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Conseil
Pontifical pour la Pastoral des Migrans et des Itinérants
XV Réunion Plénière
Migrations par la voie des mers
P. Beniamino Rossi, c.s.
Supérieur des Pères Scalabriniens en Europe
Suisse
Prémisse
Les migrations ont assumé au cours de ces dernières décennies un véritable
caractère planétaire : d'une part, le processus de globalisation de l'économie,
du marché et des communications a accéléré, gonflé et rendu les flux
migratoires plus complexes et, concerne maintenant d'autre part tous les pays du
globe.
Non ne discuterons pas ici des causes qui produisent les migrations modernes et
nous ne voulons pas non plus tracer une cadre historique des migrations par la
voie des mers.
Je voudrais seulement rappeler que, tout de suite après la conquête de la part
des puissances européennes des vastes territoires des Amériques, de l'Afrique
et de nombre de territoires asiatiques, une émigration forcée s'est développée,
justement par la mer : à partir du XVIIème siècle et jusqu'aux
premières décennies du XIXème siècle, on entre dans l'époque de
la "traite des esclaves", justifiée par le concept de commerce de la
personne humaine, considérée comme un facteur de production et de développement.
1. La grande épopée migratoire européenne
La fin de la "traite des esclaves" (après les années '30 du XIXème
siècle) coïncide en Europe avec l'explosion de la révolution
industrielle : tandis que l'Angleterre approuve la loi qui abolissait
l'esclavage, les mines du Pays de Galles, les industries textiles et mécaniques
de Liverpool, Manchester, Glasgow, Londres voient la naissance d'un prolétariat
qui, sous de nombreux aspects, présente des situations de véritable esclavage.
On constate une accentuation des processus d'urbanisation et de concentration de
la population dans les zones industrielles, avec de forts courants de migrations
internes dans toutes les principales nations européennes (Angleterre, France et
Allemagne), ainsi qu'entre les états européens eux-mêmes, suivant les développements
régionaux et nationaux.
Mais c'est également l'époque d'un exode sans pareil dans l'histoire précédente
qui, de l'Europe, se dirige vers les Nouveau Monde : l'histoire n'avait jamais
vu, comme en ce début du XIXème siècle, des mouvements migratoires
de dimensions aussi imposantes et avec un tel caractère de continuité.
Il fallait d'un côté combler le vide laissé par l'abolition de la traite de
esclaves et par l'esclavage, comme dans le cas des Etats-Unis et du Brésil ;
mais il s'agissait également d'exploiter les ressources minières, d'organiser
une exploitation systématique de l'agriculture et de l'élevage de territoires
immenses et dépeuplés (comme dans le cas de l'Argentine, du Brésil, des
Etats-Unis et du Canada eux-mêmes). Enfin, en particulier aux Etats-Unis, la révolution
industrielle exigeait une concentration de main d'œuvre qu'il n'était pas
possible de trouver dans les territoires respectifs et qui devait être forcément
importée.
Ces migrations de travail, en opposition à celles "forcées" de l'époque
précédente, résultent, du moins apparemment, libres et spontanées, même
s'il ne faut pas oublier les mécanismes, destinés à attirer et même à
recruter les travailleurs, mis en oeuvre par les Pays d'immigration, tout comme
les mécanismes d'expulsion de Pays ou de régions en crise endémique et les
pressions politiques que les flux migratoires subissent dans les mêmes pays d'émigration.
Je ne veux pas m'attarder à exposer le phénomène de masse qui a marqué
l'histoire européenne de la fin du XIXème et du début du XXème
siècles, dans lequel la mer et les océans sont les grands protagonistes, les
grandes routes parcourues par plus de cinquante millions de migrants qui se
rendent surtout dans les Amériques et qui déterminent la naissance et le développement
des nouvelles sociétés américaines.
Permettez-moi toutefois de parcourir à nouveau cette histoire au moins en
citant quelques passages du Bienheureux Giovanni Battista Scalabrini, l'Apôtre
des migrants, sur les causes de l'émigration italienne, qui semblent revêtir
encore aujourd'hui une actualité dramatique :
"Dans la presque totalité des cas, l'émigration n'est pas un plaisir,
mais une nécessité inéluctable […] L'immense majorité, pour ne pas dire la
totalité, de ceux qui expatrient pour se rendre dans la lointaine Amérique
[…] ne fuient pas l'Italie parce qu'ils détestent le travail, mais parce que
celui-ci leur fait défaut et qu'ils ne savent pas comment vivre et faire vivre
leurs familles.
Les conditions des temps et de la vie civile changées, les besoins augmentés
non pas en rapport aux richesses, le désir naturel d'améliorer sa propre
situation, la crise agricole qui pèse depuis des années sur nos agriculteurs
comme une chape de plomb, la charge vraiment énorme des impôts publics, qui pèse
sur l'agriculture et les petites industries et les écrase […], voici donc les
causes de l'émigration…"(L'emigrazione italiana in America.Osservazioni, Piacenza 1887).
Dès le début, Mgr Scalabrini entreprend une lutte "féroce" contre
les agents d'émigration qu'il définit "courtiers de chair humaine" :
"Défendre la liberté d'émigrer est un devoir, mais s'opposer à la
liberté de faire émigrer constitue également un devoir : il est du devoir des
classes dirigeantes de procurer aux masses des prolétaires une utilisation
utile de leurs forces, de les aider à sortir de la misère en les aidant dans
la recherche d'un travail fructueux, comme il est également de leur devoir
d'empêcher que la bonne foi de ceux-ci soit abusée par des spéculateurs
avides…"(L'Italia all'estero, Turin 1899).
"La spéculation avide les achemine habituellement dans des
endroits où l'air empesté tue, ou ils sont employés dans des travaux dégradants,
car l'affaire est plus intéressante pour l'agent s'il y a pénurie de bras et
des difficultés dans le recrutement : et la carence de main d'œuvre pour
bonifier des terrains ou pour effectuer des travaux publics se vérifie là où
la mort réduit le nombre des travailleurs, et la terreur, en éloignant
les survivants, fait en sorte qu'il y ait toujours besoin de nouvelles victimes
ignares du danger…"(Il disegno di legge sulla emigrazione italiana. Osservazioni e proposte,
Piacenza 1888).
"Les agents d'émigration ont acheminé un nombre très considérable d'émigrants
au Brésil, en substitution de la main d'oeuvre déjà insuffisante aux besoins
de l'agriculture, à cause aussi de l'abolition de l'esclavage. C'est ainsi qu'à
New York, ce qu'on appelle le système des patrons, condamné par une loi du Sénat
des Etats-Unis, a réuni un nombre immense d'émigrants, attirés en ce lieu par
mille promesses, exploités de façon indigne et par la suite abandonnés, pour
laisser la place aux nouveaux venus, nouvelles victimes de gains abjectes. […]
Et tout comme ici, dans leur patrie, l'ignorance et la pauvreté font d'eux des
victimes faciles des agents d'émigration, là-bas l'isolement et la misère les
rend une proie très facile de la spéculation, toujours et partout caractérisée
par une absence de pitié, et là-bas plus qu'ailleurs…"(Première Conférence sur l'Emigration , Piacenza 1891).
Scalabrini décrit brièvement également les difficultés des migrants dans les
différentes étapes de leur aventure :
"Entassés pire que des bêtes, bien plus nombreux que ce qui est autorisé
par les règlements et la capacité des paquebots, ils font ce voyage long et
malaisé littéralement amassés, avec des dommages pour leur santé et leur
morale que chacun peut bien imaginer.
Et quand ils arrivent à toucher le port de destination, la douloureuse odyssée
de leurs malheurs est loin d'être à son terme. Souvent, sournoisement embobinés,
éblouis par mille promesses menteuses, contraints par le besoin, ils se lient
par des contrats qui sont un véritable esclavage. Les enfants sont acheminés
à travers la mendicité sur la voie du délit et les femmes jetées dans l'abîme
du déshonneur…"(L'emigrazione italiana in America).
2. Les "rafiots de la mer" et le trafic des clandestins
Si entre les deux guerres les flux migratoires connaissent une forte
contraction, après la deuxième guerre mondiale ils explosent de nouveau.
Pendant les années '50, la mer et les océans deviennent la grand-route des
migrations. Mais pour peu de temps, bientôt remplacée par d'autres moyens de
transport plus rapides : le transport aérien entre les continents et les
transports ferroviaires et routiers entre les nations.
Les flux migratoires ne partent plus principalement de l'Europe et les lieux
d'origine des migrations se multiplient toujours plus. A partir de années '60,
le scénario politique, économique et financier mondial apparaît toujours plus
comme une sorte de "village économique mondial", même s'il est
encore divisé en deux par les blocs économiques et politiques qui se disputent
le pouvoir universel (la fameuse "guerre froide"). Les problèmes
locaux de tous types résultent toujours plus liés aux problèmes globaux, dans
un processus toujours plus vaste et plus profond d'universalisation : les droits
humains, les problématiques liées au travail, à la santé, au développement
agricole et à la faim, la sécurité internationale, les commerce, les plans de
développement…
Dans les domaines économique et financier, un pays n'est plus en mesure de réaliser
des programmations indépendantes de celles d'autres pays de la même zone ou du
cours de l'économie et des finances mondiales : les économies nationales sont
conditionnées et dépendent de facteurs internationaux et transnationaux.
Au cours de ces trente dernières années, une accélération des flux
migratoires s'est produite, ainsi que leur mondialisation, comme nous l'avons
indiqué dans la prémisse de cette intervention.
L'accroissement de l'émigration est confirmé par des estimations de l'ONU :
tandis qu'en 1965 on évaluait que les immigrés internationaux étaient environ
75 millions, au début des années '90 ils étaient environ 120 millions (y
compris les réfugiés) et au début de l'an 2000 leur nombre atteignait 150
millions environ (dont 50 millions de réfugiés environ). Ceci signifie que des
années '60 à aujourd'hui le nombre d'immigrés dans le monde a plus que doublé,
avec un taux annuel de croissance de 1,9% (supérieur au taux de croissance démographique
du monde qui est de 1,8%). L'émigration des femmes, qui au début des années
'90 constituait 48% du total, est aujourd'hui en forte augmentation, surtout à
cause des flux irréguliers : il s'agit d'un phénomène qui est destiné à se
poursuivre (Nations Unies, 19998, p. 39).
Dans la phase actuelle, le phénomène le plus préoccupant est celui des
migrations clandestines et, parmi celles-ci, le "trafic des
clandestins".
Et c'est dans ce cadre que la voie des mers commence à nouveau à être utilisée
: en effet, une partie du trafic des clandestins s'effectue justement par la
voie des mers. Si l'on exclut le problème des "professionnels de la
mer", c'est-à-dire des marins (un thème qui a déjà été traité ce
matin), de tout l'énorme passage de migrants à travers les voies maritimes des
époques passées, il reste aujourd'hui presque exclusivement le transport
maritime des clandestins.
Il s'agit d'un "micro-phénomène" qui, toutefois, doit être inséré
dans un discours articulé, lié aussi bien aux "nouveaux esclavages"
qu'aux "nouvelles mafias" qui, à travers ce trafic, sont en train de
réaliser des gains fabuleux.
Pendant la crise cubaine d'abord, et à la fin de la guerre du Viêt-nam
ensuite, nous avons été habitués à voir des bateaux surchargés de personnes
désespérées qui cherchaient de fuir à la recherche de liberté et d'espérance
: il s'agissait de Cubains qui avaient peur du régime castriste instauré à
Cuba ; ou de Vietnamiens, dont beaucoup étaient particulièrement compromis
avec les Américains ou, de toute façon, conscients qu'un monde finissait avec
l'arrivée du nouveau régime communiste.
C'était le début de l'histoire dramatique et douloureuse des "boat
people".
Nombre de ces bateaux sombrèrent avec leur charge de personnes et de désespoir
; d'autres furent refoulés sur les plages d'abordage et durent poursuivre vers
une nouvelle aventure.
Maintenant, la chronique nous parle de nouveaux bateaux, qui vont des
"rafiots de la mer" aux canots pneumatiques et aux embarcations qui
sillonnent la Méditerranée (surtout vers l'Espagne, la Grèce et l'Italie) ou
qui transportent les clandestins et tant de personnes désespérées qui
cherchent la fortune ou l'asile politique dans les différents pays asiatiques
ou en Australie. En 2000, suivant les données de la police espagnole, il y a eu
plus de mille morts dans la tentative d'atteindre la péninsule ibérique ; des
centaines de morts ont été le résultat des débarquements organisés par les
pilotes albanais ; les rafiots de la mers qui abordent les côtes de la Calabre
sont remplis de personnes à bout de forces, malades, en fin de vie et même
mortes ; personne n'arrive à calculer le nombre de bateaux qui ont coulé avec
leur charge de marins (surtout des Philippins) ou avec leur charge de migrants.
L'histoire des "boat people" continue et semble destinée à
continuer.
a. Les migrations modernes et lesnouveaux esclavages
Dans son livre "Schiavi. Il nuovo traffico di esseri umani" (Rizzoli, Milan 1999, p. 13-14), Pino Arlacchi commence ainsi :"Sur la vague de la globalisation des communications et des marchés, mais
aussi de la croissance économique et du développement des droits civils dans
les Pays les plus riches, au cours des trois dernières décennies les chaînes
du servage se sont multipliées et sont devenues plus lourdes. Il ne s'agit pas
de survivances ou d'horrible bizarreries, mais de fleuves de souffrance humaine
grossis par l'avidité de ceux qui cherchent le profit sans se soucier des
limites et des instruments utilisés pour l'obtenir.
Suivant l'"Anti-Slavery International" de Londres, plus de 200
millions d'êtres humains sont aujourd'hui accablés par des chaînes. Les
dimensions de l'esclavage actuel font pâlir les chiffres du passé […]. En
moins de trente ans, du début des années '70 à nos jours, on évalue que le
commerce de femmes et d'enfants destinés à l'esclavage sexuel en Asie concerne
30 millions d'individus. Si on ajoute à cela les 100 millions d'enfants qui,
selon le Bureau International du Travail, subissent aujourd'hui les formes
d'exploitation les plus sauvages et infamantes, nous obtenons le chiffre d'un
des fléaux les plus dévastants et méconnus de l'époque présente".
En effet, l'esclavage moderne se manifeste sous deux aspects : l'esclavage
sexuel et l'esclavage économique.
Même s'il ne faut pas identifier les nouvelles formes d'esclavage avec les flux
migratoires, il apparaît clairement que surtout une partie de l'immigration
clandestine est étroitement liée à ces nouvelles formes d'esclavage.
- En ce qui concerne l'esclavage sexuel, il ne faut pas oublier qu'il
n'existe pas aujourd'hui de formes d'esclavage sexuel légitimes et qu'aucun
code n'autorise l'exploitation sexuelle. Toutefois, des formes extrêmes de
servage sexuel continuent à exister, à l'intérieur de circuits commerciaux,
comme partie d'une industrie du travail sexuel articulée de différentes façons.
Dans les dernières décennies, un marché des prestations sexuelles s'est développé
dont les gains pour les médiateurs et les prix des services vendus aux clients
sont proportionnels à la violation des droits humains des victimes : le marché
mondial de femmes et d'enfants, réduits en esclavage pour satisfaire les désirs
et les perversions d'une clientèle payante et indifférente, a assumé des
proportions alarmantes.
- "Dans les bordels de Manille et de Nairobi, dans les rues de Rio ou de
New-York, dans les barsd'Amsterdam et de Bangkok, dans les bus, dans les gares et dans les chambres d'hôtel
de toutes les parties du monde, des millions d'enfants risquent l'exploitation
sexuelle ou sont déjà prisonniers de l'industrie milliardaire du sexe"(Congrès mondial contre le commerce sexuel et l'exploitation des enfants,
Stockholm 1966).
- A côté des enfants-esclaves, nous trouvons toute une gamme de jeunes femmes
achetées et vendues suivant des modalités archaïques ou avancées (places du
marché, annonces dans les journaux ou catalogues spécialisés sur Internet) :
des femmes à peine sorties de l'adolescence, presque des fillettes, dont la
virginité et la liberté sont évaluées et commercialisées par des
exploitants attentifs et cruels, sûrs du fait que les prestations d'êtres
humains privés de leur dignité peuvent leur fournir des profits qui se
renouvellent continuellement. Des jeunes filles pour passer le temps, pour des
massages, pour une soirée ; des femmes payées à l'heure, à la journée, à
la semaine ; des services d'accompagnement, de représentation, de soins esthétiques
et spirituels…"Nous sommes dans une zone de l'économie mondiale où lacirculation de la marchandise humaine a aboli toute frontière géographique et
juridique et où l'offre et la demande se rencontrent dans une Tour de Babel
globale, qui ne soucie pas de la race, des valeurs et des sentiments des
personnes "(P. Arlacchi, oeuvre citée, p. 87).
- Si la population des exploités est formée par les catégories les plus vulnérables,
la population des exploitants est toujours plus souvent formée par des groupes
criminels d'origine différente et par certaines parmi les plus puissantes et
fameuses organisations criminelles du monde (comme la Yakuza japonaise, les
Triades chinoises et la mafia russe). En outre, la diffusion de l'esclavage
sexuel est aussi liée à l'ambiguïté et aux carences des lois sur la
prostitution et sur le trafic des clandestins dans nombre de pays.
- L'esclavage sexuel est prospère dans tous les Pays, surtout dans ceux où se
déroule le "tourisme sexuel" : certains Pays asiatiques sont fameux
sous cet aspect, comme par exemple la Thaïlande (où dans passé récent le
tourisme sexuel était diffusé aussi par les agences de tourisme) ou les
Philippines. Mais l'esclavage sexuel est désormais devenu une "marchandise
d'exportation" : comme nous le verrons plus loin, l'industrie du sexe
s'alimente avec des flux migratoires de femmes et d'enfants, aussi et surtout
clandestins (suivant les différents pays).
- Concernant l'esclavage économique,"à différence des esclaves qui pliaient le dos dans les grandes propriétés
foncières ou dans les plantations du nouveau monde, les esclaves modernes ne
sont même pas considérés comme une partie du capital d'entreprise : et ce
parce qu'il n'existe plus de moyens juridiques pour s'en approprier. Ils ne font
l'objet d'aucun investissement à long terme […], mais, comme tout autre
facteur de production à bas coût, ils sont considérés comme tout à fait
interchangeables"(P. Arlacchi, œuvre citée, p. 123-124).
- L'esclavage économique reprend et continue la vieille institution de la
"servitude de la dette" qui a continué à exister dans nombre de pays
: on accorde à une personne individuelle ou à une famille un prêt ou un
salaire anticipé et le débiteur doit travailler pour le créditeur jusqu'au
moment où la dette est entièrement payée. De fait, il tombe dans un piège
duquel il arrive très rarement à se libérer rapidement car ces rapports de
travail sont organisés (à travers des prêts successifs et des dettes conséquentes)
de façon à ce que la restitution en des délais raisonnables soit pratiquement
impossible. En outre, cet esclavage est pratiquement invisible car
l'asservissement n'est pas officialisé : son origine réside dans un contrat
entrepersonnes privées (le plus souvent non écrit), qui échappe aux contrôles,
aux recensements et aux statistiques. Selon laGandhi Peace Foundation, au début des années '80 il y avait en Inde au moins 2.240.000 travailleurs
asservis.
- L'esclavage économique est pratiqué encore aujourd'hui dans nombre de Pays,
surtout pour ce qui est du travail des mineurs : ce sont souvent les parents
qui, accablés par la misère et les dettes, s'adressent à des entrepreneurs ou
à des intermédiaires pour qu'ils embauchent un ou plusieurs de leurs enfants
en échange d'une compensation ; mais il existe une véritable organisation de médiateurs,
qui offrent à une famille pauvre un travail pour un garçon ou une fillette
moyennant une récompense ou une remise totale ou partielle des dettes contractées
précédemment. D'autres fois, ce n'est pas le besoin extrême qui pousse à
cette opération de vente, mais plutôt l'illusion qu'avec une expérience
professionnelle leur enfant puisse avoir un futur. Et c'est justement une espèce
de légitimation ambiguë qui rend difficile l'éradication de ce fléau. Liés
au patron par le prêt reçu, les "serfs de la dette" sont à la merci
de ce dernier : ils deviennent des fournisseurs sans valeur et immédiatement
remplaçables de main d'œuvre à bas coût pour la production de marchandises
qui seront vendues sur les marchés locaux et internationaux. Environ 20% des
250 millions d'enfants obligés à travailler dans le tiers-monde sont occupés
dans l'industrie manufacturière et minière, dans les constructions et dans les
services, et nombre d'entre eux sont des "serfs de la dette".
- Les restrictions croissantes des flux migratoires, imposées dans les vingt
dernières années dans tous les Pays développés, ont fait revenir à la mode
une institution qui avait rendu possible l'arrivée en Amérique de milliers
d'européens dans les XVème et XVIème siècles et le
transfert-exploitation de millions d'ouvriers asiatiques dans les colonies au
cours du siècle suivant : la "servitude à contrat", réapparue sur
une large échelle, et qui concerne aussi bien l'immigration régulière que
celle clandestine. Quelques années de "servitude à contrat" sont
souvent le prix à payer pour pouvoir s'installer de façon clandestine aux
Etats-Unis, en Europe ou dans les pays asiatiques d'immigration : à travers le
mécanisme de la dette (une avance d'argent pour payer le voyage), tous les ans,
des milliers d'immigrés irréguliers sont obligés à travailler durement dans
le but de rembourser, souvent avec des intérêts importants, le coût du voyage
en Occident.
Conclusion
Dans ma relation complète, j'analysais les données statistiques de ce trafic
de clandestins surtout en Asie et de l'Asie et en Europe.
Contre l'exploitation et la "traite" et contre les délits commis vis-à-vis
des mineurs, nombre d'initiatives ont été entreprises de la part d'organismes
nationaux et supra-nationaux. Surtout au cours des années '90, d'importants
accords ont été émanés par différents pays intéressés par le phénomène
: la"Declaration and Agenda for Action"dans le cadre de la Conférence de Stockholm de 1996, la"Résolution contre la traite d'êtres humains"de 1996 du Parlement européen, suivie par la Convention qui s'est déroulée
à La Haye en 1997.
L'Assemblée Générale de l'ONU a créé en décembre 1998 unComité ad hocpour l'élaboration d'une"Convention des Nations Unies contre la criminalité organisée
transnationale", promu à Vienne en décembre 1999. Le Comité a approuvé laConventionen juillet 2000 et lesProtocolessur le trafic des personnes et le transport illégal de migrants en octobre
2000. En novembre 2000, l'Assemblée Générale ha adopté formellement ces
instruments, qui ont été signés à Palerme le 15 décembre 2000.
Ces Conventions ont donné lieu à des actions répressives et on constate un
effort de coordination des interventions des Etats, de même qu'une adaptation
juridique qui, toutefois, demandera beaucoup de temps et des efforts ultérieurs.
L'Union Européenne a mis en œuvre, dès la fin de années '90, deux programmes
complémentaires entre eux et dont l'objectif est de combattre la
"traite" : le programme"Stop"et le programme"Dafne". La traite y est divisée en cinq phases : les quatre premières phases
(recrutement, voyage, arrivée dans le pays de destination et exploitation)
constituent les domaines du programme"Stop"; la cinquième phase concerne la réinsertion active dans la vie civile des
personnes impliquées dans la "traite" et constitue le domaine
d'intervention du programme"Dafne".
Les résultats obtenus sont essentiellement deux : une importante action de
sensibilisation de l'opinion publique sur le phénomène de la traite (surtout
à travers une série de congrès et de réunions qui ont cherché l'éclaircissement,
aussi du point de vue théorique, de la signification et des différentes réalités
qui se rapportent à la "traite") et une action de convergence des
systèmes normatifs des différents Pays de l'Union, qui se sont engagés à
introduire des normes pénales contre les trafiquants.
Toujours au niveau législatif, les Pays de l'Union ont légiféré sur le
principe d'extra territorialité dans les délits mineurs et ont institué l'Europol
dont les domaines d'intervention comprennent aussi les délits liés aussi bien
à l'immigration illégale qu'à la "traite".
Nous sommes conscients qu'il faut orienter d'importantes ressources humaines et
économiques vers deux directions :
- Pour s'opposer à une "affaire" qui est en train d'engendrer des
collusions et des complicités entre les organisations criminelles
internationales, une action commune est nécessaire, qui aille au-delà des
limites nationales et locales et qui soit envisagée au niveau continental et
international.
- Aucun projet en faveur des victimes des abus ne peut faire abstraction de la récupération
et de la réinsertion de celles-ci dans la vie sociale et de leur réhabilitation
: le simple rapatriement élude le problème. Il faudra les protéger et assurer
la sécurité de leur avenir (de la part des institutions) afin que les victimes
se sentent en mesure de réagir et de se libérer.
Les situations d'exploitation du passé (esclavage, exploitation des migrations)
semblent un souvenir lointain, mais les maux anciens se présentent aussi à
notre époque de globalisation sous d'autres formes et apparaissent, sous
beaucoup d'aspects, amplifiées si ce n'est du point de vue de la qualité du
moins du point de vue de la qualité.
Mais les situations de péché dans lesquelles les migrations modernes
continuent à être plongées sont ce monde que le Père a tant aimé et
continue d'aimer et dans lequel il veut construire son Règne.
La vision chrétienne de l'histoire naît justement de ce projet positif du Père.
Je me souviens alors d'une affirmation de Mgr Scalabrini :"Le chemin des idées est d'une lenteur désespérante, surtout quand elles
heurtent les intérêts et les passions, mais est il constant quand les idées
proposées sont justes et véritablement utiles. Insistons donc car toute
lenteur atteint son but, à condition que la fatigue ne gagne pas celui qui s'en
est fait le héraut"(Deuxième Conférence sur l'Emigration, Turin 1898).
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