Monsieur le Président du Conseil exécutif,
Monsieur le Directeur général,
Excellences,
Mesdames,
Messieurs,
Je vous remercie de m'avoir donné la parole et surtout je tiens à remercier,
en mon nom personnel et au nom du Saint Siège, pour les condoléances que
l'UNESCO m'a adressées à l'occasion du décès de Sa Sainteté le Pape Jean-Paul
Il. En effet, son décès a suscité un profond émoi, non seulement parmi les
fidèles de l'Église catholique, mais aussi parmi les hommes des toutes les
religions et de toutes les cultures, qui ont reconnu en lui un vrai témoin de
paix et un vaillant défenseur du dialogue et des droits de l'homme. Je tiens
aussi à vous adresser mes vifs remerciements pour les félicitations que j'ai
reçues de vous tous à l'occasion de l'élection du nouveau Pape, Sa Sainteté
Benoît XVI, et tout particulièrement de l'hommage vibrant qui lui a été rendu
par le Président du Conseil exécutif, Son Excellence Monsieur Hans-Heinrich
Wrede.
Le magistère du Pape Jean-Paul Il demeure comme une stèle dans la vie de
l’Église comme dans la vie internationale, et, dans cet perspective,
permettez-moi de vous proposer quelques réflexions sur ses interventions: en
juin 1980, lors de son premier voyage en France le Pape Jean-Paul Il avait tenu
à rendre visite à l'UNESCO. Il y avait prononcé un discours historique,
déclarant notamment: « «Veillez, par tous les moyens à votre disposition, sur
cette souveraineté fondamentale que possède chaque Nation en vertu de sa propre
culture. Protégez-la comme la prunelle de vos yeux pour l'avenir de la grande
famille humaine».
Pour cette raison, ma délégation renouvelle son soutien total à l'heureuse
initiative d'un projet de Convention à la protection des contenus culturels
et des expressions artistiques. Après la Déclaration sur la diversité
culturelle, il est aujourd'hui nécessaire de disposer d'un instrument juridique
plus spécifique et contraignant, comme une convention, pour permettre aux
différents contenus culturels et expressions artistiques de devenir des facteurs
de développement, même sur le plan économique, pour tous les peuples,
surtout pour les plus défavorisés d’entre eux, mais aussi dans le but d’éviter
que la gestion de ces biens tout à fait particuliers que sont les biens
culturels soit traitée comme des entités seulement économiques. Pour
reconnaître, protéger et promouvoir la spécificité des contenus culturels dans
leur pluralisme non réductible, il faut une institution dont le rôle central est
de protéger et promouvoir la culture: c'est précisément le rôle de l'UNESCO.
La question très débattue de la double nature, économique et culturelle, des
biens et des services culturels a le mérite de mettre en évidence que ce qui
circule et se reproduit dans le domaine économique n'est pas seulement l'argent,
mais aussi et surtout, un sens, des valeurs, une identité. Les principes de
respect des biens culturels et de soutien réciproque, de solidarité et de
coopération, sont les piliers fondamentaux de cette Convention, qui vise, d'un
point de vue humain, à l'enrichissement de toutes les cultures.
Dans le célèbre discours que je viens d’évoquer, Jean-Paul Il affirmait que
«les problèmes de la culture, de la science et de l'éducation ne se présentent
pas, dans la vie des nations et dans les relations internationales, de manière
indépendante des autres problèmes de l'existence humaine, comme ceux de la paix
ou de la faim. Les problèmes de la culture sont conditionnés par les autres
dimensions de l'existence humaine, tout comme, à leur tour, ceux-ci les
conditionnent». De ce fait, «aucun homme, aucun pays ni aucun système du monde
ne peut rester indifférent devant la "géographie de la faim" et les menaces
gigantesques qui en suivront si l'orientation entière de la politique
économique, et en particulier la hiérarchie des investissements, ne changent pas
de manière essentielle et radicale».
Mais le Pape Jean-Paul Il nous rappelait aussi qu'on ne peut pas réduire la
question du pluralisme des contenus et des expressions culturelles à un problème
de gestion de biens et de services, à savoir de réglementation des flux de
marchés: «Tout l’"avoir" de l'homme n'est important pour la culture, n'est un
facteur créateur de la culture, que dans la mesure où l'homme, par
l'intermédiaire de son "avoir", peut en même temps "être" plus pleinement comme
homme, devenir plus pleinement homme dans toutes les dimensions de son
existence, dans tout ce qui caractérise son humanité»
Si «l'homme est le fait primordial et fondamental de la culture», il
conviendrait, dans la Convention, d’insister avec plus de force et d'efficacité
sur le lien positif entre les contenus culturels et les identités culturelles.
Toutes les discussions qui ont eu lieu à propos des définitions qui sont à la
base de cette Convention pourraient trouver un point de convergence dans la
reconnaissance du fait que la question de la diversité des expressions
culturelles est foncièrement une question d'identité des sujets, non
d'objets à cerner et énumérer: la créativité humaine multiforme se concrétise en
œuvres et en productions, mais en même temps, elle les transcende. Si l'enjeu
fondamental est l'identité culturelle, il est alors légitime de parler de
protection, parce qu'il ne s'agit pas seulement de gérer ou de favoriser
certaines productions au détriment d'autres, mais de permettre aux hommes de
grandir en tant qu'être doués de liberté; de même, nous parviendrons à
nous sentir citoyens du monde dans la mesure où nous sommes membres de
communautés ouvertes qui nous ont accueillis et qui nous ont fourni une trame
pour relations et un canevas de "sens", un style et des valeurs concrètes. Quand
l'Église affirme et soutient les droits fondamentaux de la personne et des
communautés de personnes, elle affirme et soutient à la fois le droit pour
chaque communauté de conserver et de développer sa propre culture, et de la
défendre contre des homologations forcées.
Si d'ailleurs la question de la liberté des personnes est la question
fondamentale, il conviendrait de donner, dans la Convention, plus de poids au
rôle irremplaçable de la société civile dans la gestion de la protection
et de la promotion de la diversité culturelle, surtout si on considère que ce ne
sont pas les États qui créent la culture, mais les forces vivantes des libres
associations entre les citoyens.
En reconnaissant le dernier mot à l'État en matière de garantie,
d'application de la loi et d'arbitrage, le rôle des institutions éducatives
comme les universités doit devenir un rôle de premier plan pour la promotion de
la diversité culturelle. Leurs initiatives pourraient profiter des ressources
d'intelligence, de temps et de créativité qui sont souvent mises à disposition
avec générosité mais dont on tire rarement le maximum dans des projets de
longues haleine.
Dans le processus de rédaction de la Convention, il serait important de
prendre aussi en compte les propositions de la société civile et des ONG.
Excellences, Mesdames, Messieurs,
Avant de conclure, je voudrais attirer votre attention sur un dernier aspect.
Une réflexion plus poussée sur la question de l'identité culturelle
permettrait de s'apercevoir qu'on ne peut pas ne pas prendre en considération la
question du religieux parmi les aspects de la différence culturelle. Nous avons
déjà souligné à maintes reprises cet aspect: évidemment on ne peut pas réduire
la religion à un phénomène culturel, mais il est aussi évident que le rapport
vital entre culture et religion ne peut être nié, que ce soit d'un point de vue
que l’on pourrait qualifier de génétique (toutes les cultures ont, d’une
manière ou d’une autre, à leur base une recherche en vue d’appréhender le
transcendant), ou d'un point de vue structurel et anthropologique (le rapport au
sacré et/ou à la transcendance, même à travers une négation de cette dernière,
est un élément fondamental de la culture en .tant que représentation
du monde). Il faudrait mentionner l'importance de la religion, comme d'autres
États l'ont suggéré, au moins dans le Préambule de la Convention, sans oublier,
en tout état de cause, que cette question concerne aussi les aspects 'objectifs'
de la diversité culturelle. Dans les normes de certains États, il existe une
reconnaissance spécifique des "biens culturels à intérêt religieux", biens que
l'Église catholique, mais aussi d'autres religions, considèrent comme des
témoignages de foi, des véhicules d'un patrimoine de valeurs et de sensibilités
que ne peuvent pas se réduire à la seule culture et qui sont utilisés pour des
finalités cultuelles et rituelles. Il faut noter que la Convention ne tient pas
compte de ce type des biens et de leur caractère particulier. Si, d'un côté,
nous reconnaissons aisément que ce document n'est pas le document le plus
approprié pour cerner ces questions complexes, de l'autre côté, nous y
reconnaissons une tendance à entériner une conception de la religion comme ne
concernant que la dimension privée de l'existence, sans incidence dans le
domaine publique. À l’avenir, nous appelons donc de nos vœux, Excellences,
Mesdames, Messieurs, une considération plus attentive de la place de l’aspect
religieux, qui n'est pas un simple appendice dans la vie des personnes, mais qui
fait partie de leurs aspirations légitimes et du devoir de reconnaissance, de
justice et de dignité de toute personne et de toute communauté humaine.
Je vous remercie de votre attention.
*L'Osservatore Romano 30.4.2006 p.2.