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Pontifical Council for the Pastoral Care of Migrants and Itinerant People
People
on the Move
N° 97 (Suppl.), April 2005
CINQUANTE ANS
DE PELERINAGES OECUMENIQUES:
TEMOIGNAGE ET REFLEXION
R.P. René BEAUPERE, O.P.
Directeur du Centre "Saint-Irénée"
Lyon, France
L'exposé que j'ai le plaisir de vous présenter s'enracine dans l'expérience
de près de 50 ans de pèlerinages oecuméniques menés d'abord dans les pays de
la Bible (Ancien et Nouveau Testament) au Moyen-Orient: Israël, Jordanie,
Egypte, Syrie et Liban, Grèce et Turquie...; puis dans d'autres contrées du
monde méditerranéen et de l'Europe "de l'Atlantique à l'Oural";
enfin à l'échelle du monde: des Amériques à l'Asie du Sud-Est en faisant
quelques étapes dans les pays de l'Afrique noire.
Pour comprendre nos pèlerinages, il faut d'abord en interpréter le signe: CLEO
signifie Culture, Loisir Et Oecuménisme. En ce qui concerne le souci culturel
et même le désir de fournir aux participants un espace de paix du coeur, de
vacance spirituelle, nos pèlerinages ne sont pas très différents de telles
autres expériences analogues. Mais les dimensions interconfessionnelle et oecuménique
sont pour nous spécifiques.
Interconfessionnels, nos voyages l'ont été dès les origines en ce sens qu'ils
ont été, et qu'ils sont toujours, conçus par des tandems catholiques et
protestants et s'adressent à des participants de toutes les confessions chrétiennes
(je précise qu'il s'agit avant tout de protestants de France et de Suisse,
population confessionnellement bien typée. Le monde anglican est autre). Leur
dimension oecuménique réside dans l'esprit qui règne à l'intérieur des
groupes et dans le souci de rencontrer des frères et soeurs chrétiens des pays
visités.
Ces voyages, il est important de le noter, ont été conçus avant le
Concile Vatican II. Après plusieurs années de préparation, le premier
groupe s'est embarqué pour le Prochain-Orient à Pâques 1961: il était
composé de 86 pèlerins, exactement moitié catholiques et moitié
protestants.
* * *
Pourquoi être partis ensemble vers Israël et la Palestine? Tous les chrétiens,
qu'ils soient orthodoxes, protestants, anglicans, catholiques, reconnaissent
dans le Livre la Parole de leur Dieu. Ils peuvent donc faire ensemble un
pèlerinage aux sources. Ils peuvent s'enrichir mutuellement en méditant et en
relisant ensemble l'Evangile mais aussi la Torah et les Prophètes. C'est
précisément ce que nous voulions faire: partir ensemble, catholiques et
protestants. Réunir non pas des "théologiens" mais des "chrétiens
ordinaires", des membres du peuple de Dieu; même ceux qui n'avaient jamais
eu d'activités oecuméniques; même des catholiques qui n'avaient encore jamais
rencontré un frère protestant ou orthodoxe.
Le but ne serait pas de discuter de points de doctrine. Certes, nous ne
cherchions pas à oublier ni à minimiser les divergences dogmatiques qui séparent
du catholicisme les Eglises issues de la Réforme. Mais, plusieurs années avant
la promulgation du décret conciliaire sur l'oecuménisme, nous nous savions déjà
unis par des liens profonds: séparés les uns des autres, nous étions
cependant frères parce qu'un commun amour de Jésus-Christ, que nous
confessons comme notre unique Seigneur, nous rassemblait et que cette même foi
était scellée par un unique baptême.
Nous avions décidé de partir à égalité: même nombre de catholiques et de
protestants sous la houlette de quatre bergers: deux pasteurs réformés et deux
prêtres dominicains agissant en tout de manière collégiale. Nous tenions
beaucoup à cette égalité qui n'était pas l'équilibre de force de deux armes
rangées en bataille, mais une condition psychologique favorisant singulièrement,
à notre avis, le dialogue et les rapports fraternels. C'est dire que nos pèlerinages
ne seront pas des voyages catholiques auxquels s'adjoindraient quelques
protestants ni l'inverse. C'est une entreprise qui, du début à la fin et
jusque dans ses minimes détails, est menée en commun par des protestants et
des catholiques heureux de collaborer "sur pied d'égalité".
On nous dit parfois aujourd'hui: "Et les orthodoxes? N'avez-vous pas songé
à emmener avec vous des chrétiens orthodoxes?". Si, nous y avons pensé et
les portes de nos pèlerinages leur sont ouvertes, comme elles le sont
d'ailleurs aux anglicans et aux autres chrétiens. De fait, nous sommes partis,
catholiques et protestants. Nous redoutions que le très faible nombre des
orthodoxes de langue française – à plus forte raison des anglicans parlant
notre langue – n'entraînât un déséquilibre: comme noyés dans la masse
catholique et protestante, ces frères seraient sans doute peu à l'aise pour témoigner
en plénitude des richesses spirituelles qui leur sont propres.
Toutefois la dimension orientale du christianisme n'est nullement absente de nos
pèlerinages: elle y est, au contraire, tout à fait présente, puisque nous
allons, nous chrétiens d'Occident, rendre visite chez eux à nos frères
d'Orient. Lorsque nous sommes de passage à Constantinople, par exemple, nous
avons l'honneur et la joie d'être reçus au patriarcat oecuménique; mais nous
essayons aussi, sur les routes de Palestine et d'Asie Mineure, de prendre
contact avec des chrétiens "de la base", prêtres et laïcs.
Et comment oublier certaines rencontres lumineuses, certains dialogues
enrichissants, certaines visites d'églises ou de monastères? Oh, certes, il
nous faut souvent oublier nos réflexes d'Occidentaux nantis face à des
Orientaux installés dans la pauvreté et parfois la misère. Il nous faut
apprendre à souffler discrètement sur la poussière qui, assez souvent,
recouvre les trésors de l'Orient. Il nous faut saisir la signification profonde
de gestes ou d'attitudes dans lesquels s'exprime une sensibilité différente de
la nôtre et qui, pour cela, nous déroutent ou nous choquent. Il nous faut découvrir
avec patience, plus authentiques que les fanfreluches et la bibeloterie, les
richesses – en particulier les richesses liturgiques – dont nos frères de là-bas
sont les gardiens attentifs et dont Dieu veut faire bénéficier son Eglise entière.
D'année en année, cette pénétration plus intime de l'Orient se fait et ce
n'est pas l'un des plus minces bénéfices de nos pèlerinages.
Ce souci de rencontrer les frères et soeurs chrétiens ne doit pas à nos yeux
estomper un autre désir: celui d'entrer en contact avec des non-chrétiens.
Certes, ces contacts sont le plus souvent difficiles; le dialogue des
"religions" avec le christianisme n'est pas encore bien avancé, et
celui de l'athéisme et de l'incroyance non plus. Néanmoins, nous essayons d'être
aux écoutes. Quelle joie, par exemple, que de découvrir en Israël la
profondeur religieuse de l'âme juive, la signification des rapports judéo-chrétiens
ou des expressions de la confiance en l'avenir du dialogue avec l'Islam!
Nous partons vers le Proche-Orient avec l'espoir de porter témoignage dans les
pays traversés et éventuellement d'y faire germer des courants oecuméniques.
Nous souhaitons, avec modestie et humilité, devenir un signe d'unité, d'une
unité en marche, dans les régions où le christianisme est spécialement
morcelé et affiche tragiquement ses divisions sous les yeux, précisément, de
musulmans et de juifs, représentants symboliques du monde non chrétien. Cette
espérance, nous la portons tout particulièrement lorsque nous prions à Jérusalem
dans la basilique du Saint-Sépulcre, partagée entre des confessions chrétiennes
plus ou moins rivales. Mais ce Saint-Sépulcre cloisonné, tendant vers le ciel
ses murailles soutenues d'étais, n'est-il pas l'image du christianisme tel que
le contemplent les "autres"? Aussi bien n'est-ce pas là d'abord, en
ce point unique de la géographie et de l'histoire où, un certain vendredi, Jésus-Christ
a offert sa mort sur la croix avant de ressusciter, pour réunir en un seul
corps tous les enfants de Dieu dispersés par le péché?... N'est-ce pas là, d'abord,
que nous devons aller prier ensemble, courbés sous le poids de nos
divisions mais soulevés aussi par l'espérance de la Jérusalem nouvelle qui
sera donnée d'en-haut et qui ne connaîtra plus ni deuils ni séparations mais
joie et unité parce que le Seigneur sera tout en tous.
Une remontée aux sources: nous pressentions dès le début que nos pèlerinages
en seraient une. Mais, après un demi-siècle, cette certitude est plus forte.
Nous remontons aux sources bibliques, certes et en tout premier lieu, mais en même
temps et du même mouvement, à ce que j'oserai appeler les sources ecclésiales.
En effet, la découverte importante du pèlerinage oecuménique est que l'on ne
trouve pas en Palestine ou en Asie Mineur l'Evangile pur et la Bible nue: on les
rejoint à travers la longue chaîne de témoins qui, génération après génération,
ont tenté d'en vivre. Cette continuité, cette tradition si profondément
inscrite dans le mystère même de l'Eglise, trouve son expression jusque sur le
sol. Pour localiser un épisode de l'Ecriture, les exégètes et les archéologues
s'appuient volontiers – c'est un de leurs plus solides arguments – sur un
maintien de la présence et de la prière juive puis chrétienne: très souvent,
les églises modernes sont construites sur l'emplacement de celles des Croisés,
ces dernières ayant remplacé sur le même lieu des édifices byzantins. Ce schéma
est classique. Ainsi, souvent, grâce à l'histoire, les croyants d'aujourd'hui
sont assurés de mettre vraiment leurs pas dans les pas des prophètes, de Jésus
et de ses apôtres.
Bien entendu, cette continuité serait sans grande valeur si elle n'était
que celle de pierres mortes, fussent-elles celles qui composent un édifice
religieux. La continuité la plus profonde est celle des témoins vivants.
Et l'un des éléments les plus importants de nos pèlerinages est bien la
rencontre de ces hommes et de ces femmes qui, dans des conditions souvent
difficiles, parfois héroïques, ont maintenu et maintiennent la présence
et, dans la mesure du possible, le rayonnement du judaïsme et du
christianisme dans l'Israël, la Palestine, la Jordanie ou la Turquie
d'aujourd'hui.
* * *
Nous avons mis au point peu à peu notre style de vie liturgique.
Chaque matin et chaque soir, nous nous réunissons pour un office commun,
présidé alternativement par un pasteur et par un prêtre. Cet office est
composé d'invocations, de chants (empruntés au répertoire catholique et
au répertoire protestant mais aussi créés spécialement pour nous par
des pèlerins musiciens), de lectures bibliques, de moments
d'intercession, de louange, d'action de grâce, du Notre Père, etc. Sur
les sites bibliques les plus importants, nous relisons les textes appropriés
de l'Ancien et du Nouveau Testament; il n'est pas rare que cette lecture
soit précédée ou suivie d'un moment de prière libre, d'une courte
allocution, voire d'un véritable office liturgique: c'est ainsi, par
exemple, que nous commémorons Abraham à Mambré, Moïse au Mont Nébo,
Marie à Nazareth, Paul à Césarée, etc. Chaque pèlerin reçoit, au
moment du départ, un livret contenant, outre les indications bibliques
sur notre itinéraire, ces liturgies et ces chants qu'il pourra ainsi
continuer d'utiliser au retour, dans sa prière personnelle ou en groupe.
Pour les célébrations eucharistiques, nous appliquons de notre mieux les
prescriptions de nos Eglises en souffrant de ne pas pouvoir aller plus
loin ensemble.
* * *
On m'a demandé d'indiquer les documents doctrinaux des Eglises pouvant étayer
ces pèlerinages. Ce sont, la plupart du temps, des textes qui n'ont pas suscité
notre initiative, qui leur est antérieure, mais qui l'ont peu à peu confortée.
Ces documents concernent essentiellement les relations entre confessions chrétiennes,
d'une manière générale, et non directement les pèlerinages. Voici pourquoi.
Au début des années soixante du XXème siècle, la très ancienne
tradition des pèlerinages vers des sanctuaires vénérés et en particulier
vers la Terre Sainte a repris dans le catholicisme, après les interdits de la
guerre. Du côté protestant, la situation était tout autre. La tradition du pèlerinage
est inexistante, sauf en quelques cas rarissimes ici ou là. Aujourd'hui, un
demi-siècle plus tard, les contacts oecuméniques ont conduit des protestants
à parler de "lieux de mémoire" où évoquer un personnage célèbre,
un événement marquant, un souvenir des "Guerres de Religion" (par
exemple, en France, le Musée du désert dans le Languedoc). Mais ces
"lieux de mémoire" ne donnent pas l'occasion de "pèlerinages".
Pourquoi ? Parce que les Réformateurs et leurs disciples ont vu dans les
"pèlerinages" une des "oeuvres" condamnables par lesquelles
le croyant chercherait à acquérir des "mérites" et à glaner des
"indulgences". La doctrine du Sola Gratia est donc impliquée
et, à leurs yeux, elle y est mise à mal. Dans son "Grand Catéchisme",
Martin Luther estime que c'est agir "au nom du diable" et "avec
mauvaise conscience" que "d'entrer au couvent, de faire des pèlerinages,
et d'acheter des indulgences" (n° 646). Et dans les "Articles de
Smalkade", les pèlerinages sont qualifiés de courses après des
"feux follets inutiles, incertains, nuisibles et diaboliques"; ils
sont "de valeur douteuse et même choses nuisibles" (n° 386).
En raison de ces fortes réticences protestantes, au début nous n'avons utilisé
le terme de pèlerinage qu'avec précaution. De plus, pour tenir compte d'un
autre aspect de la sensibilité protestante, nous nous sommes bien gardé
d'annoncer un voyage en "Terre Sainte". Doctrinalement, nous devions,
en effet, ne pas oublier qu'en bonne théologie réformée, aucun lieu n'est
plus ni sacré ni saint. Aucune "grâce" particulière n'est attachée
à la présence en tel lieu, à l'entrée dans telle basilique, à la prière
dans tel sanctuaire. Nous avons proposé, comme je l'ai indiqué, de partir
ensemble pour le pays de la Bible. Notre but annoncé n'était pas de
nous recueillir ensemble dans le Saint-Sépulcre (même si de fait nous l'avons
pratiqué !), mais de relire ensemble les chapitres de l'Evangile qui nous font
revivre la mort-résurrection du Seigneur pour nous.
Du côté catholique, nous nous sommes heurtés à des obstacles dans le domaine
des dévotions: imagine-t-on un protestant chantant le Salve Regina à
Nazareth, ou récitant le Rosaire à Bethléem? La seule prière que nous avons
abondamment partagée est le Notre Père.
Au fur et à mesure des années, des documents d'Eglise nous ont apporté de
l'aide. Ce furent d'abord des affirmations du Concile Vatican II. J'ai fait référence
implicite plus haut à l'action "par cum pari" (sur pied d'égalité,
d'égal à égal) que recommande le Décret sur l'oecuménisme (n° 9). Mais
c'est l'ensemble de ce document conciliaire – éclairé par les commentaires
successifs du Secrétariat (puis Conseil) pontifical pour l'Unité des Chrétiens
– qui sera pour nous un adjuvant précieux.
Deux constitutions de ce même Concile Vatican II nous furent également précieuses:
Lumen gentium sur l'Eglise, dont le chapitre 8 nous a aidés à faire
mieux comprendre à nos amis protestants la place de la Vierge Marie "dans
le dessein de Dieu et dans la communion des saints". Et, à un niveau moins
"autorisé", le texte d'accord catholique-protestant du Groupe des
Dombes, dont je viens de reprendre le titre, a lui aussi été très précieux:
il a éclairé bien des aspects du difficile dialogue interconfessionnel sur
Marie mère de Dieu et notre soeur.
L'autre constitution de Vatican II qui nous fut utile est Dei Verbum sur
la Révélation divine. Nous en avons rapproché plusieurs paragraphes (en
particulier les numéros 9 et 10) des déclarations à peu près contemporaines
sur Ecriture et Tradition rendues publiques par la Conférence mondiale
de Foi et Constitution (Montréal, 1963).
D'autres documents de convergence ou de consensus émanant du dialogue
interconfessionnel mondial nous ont apporté eux aussi leurs richesses: entre
autres, les textes concernant l'Eucharistie et les ministères émanant du même
mouvement Foi et Constitution (Baptême, Eucharistie, Ministère: le BEM,
1982) et du Groupe des Dombes (Vers une même foi eucharistique? 1971, Pour
une réconciliation des ministères 1972); et tout particulièrement la déclaration
commune luthéro-catholique sur la doctrine de la justification (1999) qui
efface de sérieuses difficultés dans un dossier fondamental.
* * *
Craignant de prolonger cette liste déjà longue, nous nous
contenterons de mentionner encore les exhortations que l'on peut relever
dans des documents du magistère catholique à propos du Jubilé de l'an
2000. Mais nous attirerons plus volontiers encore l'attention sur la manière
dont le Pape Jean-Paul II lui-même a vécu, depuis 1978, ce qu'on peut
appeler son pèlerinage oecuménique à travers le monde. Je ne citerai
qu'un seul exemple: son bref passage à la Communauté de Taizé, en
France, le dimanche 5 octobre 1986. A peine arrivé, l'évêque de Rome, dès
ses premiers mots, esquisse un programme où je retrouve des éléments de
la spiritualité pérégrinante que j'ai essayé de décrire. Dans l'église
de la réconciliation, le Pape prend la parole: "Je vous salue tous
dans la joie du Christ: vous, les frères de cette communauté, et vous,
Soeurs de Saint-André, qui les secondez; vous, les habitants de Taizé,
d'Ameugny et des villages environnants; vous, spécialement, les jeunes et
vous, qui êtes venus passer quelques jours ou quelques heures sur la
colline de Taizé. Je suis heureux d'être parmi vous et de prier avec
vous. Comme vous, pèlerins et amis de la communauté, le Pape n'est que
de passage. Mais on passe à Taizé comme on passe près d'une source. Le
voyageur s'arrête, se désaltère et continue sa route...".
* * *
Laissant le Pape poursuivre sa longue route, je reviendrai, au moment de
conclure, à nos pèlerinages oecuméniques de CLEO. Bien des souvenirs
remontent à la mémoire qui sont significatifs. Voici quelques faits qui ont été
pour nous de véritables encouragements, comme des signes venus du ciel.
Quelques semaines avant notre premier départ, alors que nous étions dans une
émotion bien légitime, j'ai reçu la lettre d'une personne catholique, qui me
disait en substance: "Je suis séduite par l'idée nouvelle d'un pèlerinage
commun de catholiques et de protestants en Terre Sainte. J'aimerais beaucoup
faire ce voyage avec vous. C'est malheureusement impossible pour plusieurs
raisons. Mais je veux cependant être présente d'une certaine façon à cette
belle expérience oecuménique. Veuillez trouver ci-joint le montant du voyage
pour une personne. Je vous demande de l'attribuer anonymement à un pèlerin
protestant". Et joyeux, un ami protestant de plus s'embarqua avec nous à
Marseille. Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Quelques heures après le départ,
sur la plage arrière du Phocée, un pèlerin catholique s'approche de
moi: "Je voudrais vous confier quelque chose et vous faire partager ma
reconnaissance: si je suis ici ce soir, c'est parce qu'un ami protestant m'a
offert le voyage". Cette réciprocité dès le début, ce parallélisme
d'un double don nous ont beaucoup frappés. Nous y avons vu une approbation du
Seigneur à notre souci d'égalité, d'autant plus qu'à plusieurs reprises dans
la suite, nous avons relevé encore – non sans humour – comme des clins
d'oeil de la Providence: par exemple, l'année où, pour la première fois, nous
vinrent des pèlerins canadiens; ils étaient deux, et deux seulement: un homme
et une femme, un catholique et une protestante: un père jésuite et une femme
pasteur!
Nous avons perçu aussi, parfois, des signes denses. Comment oublier notre
"incident d'Antioche"? Nous avions décidé de célébrer
l'Eucharistie à la "grotte de Saint-Pierre", qui s'ouvre au flanc du
Mont Silpius, dans la petite ville turque d'Antakya. L'intérieur de la grotte
est transformé en chapelle: c'est là que s'installe le groupe catholique,
tandis que les protestants prenaient place à quelques dizaines de mètres,
devant l'ouverture, sur l'esplanade ensoleillée. Nous étions assez proches les
uns des autres pour nous entendre sans cependant nous gêner. Et nous commençâmes
la célébration de nos deux cultes séparés, dont la visée était sans doute
la même, mais dont le déroulement ne coïncidait nullement dans le détail.
Or, voici qu'à l'instant précis où, à la fin de la prière eucharistique de
la messe, les catholiques, dans leur grotte-chappelle, entonnaient le Notre Père,
à cet instant précis, sans qu'il y ait le moindre décalage, les protestants,
sur l'esplanade, commençaient la même prière qui fut réellement prononcée
dans l'unanimité. Ce n'était pas encore à cette époque l'unique Notre Père
de la version oecuménique, mais cette concomitance tout à fait inattendue émut
profondément tous ceux qui étaient présents: ils y virent en toute vérité
un signe de Dieu: les liturgies sont encore séparées, les eucharisties ne sont
pas encore communes, mais la même prière du Seigneur est donnée aux uns et
aux autres, et tous peuvent rejoindre ensemble, sur toutes les routes du monde,
le Père commun de tous.
* * *
Il y a quelques mois j’avais l’occasion d’évoquer ces petits miracles œcuméniques
survenus dans des groupes de catholiques et de protestants occidentaux. Or je
parlais devant un auditoire tripartite où les frères orthodoxes étaient bien
représentés.
Quand j’eus terminé, Mgr Jérémie, métropolite orthodoxe de
Suisse, s’est levé et il a dit à l’assemblée avec son bon sourire
malicieux: "C’est très beau, ces miracles œcuméniques entre
catholiques et protestants d’Occident et je m’en réjouis. Mais
remarquez-le: ils ont tous eu lieu en Orient, en terre orthodoxe!"
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