STUDIA
LA CULTURE À L'ÉCOLE DES SAINTS DU CARMEL
Carmel de la Theotokos et de l'Unité
Harissa, Liban
Le dimanche 19 octobre 1997, sur le parvis
de la Basilique Saint-Pierre de Rome inondée de soleil, le Pape Jean-Paul II
a proclamé Docteur de l'Église Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la
Sainte-Face, Vierge Moniale professe de l'Ordre des Carmes déchaux. Le livret
de la célébration remis aux pèlerins porte sur sa couverture l'icône de
Sainte Thérèse réalisée par le Carmel de la Theotokos et de l'Unité de
Harissa, Liban. Ce Carmel nous a proposé une belle étude —"Pour une
vision carmélitaine de la culture"— présentée ci-après.
Cet essai tente de situer la vocation spécifique du
Carmel dans le vaste contexte du monde contemporain et, plus
particulièrement, par rapport au thème de la culture. Il existe une
interaction existentielle entre le coeur de chaque homme et ce tout qui
s'appelle culture. La culture, en effet, émane du coeur de l'homme; de
plus, étant la résultante de l'effort conjugué des hommes, elle projette à
l'échelle mondiale —et même cosmique— les orientations fondamentales du
coeur de l'homme.
C'est ainsi que, en un temps où la culture est en crise
et, même, en danger de mort, il serait vain de chercher à la sauver sans
d'abord convertir le coeur de l'homme qui la produit comme un fruit bon ou
mauvais (cf. Mt. 12, 33 ss), car l'Évangile doit d'abord
pénétrer l'homme pour pouvoir transfigurer le monde. Beaucoup prônent la
sécularisation comme chemin d'inculturation; nous prendrons le chemin
inverse, pour souligner l'importance d'une culture chrétienne inspirée du
Dieu vivant et de l'homme créé à Son image et ressemblance, une
culture qui incarne et manifeste la réalité de la sanctification de
l'Univers par l'Avènement du Fils de Dieu. En dehors de l'Alliance entre Dieu
et l'homme scellée dans le Christ, la présence du sacré peut passer
pour révolue, tel un mythe dépassé. Mais dans le cadre de la Révélation,
les réalités terrestres ne se mesurent plus d'après des catégories telles
que moderne et non moderne, car la nouveauté sans cesse
jaillissante de la Vie éternelle communiquée dans le Christ par l'Esprit est
désormais l'échelle de valeurs de la Foi.
I. Considérations générales
1. L'Inculturation: fruit de la Mission
La nécessité de l'inculturation ne naît-elle pas de la
mission apostolique de l'Église, fruit de la Bénédiction du Christ,
Seigneur de l'Histoire, remontant siéger à la droite du Père? (cf. Mt.
28, 19-20). Que les nations entendent, chacune dans sa langue, la Bonne
Nouvelle du Salut est oeuvre de l'Esprit de Pentecôte. C'est sous Sa motion
que les Apôtres de l'ère contemporaine pourront faire retentir dans les
diverses cultures la Parole de Dieu à travers la Voix polyphonique de
l'Église. Cette Église est en Visitation jusqu'à la fin du monde, portant
l'Emmanuel en son sein et comblant l'attente des nations. En effet, chacune de
ces dernières porte un Précurseur en son sein: tel un nouveau Jean Baptiste,
rempli de l'Esprit-Saint à la Voix de l'Église, il pourra reconnaître l'Astre
d'En-Haut, vraie Lumière des nations (cf. Lc 1, 39-45; 2,
32).
2. But de la Mission
La vie éternelle: tel est le but de la Mission
conjointe du Fils et de l'Esprit. Tel est aussi le but de la Mission
participée de l'Église (Jn 20, 23; 17, 1). Sans cette
finalité eschatologique, l'Église perd tout le sens de sa Mission. La
vie éternelle ne se trouve pas uniquement à la fin de notre
pèlerinage terrestre: elle est présente au sein de l'Église comme sa source.
C'est pourquoi la Mater Ecclesiae est la Jérusalem qui descend
d'En-Haut (cf. Ap. 21, 10), car en elle le commencement et la fin
se rejoignent puisqu'elle est communication de la vie divine: Oeuvre de Dieu
et non fruit de la chair et du sang (cf. Jn 1, 13), elle est
Conception virginale, à la fois Vierge et Mère. Elle fait naître le Christ
dans chaque homme, étant son Corps en Construction dans le temps et l'espace.
Par les sacrements, elle transmet l'Esprit pour rassembler dans l'Unité les
enfants dispersés du Père auxquels est destinée la Gloire du Fils (cf. Jn
11, 52; 17, 22).
C'est dire que, dans toute démarche d'inculturation de
l'Évangile, l'Église vise toujours à porter la culture à laquelle elle
s'adresse comme au-delà d'elle-même. Elle découvre et met en lumière les semina
Verbi cachés dans toute culture et qui sont ces précurseurs qui
ont la capacité de reconnaitre le Verbe dont ils portent comme l'annonce.
L'Église fait encore plus: comme elle porte le Verbe en personne, elle Le
donne à chaque culture pour qu'Il la féconde par l'Esprit-Saint et lui fasse
porter du fruit en abondance pour la vie éternelle. L'existence des semina
Verbi au sein de chaque culture fait que la réception du Verbe par les
cultures concernées se réalise comme connaturellement: Il vient combler la
capacité qu'Il a créée.
3. Les religieux: Signe de l'Église
Les religieux appartiennent à la sainteté de
l'Église. Ils vivent ce mystère, le rendant visible et éloquent. Bien que
demeurant dans le monde, ils ne sont plus du monde car ils embrassent, dès
ici-bas, dans la Foi, l'Espérance et la Charité, la condition du monde à
venir, à l'exemple de l'Humanité Nouvelle: Jésus et Marie. A ce titre
aussi, les religieux rendent visible la marque indélébile du
Baptême-Confirmation, grâce à leur vie consacrée.
Église-manifestée, les religieux sont des témoins de
l'Au-delà, prophètes des temps eschatologiques. Prophètes en ce sens que,
dans la Foi, ils discernent les Signes des temps, car il les lisent à partir
de leur Accomplissement qu'eux-mêmes sont en train de vivre par anticipation.
Si le prêtre agit in nomine Christi, le religieux, lui, agit in
nomine Ecclesiae —comme d'ailleurs tout baptisé mais d'une manière
plus spécifiée et publique—. En ce sens, les religieux ont un rôle
prépondérant à jouer dans la Mission de l'Église et, par suite, dans
l'Inculturation qui est indissociable de la Mission.
Comment se réalisera cette Inculturation de la part des
religieux?
4. Principes de l'Inculturation
Pour tout projet d'Inculturation authentique d'un charisme,
deux facteurs sont également essentiels: une Christologie intégrale,
une Ecclésiologie intégrale. Ces deux facteurs fondent une anthropologie
intégrale dont nous parlerons plus loin.
D'abord une Christologie intégrale, toute tournée
vers le Père, dans le dynamisme de l'Esprit. Le Christ est la Plénitude de
la Révélation divine. Mais son Mystère ne s'épuise pas dans l'Incarnation
et la Rédemption, il se consomme dans l'Ascension et la Parousie. Homme comme
nous pour un temps, le Verbe incarné est mort et ressuscité pour nous
faire vivre de Sa Vie afin que nous devenions comme Lui: Dieu s'est
fait homme —disent les Pères— pour que l'homme devienne Dieu.
C'est le Christ de l'Ascension qui est avec l'Église tous
les jours et jusqu'à la consommation des siècles (Mt 28, 20).
Siégeant à la droite du Père, Il est le Seigneur de l'histoire et Il nous
envoie l'Esprit-Saint pour nous faire accéder à la Vie divine. Les nations
rassemblées autour du Cénacle, le jour de la Pentecôte, n'ont pas entendu
en leurs langues respectives un discours sur leurs propres cultures humaines,
mais, émerveillées, elles entendaient les Apôtres chanter les merveilles
de Dieu (Ac 2, 11).
Pour s'intégrer dans le Christ-Plérôme, chaque nation
doit être transfigurée par l'Esprit; et pour recevoir les Énergies
vivifiantes de l'Humanité Nouvelle instaurée par le Christ, elle doit comme
mourir à elle-même. D'où, le Christ ne fait pas stagner chaque culture dans
ses propres dimensions. Il délivre les cultures et les fait monter avec Lui
à la droite du Père, les introduisant dans le Mystère de l'Église qui descend
du ciel (cf. Ap. 21, 10).
Ensuite une ecclésiologie intégrale. Pour des
religieux est nécessaire une vision de l'Église qui lie indissolublement le sensus
Ecclesiae et le Sensus Ordinis. En effet, nous pouvons affirmer que
la conscience de son identité qu'a un Ordre coïncide avec la place qu'il est
appelé à occuper dans l'Église, Corps du Christ. La notion qu'ont les
religieux de leur identité influe, par suite, sur le mode de leur insertion
dans l'Église locale qui implique, normalement, une inculturation. Pour que
l'Inculturation ne soit pas une métamorphose du charisme ou une
absorption pure et simple de celui-ci par des éléments socio-culturels, il
est nécessaire que l'identité charismatique demeure l'inspiratrice de
l'Inculturation.
On ne devrait pas oublier que le sensus Ecclesiae et
le sensus Ordinis vont toujours de pair. Le fléchissement de
l'un est signe et précurseur du fléchissement de l'autre. Dans la mesure où
le religieux est fidèle au sensus Ecclesiae, celui-ci l'inclinera
d'instinct à s'enraciner davantage dans la vocation spécifique que Dieu lui
octroie dans et pour l'Église, et donc à approfondir toujours plus le sensus
Ordinis. D'où, lorsque le sensus Ordinis commence à fléchir,
c'est signe que le sensus Ecclesiae n'est plus très aiguisé et qu'on
n'entend plus très bien ce que l'Esprit dit aux Églises (cf. Ap
3, 22).
On a peut-être trop peu souligné que l'aggiornamento
n'est pas une affaire disciplinaire, mais une affaire d'Église et donc
de l'Esprit-Saint. C'est Lui qui, de la chair virginale de Marie, a tissé le
corps du Christ-en-kénose. C'est Lui qui, du sein de l'Église baignée dans
le Sang de l'Agneau, tisse les humbles structures qui incarnent dans le vécu
et signifient la Vie Divine communiquée. Cet Esprit est le suprême Agent de
l'inculturation.
5. Les voies de l'Inculturation
Le charisme d'un Ordre est indissociable de
l'Évangile qu'il est appelé à inculturer de par sa mission spécifique.
Chaque charisme est l'Évangile même, vécu d'une manière propre à une
vocation particulière dans l'Église. Par suite, le charisme est déjà
une culture —issue de l'Évangile— qui s'adresse à la culture issue d'une
nation. Ces deux cultures ne sont pas équivalentes. Elles n'appartiennent pas
au même degré d'être puisqu'elles n'ont pas même origine. L'une est
expression dans et pour l'Église d'une vocation spécifique qui
reproduit, sous l'inspiration de l'Esprit Saint, une facette du Mystère du
Christ, Homme Nouveau. L'autre est l'expression dans et pour le monde
d'une manière d'être spécifique qui reproduit une facette du mystère de
l'homme déchu. A travers telle famille religieuse, l'Evangile reçoit une
illustration culturelle inspirée qui, bien que tributaire du milieu
socio-culturel où elle a surgit, n'en reste pas moins —dans ses principes
et ses intentions— au-delà des contingences socio-culturelles issues du
monde. Dans les cultures issues du monde on détecte, il est vrai, les traces
du divin dont l'homme porte l'empreinte indélébile, mais ces traces sont
captives du jugement enténébré de l'homme déchu qui ne les reconnaît pas
pour telles jusqu'à ce que ses yeux s'ouvrent à la Lumière du Christ; c'est
pourquoi, depuis sa rupture avec Dieu, l'humanité a suivi une trajectoire
distordue qui reflète cette rupture.
Dans l'inculturation il y a un dialogue entre deux
cultures: celle de l'évangélisateur qui est déjà renouvelée par
l'Esprit-Saint —et il doit en être ainsi pour des évangélisateurs— et
celle de l'évangélisé qui est appelée à être renouvelée. Il est
indéniable que le charisme —en tant qu'Evangile vécu— doit rester le
même et garder toutes les expressions susceptibles de le caractériser. Il
faut cependant qu'il soit vécu dans et par la culture où il s'insère. Cette
Oeuvre appartient à l'Esprit-Saint et ne peut se limiter à des
considérations ou à des études sociologiques. L'amour exige la connaissance
de l'autre, mais il attend d'En-Haut la révélation du mystère et de
l'attente de l'autre pour y répondre adéquatement: le Christ, seul, sait
vraiment ce qu'il y a au fond de l'homme (cf. Jn 2, 25).
L'important, dans toute oeuvre d'inculturation, est de ne pas laisser le
côté sociologique empiéter sur le discernement spirituel qui, seul, peut
comprendre en profondeur quel langage adresser à chaque culture.
II. Le rôle spécifique du Carmel
Ceci dit, le Carmel a-t-il un apport spécifique dans le
domaine de la culture et de l'Inculturation? Il nous semble qu'aujourd'hui
plus que jamais, le Carmel, de par sa vocation propre, a un message à livrer
concernant les divers aspects de la culture.
1. Pour une approche théologale du monde
C'est à juste titre que tout projet d'inculturation
commence par une analyse de la société et de l'Église. Cette connaissance
du monde contemporain, face à l'Église, est nécessaire pour situer le
contexte culturel à évangéliser dans lequel s'insère le témoignage
spécifique du religieux évangélisateur.
Le Carmel offre une approche théologale du monde basée
sur l'expérience de ses saints. Celle-ci part d'un Lieu Théologique
originel, à savoir l'homme, Temple de Dieu, l'homme qui, devenu par
son Union à Dieu le Lieu de Dieu, regarde tout à travers Dieu: connaître
les créatures à travers Dieu et non plus Dieu à travers les créatures (Vive
Flamme IV, 5). Sainte Thérèse présente la Divinité comme un très
clair diamant, bien plus grand que le monde entier, ou un miroir... et on voit
dans ce diamant tout ce que nous faisons, de telle façon qu'il renferme tout,
car rien n'échappe à cette grandeur (Vie 40, 9-10). Face au Dieu
vivant devant qui il se tient dans la Foi comme le prophète Élie, le Carmel
proclame la réhabilitation de la Vérité comme détermination
transcendantale de toute connaissance et de toute échelle de valeurs. Si
Dieu contient toutes choses, il est une ascèse qui consiste pour l'homme à
sortir de soi pour entrer en Dieu et recevoir Son mode d'être. Le
Seigneur disait à la Sainte Mère: Ne travaille pas, toi, à essayer de
m'enfermer en toi, mais à t'enfermer, toi, en moi (Relation 15).
C'est ainsi que, par l'illumination divine, l'homme devient
conscience de l'univers. A partir de ce Lieu théologique qu'est la
Présence divine d'immensité où par la Foi il demeure, l'homme peut, non
seulement scruter le Mystère de Dieu (dans Ta Lumière nous verrons la
lumière, Ps 36), mais aussi scruter le monde et discerner dans ses
valeurs entre l'ivraie et le bon grain, car le spirituel, lui, juge de
tout, et n'est jugé par personne (I Cor 2, 15).
2. La Foi: le sens de Dieu
Ce renouvellement du jugement intérieur est dû à
la Foi qui voit avec les yeux de Dieu. Toute l'ascèse du Carmel a pour
finalité de rendre à l'homme sa transparence originelle à l'action de Dieu:
cette transparence qui est passivité active permet seule à l'homme
d'acquérir la Science de Dieu.
Tant qu'il est sur terre, l'homme est tributaire du
péché. Si la création de Dieu est un moyen pour connaître Dieu (cf. Rm
1, 20), on ne peut dire que le monde, création de l'homme, jouit de la
même transparence. Le monde est lié, dans le 4è Evangile, au
Malin nommé Prince de ce monde. Jésus dira de ses disciples: ils
ne sont pas du monde, comme Moi je ne suis pas du monde (Jn 17, 4).
L'homme reste dans l'opacité tant qu'il n'a pas renoncé à son agir ambigü,
fruit de la rupture avec Dieu, c'est-à-dire tant qu'il n'a pas vaincu le
monde par la Foi (cf. I Jn 5, 4).
D'où l'attitude du Carmel: embrasser la Croix dans les
riens et les nuits, pour exorciser l'homme de toute alliance avec les
ténèbres du monde. C'est alors que, mourant au vieil homme, l'homme renaît
en recevant de Dieu la filiation surnaturelle qui le transforme et le dote des
Énergies divines. Cette participation à la Nature divine est la substance
même de la Foi.
Il va sans dire que l'approche théologale dont nous
traitons est mystique et prophétique, mais c'est en vue d'une diaconie
ecclésiale. Le prophète est serviteur (cf. Ap 22, 8) et le
mystique est un serviteur qui devient ami (Jn 15, 15) ou un ami
que l'amour pousse à servir (la Ste. Mère Thérèse de Jésus appelle
serviteurs de l'amour ceux qui suivent le chemin de l'oraison: Vie
11, 1). Lorsque nous nous ouvrons à l'action du Saint-Esprit, nous devenons
aptes à interpréter les signes des temps car, comme à des amis, le
Seigneur nous confie ses secrets (cf. Jn 15, 15). Sous la motion divine
nous pouvons prendre l'attitude prophétique requise. De cette manière notre
action cadrera avec celle de Dieu en une synergie féconde. Seul un regard de
vérité sur l'homme et sur le monde peut engendrer un service approprié,
apte à s'insérer dans l'Économie des gestes salvifiques du Christ et de Son
Église.
3. Un sens carmélitain de l'Histoire
Si le monde, fruit de l'action humaine tributaire du
péché, n'est pas la création voulue par Dieu, son devenir ne s'identifie
pas purement et simplement à celui de l'Oeuvre de Dieu. C'est pourquoi, il
est urgent de distinguer entre Devenir et devenir:
Devenir et devenir: Dire avec la Bienheureuse
Édith Stein que l'être est un devenir, c'est affirmer une vérité
inhérente à la création, telle que conçue par le Créateur: un
déploiement de l'être dans le temps et une montée de chaque être vers
l'actualisation de toutes ses possibilités, c'est-à-dire vers son propre
achèvement (entéléchia). Dans ce sens, le devenir est progression de
l'être vers la plénitude de tout ce qu'il est appelé à être. Pour l'homme
et pour l'humanité, cette montée vers l'être en plénitude peut se
faire suivant la ligne tracée par le Créateur, mais elle peut aussi
emprunter une voie contraire. Pour être digne de ce nom, le Devenir doit
être en conformité avec le Projet du Créateur, c'est-à-dire avec la
Volonté du Père.
Or, jusqu'à la fin du monde, deux sortes de devenir
grandiront ensemble, se superposeront l'un à l'autre, se recouperont —inextricablement
parfois— tels l'ivraie et le bon grain: le Devenir du Fiat! et le
devenir du Non Serviam!. Dès l'aube de la création l'homme est
confronté à une alternative: entrer librement dans l'Alliance de Dieu et
alors il dependra de Dieu qui le mènera vers l'achèvement de
son propre mystère; ou se soustraire à l'Alliance et alors son autosuffisance
le mène à la ruine.
C'est parce qu'elle est une spiritualité de l'Alliance,
que la doctrine du Carmel donne tant d'importance à la réalité du
péché et, par conséquent, à la nécessité de la purification (catharsis),
afin que l'homme puisse embrasser pleinement son devenir en Dieu.
La lutte contre le Mal: Au début de son traité
sur la purification, St. Jean de la Croix part de la condition initiale de
l'homme déchu: une liberté asservie aux appétits (I Montée
1, 1-4). Eluder la réalité du péché est esquiver l'existence d'un
antagonisme mortel entre le Bien et le Mal qui s'affrontent sur la scène du
monde, c'est faire preuve d'un optimisme béat et d'un irénisme imprudent. On
ne saurait lire les événements de l'Histoire ni interpréter les signes de
temps sans tenir compte de cette lutte entre la Lumière et les ténèbres.
Comment discerner l'action de Dieu dans l'histoire de l'homme si on n'accepte
pas, dans toute sa réalité, la condition actuelle de la nature humaine qui
est blessée à sa racine par le péché? A cause de cette blessure du péché
qui a ouvert une brèche dans l'intégrité originelle de sa liberté, l'homme
est en perpétuelle tension entre deux choix, entre deux cités, celle
de Dieu, édifiée jusqu'au mépris de soi; celle du Malin, édifiée jusqu'au
mépris de Dieu (cf. St Augustin, De Civitate Dei XIV, 28).
Le Carmel envisage la vie de l'homme sur terre comme une épreuve.
Il arme l'homme intérieur avec les armes spirituelles du combat contre le Mal
(cf. Règle de St Albert, Exhortation). Cette lutte ne peut se
ramener à un dialogue, elle ne peut se terminer par un compromis ou une
synthèse comme l'enseignent les maîtres de la Dialectique qui ne croient pas
dans l'intervention d'une Vérité absolue dans les choix terrestres des
hommes. Mourir, oui, se rendre: jamais! (cf. Chemin 3). Ce
radicalisme est nécessaire pour poursuivre jusqu'au bout le bon combat, car
celui qui tiendra jusqu'à la fin, celui-là sera sauvé (Mt
24, 13).
Les trois ennemis de l'âme —qui sont le monde, le
démon et la chair— occupent une place stratégique dans la doctrine de nos
Saints. Ces ennemis ne sont pas des réalités uniquement pour ceux qui
traitent de mystique; il est important de les localiser pour la
réussite de n'importe quelle oeuvre au service du Royaume, particulièrement
dans celle de l'Inculturation.
Le vrai Devenir: Considérer le devenir comme une
montée irrésistible ou une évolution conquérante et irréversible c'est
forger un mythe triomphaliste, propre à plus d'un faux messianisme. Avant
d'être une Ascension, le Devenir chrétien est un Passage, un Exode,
une Pâques. Plus qu'une évolution, il est une transformation de l'homme
ancien en un Homme Nouveau: deux humanités qui n'appartiennent pas au
même degré d'être car l'une est terrestre et psychique, l'autre est
céleste et pneumatique. Le passage d'une humanité à l'autre n'est pas
une évolution: une espèce produisant d'elle-même une autre, après
avoir atteint un certain degré de perfection génétique. Le passage du
royaume de ce monde au Royaume de Dieu est une nouvelle naissance, une
nouvelle création dont Dieu seul est l'agent, moyennant la libre coopération
de l'homme: Deus qui mirabiliter condidisti et mirabilius reformasti,
disait l'ancienne Bénédiction de l'eau à l'Offertoire. Au Carmel, le
devenir de l'homme et de l'humanité sont envisagés en termes de
transformation, de nouvelle naissance, de divinisation.
La mystique et le monde: En tant que Devenir
plénier de l'homme et de l'humanité, la mystique n'est pas une
évasion du monde, mais une confrontation avec les régisseurs de ce
monde des ténèbres... les Esprits du mal qui habitent les espaces célestes
(Eph 6, 13). Jésus priait ainsi pour ses disciples: je ne te prie
pas de les retirer du monde mais de les garder du Malin (Jn 17,
15). Comme l'Agneau qui porte les péchés du monde, le mystique ne condamne
pas le monde mais il veut le sauver (cf. Jn 3, 17). D'où, le
témoignage des contemplatifs occupe les avant-postes de l'Église: non
par triomphalisme vain, mais parce que ceux qui se dédient par vocation
spécifique à cultiver le Devenir plénier sont un signe du plus radical
engagement pour le monde, dans le monde et avec le monde, par amour, pour
sauver le monde. Sainte Thérèse compare le contemplatif au porte-drapeau
dans la bataille: il ne peut pas se défendre et même s'il est mis en
pièces il ne peut laisser le drapeau de la main (Chemin
18, 6).
Cette bataille se manifeste d'abord dans le secret des
coeurs. C'est là que l'homme choisit entre le Bien et le Mal et agit en
conséquence. Mais les options de l'homme engagent toutes les réalités
terrestres — l'Univers et l'Histoire — dans cet affrontement. On comprend
l'apport irremplaçable du combat spirituel que les contemplatifs
mènent dans la solitude contre le Mal: dans notre clôture nous combattons
pour Lui (Chemin 3, 5). Car: Ne pensez jamais que le mal ou
le bien que vous ferez demeurera caché (ibid. 15, 7). Il s'agit
d'un mystère de solidarité, mieux de communion entre les
hommes d'abord, entre l'homme et l'univers ensuite. Le devenir plénier
dépasse le monde d'ici-bas: c'est un devenir eschatologique, où se
joue le salut ou la ruine de l'homme, et le salut ou la ruine de l'Univers.
Seule la Jérusalem qui descend du ciel peut donner au monde l'accès
à ce Devenir-là; seule, elle fait naître le Salut dans le coeur de l'homme,
ce Salut, paix de Dieu. L'Église est dans le Christ le sacrement —c'est-à-dire
le signe et l'instrument— de l'unité de tout le genre humain parce que
d'abord elle est premier sacrement de l'union intime avec Dieu (cf. Lumen
Gentium 1, 1). Le Carmel est une épiphanie du mystère de
l'Église et il contribue avec l'Église à l'unité du genre humain par
laquelle se réalisera définitivement le salut du monde. L'Église est à
l'écoute du monde pour pouvoir proférer à son endroit la Parole de Dieu de
manière à en être entendu et à l'entraîner dans son propre dynamisme,
qui est celui du Ressuscité.
III. Le Carmel et une culture de base
Il existe une culture qu'il appartient
spécifiquement au Carmel de vivre, de développer et de transmettre à
l'humanité contemporaine. Par sa Tradition vivante, son patrimoine spirituel
et le témoignage de ses saints, le Carmel proclame l'urgence de retrouver ce
que nous appellerions volontiers une culture de base. Qu'entendons-nous
par cette expression?
1. La culture de base ou l'universel de la
culture
Les ethnologues et les naturalistes sont unanimes pour
déduire de leurs observations la présence de comportements humains qu'ils
appellent innés et qui se retrouvent dans tous les contextes culturels
même si ceux-ci sont très distants les uns des autres. Pour un chrétien, la
raison de cette identité universelle et innée de certains comportements est
fondée dans le fait que les hommes ont en commun la même nature humaine.
C'est parce que toute culture authentique est une expression de la nature
humaine qu'elle est universelle. Toute culture est universelle ou elle
n'est pas, affirme le Cardinal Poupard (Doc. Cath. 1837, p. 890).
Si la nature humaine fonde l'universalité de la culture,
même quand les comportements qui émanent d'elle sont encore des balbutiements
(c'est-à-dire à un stade sous-développé) combien plus ne le ferait-elle
pas si elle s'inspirait de ce que le Créateur lui-même révèle dans
l'Écriture ou la Tradition? La culture qui résulterait de telles sources ne
serait-elle pas une culture de base, apte à servir de fondement à
toute culture appelée à se renouveler au contact de l'Évangile? Cette culture
de base enracinerait la culture qui l'accueille dans l'humus originel de
la nature humaine qui détermine chaque homme dans son être même suivant le
Projet du Créateur. C'est pourquoi la culture de base ne relève pas
seulement du domaine sociologique, mais aussi et surtout de la théologie au
sujet de laquelle le Cardinal Poupard affirme: Si la culture est une
manière d'être un homme et la philosophie un essai de mettre au clair les
questions de l'homme, la théologie est une réflexion sur son mystère,
tel qu'il apparaît dans le déploiement qu'en fait le Verbe incarné (ibid.).
Une manière d'être un homme, conforme au mystère de
l'homme tel que révélé dans le Christ: tel est le sens de la culture de
base. Celle-ci serait le véhicule même de l'Inculturation, car: Il
s'agit toujours, pour l'Inculturation, d'atteindre l'homme en ses racines
les plus profondes pour pouvoir le porter comme au-delà de lui-même
(ibid.).
Telle que nous essayons de la définir, la culture de
base est une anthropologie intégrale. D'une part, en effet, elle
est issue et portée par la théologie, d'autre part elle est destinée à
être vécue et à modeler le monde à la mesure de la transformation
progressive du coeur de l'homme. Cette culture exprime le mystère de l'homme
à partir du Mystère de Dieu; elle représente ce que l'homme vit du mystère
de sa relation à Dieu et ce qu'il en exprime en tant que: roi de la
Création, prêtre du Créateur et prophète du monde à venir. Les
fondements de la culture de base sont donc: le mystère de l'homme
et son expression dans le monde; voyons-les de près pour essayer de relever
l'apport du Carmel à l'égard de la culture de base:
a. Le mystère de l'homme. Ce que la Révélation
biblique nous dévoile du mystère de l'homme et de sa vocation implique la
possibilité d'une culture de base commune à tous les hommes, à
quelque latitude qu'ils appartiennent. Cette culture de base serait
même nécessaire pour que l'homme, ayant accueilli la vie divine, atteigne le
sens ultime et la plénitude de son être-homme en laissant la Grâce
développer toutes les énergies de son humanité greffée au Christ. La culture
de base, en effet, suit les aléas de la vie spirituelle de l'homme qui
est une montée vers le personnel et une rencontre avec le Dieu vivant qui Se
donne. Ayant son fondement dans la nature humaine, la culture de base
se déploie au fur et à mesure de la croissance de l'Homme Nouveau, qui se
renouvelle à l'Image du Créateur (cf. Col 3, 10; Eph 4, 24).
Que signifie donc être à l'Image de Dieu? L'homme est l'Image de Dieu
en ce sens qu'il est capable de Dieu et peut participer de Lui. C'est
seulement en adhérant au Bien immuable qu'est Dieu qu'il peut obtenir le
Bonheur, car Dieu seul peut le combler (De Trinitate 14, 8, 11 et De
Civitate Dei 12, 1, 3). Parce qu'il est capacité de Dieu, l'homme est
ontologiquement orienté vers Dieu. Tu nous as faits pour Toi, Seigneur
—s'écrie St Augustin— et notre coeur est inquiet jusqu'à ce qu'il se
repose en Toi! (Confessions 1, 1, 1). Le centre de gravité de
l'homme est Dieu et l'amour est le poids qui est aimanté par ce centre
de gravité: L'amour est l'inclination de l'âme, la force et la vertu
qu'elle possède pour aller vers Dieu (Vive Flamme I, 9-13). Mon
poids, c'est l'amour (Confessions 13, 9, 10). Il existe donc une
connexion immédiate entre la nature de l'homme capax Dei et la
relation amoureuse avec Dieu qu'est l'oraison: cette Alliance culmine dans
l'Union transformante dont l'essence est un Don réciproque des personnes —Dieu
et l'homme— dans l'Amour, Communication des personnes et union (Vive
Flamme III, 24). L'homme est capable d'un rapport personnel avec Dieu
comme je et tu. (Enc. Dominum et vivificantem, n. 33). La
relation amoureuse entre Dieu et l'homme a des répercussions sociales
et cosmiques, car la création forme un tout. C'est aussi parce qu'il est
déterminé dans sa nature par une attraction irrésistible dont le moteur est
l'Amour, que l'homme est essentiellement un être-de-relation, un être qui
n'est pleinement lui-même que dans un vis-à-vis avec un semblable. Par
conséquent, la relation de l'homme à Dieu conditionnera celle de l'homme
avec son semblable.
b. L'homme coupé de Dieu. Les deux récits de la
genèse de l'homme (Gn 1-2 et 2-3) ainsi que les conséquences de la chute
(Gn 4-8) sont également nécessaires pour fonder une anthropologie
intégrale capable d'inspirer la culture de base. La rupture avec
Dieu révèle l'essence de la nature humaine qui est relation parce
que vide, c'est-à-dire capacité, ouverture à l'autre. Où es-tu?:
le Créateur a perdu sa créature, Dieu ne reconnaît plus Son Image. Coupé
de Dieu, l'homme n'est plus lui-même: il vit contre nature, selon
l'expression lapidaire des Pères. On pourrait dire que le récit Yahviste
révèle l'homme dans son devenir; mystère ambivalent à cause du péché.
L'homme ne peut se construire en dehors de son mystère réel contenu dans sa
nature. Il ne peut maîtriser l'univers hors des lois instaurées par le
Créateur, ni vivre en communauté avec son semblable s'il se soustrait à la
douce loi de relation amoureuse avec Celui qui est en son interior intimo
meo (st Augustin, Confessions III, 6, 11).
c. L'homme appelé à la Ressemblance. L'Image de
Dieu retrouve une dimension nouvelle au Baptême qui incorpore l'homme
au Christ. Jésus, Icône du Père, restaure l'Image de Dieu abîmée en Adam.
C'est dans l'Union à Dieu que se déploient toutes les virtualités inscrites
dans la nature et redimensionnées à la mesure de l'Homme Nouveau créé dans
le Christ à l'Image de son Créateur (cf. Éph 4, 24; Col.
3, 10) par la Grâce. Renaître de l'Esprit-Saint en cette vie, c'est avoir
une âme très ressemblante à Dieu par la pureté, sans receler aucune
trace d'imperfection (II Montée V, 5). L'Image de Dieu est non
seulement le point de départ de la culture de base, mais elle est
aussi le secret du dynamisme en vertu duquel chaque homme se rapproche du
Projet du Créateur.
d. Sens du Devenir. Pour le chrétien ce devenir
est une montée vers le personnel et une détermination libre de soi face
à Dieu, tension vers l'Eschaton. Seule elle est capable de diriger
adéquatement le progrès humain et d'exorciser les réalités terrestres des
infestations et des alliances avec le Mal. Elle implique la communion à la
Croix du Christ pour participer à Sa Gloire. Sans Moi vous ne pouvez rien
faire (Jn 15, 5). Tout devenir et toute culture, pour être
féconds et signifier quelque chose pour l'humanité, doivent être réalisés
en synergie avec Dieu. De ce point de vue-là, on ne saurait proclamer
sans nuances la légitime autonomie des réalités terrestres. On ne
saurait entendre cette autonomie comme une autosuffisance, une rupture
délibérée, ou même inconsciente, de la synergie avec le Créateur.
2. La culture du monde moderne: un défi
L'ère contemporaine se caractérise par une autonomie sans
cesse plus large des réalités terrestres par rapport à Dieu. Il
convient de se demander si le monde moderne nous offre vraiment une culture.
Ne s'agit-il pas plutôt d'une anticulture? La culture moderne est née
en même temps que l'essor économique des grandes puissances financières
oligarchiques. A une production accélérée correspond la création
artificielle de nouveaux besoins. Son effet déstructurant apparaît aussi
bien dans le domaine de l'art que des Lettres et de la pensée. La science
seule et le progrès de la technique ne suffisent pas à caractériser une
culture qui, pour l'être, doit se fonder sur l'homme vrai et non pas
artificiel. Seule une culture authentiquement chrétienne pourrait révéler
ce défi: elle est seule à connaître à fond l'homme. En effet, seul
Jésus-Christ qui a embrassé la plénitude de la Divinité et la plénitude
de l'Humanité sait ce qu'il y a dans l'homme (cf. Jn 2, 25). Le
rôle de la culture de base est encore plus décisif, du fait qu'elle
représente des valeurs renversées par l'anticulture, mysterium
iniquitatis. Face à la société de consommation, la culture de base
propose à l'homme de se mettre à l'écoute de son propre mystère d'Image de
Dieu appelée à devenir ressemblante par Amour. Seule l'Alliance avec
le Dieu d'Amour vécue jusqu'à la déification peut combler toutes ses
attentes et préserver l'humanité de l'an 2000 des dangers qui la guettent,
en lui apportant le salut.
3. Apport du Carmel
Quel est l'apport du Carmel? En se dédiant à cultiver en
priorité la vie d'oraison dans le but de se disposer à goûter dès
ici-bas la douceur de la Gloire d'En-Haut et de parvenir à la
transformation en Dieu. Témoigner inlassablement de ces valeurs en les vivant
et en étant transformé par elles. Pour bien cultiver l'Univers, l'homme doit
savoir cultiver le jardin de son intériorité: il ne pourra y réussir qu'en
laissant Dieu agir en lui. Animé par le Souffle de Dieu, l'homme pourra
bâtir la civilisation de l'Amour. En enseignant l'homme à se laisser cultiver
par Dieu, le Carmel lui enseigne du même coup à cultiver l'Univers dans la
sainteté et la justice. Le Carmel implore nuit et jour une Effusion de
l'Esprit-Saint qui renouvelle la face de la terre (cf. II R 18, 37).
IV. Pour une expression du mystère de l'homme dans le
monde. La sémiologie chrétiene
La culture de base ne se borne pas à des principes
spirituels désincarnés. Nous constatons avec joie que la sémiologie
chrétienne —cette science transmise des symboles— redevient vivante. Pour
parler à l'homme, Dieu utilise des symboles.
1. La culture biblique
Jean-Paul II dit à ce sujet: le Message évangélique
n'est pas isolable purement et simplement de la culture dans laquelle il est
d'abord inséré, ni même, sans déperdition grave, des cultures où il s'est
déjà exprimé au long des siècles (Catechesi tradendae n.
53). Pour confier Sa Parole et Se révéler, Dieu n'a pas choisi une culture:
Il l'a créée. L'histoire de l'Alliance est celle du surgissement d'une
culture inspirée par Dieu. Cette culture est le fondement de l'Église dont
le mystère est liturgie.
2. Une symbolique révélée
La culture de base assume le symbolisme inspiré par
l'Esprit-Saint. L'homme, du fait qu'il est homme, se retrouve dans ces
symboles beaucoup plus qu'il ne se retrouverait dans n'importe quelle culture
humaine. Aider l'homme à pénétrer dans la sphère du symbolique révélé
qui trouve sa plénitude dans le Christ, c'est l'aider à retrouver ses
racines ontologiques et le vrai sens de sa relation à Dieu. Le Cardinal
Ratzinger affirme: la tradition chrétienne classique se trouve beaucoup
plus proche de notions fondamentales de l'humanité, du patrimoine de base de
la culture religieuse humaine en général, que ne le sont les constructions
tardives de la pensée européenne souvent détachées des racines
spirituelles de l'humanité (Entretien sur la Foi, Paris 1985,
242).
3. Le Carmel: Une tradition mystagogique
Le Carmel conserve, vivante et vivifiante, la Tradition
sacrée du langage mystagogique qui véhicule seul les réalités
pluridimensionnelles de l'Esprit (cf. Cantique Spirituel, Prologue).
L'un des apports les plus urgents que le Carmel puisse offrir est une remise
en honneur de la sémiologie chrétienne. Le chrétien est un témoin, familier
de Dieu, habitant de la Jérusalem céleste. Il voit les
réalités invisibles. L'oraison affine le sens de la Foi par l'expérience
des mystères. D'où le sens du prophétisme du Carmel: témoigner à
cause de la Réalité expérimentée, vécue.
4. Redécouvrir la dimension du sacré
L'homme est lui-même une réalité sacrée. Cette
mystagogie doit pénétrer toute la vie. Réanimer tous les domaines du
quotidien, depuis la vie ecclésiale jusqu'à la vie sociale,
socio-économique, ainsi que la vie de l'esprit. Importante, la mystagogie
l'est plus particulièrement pour les religieux. Les éléments de la vie
religieuse sont universels et peuvent appartenir à tous les temps.
V. Conclusion: le retour au paradis perdu
L'homme est hanté par le Paradis perdu. C'est le
Paradis que Jésus sur l'Arbre de la Croix promet au Bon Larron qui symbolise
Adam-Eve voleurs du fruit de l'Arbre défendu et sauvés par l'Arbre de la
Croix. Dans la Ste Écriture, il y a une étroite relation entre le mystère
du Paradis perdu et celui du Carmel. La splendeur du Carmel est donnée au
désert qui deviendra Éden Paradis. Le Carmel a toujours réuni ces deux
réalités: le jardin et le désert, le jardin par le désert. Vivre
dans le désert, c'est reconnaître notre exil loin de la Face de Dieu, et
refuser d'appeler bonheur les joies fugitives du monde, d'où s'est retirée
Sa présence familière (Ps 136, 4-5). Vivre au désert, c'est vivre
dans la vérité de notre état déchu, c'est disposer tout notre être à
s'ouvrir à Lui, dans la soif du Désir, c'est monter sur la Montagne Sainte.
Le Carmel enseigne le retour au Paradis perdu jusqu'à la communication
des personnes que sont les Noces Mystiques (cf. Vive Flamme III, 24).
S'il montre l'origine et l'accomplissement, le Carmel
montre aussi le Chemin: c'est l'Humanité Nouvelle du Christ et de
Marie, l'Humanité du Christ à travers l'Immaculée Conception de Marie. On
ne saurait parler du Carmel ni de son oeuvre d'inculturation, sans parler de
Marie, Mère de l'Humanité Nouvelle. De cette cime suprême de la conscience
humaine redevenue transparente à la Lumière de Dieu, le monde est
déchiffré dans la Beauté, la Bonté et la Vérité de la création
originelle. L'homme redevient le roi de la création à cause de sa
participation à la filiation divine du Christ. Seul l'homme, conscience vive,
car vivifiée par l'Esprit divin, peut redonner à toutes choses leur vraie
richesse de sens et de valeur. Seul l'homme, en synergie avec le Père, le
Fils et l'Esprit-Saint, peut fonder une culture qui anticipe et prépare
celle de la Cité future. Cette culture intégrale sera comme le sacrement
de la Nouvelle Jérusalem: une humble réalité totalement transparente à
la communication des Énergies divines qui l'élèveront comme sur un Char de
feu à la rencontre du Christ qui vient (cf. I Thés 4, 17; 2 R
2, 11).
[English]
The Carmel of the Theotokos and Unity in Lebanon provides a remarkable
example of synthesis across various disciplines which is uncommonly
stimula-ting in terms of culture. What light could the saints shed on our
understanding of methods and principles of inculturation? What they teach us
is the way from man's fall in the garden of Eden to the divine state of life
in the new Jerusalem; it is a way of conversion and penance, indeed the only
way to true fulfilment for a human person created in God's image. Basically,
Carmel teaches us the way back to paradise, where the mystical marriage with
Love takes place. Someone who has God has everything!
[Español]
El Carmelo de la Theotokos y de la Unidad, del Líbano, propone un
ejemplo notable de síntesis interdisciplinar que sirve de acicate en el campo
de la cultura. ¿Cómo concebir la inculturación, sus principios, sus
caminos, a la luz vivificante de los santos? Su enseñanza subraya la vía que
hay que recorrer, desde el hombre caído del Edén hasta el hombre divinizado
de la nueva Jerusalén, un camino de conversión y de penitencia, pero que es
el único que permite la realización plena de la persona humana creada a
imagen de Dios. El Carmelo nos enseña el retorno al paraíso, ámbito de las
bodas místicas con el Amor. ¡Quien tiene a Dios, lo tiene todo!
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