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Pontifical Council for the Pastoral Care of Migrants and Itinerant People
People on the Move -
N° 87,
December 2001
Le pèlerin de l’an 2000
interpelle l’Église…[1]
Père Philippe GOFFINET,
Théologien
Directeur des Pèlerinages Namurois, Belgique
[Italian
summary, English
summary]
Mon exposé s’efforcera de rencontrer la préoccupation de l’Association
Nationale des Directeurs Diocésains de Pèlerinages (ANDDP) qui s’est donné
comme objectif, pendant deux ans, de se redéfinir comme outil pastoral au
service des pèlerinages et des pèlerins, compte tenu des évolutions en cours
(les enquêtes auprès des membres de l’association notamment) et quelle que
soit la destination du pèlerinage. Il s’inscrit dès lors dans une dynamique
ouverte par les Congrès des dernières années qui ont essayé de comprendre ce
qui est en train de changer et qui ont déjà proposé des réponses plus
appropriées du point de vue de l’organisation et de l’animation des divers
pèlerinages.
Cette préoccupation intervient dans le contexte d’une modernité marquée
par une « technicisation » de plus en plus poussée (du point de vue
des moyens de communication par exemple), mais où réapparaît une recherche
religieuse sans contours bien précis (la nébuleuse ésotérique du New Age
a beaucoup de succès et est soutenue par un réseau important de publications
diverses), qui déborde largement le monde chrétien mais le traverse également.
Ce qui laisse entendre que beaucoup de personnes se reposent aujourd’hui des
questions existentielles fondamentales (à propos des raisons de vivre et
d’espérer), qui ne sont pas honorées par la modernité scientifique. Mais
ces personnes ne se tournent pas nécessairement vers les Eglises pour trouver
des réponses. Avec un certain goût pour le zapping et de façon très
individualiste, elles cherchent dans d’autres religions, d’autres traditions
spirituelles, d’autres cultures… pour en retirer ce qui leur semble convenir
comme réponse pour le moment. Cette description sommaire ne concerne sans doute
pas encore la majorité de nos pèlerins, souvent encore très à l’aise dans
les structures de leur Eglise. Mais on est bien forcé de constater que les
« réflexes » de base de bon nombre sont marqués par la modernité :
sens de plus en plus fort de l’individu et de son autonomie, de sa liberté de
conscience, une méfiance par rapport à l’argument d’autorité, une
attitude plutôt ouverte au pluralisme des opinions, des religions, une tendance
de plus en plus affirmée à séparer la religion de l’éthique, une ouverture
à une vérité que l’on cherche ensemble…
Cette préoccupation, l’ANDDP la porte dans une Eglise catholique que
je sens pour ma part un peu crispée et mal à l’aise face à ces changements
de mentalité et qui peine un peu à entrer réellement en dialogue avec
cette modernité. Non pas pour y rappeler avec force ces convictions de
toujours, mais pour apprendre aussi du nouveau contexte culturel qui véhicule
lui aussi des valeurs essentielles. Une attitude de dialogue qui était au cœur
de la démarche conciliaire de Vatican II et qui avait le mérite de redéfinir
l’Eglise comme le peuple de Dieu, cheminant au cœur du monde
d’aujourd’hui, et cherchant avec d’autres des chemins d’humanisation et
mettant dans cette recherche toute sa richesse de son trésor spirituel.
Dans cet exposé, je souhaiterais déployer quelque peu la puissance
salvatrice que l’Eglise, conduitede l’Esprit Saint, a reçu de son
fondateur. Salut, espérance, rédemption… des mots que nous manipulons allègrement
les uns et les autres dans nos pèlerinages, mais qui résonnent parfois de manière
étrange dans la tête et le cœur des pèlerins… Des notions avec lesquelles
d’ailleurs nous sommes parfois un peu brouillés ou mal à l’aise… et
qu’il nous faudrait revisiter un peu, dans l’espoir que cette visite pourra
nourrir autrement nos animations de pèlerinages et la proposition de la foi chrétienne
que nous y faisons.
Je situerai mon exposé dans la foulée de celui du Père Dubreil l’an dernier
qui s’est attaché à montrer comment et à quelles conditions le Pèlerinage
peut être une véritable démarche de foi aujourd’hui, dans la société
actuelle et, comme lui, je me suis laissé guider par la « Lettre aux
catholiques de France » de 1996 en m’inspirant des 3 dimensions de la
foi qui y sont proposées et qui structureront mon exposé.
- Se fier au Dieu de Jésus-Christ
- Dans l’affrontement au mal
- Pour un témoignage évangélique qui soit une invitation à l’espérance.
Ma réflexion théologique et pastorale s’appuiera sur mon expérience
actuelle de curé dans un secteur rural du diocèse de Namur (Belgique),
d’animateur de pèlerinage (et de la connaissance limitée que je peux avoir
de ce terrain) et de théologien qui est invité à proposer la foi chrétienne
à des étudiants universitaires (Faculté de Droit et de Médecine à l’Université
Catholique de Louvain).
1. Se fier au Dieu de Jésus-Christ
A partir de mes lieux d’engagement, je perçois l’urgence de continuer à
« re-christianiser » la notion même de Dieu et nos pratiques de pèlerinages
avec beaucoup de douceur, de respect pour les gens et en partant de ce qu’ils
vivent. Mais c’est aussi un devoir.
1.1 Ceci peut se traduire par une re-lecture non moralisatrice et non
culpabilisante de l’Evangile où l’on fait percevoir que le cœur de la
Bonne Nouvelle c’est d’abord QUELQU’UN qui vit et fait vivre la proximité
du règne de Dieu : cette proximité est en quelque sorte le thème-source
de toute la vie de Jésus (paroles, rencontres, signes) et cette proximité,
c’est Jésus lui-même. Jésus qui nous ouvre le cœur de son Dieu et Père,
un cœur sans frontières, qui aime chacun passionnément et gratuitement, qui
connaît chacun par son nom et n’exclut personne. Amour sans conditions. Un
Dieu qui aime sans préavis (Daniel Marguerat). Entrer dans une logique de la
gratuité, de l’excès, de la fête… et tordre le cou à cette logique du
donnant-donnant qui fait de Dieu un « boutiquier ». En Jésus,
l’amour a fait les premiers pas. Le Dieu du sourire que Bernadette a découvert
dans le sourire de la Dame qui la regardait comme une personne regarde un autre
personne et qui lui disait « vous ».
1.2 Il me paraît important de souligner sans relâche cette dimension (qui
donne au christianisme sa spécificité), car beaucoup de nos pèlerins ont vécu
tellement de choses difficiles qu’ils ont une image négative d’eux-mêmes…
qu’ils ont le sentiment que personne ne les regarde et ne les aime… qu’ils
sont trop moches et qu’ils n’ont rien à faire valoir aux yeux de Dieu. Ces
gens qui véhiculent encore une image d’un Dieu tout-puissant, d’une
toute-puissance qui écrase et qui culpabilise… et qui les enfonce encore un
peu plus dans leur propre désespoir. « Dieu m’aime tel que je suis et
il me rejoint dans les méandres souvent tortueux de la vie ». Voilà le
message à faire passer coûte que coûte… Même si cela nous vaut pas mal de
discussions avec les gens sur l’attitude de l’Eglise à l’égard de
certains chrétiens (les divorcés remariés notamment).
1.3 En mettant ainsi en évidence cette image de Dieu telle que Jésus la
vie et la dit, nous pouvons mieux faire percevoir que la foi, c’est d’abord
une affaire de CONFIANCE à quelqu’un avant d’être une adhésion
intellectuelle à des vérités révélées et à une morale donnée. Une expérience
qui peut facilement trouver des appuis dans la vie de tous les jours. Se fier,
s’appuyer sur quelqu’un qui est comme un rocher, une citadelle, un rempart
(expérience du passage de la grotte que l’on peut remplir d’Evangile en ce
sens…). Nous entrons dans la dimension relationnelle de la foi qui reste un
formidable pari d’existence. Pas une foi sans contenu, mais une foi qui prend
le risque –à partir de ce qu’elle connaît de Dieu en Jésus-Christ- de
s’appuyer sur lui en pressentant que c’est de ce côté-là que se trouve la
vie, le bonheur, l’espérance. Et la vie selon ce que nous dévoile Jésus est
justement du côté de la non-exclusion, d’un amour sans frontières… du Père
qui continue à ouvrir les bras même quand le fils a claqué la porte.
1.4 Dans notre animation pastorale et liturgique, il faudrait sans doute
encore davantage remettre les gens en contact vivant avec ce langage
extraordinaire de Jésus que sont les Paraboles. Elles montrent très
concrètement, et dans un langage simple et imagé, comment le Dieu Père se
trouve impliqué dans les relations humaines et dans les situations les plus
habituelles de la vie. Là, de nouveau, il faut dénoncer cette idée fausse,
mais qui a alimenté notre spiritualité et notre pastorale, selon laquelle Jésus
aurait employé des paraboles et des images parce que ses auditeurs étaient
trop bêtes pour comprendre un exposé bien charpenté et intellectuellement irréprochable.
Comme le souligne Daniel Marguerat, dans un petit livre remarquable sur Jésus[2],
les paraboles ne sont pas des béquilles pour les imbéciles. C’est peut-être
le seul langage qui convienne pour parler d’un Dieu qui se fait proche des
hommes. Il est très chargé affectivement, il met en route des images fortes et
des situations humaines habituelles. Un Dieu un peu fou, passionné des hommes
et qui vient solliciter de leur part une réponse libre qui les engage –corps
et âme- dans la grande et belle aventure du Royaume. La parabole n’enseigne
pas, elle fait entrer dans le jeu de la communication : « Elle
n’enseigne pas, car l’heure est à rencontrer le Dieu proche, non à
entasser entre lui et nous d’inutiles connaissances ; elle n’enseigne
pas, mais change le regard sur le monde. Au lieu d’être un discours sur le
Royaume, la parabole est le langage du Royaume…» Marguerat, 39.
1.5 Ce que la parabole nous ouvre comme espace de communication où joue à
fond la liberté de l’auditeur ou du lecteur, se retrouve aussi dans les
rencontres significatives de Jésus (Zachée, la femme adultère, la pécheresse
chez Simon…). Il casse la logique mortelle et culpabilisante du mérite et du
donnant/donnant (du pur et de l’impur) pour conduire ses interlocuteurs dans
la logique de l’excès : « Aujourd’hui, le salut est entré
dans cette maison, car lui aussi est un fils d’Abraham » (Lc 19,9).
Peut-être que pour la première fois de sa vie, cet homme-là, riche, petit et
honni, qui a tout misé sur le fric, a rencontré quelqu’un qui l’a
regardé comme une personne… et qu’il existe enfin vraiment devant Jésus
qui a fait les premiers pas, qui s’invite chez lui… Pas de conditions exprimées
dans ce face à face de vie et de résurrection. Mais Zachée, fort de cette expérience
nouvelle, comprend de lui-même que son rapport à l’argent doit changer. Le
cercle de mort est cassé, ouvert.
1.6 Des connaissances sur Dieu, les gens en ont plein la tête… Et
souvent leurs conceptions relèvent du Dieu que Jésus refuse d’être :
le tout-puissant d’une force qui écrase, le Dieu qui serait jaloux de la
liberté de l’homme, le Dieu concurrent et non pas partenaire, le Dieu qui
s’imposerait par l’exploit… et qui descendrait de la croix… le Dieu
qu’on pourrait acheter par des messes ou des bougies, qui résoudrait les
choses à notre place… Tout cela se retrouve d’une manière ou d’une autre
dans nos pèlerinages… Alors comment, avec douceur et beaucoup de respect,
les amener à découvrir avec un peu plus de vérité (et de bonheur ?) le
Dieu de Jésus-Christ ? Tel est, me semble-t-il, un des enjeux
importants de nos pèlerinages ! En partant de ce que les gens vont y vivre
de toute manière (grotte, eau, lumière…) et en essayant de remettre tout
cela en communication avec la Révélation et la foi vivante. J’ai signalé le
chemin des paraboles… mais il y a aussi toute l’expression symbolique de la
liturgie (mais ceci relève d’autres instances et d’autres compétences).
2. Dans l’affrontement au mal et/ou, pour reprendre une expression de Paul
Ricoeur[3], « en dépit du mal ».
Les deux expressions ne sont pas équivalentes, mais elles traduisent chacune à
leur manière, deux dimensions du rapport au mal que nous trouvons dans les évangiles.
2.1. L’affrontement au mal occupe une large part du ministère de Jésus.
Il n’y a chez lui aucune attitude doloriste, aucune complaisance avec ce qui défigure
et détruit l’être humain. Jésus manifeste au contraire une détermination
peu commune dans sa lutte contre toutes les formes de souffrance et de mal
qu’il peut faire reculer. Il défatalise en quelque sorte le mal et il en
donne des signes concrets que nous appelons des miracles, des guérisons.
Qui sont moins des signes de puissance qui manifesteraient la divinité de Jésus
(tendance apologétique) que des gestes forts qui signifient concrètement
qu’avec Jésus et l’irruption du règne de Dieu, la souffrance et le mal
n’ont pas le dernier mot. Et c’est là que joue à plein la défatalisation…
La souffrance, le mal ne viennent pas de Dieu et ne sont pas envoyés par Dieu
comme des punitions pour les péchés des hommes… Ils sont inscrits dans la
finitude même de l’homme et font partie de sa condition humaine mortelle.
Mais là où la maladie devient source d’exclusion, Jésus se mobilise. Là où
la maladie (le handicap) deviennent sources d’enfermement, Jésus s’insurge.
Ni lui, ni ses parents (Jn 9,3). La prise en charge de la personne souffrante et
malade, la véritable compassion… telles qu’on les voit s’exprimer à
Lourdes ou ailleurs nous plongent en plein Evangile. Manifester à quelqu’un
qui souffre qu’il reste une personne humaine aimable, respectable, qu’il
garde toute sa dignité… L’exclusion, aujourd’hui, réside davantage peut-être
dans le refus d’accepter la mort comme la fin normale de la vie.
L’acharnement de survie qui engendre souvent beaucoup de souffrances, surtout
relationnelles (quand les personnes sont coupées des leurs et interdites de
visites), oblige à lutter pour que les hommes et les femmes puissent finir leur
vie dignement et humainement… sans aller immédiatement à la solution ultime
de l’euthanasie qui se situe dans la même logique que celle de
l’acharnement (j’ai tout essayé, rien ne marche… donc j’élimine).
2.2. Croire et espérer en dépit du mal… Nous touchons la question
angoissante de l’avancée même du Royaume de Dieu, et donc de l’espérance,
qui reste liée, comme pour les disciples de Jésus, à l’image que l’on se
fait de Dieu. Il me semble important de ne pas isoler la souffrance et la croix
de Jésus du reste de sa vie. Une vie qui a été toute entière tournée vers
les autres et soucieuse de les éveiller sans cesse à la vie, à l’espérance…
à briser tous les cercles de mort pour faire entrer les gens dans la dynamique
de l’espérance. Alors quand le mal nous tombe dessus et qu’il n’y a plus
rien à faire… nous pouvons au moins laisser retentir les paroles de Jésus
que nous rapportent les évangiles : « Père, s’il est possible
que cette coupe s’éloigne de moi... ». « Mon Dieu, Mon Dieu,
pourquoi m’as-tu abandonné ? ». N’ayons pas peur de laisser
retentir ces paroles, sans courir trop vite vers des explications hasardeuses
qui voudraient tout de suite amortir ce que ces paroles de Jésus portent comme
cris de souffrance et de révolte. Les cris de celui qui veut vivre, qui
n’accepte pas la mort comme cela ; le cri de celui qui ne va pas vers la
mort la fleur entre les dents… Dieu a rejoint l’homme jusque dans ses cris
de révolte. En évoquant cela, j’ai devant les yeux et dans le cœur, tant de
personnes à qui on a dit, au nom de Dieu, quelles ne pouvaient pas se révolter,
que ce qui leur arrivait était la volonté de Dieu. On les a assassinées et on
a assassiné Dieu. L’espérance n’est pas une affaire de volonté, c’est
un travail qui passe par un long temps de deuil, de révoltes, de cris et qui
n’est jamais fini. Il faut que nous y soyons très attentifs lorsque nous
animons des chemins de croix. Les mots que nous y prononçons sont parfois
terribles et mortels… comme ils peuvent devenir libérateurs et permettre à
des gens d’avancer dans l’espérance.
2.3. En étant bien attentifs à ne pas dire n’importe quoi quand nous parlons
du salut par la croix. « Ce n’est pas la souffrance de Jésus
qui nous sauve ; c’est l’amour avec lequel il a vécu cette souffrance ;
c’est tout autre chose » (Yves Congar). Certaines présentations du
salut chrétien en arrivent encore trop à isoler la croix de Jésus du reste de
sa vie. Comme s’il était venu sur terre uniquement pour mourir et y mourir
atrocement pour rétablir avec le Père les ponts qui avaient été coupés par
la faute des premiers parents. Une mort atroce destinée à apaiser la colère
de Dieu… et à faire oublier les péchés des hommes. La croix de Jésus n’a
de sens que dans l’aboutissement par amour d’une vie vécue par amour pour
les hommes. Elle est le jusqu’au bout de l’amour. Ce qui sauve, ce n’est
pas la croix ou la souffrance… ce serait horrible, mais l’amour qu’il a
manifesté dans sa vie et son chemin de croix. C’est sa façon à lui de faire
naître la vie et d’ouvrir à l’espérance, même dans les situations
humaines les plus tordues et les plus embrouillées. En sachant que ce chemin-là
le conduirait vers l’affrontement avec les autorités religieuses de son temps
et vers la mort. Dès lors, la souffrance en elle-même n’est pas rédemptrice.
Elle est un mal qu’il faut combattre de toutes ses forces. Rien de fataliste
dans la vie de Jésus, ni de doloriste, ni de morbide. Comme le signale très
justement X. Thévenot[4], il faut
prendre conscience de nos raccourcis de langage et notamment à propos de
l’expression : le Christ nous rachète par ses plaies ou par sa
souffrance. « Le Christ nous rachète par ses souffrances »
veut dire radicale en son Père et de confiance en l’homme, d’espérance
folle en la Promesse de Dieu et en la possibilité de conversion de l’homme,
d’amour passionné envers le Père et envers l’homme surtout quand celui-ci
est perdu et délaissé. . Et cette foi, cette espérance, cet amour l’on amené
à des choix de vie qui ont rencontré la résistance des hommes et l’ont
ainsi conduit à subir les tourments de la passion et de la croix. Ce qui rachète
ou libère, ce n’est pas la souffrance en elle-même de Jésus, c’est
qu’au cœur de sa souffrance il a su rester un homme pleinement croyant, espérant,
aimant ».
2.4. Dans ces situations toujours difficiles qu’il nous est donné de
rencontrer, il ne faut jamais perdre de vue que nous avons affaire à des
personnes singulières, dont l’histoire humaine est unique. Et qu’il
serait déplacé de parler de La souffrance ou de vouloir en chercher Le
sens. Il faut sans doute plus modestement permettre à des personnes qui
souffrent de « donner sens » à leur vie, d’être acteurs de leur
histoire et, s’ils sont croyants, de les remettre en contact vital avec la vie
et la mort de Jésus… qui peuvent aider à donner du sens en faisant le pari
de l’espérance.
2.5. De ce point de vue, le témoignage des gens est capital et, à
Lourdes notamment, nous en percevons les fruits. Mais il nous faut aussi parler.
Alors pourquoi pas nous en référer à ces quelques paroles de Jésus
que nous ont laissé les évangiles (même si par ailleurs elles portent déjà
la foi des évangélistes et de leurs communautés). Le chemin de croix du
manuel du pèlerin de Tardy les rappelle avec bonheur. Elles peuvent ouvrir des chemins…
dans des situations humaines diverses. Elles sont des paroles qui ouvrent
l’avenir (« Aujourd’hui, tu seras avec moi dans le paradis ».
« Père, pardonne-leur car ils ne savent ce qu’il font ». « Femme,
voici ton fils, fils voici ta mère ». Elles sont riches de vérité
humaine : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? ».
« J’ai soif ». Elles expriment la foi : « Père, je
remets mon esprit entre tes mains ». ou l’espérance « Tout est
accompli ». Sans oublier la profession de foi du centurion romain qui, en
voyant comment Jésus est mort s’écrie : « Vraiment, cet homme était
le Fils de Dieu ».
3. Pour un témoignage évangélique qui soit une invitation à l’espérance
3.1 Dès le début de son ministère, Jésus appelle des disciples pour être
avec lui et pour les envoyer prêcher (Mc 3, 13-14). Les historiens les plus
pointus manifestent qu’il s’agit là d’un fait historique incontournable.
Et très souvent, Pierre, Jacques et Jean sont associés à des moments-clé du
ministère de Jésus. Mais ce sont aussi les mêmes qui exprimeront le plus
d’incompréhension à l’égard du maître (voir Mc 8, 31-33 à propos de
Pierre ; Mc 9, 38 et ss à propos de Jean ; Mc 10, 35-45 à propos des
fils de Zébédée.).
3.2 Le choc de la croix sera pour ces disciples le commencement de la débandade.
Avec la croix de Jésus et sa mise au tombeau, c’est tout son message et sa
pratique de libération qui sont désavoués et il apparaît clairement que les
bourreaux de Jésus ont eu raison de l’éliminer car cet homme est un
imposteur et un blasphémateur. D’ailleurs, Dieu, celui qu’il appelait son Père,
n’est pas venu le délivrer de la mort.
3.3 Pâques et le temps des témoins : cfr I Cor 15. « Malgré
leurs dissemblances et leurs invraisemblances, il faut voir ce que les récits
de Pâques s’accordent à dire. Ils s’accordent sur trois choses. D’abord,
l’expérience de Pâques ne fut pas l’aboutissement d’un processus de réflexion
des disciples, mais le résultat d’une initiative de Dieu. Ensuite, les
disciples ont accueilli la nouvelle non pas avec soulagement, mais avec
scepticisme, et leur résistance à croire dut être vaincue. Enfin, la nouvelle
de Pâques culmine dans la révélation bouleversante que Dieu n’était pas du
côté des bourreaux, mais du côté de la victime, et se donnait à reconnaître
dans ce corps lamentable pendu au bois. Ces trois points d’accord font dire
qu’il est trop court d’expliquer Pâques par un phénomène
d’hallucination collective, ou par un processus d’autopersuasion du groupe
qui refoulerait la réalité pour maintenir sa croyance.. Encore une fois, la découverte
que « l’affaire Jésus » n’était pas classée à Golgotha ne
venait pas au-devant de l’attente ardente des disciples ; elle est venue
au contraire contredire leur sentiment d’échec ». (Marguerat pp
108-109).
Et cet « événement » ne nous est accessible qu’à travers des
TEMOINS qui nous en parlent pour en dire le sens et faire partager en
quoi leur vie en a été bouleversée radicalement. Il est vivant et nous
sommes des vivants. Langage symbolique, chargé d’images et de représentations
mais qui nous oblige à inverser notre regard sur la croix. Celle-ci n’est
plus l’échec du maître, mais la consécration de sa vie, qui inaugure une
nouvelle relation avec ses amis. Chez les disciples de Jésus, nous en percevons
les EFFETS : ils reprennent courage et annoncent partout où c’est
possible la victoire de Dieu sur la mort et le péché.
3.4 Des témoins qui en vivent et qui commencent à faire exister Jésus comme
un Vivant (dimension à laquelle les jeunes sont très sensibles
aujourd’hui). Dans la liturgie qui exprime la joie du salut dans toutes les
composantes du langage symbolique. Dans la diaconie et le service des frères et
des sœurs où se déploie une éthique à la manière de Jésus : préserver
partout l’appel à la vie et lutter contre toutes les formes d’exclusion. Le
croyant est appelé, seul ou en communauté, à faire naître la vie là où
elle est menacée. A l’image des Béatitudes. Le programme n’est pas tracé
d’avance, mais à partir des questions qui leur viennent de la vie, les
croyants sont invités à puiser dans leur liberté créatrice pour faire
advenir aujourd’hui le règne de Dieu. Il y a du grain à moudre pour nos pèlerinages.
Liturgies sans doute moins bavardes mais plus expressives du point de vue
symbolique pour permettre aux gens de faire une expérience spirituelle
essentielle… Offrir des lieux de service, de rencontre des personnes malades
et handicapées dans un monde où le pluralisme des opinions et des convictions
devient une réalité. Un monde toujours plus marqué par la rencontre des
cultures et des religions.
3.5 En nous ouvrant sur le grand large…et en offrant un défi propre à la démarche de la foi chrétienne :
comment vivre l’irréductible singularité de notre tradition chrétienne ET
l’ouverture aux autres (qui en est une dimension essentielle). Sans vivre des
replis frileux ou une dissolution totale dans un relativisme facile (tendance
bien repérée par Dominus Jesus). Peut-être faudrait-il rappeler ici ce
qu’il est convenu d’appeler l’esprit d’Assise, depuis la journée
de prière de tous les chefs religieux du monde invités par le pape Jean-Paul
II le 27 octobre 1986. C’est d’abord un esprit de prière, car
c’est dans son mouvement d’ouverture au Père que Jésus s’est ouvert aux
autres, à tous les autres sans exception. C’est aussi un esprit de pauvreté
qui nous interdit de nous approprier de Dieu… pour le reconnaître aussi à
l’œuvre chez les autres E. Leclerc[5]
le dit avec beaucoup de bonheur : « Peut-être le monde chrétien
doit-il d’abord devenir très pauvre pour rencontrer les « autres »
et en même temps découvrir la richesse de sa propre foi. Peut-être
devons-nous abandonner beaucoup de choses pour apercevoir dans les « autres »
le Dieu « plus grand » dont nous parle notre foi. Il nous faut sans
doute, à l’école du Pauvre d’Assise, apprendre à rejeter toute
suffisance, à nous défaire de toute esprit de possession de la vérité, bref,
à laisser Dieu être Dieu, au-delà de nos catégories et de nos définitions.
Car c’est dans la mesure où nous renonçons à le posséder que nous le
rencontrons vraiment comme Dieu. Le vrai Dieu n’est jamais à notre mesure…
Dieu est toujours l’unique, il ne fait pas nombre avec ses créatures, quand
bien même il multiplie les alliances avec elles. Il nous faut réapprendre le
mystère de Dieu. Il n’y a d’adoration véritable que dans l’aveu de notre
pauvreté. Ainsi fermement enracinés dans notre tradition judéo-chrétienne,
nous pourrons cheminer humblement avec le Christ, par des chemins non tracés,
vers le Père qui est « plus grand que tout ».
Mais pour cela, il nous faut comprendre le salut chrétien dans toute son
amplitude. Jésus n’est pas seulement venu sauver ce qui était perdu. Il est
venu aussi pour accomplir, sauver en accomplissant. Pas seulement réparer, mais
accomplir. Un salut plus originel que notre péché[6].
Un salut, malgré le péché et pas seulement à cause du péché. Il est bon de
reprendre notre souffle à ce sujet en méditant à nouveau la lettre aux
Colossiens qui manifeste avec beaucoup d’ampleur que le dessein de Dieu,
depuis toujours, est de rassembler tout l’univers en Christ : «Il est
l’image du Dieu invisible, le premier-né de toute créature, car c’est en
lui qu’ont été créées toutes choses dans les cieux et sur la terre, les
visibles et les invisibles… Tout a été créé par lui et pour lui, il est
avant toutes choses et tout subsiste en lui » (Col 1, 15-17).
Notes:
[1]Ce texte reproduit, avec quelques modifications, la conférence donnée par le
P. Goffinet à l’occasion du Congrès de l’ANDDP (Association Nationale
Directeurs Diocésains de Pèlerinages de France) à Lourdes du 20 au 23
novembre 2001.
[2]Daniel Marguerat, L’homme qui venait de Nazareth, Aubonne, Editions du
Moulin, 1990.
[3]Paul Ricoeur, Le Mal. Un défi à la philosophie et à la théologie,
Genève, Labor et Fides, 1986.
[4]Xavier Thévenot, Souffrance, Bonheur, Ethique, Salvator, 1990, p. 26
[5]Eloi Leclerc, Dieu est plus grand, Paris, DDB, 1990, pp 155-156.
[6]A ce sujet l’excellent livre de Jean-Noël Besançon, Dieu sauve,
Paris, DDB, 1985
Il Pellegrino dell’anno 2000 interpella la Chiesa
Riassunto
P. Goffinet, teologo, è direttore dei pellegrinaggi della diocesi di Namur,
Belgio. Egli colloca il suo intervento nel quadro della preoccupazione
dell’Associazione Nazionale dei Direttori Diocesani dei Pellegrinaggi di
Francia (ANDDP) che ha voluto ridefinirsi come strumento pastorale al servizio
dei pellegrinaggi e dei pellegrini, nel contesto di una modernità
contrassegnata da una “tecnicizzazione” sempre più spinta, ma ove appare
una ricerca religiosa dai contorni non ben definiti.
La Chiesa cattolica deve entrare in dialogo con questa modernità, non solo per
ricordare con forza le sue convinzioni di sempre, ma per apprendere dal nuovo
contesto culturale in cui non mancano valori essenziali.
L’autore sottolinea la potenza salvifica che la Chiesa, guidata dallo
Spirito Santo, ha ricevuto dal suo fondatore. Salvezza, speranza, redenzione:
parole che manipoliamo allegramente nei nostri pellegrinaggi, ma che a volte
risuonano in maniera strana nella situazione personale dei pellegrini. Spetta a
noi rivisitarle nella speranza che il pellegrinaggio possa nutrire in modo nuovo
la proposta di fede che noi facciamo.
Come può il pellegrinaggio essere oggi un vero cammino di fede nella società
attuale? L’autore risponde ispirandosi a tre dimensioni della fede.
1. Fidarsi del Dio di Gesù Cristo (P. Goffinet percepisce
l’urgenza di
continuare a “ri-cristianizzare” la nozione stessa di Dio e le nostre
pratiche di pellegrinaggio con molto rispetto per le persone e partendo dalla
loro situazione di vita).
2. Nell’affrontare il male e/o “nonostante il male” (le due espressioni non
sono equivalenti, ma traducono – ognuna a suo modo – due dimensioni del
rapporto con il male che troviamo nei vangeli).
3. Per una testimonianza evangelica che sia un
invito alla speranza (attraverso testimoni che ci svelino il significato della
croce e ci dicano come essa ha radicalmente cambiato la loro vita).
The Pilgrim of the Year 2000 Appeals to the Church
Summary
Fr. Goffinet, a theologian, is the Director of Pilgrimages of the Diocese of
Namur, Belgium. His talk was presented within the framework of the pastoral
concern of the French National Association of Diocesan Directors of Pilgrimages
(ANDDP). The association defines itself as a pastoral instrument at the service
of pilgrimages and pilgrims within the context of modern times characterized
more and more by a “technicalization” that is getting to be daring. In all
this, however, there seems to be a religious search for something that is not
clearly defined.
The Catholic Church must establish a dialogue with modernity, not only to
forcefully call to mind her own convictions, but also to learn from the new
cultural context wherein essential values are not lacking.
The author underlines the salvific power which the Church, guided by the Holy
Spirit, received from her founder. Salvation, hope, redemption: words that we
use generously in our pilgrimages, but which at times sound strange in the
personal situation of the pilgrims. It is up to us to reconsider them in the
hope that pilgrimages can nourish our proposal of faith in a new way.
How can pilgrimages be a true way of faith in present society? The author
answers by recalling three dimensions of faith:
1. Trust in the God of Jesus Christ (Fr. Goffinet perceives the urgency to
continue “re- Christianizing” the notion itself of God and our pilgrimage
practices with a great respect for people and starting from their own life
situation.)
2. In facing evil and/or “in spite of evil” (the two expressions are not
equivalent, but they translate – each in its own way – two dimensions of the
relationship with evil that we find in the Gospels.)
3. Towards an evangelical witness that is an invitation to hope (through
witnesses who reveal the meaning of the cross and tell us that it has radically
changed their life).
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