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 Pontifical Council for the Pastoral Care of Migrants and Itinerant People

People on the Move 

N° 94,  April 2004, pp. 193-199

Les étrangers au Japon frappent à la porte 

(et au CŒUR) de l’EGLISE catholique

R. P. Adolfo NICOLAS, S.J.

Le Centre catholique international de Tokyo (CTIC) a été créé en 1990 pour commémorer le centenaire de la fondation de l'archevêché de Tokyo. Il aide des étrangers, sans distinction de nationalité, de race, de religion ou d’idéologie, dans leurs difficultés quotidiennes: langue, assistance médicale, accidents du travail, problèmes de visa, problèmes de visa, problèmes conjugaux, éducation des enfants, etc.

Le CTIC de Meguro, dont il est question dans le texte ci-après, essaie d’aider les étrangers à vivre leur foi (liste des églises où la messe est dite dans une langue qu'ils comprennent, groupes de prière, baptême des enfants ...) grâce à des interlocuteurs parlant anglais, tagal (tagalog) (langue parlée dans les Philippines), espagnol, coréen et vietnamien. Nous publions le texte écrit par le P. Adolfo Nicolas, jésuite, professeur de théologie sacramentaire au Grand séminaire de Tokyo, qui travaille également au CTIC* 

1. Le Centre catholique international de Tokyo

Il y a environ dix ans, le Centre catholique international de Tokyo (CTIC) avait pour vocation d’être un centre de sociologie pastorale. Mais, comme toujours l'urgence a eu priorité sur toutes les autres questions nécessitant quelque peu réflexion, projet à long terme et action suivie. Le CTIC des débuts a fait du très bon travail pour aider les migrants dans l’urgence, pour des problèmes de survie, de légalisation, d’immigra­tion, de mariage, etc.

Comme les besoins des communautés étrangères­ en expansion se multipliaient, l’urgence et l’importance d’un accompagnement pastoral et d’un suivi à long terme sont devenues de plus en plus évidentes, si bien que l'archidiocèse de Tokyo a fini par décider d'ouvrir un nouveau CTIC, à Meguro[1]. Ce nouveau centre est pastoral dans son but sans pour autant ignorer, bien sûr, les conditions et les nécessités propres à tout être humain. C'est pourquoi nous travaillons en ce moment à préparer divers séminaires de formation: renouveau sacramentel, communauté de vie, accompagnement et pastorale des personnes en difficulté, détention, maladie, etc. Nous voudrions développer des programmes de pastorale vivante pour et dans les paroisses et coordonner ce vaste travail au profit des communautés étrangères par un dialogue suivi avec les prêtres et les autres personnes au service des migrants et de leurs familles. Nous travaillons aussi avec le centre d'Urawa aux prises avec les mêmes problèmes et les mêmes soucis.

L’immense extension géographique de Tokyo est un handicap quand il s'agit d'aider des groupes accaparés par leur travail et pouvant difficilement gérer leur temps et leurs déplacements en toute liberté. C'est ce qui a amené l'archidiocèse à ouvrir un nouveau CTIC à Chiba, dans cette région où les travailleurs étrangers sont nombreux et pour lesquels des prêtres et des laïcs ont beaucoup travaillé depuis de nombreuses années. Ce nouveau centre est entré en fonction en avril 2002.

2. Situation pastorale des étrangers au Japon

Il faut peu de temps pour comprendre combien est complexe et incertaine la situation des étrangers au Japon. Beaucoup de choses ont été dites et écrites sur les conditions économiques, politiques et sociales, sur les difficultés et les problèmes que rencontrent les travailleurs étrangers dans ce pays[2]. Je considère toutes ces choses comme bien connues et admises dans leur grandes lignes si bien que je peux me concentrer sur leur situation dite « pastorale ». Ce faisant, j’essaie de voir, au-delà de l'urgence, la réalité à long terme de ces hommes et femmes qui « ont quitté » leurs familles, leur pays, leur culture et leur maison et qui risquent tout pour un nouvel avenir rêvé, fut‑il permanent ou temporaire.

La première et la plus évidente constatation, c'est qu'il s'agit pour eux d’une situation où ils sont « déracinés, hors de leur propre culture ». Ce qui représente beaucoup plus qu'une perte de leur nourriture traditionnelle, des fêtes et des danses avec lesquelles ils ont grandi. La Culture a été définie comme « un modèle de notions et de valeurs partagées, qui s'expriment à travers un réseau de symboles, de mythes et de rituels, créés par une société particulière pour s'efforcer de répondre aux défis de la vie et former ses membres à ce qui est considéré comme le moyen régulier, correct et décent de sentir, de penser et de se comporter ». Pour un homme ordinaire, vivre en permanence ou pour de longues périodes hors de sa propre culture signifie se retrouver dans une situation de chaos intérieur avec un sentiment profond de perte, ne plus savoir que ressentir, comme se conduire et agir envers les autres.

Pour un grand nombre de migrants, ce sentiment de perte est aggravé parce qu'il s'accompagne du sentiment que « le religieux lui aussi s’en est allé ». La religion a donné couleur, profondeur et horizon à bien des structures culturelles accompagnant l’étranger. Culture et religion ensemble ont conditionné les gens et leurs communautés en donnant du sens aux choses et du pourquoi à ce sens, à cet apaisement, à cette appartenance et à cette intégration tant personnelle que sociale. Il est facile de comprendre pourquoi ceux qui ne vont pas très régulièrement à l’église dans leur pays sont anxieux de pouvoir assister à la messe du dimanche quand ils sont au Japon. Pour beaucoup, ce peut être le lien entre la santé mentale et la santé spirituelle, la promesse qu'ils peuvent faire quelque chose sans sombrer, l'espoir qu'en dépit de tout, ils seront capables de surmonter les ténèbres et le chaos qui les entourent à ce moment de leur vie.

Ce besoin est tout à fait urgent parce que la situation de la plupart des étrangers qui espèrent travailler au Japon est celle d'une « dépréciation » d'eux-mêmes, humaine et sociale. Beaucoup de ceux qui viennent au Japon souffrent de la perte de leur statut social et surtout, plus dramatique encore, celle de l’estime de soi. Ils obtiendront un travail très en-dessous de leur qualification personnelle, de leur éducation ou de leurs capacités. On les regarde de haut souvent et ils seront rarement considérés comme dignes d'être consultes, promus ou poussés à faire, davantage et mieux, un travail exigeant. C’est la une source indescriptible d’isolement. Ils sont conduits ainsi plus bas encore que la très basse opinion qu'ils ont d'eux-mêmes. C’est la une source d'insécurité douloureuse qui affecte même leur capacité à lutter, à entrer en contact avec les autres et même à s'adresser à leurs propres enfants avec la dignité et la fierté d’un homme.

Un aspect que nous avons à mieux étudier et à prendre avec plus de sérieux que nous l’avons fait jusqu’ici, c'est celui des effets de la migration sur les valeurs humaines et morales. Nous avons ici affaire à une énorme et réelle pauvreté: insécurité, chômage, instabilité sociale et politique, qui a jeté des millions de gens dans des situations inhumaines où la plupart des décisions reviennent à « survivre ». Comment tout cela affecte le cœur, la pensée, les valeurs, la foi de ceux qui sont touchés est un sujet urgent de dialogue et d'étude. Tout de suite après avoir décidé de faire quelque chose pour survivre, les migrants prennent l’une ou l’autre mesure qui normalement serait considérée comme malhonnête (se servir d’un faux passeport avec un nom d’emprunt et un âge inexact) ou immorale (comme de se marier pour obtenir un visa, ou entreprendre une relation sentimentale sans vouloir pour autant s'engager). 

C’est toujours une source d'étonnement de rencontrer ces personnes et de découvrir chez elles une pureté du cœur, une compassion et une solidarité pleine de délicatesse, un certain parfum de valeurs spirituelles qui va mal avec les mensonges qu'ils racontent ou le travail qu'ils font. Que se passe-t-il? Comment ces faits changent-ils nos perceptions et nos définitions stéréotypées? Où et comment l’Esprit Saint travaille-t-il? Nous avons entendu ce genre d'exemples dans le passé, surtout aux temps évangéliques. Mais nous ne les avions jamais rencontrés d’une telle ampleur. En quoi concernent‑ils nos problèmes pastoraux et notre ministère?

D'innombrables difficultés accompagnent notre communauté humaine mais elles deviennent plus aiguës et plus graves dans la situation d'insécurité, d'instabilité et de stress où se trouvent plongés les étrangers. Mariage, famille et éducation sont invariablement en tête de liste. Si le mariage est toujours le plus important test de maturité humaine avec ses exigences de communication interpersonnelle et de croissance partagée, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi tant de mariages interculturels échouent. Le manque de préparation humaine, culturelle, sociale et autre en vue du mariage et de la vie de famille; l’absence de discernement dans le choix de son partenaire, dans l'aménagement d'une nouvelle famille, dans le partage d’une nouvelle vie; l’ignorance de ce qu'est le Japon, de ses caractéristiques culturelles, de son système d'éducation, de ses possibilités et de ses contraintes, etc., sont autant de facteurs qui font qu'un mariage interculturel est une des plus difficiles aventures à imaginer.

Les conséquences pastorales de ces questions et de beaucoup d'autres moins importantes mais toujours problématiques sont évidentes. Le besoin d'aide, d'appui, de discernement et d'accompagnement à travers ce dédale de problèmes est inouï et il frappe à la porte de l’Eglise et au cœur de chaque chrétien. Négliger ces migrants et leurs communautés n’est pas seulement un abandon. C’est les abandonner sur « un dangereux marché » avide de nouveaux clients. Je me réfère ici aux marchands de mort, stupides et avides, qui entendent faire de la faiblesse humaine et de sa souffrance un objet de stratégie commerciale. Cela va largement de la drogue et de l’alcool au recrutement mafieux et même à la manipulation pour attirer les gens dans des sectes ou des groupements religieux.

3. L’Eglise devant de nouveaux défis - Perspectives 1

Les Eglises chrétiennes et la société japonaise chargées en ces temps de globalisation d'accompagner la migration et le déplacement de population se trouvent ici confrontées à de multiples défis[3]. Nous pouvons brièvement considérer maintenant, sous forme de transitions, quelques défis proposés à notre façon habituelle de voir et d’agir.

La première transition à laquelle nous sommes confrontés, c'est tout d'abord de devoir passer d'une certaine compréhension et d'un accueil des étrangers avec quelques changements mineurs dans notre vie paroissiale, à un réel et véritable accueil qui nous pousse dorénavant a une totale remise en cause de notre paroisse, de ses structures et de ses activités.

Ce qui nécessite une seconde transition, celle de passer de la présente situation ou les étrangers sont encore reçus à contrecœur, tolérés et accueillis comme des invités, à une situation où ils se sentiront membres à part entière de la communauté. Aux « invités », on accorde un certain espace, un certain temps et le menu minimal d'un service pas trop contraignant; les membres à part entière jouissent, eux, d'un temps plein et de tout l’espace, de la possibilité d'un engagement et d'une participation à toutes les activités paroissiales et sont considérés comme des ministres laïques responsables.

Ceci relève d'une transition qui, d'une perception respectueuse mais passive d'une communauté parallèle, passerait à une action interculturelle dynamique et réelle qui aiderait tous les groupes présents à se sentir chez eux et à évoluer vers une intégration future. Ce qui appelle une autre transition, qui passerait d’un préjugé bienveillant, gentil, presque invisible mais réel, à un dialogue du cœur où chacun de nous serait impliqué dans la découverte d'une expérience humaine plus profonde et des motivations des autres chrétiens, étrangers ou locaux.

Nous avons également besoin d’une transition qui nous fasse passer d’un point de vue moralisateur étroit sur la situation de beaucoup d'étrangers aux prises avec leurs papiers d’immigration, leurs autorisations et autres références légales, à une compréhension plus large et juste de la situation humaine d’où ils viennent et des impératifs de survie ou de libération qui affectent et limitent leurs choix de vie.

Peut-être que la plus grande transition serait celle d'une Eglise japonaise au service des chrétiens japonais, quelque peu ouverte à quelques exceptions, qui travaillerait à devenir une Eglise japonaise au service de l'humanité, ouverte et partageant une plus large vision chrétienne, comme celle qui nous est proposée à travers les personnes et les vies des étrangers qui viennent au Japon.

En d'autres termes, nous sommes mis au défi de faire la courageuse et risquée transition d'une Eglise ministérielle méthodique, capable et bien organisée pour s'occuper d’elle-même, à une Eglise prophétique vouée à vivre l’Evangile avec les autres et devenir à son tour une invitation à toute la société japonaise pour l’émergence d'une nouvelle famille humaine.

4. L’Eglise devant de nouveaux défis - Perspectives 2

Le changement de perspectives consiste à travailler main dans la main avec de nouveaux projets qui nous donneront une vision concrète et aideront à effectuer la transition réelle et opérationnelle. Permettez-moi de vous donner ici une liste de quelques-uns de ces difficiles projets:

4.1. Un projet pastoral intégré pour tous les chrétiens, étrangers et japonais. Ce projet doit être élaboré face aux besoins réels afin d'y répondre effectivement dans le contexte mondial. Nous pensons ici à une communauté à bâtir, à l’interaction et à la croissance « Vie et sacrement », au développement de la foi, à la vie dans l’Esprit, au discernement social et professionnel, etc.

4.2. Un projet global s'étendant sur trois générations pour mieux être au service des chrétiens venus de 1'étranger aux prises avec les urgences de la vie jusqu'à ce qu'ils trouvent à s'intégrer sérieusement dans l’Eglise japonaise et la société.

4.3. Une réflexion continue et un dialogue avec les migrants sur le développement biculturel de leur identité personnelle et religieuse à chaque étape de leur intégration. 

4.4. Une intégration sérieuse des migrants et des itinérants dans un diocèse structuré (voir en référence la lettre de l'archevêque de Tokyo: « Un pas en avant »)[4], avec une totale et généreuse participation à tous les niveaux, partout et toujours où c'est possible ou bien là où la possibilité d’un développement progressif existe.

4.5. Des homélies du dimanche solides bien préparées, sous‑tendues par une catéchèse pour adultes pour aider la communauté migrante à parvenir à une vie de foi mature dans une société moderne, pluraliste et libre comme celle du japon d'aujourd'hui.

4.6. Des programmes concrets de formation dans des techniques allant des problèmes des relations de la vie quotidienne, etc., jusqu'à ceux plus complexes de culture, de cohabitation, de résolution des conflits et des situations personnelles.

4.7. Même si elle doit s'étendre sur trois générations pour y parvenir, une intégration progressive de tous les groupes ethniques dans une communauté de croyants où « le simple fait d'être un être humain » devient la base opérationnelle où se bâtit 1'Eglise, sur nulle autre fondation que celle du Christ.

5. Retour au CTIC

Si nous revenons au CTIC maintenant, c'est pour dire que notre travail dans ce Centre ne signifie pas pour nous prendre en charge tous les problèmes dont nous avons parlé. Pour l’Eglise, les problèmes sont comme un tout et les réponses sont là où sont les communautés chrétiennes, dans les paroisses et les activités supra paroissiales.

Notre meilleure contribution consiste à participer au processus d'intégration en offrant notre appui, notre expérience et notre aide en coordination et en coopération avec tous, mais toujours en tant que service. Ce sera une de nos tâches de réfléchir, ensemble avec ceux qui ont été et qui continuent à travailler activement et avec compétence dans l'amitié et en lien avec les différentes communautés étrangères dans et hors 1'Eglise catholique. Nous n'avons pas besoin d’être sur le devant de la scène parce que la vie réelle et la croissance sont là où sont les gens et non dans les centres qui peuvent exister de par le monde. Notre joie sera d’être capables d'aider et de participer à cette vie et pour cela nous serons toujours heureux d'être aidés nous-même, que ce soit par un soutien personnel, spirituel, matériel ou par des conseils. Migrants et gens du voyage au Japon continueront à nous aider à actualiser notre lecture de l’Evangile et à garder devant les yeux de nos cœurs les dramatiques problèmes de la vie humaine et la véritable source de notre espoir et de notre joie.

*Texte original anglais dans le Bulletin du Centre social jésuite, repris par « The Japan Mission Journal » (été 2002). Traduction française publiée par Eglises d’Asie (EDA) – Dossier et documents du 16 janvier 2003.
[1] Voir EDA 314
[2] Sur les catholiques étrangers présents au Japon, leur nombre et leur situation, voir EDA 231, 236, 246, 290 et le Dossier N° 6/92 et aussi DC 1998, n, 2175, p. 146‑ 147.
[3] Depuis plus de dix ans, l’Eglise catholique au Japon s’efforce d’accueillir les étrangers: Voir EDA 103, 146, 181, 258, 259, 267, 273 et EDA 283 (Cahier de documents) : « L’influence des migrants sur l’Eglise japonaise ».
[4] Une lettre pastorale sur l'accueil des étrangers où l’archevêque de Tokyo demandait en particulier qu’un représentant de chaque communauté étrangère soit admis à siéger régulièrement et à part entière dans les conseils paroissiaux.
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