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LE
SAINT SIÈGE À LA 55ème COMMISSION
DES DROITS DE L'HOMME*
Un ordre économique et social juste, condition
pour un monde plus solidaire
Madame la Présidente,
L'article 22 de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme
- qui ouvre la partie de ce document fondamental consacrée aux
droits économiques, sociaux et culturels - proclame que «toute
personne en tant que membre de la société a droit à
la sécurité sociale; elle est fondée à obtenir
la satisfaction des droits économiques, sociaux et culturels
indispensables à sa dignité et au libre développement
de sa personnalité, grâce à l'effort national et à
la coopération internationale, compte tenu de l'organisation et des
ressources de chaque pays».
Certes, la vie internationale a profondément changé depuis
lors. L'idée même de considérer les droits de l'homme
a évolué et au cours des décennies, la Déclaration
a trouvé une structure normative dans les deux Pactes
internationaux et dans de nombreuses Conventions et Déclarations.
Les droits de l'homme ne sont plus considérés seulement
comme une énonciation de principes, parfois abstraits, mais comme
une finalité concrète à atteindre. En plus, le
post-colonialisme et la socialisation ont aidé les peuples à
se rapprocher et à leur faire prendre conscience de l'injustice
qu'une partie de l'humanité a imposée à l'autre.
Enfin, les moyens modernes de communication portent désormais dans
nos maisons, presque tous les jours, des images bouleversantes qui nous
disent combien le sous-développement continue à paralyser et
conditionner la vie de tant de peuples. La mise en uvre des droits économiques
et sociaux reste encore un rêve pour une grande partie de l'humanité.
Or, le droit à l'autodétermination ne peut pas être
limité aux aspects politiques, mais il s'étend aussi à
l'activité et au système économiques ainsi qu'à
des conditions respectueuses de la dignité de chaque personne. En
effet, la paix n'est pas seulement le fruit d'un équilibre de
forces, mais aussi le dépassement des tensions (y compris les
tensions économiques et sociales) à l'intérieur d'un
même groupe, qui pourraient déclencher un conflit.
C'est ce que dit l'article 1°, qui est commun aux deux Pactes
internationaux. En conséquence, si l'on veut édifier un
monde nouveau et plus solidaire, l'instauration d'un ordre économique
et social juste apparaît comme la condition incontournable de la sécurité
et de la prospérité de la personne humaine et comme un bien
essentiel pour la jouissance de tous les autres droits et libertés énoncés
dans la Déclaration (cf. V Considérant et art. 28 de la Déclaration).
Le nouvel ordre devrait exprimer avant tout une vérité,
qui est chère aussi à la doctrine sociale chrétienne:
tous les hommes sont membres d'une même famille et doivent former
une vraie communauté. S'ils sont égaux dans leur dignité,
ils le sont aussi vis-à-vis des moyens qui sont nécessaires à
la réalisation de leur vocation dans un rapport paritaire, au-delà
de toute tentation de domination ou de paternalisme. C'est dans un effort
visant à une meilleure distribution de la richesse et des biens que
l'esprit communautaire se manifeste parce que les biens économiques
sont indispensables pour le développement de l'homme. A l'aube du
troisième millénaire, «il est (donc) temps de rétablir
le droit des pauvres et des marginalisés à jouir de la terre
et de ses bienfaits qui sont un don du Seigneur à tous et à
chacun de ses enfants» (Card. Etchegaray, D.C. n. 2196, pag. 75).
Dans un monde toujours plus interdépendant, les grands défis
lancés par la globalisation du commerce, le système des échanges
monétaires et financiers, la participation aux nouvelles
technologies, exigent une collaboration multilatérale et surtout
demandent une volonté politique capable d'explorer de nouvelles
stratégies pour mettre en oeuvre des projets qui répondent aux
besoins réels des populations et non seulement aux intérêts
d'une minorité.
D'autre part, les politiques d'ajustement structurel, destinées à
casser l'inflation, à réduire les dépenses publiques
et à libéraliser les échanges se sont révélées
un médicament aux conséquences sociales très lourdes:
hausse des prix, chômage croissant, coupes dans les dépenses
de santé et d'éducation. Le problème de la dette
internationale, qui en plusieurs cas en est la cause, ne fait qu'enfoncer
les peuples dans leur pauvreté de masse paralysant tout effort pour
les en sortir. Ces mesures parfois draconiennes pèsent durement sur
les plus pauvres, détruisent leur tissu social et compromettent
leur avenir.
En conséquence, la coopération internationale ne peut pas
se limiter à améliorer les conditions de vie matérielle
des populations mais elle doit aussi renforcer leurs structures sociales,
dans le plein respect de tous les droits de l'homme, en vue de la
satisfaction de leurs besoins fondamentaux.
«Tous ceux qui refusent la fatalité de la pauvreté -
disait le Pape Jean-Paul II - doivent collaborer normalement avec les
responsables pour élaborer et mettre en oeuvre des politiques généreuses
et contribuer à y impliquer tous les agents sociaux et économiques.
Il s'agit de ne jamais accepter que soit bafouée la dignité
de tant de frères et surs en humanité qui, à présent,
restent démunis pour leur subsistance et leur emploi, leur santé
et leur éducation ou encore leur participation responsable à
la vie publique» (cf. D.C. n. 2127, pag. 1023).
Toutefois, cet engagement de solidarité doit être accompagné
par la prise de conscience de la responsabilité de chacun - comme
individu et comme peuple - dans la réalisation de ses droits sans
tout attendre de l'aide extérieure. L'éradication de la
pauvreté ne sera réalisée que lorsque les pauvres
eux-mêmes pourront prendre leur sort en main les associant à
la conception et à la mise en oeuvre de programmes, respectueux de
leurs valeurs et de leurs traditions, car, parmi eux «beaucoup
d'hommes et de femmes ont toutes les aptitudes humaines et intellectuelles
pour relever les défis de notre époque et pour gérer
adéquatement les sociétés» (Jean-Paul II, cf.
D.C. n. 2175, pag. 103).
L'engagement dans la lutte contre la pauvreté et pour le développement
respectera, alors, la vraie dignité de l'homme, comme être
responsable dans une communauté solidaire.
Mons.
Giuseppe Bertello, Observateur Permanent près le Bureau des Nations Unies
et des Institutions Spécialisées à Genève.
*L'Osservatore Romano 15.4.1999 p.2.
L'Osservatore Romano. Edition hebdomadaire en langue française n.18 p.10.
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