans objet, mais bien une saisie authentique, une prise
de conscience et une certitude intimes, un processus qui donne à celui qui en
fait l'expérience la connaissance de quelque chose de précis et de réel :
une réalité en rapport avec le monde, bien que n'appartenant pas au monde.
1. L'expérience religieuse au quotidien
Dans notre vie apparaît parfois quelque chose qui
n'appartient pas au monde des réalités quotidiennes, quelque chose qui n'est
pas de ce monde, qui est différent de tout ce que l'on peut saisir dans la
sphère de l'existence profane. Cette expérience existentielle peut se
manifester par exemple, lorsque je contemple le ciel nocturne : dans le
silence étoilé des espaces infinis, je découvre quelque chose qui est
au-delà des réalités immédiates. Devant le firmament silencieux, au cœur
de la nuit trouée d'étoiles, je demeure comme interdit, sans voix, incapable
de trouver les mots qui me permettraient d'exprimer ce que je ressens. J'éprouve
cette réalité cosmique comme un réel, puissant, solide, majestueux, grand,
sublime, et en même temps quelque chose de délicat, intime et mystérieux.
C'est une hiérophanie. Le mot exact est : Sacré.
" Au cours de cette expérience, écrit Romano
Guardini, la profondeur la plus intime de l'homme est touchée et éprouve
quelque chose qui n'est pas de ce monde terrestre, quelque chose d'inconnu,
de mystérieux, et cependant de singulièrement familier, que l'on ne peut
situer parmi les éléments connus, et qui est pourtant réel et puissant,
rempli d'un sens particulier, essentiel pour l'existence personnelle et que
rien ne peut remplacer " (Liberté, grâce et destinée. Seuil,
Paris 1957, 50).
Les événements de la vie de tous les jours peuvent être
également l'occasion d'une expérience religieuse. Prenons, par exemple, un
accident qui m'arrive. Je puis n'y voir qu'une malchance qui entraîne des
dommages matériels, mais je puis aussi y pressentir un avertissement que
quelqu'un m'adresse. Certaines circonstances me font même comme éprouver le
sentiment d'une présence à la fois forte et bienveillante qui protège ma
vie. L'expérience religieuse peut être vécue aussi dans le domaine de la
vie morale, lorsque je me trouve, par exemple, devant un choix inéluctable.
Le devoir s'impose à moi comme quelque chose d'inconditionnel, comme une
valeur éternelle, une obligation sacrée.
La même expérience peut se produire encore devant
certains visages, particulièrement suggestifs, ou si notre regard est pur,
devant n'importe quel visage d'homme ou de femme. Écoutons à ce propos
Julien Green :
" Quel est le visage de dix-sept ans, si banal
soit-il, que ne rachète la merveille que sont les yeux de l'homme? Je me
demande si dans tout l'univers il existe quelque chose qui puisse s'y
comparer, quelle fleur, quel océan? Le chef-d’œuvre de la création est
peut-être là, dans le brillant de ces couleurs inimitables. La mer n'est
pas plus profonde. Dans ce gouffre minuscule transparaît ce qu'il y a de
plus mystérieux au monde, une âme, et pas une âme n'est parfaitement
semblable à une autre. En ce sens chaque âme est unique. De là vient la
fascination que peut exercer une prunelle où se lisent tant de choses et où
tant d'autres demeurent à jamais secrètes " (Mille chemins ouverts.
Plon, Paris 1964, 91-92).
L'expérience religieuse peut voir Dieu dans la nature,
devant une œuvre d'art, dans des événements historiques qui exaltent ou
bouleversent, dans les humbles faits de tous les jours et même sans occasion
particulière.
Toujours, en elle, apparaît l'élément du sacré. Et
celui-ci me touche de façon autre, différente de celle des choses du monde.
Il m'atteint dans le tréfonds de mon être, où il rencontre et éveille le
sacré caché qui sommeille en moi. Je fais alors l'expérience personnelle de
ce que le langage religieux appelle le salut. Ce peut être le sentiment d'un
retour chez soi, ou la certitude d'être protégé, ou la recomposition du
" moi " brisé, ou l'ouverture vers l'infini, ou le
sentiment d'aller vers quelque chose d'infiniment beau, ou la sensation
d'avoir touché la bonté et la bienveillance, d'avoir atteint la
purification, la conscience de la possibilité d'un nouveau commencement. Le
salut signifie toujours libération des limites étroites de l'existence, de
son caractère contingent et éphémère, de son mensonge et de ses
souffrances, de sa non-valeur ontique et de sa faute éthique. Il est toujours
expérience de liberté.
2. Du visible à l'invisible
Ici se pose inéluctablement la question incontournable :
comment est-il possible, à travers les réalités matérielles, psychiques,
morales, d'atteindre une réalité tout autre, spirituelle, indicible, incompréhensible,
innommable?
Diverses réponses ont été proposées au cours des siècles,
dans les différentes civilisations, par les religions. Pour certains, c'est
le monde lui-même qui est sacré. C'est cet élément qui serait à l'origine
de l'évolution de la matière et constituerait la puissance fondamentale de
l'histoire.
Selon la révélation biblique au contraire, le sacré est
le caractère qu'a le monde du fait qu'il est créé par Dieu, que Dieu le
maintient au-dessus du néant, et lui donne sans cesse d'être. C'est le
caractère qu'a le monde, du fait que Dieu y est présent, qu'il le pénètre
de sa puissance, le maintient en rapport avec lui, y dirige l'histoire et y
poursuit son œuvre. Le souffle qui le traverse, la proximité d'avec sa
Source, et la charge de sens qui s'ensuit, telle est pour le croyant biblique
l'origine du caractère sacré du monde. C'est ainsi que le monde parle de
Dieu et peut conduire à Dieu. C'est ainsi que les choses matérielles sont,
en un certain sens, des sacrements d'une réalité invisible. Ce qui est éphémère
nous éveille à ce qui existe éternellement, ce qui est imparfait appelle la
conscience du parfait, ce qui n'a pas de sens ultime en soi, nous oriente vers
Celui qui est source et fondement du sens.
Le Psalmiste chantait la gloire de Dieu en s'émerveillant
de la beauté du firmament. Mon père, les soirs de juin où le ciel était
exceptionnellement clair au-dessus du fleuve, me montrait les étoiles qui
scintillaient dans la nuit angevine et m'apprenait à lire les constellations
qui traversaient la Loire. La petite Thérèse de Lisieux s'émerveillait de
voir son nom écrit dans le ciel au cœur des étoiles. " Les cieux
racontent la gloire de Dieu et l'oeuvre de ses mains, le firmament
l'annonce" (Ps 19, 2).
3. L'éclipse de l'expérience religieuse
Il faut en convenir. Si nous comparons la faculté de
l'homme moderne à saisir le sacré avec les époques du passé, nous devons
constater que les possibilités de l'expérience religieuse sont comme
devenues aujourd'hui plus difficiles. " L'expérience religieuse,
dans la situation actuelle, connaît une sérieuse éclipse ",
constate même Walter Kasper (Le Dieu des chrétiens. Cerf, Paris 1985,
126).
En fait, nous saisissons de plus en plus difficilement les
choses comme symboliques d'une réalité autre. L'élément religieux ne
disparaît pas tout à fait, mais il reste comme isolé, en marge, étanche,
comme ce qui est spécifiquement religieux et qu'il est possible d'éprouver
dans le cadre de certaines attitudes et au moyen d'actes spécifiques. C'est
le monde clos de la religion, en dehors du monde de la vie quotidienne où les
êtres et les choses sont comme devenues opaques.
Mais en perdant leur dimension religieuse, les choses
perdent également leur profondeur et leur sérieux. Comment, par exemple,
justifier le droit à la vie, la liberté de pensée, la fidélité dans
l'amour? Comment justifier l'obligation éthique en dehors de toute dimension
religieuse?
Par ailleurs, l'élément religieux se rive de plus en plus
à l'intérieur de la conscience. Les réalités du monde sont de moins en
moins présentes dans l'expérience religieuse, et la vie religieuse devient
comme étrangère à la réalité. La pensée et la civilisation
contemporaines ne la fécondent plus. Coupée de la réalité, elle apparaît
même ennuyeuse, avec une expérience très pauvre de la vie, incapable de
l'informer. Cette religiosité d'où le monde est absent, est en réalité très
problématique, quoiqu'elle semble très pure. En effet, la relation est
intrinsèque entre crise de la culture et crise de l'expérience religieuse.
Car la foi est l'expérience personnelle la plus riche et la plus
indispensable pour une vie pleinement humaine.
Nous n'en sommes arrivés là que dans les derniers siècles.
L'homme de l'antiquité vivait au contraire son expérience religieuse au
milieu de la nature et dans les événements de sa vie. C'est pourquoi le
monde et la vie avaient une telle plénitude de sens pour lui. Il y avait évidemment
le danger qu'il succombe devant les choses, tellement elles étaient chargées
de religieux, le danger de l'idolâtrie. Aujourd'hui, l'homme se trouve devant
le danger contraire : que l'expérience religieuse soit vécue en marge
de la vie et qu'elle n'ait aucune influence sur elle.
Cet affaiblissement de la dimension religieuse de la réalité
se reflète sur la vie tout entière. Nous avons dit que les événements de
la vie n'acquièrent leur pleine authenticité que dans la sphère religieuse.
Plus la dimension religieuse est présente dans la réalité, plus celle-ci
devient forte, pleine de sens, réelle. Et plus se perd la conscience de la
valeur religieuse des choses, plus fragile aussi devient la relation de
l'homme avec le monde, avec les autres hommes, avec la vie elle-même. Plus
s'affaiblit le sens religieux, plus la vie perd son sens, et tout devient
moins réel, insignifiant. Les choses ne font plus impression, les lois
perdent de leur force, les événements de la vie ne frappent plus. Tout
devient comme irréel.
4. Possibilités de l'expérience religieuse aujourd'hui
Mais où et comment est-il possible aujourd'hui de vivre
l'expérience religieuse? Dans un monde où la science et la technique ont désacralisé
la nature, dans une société où la vie collective est largement sécularisée,
il semble qu'il faille s'orienter vers la vie intérieure de chaque personne
humaine. La pensée de saint Augustin, " in interiore hominis
habitat veritas ", acquiert ainsi une nouvelle et profonde
actualité.
4.1. Expérience de l'individualité
Tout homme est plus ou moins conscient, au moins à
certains moments de sa vie, des profondeurs qui l'habitent, de la profondeur
sans fond qu'il porte en soi. Tout homme entend, au moins par moments, la voix
de la conscience qui le pousse vers le bien et pose des limites à ses
impulsions et aux pressions du milieu. Tout ce drame se déroule entre une
origine incompréhensible et une fin mystérieuse, et sur le fond d'une donnée
indéniable : chacun de nous est soi-même, s'appartient, se sait unique,
singulier, irrépétible, libre, capable d'initiative et responsable. Le mystère
qu'est l'homme appelle le mystère de Dieu. Une expérience religieuse
authentique devient possible.
4.2. Expérience du désordre
Le désordre, le chaos qui menacent la vie, est à
l'origine du sentiment d'insécurité. Le malheur toujours aux aguets, la
maladie qui arrive à l'improviste, les complications toujours possibles dans
les relations humaines, les déséquilibres qui menacent la vie psychique, la
possibilité de faire le mal – voici quelques-unes des expressions du désordre
présent dans le monde.
Certes, tout un chacun juge différemment ce désordre,
selon qu'il se réclame de telle ou telle vision du monde. Ainsi, par exemple,
les marxistes n'y voient que des insuffisances et des imperfections de l'homme
non encore parvenu à sa pleine humanité. Lorsque l'humanité atteindra un
stade avancé de progrès, le désordre disparaîtra de soi.
Mais si nous acceptons de regarder la réalité en face,
nous voyons bien au contraire que le désordre n'est pas quelque chose
d'accidentel et de marginal. Il est dans le noyau même de la réalité. Si on
le vainc ici, il apparaît ailleurs, comme une puissance mystérieuse qu'il
est impossible de maîtriser définitivement.
La présence du désordre dans l'humanité et dans
l'individu est à l'origine du sentiment d'angoisse que connaissent à des
degrés divers toutes les civilisations, toutes les époques, toutes les
communautés humaines. Ce n'est pas l'angoisse à cause de tel ou tel malheur,
c'est l'angoisse devant l'existence, à la fois si incompréhensible et si
profondément menacée.
Paradoxalement, cette expérience du désordre au cœur de
la vie, peut donner l'occasion d'une expérience religieuse authentique :
" Seul celui qui a éprouvé l'existence humaine
dans sa finitude et sa souffrance l'a expérimentée dans sa profondeur. Par
là, l'expérience devient une voie de l'imprévisible, de l'ouvert, du mystère
toujours plus grand et plus insondable. Par là, nous avons atteint la
dimension de l'expérience religieuse " (Kasper, op. cit., 134).
4.3. Expérience du secours d'en-haut
L'homme ne pourrait pas tenir devant toutes ces menaces,
s'il n'avait l'expérience d'un secours venu d'ailleurs. Cette expérience
d'un secours est des plus fondamentales. Elle est de tous les temps et de tous
les peuples. L'homme n'est pas à même de résister avec ses seules forces
aux dangers qui le menacent. Il a toujours eu le sentiment d'être défendu
par des forces mystérieuses. Il sait qu'il n'a pas son soutien en lui-même,
mais que quelqu'un le soutient. Il sait qu'il ne peut être son propre guide,
quelqu'un le guide. Il sait qu'il ne se fraie pas lui-même son chemin,
quelqu'un le fait. De tout temps, l'homme fait confiance à cette force. Il ne
pourrait vivre sans elle.
Certes, au cours des derniers siècles, l'idée s'est fait
jour que le sentiment de menace provient du fait que l'homme ne domine pas
encore complètement les forces de la nature. Ce sentiment devrait donc
logiquement disparaître lorsqu'il aura réussi à les dominer. Sans doute il
y a du vrai dans cette assertion. La connaissance scientifique et le progrès
technique ont en effet diminué l'insécurité de la vie. mais l'insécurité
essentielle demeure. Il y a même de nouveaux périls, plus terribles que ceux
de la nature, qui apparaissent à l'horizon. Et les habitants des grandes
banlieues éprouvent un sentiment d'insécurité tout à fait étranger aux
villageois de nos anciennes provinces.
Vouloir vaincre en soi le sentiment d'être protégé par
un Autre qui oriente ma vie, prétendre avoir son fondement ontologique en
soi-même comme le veulent Marx, Nietzsche, Freud, Sartre, etc. signifie
s'exposer à un danger terrible : celui de la perte de ses fondements
existentiels.
C'est ce que reconnaît sans ambages un penseur agnostique
contemporain qui écrit : " Le déclin de la religion se paie
en difficulté d'être soi. La société d'après la religion est aussi la
société où la question de la folie et du trouble intime de chacun prend un
développement sans précédent ". C'est une société " psychiquement
épuisante ", où l'on est voué à vivre " à nu et dans
l'angoisse " (Marcel Gauchet, Le désenchantement du monde.
Gallimard, Paris 1985, 302).
L'homme qui rejette l'appui d'une force supérieure dans sa
vie s'oblige à un effort surhumain. La conséquence? Le citoyen esseulé s'en
remet, épuisé, à l'État totalitaire, qui prend la place de la puissance
religieuse. Ou bien, ce sera " la fuite dans la psychose, entre
exaltation et dépression, entre certitude paranoïaque d'être le seul et le
centre et le travail schizophrénique d'effacement de soi comme soi ".
Peut-être n'aurons-nous plus jamais fini de balancer " entre
l'absolu de l'être et l'être rien " (ibid., 302-303).
4.4. Expérience du caractère incompréhensible de la
vie et de la contingence du monde
Impossible, dans une optique non-religieuse, de répondre
aux questions fondamentales : Quel est le sens de la vie? D'où
venons-nous? Où allons-nous? Par quel chemin aller? Pourquoi suis-je moi et
pas un autre? Pourquoi est-ce que j'existe, alors que je pourrais ne pas
exister? Qui suis-je? Questions angoissantes, lorsqu'elles demeurent sans réponse.
Mais au contraire, il faut le redire, devant ces questions
fondamentales, l'expérience religieuse est possible, lorsque l'énigme
devient mystère, ou plutôt, c'est dans l'expérience religieuse que l'énigme
devient mystère, lorsque je découvre que tout provient de Quelqu'un et tend
vers Lui. Cette expérience se produit lorsque j'ai le pressentiment que l'énigme
n'est pas seulement quelque chose qui ne m'est pas connu, mais qui l'est à
une Connaissance supérieure. C'est le pressentiment de l'existence de
Quelqu'un qui connaît tout et que moi-même je puis avoir part à cette
connaissance. Disparaît alors l'énigme essentielle. La réalité n'est plus
inconnu, mais mystère. Lorsqu'intervient l'expérience religieuse dans
laquelle j'ai le pressentiment que tout est assumé dans une Connaissance supérieure,
les questions fondamentales commencent à trouver une ébauche de réponse, ou
du moins, je vois dans quelle direction elles peuvent recevoir une réponse.
Proche de cette expérience, est celle du caractère
contingent, non nécessaire du monde. Devant le monde extérieur, une expérience
religieuse est possible lorsque j'ai le pressentiment que tout ce qui existe
jaillit d'une initiative absolue, l'intuition que le monde est voulu, comme il
est connu. De l'expérience de quelque chose qui ne peut se vouloir soi-même
–le monde– j'arrive à la connaissance de Quelqu'un qui veut le monde.
Devant le fait de mon existence et de l'existence du monde,
deux attitudes fondamentales sont possibles : ou bien la révolte,
puisque je suis ici sans raison, que personne ne m'a voulu et que strictement
ma vie n'a aucun but, ou bien –si je suis voulu par Quelqu'un– la
gratitude pour l'existence qui m'est donnée et la confiance dans la vie qui
m'est donnée et qui a donc un sens.
4.5. Expérience de la finitude
Cette expérience a une histoire très intéressante.
L'image du monde de l'antiquité a des contours bien précis. L'homme du
moyen-âge conçoit le monde, le temps et la vie comme quelque chose de fini.
Pour lui, Dieu seul est réellement infini. Le monde a eu un commencement et
il aura une fin. A l'âge moderne le temps et l'espace s'étendent à
l'infini. Le commencement du monde et de l'homme ne cessent de reculer dans le
temps, alors que l'homme s'imagine avoir devant lui un avenir sans fin ;
d'où le mythe du progrès nécessaire et illimité. L'oeuvre créatrice de
Dieu, sa seigneurie sur le monde disparaissent de la conscience. Le monde a
son fondement ontologique en lui-même.
Mais dans les dernières décennies quelque chose est en
train de changer, et ceci grâce aux progrès de la science. L'astrophysique
parle de l'âge de la matière, des galaxies, des étoiles.
" La condensation de la matière pour les galaxies a
dû commencer, lorsque l'univers avait quelques milliards d'années. C'est
l'âge des parties les plus vieilles de notre galaxie : notamment les
amas globulaires ont un âge de l'ordre de 15 milliards d'années. Notre
soleil, une étoile parmi les 100 milliards de notre galaxie, et avec lui
notre planète la Terre se sont formés il y a 5 milliards d'années. La vie
est apparue il y a 2 ou 3 millions d'années sous sa forme la plus
rudimentaire. Notre civilisation vieille de 10 ou 20.000 ans ne représente
que le millionième du temps depuis lequel s'est formé l'univers "
(Charles Fehrenbach, " L'explosion initiale ou Big Bang et
l'origine de l'univers " : Slovene Academy of Sciences and
Arts – Secretariat for Non Believers, Science and Faith. International
and Interdisciplinary Colloquium. Ljubljana-Rome 1984, 147).
Malgré l'âge énorme de notre galaxie et les perspectives
de vie dans notre système solaire (3 milliards d'années), la conscience
d'une limitation temporelle se fait jour, avec le sentiment de finitude de
tout ce qui existe. D'où d'abord le sentiment que la vie est précieuse,
puisque fragile et limitée, mais aussi un sentiment d'angoisse et d'inquiétude.
Où trouver un fondement solide pour cette existence finie et jetée dans un
temps limité? Ce sentiment d'angoisse est le fait d'un être qui a perdu la
conscience que l'Infini le soutient, d'un être ontologiquement fragile,
incapable de trouver un sens à sa vie.
Cette expérience de la finitude peut devenir l'occasion
d'une expérience religieuse fondamentale. A la question : " Qu'y
a-t-il au-delà des limites? " on pourra répondre : " néant ",
et même " un néant menaçant " qui est un autre nom pour
la puissance universelle de la mort. Mais on pourra dire aussi : " au-delà,
il y a la réalité réelle, essentielle, qui embrasse tout et soutient tout,
le sacré, Dieu ".
Romano Guardini pense que cette expérience de la finitude
est de plus en plus forte de nos jours. Elle sera, selon lui, " l'expérience
religieuse la plus forte de notre temps " (Romano Guardini, Religion
und Offenbarung ; trad. espagnole Religión y revelación,
Madrid 1960, 98).
5. Expérience religieuse et connaissance rationnelle
Il était de bon ton d'affirmer, il y a encore quelques décennies,
que l'expérience religieuse n'avait rien à voir avec la raison, qu'elle était
une émotion tout à fait irrationnelle, sans aucun rapport avec la vérité
objective. Elle serait, disait-on, quelque chose de purement subjectif,
l'expression d'une indigence intime et de besoins illusoires d'une créature
aliénée.
En fait, l'expérience religieuse a un contenu déterminé
qu'il est possible de formuler dans un discours cohérent, en partant du
caractère fini du monde et de l'homme. Puisqu'ils ne sont pas en mesure de
fonder leur existence et leur sens en eux-mêmes, il doit y avoir un infini
qui, lui, est fondé en lui-même. Mais ceci n'est pas l'objet de cette conférence.
Ce qui nous intéresse ici, c'est la question suivante : à quelles
conditions la pensée peut-elle aboutir, non seulement à un acquiescement de
la raison, mais à une conviction religieuse qui s'exprime en adoration,
confiance et prière?
Pour que le raisonnement ne s'achève pas seulement en évidence
intellectuelle, mais devienne une conviction personnelle, il faut, en plus de
l'évidence de la finitude du monde, l'expérience religieuse de cette
finitude. Il faut une saisie expérimentale de l'impossibilité de justifier
l'existence du monde par lui-même. Il faut faire l'expérience du monde comme
d'une réalité partielle, fragmentaire, relative et qui exige un Tout, sans
lequel il n'a pas de fondement et de sens. C'est ce qui se réalise dans l'expérience
religieuse. En effet, " les preuves abstraites de l'existence de
Dieu ne suffisent pas. Celles-ci n'ont un sens et ne sont compréhensibles que
dans la mesure où elles ont un fondement dans l'expérience et sont aptes à
l'approfondir rationnellement et à la défendre contre ses contestations
intellectuelles " (Kasper, op. cit., 126).
Voilà pourquoi l'expérience religieuse est nécessaire si
le raisonnement veut être convaincant.
On constate un peu partout, aujourd'hui, l'affaiblissement
de la sensibilité devant les innombrables rencontres avec les personnes, les
choses, les objets. On remarque surtout l'affaiblissement du sens des valeurs,
du sens de la vie, de l'obligation morale, de la valeur de la personne, de la
liberté, de l'honneur, de la droiture. On perçoit difficilement la dimension
sacrée de l'existence. Et si l'on se demande par quoi les choses nous
frappent, on doit reconnaître que c'est par leur dimension religieuse. C'est
cette dimension qui fait que je respecte, que j'admire, que je prends au sérieux
une personne ou une chose.
La question se pose : comment, dans ce monde où la
possibilité de l'expérience religieuse est de plus en plus réduite, peut
apparaître un besoin authentique de Dieu, comment peut se former une vraie
conviction religieuse, comment est-il possible d'établir un contact vivant
avec Dieu? Voilà les questions essentielles de notre époque.
On parle de l'affaiblissement de la foi, de la vague de sécularisation,
de la mort de Dieu, etc. Il faut creuser plus profond : il s'agit de déterminer
et de promouvoir les possibilités d'une authentique expérience religieuse.
L’Écriture Sainte nous dit qu'il est toujours possible
à l'homme de trouver le chemin du salut. Aujourd'hui comme hier. Parler de
l'absence de Dieu, de son silence, c'est un manichéisme chronologique qui n'a
pas de sens pour le chrétien. Il faut plutôt se demander quelle connaissance
de Dieu est possible aujourd'hui, quelles sont les conditions aujourd'hui pour
une authentique expérience religieuse.
6. Dispositions intérieures
Expérience religieuse et démarche intellectuelle sont
certes des conditions imprescriptibles pour la connaissance de Dieu. Mais il y
faut encore autre chose : l'ouverture du cœur. Car reconnaître que Dieu
existe comporte des conséquences incalculables pour l'homme. Son cœur est-il
disposé à reconnaître que Dieu existe? S'il y a dans l'homme quelque chose
que l'on peut appeler " la bonne volonté ", la part en
lui qui aspire vers Dieu, il y a aussi, hélas! la part qui nie, qui refuse,
qui se révolte.
La force et la clarté de l'expérience religieuse dépendent
en grande partie de la victoire sur ce mouvement de refus et de l'acceptation
sincère du fait que Dieu existe.
Ainsi le problème de l'existence de Dieu n'est pas d'abord
théorique, mais existentiel, vital. Chaque homme arrive, à un moment donné
de sa vie, à un point où il ne s'agit plus de la solution d'un problème théorique,
mais de la mise en question de soi, d'une décision personnelle à prendre,
d'un risque à assumer, d'un pas à faire. Car entre l'être fini et l'Absolu,
il y a un abîme que seule la foi peut franchir.
7. L'aventure de la foi
Comment est-ce possible? Que se passe-t-il lorsque la foi
s'éveille? Il n'est pas de chemin tracé d'avance qui serait valable pour
tous. Autant d'hommes, autant de manières de devenir croyant. Quelqu'un sera
séduit par la figure du Christ, par sa personnalité si attachante, par sa
destinée où humilité et grandeur incomparables s'entrelacent, par sa
doctrine si profondément humaine et en même temps si exigeante. Par le
Christ, il découvre le Père et à travers l'action de l'Esprit, il accepte
l'Église. Un autre découvre d'abord l'Église dans sa mystérieuse durée
historique, dans la richesse de sa tradition spirituelle et culturelle, dans
sa souveraine liberté devant les pressions politiques et idéologiques de
tous bords. Par elle il rencontre le Christ. Un autre encore fait d'abord la
rencontre du Dieu vivant et peu à peu il comprend que la vérité et la
sainteté pures ne se trouvent que dans le Christ, et que c'est dans l'Église
seulement que le Christ continue de parler avec une liberté intacte.
Il n'est donc pas de chemins tracés d'avance. Dieu conduit
chaque homme conformément à son mystérieux dessein. Dans la personnalité
particulière de chacun, dans les traits de son caractère singulier et ses
aspirations spirituelles, dans le temps et le milieu qui sont les siens, la
divine Providence est à l'oeuvre. A travers ces facteurs humains qui sont les
vecteurs de la grâce, à travers les périodes de recherche intense et de
torpeur spirituelle, après des atermoiements et des hési-tations, suivis de
redécouvertes passionnées, l'essentiel se produit : Dieu pour moi
devient réel, le Christ pour moi devient réel, l'Église pour moi devient réelle,
fondée par la volonté du Christ, manifestant l'action créatrice du Christ
dans l'histoire.
8. Conclusion
Alors l'homme, accueillant la Parole, fait valoir le
pouvoir qui lui a été donné au baptême de devenir le fils de Dieu (Cf. Jean
1, 12), ou bien, s'il vient du dehors, abandonne le royaume des ténèbres et
entre dans la lumière du Fils bien-aimé, auprès duquel il trouve le salut,
la rémission des péchés (Cf. Col. 1, 13).
Alors commence l'aventure de la foi, toujours ancienne,
toujours nouvelle. Quand j'étais Recteur de l'Institut Catholique de Paris,
j'avais posé la question à une bonne centaine de correspondants :
" Qui est pour vous Jésus-Christ? Pourquoi croyez-vous en Lui? Pour
quelles raisons souhaitez-vous qu'il soit donné à d'autres aussi de le
rencontrer? ". Et les réponses me sont venues, bouleversantes dans
leur authenticité, des horizons les plus divers : hommes d'Église et
hommes d'État, philosophes et théologiens, universitaires et écrivains,
scientifiques et artistes, hauts fonctionnaires et syndicalistes, économistes
et hommes d'affaires, magistrats et militaires, par ordre alphabétique :
de Marcelle Auclair, écrivain française, à Paul Zoungrana, cardinal
burkinabé. Pour prolonger notre conversation, je vous renvoie à ce livre :
Nous croyons en Jésus-Christ. 115 chrétiens répondent à Mgr Poupard.
Desclée, Paris 1980.
Et je vous partage les derniers mots des témoignages de
Marcelle Auclair :
" Une histoire d'amour où c'est Jésus qui
commence... Empruntons le cœur de la Vierge de l'Attente pour mieux aimer
son Fils. Empruntons le cœur des disciples d'Emmaüs dont le cœur était
brûlant tandis qu'il leur parlait. Fermons les yeux, cherchons au fin fond
de nous-mêmes la divine image, contemplons-la dans un immense amour
silencieux. Merci, mon Dieu, de nous avoir donné ton Fils à aimer... ".
Frère Roger Schutz, Prieur de Taizé :
" Et pour nous, avancer avec Toi, ce sera devenir un
jour capables de te dire : "Toi le Christ, chante en moi, ton
amour a brûlé mon âme" ".
Francis de Baecque, conseiller d’État :
" Et je rends grâce pour toute la sainteté qui
s'est manifestée et qui se manifeste par la vie de tant d'hommes et de
femmes, pour les actes d'amour que nul n'a jamais connus, pour tous ceux et
toutes celles qui ont consacré leur vie à leur Seigneur, réalisant
l'offrande spirituelle dont parle St Paul, pour tant de prières adressées
à Dieu dans le secret, pour quarante ans d'amour partagé...
Je rends grâce, car je crois du plus profond de mon être que notre Dieu
est un Dieu de tendresse ".
Xavier Le Pichon, géophysicien et océanographe :
" Mon regard de croyant sur l'univers, dont
l'histoire a commencé il y a 10 à 15 milliards d'années, sur notre petite
terre, formée il y a seulement (!) 4 milliards 600 millions d'années et
maintenant arrivée à la moitié de sa vie, me permet d'y découvrir un
sacrement d'amour, une preuve de la tendresse du Père pour cette
"Bethléem" de l'univers où il a envoyé son Fils il y a 2000
ans. Je suis si heureux de me sentir porté dans ma foi par ce peuple de
pauvres pécheurs, sanctifiés par Jésus, unis dans son Église. S'il
fallait chercher une preuve supplémentaire de l'amour infini de Jésus et
de sa connaissance du cœur de l'homme, il me suffirait, semble-t-il, de
rappeler qu'il a donné Marie comme Mère à son Église, et donc à chacun
d'entre nous, une Mère si douce et si tendre à qui j'ai tout remis pour
qu'elle m'aide à tout lui donner ".
Et le Cardinal François Marty, archevêque de Paris :
" Car pour moi le Christ qui me fait vivre
aujourd'hui dans l'Église, dans l'Eucharistie, dans la mission, est bien le
même que celui auquel, tout enfant, j'ai donné ma foi, une fois pour
toutes. Il est toujours le fils de Marie et le Fils de Dieu, profondément
solidaire de notre histoire et parfaitement un avec le Père, dont il nous
communique l'amour et la vie. La prière de Jésus, l'intimité du Père et
du Fils, est au centre de ma vie comme un appel. Plus j'ai rencontré les
hommes, plus j'ai découvert Jésus-Christ ".
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[English]
Cardinal Paul Poupard analyses the adventure of faith. His point of
departure is religious experience in a largely secularised world, where
science and technology have taken the sacred out of nature and banished
religion to the margins. However, there are various possibilities for
religious experience today, which in no way imply conflict with rational
knowledge. A sincere and open heart will suffice: God, Christ and the Church
will no longer be an abstraction, but will become real for everyone.
[Español]
El Cardenal Paul Poupard analiza la aventura de la fe, partiendo de la
experiencia religiosa en un mundo donde la vida está ampliamente
secularizada, donde la ciencia y la técnica han desacralizado la naturaleza y
el elemento religioso ha sido marginado. A pesar de todo, existen diversas
posibilidades para una experiencia religiosa hoy, sin tenerse que encontrar en
oposición con el conocimiento racional. Con una apertura sincera del corazón
se realiza lo esencial: mediante la gracia divina, Dios, Cristo y la Iglesia
no serán abstractos sino reales para cada persona.
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