New
York
Jeudi, 27 avril 2000
Monsieur le Président,
J'ai
le privilège d'apporter
à cette assemblée les cordiales salutations et les encouragements du Pape
Jean-Paul II qui m'a
chargé de vous redire ce qu'il affirmait, au début de cette année, dans son message pour la Journée
mondiale de la paix du 1er janvier: "Avec
la guerre, c'est
l'humanité
qui perd. Ce n'est
que dans la paix et avec la paix que l'on peut garantir le respect de la dignité de la
personne humaine et de ses droits inaliénables "
(n. 3).
Si le Saint-Siège
est partie au Traité de non-prolifération des armes nucléaires, c'est
bien pour encourager non pas à se préparer à la guerre mais à cultiver la
paix.
Car
ce Traité a été l'un
des premiers efforts significatifs en faveur du désarmement, puisque comme nous le savons, il entend:
- prévenir
la diffusion des armes nucléaires;
- promouvoir la coopération dans le
domaine de l'application
pacifique de l'énergie
nucléaire;
- générer un processus qui conduise à un désarmement
général et complet.
Si
l'on
considère la spécificité des armes nucléaires par rapport aux autres
armes, leur pouvoir de destruction et leurs effets imprévisibles et durables
sur les personnes comme sur l'écosystème,
on ne peut que se réjouir de constater que le texte de 1968 est l'instrument
international relatif au désarmement qui recueille le plus grand nombre de
ratifications; à ce jour, 187 pays y adhèrent.
Toutefois la
Conférence de révision, prévue tous les cinq ans, est un rendez-vous
providentiel permettant de faire le point sur la manière dont les objectifs
fixés en 1968 sont menés à bien.
Malheureusement
les travaux des comités préparatoires à la rencontre de New York de cette
année ont montré combien le régime de non-prolifération est incertain,
bien que cette Conférence de révision soit la première à être convoquée
après la proclamation, en 1995, de l'extension indéfinie du Traité. En outre, notre
rencontre revêt une signification emblématique: au début de l'an
2000, elle est appelée à répondre positivement aux attentes de nos
compagnons d'humanité
qui, anxieux, espèrent initier le nouveau millénaire plus rassurés sur leur
avenir, dans un monde pacifié et un environnement harmonieux.
La mise en
oeuvre de l'article
VI en vue de mesures effectives de désarmement, les efforts pour la "sécurité
négative",
l'institution
de zones libres de toute arme nucléaire et le renforcement des mesures de
sauvegarde ne progresse que très lentement.
Sur
ces sujets, vous n'attendez
pas bien sûr, Mesdames et Messieurs, que la Délégation du Saint-Siège
propose des solutions techniques. Mais, de par sa spécificité
religieuse et morale, elle considère de son devoir de soumettre à votre
attention quelques réflexions que lui inspire l'engagement
séculaire de l'Eglise
catholique en faveur de la justice et de la paix.
L'état
dans lequel se trouve le régime de non-prolifération et du désarmement nucléaires
indique qu'à
l'aube
d'un
nouveau siècle, beaucoup croient encore en l'usage de la force et tablent sur l'arme
nucléaire. Cela veut dire que la force du droit, la confiance en l'autre
et la volonté de dialogue ne sont pas encore des priorités. Cela indique aussi la relativité d'un
concept tel que la "dissuasion
nucléaire",
solution de détresse dans un monde surarmé, qui devrait orienter vers un désarmement
progressif et efficace... De 1968 à 2000, des progrès ont été certes
accomplis (comme tout récemment, par exemple, la ratification par la Duma de
la Fédération de Russie du traité "START-2" et celui d'interdiction
complète des essais nucléaires "TICE"), mais on doit être plus ambitieux. Je
dirais que l'ambition doit être à la mesure des objectifs que le
Traité se fixe opportunément.
Ce
qui manque au fond c'est
une authentique culture de la
paix reposant sur le respect de la vie humaine et le primat du droit. A cet égard,
on peut rappeler que, le 8 juillet 1996, la Cour internationale de Justice a déclaré
que la menace ou l'usage
de l'arme
nucléaire sont contraires aux principes et aux normes du droit international
humanitaire. Elle appelait par la
même occasion les Etats à poursuivre de bonne foi les négociations sur le désarmement
nucléaire sous tous ses aspects et sous un contrôle international sévère
et effectif. En présence de textes et d'engagements internationaux aussi explicites,
une question se pose: voulons-nous vraiment la paix? Si nous répondons par
oui, alors une constatation s'impose: il n'y
aura pas de paix tant que nous aurons un monde qui continue à fabriquer des
armes de plus en plus sophistiquées, qui se prépare à les utiliser, où la
paix ne semble protégée que par l'équilibre
de la terreur. Le temps est venu d'abandonner les schémas de pensée hérités de la "guerre
froide "
et de résoudre les difficultés relatives à l
'établissement d'une
sécurité commune. A cet égard, le dernier paragraphe du préambule du Traité
du 1er juillet 1968, se référant du reste à la Charte des Nations Unies,
est d'une
étonnante actualité: "les
Etats doivent s'abstenir,
dans leurs relations internationales, de recourir à la menace ou à l'emploi
de la force, soit contre l'intégrité territoriale ou l'indépendance
politique de tout Etat, soit de toute autre manière incompatible avec les
buts des Nations Unies"
et de préciser: "il faut favoriser l'établissement
et le maintien de la paix et de la sécurité internationales en ne détournant
vers les armements que le minimum des ressources humaines et économiques du
monde".
Le
Saint-Siège, pour sa part, ne se
fatiguera jamais de répéter que seul un désarmement universel, progressif
et contrôlé assurera un climat de confiance, de collaboration et de respect
entre tous les pays. En cela, il est persuadé d'être l'interprète
des aspirations des femmes et des hommes de ce temps, en particulier des
croyants engagés à construire un monde où il fasse bon vivre ensemble sous
le regard de Dieu. Une utopie?
Non. Simplement la conviction que les uns contre les autres, avec dans les
mains des armes pouvant semer la mort et la destruction en masse, nous ne
gagnerons certainement pas la guerre. Mais les uns avec les autres nous
pouvons gagner la paix!
*L’Osservatore Romano, 29.4.2000 p.2.
L'Osservatore Romano. Edition hebdomadaire en langue française
n.19 p.2.
La Documentation catholique, n.2227 p.512-513.