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 Pontifical Council for the Pastoral Care of Migrants and Itinerant People

People on the Move

N° 107, August 2008

 

 

LA FAMILLE DES MARINS ET DES PÊCHEURS 

 

Mme Maria Cristina DE Castro Garcia

 Asociación Mujeres “Rosa dos Ventos”

Espagne

Introduction

Je voudrais remercier S.E le Cardinal Renato Raffaele Martino, Président du Conseil Pontifical, de la considération qu’il m’a montrée en m’invitant à participer à cette Session Plénière.

La réalité que je vais exposer concernant la vie des familles des marins et des pêcheurs est fondée sur ma longue expérience de travail au sein de l’Apostolat de la Mer et qui, suite à de nombreuses et longues expériences vécues avec les familles et les groupes organisés d’épouses de marins, a donné lieu à la création d’une association qui s'appelle « Rosa dos Ventos », dont je suis un membre en plus, d’être la responsable des Relations nationales et internationales.

Nous avons seulement la force des mots face à ceux qui détiennent le pouvoir: les responsables qui génèrent, connaissent et permettent cette situation. Cependant, tout en reconnaissant les difficultés dont nous faisons l’expérience, nous maintiendrons cette marche avec espoir parce que c’est la lueur qui nous reste face à une réalité qui ne répond pas au respect qu’il se doit à la dignité de la personne humaine fille de Dieu.

En principe, il faut distinguer les familles de la marine marchande de celles des pêcheurs. Et également parmi ces dernières établir une différence entre celles de la pêche artisanale ou côtière, d’une journée ou hebdomadaire, de celles de la pêche industrielle aux longs séjours en mer, en raison des différences propres à chaque situation et des conséquences qui en découlent.

Il faut prendre en compte les deux situations principales du travail de la mer : les conditions de travail et la vie de famille

La marine marchande

I.- Les conditions de travail

L’emploi dépend des compagnies maritimes, mais il est évident que les équipages provenant des pays du tiers monde ne sont pas traités de la même manière que les européens. On peut dire qu’ils sont considérés comme une « main d’œuvre bon marché ». Ils représentent un grand pourcentage des équipages. La situation s’aggrave lorsqu’il s’agit de navires avec un pavillon de complaisance, qui rapportent des avantages fiscaux aux entrepreneurs et aux compagnies maritimes, en échappant aux responsabilités et aux contrôles, au détriment des conditions de vie et de travail des marins.

Le stress dû à la réduction des équipages, à une journée de travail de plus de 10 heures, ainsi qu’à la vie à bord, partageant vie privée et travail avec des personnes de nationalités différentes, et ce bien que disposant de cabines individuelles, n’est pas facile à supporter.

Il peut surgir des problèmes à l’heure de toucher la paye, dus à des retards et à l’insécurité au moment de réaliser les règlements, surtout lorsque l’entrepreneur est en difficulté. Il y a des compagnies légales, mais certaines frôlent l’esclavage lorsqu’un professionnel doit supplier qu’on lui paie son salaire alors qu’il est dans son droit. 

La durée des congés et les cotisations versées à la Sécurité sociale ne sont pas les mêmes dans les compagnies européennes que dans celles des pays du tiers monde, où le manque de protection sociale est très répandu.

Mais le fait le plus grave et le plus fréquent est l’abandon du navire dans n’importe quel port, avec un équipage à bord sans couverture financière ni, en certaines occasions, de nourriture pour survivre.

Les femmes qui travaillent en mer, avec la formation adéquate, ne bénéficient pas des mêmes conditions de travail ni des mêmes possibilités de promotion que les hommes.    

II.-La vie de famille

La situation familiale diffère entre les compagnies européennes et celles du tiers monde en raison de la durée du séjour en mer. La durée des campagnes des compagnies des pays en voie de développement durent généralement entre 6 et 8 mois, pouvant se prolonger jusqu’à 10 mois alors que les navires européens ne passent jamais plus de 2 mois en mer.

Les périodes de congé des marins européens, selon la convention cadre, sont de 5 jours de congés pour 10 jours travaillés.

Les Européens bénéficient de facilités pour embarquer leurs épouses tout en respectant la limite de personnes à bord pour des raisons de sécurité. Les marins du tiers monde disposent de la même option mais en raison du prix d’un billet d’avion jusqu’au lieu d’embarquement et de leur situation économique, ils ne peuvent pas se le permettre. Par conséquent, les séjours prolongés en mer des marins des pays du tiers monde ainsi que le manque de facilités pour embarquer leurs épouses à bord, affecte leur situation familiale et ne leur permettent pas d’exercer leurs droits familiaux et sociaux. 

La pêche industrielle 

I.- La structure de l’entreprise et son impact sur le travailleur

La structure de l’entreprise est clairement conçue avec une vision matérialiste. Profiter au maximum des possibilités de capture dans un temps minime est l’impératif de ces entreprises. Le reste, le pêcheur en situation de fatigue en raison des horaires de travail supportés, n’est pas évaluable.

I.1.- Le navire

Le navire est en même temps le lieu de travail et le « foyer » du pêcheur. Les cabines réduites, d’utilité multiple, doivent loger plus de deux personnes sans satisfaire aux conditions d’hygiène adéquates. C’est dans ces pièces que doivent cohabiter les mêmes personnes durant des mois, sans intimité, et sans préparation psychologique afin de faire face à cette vie en commun.    

I.2.- Les conditions de travail

Il faut souligner différents aspects des conditions de travail où la rare protection juridique est habilement mise de côté par ceux qui l’enfreignent.

-Les contrats comportent fréquemment de graves  anomalies: journées de travail fictives, sans signature ou signé en blanc, à des émigrés dont les conditions ont empiré.

-Les cotisations versées à la Sécurité sociale ne sont pas toujours rigoureuses et contiennent des irrégularités. Ceci est encore plus grave lorsqu’il s’agit d’entreprises mixtes ou de pavillon de complaisance, avec des conséquences en cas de maladies, d’accident de travail ou de retraite.

-La journée de travail est illimitée. L’objectif est de remplir les cales le plus rapidement possible. Ceci se traduit par de journées de travail continue de plus de 20 heures, et des séjours prolongés en mer qui peuvent atteindre les 7 mois. Ce processus entraîne la fatigue, qui prédispose aux accidents, et dans certaines situations graves, au décès du travailleur.  

-La rétribution salariale ne correspond jamais aux heures travaillées, ni aux heures supplémentaires, ni aux fins de semaine. Aucune « prime » de danger ou de permanence n’est envisagée

-La sécurité à bord. On constate une avancée en terme d’exigence de formation des pêcheurs, mais la journée de travail réalisée en situation de fatigue diminue la capacité de réaction et ralentie les réflexes physiques et mentaux.

Par ailleurs, les navires manquent de moyens de sécurité et de sauvetage nécessaires. 

II.- L’impact sur la famille

La famille, une communauté où doivent se développer les liens humains les plus intimes, est incompatible avec la vie de marin, à qui l’on refuse cette possibilité au long de sa vie en raison de ses longs déplacements en mer et ses courts séjours à terre.

II.1.- Le marin dans la vie de famille

La séparation de la famille du travailleur de la pêche industrielle détériore le dialogue familial. Lorsque le marin rentre chez lui suite à une longue absence qui peut atteindre 7 mois, il doit recommencer une vie commune qu’il a dû interrompre pendant longtemps, et qui en son absence a trouvé son rythme et pris des habitudes auxquelles il n’a pu participer. Le peu de jours dans le foyer n’interrompt pas la tâche que son épouse a dû réaliser seule.

On a demandé à ces familles dans l’enquête réalisée par l’Apostolat de la Mer :

Quel est le problème majeur engendré par la séparation du couple ? Ils ont répondu de la manière suivante :

- le manque de dialogue et de vie commune,  39%

- la difficulté à sympathiser, 9,1%

- le manque de relations conjugales, 12,9%

- la solitude, 12%

- l’infidélité et les doutes, 7,9% 

II.2.- La femme du marin dans la vie de famille

C’est une femme qui affronte avec courage les difficultés engendrées par l’absence de son mari et qui parle de ce qui lui fait principalement défaut : 

-Il est nécessaire qu’elle assume le double rôle de père et de mère dans l’éducation de ses enfants au long de tout le processus évolutif. Elle se demande toujours comment aurait fait leur père.

-Elle considère les problèmes de la vie de son mari plus graves que les siens. Elle connaît ses conditions de travail bien qu’il n’en parle pas et elle le reçoit affecté et résigné face à une situation qui ne change pas.

- Le court séjour du mari dans le foyer donne lieu à une vie agitée, où l’on veut vivre le peu de temps de vie de famille, malgré toutes les difficultés d’adaptation crée par la séparation.  

II.3.- Les répercutions sur l’éducation des enfants

Voici un autre aspect dénaturé de cette vie familiale, parce qu’il est impossible pour l’homme de la mer de réaliser la tâche éducative de ses enfants. On ne peut dire qu’il la marginalise car lui-même est déconnecté du quotidien et, en rentrant au foyer, il se sent déplacé face à la mère, du fait que les enfants se tournent toujours vers elle.

L’étude/enquête réalisée par l’Apostolat de la Mer, a donné la réponse suivante:

- Si le père passait plus de temps au foyer, les enfants serait-ils mieux éduqués ? 

71,2% ont répondu de façon affirmative. 

II.4.- Les relations sociales

Le pêcheur est un homme « sans voix » dans la société, impuissant pour faire valoir ses droits en raison de son éloignement en mer. Il est difficile de prendre les chemins de la solidarité et n’importe quelle revendication individuelle peut être synonyme de la perte de son emploi. Il ne lui reste plus qu’à se résigner face à une situation qui ne change pas, où sa dignité n’est pas respectée.

La femme doit être intégrée dans la société concernant les démarches de caractère éducatif, civil et économique, qui regardent sa famille. Elle ne se sent pas marginalisée ni ne prétend exiger être l’égale de l’homme car son estime d’elle-même est forte en raison du travail qu’elle réalise seule.

Les enfants s’intègrent différemment dans la vie sociale. Ils ne peuvent faire référence à leur père de la même façon que leurs camarades de classe ou leur bande d’amis. Leur père est absent dans les moments importants de leur vie: certaines dates précises, les réussites ou les difficultés scolaires, le sport, etc. et toujours sans bénéficier de la chaleur de sa compagnie.  

II.5.- Le pêcheur retraité

L’intégration du marin à la vie du foyer n’est pas facile, ni pour celui qui revient ni pour ceux qui l’attendent. En raison de ces longs séjours en mer et du peu de temps passé à terre, se produit un décalage dans sa vie. En sus de la déconnexion avec la famille, deux autres facteurs rendent le retour difficile : l’isolement à bord en équipages réduits et l’isolement social en général. Ces deux facteurs l’affectent et diminuent sa capacité à reprendre les relations familiales et sociales avec succès.

Une autre difficulté peut être celle de s’affronter à l’économie du foyer du fait que les prestations de retraite peuvent être très faibles, en raison d’éventuelles irrégularités dans les cotisations versées à la Sécurité sociale.

Le message que j’ai transmis à travers cette analyse, doit être précédé d’une phrase qui reflète cette réalité : « l’esclavage silencieux du 21ème siècle ». Tout ceci est marginal et propre à une mentalité du Moyen Âge.

Seul la solidarité mondiale pourra sauver cette situation et il faudra travailler assidûment et intelligemment pour qu’il exsiste, à travers le Comité international de la pêche de l’AM, une véritable libération des marins et de leurs familles. 

 

 

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