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 Pontifical Council for the Pastoral Care of Migrants and Itinerant People

People on the Move

N° 106 (Suppl.-I), April 2008

 

 

L’espérance, inspiratrice et moteur

de l’engagement de l’Apostolat de la Mer

 

S.E. Mgr Pierre Molères

Evêque de Bayonne

 France

Parler de l’Espérance en Pologne, quel beau sujet ! Redoutable mission aussi quand on connaît le courage des Polonais dans l’Histoire, leur fierté indomptable et leur foi au Christ qui, malgré des dépeçages et des dictatures, leur permirent de renaître chaque fois, tel le phénix de ses cendres.

Parler d’Espérance c’est parler d’avenir, c’est parler de bonheur, c’est parler de salut; c’est s’adresser à des gens situés, dans des conditions d’existence qui sont ce qu’elles sont, non pas comme on les rêve, et dont nous devons tenir compte. Ainsi devant ses diocésains d’Hippone, Saint Augustin ne craignait-il pas de les rejoindre au cœur de leur vie et d’adopter un langage imagé pour les évangéliser. Joignons-nous à eux ; écoutons la méditation d’Augustin sur le passage de Saint Luc chapitre 11, versets 10-13 : « Quiconque demande reçoit ; quiconque cherche trouve, à qui frappe on ouvrira. Quel est d’entre vous le père auquel son fils demandera du pain et lui remettra une pierre[1]? Et s’il lui demande un poisson lui remettra-t-il un serpent ? Ou s’il lui demande un œuf lui remettra-t-il un scorpion ? Si donc vous qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui l’en prient ! »

Le poisson, l’œuf et le pain, commente allégoriquement Saint Augustin[2] sont les trois vertus théologales : le poisson c’est la Foi ; l’œuf, l’Espérance ; le pain, la Charité.

  • Le poisson est bon comme la Foi ; il vit dans l’eau sans s’y noyer ; comme nous croyants, baptisés dans les eaux du baptême, nous sommes sauvés des tempêtes du siècle.
  • Le pain c’est le meilleur des aliments, comme la Charité est la meilleure des vertus ; quant à la pierre, elle représente la dureté du cœur.
  • L’œuf c’est le symbole de l’Espérance ; l’oeuf n’est pas le poussin, il est en attente de poussin ; avec sa coquille, l’œuf ne voit pas ce pour quoi il œuvre ; il attend avec patience ce qui lui arrivera.

Et Augustin de conclure : « Ne regarde pas en arrière, redoute le scorpion ; le scorpion est l’ennemi de l’œuf, comme le monde l’est de l’espérance. »

« Ne regarde pas en arrière ; aime l’espérance ! » Fidèle à cette consigne d’Augustin, je me propose, sans bien sûr vouloir tout dire,

  • de vous présenter l’espérance théologale et ses composantes
  • et de voir comment l’Apostolat de la Mer peut et même doit trouver en elle une inspiratrice, le moteur de ses engagements, et « sa capacité de rendre compte de cette espérance[3] » dans les réalités maritimes.

A.  Qu’est-ce que l’espérance ?

Avant de vous rappeler la formule habituelle qui la décrit, permettez-moi de vous citer la dernière phrase de la lettre prémonitoire du Père Christian de Chergé, moine cistercien de Tibhirine en Algérie, décapité avec sa communauté il y a juste 10 ans ; méditant aux environs de Noël 1993 sur son assassinat éventuel et sur son assassin, il écrit : « Et toi aussi l’ami de la dernière minute qui n’auras pas su ce que tu faisais ; oui pour toi aussi je le veux ce Merci et cet A-Dieu en visagé de toi. Et qu’il nous soit donné de nous retrouver, larrons heureux, en paradis, s’il plait à Dieu, notre Père à tous deux. Amen ! Inch Allalh ! »

Texte admirable, rayonnant d’espérance chrétienne, celle dont nous apprenions tout enfant au catéchisme la formulation : « Mon Dieu j’espère avec une ferme confiance que vous me donnerez par les mérites de Jésus-Christ votre grâce en ce monde et le bonheur éternel dans l’autre, parce que vous l’avez promis et que vous tenez toujours vos promesses. » Formule un peu abstraite pour des enfants mais qui avait du sens. Nous comprenions intuitivement qu’entre son monde à lui Jésus et l’autre monde il y avait un lien ; que Jésus et nous, marchions ensemble ; et que nous, les enfants, pouvions nous confier à Jésus, puisqu’il tenait toujours ce qu’il promettait. 

Les composantes de l’Espérance

Déjà nous savions l’essentiel sur l’espérance ! Quant à nous ici, il nous sera bon de dégager quatre éléments, quatre composantes de l’Espérance théologale pour explorer son mystère.

1. Elle est désir de Dieu auquel on s’adresse ; l’objet de l’Espérance, sa visée, c’est Dieu lui-même. Elle répond à l’aspiration au bonheur que Dieu, en nous créant à son image, a mise en nos cœurs faits pour lui : « Notre cœur est inquiet, Seigneur, tant qu’il ne trouve pas en toi le repos ! » disait Saint Augustin. Elle assume nos espoirs humains qui inspirent nos activités particulières ; elle les purifie, les ordonne au Royaume de Dieu, prend même ses distances avec eux quand il s’agit de dilater nos cœurs, de les libérer, de les aider à désirer la vision de Dieu, la béatitude éternelle[4].

2. D’autre part, inséparable du temps, l’Espérance suppose l’attente : attente active du bon serviteur[5] ; nous sommes tous taillés dans l’étoffe du temps ; tenus de préparer l’avenir dans notre présent ; sans nous enliser en lui, sans nous en évader. Tenus surtout d’accueillir l’avenir dans notre présent ; car l’espérance théologale introduit au cœur du monde une anticipation du monde à venir dont l’Église est en quelque sorte la présence sacramentelle. C’est la raison pour laquelle l’Eucharistie peut être appelée « le sacrement de l’Espérance » puisqu’elle alimente le chrétien du Corps glorieux du Seigneur, notre avenir qui vient au devant de nous, en nous. Ainsi par ce viatique divin, tout disciple est quelqu’un qui espère, un pèlerin en route vers la Terre Promise. « Se concevoir toujours soi-même comme un bateau », écrivait un marin sur son carnet de bord.

3. Mais nous le savons par expérience, qui dit marche dit aussi obstacles ; qui dit traversée dit écueils, donc appel à la persévérance : c’est la troisième caractéristique de l’espérance qui inclut à la fois courage et prudence. Saint Paul l’a bien compris ; au fil de ses lettres il nous parle des difficultés rencontrées à l’intérieur et à l’extérieur de lui-même.

-  A l’intérieur ? Il cite la « loi de contradiction » : « Vraiment ce que je fais je ne le comprends pas : car je ne fais pas ce que je veux, mais je fais ce que je hais… Malheureux homme que je suis ! »[6]

-  Difficultés venues de l’extérieur ? Dans la deuxième lettre aux Corinthiens il déroule en deux passages leur longue litanie : « Nous nous recommandons en tout comme des ministres de Dieu : par une grande constance dans les tribulations, les détresses, les angoisses, sous les coups, dans les prisons, les désordres, les fatigues, les veilles, les jeûnes[7]» ; « Qui est faible, que je ne sois faible ? Qui vient à tomber, qu'un feu ne me brûle ? S'il faut se glorifier, c'est de mes faiblesses que je me glorifierai.[8]»

Ces obstacles, nous les connaissons, chacun(e) à sa manière. Ils font paraître le but entrevu plus lointain et même inatteignable. Alors que faire ? C’est ici que Paul nous présente en modèle Abraham, « notre père à tous[9] », « espérant contre toute espérance[10] », infatigable pèlerin de Dieu. De son côté, l’auteur de la lettre aux Hébreux, après avoir évoqué la promesse irrévocable de Dieu à Abraham, nous conseille l’espérance qui dit-il « est pour nous comme une ancre de l’âme, fermement fixée, pénétrant au-delà du voile du Temple[11]». Le Seigneur est notre ancre déjà arrimée dans le port du salut ; qui permet à notre bateau de se fixer sans dériver malgré les tempêtes, ou de continuer son cabotage dans la prudence et la lucidité. « Les yeux fixés sur Jésus-Christ, entrons dans le combat de Dieu » conseille l’invitatoire du carême. L’espérance apparaît alors comme « le casque du salut[12]» qui protège la tête du lutteur, revêtu par ailleurs « de la cuirasse de la Foi et de la Charité » pour se mesurer vaillamment avec les ennemis et les obstacles du chemin.

4. Une telle persévérance s’essoufflerait vite sans la confiance au Seigneur

La confiance est une composante essentielle de l’Espérance, vertu théologale toujours reliée aux deux autres. Le poète Péguy dans ses phrases ondulant comme des vagues, la décrit comme une fillette marchant entre ses deux grandes sœurs : la Foi et la Charité.

« La petite espérance, dit-il, s’avance entre ses deux grandes sœurs et on ne prend pas garde à elle… mais c’est elle, cette petite qui entraîne tout car… l’espérance voit ce qui n’est pas encore et qui sera. Elle aime ce qui n’est pas encore et qui sera !... [13]».

Intuition de poète insistant sur la communion des trois sœurs. Mais il importe d’ajouter : pas d’espérance sans la Foi qui approfondit ; pas d’espérance sans la Charité qui fait « brûler d’amour ». L’Espérance c’est croire en l’Amour ; c’est être mû par Lui. D’où notre humble confiance en Christ vainqueur de la Mort ; Lui qui a promis de nous préparer une place, de revenir en gloire et d’être avec nous chaque jour jusqu’à la fin des temps. Lui qui monte dans notre barque et nous donne son Esprit pour éviter les deux écueils où l’espérance peut s’échouer : celui de la présomption, qui consiste à profiter de la bonté de Dieu pour s’enfoncer dans le mal… « Qu’importe de pécher, puisque Dieu est bon », ou à trop compter sur soi, comme l’apôtre Pierre… L’autre écueil est celui du désespoir, qui se laisse couler, parce que le ou la désespéré(e) estime à tort que Dieu l’abandonne, ou qu’il n’est plus capable de le (la) soutenir dans telle situation de détresse, ni de lui pardonner telle faute, comme l’a cru Judas.

L’espérance rectifie le tir ; elle nous tourne vers Dieu et nous donne la paix dans l’épreuve même ; elle nous réapprend les Béatitudes et le chant du Pater ; c’est là nous dit le Catéchisme de l’Église Catholique « le résumé de tout ce que l’espérance nous fait désirer[14] ».

« Gardez courage, dit le Christ, j’ai vaincu le monde et je suis avec vous[15] ». Autrement dit, Dieu nous conduit à Dieu, le Fils au Père dans l’élan de l’Esprit. Espérer, c’est attendre Dieu de Dieu, et le recevoir de Lui : c’est le plus beau cadeau ; la force mobilisatrice par laquelle l’Esprit-Saint pousse l’Église vers l’avenir de Dieu.           

B.  Pour un humanisme chrétien de l’Espérance

Voyons maintenant comment l’Apostolat de la Mer trouve en cette vertu non seulement son inspiratrice et son moteur mais aussi sa capacité d’introduire dans le monde maritime ce que j’appellerai « l’humanisme chrétien de l’Espérance ».

Faisons d’abord cette remarque : fondamentalement l’espérance théologale avant d’être cette disposition dynamique qui nous met résolument en marche vers Dieu, vient du regard positif et engageant que Dieu porte sur nous. Elle est de l’ordre de la grâce ; c’est une des meilleures surprises de l’histoire de l’Alliance ; la création du couple, homme et femme est acte divin d’Espérance ; Dieu espère en sa créature ; et le croyant qui espère, espère par suite de cet engagement initial et permanent de Dieu, qu’est sa Promesse ; d’où sa prière : « Seigneur, puisque tu ne peux renier ni ta promesse ni ton alliance, puisque tu ne peux pas être infidèle, alors je viens vers Toi ; je profite des droits que tu me donnes pour dialoguer avec toi, intercéder auprès de toi, discuter avec toi, batailler avec toi, te prendre pour défenseur et même pour Sauveur, risquer ma vie pour Toi et pour les autres à cause de Toi ».          

A partir de cela, essayons de dégager, sans être exhaustif, quelques caractéristiques de cet « humanisme marin » de l’Espérance chrétienne vécue dans l’Apostolat de la Mer.

I.  Un Dieu routier qui nous entraîne à sa suite

La première me parait être la suivante : le Dieu de l’Espérance nous provoque à prendre la route. Il est le Dieu nomade qui nous lance sur les routes à risques de l’Exode ; le Dieu du Buisson ardent, des chemins surprenants qu’il prend pour nous atteindre ; comme dit la sagesse portugaise, Il est « celui qui écrit droit avec des lignes courbes », celui qui se dérange pour nous et nous désinstalle.

  1. Autrement dit, l’Espérance trouve toujours son carnet de bord dans la catéchèse de l’ange de l’annonciation à Marie, « fille d’Abraham » : « Réjouis-toi comblée de grâce, ne crains pas… tu enfanteras… ton fils sera grand, il régnera pour toujours… car rien n’est impossible à Dieu[16] ! » Catéchèse de l’espérance formulée par l’ange au futur ; catéchèse permanente faite à l’Église, à chaque disciple de Jésus ; catéchèse du bonheur que l’Église a la joie de proposer à tous ; elle permet de nous orienter vers le port et d’éviter les eux écueils funestes pour l’Espérance : écueil de la vanité qui a fait culbuter Pierre ; écueil du défaitisme qui a fait sombrer Judas.
  2. Avec Abraham commence vraiment l’histoire de l’espérance biblique par la Promesse que ce nomade sans enfant de sa femme Sara, reçoit de Dieu à un âge avancé : une terre prospère et une postérité nombreuse[17]. L’auteur de l’épître aux Hébreux décrit son attitude spirituelle en disant : « Il obéit à l’appel de partir… et il partit ne sachant où il allait… il attendait la ville pourvue de fondations dont Dieu est l’architecte et le constructeur[18]. »
  3. La vie d’espérance selon Dieu est donc une vie risquée ; elle forge des gens de plein vent ; L’Église le sait bien qui dans toutes les phases de son histoire y compris aujourd’hui, est appelée à prendre la route, confiante en l’Esprit-Saint ; Celui-ci continue de souffler où il veut[19] même en dehors des limites visibles de l’Église du Christ[20]. Notre Conseil pontifical, et bien sûr l’Apostolat de la Mer reçoivent de cette conviction leur vitalité missionnaire. Sans ce désir de prendre la route à la suite du Christ, toute communauté chrétienne et l’Eglise perdent leur tonus, leurs forces et leurs perspectives ; alors que leur mission est d’être « route de l’homme » ; deux figures nouvelles ressurgissent sur cette route d’humanité et de sanctification aujourd’hui : celle du catéchumène et celle du pèlerin. « En marche ! » dit le Juif Chouraqui pour traduire les Béatitudes.

           

I’ – L’Apostolat de la Mer, quant à lui, fréquente les côtes et les routes maritimes ; routes fréquentées, parfois même surchargées. Sont-elles pour autant humaines ?...

Pour répondre à cette question urgente, un des premiers objectifs de l’Apostolat de la Mer mue par l’Espérance consiste à connaître l’état de ces routes et même faire l’analyse des situations qui y sont vécues : naufrages, abordages, disparitions de marins, détresse des boat-people, exploitation de marins, abandons d’équipages, bouleversement des règles de pêche, pollutions, etc., mais aussi rencontres humaines entre continents, cultures et religions, progrès technologiques, meilleure connaissance scientifique de la mer.

L’Église commence toujours sa démarche d’évangélisation par un tel regard : regard circulaire et profond comme celui du Christ de l’Evangile. Regard lucide, mais aussi le plus positif possible. Car l’Espérance dans ces routes si risquées permet de découvrir les causes de tant de malheurs et d’entrevoir certains débuts de solutions ; ainsi l’Apostolat de la Mer grâce à elle, prend-il plus facilement la mesure

  • des ressources de la solidarité entre les gens de mer,
  • de l’importance des femmes de marins et de leurs associations,
  • de l’urgence d’adapter, d’améliorer, ou de changer les formations
  • des gens de mer devant les nouvelles conditions de leur vie,
  • de la nécessité de prendre du temps et de créer des lieux pour écouter les plus pauvres et les plus exploités, pour favoriser des échanges entre générations, jeunes et anciens,
  • de l’exigence de s’ouvrir aux autres dans un monde globalisé pour que les gens de mer des cinq continents, les plus vulnérables ou les plus clairvoyants puissent confronter leurs expériences, prendre en mains leur destin et oser ensemble accomplir leur vocation humaine.

Comme il serait heureux qu’à la faveur de telles rencontres internationales, on puisse dégager progressivement quelques caractéristiques spécifiques de chaque région maritime du monde et quelques approches pastorales complémentaires ! Les dialogues interculturels, interreligieux et œcuméniques y trouveraient un terrain privilégié et susciteraient des viviers nouveaux de gens de bonne volonté. Elles contribueraient à faire entendre d’autres voix, à éduquer les opinions publiques et à tracer des chemins maritimes plus humains, moins livrés aux requins. Espérance théologale, inspiratrice d’humanité, route d’humanité !...

Comme vous le voyez, en tout cela, l’Apostolat de la Mer joue le rôle de boussole chrétienne et de radar marin. 

II.  Un Dieu provocateur qui nous libère

La deuxième caractéristique d’un humanisme marin de l’Espérance chrétienne est la suivante : le Dieu biblique n’est pas seulement celui qui assure le passage d’Israël à travers la Mer Rouge et le lance sur les route à risques ; Il est aussi un Dieu défenseur de l’Homme au point qu’Il le provoque à la liberté et qu’Il supporte de lui ses revendications quand la vie se fait trop pesante.

L’Espérance fait du croyant un contestataire qui est « dans le monde sans être du monde » ; capable de citer Dieu en justice devant des situations écrasant la personne humaine, et refusant de baisser les bras devant ces injustices ; paradoxalement Dieu bénit cette attitude. De son buisson ardent, il voit la misère du peuple hébreu asservi par le Pharaon, il entend son cri, descend pour le délivrer et le faire monter vers une terre de liberté[21] en enrôlant comme chef de file Moïse hésitant. Pareillement, dans le conte populaire qu’est le livre de Job ; Dieu se tourne contre les amis de Job venus lui conseiller d’avouer sa faute ; faute qui lui aurait valu selon eux une telle sanction divine. Dieu se rebelle devant ces bavards : « Aucun de vous n’a parlé de moi aussi bien que mon serviteur Job[22] ! » Or qu’a dit Job ? Qu’a-t-il fait pour mériter l’admiration de Dieu ? Job vient de l’accuser d’abandon et d’infidélité à son rôle de Dieu ; mais cherchant un avocat dans ce procès intenté contre Dieu, il n’a trouvé rien de mieux que de demander à ce même Dieu d’être son défenseur[23]

Ce Job biblique a une abondante descendance. Le Job d’aujourd’hui est légion ; nombreux sont ceux qui se retournent contre Dieu devant l’énigme et le scandale du mal.

Nombreux sont ceux qui se détournent de Lui, révoltés, l’accusant d’être soit cruel, soit impuissant.

D’autres découvrent peu à peu que Dieu n’est pas du côté de l’Ennemi mais du démuni, crucifié avec ceux qui n’ont rien[24]

Quant à l’Espérance théologale loin de maintenir le croyant dans le rêve, l’illusion, ou la résignation, elle le transforme en homme ou femme d’action qui proteste contre de telles situations et dans sa prière à Dieu et dans ses démarches aux responsables ; essayant d’y remédier avec d’autres, le disciple demande à Dieu qui « veut que tous les hommes soient sauvés[25] », sa force et son soutien ; il sait que Dieu s’insurge contre l’injustice et attend des siens qu’ils se mobilisent contre elle. Ainsi dans la célèbre vision des ossements desséchés du prophète Ezéchiel, Dieu ne supporte pas d’entendre la complainte de son peuple : « Nos ossements sont desséchés ; notre espérance a disparu et nous sommes en pièces[26]… » Il lui fait écho par cette parole : « Voici que j’ouvre vos tombeaux… je mettrait mon esprit en vous et vous vivrez[27] ! » 

II’ – Ce souffle d’espérance, l’Apostolat de la Mer avec ses modestes moyens essaie de l’entretenir ; de le répandre ; il ne se contente pas de contacts sympathiques ou d’une assistance humanitaire dans les besoins urgents, pour nécessaires qu’ils soient ; mais il entend assumer une Mission d’espérance au nom des « sans voix » de la mer. S’il ne le faisait pas les poissons eux-mêmes crieraient…

Ainsi veut-il proclamer haut et fort, avec d’autres bien sûr :

  • Qu’on ne peut braver la mer déchaînée ni envoyer par tous les temps de pauvres gens d’un bout à l’autre de la planète sur des bateaux anciens et pourris, dans le seul but pour les spéculateurs de faire de l’argent, ou pour les pauvres de survivre.
  • Il se fait un devoir de dénoncer inlassablement – avec d’autres – les réseaux mafieux de nouveaux négriers et de nouveaux esclaves ; le scandale des boat-people.
  • Il essaie d’agir – avec d’autres – auprès des gouvernements pour imaginer une politique de la pêche internationale, respectueuse de l’environnement, des ressources hauturières, de l’équilibre des espèces marines, du sort des gens de mer, de leurs conditions de travail et de leur formation[28].
  • Il désire faire connaître et respecter l’existence d’une culture de la mer méconnue souvent par « les terriens », mais en avance sur bien des points qui intéressent l’avenir du monde. Car la mer est une sorte de laboratoire du futur qui n’a pas fini de livrer ses secrets, ses ressources et même ses valeurs.
  • L’Apostolat de la Mer encourage tout ce qui au niveau des divers responsables de la société se fait en faveur des gens de mer et de la mer[29]. Ainsi que le disait le 21 décembre 1999 le communiqué de l’Apostolat de la Mer français, lors de l’échouage de « l’Erika », pétrolier chargé de 25 000 tonnes de pétrole brut, cassé en deux au large de l’Atlantique : « Dis-moi comment tu traites la mer et ses marins, je te dirai qui tu es ; dis-moi comment se portent la mer et ses gens de mer, je te dirai l’état du monde, son devenir, et le tien avec eux ! »

L’Apostolat de la Mer sait que dès le départ de l’évangile, la mer eût ses prophètes ; dès le départ du christianisme l’Espérance s’embarqua sur les bateaux des ports à la faveur de la diaspora pour aller porter au monde la Bonne Nouvelle du Christ Ressuscité, et avec elle la découverte d’un monde nouveau. L’Espérance théologale avec son souffle prophétique est ainsi à l’origine d’un immense tsunami de Foi et d’amour au service de l’humanité qui, sans elle, serait livrée au raz de marée des intérêts ravageurs. 

III.  Le Dieu des derniers temps, le Dieu de l’aujourd’hui

Enfin, le Dieu de l’Espérance parce qu’il est celui des « derniers temps » nous demande de vivre cette espérance au quotidien, ce qui signifie plusieurs choses.

a. D’abord que l’Homme-Dieu Jésus se refuse à être magicien. A tous ceux qui lui demandent des prodiges éclatants qui le feraient reconnaître comme le Messie, Jésus répond : « Apprenez plutôt à interpréter les signes des temps ; il ne vous sera pas donné d’autre signe que celui de Jonas[30] ! » C'est-à-dire, un événement qui inclut d’abord un engloutissement, une disparition dans l’abîme, un consentement à notre destinée mortelle.

b. Dans le même sens, Paul combat vigoureusement l’illuminisme dont il perçoit vite les méfaits. Les premiers chrétiens de Salonique attendaient le retour imminent du Christ dans la gloire ; ce qui les dispensait de travailler ; quant à ceux de Colosses ils pensaient qu’outre le Christ, il y avait dans l’au-delà des forces célestes terrifiantes, des puissances angéliques, qui manoeuvraient les astres et les destinées humaines, au point que personne ne pouvait leur échapper : « Ne vous endormez pas, restez éveillés[31] », dit Paul aux premiers ; « Il n’y a que le Christ qui est tout et en tous[32] », écrit-il aux Colossiens. Paul se conforme ainsi à l’enseignement de Jésus disant dans le discours eschatologique de Marc : « Prenez garde qu’on ne vous abuse… gare aux faux prophètes et aux faux messies. Ne les croyez pas[33] ! » car un tel illuminisme qui prétend tout savoir sur la fin des temps, sa date et ses signes, et veut imposer ses règles et ses pratiques n’est pas l’espérance théologale plus réaliste, plus humble et plus confiante.

c.  Ainsi Jésus nous renvoie-t-il à notre vie quotidienne. Le signe de la venue des derniers temps se manifeste en deux attitudes très modestes, les mêmes pour tous, partout et toujours : « Tu aimeras Dieu et ton prochain comme toi-même[34] ! » Tels sont les derniers temps vécus au quotidien ; l’eschatologie dans la vie de chaque jour ; le sérieux de tout acte humain engageant l’avenir. C’est aujourd’hui que chacun doit vivre avec Jésus et donc bénéficier de la vie éternelle. Ici-bas la grâce en vue de la gloire ; c’est maintenant, « hic et nunc » que se vit l’espérance, et cela change tout.

d. Car l’Espérance accepte de porter sa croix comme Symon de Cyrène en suivant le Christ. A Gethsémani Jésus commande à Pierre de rengainer son épée et refuse d’appeler à sa rescousse « plus de douze légions d’anges[35] ». Il ne veut pas accréditer l’idée d’un Dieu – Père – Vengeur qui nous mettrait en dehors des dures conditions de l’histoire ; si l’Espérance théologale bondit à l’aube de Pâques du tombeau du Christ, c’est parce qu’elle a su accepter l’épreuve de l’agonie et la ténèbre du Vendredi Saint ; démarche incontournable ! l’Espérance théologale ne fait jamais l’impasse de la Croix. C’est à ce prix que celle-ci se transforme en ancre de salut « maintenant et à l’heure de notre mort » ; c’est par elle que nous vivons aujourd’hui les derniers temps et que nous pouvons nous approprier les derniers mots de l’Apocalypse, mots d’Espérance du livre de l’Espérance : « Amen ! Marana Tha ! Oui, Notre Seigneur, Viens[36] ! ».           

III’ – Ce même regard d’espérance lucide et positif sur les réalités maritimes et leurs enjeux importants fait partie de l’engagement de la Mission de la Mer aujourd’hui. Récemment le pape Benoit XVI écrivait : « l’Espérance s’enracine en pratique dans la vertu de patience… et dans celle d’humilité qui accepte le mystère de Dieu et lui fait confiance même dans l’obscurité ! ».

L’Apostolat de la Mer tire ainsi son dynamisme et sa mobilisation de l’Espérance théologale vécue « au ras des vagues ». C’est la raison pour laquelle

  1. l’Apostolat de la Mer assure une fonction de mémoire. En une époque où l’on constate souvent la difficulté de transmettre ses valeurs et sa Foi, il importe que l’Apostolat de la Mer conserve son expérience missionnaire et son histoire maritime, avec ses comptes-rendus, ses récits et témoignages. Il serait vraiment souhaitable d’écrire les « évangiles de la mer » en interrogeant les gens de mer de nos pays et de nos diocèses. Nous y verrions émerveillés les Actes des Apôtres se continuer aujourd’hui sous nos yeux, en mer, sur les zones côtières, dans les professions vivant de la mer. Tant de valeurs vécues, de prières muettes, d’actes d’espérance, de dévouement et de fraternité ! Oui, continuons à écrire les Actes des Apôtres de notre temps. Respectons aussi, en l’éduquant, ce que nous appelons le « catholicisme populaire ». Que l’Apostolat de la Mer reste toujours capable de dire : « Voilà ce que l’Esprit-Saint raconte aux Eglises et fait par elles[37] ! ».
  2. L’Apostolat de la Mer n’est pas seulement mémoire ; il est vigilance ; il développe la faculté de clairvoyance et d’interpellation ; utilisant les nouvelles techniques de communication, il s’emploie à diffuser son message. Il répète inlassablement, et nous avec lui, que les gens de mer sont des êtres humains, et non des esclaves ou des marchandises ; que la mer n’est ni un jouet, ni un dépotoir, ni seulement un lieu de plages et de vacances touristiques ou religieuses, mais un don superbe de Dieu qu’il faut respecter ; un lieu qui préfigure ce que l’univers peut connaître un jour, et dès maintenant en bien comme en mal (Cf. la mer d’Aral). Cela nous devons le dire lors des rassemblements, des fêtes de la mer, des bénédictions de bateaux, des processions avec les saints de la mer, des croisières de pèlerinage. Le message de l’Apostolat de la Mer n’est ni conventionnel ni folklorique mais évangélique. Il n’est pas saupoudré de sucre mais assaisonné de sel. « Si ton patron ne s’intéresse pas à nous, comment peut-on croire à ton Dieu ? » disait un marin à un prêtre ami.
  3. L’Apostolat de la Mer assure une fonction d’accompagnement et de présence dans la vie habituelle et les événements marquants ; à sa modeste place, il inspire de nouveaux modes de vie à tous niveaux. Par l’Espérance théologale qui l’anime, il se propose d’insuffler un nouveau souffle entre professionnels de la mer, entre générations, entre nations maritimes, entre Églises chrétiennes et entre religions, entre personnes de bonne volonté pour que s’établissent de plus en plus des liens basés sur le droit, la justice, la solidarité. Il est passionné de contacts, de visites à bord, ou à quai, ou dans les familles. Il pense que la mer devrait relier les gens et les continents plus que les séparer.
  4. Puisqu’il est mû par l’Espérance, l’Apostolat de la Mer assure une mission de formation ; il s’efforce de susciter des équipes côtières où les événements maritimes sont relus et partagés à la lumière de l’Evangile : équipes désireuses de sensibiliser les diocèses, leurs responsables, les politiques, les jeunes des lycées maritimes, etc. sur les réalités maritimes ; par elles, il pose des questions de fond sur telle ou telle situation soit aux communautés chrétiennes, soit aux milieux professionnels. Il y faut souvent du courage et de la persévérance.

Pour ceux et celles qui veulent aller plus loin dans l’approfondissement de la Foi, la participation à la prière liturgique de l’Église, la réponse à l’appel du Seigneur en vue d’exercer certains offices de responsabilités ou certains ministères, l’Apostolat de la Mer essaie de proposer des temps forts, et quelques « outils » bien ajustés ; cette demande exige beaucoup de lui ; il ne veut pas l’éluder ; car l’Espérance lui fait découvrir sur place et préparer progressivement de vrais témoins du Christ. Mais cela se demande dans la prière… puisque l’Espérance nous fait faire sans cesse le va-et-vient entre aujourd’hui et demain.           

Il est temps de conclure : par tout cela, nous voyons que l’Apostolat de la Mer a pour mission d’abord d’être signe d’Église dans réalités maritimes ; sans se localiser ni se cramponner dans des structures trop rigides, il lui faut être signe du navire – Église qui malgré sa fragilité poursuit son chemin dans l’histoire à travers tempêtes, dérives et écueils ; il assume cette mission jour après jour dans l’Espérance, avec le Christ pour boussole, l’Esprit-Saint comme vent favorable, l’Eucharistie pour viatique, Marie pour étoile et l’Église comme support visible. « Maître, nous avons pêché toute la nuit sans rien prendre ! » dit Pierre à Jésus qui lui répond : « Repars au large (en eau profonde), relance ton filet, recommence[38] ! » tel est le programme de l’Apostolat de la Mer ; commenté avec le sourire par un moine breton, dans une formule étincelante : « Il n’est au monde que deux grands métiers : pêcher des poissons au fond de la mer, pêcher des perles au fond de Dieu[39] ». C’est cela que l’Espérance inspire et fait vivre : découvrir déjà ce que le Seigneur nous destine.

Tel un scaphandrier qui s’enfonce en profondeur pour rapporter les merveilles des grand fonds, l’Espérance théologale, à travers les projets et les engagements de l’Apostolat de la Mer, suscite un humanisme maritime chrétien ; elle nous permet surtout de découvrir dans ces galilées maritimes que sont les océans, Celui qui nous y précède et nous y appelle le Christ ressuscité, « l’Espérance de la gloire[40] ».

 

[1] Mt 7, 9.

[2] Sermo 105, c4 n6.

[3] 1 Petrus 3, 15.

[4] C.E.C. 1817 – sq.

[5] Lc 12, 35-39.

[6] Ro 7, 15.24a.

[7] 2 Co 6, 4-5.

[8] 2 Co 11, 23-30.

[9]  Rm 4, 16.

[10] Rm 4, 18.

[11] He 6, 19.

[12] 1 Th 5, 8.

[13] Charles Péguy : « La Porte du mystère de la deuxième vertu ».

[14] C. E. C. : n° 1820.

[15] Jn 16, 33 ; Jn 16, 22-23.

[16] Lc 1, 26-30.

[17] Gn 12, 1 ; 15, 5.

[18] Heb 11, 8a-10.

[19] Jn 3, 8.

[20] L.G. 16 ; G.S. 38.

[21] Ex 3, 7-10.

[22] Jb 4, 27.

[23] Jb 19, 25-sq.

[24] Jb 4, 25 ; Mt 25.

[25] 1 Tm 2, 4.

[26] Ez 37, 11.

[27] Ez 37, 13-14.

[28] Si le projet de livre vert de la Commission Européenne reste œuvre positive, il doit beaucoup plus insister sur ce dernier point.

[29] Voir note 14.

[30] Mt 16, 1-4.

[31] 1 Th 5, 6.

[32] Col 3, 11.

[33] Mc 13, 5 –sq.

[34] Lc 10, 27.

[35] Mt 26, 52-sq.

[36] Ap 22, 20.

[37] Ap 2, 7.

[38] Lc 5, 4.

[39] « Mer en Ré mineur » Père François CASSINGENA, moine de Ligugé – Ed. Gerfaut.

[40] Col 1, 27.

 

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